Accueil Culture Bruno Marsan: « Je suis resté un primaire, un sanglier; sans être idiot, je ne suis pas accablé d’une intelligence fracassante… »

Bruno Marsan: « Je suis resté un primaire, un sanglier; sans être idiot, je ne suis pas accablé d’une intelligence fracassante… »

Entretien avec Bruno Marsan, qui publie le roman "Underdog"


Bruno Marsan: « Je suis resté un primaire, un sanglier; sans être idiot, je ne suis pas accablé d’une intelligence fracassante… »
DR

Depuis sa parution, le roman de Bruno Marsan, Underdog, publié chez Séguier, n’a cessé de gagner en présence, à rebours du bruit éditorial: près de six cents pages où se heurtent la rudesse d’un Béarn archaïque et la mythologie américaine de Sylvester Stallone, ce « tocard » magnifique qui écrivit Rocky en trois jours pour ne pas sombrer. Mais, Marsan avance sous un autre nom. Derrière lui, un écrivain déjà publié, aujourd’hui sexagénaire, qui a choisi non de se cacher, mais de se déplacer – de renaître en littérature. Nous sommes allés à la rencontre de cet homme des marges, dont l’écriture porte encore la brûlure des vies traversées.


Grégory Rateau. Il y a quelque chose d’étonnant dans l’accueil réservé à votre livre, comme si la littérature découvrait soudain une voix venue d’ailleurs. Comment recevez-vous cette reconnaissance, vous qui avez connu d’autres mondes – ceux du travail social, des petits boulots, de la dèche comme des palaces ?

Bruno Marsan. Je n’ai plus l’âge des émerveillements ; je regarde donc tout cela de loin, avec un plaisir mêlé d’indifférence. Ce que je connais du milieu littéraire n’est pas très engageant. On ne peut raisonnablement souhaiter à personne la vie étroite des hommes de lettres, entre les deux ou trois arrondissements où ils imaginent la littérature comme en 1850.

À vous lire, on est frappé par une forme de nécessité : une écriture tendue, presque organique, qui refuse l’ornement. D’où vient cette rage ? Est-ce une colère, ou une manière de tenir ?

Je suppose que la source de ce que vous appelez la « rage » et la « colère », c’est l’adolescence, cet âge manichéen, sans concession, et dangereux pour cette raison : le Bien et le Mal y sont clairement identifiés, et ne se mélangent pas. Mais c’est aussi un âge attachant, parce que c’est celui de la révolte. J’en ai conservé des séquelles. Je suis resté aussi bête que dans mon adolescence, quand tout me révoltait, l’humiliation en premier lieu.

Vous avez choisi de changer de nom pour ce livre. Ce geste intrigue. Faut-il y voir une rupture, une mue, ou la tentative de desserrer l’étau d’un passé devenu trop étroit ?

J’ai écrit le premier chapitre d’Underdog, il y a trente ans. Et je ne suis pas arrivé à écrire la suite. Pourtant, j’avais toute l’histoire en tête. Un ami m’a dit : « C’est à cause de ton nom. Prends-en un qui soit proche de toi, sans être toi. Tiens, Marsan, par exemple… » Je suis rentré chez moi, peu convaincu, et pourtant, le lendemain, j’ai écrit le deuxième chapitre ; et huit mois plus tard, le roman était fini. Ce nouveau nom m’a débloqué.

Le roman s’ouvre sur le Béarn, ses paysages, son isolement. Comme si tout partait de là. Pourquoi était-il impossible de commencer ailleurs ?

C’est un roman de formation traditionnel : on part de la jeunesse du héros pour montrer son évolution, son mûrissement. Richard Moreira est un enfant des Pyrénées, il est donc normal de commencer dans ses montagnes, au milieu des torrents, des paisibles chiens de berger et des belles vaches aux cornes en forme de lyre.

Vous placez en exergue cette phrase de Stallone : « Écrire m’a sauvé la vie ». C’est une phrase lourde. Que sauve exactement la littérature ? Et vous a-t-elle, à un moment donné, sauvé vous-même ?

Ce mot de Stallone, je l’ai fait mien. C’est plus largement la langue française, pour la raison que je dis dans le premier tiers d’Underdog, qui m’a sauvé. Comme je ne parlais pas, on pensait que j’étais idiot. J’étais une sorte d’enfant sauvage, qui n’était qu’instinct et vivait par les sens. Je suis d’ailleurs resté un primaire, un sanglier ; sans être idiot, je ne suis pas accablé d’une intelligence fracassante : c’est souvent l’instinct qui me guide, et me fait juger des êtres ou des opinions. Mais les mots sont tout de même sortis de moi, malgré moi ; c’était un matin d’hiver – le lecteur saura la suite s’il lit le livre. Je suis donc arrivé à parler, puis à lire et à écrire. La langue, les mots certes, mais surtout la phrase française, avec sa rigueur, m’a structuré, a ordonné mon esprit, lui a imposé une discipline. J’ai depuis, pour le français, la reconnaissance que l’on voue généralement à ses parents. Je peux dire un peu pompeusement qu’il m’a donné la vie et sauvé de la déraison, du chaos né de l’irruption des mots dans mon esprit. Sans lui, j’étais mûr pour Sainte-Anne. Je vois le français comme un être vivant, et les livres qui me plaisent sont ceux où on le sent vivre, où son cœur bat encore.

