Avec la Chine, qui finance leur économie de guerre, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord espèrent renverser l’ordre du monde aujourd’hui sous hégémonie occidentale. Mais cette alliance est fragile car chacun suit ses propres objectifs. Le jeu dangereux des Crink pourrait conduire à une conflagration mondiale.
« Crink ». Cet acronyme pour « China, Russia, Iran, North Korea » est employé depuis 2023 par certains géopolitologues pour désigner un rapprochement entre ces quatre pays. Ils partagent une opposition à l’ordre international tel qu’il a été établi par les États-Unis et l’Occident. Il ne s’agit pas d’une alliance formelle comme l’OTAN. Il n’y a pas de traité fondateur, pas de commandement central, pas de sommets réguliers réunissant tous les chefs de ces États. La Russie, l’Iran et la Corée du Nord, qui ont adopté une posture franchement hostile aux pays de l’Ouest, sont engagés dans des conflits : la Russie et la Corée du Nord en Ukraine, et l’Iran au Moyen-Orient. La Chine, en revanche, reste en marge de ces affrontements militaires, se focalisant plutôt sur une rivalité féroce avec l’Amérique à qui elle dispute la position de superpuissance mondiale. Cette guerre froide sino-américaine se situe sur le terrain de l’économie, de la technologie (surtout l’intelligence artificielle), de l’espionnage et de la course à l’armement. La Chine est la force motrice des Crink, mais elle reste opposée à une formalisation de l’alliance qui l’associerait trop étroitement à des agressions guerrières, car Pékin ne cherche pas à détrôner les États-Unis par la force militaire. Elle veut se proposer au monde comme une source de paix et de stabilité plus fiable que Washington.
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Néanmoins, depuis l’invasion de l’Ukraine, ce quatuor cultive des échanges très poussés en termes de commerce, de technologie, d’armements et de renseignement. Les deux conflits actuels ont renforcé leur coopération et consolidé l’influence de la Chine sur les autres, qu’elle soutient suffisamment pour maintenir une pression constante sur les Occidentaux. De ces quatre pays, trois sont déjà dotés de l’arme nucléaire, et l’Iran cherche à l’acquérir. S’agit-il d’un nouvel « axe du mal », pour reprendre l’expression que George Bush avait utilisée en 2002 pour décrire l’Irak de Saddam Hussein, l’Iran et la Corée du Nord ? Aucun chef d’État occidental n’utiliserait une telle expression pour qualifier les Crink, car la Chine est un partenaire économique incontournable qu’il ne faut pas froisser. Certains commentateurs parlent plutôt d’« Axis of Upheaval » (« axe de chamboulement » – upheaval rime en anglais avec evil), car les Crink déstabilisent l’ordre mondial. Pour l’Occident, ils représentent une menace réelle dont il faut comprendre le fonctionnement afin de la neutraliser.

De bonne guerre
En septembre 2025, lors de la grande parade militaire à Pékin, Xi Jinping paraît sur l’estrade flanqué de Vladimir Poutine et de Kim Jong-un. Certes, le rapprochement entre les trois dirigeants, ainsi que l’Iran, est fondé sur des accords bilatéraux, mais il repose surtout sur des relations personnelles, des échanges opportunistes et une même position anti-occidentale. Ce qui réunit les Crink encore plus que leur statut de régimes autoritaires, c’est un ressentiment tenace envers les règles du droit international qui leur seraient imposées par la superpuissance américaine. En 2007, à Munich, Poutine a dénoncé « un modèle unipolaire » dominé par les États-Unis. En 2025, avant une visite à Moscou pour célébrer le combat des Russes et des Chinois contre les Allemands et les Japonais pendant la Deuxième Guerre mondiale, Xi Jinping a publié un article soulignant le besoin renouvelé de combattre l’« unilatéralisme », l’« hégémonisme » et la « coercition », une comparaison implicite entre les Américains d’aujourd’hui et les « fascistes » du passé. Accusés de bafouer les droits de l’homme, les Crink ripostent en accusant les Américains d’hypocrisie pour leurs ingérences armées dans différentes régions du monde.
