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Il faut se réveiller

Chaque mois le vice-président de l’Institut des libertés décode l’actualité économique. Et le compte n’y est pas.


De l’Asie à l’Amérique, le monde accélère. Mais l’Europe s’arrête. Et la France recule. Au prétexte d’une orgueilleuse « résistance » à la mondialisation et au libéralisme, le pouvoir politique de notre pays a cédé aux corporatismes. Résultat, l’immobilisme nous ruine collectivement et met au chômage un jeune sur quatre. Pourquoi la France va-t-elle si mal quand d’autres nations s’en sortent ?Il faudra dire la vérité à nos concitoyens lors des prochaines campagnes électorales. Leur raconter les secrets de famille de l’État-providence.

Le paiement des intérêts de la dette par le Trésor français va bientôt approcher les 100 milliards d’euros par an, soit un montant supérieur à ce que rapporte l’impôt sur le revenu. Le déficit cumulé de nos comptes publics va ainsi bientôt atteindre 4 000 milliards. Au cours de l’Histoire, l’endettement a été choisi comme modèle économique par de nombreux pays tels l’Argentine de Juan Perón, le Zaïre de Mobutu, la Corée d’après-guerre, la Russie d’avant 1917, l’Allemagne des années 1930. Cela s’est presque toujours terminé avec des dictateurs galonnés prenant le pouvoir.

L’État-providence croît de 4 % par an en France, alors que l’économie ne progresse que de 1 %. Les dépenses sociales représentent 900 milliards de dépenses dans le dernier budget, dont 410 milliards pour la retraite et 320 milliards pour la maladie. Le problème est que 10 % de ces sommes sont financées par de la dette publique, que nos enfants et petits-enfants devront rembourser. Ceux qui pensent alléger la facture en surtaxant les entreprises n’iront pas bien loin. La capitalisation des 120 plus grands groupes français cotés à la Bourse équivaut seulement à trois années de prestations sociales.

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Du temps du général de Gaulle et de son conseiller économique Jacques Rueff, notre économie pouvait être qualifiée de libérale. Mais avec Giscard d’Estaing, qui a mené une politique très sociale, nous sommes passés au keynésianisme, puis à l’hyper-keynésianisme sous François Mitterrand. Il est donc stupide de prétendre que la France serait pénalisée par son système « néolibéral ». Car nous vivons bien au contraire sous la pression permanente d’une tendance communisante, égalitariste et hostile à la propriété privée.

Le vrai responsable de notre déroute, c’est donc l’État. Beaucoup plus que l’Europe, la mondialisation, les États-Unis, la Chine ou le plombier polonais. Le coupable se trouve chez nous. Il est à la fois omnipotent et impuissant. Il est composé de lobbies, de technocrates, d’administrations pléthoriques. Il a pris cette forme monstrueuse par la grâce d’un personnel politique inconscient et incompétent. Les pays qui réussissent sont ceux qui, à l’inverse, contiennent et réduisent l’État obèse et destructeur. Qu’ils se situent en Europe de l’Est, du Nord, en Amérique latine ou bien en Australie.

Il existe en France plus de 600 organismes publics qui ont pour mission de « conseiller » le Premier ministre. Des machins administratifs qui emploient des dizaines de milliers de fonctionnaires censés s’occuper du chômage, de la pauvreté, des jeunes, de l’insécurité et de l’école. Et chaque année, de nouveaux « observatoires », financés avec de l’argent public, sont inaugurés. Avec les résultats qu’on connaît… Finissons-en avec les analyses stériles de ces messieurs-dames, leurs théories fumeuses et leurs discours démagogiques sur les causes de nos malheurs ! Regardons plutôt les faits ! C’est bien une classe administrativo-criminelle, née dans les années 1980, qui nous tue. Très bien incarnée par Jack Lang, elle a capturé le pouvoir politique et l’exerce pour extraire des rentes à son profit et à celui de ceux qui l’ont fait élire.

Les grands artisans de la descente aux enfers de notre économie sont, par ordre chronologique : François Mitterrand et ses nationalisations, Jean-Claude Trichet et sa politique du franc fort (qui fit payer la réunification de l’Allemagne par la France), Martine Aubry et ses 35 heures (qui firent monter le coût du travail en France). Enfin l’Union européenne, le dernier clou dans le cercueil de l’industrie française avant la mise en terre. Notamment à cause des décisions stupides de Bruxelles en matière d’énergie, qui coûte en France aujourd’hui trois fois plus cher qu’en Chine. Mais aussi à cause d’une réglementation trop compliquée, que l’administration est du reste incapable de faire respecter, tant elle est inefficace.

Les déboires industriels de la France s’expliquent par de multiples raisons, dont voici les principales : 1/ Les rigidités du droit du travail ; 2/ les coûts salariaux ; 3/ l’euro ; 4/ la concurrence des pays à bas salaires ; 5/ la chasse aux sorcières des riches ; 6/ les impôts de production ; 7/ la bureaucratie kafkaïenne ; 8/ la fraude sociale. Cette dernière est l’un des grands fléaux cachés de notre pays. Mais elle ne doit pas faire oublier les abus commis, à l’autre bout de l’échelle sociale, par ceux qui pratiquent une optimisation fiscale excessive. Le crédit impôt-recherche est mal ciblé, certaines holdings familiales détiennent trop de biens personnels profitant aux actionnaires, et la niche Dutreil est dans certains cas détournée de son objet.

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Les Français ont compris qu’un vaste jeu de bonneteau fiscal est orchestré en permanence. Ils savent bien que la fiscalité punitive sur les carburants, le capital ou les droits de succession ne sert à rien. N’oublions pas que le mouvement des gilets jaunes trouve son origine dans la création d’une taxe inepte sur le gazole. Heureusement, une majorité de nos compatriotes est d’accord pour que l’État soit réformé au plus vite. Et pour que la baisse de la dépense publique soit traitée en priorité absolue. Dans notre pays, le peuple est extraordinairement intéressant tandis que la classe dirigeante n’a aucun intérêt. Aujourd’hui nous ne sommes plus souverains et l’État n’a même plus les moyens de se financer. Il faut redonner à nos concitoyens le pouvoir avec des référendums d’initiative populaire.

Sévigné et La Fayette: l’amitié qui fit la civilisation française


« En l’amitié de quoi je parle, les âmes se mêlent et se confondent l’une en l’autre », écrivait Montaigne dans son essai De l’amitié. Rarement cette définition aura trouvé incarnation plus parfaite que dans la relation qui unit pendant plus de quarante ans Mme de Sévigné et Mme de La Fayette. Dans Une amitié si française, le biographe Jean-Noël Liaut retrace ce lien singulier entre deux des plus grandes plumes du Grand Siècle : une relation nourrie d’affinité intellectuelle et de conversation.

La sororité bien avant le féminisme

L’auteur n’hésite pas à parler de « sororité ». Le mot pourrait faire sourire tant il est aujourd’hui capté par le discours militant des néoféministes. Mais ici, rien d’idéologique : il s’agit d’une « sororité littéraire », née dans les salons du XVIIᵉ siècle, où les femmes jouaient un rôle décisif dans la circulation des idées, des œuvres et dans l’art de la conversation.

Au cœur de ce monde se trouvait l’hôtel de Rambouillet, tenu par la marquise de Rambouillet, dont la célèbre Chambre bleue devint l’un des foyers les plus brillants de la sociabilité parisienne. Corneille, Molière, Boileau ou Tallemant des Réaux y étaient reçus, et, comme le rappelle Jean-Noël Liaut, « les femmes y étaient à égalité avec les hommes, elles conversaient librement avec eux, et leurs verdicts étaient recherchés ».

Cette complicité intellectuelle entre femmes et hommes fut l’une des marques de fabrique de la civilisation française et sa singularité, comme l’a montré l’historienne dix-huitièmiste Claude Habib. Ce modèle de sociabilité marqua durablement la culture française : l’esprit vif et aristocratique de la famille Mortemart, incarné à merveille par Mme de Montespan, inspirera plus tard à Marcel Proust l’esprit des Guermantes. C’est dans ce milieu brillant que s’inscrit l’amitié entre Mme de Sévigné et Mme de La Fayette.

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À lire Jean-Noël Liaut, on est frappé de voir combien cette relation unit deux tempéraments presque opposés. Chez Mme de Sévigné domine la vivacité. Héritière de l’« esprit Rabutin », du nom de sa famille, elle possède le don de la formule piquante, l’art de raconter et une vivacité verbale inépuisable. Ses lettres regorgent d’inventions langagières, comme ces « oxymores sévigniens » qui ponctuent les phrases et dynamisent le style : « On aboyait à merveille » écrit-elle pour décrire une conversation animée sur le jansénisme ; ailleurs elle confie « J’ai mille dragons », le mot désignant ses tourments.

L’éloignement de sa fille Françoise, installée en Provence, stimule son génie épistolaire. La distance géographique est comblée par la proximité des mots : pour divertir, consoler et retenir l’attention de sa fille, la marquise développe un art inégalé du récit, multipliant anecdotes, portraits et trouvailles de langage. Ses lettres deviennent une chronique du siècle, des intrigues de la cour au spectaculaire procès de Fouquet, bien au-delà d’une simple correspondance privée.

Mercure et Saturne

Si Mme de Sévigné est Mercure, vive et étincelante, Mme de La Fayette serait plutôt Saturne : grave, lucide, mélancolique. Jean-Noël Liaut montre combien ces « géographies mentales différentes mais complémentaires » nourrissent la force de leur amitié et leur talent littéraire, déployé dans deux genres distincts : l’épistolaire et le roman. Là où la marquise laisse courir sa plume au rythme de ses émotions, la comtesse transforme l’écriture en instrument d’analyse.

À une époque dominée par les romans fleuves des Précieuses, dont leur amie Madeleine de Scudéry fut la grande figure avec Le Grand Cyrus et Clélie, célèbre pour sa « Carte de Tendre », véritable géographie du sentiment amoureux, Mme de La Fayette invente une forme nouvelle : un roman bref, resserré, fondé sur l’exploration des passions. Avec La Princesse de Clèves, elle rompt avec les fresques sentimentales interminables et fonde ce que l’on peut considérer comme le premier grand roman psychologique moderne.

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Ainsi se dessinent deux tempéraments et deux inventions littéraires : d’un côté la liberté scintillante du genre épistolaire, de l’autre la rigueur du roman.

La lecture d’Une amitié si française rappelle combien des salons des Précieuses à ceux des Lumières, de Madame de Sévigné à Madame de Staël, s’affirme une tradition singulière : celle d’une conversation entre les sexes où la légèreté de l’esprit se mêle à la profondeur des idées. Le philosophe écossais David Hume, frappé par cette sociabilité unique, ne s’y trompa pas en qualifia la France comme « le pays des femmes ». Alors au regard de cette tradition, force est de constater qu’une bonne partie de la littérature contemporaine paraît bien étriquée. Là où Sévigné et La Fayette faisaient de l’écriture un exercice de style et d’observation du monde, bien des romans d’aujourd’hui se réfugient dans une autofiction étouffante, centrée sur un moi souffrant, toujours victime de quelque chose, un moi…  « haïssable » comme aurait dit Pascal !

256 pages

Écrire sa propre fin

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« Sa naissance fut le début du pire. » Ainsi commence L’Épitaphe de Felix Macherez (L’Arpenteur/Gallimard). D’entrée de jeu, la vie apparaît comme une erreur originelle. Le héros, Cid Sabacqs, trente-trois ans, n’a plus qu’une idée : écrire la phrase parfaite pour sa tombe. Si la vie l’a trahi, il ne voit aucune raison de bâcler la conclusion.


Retiré du monde, amateur de délires métaphysiques et de perfection formelle, Cid Sabacqs transforme son ennui en exercice littéraire. Il écrit, rature, recommence, interroge les morts, les vivants, et surtout lui-même. Chaque projet d’épitaphe s’avère trop grave, trop pur, ou pas assez définitif. La mort devient un problème de style.

C’est mon projet !

Le roman suit cet enfant prodige devenu adulte immobile, persuadé depuis toujours d’être fait pour davantage que la vie ordinaire. Très tôt il se distingue, très tôt on l’admire. Mais cette distinction devient posture, puis prison. Macherez raconte moins une existence qu’une lente contraction : celle d’un esprit qui se replie jusqu’à ne plus laisser passer qu’une seule idée, celle de sa propre disparition, qu’il orchestre, polit et rédige comme une œuvre. Mourir n’est pas ici un geste tragique mais un projet esthétique. Une signature.

Cette obsession donne au livre son moteur. Cid se persuade que l’épitaphe est l’acte ultime : « Imaginez-vous un Magellan sans navire, un Hannibal sans Alpes, un Guillotin sans Robespierre? Un Sabacqs sans épitaphe ? Impossible ! » L’idée devient une tâche, presque un devoir. Il visite les cimetières, consulte ses amis, recopie des formules célèbres, interroge les pierres. Rien ne convient. L’épitaphe parfaite doit être à la fois définitive et ouverte, lapidaire et infinie. Une phrase capable de survivre à celui qui la signe.

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À première vue, ce monologue pourrait passer pour un exercice de dandysme morbide. Mais Macherez touche quelque chose de plus contemporain. Dans une époque saturée de commentaires, d’opinions et d’images de soi, la tentation de maîtriser sa propre disparition devient presque logique. Nous mettons déjà en scène nos vies ; pourquoi ne pas mettre en scène notre fin ? L’épitaphe de Cid ressemble à une version radicale de ce réflexe moderne : contrôler le récit de soi jusqu’à la dernière ligne.

Le roman avance ainsi par blocs de conscience. Peu d’événements, beaucoup de réflexions. Cid observe le monde comme depuis une chambre à part. Les autres vivent, travaillent, aiment ; lui analyse, dissèque, soupçonne. À force de lucidité revendiquée, il finit par se retrouver seul avec sa pensée – et cette pensée, privée d’objet, se met à tourner sur elle-même. L’ennui apparaît alors comme une expérience métaphysique.

Macherez décrit très bien ce moment où la pensée devient une machine autonome. Cid n’est pas tant désespéré que méthodique. Il veut comprendre la mort comme on résout un problème de logique. « Une épitaphe : symbole du cri. Une croix : symbole du silence éternel. » La formule est presque théorique. Entre le cri et le silence, il cherche la phrase qui survivra.

Je te survivrai

La langue accompagne ce mouvement intérieur : ironique, nerveuse, souvent aphoristique. Les phrases avancent par éclats, comme si le narrateur voulait constamment devancer l’objection. On pense parfois à la tradition des moralistes français ou à l’humour noir de Cioran. Mais Macherez installe cette lucidité dans une situation romanesque simple : un homme qui tente d’écrire la phrase qui lui survivra.

