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Anne, Juliette et les horribles créatures

La chronique médias de Didier Desrimais


Anne, Juliette et les horribles créatures
L'actrice Anne Consigny sur RMC et la journaliste Léa Salamé sur France 2. Captures / OpenAI

D’Anne Consigny à Léa Salamé, l’avenir du cinéma français passera finalement par une comédie à l’italienne brocardant joyeusement tout ce petit monde artistico-médiatique, souhaite Didier Desrimais, qui regarde vraiment trop la télé.


L’actrice Anne Consigny était il y a quelques jours sur RMC, dans l’émission « Les Grandes Gueules ». La vidéo d’une partie de sa prestation fait actuellement le bonheur des internautes. Je propose aux lecteurs de Causeur qui ne l’ont pas encore vue de faire l’expérience suivante: la regarder d’abord sans mettre le son. C’est redoutable. Les yeux exorbités, les gestes saccadés, le faciès tantôt épouvanté, tantôt grimaçant de la patiente, pardon, de l’artiste, laisse imaginer le pire. Son neveu, Charles Consigny, chroniqueur de l’émission, parvient à rester de marbre.

Tata Anne contre Dark Vincent

Après avoir revu la vidéo – cette fois avec le son – on apprécie encore mieux sa force de caractère, sa retenue pudique devant les égarements de tata Anne, laquelle ne fait que régurgiter le catéchisme bien-pensant qu’elle gobe depuis des années sans réfléchir. Vivant dans un autre monde, un monde imaginaire empli de monstres en carton, Mme Consigny voit des tyrans partout – enfin, surtout du côté de l’empire du mal absolu, de la planète Canal+ dirigée par Dark Vincent. « J’ai peur », dit-elle pour justifier sa signature en bas de la maintenant célèbre tribune anti-Bolloré parue dans Libération.