La Russie, l’Iran et la Corée du Nord font l’objet de sanctions occidentales. La Chine, qui domine le commerce mondial, leur permet de les contourner par une action qui traduit un refus de la morale des pays de l’Ouest. De surcroît, les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient ont fourni à l’empire du Milieu l’occasion de transformer ces trois États parias en un front commun censé préfigurer un nouvel ordre international, multipolaire, destiné à s’épanouir sous la supervision bienveillante de Pékin.
C’est entre Poutine et Xi que se sont nouées les relations les plus étroites. Se rencontrant à la veille de l’invasion de l’Ukraine, les deux hommes ont déclaré que leur partenariat serait désormais « sans limite ». Que Xi ait été ou pas informé à l’avance de l’invasion, il ne s’en est pas formalisé. Au contraire, il a aidé Poutine en lui permettant de contourner les embargos occidentaux sur l’exportation de pétrole et l’importation d’armements. La Chine a acheté à bas prix les énergies fossiles russes et vendu à prix élevé des composants à double usage – civil et militaire – permettant à la Russie de fabriquer ses propres armes. Le volume de leur commerce est monté en flèche pour atteindre aujourd’hui le double de ce qu’il était avant l’invasion. Le résultat est que la Russie est totalement dépendante de la Chine sur le plan économique. Xi n’approuve pas nécessairement les buts de guerre de Poutine. Il aurait confié à Trump lors de leur rencontre à Pékin en mai que le dirigeant russe regretterait peut-être son invasion. En attendant, Xi voit en Poutine un allié à exploiter. Après sa propre visite à Pékin en mai, le Russe est parti sans finaliser un projet de gazoduc entre la Chine et la Sibérie, faute d’un accord sur les prix.
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La guerre en Ukraine a également profité à la Corée du Nord, jusque-là État introverti maintenu en vie financièrement par la bienfaisance de Pékin. En 2024, Kim a ouvert son pays vers l’extérieur en envoyant des ouvriers et 15 000 soldats en renfort à la Russie, acquérant par là une expérience directe de la guerre. Il a fourni son allié en armes, munitions et missiles balistiques. Depuis 2023, il a vendu pour 12 milliards d’euros de matériel – 40 % des stocks russes –, ce qui représente presque l’équivalent du PIB annuel de son pays. Les Russes l’aident à développer son arsenal nucléaire qui compte 50 têtes et assez de matière fissile pour 50 autres. La Chine se méfie habituellement de son allié nord-coréen, tenu pour imprévisible, mais en avril, elle a pourtant annoncé un nouveau partenariat. L’Iran a aussi prêté main-forte à Poutine en lui vendant ses drones, accompagnés de formations à leur utilisation et de la technologie de leur fabrication. Ses ventes de matériel aux Russes lui ont apporté des revenus vitaux. L’Iran a prêté à Poutine ses flottes fantômes pour le transport du pétrole russe à l’exportation. Lors de l’opération Epic Fury, la Russie a envoyé à l’Iran des drones de conception iranienne perfectionnés par les Russes grâce à leur expérience du combat, et Poutine a offert de stocker en sécurité l’uranium enrichi des mollahs. La guerre en Iran, en créant une pénurie de pétrole et en augmentant son prix, a permis à la Russie de renflouer son trésor.
Le déni
Si l’Iran a pu frapper avec précision des cibles américaines et autres dans le Golfe, c’est grâce à l’aide russe et surtout chinoise. La Chine lui aurait donné accès à son système de navigation par satellites ultrasophistiqué, BeiDou, pour diriger ses drones et empêcher leur brouillage par l’adversaire. Elle aurait aussi fourni des renseignements sur les positions américaines à travers des entreprises privées, souvent liées à l’armée chinoise, qui exploitent des données publiquement accessibles en utilisant l’IA. En 2024, les Chinois ont vendu à l’Iran un satellite espion déjà lancé en orbite. Désormais, Pékin s’apprêterait à livrer des missiles et des systèmes de défense aérienne dernier cri. En revanche, la Corée du Nord est restée en retrait par rapport à l’Iran, peut-être parce qu’elle espère renouer un dialogue avec Washington, mais elle a menacé Israël de représailles nucléaires en cas d’attaque nucléaire contre l’Iran.
Si les quarante jours d’Epic Fury avaient pour but de neutraliser un des Crink, c’est un échec. L’Iran reste armé et il constitue désormais une menace non seulement pour la région, mais pour le monde entier à travers le blocus du détroit d’Ormuz.