Le risque d’un tel dispositif est évident : l’asphyxie. Rester dans la tête d’un seul homme peut saturer le lecteur. On pense parfois à Mars de Fritz Zorn, autre grand monologue d’une conscience qui retourne contre elle-même toute sa lucidité. Mais c’est aussi la réussite du livre. En poussant la lucidité jusqu’à l’obsession, Macherez montre comment l’intelligence peut se retourner contre elle-même. Cid ne souffre pas tant d’un manque de sens que d’un excès de conscience.

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La résolution arrive presque par surprise. Après tant de ratures et d’impasses, la formule surgit enfin : « C’est ici que tout commence. » Une épitaphe paradoxale, qui transforme la fin en origine. Comme si la mort, finalement, n’était qu’un dernier dispositif littéraire.

Maurice Ronet dans le film « Le feu follet » de Louis Malle (1963) d’après le roman de Pierre Drieu la Rochelle. DR.

L’Épitaphe n’est donc pas seulement le portrait d’un suicidaire. C’est celui d’un esprit obsédé par la forme de sa fin – et par la possibilité de survivre dans une phrase. À l’heure où chacun laisse derrière lui des archives numériques infinies, cette obsession prend un relief particulier. Autrefois on espérait vivre longtemps ; aujourd’hui, peut-être espère-t-on surtout être bien résumé.

Felix Macherez ne juge jamais son personnage. Il le laisse suivre sa logique jusqu’au bout. Et dans ce geste discret se cache peut-être la véritable question du livre : vivre consiste-t-il à écrire son histoire – ou simplement à trouver la phrase qui la refermera ?

156 pages

L'épitaphe

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Ennemi politique n° 1

En diabolisant le FN dans les années 1980, la gauche a réussi à faire passer ses divisions au second plan et à affaiblir la droite: il était immoral de s’allier avec la bête immonde. La droite pourrait-elle aujourd’hui reproduire ce stratagème pour isoler LFI et ses alliés? Oui, à condition de trouver son Mitterrand.


« Il ne peut pas y avoir d’alliance entre PS et LFI, qui est un mouvement d’extrême gauche. » Le 18 février, quatre jours après la mort de Quentin Deranque, quand François Hollande prononce ces paroles au micro d’Apolline de Malherbe sur BFMTV, il n’ignore pas leur poids. Remplacez « LFI » par « FN » et « extrême gauche » par « extrême droite » et vous vous retrouverez en plein milieu des années 1980, quand François Mitterrand agitait Jean-Marie Le Pen comme un épouvantail. Sommes-nous aujourd’hui arrivés au moment où l’opprobre va changer de camp ?

Il y a dans la vie politique une mécanique qui produit des majorités solides et durables : la fabrication d’un croquemitaine. Non pas un adversaire ordinaire, mais une figure placée hors du champ de l’honorabilité, un personnage dont l’existence même sert à souder son camp.

Il y a plus de quarante ans, François Mitterrand a compris que la politique moderne exige ce type de dramaturgie ayant l’avantage d’imposer une logique d’affrontement binaire et donc de faire passer au second plan les divergences au sein de ses propres forces.

Mitterrand n’a pas inventé Jean-Marie Le Pen. Il n’a pas non plus créé les outrances du fondateur du FN, ses calembours scandaleux et ses ambiguïtés. En revanche, il a bel et bien créé le système politique dont le Menhir fut la pierre angulaire.

D’un côté, on laisse la bête immonde exister, parler, se montrer, accéder à la visibilité médiatique. On lui ouvre les plateaux. Résultat, ses concurrents directs sont affaiblis par cette nouvelle offre politique.

De l’autre côté, on construit autour de l’ogre une muraille morale. Il n’est plus un simple rival politique, mais une menace pour la République.

Cette opération a produit ses effets en deux temps. D’abord, elle a divisé la droite, qui a vu une partie de ses électeurs partir chez Le Pen. Ensuite, elle a empêché toute alliance entre le RPR, soucieux de ne pas quitter l’arc républicain tracé par la gauche, et le FN. Car quiconque, dans les rangs gaullistes, a tenté de bâtir un accord avec les lepénistes a immédiatement été voué aux gémonies. Charles Millon en sait quelque chose.

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Dans le même temps, le Barbe-Bleue de Montretout a consolidé le camp du Bien. Face à un ennemi présenté comme infréquentable, les nuances internes de la gauche ont pu être mises en sourdine. Lors de la campagne des législatives de juin-juillet 2024, l’appel à « faire barrage » au RN a fait taire les débats idéologiques, pourtant vifs – notamment sur le nucléaire, la guerre en Ukraine et la laïcité – entre socialistes, communistes, écologistes ou centristes de gauche. Ainsi vivons-nous depuis bien longtemps sous le règne de majorités négatives, étonnamment plus solides que les coalitions construites sur un projet politique partagé. Pour ses propres raisons, le fondateur du FN semblait d’ailleurs se délecter de sentir le soufre, rendant là le meilleur service qui soit au pouvoir socialiste.

Ce modèle a laissé une empreinte profonde dans la vie politique française. Reste à savoir si cette logique peut marcher en sens inverse, c’est-à-dire au bénéfice de la droite. En d’autres termes, Jean-Luc Mélenchon va-t-il devenir le nouvel ennemi politique numéro un ?

Certains signes vont dans ce sens. Les prises de position radicales du leader insoumis, sa violence verbale, ses éructations contre les journalistes, ses ambiguïtés sur la police, la Russie, le CRIF et le conflit israélo-palestinien ont déjà contribué à l’isoler d’une partie de la gauche traditionnelle. Comme Jean-Marie Le Pen en son temps, Mélenchon suscite un rejet viscéral dans une large fraction de l’opinion. Et il n’est pas le seul. Si la stratégie de communication appliquée par la petite armée de députés insoumis (Rima Hassan, Sébastien Delogu, Aymeric Caron, Manuel Bompard, Louis Boyard et Thomas Portes…) s’avère très utile pour mobiliser les troupes et maîtriser l’ordre du jour politico-médiatique, elle a fini par enfermer le parti dans une spirale infernale. Plus les Insoumis se radicalisent, plus ils perdent leur capacité de rassembler un bloc. Plus la conquête du pouvoir par les urnes s’éloigne, plus ils ont besoin de se livrer à des provocations et donc de se radicaliser. Et ainsi de suite.

Même face au meurtre brutal de Quentin Deranque, ils n’ont pu faire autrement – il faut dire que c’est plus fort qu’eux ! – que suivre le protocole de la propagande léniniste, à savoir ne jamais reconnaître une faute, la relativiser, en accuser les autres et allumer des contre-feux. De quoi les discréditer encore plus et permettre au PS d’espérer renverser, à la faveur de cette restitution inespérée du magistère moral à gauche, le rapport de forces au sein du camp progressiste.

À droite, l’ostracisation des Insoumis représente aussi un cadeau du ciel. Une coalition des LR, du RN, de Reconquête ! et plus si affinités, qui pourrait avantageusement se présenter comme un rempart contre le péril islamo-gauchiste, devient envisageable. Devant le péril de gauche, leurs divergences autour de l’âge de la retraite, de la place de la France dans l’Union européenne et l’OTAN ou de la position à prendre dans la guerre en Ukraine, pourraient être reléguées au second plan.

Pour l’heure, ce scénario demeure cependant très théorique. Car même si Mélenchon et sa jeune garde politique font tout ce qu’il faut pour effrayer les Français raisonnables, diviser la gauche et précipiter les plus inquiets dans les bras d’une large union de la droite, il manque à cette situation inédite sous la Ve République un Mitterrand de droite pour en tirer le plus grand profit. Un personnage à la hauteur de celui qui a si bien su capitaliser sur l’apparition de SOS racisme en 1983, dans la foulée de la marche des Beurs, et récupérer la profanation du cimetière de Carpentras en 1990.

Pour l’instant, les droites françaises apparaissent plus comme des forces réactives que comme une mécanique pensée par un stratège machiavélique capable de passer de la dénonciation Mélenchon à sa transformation en clé de voûte d’un système cohérent. Or, sans cela, l’ennemi reste un problème, pas une solution.

Le terrible lynchage de Quentin Deranque marque peut-être le début d’une nouvelle ère de la politique française. Reste à savoir qui sera l’homme (ou la femme) de droite capable de transformer les Insoumis en intouchables. En effet, comme le savait bien Mitterrand, il ne suffit pas d’avoir un ennemi. Encore faut-il savoir quoi en faire.

Le test Israël

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Le caractère actuellement belliqueux de l’Etat juif et les fantasmes autour d’un hypothétique « Grand Israël » du Nil à l’Euphrate dévoilent de nouvelles lignes de partage dans l’opinion française. Les guerres actuelles d’Israël contre l’Iran ou contre le Hezbollah au Liban peuvent révéler en miroir la crise morale occidentale.


Chaque fois qu’Israël entre en guerre, quelque chose d’étrange se produit en Occident. Les combats peuvent se dérouler à Gaza, au Liban ou dans l’ombre de la confrontation avec l’Iran : très vite, le conflit cesse d’être analysé comme une guerre parmi d’autres. Il devient un tribunal moral où l’État juif se retrouve presque immédiatement au banc des accusés.

Les roquettes du Hezbollah tombent sur les villes israéliennes. Les dirigeants iraniens proclament que la disparition d’Israël est un objectif stratégique. Des organisations armées jurent ouvertement de poursuivre ce combat jusqu’à la destruction de l’État juif. Et pourtant, dans une partie du débat public occidental, la responsabilité morale du conflit semble déjà établie.

Israël est coupable. Coupable d’exister. Coupable de se défendre. Coupable, en somme, de troubler l’ordre moral que certains imaginent devoir régir le monde. Ce réflexe ne relève pas simplement du désaccord politique. Il révèle quelque chose de plus profond : une transformation du regard moral occidental.

C’est en observant ce phénomène récurrent que j’ai formulé ce que j’appelle le test Israël.

Le test

Le test Israël est d’une simplicité presque dérangeante. Il ne consiste pas à demander si l’on approuve toutes les décisions du gouvernement israélien. Aucune démocratie n’est au-dessus de la critique.

Le test consiste à observer la manière dont chacun interprète l’existence même d’Israël et les guerres auxquelles cet État participe.

Très vite, une ligne de partage apparaît.

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Il y a ceux qui considèrent Israël comme un État démocratique parmi d’autres : critiquable, contestable, parfois condamnable dans certaines décisions, mais appartenant à la famille des sociétés libres. Et puis il y a ceux pour qui Israël ne peut jamais être simplement cela. Pour eux, Israël est nécessairement : un État colonial, un État raciste, un État d’apartheid, parfois même un État nazi. À partir de ce moment-là, nous ne sommes plus dans la critique politique. Nous sommes entrés dans le domaine du mythe politique.

Les vieux fantômes de l’Europe

Car cette diabolisation ne surgit pas dans le vide. Elle réactive un imaginaire très ancien de la culture politique européenne : celui du complot juif.

Pendant plus d’un siècle, une partie de l’Europe s’est nourrie de l’idée d’une puissance juive secrète travaillant à la domination du monde. Le texte le plus célèbre de cette tradition reste Les Protocoles des Sages de Sion, faux document fabriqué au début du XXᵉ siècle dans l’entourage de la police tsariste. Ce pamphlet prétendait révéler les délibérations d’une élite juive conspirant pour contrôler les gouvernements et les sociétés modernes.

À cette mythologie se sont ajoutées d’autres fabrications, notamment les prétendues citations du Talmud utilisées dans d’innombrables pamphlets pour accréditer l’idée que la tradition juive porterait en elle-même un projet de domination des autres peuples.

Ces textes ont été démontés depuis longtemps. Mais leur imaginaire n’a jamais complètement disparu. Il s’est simplement transformé. Aujourd’hui on ne parle plus explicitement de complot juif mondial. On parle de lobby, de puissance sioniste, de colonialisme global, ou d’un hypothétique Grand Israël du Nil à l’Euphrate. Le vocabulaire change. La structure du soupçon demeure.

L’histoire réelle du sionisme

Ce décalage entre imaginaire et réalité apparaît clairement lorsqu’on revient à l’histoire réelle du sionisme. Contrairement à une idée largement répandue, l’État d’Israël n’est pas né simplement comme conséquence du génocide nazi. Le projet sioniste lui est largement antérieur. Il apparaît dans le contexte du réveil des nationalismes européens au XIXᵉ siècle, lorsque de nombreux peuples revendiquent leur souveraineté et leur droit à l’autodétermination. Les Juifs d’Europe participent pleinement à cette histoire.

Dans l’Empire russe et en Europe orientale, les pogroms rappellent brutalement la fragilité de leur condition. Et dans l’Europe occidentale elle-même, l’affaire Dreyfus révèle que l’émancipation politique des Juifs ne garantit pas leur acceptation sociale. Pour Theodor Herzl, l’affaire Dreyfus agit comme un choc décisif. Elle lui révèle que l’assimilation ne suffira pas à résoudre la question juive.

Le sionisme naît ainsi d’une intuition politique simple : un peuple dispersé et vulnérable ne peut assurer sa sécurité qu’en retrouvant une souveraineté.

Deux visions irréconciliables

Le test Israël révèle alors deux lectures radicalement différentes de l’histoire.

Dans la première, Israël est perçu comme un projet colonial et impérial. Ses guerres seraient des guerres de conquête dissimulées derrière le discours de la sécurité.

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Dans la seconde, Israël apparaît comme une société confrontée depuis sa naissance à une hostilité persistante. Dans cette perspective, ses guerres ne sont pas des guerres impériales mais des guerres existentielles. Des guerres imposées par un environnement stratégique où certaines forces politiques — États ou mouvements — ont explicitement proclamé leur objectif : la disparition d’Israël.

Le test Israël consiste simplement à observer laquelle de ces deux visions s’impose spontanément dans l’esprit de chacun.

La nouvelle morale occidentale

Mais le phénomène contemporain ne peut être compris sans tenir compte d’une transformation profonde de la culture politique occidentale.

Depuis plusieurs décennies, une partie de la pensée critique occidentale a adopté une grille de lecture du monde fondée sur l’opposition entre dominants et dominés.

Dans cette vision, les conflits internationaux sont interprétés presque exclusivement à travers cette opposition morale. Les peuples considérés comme dominés incarnent la justice historique. Les sociétés associées à la puissance occidentale incarnent la domination.

Israël se retrouve ainsi placé dans une position paradoxale. Peuple longtemps persécuté dans l’histoire européenne, les Juifs deviennent, avec l’existence d’un État souverain, les représentants supposés de la domination. Ainsi s’opère un renversement spectaculaire : l’ancienne victime devient le coupable.