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« Mais est-ce qu’aujourd’hui Canal+ finance des films d’extrême droite ? », lui demande le journaliste Olivier Truchot. La réponse est baroque, symptomatique d’un esprit désorienté: « Non, justement, c’est votre “aujourd’hui” qui ne m’intéresse pas. Simplement, on donne à M. Bolloré un outil pour qu’il puisse le faire, pour qu’il puisse faire ce qu’il veut du cinéma français. Il fait ce qu’il veut M. Bolloré, moi je m’en fiche complètement de lui, c’est pas contre lui que j’en ai. J’en ai pour la démocratie, pour le fait qu’on ne donne à personne le pouvoir de faire une dictature. » Nous n’étions qu’au tout début de ce que les spécialistes appellent une bouffée délirante. Rappel : la personne atteinte de ce trouble n’a pas conscience qu’elle délire, ne manifeste aucun recul par rapport à ses pensées et à son discours incohérent, sa perception de la réalité est considérablement altérée. Par la suite, l’agitation corporelle et le discours désordonné de Mme Consigny confirmeront le diagnostic. Elle craint, dit-elle, que Vincent Bolloré ne donne « une clef à Bardella » en lui disant : « Tiens, vas-y, fais ce que tu veux ! ». Difficile à suivre. Disons qu’on a l’idée générale. Elle assure être pour la démocratie et la liberté d’expression : « Je veux qu’on partage les idées. » Enfin, bon, il y a quand même des limites. « Ce matin, dit-elle avec une moue de dégoût, j’ai lu dans Libé que maintenant il y a des films genre… Sacré Cœur ? C’est quoi ce film catho qui m’a l’air quand même assez gratiné. » Elle ne l’a pas vu, mais Libé lui a dit tout le mal qu’il fallait en penser. Son neveu insiste cependant sur le fait que c’est plutôt l’idéologie progressiste qui ravage en ce moment un cinéma français accouchant chaque année de dizaines de films que personne, d’ailleurs, ne va voir. Barbara Lefebvre, de son côté, tente de lui expliquer qu’il ne faut « pas croire tout ce que dit Libé ». Mais rien n’y fait. Et les vieux démons réapparaissent : Mme Consigny se dit « terrifiée par la prise du pouvoir du Front national (sic) ». Pour un peu, elle dirait sa frayeur de voir le fantôme de Jean-Marie Le Pen arriver au pouvoir. Car Mme Consigny, née dans les années 1960, a vu grandir le monstre, la bête immonde sur laquelle prospéra toute la gauche mitterrandienne, puis toute la droite chiraquienne, sur laquelle prospèrent aujourd’hui encore la macronie, les socialistes et l’extrême gauche en laissant accroire que Jordan Bardella serait son petit-fils spirituel, sa féroce descendance politique. Au fond, tout ce petit monde artistique aime Bardella comme, jadis, il aimait Le Pen – il lui faut d’horribles créatures, ou supposées telles, pour se faire reluire la conscience. Que vaudrait cet étalage de bonté, de tolérance, d’amour pour son prochain, sans un ennemi odieux et malfaisant ? La belle âme a besoin de son envers janusien, cruel et haineux, pour exister, se faire valoir et retrouver le sourire. En 2002, à quelques jours du second tour des élections présidentielles, rappelle Muray dans ses Exorcismes spirituels III, un jeune homme faisant partie d’un groupe « d’artistes, de créateurs de mode et de gens de communication » s’exclamait : « Le 1er mai, on avait envie de chanter “Le Pen, on t’aime”. Il nous a réveillés. On dormait, on s’ennuyait. Maintenant, tout le monde a le sourire. » Si Jordan Bardella accède au second tour des prochaines présidentielles, comptez sur Mme Consigny pour participer à la joyeuse quinzaine anti-Bardella que ne manqueront pas d’organiser les artistes, créateurs et autres journalistes ne tenant pas à reconnaître que le RN s’est indéniablement transformé au fil des ans, dédiabolisé, pour le dire à la manière paresseuse des journalistes officiels, jusqu’à devenir au fond un parti on ne peut plus « respectable », c’est-à-dire de plus en plus accommodant – on se souviendra, entre autres, de l’accession de Richard Ferrand à la présidence du Conseil constitutionnel grâce à son abstention bienveillante lors du vote à l’Assemblée nationale ou de son absence d’opposition à la mise en place du liberticide DSA (Digital Service Act) de Thierry Breton au Parlement européen – de plus en plus lisse, de plus en plus européiste, idéologiquement affadi mais politiquement indispensable au maintien au pouvoir d’une oligarchie ploutocratique et de ses auxiliaires bruxellois.      

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Mais revenons un instant à cette émission de haut vol sur laquelle Mme Consigny a plané à des altitudes stratosphériques. Soupçonnant que Barbara Lefebvre la regarde « d’un air super méchant », l’actrice finira par lui dire benoîtement le fond de sa pensée : « Je m’en fiche de vos propos. » Propos que, de toute évidence, elle n’a pas compris.

La fin de l’émission est consacrée à l’actualité théâtrale de Mme Consigny qui joue actuellement des extraits du roman de Marguerite Duras, Un barrage contre le Pacifique. « C’est pas du tout chiant », affirme-t-elle. J’avoue avoir un doute. Écriture durassienne ; mise en scène durassienne « épurée et salvatrice (sic) », selon Les Inrocks ; actrice durassienne se « délestant de tout artifice », selon les mêmes Inrocks – voilà, me semble-t-il,trois excellentes raisons pour éviter ce clystère ; raisons auxquelles on peut ajouter celle-ci : impossible, dorénavant, de ne pas voir l’agitée du bocal derrière la comédienne…

Rétropédalage

Le JDNews du 31 mai 2026. DR.

