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Méditation sur les cendres et la survivance

Un film profond et juste – de fiction – au sujet des incendies de 2017 au Portugal


Teresa Villaverde, cinéaste portugaise née en 1966, a réalisé en trente-cinq ans une œuvre esthétique et politique puissante, composée d’une douzaine de beaux films passionnants : Três Irmãos (1994), Les Mutants (Os Mutantes, 1998), Eau et Sel (Água e Sal, 2001), Transe (2006), Cisne (2011) et Contre ton cœur (2017). Après avoir montré, dans Contre ton cœur, la chronique des ravages de l’austérité dans le Portugal de la crise économique, elle aborde dans Justa le désastre environnemental et humain. Avec Justa, Teresa Villaverde signe un grand et beau film sidérant, l’un de ses plus organiques. Le scénario s’inspire avec beaucoup de talent et de tact du sinistre de juin 2017 qui hante encore la mémoire et les corps des Portugais : les graves incendies massifs qui ont ravagé la région forestière de Leiria, au centre du pays — notamment autour de Pedrógão Grande —, provoquant un lourd bilan de 65 morts et des scènes épouvantables (des hommes et des femmes piégés dans leurs voitures par le feu, des maisons brûlées, une nature dévastée…). Cette catastrophe a profondément traumatisé l’opinion publique du pays. Teresa Villaverde a rencontré de nombreux survivants de ces tragiques incendies, enregistrant de longues conversations avec eux. Sa fiction très documentée se situe après la catastrophe. La cinéaste filme une histoire où la souffrance physique et morale du contrecoup marque les protagonistes.

Filmer l’après : les cendres après la catastrophe

À aucun moment elle ne montre le ravage et la violence de l’incendie. Elle filme ce qui reste : la terre noircie, les corps marqués, les regards suspendus. Là où certains auraient choisi le spectaculaire des flammes, elle privilégie les cendres, le silence et la lenteur.

Justa n’est pas un récit catastrophe : c’est une méditation sensorielle et métaphysique sur la survivance, la volonté de vivre, d’aider les autres, d’aimer et d’être aimé, de ne pas perdre son âme. Au centre de ces paysages dévastés, une petite communauté fragile tente de continuer, de réapprendre à vivre et de redéfinir la notion de famille.

Justa, une fillette de neuf ans, observe le monde adulte qui se fissure : son père, gravement brûlé, n’est plus celui qu’il était ; une femme âgée devenue aveugle tente de préserver sa dignité menacée ; un adolescent erre entre solitude et besoin de lien.

Les proches ne disparaissent pas, mais ils deviennent parfois méconnaissables. La famille cesse d’être un refuge automatique et devient un espace à reconstruire, parfois avec des êtres en dehors des liens du sang.

Solitude contemporaine, saudade et conscience de la perte

Les personnages les plus jeunes se rapprochent alors des êtres plus âgés pour combler un manque affectif et existentiel. Teresa Villaverde, servie par la force et la justesse de sa mise en scène rigoureuse, dessine une cartographie intime de la solitude contemporaine. Les enfants inventent d’autres formes de parenté, tandis que les adultes cherchent leur place dans un monde dont les repères sont altérés.

Le film est profondément portugais par son rapport viscéral et minéral au territoire. Au Portugal, la ruralité est essentielle : elle façonne la mémoire, la filiation, une certaine économie fragile et la force de l’identité collective.

Les incendies de 2017 ont laissé des traces indélébiles, des cicatrices géographiques et morales. Villaverde filme une région marquée dans sa chair : une communauté perdue, une parole rare mais dense, et des paysages calcinés. La terre brûlée devient le réceptacle du deuil. Le pays apparaît comme un corps atteint — et inversement, les corps des personnages semblent porter la géographie du désastre naturel.

Cette dimension rappelle combien, dans la culture portugaise, l’attachement à la terre est indissociable de la mélancolie. De nombreux romans et films portugais traitent de ce sujet. La cendre prolonge ce que l’on nomme saudade : non pas la nostalgie d’un passé idéalisé, mais la conscience aiguë d’une perte irréversible.