Mais la portée du test Israël dépasse largement la question juive.

Israël agit aujourd’hui comme un miroir pour l’Occident. Cet État concentre plusieurs traits caractéristiques de la modernité occidentale : pluralisme politique, liberté de presse, débats publics intenses, contestation permanente du pouvoir. Une société imparfaite, mais libre. Dans une région dominée par des régimes autoritaires ou théocratiques, cette singularité prend une dimension symbolique.

C’est pourquoi la haine d’Israël dépasse souvent la question israélienne elle-même. Elle exprime aussi une difficulté croissante de l’Occident à défendre sa propre civilisation.

Les rôles à venir

Le test Israël permet ainsi d’identifier les rôles que chacun est prêt à jouer dans les crises futures.

Il y aura ceux qui justifieront les ennemis d’Israël au nom de la résistance ou de la décolonisation.

Il y aura ceux qui détourneront les yeux. Les bystanders. Ces spectateurs passifs que l’histoire retrouve toujours lorsque les civilisations vacillent.

Et il y aura ceux qui comprendront que défendre Israël ne signifie pas sanctifier chacune de ses décisions, mais défendre le principe même qu’une société libre a le droit de se protéger contre ceux qui veulent la détruire.

Le miroir

Au fond, le test Israël ne parle pas seulement d’Israël. Il parle de nous. De notre capacité à reconnaître les vieilles mythologies lorsqu’elles réapparaissent sous des formes nouvelles. De notre capacité à distinguer la critique légitime de la diabolisation idéologique. Et surtout de notre capacité à défendre nos propres principes lorsque leur défense devient inconfortable. Le test Israël est un miroir. Et nombreux sont ceux qui préfèrent ne pas s’y regarder.

La société malade

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Municipales à Paris: quand les beaux quartiers votent pour la vertu

Au grand désespoir d’Emmanuel Grégoire et de Sophia Chikirou, les quartiers populaires se détournent de plus en plus du vote de gauche. 30% des ouvriers parisiens s’apprêteraient à voter pour Sarah Knafo dimanche, selon l’IFOP[1].


Fin février, Le Canard enchaîné s’est amusé d’un sondage IFOP consacré aux municipales parisiennes[2]. L’enquête attribuerait à certaines forces de gauche leurs meilleurs scores dans plusieurs beaux quartiers de la capitale… tout en les créditant de résultats nettement plus faibles dans certains arrondissements populaires.

Selon les données évoquées par l’hebdomadaire satirique, la candidate insoumise Sophia Chikirou serait créditée d’environ 26 % dans certains quartiers centraux ou du Quartier latin, mais de seulement 9 % à 12 % dans des arrondissements populaires de l’Est parisien.

Désirabilité sociale

Le palmipède y voit des « chiffres aberrants ». Peut-être. Mais cette étrange photographie électorale soulève une question intéressante : et si ce paradoxe apparent révélait une transformation plus profonde de la sociologie politique des grandes métropoles ?

Depuis plusieurs décennies, la sociologie électorale observe un déplacement progressif du vote de gauche vers les catégories les plus diplômées. Les travaux de Thomas Piketty et d’Amory Gethin ont popularisé cette transformation sous l’expression de « gauche brahmane » : dans de nombreux pays occidentaux, les électeurs les plus dotés en capital éducatif votent désormais davantage pour les partis progressistes, tandis que les catégories populaires se tournent plus volontiers vers des formations protestataires ou conservatrices.

Paris constitue un laboratoire particulièrement visible de cette évolution. Elle ne concerne toutefois pas toute la gauche de manière uniforme. Certaines formations issues de territoires populaires ou certaines listes locales conservent un ancrage social différent. Mais la gauche institutionnelle — celle qui gouverne Paris depuis 2001 — incarne très clairement cette transformation sociologique.

La capitale concentre une proportion exceptionnelle de diplômés du supérieur, notamment dans ses arrondissements centraux et dans certains quartiers gentrifiés de l’est parisien. C’est également dans ces espaces urbains, socialement protégés et culturellement homogènes, que la gauche et les écologistes réalisent leurs scores électoraux les plus élevés.

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L’explication ne tient pas seulement à la classe socio-professionnelle. Elle renvoie aussi à une distinction bien connue de la psychologie sociale : celle entre désirabilité sociale et utilité sociale.

La désirabilité sociale désigne la valeur morale perçue d’un comportement ou d’une position. C’est ce qui permet d’apparaître comme généreux, ouvert, progressiste ou solidaire dans un environnement social donné. L’utilité sociale, au contraire, renvoie à l’efficacité concrète d’une action ou d’une politique dans le fonctionnement réel d’une société.

Or ces deux dimensions ne coïncident pas toujours.

Dans les milieux urbains diplômés, certaines positions politiques possèdent une forte valeur symbolique. Elles permettent d’afficher une certaine vision de soi : ouverture culturelle, cosmopolitisme, sens de la solidarité. Le vote peut alors devenir aussi un marqueur culturel, presque un signe de distinction sociale.

Les contrastes territoriaux parisiens rendent ce phénomène particulièrement visible. Dans plusieurs arrondissements centraux ou gentrifiés, parmi les plus diplômés et les plus aisés de la capitale, les formations écologistes et de gauche réalisent leurs meilleurs scores électoraux. À l’inverse, dans certains arrondissements plus populaires du nord et de l’est parisien, leur implantation électorale apparaît nettement plus fragile.

Le contraste est saisissant : plus un territoire est socialement protégé des conséquences matérielles des politiques publiques, plus celles-ci peuvent être soutenues sur un registre symbolique.

Dans certains quartiers de la capitale, on ne vote plus seulement pour un programme. On vote aussi pour une image de soi. La politique devient alors, en partie, un langage social.

Dans les quartiers populaires, la logique est souvent différente. Les électeurs y sont confrontés plus directement aux conséquences concrètes des politiques publiques : logement, sécurité, école, immigration, transformations urbaines. Le vote y exprime alors moins une position symbolique qu’une expérience quotidienne du réel.

L’opposition n’est pas seulement idéologique. Elle est aussi géographique.

Dans les beaux quartiers, certaines idées restent séduisantes.
Dans les quartiers populaires, elles deviennent concrètes.

La politique municipale parisienne offre d’ailleurs une illustration intéressante de cette tension entre signal moral et efficacité matérielle.

La folie du logement social dans la capitale

La Ville consacre aujourd’hui une part considérable de ses investissements au logement social, qui représente près de la moitié des investissements municipaux. Paris revendique désormais plus de 25 % de logements sociaux sur son territoire.

L’objectif affiché est celui de la mixité sociale. Le principe est difficilement contestable. Mais la manière dont il est appliqué révèle parfois une dimension plus symbolique que matérielle.

Dans certains quartiers patrimoniaux ou centraux de la capitale, la municipalité acquiert des biens dont les valorisations dépassent couramment 16 000 euros par mètre carré afin de les transformer en logements sociaux.

L’opération possède une valeur symbolique forte : introduire du logement social au cœur des secteurs les plus prestigieux de la ville constitue un signal politique immédiatement visible.

Mais sur le plan de l’efficacité socio-économique, la question se pose différemment : à budget équivalent, combien de ménages pourrait-on loger dans des secteurs moins coûteux ?

Autrement dit, certaines politiques publiques ne produisent pas seulement des effets matériels. Elles produisent aussi des effets symboliques.

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Dans une métropole comme Paris, où les identités politiques sont fortement liées aux identités culturelles, ces signaux prennent une importance particulière.

Le vote devient alors lui aussi un signal.

Dans les milieux diplômés urbains, certaines positions politiques permettent d’afficher des valeurs socialement valorisées : solidarité, ouverture, cosmopolitisme. Dans les classes populaires, l’arbitrage électoral répond plus directement à l’expérience vécue.

La distinction pourrait se résumer simplement : Dans les beaux quartiers, on vote souvent pour ses valeurs. Dans les quartiers populaires, on vote pour se protéger de leurs conséquences. Le paradoxe parisien n’est donc pas que certains arrondissements aisés votent à gauche. Le véritable changement est ailleurs.

La candidate d’extrême gauche à la mairie de Paris Sophia Chikirou, ici photographiée le dimanche 22 février, veut mettre les médias au pas © Stephane Lemouton/SIPA

Dans les grandes métropoles occidentales, la gauche est devenue moins le parti des conditions sociales que celui des représentations culturelles. Elle mobilise prioritairement les catégories diplômées, urbaines et culturellement dominantes.

Les catégories populaires, confrontées plus directement aux effets matériels des politiques publiques, expriment de plus en plus leur vote à partir de leur expérience du réel. La gauche des métropoles est devenue une gauche des consciences. Et parfois, dans certains quartiers de la capitale, la politique ressemble moins à un arbitrage d’intérêts qu’à une affirmation de vertu. Un luxe que tous les électeurs ne peuvent pas se permettre.


[1] https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2026/03/122349_-resultats_le-climat-politique-a-paris.pdf

[2] Municipales 2026 : Une enquête parisienne qui laisse sondeur… | Le Canard enchaîné

Il y a une vie après l’Assemblée…

Après les pluies diluviennes et les vents violents – plus de 360 arbres arrachés à Béziers ! –, il était temps de retrouver le soleil ! Surtout s’il coïncide avec la fin de cette campagne électorale décidément fort désagréable, avec son cortège de mensonges et de mauvaise foi. La politique politicienne, ça rabaisse.


Le marchand d’amis

Eh non, il ne s’agit pas ici du livre d’Éric-Emmanuel Schmitt. Et pourtant. L’amitié sera-t-elle bientôt reconnue par la loi ? C’est ce que souhaite la députée Insoumise Clémence Guetté, qui a déposé une proposition de loi à l’Assemblée nationale, le 15 janvier dernier, afin de reconnaître la place centrale de l’amitié dans la « nouvelle France », où « le modèle familial “traditionnel” n’est plus la norme ». Pour justifier son texte, la députée avance l’augmentation du nombre de divorces, les familles monoparentales toujours plus nombreuses et… pour les jeunes femmes de gauche, la possibilité de se passer du rapport de séduction aux hommes ! Notre monde devient dingue… Outre le renforcement du baptême civil, l’Insoumise souhaite créer un nouveau statut juridique de « partenaire social ». Une tierce personne avec laquelle vous pourriez, même si vous êtes marié par ailleurs, contracter un « engagement mutuel de se porter secours et assistance ». Comme si notre société n’était pas suffisamment marchande, il faudrait maintenant contractualiser l’amitié ! Foutez-nous la paix !

Sonia la courageuse

Ça y est, c’est officiel, Sonia Mabrouk a quitté CNews et Europe 1 pour BFMTV. La faute à Morandini. Et au soutien marqué de CNews envers son animateur désormais définitivement condamné pour « corruption de mineurs » et « harcèlement sexuel ». Je ne rappellerai pas les faits, tout le monde les connaît. Mais Sonia Mabrouk a été la première sur la chaîne de Vincent Bolloré à dire tout haut son désaccord sur le fait que Morandini puisse rester à l’antenne comme si de rien n’était. Et elle a poussé le panache jusqu’à démissionner de ses deux médias-employeurs. Certains diront qu’elle a certainement bien négocié son atterrissage auprès de BFM. Qu’importe, c’était courageux, élégant. Tout ce qui manque tellement à notre classe dirigeante, médiatique comme politique. Chapeau bas !

Quentin

La mort du « militant nationaliste » Quentin Deranque, le 12 février en marge d’une réunion de la députée LFI Rima Hassan, tué par des membres de la Jeune Garde, aura probablement marqué un tournant tragique dans l’affichage décomplexé du parfait cynisme de Jean-Luc Mélenchon et des membres de son parti. Le patron de LFI estime en effet que Raphaël Arnault, député de La France insoumise et fondateur de la Jeune Garde, mouvement « antifasciste » théoriquement dissous en 2025, ne serait qu’un « homme jeune qui est dans des groupes antifascistes et qui se met des claques avec des fascistes ». Ben voyons ! Le lynchage à mort du jeune Quentin a pourtant été préparé et exécuté par des membres de ce mouvement d’extrême gauche, au sein duquel on retrouve au moins un des deux assistants parlementaires du député Insoumis. Où l’on comprend, effaré, que pour le Lider Maximo de La France insoumise, la fin justifie n’importe quel moyen dès lors que cette fin est prétendument mise au service du combat contre l’extrême droite… À vomir.

Ramadan

À Béziers, le 18 février dernier, le journal local (Midi Libre, pour ne pas le nommer) célèbre le début du ramadan. Sur le carême, pas une ligne. Les deux fêtes ont pourtant commencé le même jour. Il faudra une réaction de l’archiprêtre, quelques commentaires fâchés sur les réseaux et quelques jours de réflexion pour voir enfin paraître un article sur les quarante jours qui séparent les chrétiens de la fête de Pâques. Pour un journal de gauche, parler des cathos, ça reste extrêmement compliqué…

Ploucs de province

On a d’abord eu les inondations à Béziers, c’était en janvier. Puis la tempête Nils, mi-février, suivie d’un courrier officiel pour annoncer que nous n’aurions pas droit au statut de « catastrophe naturelle », qui permet des démarches et des prises en charge facilitées auprès des assureurs. Non loin de Béziers, le maire de Cruzy est épuisé et en colère : « Ce refus de l’état de catastrophe naturelle, ça me met la rage. Peut-être qu’il faut que la tempête aille à Montpellier pour que ça change. » On se dit toujours oublié au fin fond des provinces françaises. Et il ne s’agit pas d’un « sentiment »…

Le baiser de Judas

Une fois n’est pas coutume, quelle bonne surprise ce matin de février en ouvrant Midi Libre (eh oui, encore…) ! L’ancien maire UMP de Béziers, Raymond Couderc, battu en 2014, annonce avec tambour et trompette qu’il soutiendra, pour les élections municipales, un opposant à l’actuel maire Robert Ménard. Un déluge de commentaires ! Tous plus assassins que les autres. Il faut dire que Raymond Couderc est un véritable repoussoir à Béziers. Son « fossoyeur » comme certains le surnomment. Merci monsieur Couderc d’avoir plombé la campagne d’un de nos adversaires !

Sous perfusion

En 2026, les fonctions régaliennes de l’État se verront affecter 3,2 % du PIB contre 34 % pour l’État-providence. Pendant ce temps, on discourt à l’Assemblée, au gouvernement et jusqu’à l’Élysée sur l’impérieuse nécessité d’embaucher des juges, de construire des prisons, de renforcer notre armée. Des paroles sans prises sur le réel. Difficile d’entamer une cure de désintoxication quand on est à ce point accro aux dépenses sociales. Comme une drogue dure. Et la gauche – mais aussi une partie de la droite – de nous bassiner sur le logement, la santé, l’école qui manqueraient de moyens. Quand d’autres en Europe font mieux avec moins. On finira par en crever.