Sous la tutelle chinoise, les Crink semblent donc avoir le vent en poupe. Mais le projet de la Chine, ainsi que sa relation aux autres membres, traduit un équilibre fragile. La Russie, l’Iran et la Corée du Nord ne sont pas les proxies de Pékin qui ne leur fixe pas d’objectifs et ne les guide pas. Ce sont des puissances moyennes belliqueuses dont la Chine essaie de canaliser l’énergie agressive. Celle-ci, qui ne veut pas se retrouver embarquée dans la guerre, poursuit deux buts. D’abord, en suivant de près ce qui se passe sur les champs de bataille, elle apprend des leçons sur la guerre moderne qui se développe à un rythme effréné. Cela lui permettra de se poser comme une puissance militaire à ne pas défier. Deuxièmement, le prolongement des conflits en Ukraine et au Moyen-Orient draine les ressources économiques et militaires des États-Unis et des Européens, affaiblissant l’Occident. Ce dernier sera donc moins à même de proposer son aide pour protéger les autres nations du monde et stimuler leur croissance économique, obligeant la majorité à se tourner vers la Chine. Lors de sa visite à Pékin, Trump a essayé en vain de convaincre Xi de l’aider à mettre fin au blocus iranien. La Chine n’a pas encore fini de saigner l’Occident.
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Les conflits sont aussi une distraction qui détourne l’attention américaine de certaines activités chinoises, notamment en mer de Chine méridionale et autour de Taïwan. En 2025, pour justifier le soutien de son pays à Poutine, le ministre des Affaires étrangères chinois aurait confié à Kaja Kallas, haute représentante de l’UE, sa crainte qu’une défaite russe conduise les États-Unis à se focaliser plus sur la Chine. Si les États-Unis sont occupés ailleurs, Pékin pourra plus facilement isoler Taïwan diplomatiquement, démoraliser sa population par des menaces militaires et enfin absorber l’île sans coup férir. Et pendant tout ce temps, la Chine entretient la fiction de sa bienveillance universelle.
Talons d’Achille
Cependant, la cohésion de ce groupe informel est menacée par plusieurs divergences potentielles. La Chine, qui persécute sa propre population musulmane, ne doit pas apprécier l’aspect théocratique du régime iranien. La Russie considère l’Arctique comme son arrière-cour, mais les Chinois ont leurs propres projets pour exploiter la région en termes de navigation, de minéraux et de bases stratégiques. Plus important encore, les Crink n’ont pas la même relation à l’ordre international. La Russie, l’Iran et la Corée du Nord cherchent à le renverser, le considérant comme un obstacle à la poursuite de leurs intérêts. En revanche, la Chine a beaucoup profité de cet ordre sur le plan économique et elle sait l’exploiter. Elle ne cherche pas à le renverser, mais à le transformer graduellement en remplaçant les États-Unis à sa tête.
Cette situation présente deux dangers. Le premier est que la Chine réussisse son projet et affaiblisse durablement l’Occident. Le deuxième est qu’elle perde le contrôle de ses trois amis belliqueux et que quelque action précipitée de la part de l’un d’eux – attaque frontale de l’Europe, lancement d’une bombe nucléaire – nous entraîne tous dans une conflagration générale. Cette menace oblige Pékin à mettre des limites à leur agressivité.
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Une autre limite est imposée par la dépendance économique de la Chine par rapport à ses clients occidentaux : l’UE est son premier marché à l’exportation. La Chine n’a pas intérêt à ce que le commerce soit trop perturbé par des hostilités. Enfin, il faut souligner qu’avec les États-Unis, Pékin et ses amis ont choisi un adversaire de taille. Fin 2024, un cargo russe transportant des composants pour la construction d’un sous-marin nucléaire à destination de la Corée du Nord a été coulé dans les eaux espagnoles, certainement par les États-Unis – et sans un mot de protestation des Crink. Actuellement, les poches profondes des Américains leur permettent de nouer des partenariats avec les républiques d’Asie centrale pour exploiter leurs minéraux critiques, au nez et à la barbe des Russes. Et si les Européens semblent orphelins de leur grand allié, leur soutien à l’Ukraine permet à celle-ci de bien résister aux Russes. Les Chinois sont convaincus que l’Occident est déjà en déclin. C’est peut-être leur plus grande erreur.