Le feu, la terre et l’eau : une dramaturgie des éléments

La force de Justa tient aussi à son travail presque primitif sur les éléments. Le feu, jamais montré frontalement, demeure hors champ mais omniprésent. Ses signes oppressants subsistent dans les arbres noircis, dans l’air étouffant et sur les peaux marquées. Dans Justa, sa brutalité flamboyante est intériorisée. L’incendie a ravagé les forêts et dévasté les existences : le feu s’inscrit désormais comme mémoire. La terre porte les stigmates et les cicatrices du feu : sols secs, cendres grises, racines tordues et calcinées. Pourtant, cette terre détruite est paradoxalement le seul lieu possible pour recommencer. Les personnages sont ramenés malgré eux à ce sol chargé de traumatismes.

La présence de l’eau est très symbolique au milieu de ces terres où règne la sécheresse. Le film s’ouvre ainsi sur une belle scène de pêche entre Justa et son père, moment de calme suspendu. L’eau ruisselle, coule et relie les générations. De même, lorsque la belle dame âgée, Elsa, se lave avec l’aide du jeune garçon dans la baignoire, l’eau devient un moyen matriciel de se purifier, de prendre soin de soi et de réaffirmer — malgré la vulnérabilité — la beauté d’un corps vieillissant.

Une mise en scène de la sensation

La mise en scène privilégie l’observation et la sensation. La photographie installe une atmosphère à la fois documentaire et onirique, comme si la réalité elle-même avait été altérée par l’épreuve. Les silences, les regards et les gestes ordinaires prennent une importance centrale. Le film devient un espace de contemplation.

Un humanisme face aux catastrophes du monde

Justa n’est ni un pamphlet écologique ni une simple chronique réaliste. C’est un film sur la survivance. Filmer les cendres plutôt que les flammes constitue pour la cinéaste un geste à la fois esthétique et éthique. Feu intériorisé, terre meurtrie, eau fragile — présence sensorielle des éléments, importance vitale des sens — : en centrant sa mise en scène sur ces paramètres, Teresa Villaverde compose une œuvre d’une sobriété radicale et d’une justesse essentielle.

Justa parle du Portugal, de son essence même. Mais c’est aussi une œuvre profondément humaniste rappelant la force de la compassion et de l’amour dans notre monde inflammable, où les catastrophes naturelles et la présence du mal transforment les corps, la pensée et la morale des êtres. Survivre pour réapprendre à sentir le monde sans se consumer avec lui.


1h48 min – VOSTF

Sortie dans les cinémas de France le 25 février 2026

Échange divin

Après avoir signé la biographie de son père (Claude Tresmontant. Un ouvrier dans la vigne), notre ami Emmanuel Tresmontant publie la correspondance inédite qu’il a entretenue avec Pierre Teilhard de Chardin. Entre le jésuite paléontologue et le philosophe chrétien, l’échange est forcément de haute volée.


Il est des livres dont l’existence semble résulter d’une succession de petits miracles : le courage et le savoir-faire d’un éditeur tout d’abord, capable de fabriquer un livre à la fois élégant et solide ; ceux publiés par Michel Orcel rappelant à cet égard les productions les plus réussies de l’édition italienne. Rien de plus « miraculeux » toutefois, au regard des modes de communication actuels (SMS, mails) que l’existence même de cette correspondance, conservée dans les archives de l’IMEC[1] et retrouvée par Emmanuel Tresmontant à qui l’on doit déjà un bel essai sur son père : Claude Tresmontant. Un ouvrier dans la vigne (Arcades Ambo, 2025)[2]. Maître d’œuvre de ce nouvel ouvrage qu’il présente avec justesse et finesse, il en a conçu l’architecture et la Correspondance trouve la place qui lui revient entre l’Introduction substantielle de l’historienne Mercè Prats, et le témoignage émouvant de Marie Bayon de la Tour, petite nièce de Pierre Teilhard de Chardin.