Ukraine

Moment d’intense émotion à Béziers devant l’Hôtel de Ville ce dimanche 22 février. Nous étions quelques-uns aux côtés de la petite communauté ukrainienne réfugiée dans notre ville depuis quatre ans pour commémorer l’invasion de leur pays par la Russie. Un moment fort pour rappeler quelques vérités face à la désinformation russe… Au fait, aucun des candidats aux municipales n’était présent, à part Robert Ménard, bien sûr. Qu’ils soient de gauche, ou membre du RN. Pas joli, joli…

Tel père telle fille

« Les Rayons et les ombres », le nouveau film de Xavier Giannoli. Sortie le 18 mars


En adaptant pour le grand écran Illusions perdues de Balzac, Xavier Giannoli avait déjà montré tout l’intérêt qu’il porte au milieu de la presse et des médias. Cette fois, avec Les Rayons et les ombres, il s’empare de l’histoire vraie de Jean Luchaire – journaliste pacifiste, ami d’Otto Abetz devenu patron de la presse sous Vichy – et de sa fille Corinne, actrice de cinéma qui a eu un enfant avec un officier allemand durant l’Occupation.

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Malgré sa longueur excessive (3 h 15) et les redites inutiles qui vont avec, le film a le mérite d’aborder en détail cette période terrible durant laquelle la presse écrite est tombée dans les affres de la collaboration la plus aveugle. Parallèlement, le film est la chronique d’une relation mouvementée entre un père pétrifié d’admiration et sa fille qui brûle sa vie.

Nastya Golubeva incarne cette dernière à la perfection, laissant à la traîne un Jean Dujardin moins convaincant dans le rôle du père.


La lente dérive d’une gauche belge de plus en plus extrémiste

Chez nos amis belges, le socialiste Paul Magnette, sorte de Tony Blair wallon devenu au fil des ans le Jean-Luc Mélenchon du plat pays, incarne une gauche de plus en plus rance et woke. Sur sa gauche, il ne manque pas de concurrents tous plus radicaux les uns que les autres…


Comme ses homologues européennes, la gauche belge (francophone) se trouvait autrefois au croisement d’un marxisme plus ou moins bien digéré, de la social-démocratie, de l’environnementalisme et présentait un nuancier senestre en cinquante teints allant du rouge foncé au rose clair, en passant par le vert de l’écologie et le terracotta de l’humanisme démocratique. Reléguée dans l’opposition au niveau fédéral et à la Région wallonne, elle s’embourbe aujourd’hui dans une fange où sympathie pour l’islamisme et donc antisémitisme cohabitent avec haine des plus fortunés. Avec une stratégie : extrême droitiser l’adversaire pour en faire un ennemi à abattre par tous les moyens.

Les Wallons à la traîne

Longtemps tout-puissant, le Parti socialiste, porté sur les fonts baptismaux en 1885, a régné sur la Wallonie, la modelant à sa guise pour en faire sa chose. Comme les recettes collectivistes n’ont jamais fonctionné nulle part, ni à La Havane ni donc à Charleroi, le sud du pays n’a cessé de décliner. Figurant parmi les régions les plus prospères du monde au cours du XIXe siècle industriel, il est aujourd’hui à la traîne, à la remorque de la Flandre qui lui déverse chaque année de quoi ne pas sombrer définitivement, en situation d’obésité étatique pour cause de surabondance d’emplois et d’organismes publics. 

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A la tête de ce PS, qui n’a jamais pleinement effectué son Bad Godesberg, du nom de cette bourgade teutonne où le SPD allemand s’était rallié à la social-démocratie, Paul Magnette, autrefois jeune intellectuel europhile, porteur d’une vision moderne et féru de Pasolini, a lentement glissé pour prendre la posture du lider de gauche rance et woke. Il ne cesse plus d’éructer contre la droite, les patrons, Netanyahou qu’il qualifie sans nuance de « criminel de guerre » à la Chambre des représentants et les riches – oubliant de préciser qu’il gagne lui-même 400.000 euros d’argent public par an. Le Tony Blair wallon est devenu le Jean-Luc Mélenchon du plat pays. Entre deux échos de la surannée Internationale, trois notes de l’horripilant Bella Ciao et quatre psalmodies de Siamo Tutti Antifascisti, on l’entendrait presque hurler : « La démocratie, c’est moi ». Et donc, ce qui n’est pas lui est d’extrême droite. L’homme vient de proposer la mise en place d’un organe « indépendant » pour évaluer le « cordon sanitaire », cette stratégie pavlovienne utilisée par la gauche pour écarter l’extrême droite (comprenez : empêcher ses adversaires d’exercer leur droit à la liberté d’expression).

Mauvaises herbes

Encore un peu plus à gauche du PS, Ecolo, autrefois parti des fleurs au doux parfum, de l’air pur et des oiseaux qui chantent est devenu la formation de la mauvaise herbe antisémite, de l’air vicié et du bêlement bête de brebis galeuses qu’on se refuse d’écarter du troupeau. Son ancienne co-présidente Rajae Maouane avait relayé une chanson antisémite sur ses réseaux sociaux sans jamais être inquiétée ; une de ses figures de proue avait milité pour faire libérer celui qui deviendrait un des cerveaux des attentats de Bruxelles et de Paris ; Rayhan Haddi, un de ses militants les plus prolifiques sur les réseaux sociaux, s’est fait récemment le copiste du leader de la France insoumise en ironisant sur le patronyme d’un élu libéral : « on dit Lowenstin ou Lowenstaïne ? » Le parti a d’autres obsessions : les voitures – quitte à bloquer les centres-villes, le nucléaire et l’homme blanc non-déconstruit.

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Evidemment, tout ce beau monde défile bras dessus, bras dessous contre le gouvernement de centre-droit ou dans les manifestations de soutien à la Palestine – avec les dérives que l’on devine – aux côtés du Parti du travail de Belgique, qui n’a jamais vraiment rompu avec le stalinisme, ce qui ne l’empêche pas d’être implanté dans le jeu politique comme le bon vieux camarade de gauche. Avec son air jovial, son porte-parole Raoul Hedebouw rendrait presque le communisme sympathique, s’il ne promettait un enfer non-démocratique doublé d’un désert économique.

Agissant comme chiens de garde de ce système bien huilé, les syndicats multiplient les appels à la grève, aux blocages, à la chienlit et les antifas s’assurent de faire planer un parfum de violence autour des événements où sont invitées des personnalités de droite, trop « juives » à leurs yeux ou simplement pas assez de gauche. La semaine dernière encore, la journaliste Nora Bussigny dut faire face à une meute lors d’une conférence à l’Université libre de Bruxelles – la même où la faculté de droit avait décidé d’attribuer à sa dernière promotion le sobriquet de Rima Hassan.

En Belgique francophone, il n’y a pas vraiment de fenêtre d’Overton, mais plutôt une fenêtre de Mélenchon, à travers laquelle on peut voir la gauche surenchérir dans l’infâme. A l’intersectionnalité de leurs luttes, écologistes, socialistes et communistes rivalisent pour mieux capter l’électorat communautaire et imaginer, au passage, quelques impôts supplémentaires. Les Lumières s’éteignent ; dans la pénombre, il ne reste que la lueur de la télévision allumée sur la RTBF, télévision d’Etat qui relaie en boucle la même propagande et diffuse chaque jour, comme dans un roman d’Orwell, ses minutes quotidiennes de haine.

Méditation sur les cendres et la survivance

Un film profond et juste – de fiction – au sujet des incendies de 2017 au Portugal


Teresa Villaverde, cinéaste portugaise née en 1966, a réalisé en trente-cinq ans une œuvre esthétique et politique puissante, composée d’une douzaine de beaux films passionnants : Três Irmãos (1994), Les Mutants (Os Mutantes, 1998), Eau et Sel (Água e Sal, 2001), Transe (2006), Cisne (2011) et Contre ton cœur (2017). Après avoir montré, dans Contre ton cœur, la chronique des ravages de l’austérité dans le Portugal de la crise économique, elle aborde dans Justa le désastre environnemental et humain. Avec Justa, Teresa Villaverde signe un grand et beau film sidérant, l’un de ses plus organiques. Le scénario s’inspire avec beaucoup de talent et de tact du sinistre de juin 2017 qui hante encore la mémoire et les corps des Portugais : les graves incendies massifs qui ont ravagé la région forestière de Leiria, au centre du pays — notamment autour de Pedrógão Grande —, provoquant un lourd bilan de 65 morts et des scènes épouvantables (des hommes et des femmes piégés dans leurs voitures par le feu, des maisons brûlées, une nature dévastée…). Cette catastrophe a profondément traumatisé l’opinion publique du pays. Teresa Villaverde a rencontré de nombreux survivants de ces tragiques incendies, enregistrant de longues conversations avec eux. Sa fiction très documentée se situe après la catastrophe. La cinéaste filme une histoire où la souffrance physique et morale du contrecoup marque les protagonistes.

Filmer l’après : les cendres après la catastrophe

À aucun moment elle ne montre le ravage et la violence de l’incendie. Elle filme ce qui reste : la terre noircie, les corps marqués, les regards suspendus. Là où certains auraient choisi le spectaculaire des flammes, elle privilégie les cendres, le silence et la lenteur.

Justa n’est pas un récit catastrophe : c’est une méditation sensorielle et métaphysique sur la survivance, la volonté de vivre, d’aider les autres, d’aimer et d’être aimé, de ne pas perdre son âme. Au centre de ces paysages dévastés, une petite communauté fragile tente de continuer, de réapprendre à vivre et de redéfinir la notion de famille.

Justa, une fillette de neuf ans, observe le monde adulte qui se fissure : son père, gravement brûlé, n’est plus celui qu’il était ; une femme âgée devenue aveugle tente de préserver sa dignité menacée ; un adolescent erre entre solitude et besoin de lien.

Les proches ne disparaissent pas, mais ils deviennent parfois méconnaissables. La famille cesse d’être un refuge automatique et devient un espace à reconstruire, parfois avec des êtres en dehors des liens du sang.

Solitude contemporaine, saudade et conscience de la perte

Les personnages les plus jeunes se rapprochent alors des êtres plus âgés pour combler un manque affectif et existentiel. Teresa Villaverde, servie par la force et la justesse de sa mise en scène rigoureuse, dessine une cartographie intime de la solitude contemporaine. Les enfants inventent d’autres formes de parenté, tandis que les adultes cherchent leur place dans un monde dont les repères sont altérés.

Le film est profondément portugais par son rapport viscéral et minéral au territoire. Au Portugal, la ruralité est essentielle : elle façonne la mémoire, la filiation, une certaine économie fragile et la force de l’identité collective.

Les incendies de 2017 ont laissé des traces indélébiles, des cicatrices géographiques et morales. Villaverde filme une région marquée dans sa chair : une communauté perdue, une parole rare mais dense, et des paysages calcinés. La terre brûlée devient le réceptacle du deuil. Le pays apparaît comme un corps atteint — et inversement, les corps des personnages semblent porter la géographie du désastre naturel.

Cette dimension rappelle combien, dans la culture portugaise, l’attachement à la terre est indissociable de la mélancolie. De nombreux romans et films portugais traitent de ce sujet. La cendre prolonge ce que l’on nomme saudade : non pas la nostalgie d’un passé idéalisé, mais la conscience aiguë d’une perte irréversible.

Le feu, la terre et l’eau : une dramaturgie des éléments

La force de Justa tient aussi à son travail presque primitif sur les éléments. Le feu, jamais montré frontalement, demeure hors champ mais omniprésent. Ses signes oppressants subsistent dans les arbres noircis, dans l’air étouffant et sur les peaux marquées. Dans Justa, sa brutalité flamboyante est intériorisée. L’incendie a ravagé les forêts et dévasté les existences : le feu s’inscrit désormais comme mémoire. La terre porte les stigmates et les cicatrices du feu : sols secs, cendres grises, racines tordues et calcinées. Pourtant, cette terre détruite est paradoxalement le seul lieu possible pour recommencer. Les personnages sont ramenés malgré eux à ce sol chargé de traumatismes.

La présence de l’eau est très symbolique au milieu de ces terres où règne la sécheresse. Le film s’ouvre ainsi sur une belle scène de pêche entre Justa et son père, moment de calme suspendu. L’eau ruisselle, coule et relie les générations. De même, lorsque la belle dame âgée, Elsa, se lave avec l’aide du jeune garçon dans la baignoire, l’eau devient un moyen matriciel de se purifier, de prendre soin de soi et de réaffirmer — malgré la vulnérabilité — la beauté d’un corps vieillissant.

Une mise en scène de la sensation

La mise en scène privilégie l’observation et la sensation. La photographie installe une atmosphère à la fois documentaire et onirique, comme si la réalité elle-même avait été altérée par l’épreuve. Les silences, les regards et les gestes ordinaires prennent une importance centrale. Le film devient un espace de contemplation.

Un humanisme face aux catastrophes du monde

Justa n’est ni un pamphlet écologique ni une simple chronique réaliste. C’est un film sur la survivance. Filmer les cendres plutôt que les flammes constitue pour la cinéaste un geste à la fois esthétique et éthique. Feu intériorisé, terre meurtrie, eau fragile — présence sensorielle des éléments, importance vitale des sens — : en centrant sa mise en scène sur ces paramètres, Teresa Villaverde compose une œuvre d’une sobriété radicale et d’une justesse essentielle.

Justa parle du Portugal, de son essence même. Mais c’est aussi une œuvre profondément humaniste rappelant la force de la compassion et de l’amour dans notre monde inflammable, où les catastrophes naturelles et la présence du mal transforment les corps, la pensée et la morale des êtres. Survivre pour réapprendre à sentir le monde sans se consumer avec lui.


1h48 min – VOSTF

Sortie dans les cinémas de France le 25 février 2026

Il faut se réveiller

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DR.

Chaque mois le vice-président de l’Institut des libertés décode l’actualité économique. Et le compte n’y est pas.


De l’Asie à l’Amérique, le monde accélère. Mais l’Europe s’arrête. Et la France recule. Au prétexte d’une orgueilleuse « résistance » à la mondialisation et au libéralisme, le pouvoir politique de notre pays a cédé aux corporatismes. Résultat, l’immobilisme nous ruine collectivement et met au chômage un jeune sur quatre. Pourquoi la France va-t-elle si mal quand d’autres nations s’en sortent ?Il faudra dire la vérité à nos concitoyens lors des prochaines campagnes électorales. Leur raconter les secrets de famille de l’État-providence.