À part ça, Maxime Saada ayant annoncé vouloir étudier d’un peu plus près les projets cinématographiques qui lui seront proposés en y ajoutant une « nouvelle dimension » qui consistera à vérifier si les quémandeurs ont « porté préjudice à Canal ou pas », certains signataires de la pétition anti-Bolloré rétropédalent à une cadence infernale. Juliette Binoche affirme maintenant sur France Culture que « les gens de Canal travaillent très bien. Ce sont des orfèvres, ils sont très attentifs à la diversité du cinéma ». Sur France Inter, elle réitère sa satisfaction de voir un « cinéma français diversifié rayonnant dans le monde entier » grâce au CNC et à… Canal+. Elle qualifie ladite pétition de « maladroite » et regrette l’usage du mot « fasciste » qu’elle trouve « déplacé ». Quant à Jean-Pascal Zadi, se souvenant que la chaîne cryptée a financé ses œuvres à hauteur de… 80 millions d’euros, il aurait carrément décroché son téléphone pour s’excuser auprès de Canal selon le Journal du Dimanche : il avait, paraît-il, « mal lu le texte » de la tribune qu’il a signée. Les plus éminents grippe-sous du monde cinématographique retiennent au dernier moment la table qu’ils prétendaient vouloir renverser et sous laquelle ils ont (re)découvert le magot, la cassette du Père Bolloré…

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Eux aussi sont subventionnés. Mais avec notre argent. Eux aussi font du cinéma. Dans leur genre. Action ! Sur le plateau de « Quelle époque ! », Léa Salamé accueille Patrick Cohen pour la sortie d’un livre dont on peut supposer qu’il est en partie autobiographique puisqu’il s’intitule… Les Mystificateurs : « C’est l’un des journalistes les plus respectés. Observateur acéré, précis, rigoureux de notre vie politique depuis près de quarante ans. Je dirais aussi courageux, parce que vous n’avez pas peur de défendre vos opinions, Patrick, même quand vous savez que ceux qui vous combattent ne vous louperont pas, vous y allez, et vous y allez coûte que coûte. Vous n’avez jamais peur. Vous ne faites aucun compromis avec vos convictions. » Il fallait oser ! La vidéo a fait le tour des réseaux sociaux et les internautes n’ont pas manqué de la railler : « Ce n’est plus une émission, c’est une réunion de co-propriété de l’entre-soi médiatique. » « Le Molière du spectacle comique ira cette année à Léa Salamé. » « Alloncle avait donc raison. À quand le grand ménage ? » Sur son site, L’Observatoire du Journalisme (OJIM) souligne que « la gêne vient du lien entre les deux journalistes », Patrick Cohen ayant été le professeur de Léa Salamé à Sciences Po avant de la rejoindre sur France Inter – rappelons, pour l’anecdote, que l’éditorialiste a poursuivi ses études à l’École supérieure de journalisme de Lille réputée pour son enseignement libéral-libertaire après avoir échoué au concours d’entrée de… Sciences Po – mais aussi du fait que M. Cohen sort d’une période difficile, mettant à mal son image de journaliste impartial. Les causes de cette tourmente ? Une vidéo où l’on voit « le chasseur de complotistes pris la main dans le pot de confiture à comploter » avec son confrère Thomas Legrand et deux éminents représentants du PS, puis une audition à la Commission parlementaire sur l’audiovisuel public lors de laquelle est apparue au grand jour son arrogance naturelle.

Collusion, connivence et entre-soi politico-artistico-médiatiques – il y a là matière à faire un excellent film. Ce serait bien sûr un film satirique décrivant avec humour les mœurs consanguines de cette petite clique qui se croit supérieure à tous et qui, surtout, nous fait la morale en prétendant incarner « les valeurs » de la démocratie. Ce serait drôle et instructif comme une comédie italienne. Cela aurait par conséquent un immense succès. Après ça, absolument plus personne ne pourrait voir ou entendre Anne Consigny, Juliette Binoche, Léa Salamé ou Patrick Cohen, sans éclater immédiatement et impitoyablement de rire[1].

Exorcismes spirituels, tome 3

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[1] En attendant, les sketchs parodiques de Laurent Firode et sa bande permettent de passer un excellent moment. On y pourfend la bien-pensance woke, le conformisme progressiste et le panurgisme journalistique avec une joyeuse ardeur. D’abord confidentiels, ces « Films à l’arrache » sont maintenant diffusés sur Canal+ via la chaîne Comédie+.       



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Amateur de livres et de musique. Dernier ouvrage paru : Les Gobeurs ne se reposent jamais (éditions Ovadia, avril 2022).

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