Deux grands esprits

Ultime miracle enfin, au regard des échanges ordinaires, que la confrontation exigeante mais bienveillante de deux grands esprits qui, en un temps relativement court (vingt mois), se livrent l’un à l’autre leurs pensées les plus audacieuses. Du 8 juin 1953 au 15 février 1955 Claude Tresmontant et Pierre Teilhard de Chardin ont en effet échangé douze lettres, parfois très longues, dans lesquelles chacun se plaît à l’évidence à « frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui », comme disait Montaigne à propos des bienfaits du voyage. Or c’est bien d’un voyage qu’il s’agit ici, non pas parce que Teilhard vit à New York et Tresmontant à Paris, mais parce que la pensée du philosophe chrétien comme celle du jésuite paléontologue et visionnaire se meuvent dans une dimension métahistorique et cosmique, là où l’être humain est appelé à prendre conscience qu’il est partie intégrante de l’évolution de l’univers.

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Tenu en suspicion par la Compagnie de Jésus dont il est membre, et surveillé par le Vatican qui interdit la publication de ses livres, Teilhard ne se pose pourtant jamais en victime et son correspondant, jeune philosophe d’une maturité saisissante, n’est pas à l’époque conscient que son herméneutique biblique va un jour lui valoir d’être ostracisé par ses pairs. Rien de victimaire donc dans leur façon de défier les autorités qui musèlent les esprits, mais la tranquille assurance de deux penseurs chrétiens en pleine possession de leurs moyens, et prêts à en découdre avec les modes intellectuelles d’une époque « chargée d’angoisse » (modernisme athée, existentialisme, nihilisme). A lire leurs échanges pourtant, on en vient vite à se demander si ce qui les distingue n’est pas au moins aussi important que ce qui les unit. Mais c’est sans doute que leur entente véritable se situe en-deçà des idées qu’ils manient avec brio, dans un rapport direct et secret avec la Terre, la pierre, l’eau dont sont faits les hommes autant que l’univers. Misant sur la présence humaine plus que sur l’écriture, Teilhard dit d’ailleurs être persuadé que leur rencontre prochaine débouchera sur « une vraie collaboration ».

Emmanuel Tresmontant souligne avec raison combien la lecture de ces lettres est parfois « âpre et difficile pour nous » ; tout en ajoutant que c’est aussi ce qui fait de ces échanges de haute volée intellectuelle un moment de vérité. Car ce dont ils débattent, et que les Modernes imbus d’eux-mêmes ont congédié d’un revers de main, n’est autre que ce dont l’humanité s’est préoccupée depuis qu’elle a émergé du placenta cosmique que les deux épistoliers pensent divin : Qu’en est-il de la présence humaine et de son devenir sur une Terre qui n’est elle-même qu’une infime parcelle de l’univers qu’on sait de surcroît en constante évolution ? C’est donc avec cette évolution qu’il faut apprendre à vivre et à penser, et non pas contre elle comme le préconise l’Église chrétienne. Or cette évolution, Teilhard et Tresmontant la pensent issue d’un « mouvement créateur originel », et refusent qu’elle puisse être le produit du hasard et/ou de la nécessité, comme l’affirmera Jacques Monod quelques années plus tard (1970).

Christ « cosmique »

C’est qu’à leurs yeux le Christ est à l’œuvre en chaque être humain comme dans l’univers ; ce Christ « cosmique » appelant l’humanité à vivre une seconde naissance qui la délivrera de la servitude où elle « gémit en travail d’enfantement », comme disait saint Paul de la création (Rom. 8, 22). Mais suffit-il de faire ainsi dialoguer le christianisme avec la cosmologie contemporaine pour rendre acceptable l’idée que le Mal puisse n’être qu’un « sous-produit de l’Évolution » ? C’est pourtant ce qu’affirme Teilhard dans un texte jusqu’alors inédit « Mal évolutif et Péché originel ». Le ton se durcit à ce propos entre les deux penseurs mais Tresmontant, nullement convaincu de la « nécessité statistique de déchets », reste sur ses positions : « Pour ce qui est du malheur de l’homme, que vous appelez crise, je veux bien, mais les camps de concentration, le napalm, les bombes atomiques de ces pieux Américains, est-ce seulement une crise de croissance ou une crise de folie furieuse ? »