Le paiement des intérêts de la dette par le Trésor français va bientôt approcher les 100 milliards d’euros par an, soit un montant supérieur à ce que rapporte l’impôt sur le revenu. Le déficit cumulé de nos comptes publics va ainsi bientôt atteindre 4 000 milliards. Au cours de l’Histoire, l’endettement a été choisi comme modèle économique par de nombreux pays tels l’Argentine de Juan Perón, le Zaïre de Mobutu, la Corée d’après-guerre, la Russie d’avant 1917, l’Allemagne des années 1930. Cela s’est presque toujours terminé avec des dictateurs galonnés prenant le pouvoir.

L’État-providence croît de 4 % par an en France, alors que l’économie ne progresse que de 1 %. Les dépenses sociales représentent 900 milliards de dépenses dans le dernier budget, dont 410 milliards pour la retraite et 320 milliards pour la maladie. Le problème est que 10 % de ces sommes sont financées par de la dette publique, que nos enfants et petits-enfants devront rembourser. Ceux qui pensent alléger la facture en surtaxant les entreprises n’iront pas bien loin. La capitalisation des 120 plus grands groupes français cotés à la Bourse équivaut seulement à trois années de prestations sociales.

DR

Du temps du général de Gaulle et de son conseiller économique Jacques Rueff, notre économie pouvait être qualifiée de libérale. Mais avec Giscard d’Estaing, qui a mené une politique très sociale, nous sommes passés au keynésianisme, puis à l’hyper-keynésianisme sous François Mitterrand. Il est donc stupide de prétendre que la France serait pénalisée par son système « néolibéral ». Car nous vivons bien au contraire sous la pression permanente d’une tendance communisante, égalitariste et hostile à la propriété privée.

Le vrai responsable de notre déroute, c’est donc l’État. Beaucoup plus que l’Europe, la mondialisation, les États-Unis, la Chine ou le plombier polonais. Le coupable se trouve chez nous. Il est à la fois omnipotent et impuissant. Il est composé de lobbies, de technocrates, d’administrations pléthoriques. Il a pris cette forme monstrueuse par la grâce d’un personnel politique inconscient et incompétent. Les pays qui réussissent sont ceux qui, à l’inverse, contiennent et réduisent l’État obèse et destructeur. Qu’ils se situent en Europe de l’Est, du Nord, en Amérique latine ou bien en Australie.

Il existe en France plus de 600 organismes publics qui ont pour mission de « conseiller » le Premier ministre. Des machins administratifs qui emploient des dizaines de milliers de fonctionnaires censés s’occuper du chômage, de la pauvreté, des jeunes, de l’insécurité et de l’école. Et chaque année, de nouveaux « observatoires », financés avec de l’argent public, sont inaugurés. Avec les résultats qu’on connaît… Finissons-en avec les analyses stériles de ces messieurs-dames, leurs théories fumeuses et leurs discours démagogiques sur les causes de nos malheurs ! Regardons plutôt les faits ! C’est bien une classe administrativo-criminelle, née dans les années 1980, qui nous tue. Très bien incarnée par Jack Lang, elle a capturé le pouvoir politique et l’exerce pour extraire des rentes à son profit et à celui de ceux qui l’ont fait élire.

Les grands artisans de la descente aux enfers de notre économie sont, par ordre chronologique : François Mitterrand et ses nationalisations, Jean-Claude Trichet et sa politique du franc fort (qui fit payer la réunification de l’Allemagne par la France), Martine Aubry et ses 35 heures (qui firent monter le coût du travail en France). Enfin l’Union européenne, le dernier clou dans le cercueil de l’industrie française avant la mise en terre. Notamment à cause des décisions stupides de Bruxelles en matière d’énergie, qui coûte en France aujourd’hui trois fois plus cher qu’en Chine. Mais aussi à cause d’une réglementation trop compliquée, que l’administration est du reste incapable de faire respecter, tant elle est inefficace.

Les déboires industriels de la France s’expliquent par de multiples raisons, dont voici les principales : 1/ Les rigidités du droit du travail ; 2/ les coûts salariaux ; 3/ l’euro ; 4/ la concurrence des pays à bas salaires ; 5/ la chasse aux sorcières des riches ; 6/ les impôts de production ; 7/ la bureaucratie kafkaïenne ; 8/ la fraude sociale. Cette dernière est l’un des grands fléaux cachés de notre pays. Mais elle ne doit pas faire oublier les abus commis, à l’autre bout de l’échelle sociale, par ceux qui pratiquent une optimisation fiscale excessive. Le crédit impôt-recherche est mal ciblé, certaines holdings familiales détiennent trop de biens personnels profitant aux actionnaires, et la niche Dutreil est dans certains cas détournée de son objet.

DR

Les Français ont compris qu’un vaste jeu de bonneteau fiscal est orchestré en permanence. Ils savent bien que la fiscalité punitive sur les carburants, le capital ou les droits de succession ne sert à rien. N’oublions pas que le mouvement des gilets jaunes trouve son origine dans la création d’une taxe inepte sur le gazole. Heureusement, une majorité de nos compatriotes est d’accord pour que l’État soit réformé au plus vite. Et pour que la baisse de la dépense publique soit traitée en priorité absolue. Dans notre pays, le peuple est extraordinairement intéressant tandis que la classe dirigeante n’a aucun intérêt. Aujourd’hui nous ne sommes plus souverains et l’État n’a même plus les moyens de se financer. Il faut redonner à nos concitoyens le pouvoir avec des référendums d’initiative populaire.

Sévigné et La Fayette: l’amitié qui fit la civilisation française

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Le biographe et essayiste Jean-Noël Liaut © Olivier Marty

« En l’amitié de quoi je parle, les âmes se mêlent et se confondent l’une en l’autre », écrivait Montaigne dans son essai De l’amitié. Rarement cette définition aura trouvé incarnation plus parfaite que dans la relation qui unit pendant plus de quarante ans Mme de Sévigné et Mme de La Fayette. Dans Une amitié si française, le biographe Jean-Noël Liaut retrace ce lien singulier entre deux des plus grandes plumes du Grand Siècle : une relation nourrie d’affinité intellectuelle et de conversation.

La sororité bien avant le féminisme

L’auteur n’hésite pas à parler de « sororité ». Le mot pourrait faire sourire tant il est aujourd’hui capté par le discours militant des néoféministes. Mais ici, rien d’idéologique : il s’agit d’une « sororité littéraire », née dans les salons du XVIIᵉ siècle, où les femmes jouaient un rôle décisif dans la circulation des idées, des œuvres et dans l’art de la conversation.

Au cœur de ce monde se trouvait l’hôtel de Rambouillet, tenu par la marquise de Rambouillet, dont la célèbre Chambre bleue devint l’un des foyers les plus brillants de la sociabilité parisienne. Corneille, Molière, Boileau ou Tallemant des Réaux y étaient reçus, et, comme le rappelle Jean-Noël Liaut, « les femmes y étaient à égalité avec les hommes, elles conversaient librement avec eux, et leurs verdicts étaient recherchés ».

Cette complicité intellectuelle entre femmes et hommes fut l’une des marques de fabrique de la civilisation française et sa singularité, comme l’a montré l’historienne dix-huitièmiste Claude Habib. Ce modèle de sociabilité marqua durablement la culture française : l’esprit vif et aristocratique de la famille Mortemart, incarné à merveille par Mme de Montespan, inspirera plus tard à Marcel Proust l’esprit des Guermantes. C’est dans ce milieu brillant que s’inscrit l’amitié entre Mme de Sévigné et Mme de La Fayette.

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À lire Jean-Noël Liaut, on est frappé de voir combien cette relation unit deux tempéraments presque opposés. Chez Mme de Sévigné domine la vivacité. Héritière de l’« esprit Rabutin », du nom de sa famille, elle possède le don de la formule piquante, l’art de raconter et une vivacité verbale inépuisable. Ses lettres regorgent d’inventions langagières, comme ces « oxymores sévigniens » qui ponctuent les phrases et dynamisent le style : « On aboyait à merveille » écrit-elle pour décrire une conversation animée sur le jansénisme ; ailleurs elle confie « J’ai mille dragons », le mot désignant ses tourments.

L’éloignement de sa fille Françoise, installée en Provence, stimule son génie épistolaire. La distance géographique est comblée par la proximité des mots : pour divertir, consoler et retenir l’attention de sa fille, la marquise développe un art inégalé du récit, multipliant anecdotes, portraits et trouvailles de langage. Ses lettres deviennent une chronique du siècle, des intrigues de la cour au spectaculaire procès de Fouquet, bien au-delà d’une simple correspondance privée.

Mercure et Saturne

Si Mme de Sévigné est Mercure, vive et étincelante, Mme de La Fayette serait plutôt Saturne : grave, lucide, mélancolique. Jean-Noël Liaut montre combien ces « géographies mentales différentes mais complémentaires » nourrissent la force de leur amitié et leur talent littéraire, déployé dans deux genres distincts : l’épistolaire et le roman. Là où la marquise laisse courir sa plume au rythme de ses émotions, la comtesse transforme l’écriture en instrument d’analyse.

À une époque dominée par les romans fleuves des Précieuses, dont leur amie Madeleine de Scudéry fut la grande figure avec Le Grand Cyrus et Clélie, célèbre pour sa « Carte de Tendre », véritable géographie du sentiment amoureux, Mme de La Fayette invente une forme nouvelle : un roman bref, resserré, fondé sur l’exploration des passions. Avec La Princesse de Clèves, elle rompt avec les fresques sentimentales interminables et fonde ce que l’on peut considérer comme le premier grand roman psychologique moderne.

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Ainsi se dessinent deux tempéraments et deux inventions littéraires : d’un côté la liberté scintillante du genre épistolaire, de l’autre la rigueur du roman.

La lecture d’Une amitié si française rappelle combien des salons des Précieuses à ceux des Lumières, de Madame de Sévigné à Madame de Staël, s’affirme une tradition singulière : celle d’une conversation entre les sexes où la légèreté de l’esprit se mêle à la profondeur des idées. Le philosophe écossais David Hume, frappé par cette sociabilité unique, ne s’y trompa pas en qualifia la France comme « le pays des femmes ». Alors au regard de cette tradition, force est de constater qu’une bonne partie de la littérature contemporaine paraît bien étriquée. Là où Sévigné et La Fayette faisaient de l’écriture un exercice de style et d’observation du monde, bien des romans d’aujourd’hui se réfugient dans une autofiction étouffante, centrée sur un moi souffrant, toujours victime de quelque chose, un moi…  « haïssable » comme aurait dit Pascal !

256 pages

Écrire sa propre fin

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Felix Macherez © Francesca / Gallimard

« Sa naissance fut le début du pire. » Ainsi commence L’Épitaphe de Felix Macherez (L’Arpenteur/Gallimard). D’entrée de jeu, la vie apparaît comme une erreur originelle. Le héros, Cid Sabacqs, trente-trois ans, n’a plus qu’une idée : écrire la phrase parfaite pour sa tombe. Si la vie l’a trahi, il ne voit aucune raison de bâcler la conclusion.


Retiré du monde, amateur de délires métaphysiques et de perfection formelle, Cid Sabacqs transforme son ennui en exercice littéraire. Il écrit, rature, recommence, interroge les morts, les vivants, et surtout lui-même. Chaque projet d’épitaphe s’avère trop grave, trop pur, ou pas assez définitif. La mort devient un problème de style.

C’est mon projet !

Le roman suit cet enfant prodige devenu adulte immobile, persuadé depuis toujours d’être fait pour davantage que la vie ordinaire. Très tôt il se distingue, très tôt on l’admire. Mais cette distinction devient posture, puis prison. Macherez raconte moins une existence qu’une lente contraction : celle d’un esprit qui se replie jusqu’à ne plus laisser passer qu’une seule idée, celle de sa propre disparition, qu’il orchestre, polit et rédige comme une œuvre. Mourir n’est pas ici un geste tragique mais un projet esthétique. Une signature.

Cette obsession donne au livre son moteur. Cid se persuade que l’épitaphe est l’acte ultime : « Imaginez-vous un Magellan sans navire, un Hannibal sans Alpes, un Guillotin sans Robespierre? Un Sabacqs sans épitaphe ? Impossible ! » L’idée devient une tâche, presque un devoir. Il visite les cimetières, consulte ses amis, recopie des formules célèbres, interroge les pierres. Rien ne convient. L’épitaphe parfaite doit être à la fois définitive et ouverte, lapidaire et infinie. Une phrase capable de survivre à celui qui la signe.

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À première vue, ce monologue pourrait passer pour un exercice de dandysme morbide. Mais Macherez touche quelque chose de plus contemporain. Dans une époque saturée de commentaires, d’opinions et d’images de soi, la tentation de maîtriser sa propre disparition devient presque logique. Nous mettons déjà en scène nos vies ; pourquoi ne pas mettre en scène notre fin ? L’épitaphe de Cid ressemble à une version radicale de ce réflexe moderne : contrôler le récit de soi jusqu’à la dernière ligne.

Le roman avance ainsi par blocs de conscience. Peu d’événements, beaucoup de réflexions. Cid observe le monde comme depuis une chambre à part. Les autres vivent, travaillent, aiment ; lui analyse, dissèque, soupçonne. À force de lucidité revendiquée, il finit par se retrouver seul avec sa pensée – et cette pensée, privée d’objet, se met à tourner sur elle-même. L’ennui apparaît alors comme une expérience métaphysique.

Macherez décrit très bien ce moment où la pensée devient une machine autonome. Cid n’est pas tant désespéré que méthodique. Il veut comprendre la mort comme on résout un problème de logique. « Une épitaphe : symbole du cri. Une croix : symbole du silence éternel. » La formule est presque théorique. Entre le cri et le silence, il cherche la phrase qui survivra.

Je te survivrai

La langue accompagne ce mouvement intérieur : ironique, nerveuse, souvent aphoristique. Les phrases avancent par éclats, comme si le narrateur voulait constamment devancer l’objection. On pense parfois à la tradition des moralistes français ou à l’humour noir de Cioran. Mais Macherez installe cette lucidité dans une situation romanesque simple : un homme qui tente d’écrire la phrase qui lui survivra.

Le risque d’un tel dispositif est évident : l’asphyxie. Rester dans la tête d’un seul homme peut saturer le lecteur. On pense parfois à Mars de Fritz Zorn, autre grand monologue d’une conscience qui retourne contre elle-même toute sa lucidité. Mais c’est aussi la réussite du livre. En poussant la lucidité jusqu’à l’obsession, Macherez montre comment l’intelligence peut se retourner contre elle-même. Cid ne souffre pas tant d’un manque de sens que d’un excès de conscience.

