
Trente-quatre ans après sa réalisation voulue par Rudolf Noureïev pour le Ballet de l’Opéra de Paris, et alors qu’il était déjà tragiquement malade, le fastueux ballet La Bayadère réapparaît sur scène dans toute sa magnificence.
Un monument à sa gloire
Sans doute Noureïev pressentait-il qu’il allait mourir prématurément. Et sans doute avait-il voulu ériger avec La Bayadère un dernier monument à sa gloire, lui qui avait de lui-même une opinion si avantageuse. Sans doute aussi l’administration de l’Opéra de Paris avait-elle voulu permettre cette réalisation exceptionnelle à celui qui n’était déjà plus son directeur de la Danse, mais à qui on avait concédé le titre de chorégraphe invité et dont on imaginait imminente la triste fin.
Miraculeusement beaux
Quoi qu’il en soit, on aura rarement vu à l’Opéra de Paris une production de ballet aussi somptueuse que celle-ci. Cependant, les folles dépenses faites en costumes miraculeusement beaux, confectionnés avec des étoffes trouvées aux Indes (Franca Squarciapino), ou en décors d’une richesse inouïe (Ezio Frigerio), n’auront pas été vaines. Aujourd’hui encore, 34 ans après sa création, alors que l’ouvrage a été représenté près de 260 fois et le sera une vingtaine de fois de plus avec cette reprise, cette version de La Bayadère demeure l’un des fleurons du répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris.
Et plus que jamais, quand on la reprogramme, les foules prennent d’assaut l’Opéra. Lequel, pour accueillir un public plus large encore et, ce faisant, mieux remplir les caisses, a fait passer le spectacle né dans la salle voulue par Napoléon III à celle (mille fois moins belle) voulue par la République et implantée à la Bastille.

Ce goût très oriental
Ce qui est saisissant, c’est de redécouvrir, au fil des ans et des reprises, que la production demeure dans un état de fraîcheur inchangé et qu’elle offre le même éclat que le soir de sa création en 1992. On peut imaginer, après d’innombrables représentations à Paris comme à l’étranger, combien les décors ont dû être rafraîchis, sinon solidement restaurés, et les costumes retaillés pour leurs nouveaux titulaires, sinon entièrement refaits. Mais on y retrouvera, sans une seule fausse note, tout cet esprit de splendeur semblable à celui qui contribua à la gloire des Ballets Russes à l’aube du XXe siècle. Un goût très oriental s’épanouissant dans une débauche de coloris qui était aussi dans le goût de Noureïev.
Création à Saint-Pétersbourg
Même si La Bayadère fut créée par Marius Petipa avec un grand succès en 1877 pour les Ballets Impériaux, au Théâtre Marie de Saint-Pétersbourg (deux ans après l’inauguration à Paris du nouvel opéra de Charles Garnier), cette vision voulue par Noureïev se rattache effectivement davantage à l’esthétique alors novatrice des Ballets Russes de Serge de Diaghilev, Alexandre Benois et Léon Bakst. Une esthétique dont se sont assurément nourris Ezio Frigerio et Franca Squarciapino, lesquels avaient de plus découvert par eux-mêmes les richesses de l’Inde où se situe l’intrigue de ce ballet.
C’est cette opulence maîtrisée avec goût qui émerveille le public, c’est elle qui sert d’écrin au talent des danseurs du Ballet de l’Opéra. C’est elle aussi qui permet de faire avaler un argument fort mince auquel seuls ce luxe et le nombre des danseurs donnent de l’ampleur. Encore faut-il, évidemment, que les interprètes des rôles principaux soient à la hauteur de l’enjeu, comme l’avaient été ceux qui les avaient créés en 1992 : Isabelle Guérin, Laurent Hilaire et Élisabeth Platel.
Ultime apparition publique
Il est impossible en effet d’oublier la noblesse mélancolique de Laurent Hilaire dans le rôle du guerrier Solor, l’aura lumineuse et tragique d’Isabelle Guérin qui créa le rôle de la bayadère Nikiya, la distinction altière d’Élisabeth Platel en Gamzatti, impitoyable princesse de Golconde. Ce sont eux, créateurs de ces rôles, qui, avec Rudolf Noureïev et ses assistants, triomphèrent lors de la première de La Bayadère.
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À l’issue de la représentation, soutenu par les danseurs, destinataire d’une décoration remise devant le public par le ministre de la Culture, Noureïev apparut une ultime fois sur scène pour saluer et être ovationné, alors qu’il avait dû assister au spectacle étendu sur une couche de fortune installée dans une baignoire d’avant-scène. Puis, il apparut un long moment au souper donné dans le grand foyer, avant de devoir se retirer et de disparaître lentement dans le grand escalier de l’Opéra, là où quelques mois plus tard on allait déposer son cercueil.
Les assistants de Noureïev, il faut donc le rappeler, ont tenu un rôle primordial dans la réalisation du ballet et dans sa réussite. Le malheureux était si épouvantablement malade que, même doté d’une volonté de fer, il n’était plus en mesure d’assumer la tâche considérable de monter un ouvrage de cette envergure.
Les fortes personnalités se font rares
Même si l’ensemble du Ballet de l’Opéra de Paris demeure bien souvent remarquable, sinon magnifique, les personnalités hors du commun se font rares aujourd’hui parmi les solistes, alors qu’à l’époque les tempéraments étaient plus prononcés. Une technique irréprochable ne remplacera jamais une nature exceptionnelle et un sens inné du théâtre.
Mais si les titulaires des rôles principaux n’ont peut-être pas aujourd’hui le même charisme que leurs prédécesseurs, ils offriront tout de même un remarquable exemple de ce style qui est celui de l’école française de ballet où tout sait ne devoir être qu’élégance, majesté, sobriété, pureté des lignes et virtuosité sans ostentation. On sait cependant que parmi les étoiles qui reprennent les rôles principaux, Dorothée Gilbert, à la veille de faire ses adieux à la scène, sera là pour illuminer le théâtre.

Diaphane, irréelle
Un beau visage de médaille, le corps gracile et bien dessiné, le geste remarquablement délié : aux côtés de Hugo Marchand en Solor et de Roxane Stojanov en Gamzatti, la danseuse étoile Dorothée Gilbert, dans le rôle de Nikiya, est de la race des Monique Loudières. Comme elle, elle sait être diaphane, presque irréelle. Et comme Isabelle Guérin naguère, mais dans un tout autre genre, elle offre un jeu dramatique extrêmement prenant. Cette dernière avait fait merveille en jouant la passion, puis le désespoir. Deux générations d’étoiles plus tard, Dorothée Gilbert lui a succédé pour s’élever à la même altitude.
Le Pas des ombres
Comme souvent dans ce genre de ballet académique, si l’argument demeure inchangé, mise en scène et chorégraphie ont été profondément remaniées par celui qui a été en charge de leur renaissance. Sans jamais s’être révélé un grand chorégraphe, Noureïev s’y montre, une fois encore, bon, sinon excellent metteur en scène, à quelques faiblesses près.
Toutefois, de la version originale créée par Petipa, demeure, intouchable à tout jamais, cet irréel « Pas des ombres » tel que l’avait imaginé le maître français des Ballets Impériaux en s’inspirant, dit-on, d’un dessin de Gustave Doré représentant les âmes mortes aux Enfers. Accompagné d’une page de Minkus, plus noble, plus retenue que les débordements sirupeux ou les flonflons dont ce compositeur de musique de ballet est coutumier, le « Pas des ombres » constitue la séquence la plus saisissante de l’ouvrage en faisant défiler, en d’innombrables arabesques, trente-deux ballerines uniformément voilées de gaze blanche, créatures venues de l’au-delà pour accompagner le spectre de Nikiya.
Comme dans tout cet acte blanc qui clôt La Bayadère, les artistes du corps de ballet font généralement merveille. Et le public, à juste titre, les saluera avec la même ferveur que celle avec laquelle il acclamera les étoiles.
« La Bayadère » avec le Ballet et les étoiles de l’Opéra de Paris. Du 17 juin au 14 juillet 2026.
Durée : 2h45 avec deux entractes
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