De même le « respect filial » que lui inspire le Père Teilhard n’empêche pas son disciple de lui reprocher son manque de culture biblique, et d’exiger de lui une définition plus précise du « panthéisme d’union » auquel il dit adhérer, et une démonstration plus convaincante de ce qui permettra la convergence des forces cosmiques et spirituelles vers le fameux Point Omega, couronnement de la mystique teilhardienne. Mais si l’évolution est bien « la création en train de se faire », comme l’affirme Tresmontant afin de convaincre son maître qu’il n’y a pas entre elles d’opposition, alors nul doute pour le lecteur que leurs échanges stimulants participent de l’une comme de l’autre.  

Correspondance inédite, Pierre Teilhard de Chardin / Claude Tresmontant, Arcades Ambo, 2026. 178 pages


[1] Institut Mémoires de l’Édition contemporaine (Abbaye d’Ardenne).

[2] Voir la recension mise en ligne sur le site de Causeur le 5 février 2025

La souveraineté a rendez-vous avec la Lune…

Hélium-3, potentielle énergie du futur… Eau… Plateforme logistique pour l’exploration du système solaire… La Lune attise de nouveau les convoitises.


Depuis quelques années, la Lune est redevenue un terrain de compétition stratégique. Après des décennies d’oubli relatif depuis la fin de la guerre froide, les grandes puissances s’y précipitent à nouveau. Les États-Unis avec leur programme Artemis, la Chine avec son projet de base lunaire conjointe avec la Russie, ou encore l’Inde qui multiplie les succès techniques : tous ont compris que l’espace, et en particulier notre satellite naturel, sera l’un des nouveaux théâtres de puissance du XXIᵉ siècle. Dans ce contexte, l’Europe apparaît dangereusement spectatrice.

La NASA prévoit un retour d’astronautes américains sur la Lune dans les prochaines années, avec l’objectif assumé d’y installer une présence humaine durable. Pékin, de son côté, avance méthodiquement. Après avoir réussi plusieurs missions robotiques, la Chine envisage une base scientifique lunaire vers la fin de la décennie. La compétition n’est plus seulement scientifique: elle est technologique, économique et stratégique. Les ressources lunaires, notamment l’hélium-3, potentiel carburant de la fusion nucléaire, ou la glace d’eau nécessaire à la production de carburant spatial, attisent déjà les convoitises. La Lune pourrait devenir une véritable plateforme industrielle et logistique pour l’exploration du système solaire.

L’économie du futur

Face à cette nouvelle ruée vers l’espace, l’Europe donne parfois l’impression d’arriver en retard. L’Agence spatiale européenne demeure l’une des institutions scientifiques les plus performantes du monde. Les lanceurs Ariane ont longtemps été un symbole de souveraineté technologique. Pourtant, dans la nouvelle course lunaire, l’Europe se retrouve souvent en position de partenaire secondaire. Elle fournit des modules ou des technologies, mais laisse l’initiative stratégique aux autres.

Cette situation n’est pas seulement un problème scientifique ou budgétaire. Elle touche à la question fondamentale de la souveraineté. Dans un monde redevenu brutalement multipolaire, les nations qui maîtrisent les infrastructures spatiales contrôleront une partie des équilibres économiques et militaires. Les satellites régissent déjà nos communications, nos systèmes de navigation et nos capacités d’observation. Demain, les ressources extraterrestres pourraient jouer un rôle analogue à celui qu’ont tenu le pétrole ou les routes maritimes aux siècles passés.

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La Lune, dans cette perspective, est un point d’appui stratégique. Sa gravité faible en fait un lieu idéal pour assembler des vaisseaux interplanétaires ou lancer des missions vers Mars. Les ressources locales pourraient permettre de produire du carburant spatial à moindre coût. Autrement dit, celui qui s’installe durablement sur la Lune contrôle une étape essentielle de l’économie spatiale future.

Or l’Europe ne peut pas se permettre d’être absente de cette nouvelle géographie du pouvoir. Notre continent a déjà payé cher sa dépendance énergétique ou industrielle. Se contenter d’être un sous-traitant dans l’espace reviendrait à reproduire les mêmes erreurs à l’échelle cosmique.

Sois pas timide !

Il faut donc penser la présence européenne sur la Lune comme un projet politique autant que scientifique. L’histoire montre que les grandes entreprises technologiques naissent rarement d’une simple logique de marché. Elles sont presque toujours le produit d’une volonté stratégique. Les États-Unis ont envoyé des hommes sur la Lune en 1969 pour des raisons de prestige et de puissance. Aujourd’hui encore, les programmes spatiaux américains et chinois répondent d’abord à des considérations géopolitiques.

L’Europe, elle, souffre d’une forme de timidité stratégique. Elle excelle dans les coopérations scientifiques, mais hésite lorsqu’il s’agit d’assumer un projet de puissance. Pourtant, elle dispose d’atouts considérables : une base industrielle solide, des ingénieurs de premier plan et une tradition spatiale déjà ancienne. Ariane, Galileo ou Copernicus ont montré que le continent était capable de projets ambitieux lorsqu’il se donnait les moyens politiques de les mener.

La question lunaire pourrait devenir l’un de ces grands projets mobilisateurs. Non pas pour céder à un romantisme spatial, mais pour affirmer une indépendance technologique et stratégique. Une base européenne sur la Lune, même modeste, constituerait un symbole puissant, celui d’un continent capable de se projeter dans l’avenir.

Certains objecteront que les priorités devraient être ailleurs : l’économie, la défense ou la transition énergétique. Mais l’histoire des grandes puissances montre que l’investissement spatial est précisément un moteur pour ces secteurs. Les technologies développées pour l’exploration se diffusent ensuite dans l’industrie civile. L’espace est un formidable accélérateur d’innovation.

Surtout, il offre un horizon politique. Dans une Europe souvent accusée de manquer de vision, un programme lunaire pourrait jouer le rôle qu’ont joué autrefois les grands projets industriels : créer un récit collectif. À condition, bien sûr, de sortir de la logique purement administrative qui caractérise trop souvent les politiques européennes.

La colonisation de la Lune ne doit donc pas être pensée comme une fantaisie futuriste. Elle est déjà en train de devenir une réalité géopolitique. Si l’Europe veut conserver un rôle dans le monde qui vient, elle devra accepter cette évidence : la souveraineté ne se joue plus seulement sur Terre, mais aussi dans l’espace.

«Ce qui rassemble la droite est plus important que ce qui la divise»

La petite-fille de Jean-Marie Le Pen revient sur le devant de la scène avec la sortie d’un livre très personnel, et propose, avec son mouvement Identité-Libertés, de servir de cheville ouvrière pour une union des droites en 2027. Malgré leurs profonds clivages, une alliance est possible sur le contrôle de l’immigration et la sécurité.


Causeur. Le 14 février à Lyon, le militant identitaire Quentin Deranque est mort lynché par un groupe très vraisemblablement composé d’antifas. Quel regard portez-vous sur cette terrible affaire ?

Marion Maréchal. Je suis presque étonnée qu’il n’y ait pas eu un drame comme celui-là plus tôt. Je connais bien Lyon pour y avoir créé en 2018 mon école, l’Issep, et je peux vous dire que lesdits « antifas » y sèment la terreur. La violence est intrinsèque à leur doctrine révolutionnaire. Il suffit d’aller sur les réseaux sociaux pour voir les compilations des tabassages qu’ils réalisent et dont ils se glorifient en reprenant le fameux slogan : « Un bon fasciste est un fasciste mort. »

Après ce drame, ni le RN ni Reconquête et encore moins LR n’ont appelé à manifester. De sorte que, à la marche de Lyon, il y avait des braves gens mais aussi pas mal d’activistes que l’on peut raisonnablement qualifier de fachos dont, en première ligne, Yvan Benedetti. N’est-il pas dommage d’avoir laissé la vraie extrême droite défendre la mémoire de Quentin Deranque ?