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La résolution arrive presque par surprise. Après tant de ratures et d’impasses, la formule surgit enfin : « C’est ici que tout commence. » Une épitaphe paradoxale, qui transforme la fin en origine. Comme si la mort, finalement, n’était qu’un dernier dispositif littéraire.

Maurice Ronet dans le film « Le feu follet » de Louis Malle (1963) d’après le roman de Pierre Drieu la Rochelle. DR.

L’Épitaphe n’est donc pas seulement le portrait d’un suicidaire. C’est celui d’un esprit obsédé par la forme de sa fin – et par la possibilité de survivre dans une phrase. À l’heure où chacun laisse derrière lui des archives numériques infinies, cette obsession prend un relief particulier. Autrefois on espérait vivre longtemps ; aujourd’hui, peut-être espère-t-on surtout être bien résumé.

Felix Macherez ne juge jamais son personnage. Il le laisse suivre sa logique jusqu’au bout. Et dans ce geste discret se cache peut-être la véritable question du livre : vivre consiste-t-il à écrire son histoire – ou simplement à trouver la phrase qui la refermera ?

156 pages

L'épitaphe

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Ennemi politique n° 1

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Jean-Luc Mélenchon lors d’un meeting à Argenteuil, 7 février 2026 © Chang Martin/Sipa Press

En diabolisant le FN dans les années 1980, la gauche a réussi à faire passer ses divisions au second plan et à affaiblir la droite: il était immoral de s’allier avec la bête immonde. La droite pourrait-elle aujourd’hui reproduire ce stratagème pour isoler LFI et ses alliés? Oui, à condition de trouver son Mitterrand.


« Il ne peut pas y avoir d’alliance entre PS et LFI, qui est un mouvement d’extrême gauche. » Le 18 février, quatre jours après la mort de Quentin Deranque, quand François Hollande prononce ces paroles au micro d’Apolline de Malherbe sur BFMTV, il n’ignore pas leur poids. Remplacez « LFI » par « FN » et « extrême gauche » par « extrême droite » et vous vous retrouverez en plein milieu des années 1980, quand François Mitterrand agitait Jean-Marie Le Pen comme un épouvantail. Sommes-nous aujourd’hui arrivés au moment où l’opprobre va changer de camp ?

Il y a dans la vie politique une mécanique qui produit des majorités solides et durables : la fabrication d’un croquemitaine. Non pas un adversaire ordinaire, mais une figure placée hors du champ de l’honorabilité, un personnage dont l’existence même sert à souder son camp.

Il y a plus de quarante ans, François Mitterrand a compris que la politique moderne exige ce type de dramaturgie ayant l’avantage d’imposer une logique d’affrontement binaire et donc de faire passer au second plan les divergences au sein de ses propres forces.

Mitterrand n’a pas inventé Jean-Marie Le Pen. Il n’a pas non plus créé les outrances du fondateur du FN, ses calembours scandaleux et ses ambiguïtés. En revanche, il a bel et bien créé le système politique dont le Menhir fut la pierre angulaire.

D’un côté, on laisse la bête immonde exister, parler, se montrer, accéder à la visibilité médiatique. On lui ouvre les plateaux. Résultat, ses concurrents directs sont affaiblis par cette nouvelle offre politique.

De l’autre côté, on construit autour de l’ogre une muraille morale. Il n’est plus un simple rival politique, mais une menace pour la République.

Cette opération a produit ses effets en deux temps. D’abord, elle a divisé la droite, qui a vu une partie de ses électeurs partir chez Le Pen. Ensuite, elle a empêché toute alliance entre le RPR, soucieux de ne pas quitter l’arc républicain tracé par la gauche, et le FN. Car quiconque, dans les rangs gaullistes, a tenté de bâtir un accord avec les lepénistes a immédiatement été voué aux gémonies. Charles Millon en sait quelque chose.

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Dans le même temps, le Barbe-Bleue de Montretout a consolidé le camp du Bien. Face à un ennemi présenté comme infréquentable, les nuances internes de la gauche ont pu être mises en sourdine. Lors de la campagne des législatives de juin-juillet 2024, l’appel à « faire barrage » au RN a fait taire les débats idéologiques, pourtant vifs – notamment sur le nucléaire, la guerre en Ukraine et la laïcité – entre socialistes, communistes, écologistes ou centristes de gauche. Ainsi vivons-nous depuis bien longtemps sous le règne de majorités négatives, étonnamment plus solides que les coalitions construites sur un projet politique partagé. Pour ses propres raisons, le fondateur du FN semblait d’ailleurs se délecter de sentir le soufre, rendant là le meilleur service qui soit au pouvoir socialiste.

Ce modèle a laissé une empreinte profonde dans la vie politique française. Reste à savoir si cette logique peut marcher en sens inverse, c’est-à-dire au bénéfice de la droite. En d’autres termes, Jean-Luc Mélenchon va-t-il devenir le nouvel ennemi politique numéro un ?

Certains signes vont dans ce sens. Les prises de position radicales du leader insoumis, sa violence verbale, ses éructations contre les journalistes, ses ambiguïtés sur la police, la Russie, le CRIF et le conflit israélo-palestinien ont déjà contribué à l’isoler d’une partie de la gauche traditionnelle. Comme Jean-Marie Le Pen en son temps, Mélenchon suscite un rejet viscéral dans une large fraction de l’opinion. Et il n’est pas le seul. Si la stratégie de communication appliquée par la petite armée de députés insoumis (Rima Hassan, Sébastien Delogu, Aymeric Caron, Manuel Bompard, Louis Boyard et Thomas Portes…) s’avère très utile pour mobiliser les troupes et maîtriser l’ordre du jour politico-médiatique, elle a fini par enfermer le parti dans une spirale infernale. Plus les Insoumis se radicalisent, plus ils perdent leur capacité de rassembler un bloc. Plus la conquête du pouvoir par les urnes s’éloigne, plus ils ont besoin de se livrer à des provocations et donc de se radicaliser. Et ainsi de suite.

Même face au meurtre brutal de Quentin Deranque, ils n’ont pu faire autrement – il faut dire que c’est plus fort qu’eux ! – que suivre le protocole de la propagande léniniste, à savoir ne jamais reconnaître une faute, la relativiser, en accuser les autres et allumer des contre-feux. De quoi les discréditer encore plus et permettre au PS d’espérer renverser, à la faveur de cette restitution inespérée du magistère moral à gauche, le rapport de forces au sein du camp progressiste.

À droite, l’ostracisation des Insoumis représente aussi un cadeau du ciel. Une coalition des LR, du RN, de Reconquête ! et plus si affinités, qui pourrait avantageusement se présenter comme un rempart contre le péril islamo-gauchiste, devient envisageable. Devant le péril de gauche, leurs divergences autour de l’âge de la retraite, de la place de la France dans l’Union européenne et l’OTAN ou de la position à prendre dans la guerre en Ukraine, pourraient être reléguées au second plan.

Pour l’heure, ce scénario demeure cependant très théorique. Car même si Mélenchon et sa jeune garde politique font tout ce qu’il faut pour effrayer les Français raisonnables, diviser la gauche et précipiter les plus inquiets dans les bras d’une large union de la droite, il manque à cette situation inédite sous la Ve République un Mitterrand de droite pour en tirer le plus grand profit. Un personnage à la hauteur de celui qui a si bien su capitaliser sur l’apparition de SOS racisme en 1983, dans la foulée de la marche des Beurs, et récupérer la profanation du cimetière de Carpentras en 1990.

Pour l’instant, les droites françaises apparaissent plus comme des forces réactives que comme une mécanique pensée par un stratège machiavélique capable de passer de la dénonciation Mélenchon à sa transformation en clé de voûte d’un système cohérent. Or, sans cela, l’ennemi reste un problème, pas une solution.

Le terrible lynchage de Quentin Deranque marque peut-être le début d’une nouvelle ère de la politique française. Reste à savoir qui sera l’homme (ou la femme) de droite capable de transformer les Insoumis en intouchables. En effet, comme le savait bien Mitterrand, il ne suffit pas d’avoir un ennemi. Encore faut-il savoir quoi en faire.

Le test Israël

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Des portraits de Hassan Nasrallah et de Ruhollah Khomeini sont visibles devant un immeuble détruit qui abritait une agence d’Al‑Qard Al‑Hassan, une institution financière liée au Hezbollah, frappée par une attaque aérienne israélienne à Dahiyeh, dans la banlieue sud de Beyrouth, mardi 10 mars 2026 © Hussein Malla/AP/SIPA

Le caractère actuellement belliqueux de l’Etat juif et les fantasmes autour d’un hypothétique « Grand Israël » du Nil à l’Euphrate dévoilent de nouvelles lignes de partage dans l’opinion française. Les guerres actuelles d’Israël contre l’Iran ou contre le Hezbollah au Liban peuvent révéler en miroir la crise morale occidentale.


Chaque fois qu’Israël entre en guerre, quelque chose d’étrange se produit en Occident. Les combats peuvent se dérouler à Gaza, au Liban ou dans l’ombre de la confrontation avec l’Iran : très vite, le conflit cesse d’être analysé comme une guerre parmi d’autres. Il devient un tribunal moral où l’État juif se retrouve presque immédiatement au banc des accusés.

Les roquettes du Hezbollah tombent sur les villes israéliennes. Les dirigeants iraniens proclament que la disparition d’Israël est un objectif stratégique. Des organisations armées jurent ouvertement de poursuivre ce combat jusqu’à la destruction de l’État juif. Et pourtant, dans une partie du débat public occidental, la responsabilité morale du conflit semble déjà établie.

Israël est coupable. Coupable d’exister. Coupable de se défendre. Coupable, en somme, de troubler l’ordre moral que certains imaginent devoir régir le monde. Ce réflexe ne relève pas simplement du désaccord politique. Il révèle quelque chose de plus profond : une transformation du regard moral occidental.

C’est en observant ce phénomène récurrent que j’ai formulé ce que j’appelle le test Israël.

Le test

Le test Israël est d’une simplicité presque dérangeante. Il ne consiste pas à demander si l’on approuve toutes les décisions du gouvernement israélien. Aucune démocratie n’est au-dessus de la critique.

Le test consiste à observer la manière dont chacun interprète l’existence même d’Israël et les guerres auxquelles cet État participe.

Très vite, une ligne de partage apparaît.

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Il y a ceux qui considèrent Israël comme un État démocratique parmi d’autres : critiquable, contestable, parfois condamnable dans certaines décisions, mais appartenant à la famille des sociétés libres. Et puis il y a ceux pour qui Israël ne peut jamais être simplement cela. Pour eux, Israël est nécessairement : un État colonial, un État raciste, un État d’apartheid, parfois même un État nazi. À partir de ce moment-là, nous ne sommes plus dans la critique politique. Nous sommes entrés dans le domaine du mythe politique.

Les vieux fantômes de l’Europe

Car cette diabolisation ne surgit pas dans le vide. Elle réactive un imaginaire très ancien de la culture politique européenne : celui du complot juif.

Pendant plus d’un siècle, une partie de l’Europe s’est nourrie de l’idée d’une puissance juive secrète travaillant à la domination du monde. Le texte le plus célèbre de cette tradition reste Les Protocoles des Sages de Sion, faux document fabriqué au début du XXᵉ siècle dans l’entourage de la police tsariste. Ce pamphlet prétendait révéler les délibérations d’une élite juive conspirant pour contrôler les gouvernements et les sociétés modernes.

À cette mythologie se sont ajoutées d’autres fabrications, notamment les prétendues citations du Talmud utilisées dans d’innombrables pamphlets pour accréditer l’idée que la tradition juive porterait en elle-même un projet de domination des autres peuples.

Ces textes ont été démontés depuis longtemps. Mais leur imaginaire n’a jamais complètement disparu. Il s’est simplement transformé. Aujourd’hui on ne parle plus explicitement de complot juif mondial. On parle de lobby, de puissance sioniste, de colonialisme global, ou d’un hypothétique Grand Israël du Nil à l’Euphrate. Le vocabulaire change. La structure du soupçon demeure.

L’histoire réelle du sionisme

Ce décalage entre imaginaire et réalité apparaît clairement lorsqu’on revient à l’histoire réelle du sionisme. Contrairement à une idée largement répandue, l’État d’Israël n’est pas né simplement comme conséquence du génocide nazi. Le projet sioniste lui est largement antérieur. Il apparaît dans le contexte du réveil des nationalismes européens au XIXᵉ siècle, lorsque de nombreux peuples revendiquent leur souveraineté et leur droit à l’autodétermination. Les Juifs d’Europe participent pleinement à cette histoire.

Dans l’Empire russe et en Europe orientale, les pogroms rappellent brutalement la fragilité de leur condition. Et dans l’Europe occidentale elle-même, l’affaire Dreyfus révèle que l’émancipation politique des Juifs ne garantit pas leur acceptation sociale. Pour Theodor Herzl, l’affaire Dreyfus agit comme un choc décisif. Elle lui révèle que l’assimilation ne suffira pas à résoudre la question juive.

Le sionisme naît ainsi d’une intuition politique simple : un peuple dispersé et vulnérable ne peut assurer sa sécurité qu’en retrouvant une souveraineté.

Deux visions irréconciliables

Le test Israël révèle alors deux lectures radicalement différentes de l’histoire.

Dans la première, Israël est perçu comme un projet colonial et impérial. Ses guerres seraient des guerres de conquête dissimulées derrière le discours de la sécurité.

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Dans la seconde, Israël apparaît comme une société confrontée depuis sa naissance à une hostilité persistante. Dans cette perspective, ses guerres ne sont pas des guerres impériales mais des guerres existentielles. Des guerres imposées par un environnement stratégique où certaines forces politiques — États ou mouvements — ont explicitement proclamé leur objectif : la disparition d’Israël.

Le test Israël consiste simplement à observer laquelle de ces deux visions s’impose spontanément dans l’esprit de chacun.

La nouvelle morale occidentale

Mais le phénomène contemporain ne peut être compris sans tenir compte d’une transformation profonde de la culture politique occidentale.

Depuis plusieurs décennies, une partie de la pensée critique occidentale a adopté une grille de lecture du monde fondée sur l’opposition entre dominants et dominés.

Dans cette vision, les conflits internationaux sont interprétés presque exclusivement à travers cette opposition morale. Les peuples considérés comme dominés incarnent la justice historique. Les sociétés associées à la puissance occidentale incarnent la domination.

Israël se retrouve ainsi placé dans une position paradoxale. Peuple longtemps persécuté dans l’histoire européenne, les Juifs deviennent, avec l’existence d’un État souverain, les représentants supposés de la domination. Ainsi s’opère un renversement spectaculaire : l’ancienne victime devient le coupable.