A lire aussi: Super Ruffin et les grincheux

Au cœur du livre, cette définition : « Le bum est surtout un inaccompli ». Dans un monde obsédé par la réussite, pourquoi revenir à cette figure du raté – et, d’une certaine manière, la réhabiliter ?

Le « bum » est en partie un autoportrait. Je voulais moins le réhabiliter que le peindre d’après nature. Il a plusieurs dimensions, comme tout le monde, et il a ses noirceurs, bien sûr. J’en retiens qu’il porte en lui des ambitions mort-nées, des « rêves inaccomplis ». Tout le monde n’a pas les moyens de dévier son destin. Alors, il passe sa vie à faire le deuil de soi. À cet égard, c’est une des figures les plus émouvantes du monde moderne. On le croise dans les bistrots, là où il en reste. Il est au comptoir, il parle tout seul. Gris, il est prêt à armer la Santa María pour conquérir les Indes ; à jeun, il est rendu à la réalité, qui a l’haleine chargée et des poches sous les yeux.

Votre écriture circule entre deux mondes : la sensualité terrienne de la province et la brutalité des grandes villes américaines. Comment construit-on une langue capable de tenir ensemble ces extrêmes ?

J’ai le goût du français classique, celui des jansénistes particulièrement ; et une attirance pour la langue vivifiée par le populaire, le dialogue, le « pris sur le vif », l’argot, les régionalismes – j’ai été très amateur de bistrots, par exemple, avant qu’on les remplace par des bars à salades. Peut-être retrouve-t-on ces deux manières dans Underdog. Elles témoignent aussi de deux mondes contraires : je suis passé sans transition d’une vie isolée, rurale, animale, instinctive, à celle, urbaine, bruyante, fourmillante, électrique, des métropoles américaines. Je n’ai connu Paris que plus tard, par exemple, bien après New York, Boston et San Francisco (c’est pourquoi Paris m’est toujours apparu comme une grosse ville de province), que m’avait fait découvrir l’Américaine que j’ai appelée Tess dans Underdog, et se prénommait en réalité Liana. Ma façon d’écrire, soit académique, soit baroque, vient peut-être de là.

En mettant en regard la trajectoire de votre personnage et celle de Stallone, vous semblez raconter deux manières de se relever. Underdog est-il, au fond, un roman sur la revanche – ou sur l’illusion de la revanche ?

C’est plutôt un roman sur l’élan, l’énergie vitale, le struggle for life. Richard n’est pas porté par l’envie de prendre sa revanche sur le sort. Il n’est pas amer, par exemple, et dit n’avoir jamais été si heureux que dans son enfance. Alors, prendre sa revanche sur qui, sur quoi ? Non, il est surtout porté par l’envie de fuir un destin tout tracé.

À la fin, il reste une question presque nue : que devient-on après avoir réussi – ou cru réussir ? Que reste-t-il des amitiés, des fidélités, de soi-même ?

Plus grand-chose, Dieu merci : on est si con quand on a dix-sept ans. La fidélité à ses idées couillonnes, ce serait une erreur. On devient, comme chacun, un mélange de crapule et de type bien. C’est pourquoi mes personnages ne sont pas manichéens, je crois. Richard est un enfant attachant, qui, adulte, devient dur et cynique. Simon Saada, l’homme d’affaires qui va « sauver » Richard, est un provocateur dont les opinions choquent Richard (et des lectrices, si j’en crois certaines critiques), mais il fait aussi le bien en secret (Richard apprend que les tombes des siens, par exemple, c’est Simon qui paye leur entretien).

Et après un livre comme celui-ci, qui semble avoir tout absorbé – votre histoire, vos métiers, vos blessures – que reste-t-il à écrire ?

Il y a un épisode de jeunesse de Richard Moreira que je n’ai pas pu garder dans Underdog ; il était trop long, il aurait déséquilibré l’ensemble. Il se situe entre Périgueux et Angoulême, avant le départ du personnage au service militaire. Je vais le développer pour en faire un court roman, qui sera, j’espère, le deuxième Marsan. Richard n’aura plus de toit, il croisera des personnages hauts en couleur et connaîtra les asiles de nuit, les squats, se liera à un garçon de son âge, un « crayeur de trottoir » – je ne suis pas sûr que cette « activité » existe encore –, Ahmed (c’était son prénom dans la réalité).

576 pages

Underdog - rentrée littéraire janvier 2026

Price: ---

0 used & new available from



Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !

Article précédent Cette presse molle qui ne fait pas la morale aux mollahs
Article suivant La guêpe fête ses 80 ans
Grégory Rateau évolue entre la France et Bucarest en Roumanie, où il dirige un média local en français et poursuit son activité d’écriture.

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération