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Mirwais et la fabrique du vide contemporain

Mirwais publie «Nihilium» (Séguier, 2026)


Mirwais et la fabrique du vide contemporain
Le musicien français Mirwais © Séguier

À l’occasion de la parution de Nihilium aux Éditions Séguier, Mirwais, figure incontournable de la scène artistique française et compositeur de renom, signe un texte d’une noirceur satirique féroce. L’ancien guitariste de Taxi Girl et producteur de Madonna délaisse ses machines pour livrer un roman clinique et désenchanté, qui radiographie sans concession les impasses politiques et existentielles d’une génération Z prise au piège de la société du spectacle.


Nihilium frappe d’abord par son architecture verbale. Mirwais y forge un idiolecte composite mêlant argot urbain, langue des réseaux, hispanismes et résidus du Nadsat d’Anthony Burgess. Cette langue artificielle installe une distance clinique. Le narrateur Juan Nihilski s’exprime dans un flux fragmenté, symptôme d’une conscience saturée par les flux numériques et les paradis artificiels : « Je me réveille d’un coup, avec un gros dégoût en moi, viddying bien ce que j’ai gobé… ». L’alternance entre trivialité brutale et références savantes déstabilise. La langue cesse d’être un outil, elle devient le symptôme d’une culture disloquée, un idiome qui accompagne la disparition du réel.

Radicalisation et dépolitisation

Sur le plan politique, le roman dresse le portrait d’une jeunesse radicalisée mais profondément dépolitisée. Juan Nihilski incarne ce basculement : de la contestation sociale vers un nihilisme esthétique. L’émeute n’est plus un levier collectif, mais une performance individuelle, un espace de jouissance et de prédation. Mirwais cible avec précision les dérives d’une contestation devenue posture, renvoyant dos à dos parents anesthésiés par les écrans et violence fétichisée des Black Blocs.

La trajectoire de Juan constitue le cœur du récit. Elle est linéaire, implacable : de la subversion marginale à la complicité d’État. D’abord prédateur nocturne sous uniforme anonyme, il incarne un anarchisme de surface où casser et voler tiennent lieu de pensée. Mais cette révolte contient déjà sa capitulation. Juan ne hait pas le système marchand, il le désire. Fasciné par ses signes extérieurs, il cherche à en capter la puissance. Sa quête n’est ni morale ni politique : elle est celle de la domination et de la visibilité. « Moi, je voulais être politikon célèbre… »

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Après son arrestation place de la Nation, la bascule s’opère sans heurt. Introduit dans les cercles du pouvoir, Juan n’a rien à apprendre. Le voyou et le technocrate partagent une même logique: mépris des “gens honnêtes” et culte de la mise en scène. Du jogging noir au costume de conseiller, il n’y a pas de rupture morale. Le roman révèle ainsi une continuité troublante: le nihilisme des barricades et le cynisme institutionnel relèvent d’un même régime de pensée. L’État ne réprime plus la révolte, il la récupère et la transforme en spectacle.

L’ombre de William S. Burroughs

Cette vision s’inscrit dans un imaginaire nourri de science-fiction postmoderne. Le rapport de Juan au réel est profondément dickien : le monde n’est qu’un empilement d’illusions. « La réalité, c’est tout ce qui revient chaque den’ au même endroit. » Dans cet univers instable, saturé de drogues de synthèse, toute morale devient caduque. Si le réel n’est qu’un décor, alors violence, pillage ou trahison ne sont que des interactions sans poids. L’ombre de William S. Burroughs plane également sur le texte, renforçant l’idée d’un Occident en phase terminale, où la liberté dérive vers un contrôle total.

Ce détachement prend racine dans une cellule familiale dégradée. Les parents, Jefe et Jefa, incarnent une bourgeoisie vide, oscillant entre confort matériel et vacuité existentielle. Ils « zonent devant Netflix », consomment une spiritualité de façade pour masquer leur inertie. Leur hypocrisie nourrit chez Juan une haine sourde. L’absence de repères et d’autorité le pousse à chercher ailleurs une structure, d’abord dans la rue, puis dans le pouvoir. Sa rébellion apparaît dès lors comme une tentative désespérée d’échapper au néant domestique.

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Le roman déploie également une satire féroce des médias. À travers la journaliste de « Dnwaz », Mirwais caricature une presse fétichiste et déconnectée. Avant même d’informer, elle exhibe des signes de classe : peau lisse, sac Vuitton, Rolex. L’information devient récit, calibré pour les réseaux et les plateaux. La violence réelle s’efface derrière sa mise en scène. Le fait divers n’est plus rapporté, il est produit. Les médias ne transmettent pas le réel, ils le fabriquent et le neutralisent, transformant la conflictualité sociale en divertissement.

Les forces de l’ordre, elles aussi, passent par le filtre de cette fascination. Juan ne les perçoit pas comme des garants de l’ordre républicain, mais comme des techniciens efficaces de la violence. Il admire leur organisation, leur calme, leur professionnalisme. Cette admiration révèle sa dépolitisation totale : seule compte l’efficacité. Le roman insiste aussi sur un point essentiel : la protection de la marchandise prime sur celle des individus. « Défoncer la gueule des jeunes… ça passait crème, mais toucher au saint matos, non… » Lorsque Juan rejoint les sphères du pouvoir, il ne fait que rejoindre la logique qu’il admirait déjà.

Nihilium évite pourtant toute leçon. Mirwais ne moralise pas, il tend un miroir brutal. La trajectoire de Juan résume un cynisme contemporain où barricades et palais ne s’opposent plus, mais participent d’un même théâtre. La révolte devient une valeur d’échange, récupérable et monnayable. C’est dans ce refus du compromis que le roman trouve sa force. Texte inconfortable, parfois glaçant, Nihilium s’impose comme une autopsie lucide et électrique de notre aliénation collective.

192 pages

Nihilium

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Grégory Rateau évolue entre la France et Bucarest en Roumanie, où il dirige un média local en français et poursuit son activité d’écriture.

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