Mais la portée du test Israël dépasse largement la question juive.

Israël agit aujourd’hui comme un miroir pour l’Occident. Cet État concentre plusieurs traits caractéristiques de la modernité occidentale : pluralisme politique, liberté de presse, débats publics intenses, contestation permanente du pouvoir. Une société imparfaite, mais libre. Dans une région dominée par des régimes autoritaires ou théocratiques, cette singularité prend une dimension symbolique.

C’est pourquoi la haine d’Israël dépasse souvent la question israélienne elle-même. Elle exprime aussi une difficulté croissante de l’Occident à défendre sa propre civilisation.

Les rôles à venir

Le test Israël permet ainsi d’identifier les rôles que chacun est prêt à jouer dans les crises futures.

Il y aura ceux qui justifieront les ennemis d’Israël au nom de la résistance ou de la décolonisation.

Il y aura ceux qui détourneront les yeux. Les bystanders. Ces spectateurs passifs que l’histoire retrouve toujours lorsque les civilisations vacillent.

Et il y aura ceux qui comprendront que défendre Israël ne signifie pas sanctifier chacune de ses décisions, mais défendre le principe même qu’une société libre a le droit de se protéger contre ceux qui veulent la détruire.

Le miroir

Au fond, le test Israël ne parle pas seulement d’Israël. Il parle de nous. De notre capacité à reconnaître les vieilles mythologies lorsqu’elles réapparaissent sous des formes nouvelles. De notre capacité à distinguer la critique légitime de la diabolisation idéologique. Et surtout de notre capacité à défendre nos propres principes lorsque leur défense devient inconfortable. Le test Israël est un miroir. Et nombreux sont ceux qui préfèrent ne pas s’y regarder.

La société malade

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Municipales à Paris: quand les beaux quartiers votent pour la vertu

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Le socialiste Emmanuel Grégoire en campagne, dans le 14e arrondissement de Paris avec Carine Petit, le 18 janvier 2026 © ISA HARSIN/SIPA

Au grand désespoir d’Emmanuel Grégoire et de Sophia Chikirou, les quartiers populaires se détournent de plus en plus du vote de gauche. 30% des ouvriers parisiens s’apprêteraient à voter pour Sarah Knafo dimanche, selon l’IFOP[1].


Fin février, Le Canard enchaîné s’est amusé d’un sondage IFOP consacré aux municipales parisiennes[2]. L’enquête attribuerait à certaines forces de gauche leurs meilleurs scores dans plusieurs beaux quartiers de la capitale… tout en les créditant de résultats nettement plus faibles dans certains arrondissements populaires.

Selon les données évoquées par l’hebdomadaire satirique, la candidate insoumise Sophia Chikirou serait créditée d’environ 26 % dans certains quartiers centraux ou du Quartier latin, mais de seulement 9 % à 12 % dans des arrondissements populaires de l’Est parisien.

Désirabilité sociale

Le palmipède y voit des « chiffres aberrants ». Peut-être. Mais cette étrange photographie électorale soulève une question intéressante : et si ce paradoxe apparent révélait une transformation plus profonde de la sociologie politique des grandes métropoles ?

Depuis plusieurs décennies, la sociologie électorale observe un déplacement progressif du vote de gauche vers les catégories les plus diplômées. Les travaux de Thomas Piketty et d’Amory Gethin ont popularisé cette transformation sous l’expression de « gauche brahmane » : dans de nombreux pays occidentaux, les électeurs les plus dotés en capital éducatif votent désormais davantage pour les partis progressistes, tandis que les catégories populaires se tournent plus volontiers vers des formations protestataires ou conservatrices.

Paris constitue un laboratoire particulièrement visible de cette évolution. Elle ne concerne toutefois pas toute la gauche de manière uniforme. Certaines formations issues de territoires populaires ou certaines listes locales conservent un ancrage social différent. Mais la gauche institutionnelle — celle qui gouverne Paris depuis 2001 — incarne très clairement cette transformation sociologique.

La capitale concentre une proportion exceptionnelle de diplômés du supérieur, notamment dans ses arrondissements centraux et dans certains quartiers gentrifiés de l’est parisien. C’est également dans ces espaces urbains, socialement protégés et culturellement homogènes, que la gauche et les écologistes réalisent leurs scores électoraux les plus élevés.

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L’explication ne tient pas seulement à la classe socio-professionnelle. Elle renvoie aussi à une distinction bien connue de la psychologie sociale : celle entre désirabilité sociale et utilité sociale.

La désirabilité sociale désigne la valeur morale perçue d’un comportement ou d’une position. C’est ce qui permet d’apparaître comme généreux, ouvert, progressiste ou solidaire dans un environnement social donné. L’utilité sociale, au contraire, renvoie à l’efficacité concrète d’une action ou d’une politique dans le fonctionnement réel d’une société.

Or ces deux dimensions ne coïncident pas toujours.

Dans les milieux urbains diplômés, certaines positions politiques possèdent une forte valeur symbolique. Elles permettent d’afficher une certaine vision de soi : ouverture culturelle, cosmopolitisme, sens de la solidarité. Le vote peut alors devenir aussi un marqueur culturel, presque un signe de distinction sociale.

Les contrastes territoriaux parisiens rendent ce phénomène particulièrement visible. Dans plusieurs arrondissements centraux ou gentrifiés, parmi les plus diplômés et les plus aisés de la capitale, les formations écologistes et de gauche réalisent leurs meilleurs scores électoraux. À l’inverse, dans certains arrondissements plus populaires du nord et de l’est parisien, leur implantation électorale apparaît nettement plus fragile.

Le contraste est saisissant : plus un territoire est socialement protégé des conséquences matérielles des politiques publiques, plus celles-ci peuvent être soutenues sur un registre symbolique.

Dans certains quartiers de la capitale, on ne vote plus seulement pour un programme. On vote aussi pour une image de soi. La politique devient alors, en partie, un langage social.

Dans les quartiers populaires, la logique est souvent différente. Les électeurs y sont confrontés plus directement aux conséquences concrètes des politiques publiques : logement, sécurité, école, immigration, transformations urbaines. Le vote y exprime alors moins une position symbolique qu’une expérience quotidienne du réel.

L’opposition n’est pas seulement idéologique. Elle est aussi géographique.

Dans les beaux quartiers, certaines idées restent séduisantes.
Dans les quartiers populaires, elles deviennent concrètes.

La politique municipale parisienne offre d’ailleurs une illustration intéressante de cette tension entre signal moral et efficacité matérielle.

La folie du logement social dans la capitale

La Ville consacre aujourd’hui une part considérable de ses investissements au logement social, qui représente près de la moitié des investissements municipaux. Paris revendique désormais plus de 25 % de logements sociaux sur son territoire.

L’objectif affiché est celui de la mixité sociale. Le principe est difficilement contestable. Mais la manière dont il est appliqué révèle parfois une dimension plus symbolique que matérielle.

Dans certains quartiers patrimoniaux ou centraux de la capitale, la municipalité acquiert des biens dont les valorisations dépassent couramment 16 000 euros par mètre carré afin de les transformer en logements sociaux.

L’opération possède une valeur symbolique forte : introduire du logement social au cœur des secteurs les plus prestigieux de la ville constitue un signal politique immédiatement visible.

Mais sur le plan de l’efficacité socio-économique, la question se pose différemment : à budget équivalent, combien de ménages pourrait-on loger dans des secteurs moins coûteux ?

Autrement dit, certaines politiques publiques ne produisent pas seulement des effets matériels. Elles produisent aussi des effets symboliques.

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Dans une métropole comme Paris, où les identités politiques sont fortement liées aux identités culturelles, ces signaux prennent une importance particulière.

Le vote devient alors lui aussi un signal.

Dans les milieux diplômés urbains, certaines positions politiques permettent d’afficher des valeurs socialement valorisées : solidarité, ouverture, cosmopolitisme. Dans les classes populaires, l’arbitrage électoral répond plus directement à l’expérience vécue.

La distinction pourrait se résumer simplement : Dans les beaux quartiers, on vote souvent pour ses valeurs. Dans les quartiers populaires, on vote pour se protéger de leurs conséquences. Le paradoxe parisien n’est donc pas que certains arrondissements aisés votent à gauche. Le véritable changement est ailleurs.

La candidate d’extrême gauche à la mairie de Paris Sophia Chikirou, ici photographiée le dimanche 22 février, veut mettre les médias au pas © Stephane Lemouton/SIPA

Dans les grandes métropoles occidentales, la gauche est devenue moins le parti des conditions sociales que celui des représentations culturelles. Elle mobilise prioritairement les catégories diplômées, urbaines et culturellement dominantes.

Les catégories populaires, confrontées plus directement aux effets matériels des politiques publiques, expriment de plus en plus leur vote à partir de leur expérience du réel. La gauche des métropoles est devenue une gauche des consciences. Et parfois, dans certains quartiers de la capitale, la politique ressemble moins à un arbitrage d’intérêts qu’à une affirmation de vertu. Un luxe que tous les électeurs ne peuvent pas se permettre.


[1] https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2026/03/122349_-resultats_le-climat-politique-a-paris.pdf

[2] Municipales 2026 : Une enquête parisienne qui laisse sondeur… | Le Canard enchaîné

Il y a une vie après l’Assemblée…

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© Mairie de Béziers

Après les pluies diluviennes et les vents violents – plus de 360 arbres arrachés à Béziers ! –, il était temps de retrouver le soleil ! Surtout s’il coïncide avec la fin de cette campagne électorale décidément fort désagréable, avec son cortège de mensonges et de mauvaise foi. La politique politicienne, ça rabaisse.


Le marchand d’amis

Eh non, il ne s’agit pas ici du livre d’Éric-Emmanuel Schmitt. Et pourtant. L’amitié sera-t-elle bientôt reconnue par la loi ? C’est ce que souhaite la députée Insoumise Clémence Guetté, qui a déposé une proposition de loi à l’Assemblée nationale, le 15 janvier dernier, afin de reconnaître la place centrale de l’amitié dans la « nouvelle France », où « le modèle familial “traditionnel” n’est plus la norme ». Pour justifier son texte, la députée avance l’augmentation du nombre de divorces, les familles monoparentales toujours plus nombreuses et… pour les jeunes femmes de gauche, la possibilité de se passer du rapport de séduction aux hommes ! Notre monde devient dingue… Outre le renforcement du baptême civil, l’Insoumise souhaite créer un nouveau statut juridique de « partenaire social ». Une tierce personne avec laquelle vous pourriez, même si vous êtes marié par ailleurs, contracter un « engagement mutuel de se porter secours et assistance ». Comme si notre société n’était pas suffisamment marchande, il faudrait maintenant contractualiser l’amitié ! Foutez-nous la paix !

Sonia la courageuse

Ça y est, c’est officiel, Sonia Mabrouk a quitté CNews et Europe 1 pour BFMTV. La faute à Morandini. Et au soutien marqué de CNews envers son animateur désormais définitivement condamné pour « corruption de mineurs » et « harcèlement sexuel ». Je ne rappellerai pas les faits, tout le monde les connaît. Mais Sonia Mabrouk a été la première sur la chaîne de Vincent Bolloré à dire tout haut son désaccord sur le fait que Morandini puisse rester à l’antenne comme si de rien n’était. Et elle a poussé le panache jusqu’à démissionner de ses deux médias-employeurs. Certains diront qu’elle a certainement bien négocié son atterrissage auprès de BFM. Qu’importe, c’était courageux, élégant. Tout ce qui manque tellement à notre classe dirigeante, médiatique comme politique. Chapeau bas !

Quentin

La mort du « militant nationaliste » Quentin Deranque, le 12 février en marge d’une réunion de la députée LFI Rima Hassan, tué par des membres de la Jeune Garde, aura probablement marqué un tournant tragique dans l’affichage décomplexé du parfait cynisme de Jean-Luc Mélenchon et des membres de son parti. Le patron de LFI estime en effet que Raphaël Arnault, député de La France insoumise et fondateur de la Jeune Garde, mouvement « antifasciste » théoriquement dissous en 2025, ne serait qu’un « homme jeune qui est dans des groupes antifascistes et qui se met des claques avec des fascistes ». Ben voyons ! Le lynchage à mort du jeune Quentin a pourtant été préparé et exécuté par des membres de ce mouvement d’extrême gauche, au sein duquel on retrouve au moins un des deux assistants parlementaires du député Insoumis. Où l’on comprend, effaré, que pour le Lider Maximo de La France insoumise, la fin justifie n’importe quel moyen dès lors que cette fin est prétendument mise au service du combat contre l’extrême droite… À vomir.

Ramadan

À Béziers, le 18 février dernier, le journal local (Midi Libre, pour ne pas le nommer) célèbre le début du ramadan. Sur le carême, pas une ligne. Les deux fêtes ont pourtant commencé le même jour. Il faudra une réaction de l’archiprêtre, quelques commentaires fâchés sur les réseaux et quelques jours de réflexion pour voir enfin paraître un article sur les quarante jours qui séparent les chrétiens de la fête de Pâques. Pour un journal de gauche, parler des cathos, ça reste extrêmement compliqué…

Ploucs de province

On a d’abord eu les inondations à Béziers, c’était en janvier. Puis la tempête Nils, mi-février, suivie d’un courrier officiel pour annoncer que nous n’aurions pas droit au statut de « catastrophe naturelle », qui permet des démarches et des prises en charge facilitées auprès des assureurs. Non loin de Béziers, le maire de Cruzy est épuisé et en colère : « Ce refus de l’état de catastrophe naturelle, ça me met la rage. Peut-être qu’il faut que la tempête aille à Montpellier pour que ça change. » On se dit toujours oublié au fin fond des provinces françaises. Et il ne s’agit pas d’un « sentiment »…

Le baiser de Judas

Une fois n’est pas coutume, quelle bonne surprise ce matin de février en ouvrant Midi Libre (eh oui, encore…) ! L’ancien maire UMP de Béziers, Raymond Couderc, battu en 2014, annonce avec tambour et trompette qu’il soutiendra, pour les élections municipales, un opposant à l’actuel maire Robert Ménard. Un déluge de commentaires ! Tous plus assassins que les autres. Il faut dire que Raymond Couderc est un véritable repoussoir à Béziers. Son « fossoyeur » comme certains le surnomment. Merci monsieur Couderc d’avoir plombé la campagne d’un de nos adversaires !