J’ai personnellement participé, avec d’autres élus de mon mouvement mais aussi plusieurs élus du RN et du camp national, au rassemblement pour Quentin organisé à Paris au lendemain de l’annonce de sa mort et qui a rassemblé un millier de personnes. S’agissant de l’hommage de Lyon, la famille avait fait savoir qu’elle souhaitait qu’il n’ait pas de connotation politique. Vous avez raison de souligner qu’il y avait ce jour-là essentiellement des braves gens et je ne voudrais pas que tel ou tel triste personnage, ou telle attitude condamnable, fasse oublier les 3498 autres participants. Je note que de nombreux médias se sont focalisés sur quelques énergumènes mais ont nettement moins parlé de l’agression d’un rabbin à Lyon, le même jour, par un homme ayant effectué un salut nazi en hurlant Free Palestine !

À part ceux qui ont pris part directement au meurtre de Quentin, qui d’autre en porte la responsabilité ?

Un système politique qui implique des partis de gauche, lesquels ont des accointances revendiquées avec la mouvance antifa, un système médiatique avec des médias de gauche radicale comme Blast, Street Press et Radio Nova, qui sont financés par l’argent public via les aides à la presse, un système judiciaire de laxisme vis-à-vis des violences d’extrême gauche et un système universitaire avec des directeurs d’établissement qui ont laissé leurs écoles devenir des ZAD propalestiniennes.

Venons-en à votre camp. Les élections présidentielles auront lieu dans un peu plus d’un an. Or les différentes forces de la droite sont divisées sur bon nombre de sujets comme l’UE, les retraites, la fiscalité, l’OTAN ou la Russie. N’est-ce pas de mauvais augure ?

Pas du tout ! Nous sommes alignés sur trois axes principaux : reprendre le contrôle sur l’immigration, restaurer la sécurité et baisser les dépenses publiques et les charges sur le travail. Sur cette base, on voit depuis quelques mois se dessiner l’ébauche de l’équipe qui ira affronter les élections de 2027 pour notre camp. Comme force motrice, on a le RN, allié à l’UDR d’Éric Ciotti, à mon parti, Identité Libertés. Jordan Bardella m’a fait l’amitié d’assister à la soirée de lancement de mon livre*, ainsi que Nicolas Dupont-Aignan d’ailleurs. Leur présence, mais aussi celle d’un certain nombre d’acteurs du combat culturel, associatif ou militant, conforte l’une des missions à laquelle je m’attelle, qui est d’être un trait d’union entre les différentes familles de la droite, jusqu’à LR et au centre droit.

Arriverez-vous à les mettre d’accord sur les sujets hautement clivants qui vous opposent ?

Il est vrai que des sensibilités différentes coexistent dans le camp national. Certains sont plus libéraux en économie, d’autres plus étatistes. Certains plus progressistes, d’autres plus conservateurs. Certains plus catho-identitaires, d’autres plus athées-républicains. Nous aurons certes à mener des débats qui s’annoncent animés sur certains sujets, par exemple la taxation des grandes fortunes ou la refonte de telle ou telle aide sociale. Mais nous partageons la même volonté de gagner et de diriger la France.

Vous ne parlez pas de la réforme de retraite. Vous pensez qu’on peut faire l’économie de ce débat ?

Non, et c’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai fondé mon propre mouvement, pour faire valoir ma vision et mes propositions qui sur ce point-là, par exemple, divergent du RN. Dans mon livre, je parle de François Mitterrand, qui est parvenu à gouverner avec des gens aussi différents que les radicaux et des communistes. Je ne vois pas pourquoi nous n’y arriverions pas.

Peut-être parce que la droite a moins l’habitude de fraterniser…

En Italie, vous avez le contre-exemple de Giorgia Meloni, dont je peux vous parler parce qu’elle n’est pas seulement mon alliée au Parlement européen, mais aussi une amie de longue date. Or elle a montré qu’on pouvait fédérer des forces de droite en apparence irréconciliables.

Giorgia Meloni à la Chambre des députés, Rome, 17 décembre 2025, exemple d’une droite italienne parvenue à se rassembler au pouvoir. Francesco Fotia/AGF/SIPA

Vous appelez toute la droite à s’unir pour faire gagner le camp national. Mais si ce camp est écarté du pouvoir depuis des décennies, n’est-ce pas en partie à cause de votre grand-père qui, avec ses outrances, a permis à toute la classe politique d’enterrer la question migratoire ?

Permettez-moi d’abord de vous dire que si on l’avait davantage écouté Jean-Marie Le Pen sur les questions migratoires, nous n’en sérions pas là. Et nos compatriotes juifs notamment n’auraient pas eu à subir l’insupportable vague d’antisémitisme à carburant islamiste que nous connaissons car ceux ceux qui ont attaqué l’école juive de Toulouse ou l’Hyper Cacher, tué Mireille Knoll ou Ilan Halimi ne se seraient probablement pas retrouvés sur le territoire français. La vérité est que la « diabolisation » de Jean-Marie Le Pen et du Front national a commencé précisément sur la question de l’immigration, et cela donc bien avant ses déclarations malheureuses sur lesquelles j’ai eu l’occasion d’exprimer mes désaccords avec mon grand-père lorsqu’il était encore en vie et en capacité de se défendre, j’y reviens d’ailleurs dans mon livre. Mais je n’oublie pas non plus que Jean-Marie Le Pen a participé à l’expédition du canal de Suez, qu’il était du côté d’Israël dans la guerre des 6 jours ou encore qu’interrogé par le journal Haaretz sur le conflit israélo-palestinien, durant l’entre-deux tours de 2002, il répondit à propos de la politique menée par Ariel Sharon : « C’est très facile d’être critique quand on est assis dans son fauteuil. Je comprends très bien que l’Etat d’Israël cherche à défendre ses citoyens. » C’est pourquoi je ne crois pas non plus aux équivalences qu’on voit souvent aujourd’hui, dans la facilité et la médiocrité du discours médiatique, avec une gauche – LFI en tête – qui nie le droit même d’Israël à exister, marche aux côtés des islamistes et applaudit aux crimes du Hamas.

Revenons au temps présent, et à la prochaine présidentielle. En raison de l’agenda judiciaire de Marine Le Pen, l’hypothèse d’une candidature de Jordan Bardella est sur la table. Le président du RN n’est-il pas trop inexpérimenté ? Vous-même, dans votre livre, en évoquant votre passé de plus jeune députée de France, vous estimez qu’il faut de l’expérience et une certaine maturité pour prétendre aux plus hautes fonctions…

Je n’entends donner de leçons à personne, et comme vous le rappelez, cette réflexion m’est avant tout destinée. Oui, le jeunisme n’est pas une valeur en soi, et nous en avons eu un exemple avec Emmanuel Macron. Mais lui s’est enfermé dans une pratique erratique et solitaire du pouvoir. Si malheureusement Marine était empêchée, je crois qu’au contraire de Macron, Jordan Bardella a la volonté de construire autour de lui une équipe, de rassembler des profils expérimentés et complémentaires.

Quel rôle Reconquête doit-il jouer dans cette équipe selon vous ?

Tout dépend de ses dirigeants. Pour le moment, ils font cavalier seul dans une posture vindicative, ce qui ne permet pas un rapprochement. Mais peut-être qu’un jour un dialogue sera possible avec eux. En tout cas, personnellement, je ne m’y opposerai pas.

Pourtant vous-même avez eu du mal à travailler avec eux au point de quitter le parti après l’élection européenne.

J’y reviens dans mon livre, car je sais que les interrogations que vous soulevez sont partagées par d’autres. Je rappelle qu’en 2022, j’ai apporté mon soutien à Éric Zemmour à un moment où il commençait à baisser dans les sondages. J’ai voulu l’appuyer, car ses idées étaient pour l’essentiel proches de celles que j’ai toujours défendues, y compris au sein du FN, avant de quitter la politique électorale en 2017. Je ne pensais pas alors qu’il allait gagner la présidentielle, mais je voyais en lui une voix qui pouvait construire un nouveau parti de droite, identitaire, libéral et conservateur, à même de supplanter des LR moribonds et in fine de pouvoir travailler avec le RN.

Et que s’est-il passé ?