Sous perfusion

En 2026, les fonctions régaliennes de l’État se verront affecter 3,2 % du PIB contre 34 % pour l’État-providence. Pendant ce temps, on discourt à l’Assemblée, au gouvernement et jusqu’à l’Élysée sur l’impérieuse nécessité d’embaucher des juges, de construire des prisons, de renforcer notre armée. Des paroles sans prises sur le réel. Difficile d’entamer une cure de désintoxication quand on est à ce point accro aux dépenses sociales. Comme une drogue dure. Et la gauche – mais aussi une partie de la droite – de nous bassiner sur le logement, la santé, l’école qui manqueraient de moyens. Quand d’autres en Europe font mieux avec moins. On finira par en crever.

Ukraine

Moment d’intense émotion à Béziers devant l’Hôtel de Ville ce dimanche 22 février. Nous étions quelques-uns aux côtés de la petite communauté ukrainienne réfugiée dans notre ville depuis quatre ans pour commémorer l’invasion de leur pays par la Russie. Un moment fort pour rappeler quelques vérités face à la désinformation russe… Au fait, aucun des candidats aux municipales n’était présent, à part Robert Ménard, bien sûr. Qu’ils soient de gauche, ou membre du RN. Pas joli, joli…

Tel père telle fille

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© Curiosa/Gaumont/France 3 Cinéma

« Les Rayons et les ombres », le nouveau film de Xavier Giannoli. Sortie le 18 mars


En adaptant pour le grand écran Illusions perdues de Balzac, Xavier Giannoli avait déjà montré tout l’intérêt qu’il porte au milieu de la presse et des médias. Cette fois, avec Les Rayons et les ombres, il s’empare de l’histoire vraie de Jean Luchaire – journaliste pacifiste, ami d’Otto Abetz devenu patron de la presse sous Vichy – et de sa fille Corinne, actrice de cinéma qui a eu un enfant avec un officier allemand durant l’Occupation.

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Malgré sa longueur excessive (3 h 15) et les redites inutiles qui vont avec, le film a le mérite d’aborder en détail cette période terrible durant laquelle la presse écrite est tombée dans les affres de la collaboration la plus aveugle. Parallèlement, le film est la chronique d’une relation mouvementée entre un père pétrifié d’admiration et sa fille qui brûle sa vie.

Nastya Golubeva incarne cette dernière à la perfection, laissant à la traîne un Jean Dujardin moins convaincant dans le rôle du père.


La lente dérive d’une gauche belge de plus en plus extrémiste

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Paul Magnette photographié à Bruxelles le 12 mars 2026, lors d'une manifestation. Ce jour-là, une grève nationale dénonçait plusieurs réformes socio-économiques du gouvernement du conservateur flamand Bart De Wever (chômage, retraite ou fiscalité) et a paralysé le pays © ELIAS ROM/BELGA/SIPA

Chez nos amis belges, le socialiste Paul Magnette, sorte de Tony Blair wallon devenu au fil des ans le Jean-Luc Mélenchon du plat pays, incarne une gauche de plus en plus rance et woke. Sur sa gauche, il ne manque pas de concurrents tous plus radicaux les uns que les autres…


Comme ses homologues européennes, la gauche belge (francophone) se trouvait autrefois au croisement d’un marxisme plus ou moins bien digéré, de la social-démocratie, de l’environnementalisme et présentait un nuancier senestre en cinquante teints allant du rouge foncé au rose clair, en passant par le vert de l’écologie et le terracotta de l’humanisme démocratique. Reléguée dans l’opposition au niveau fédéral et à la Région wallonne, elle s’embourbe aujourd’hui dans une fange où sympathie pour l’islamisme et donc antisémitisme cohabitent avec haine des plus fortunés. Avec une stratégie : extrême droitiser l’adversaire pour en faire un ennemi à abattre par tous les moyens.

Les Wallons à la traîne

Longtemps tout-puissant, le Parti socialiste, porté sur les fonts baptismaux en 1885, a régné sur la Wallonie, la modelant à sa guise pour en faire sa chose. Comme les recettes collectivistes n’ont jamais fonctionné nulle part, ni à La Havane ni donc à Charleroi, le sud du pays n’a cessé de décliner. Figurant parmi les régions les plus prospères du monde au cours du XIXe siècle industriel, il est aujourd’hui à la traîne, à la remorque de la Flandre qui lui déverse chaque année de quoi ne pas sombrer définitivement, en situation d’obésité étatique pour cause de surabondance d’emplois et d’organismes publics. 

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A la tête de ce PS, qui n’a jamais pleinement effectué son Bad Godesberg, du nom de cette bourgade teutonne où le SPD allemand s’était rallié à la social-démocratie, Paul Magnette, autrefois jeune intellectuel europhile, porteur d’une vision moderne et féru de Pasolini, a lentement glissé pour prendre la posture du lider de gauche rance et woke. Il ne cesse plus d’éructer contre la droite, les patrons, Netanyahou qu’il qualifie sans nuance de « criminel de guerre » à la Chambre des représentants et les riches – oubliant de préciser qu’il gagne lui-même 400.000 euros d’argent public par an. Le Tony Blair wallon est devenu le Jean-Luc Mélenchon du plat pays. Entre deux échos de la surannée Internationale, trois notes de l’horripilant Bella Ciao et quatre psalmodies de Siamo Tutti Antifascisti, on l’entendrait presque hurler : « La démocratie, c’est moi ». Et donc, ce qui n’est pas lui est d’extrême droite. L’homme vient de proposer la mise en place d’un organe « indépendant » pour évaluer le « cordon sanitaire », cette stratégie pavlovienne utilisée par la gauche pour écarter l’extrême droite (comprenez : empêcher ses adversaires d’exercer leur droit à la liberté d’expression).

Mauvaises herbes

Encore un peu plus à gauche du PS, Ecolo, autrefois parti des fleurs au doux parfum, de l’air pur et des oiseaux qui chantent est devenu la formation de la mauvaise herbe antisémite, de l’air vicié et du bêlement bête de brebis galeuses qu’on se refuse d’écarter du troupeau. Son ancienne co-présidente Rajae Maouane avait relayé une chanson antisémite sur ses réseaux sociaux sans jamais être inquiétée ; une de ses figures de proue avait milité pour faire libérer celui qui deviendrait un des cerveaux des attentats de Bruxelles et de Paris ; Rayhan Haddi, un de ses militants les plus prolifiques sur les réseaux sociaux, s’est fait récemment le copiste du leader de la France insoumise en ironisant sur le patronyme d’un élu libéral : « on dit Lowenstin ou Lowenstaïne ? » Le parti a d’autres obsessions : les voitures – quitte à bloquer les centres-villes, le nucléaire et l’homme blanc non-déconstruit.

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Evidemment, tout ce beau monde défile bras dessus, bras dessous contre le gouvernement de centre-droit ou dans les manifestations de soutien à la Palestine – avec les dérives que l’on devine – aux côtés du Parti du travail de Belgique, qui n’a jamais vraiment rompu avec le stalinisme, ce qui ne l’empêche pas d’être implanté dans le jeu politique comme le bon vieux camarade de gauche. Avec son air jovial, son porte-parole Raoul Hedebouw rendrait presque le communisme sympathique, s’il ne promettait un enfer non-démocratique doublé d’un désert économique.

Agissant comme chiens de garde de ce système bien huilé, les syndicats multiplient les appels à la grève, aux blocages, à la chienlit et les antifas s’assurent de faire planer un parfum de violence autour des événements où sont invitées des personnalités de droite, trop « juives » à leurs yeux ou simplement pas assez de gauche. La semaine dernière encore, la journaliste Nora Bussigny dut faire face à une meute lors d’une conférence à l’Université libre de Bruxelles – la même où la faculté de droit avait décidé d’attribuer à sa dernière promotion le sobriquet de Rima Hassan.

En Belgique francophone, il n’y a pas vraiment de fenêtre d’Overton, mais plutôt une fenêtre de Mélenchon, à travers laquelle on peut voir la gauche surenchérir dans l’infâme. A l’intersectionnalité de leurs luttes, écologistes, socialistes et communistes rivalisent pour mieux capter l’électorat communautaire et imaginer, au passage, quelques impôts supplémentaires. Les Lumières s’éteignent ; dans la pénombre, il ne reste que la lueur de la télévision allumée sur la RTBF, télévision d’Etat qui relaie en boucle la même propagande et diffuse chaque jour, comme dans un roman d’Orwell, ses minutes quotidiennes de haine.

Méditation sur les cendres et la survivance

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"Justa" de Teresa Villaverde © Epicentre Films

Un film profond et juste – de fiction – au sujet des incendies de 2017 au Portugal


Teresa Villaverde, cinéaste portugaise née en 1966, a réalisé en trente-cinq ans une œuvre esthétique et politique puissante, composée d’une douzaine de beaux films passionnants : Três Irmãos (1994), Les Mutants (Os Mutantes, 1998), Eau et Sel (Água e Sal, 2001), Transe (2006), Cisne (2011) et Contre ton cœur (2017). Après avoir montré, dans Contre ton cœur, la chronique des ravages de l’austérité dans le Portugal de la crise économique, elle aborde dans Justa le désastre environnemental et humain. Avec Justa, Teresa Villaverde signe un grand et beau film sidérant, l’un de ses plus organiques. Le scénario s’inspire avec beaucoup de talent et de tact du sinistre de juin 2017 qui hante encore la mémoire et les corps des Portugais : les graves incendies massifs qui ont ravagé la région forestière de Leiria, au centre du pays — notamment autour de Pedrógão Grande —, provoquant un lourd bilan de 65 morts et des scènes épouvantables (des hommes et des femmes piégés dans leurs voitures par le feu, des maisons brûlées, une nature dévastée…). Cette catastrophe a profondément traumatisé l’opinion publique du pays. Teresa Villaverde a rencontré de nombreux survivants de ces tragiques incendies, enregistrant de longues conversations avec eux. Sa fiction très documentée se situe après la catastrophe. La cinéaste filme une histoire où la souffrance physique et morale du contrecoup marque les protagonistes.

Filmer l’après : les cendres après la catastrophe

À aucun moment elle ne montre le ravage et la violence de l’incendie. Elle filme ce qui reste : la terre noircie, les corps marqués, les regards suspendus. Là où certains auraient choisi le spectaculaire des flammes, elle privilégie les cendres, le silence et la lenteur.

Justa n’est pas un récit catastrophe : c’est une méditation sensorielle et métaphysique sur la survivance, la volonté de vivre, d’aider les autres, d’aimer et d’être aimé, de ne pas perdre son âme. Au centre de ces paysages dévastés, une petite communauté fragile tente de continuer, de réapprendre à vivre et de redéfinir la notion de famille.

Justa, une fillette de neuf ans, observe le monde adulte qui se fissure : son père, gravement brûlé, n’est plus celui qu’il était ; une femme âgée devenue aveugle tente de préserver sa dignité menacée ; un adolescent erre entre solitude et besoin de lien.

Les proches ne disparaissent pas, mais ils deviennent parfois méconnaissables. La famille cesse d’être un refuge automatique et devient un espace à reconstruire, parfois avec des êtres en dehors des liens du sang.

Solitude contemporaine, saudade et conscience de la perte

Les personnages les plus jeunes se rapprochent alors des êtres plus âgés pour combler un manque affectif et existentiel. Teresa Villaverde, servie par la force et la justesse de sa mise en scène rigoureuse, dessine une cartographie intime de la solitude contemporaine. Les enfants inventent d’autres formes de parenté, tandis que les adultes cherchent leur place dans un monde dont les repères sont altérés.

Le film est profondément portugais par son rapport viscéral et minéral au territoire. Au Portugal, la ruralité est essentielle : elle façonne la mémoire, la filiation, une certaine économie fragile et la force de l’identité collective.

Les incendies de 2017 ont laissé des traces indélébiles, des cicatrices géographiques et morales. Villaverde filme une région marquée dans sa chair : une communauté perdue, une parole rare mais dense, et des paysages calcinés. La terre brûlée devient le réceptacle du deuil. Le pays apparaît comme un corps atteint — et inversement, les corps des personnages semblent porter la géographie du désastre naturel.

Cette dimension rappelle combien, dans la culture portugaise, l’attachement à la terre est indissociable de la mélancolie. De nombreux romans et films portugais traitent de ce sujet. La cendre prolonge ce que l’on nomme saudade : non pas la nostalgie d’un passé idéalisé, mais la conscience aiguë d’une perte irréversible.

Le feu, la terre et l’eau : une dramaturgie des éléments

La force de Justa tient aussi à son travail presque primitif sur les éléments. Le feu, jamais montré frontalement, demeure hors champ mais omniprésent. Ses signes oppressants subsistent dans les arbres noircis, dans l’air étouffant et sur les peaux marquées. Dans Justa, sa brutalité flamboyante est intériorisée. L’incendie a ravagé les forêts et dévasté les existences : le feu s’inscrit désormais comme mémoire. La terre porte les stigmates et les cicatrices du feu : sols secs, cendres grises, racines tordues et calcinées. Pourtant, cette terre détruite est paradoxalement le seul lieu possible pour recommencer. Les personnages sont ramenés malgré eux à ce sol chargé de traumatismes.

La présence de l’eau est très symbolique au milieu de ces terres où règne la sécheresse. Le film s’ouvre ainsi sur une belle scène de pêche entre Justa et son père, moment de calme suspendu. L’eau ruisselle, coule et relie les générations. De même, lorsque la belle dame âgée, Elsa, se lave avec l’aide du jeune garçon dans la baignoire, l’eau devient un moyen matriciel de se purifier, de prendre soin de soi et de réaffirmer — malgré la vulnérabilité — la beauté d’un corps vieillissant.

Une mise en scène de la sensation

La mise en scène privilégie l’observation et la sensation. La photographie installe une atmosphère à la fois documentaire et onirique, comme si la réalité elle-même avait été altérée par l’épreuve. Les silences, les regards et les gestes ordinaires prennent une importance centrale. Le film devient un espace de contemplation.

Un humanisme face aux catastrophes du monde

Justa n’est ni un pamphlet écologique ni une simple chronique réaliste. C’est un film sur la survivance. Filmer les cendres plutôt que les flammes constitue pour la cinéaste un geste à la fois esthétique et éthique. Feu intériorisé, terre meurtrie, eau fragile — présence sensorielle des éléments, importance vitale des sens — : en centrant sa mise en scène sur ces paramètres, Teresa Villaverde compose une œuvre d’une sobriété radicale et d’une justesse essentielle.

Justa parle du Portugal, de son essence même. Mais c’est aussi une œuvre profondément humaniste rappelant la force de la compassion et de l’amour dans notre monde inflammable, où les catastrophes naturelles et la présence du mal transforment les corps, la pensée et la morale des êtres. Survivre pour réapprendre à sentir le monde sans se consumer avec lui.


1h48 min – VOSTF

Sortie dans les cinémas de France le 25 février 2026