Après la présidentielle, je me suis progressivement rendu compte qu’Éric Zemmour et Sarah Knafo avaient l’intention d’attaquer prioritairement Marine Le Pen. Or, même si j’ai des divergences avec le RN, je ne me lève pas le matin en me disant que mon but dans la vie, c’est de prendre ma revanche sur mes anciens camarades ! Lors des européennes de 2024, Éric et Sarah ont confirmé leur stratégie consistant à taper sur le RN, et donc sur la tête de liste du parti, Jordan Bardella, matin, midi et soir. C’était une divergence profonde. Et lorsque Emmanuel Macron a convoqué des législatives anticipées, Éric n’a pas manifesté davantage la volonté de s’allier avec le RN dans cette nouvelle élection, qui nécessitait pourtant de se raccrocher à l’un des blocs. J’ai donc pris l’initiative de prendre contact avec Marine Le Pen pour négocier avec elle un accord pour Reconquête.

Dans le dos de Zemmour ?

Non. Je l’ai annoncé publiquement devant lui et donc de fait, il était au courant. De son côté, Marine Le Pen a déclaré sur RTL qu’elle était intéressée par ma démarche. Malheureusement, quelques jours plus tard, les membres du bureau politique du RN ont fermé la porte, expliquant qu’on ne pouvait pas travailler avec Éric Zemmour, qui faisait sans cesse d’eux leur adversaire principal et divisait donc le camp national.

Vous étiez pourtant obligée de soutenir Reconquête aux législatives…

Non, car je savais bien que l’on envoyait au casse-pipe nos candidats, et que l’on ferait un score dérisoire qui délégitimerait nos idées et notre ligne. Et d’ailleurs le parti a fini à 0,74 %. Tous les autres eurodéputés Reconquête, sauf Sarah Knafo, m’ont soutenue.. À la suite, sur BFMTV, Éric Zemmour nous a exclus du parti.

Après avoir vécu ces moments si conflictuels avec lui, comment pouvez-vous espérer être « un trait d’union » avec Reconquête ? 

Vu l’état de notre pays, je veux que le camp national l’emporte le plus vite possible. Donc, je préfère chercher le moyen de rassembler tout le monde, même si ça implique de faire des concessions et même si c’est avec des gens avec lesquels on a pu avoir des différends.

Et avec Sarah Knafo, le dialogue est-il encore possible ?

J’observe la manière dont elle mène sa campagne parisienne, où tout indique un changement de stratégie qui l’éloigne beaucoup de ce qu’était Reconquête. Elle pourrait se désister pour Rachida Dati, ministre de Macron. Ce n’est pas le type de rassemblement que j’envisage pour ma part.

Que pensez-vous de la démarche de Bruno Retailleau, qui vient de se déclarer candidat pour 2027 ?

Je ne comprends pas où ça va le mener. Et par pitié, j’espère que cette candidature n’a pas vocation à aboutir à un ralliement à Édouard Philippe ! Cela dit, quoi qu’il se passe, je continue de penser que nous pourrons travailler avec la frange retailliste des LR lors des législatives. Je ferai tout pour contribuer à cela.

Et vous, en fin de compte, vous arrive-t-il de songer à la présidentielle ?

Mon livre n’est pas un livre de candidature. C’est un texte qui affirme une vision pour la France, éclairée par mon parcours, et qui porte un message plus personnel : je suis revenue en politique pour faire gagner nos idées et je ne renoncerai pas avant d’y être parvenue.

Si tu te sens Le Pen

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Mojtaba, le nouvel imam caché

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Mojtaba Khamenei, nouveau guide suprême à Téhéran, ne s’est toujours pas exprimé. On se demande même s’il est en état de le faire. Et, s’il est vivant, pour combien de temps encore ? Pour le régime, le fait qu’il reste planqué n’est en réalité pas un problème.


J’avais la semaine dernière écrit une chronique sur le remplacement de Ali Khamenei par son fils Mojtaba. La décision a dû susciter certaines réserves car ce n’est que le dimanche 8 mars qu’il a été confirmé que l’Assemblée des 88 experts après avoir procédé à «un examen exhaustif» avait décidé de nommer Mojtaba guide suprême. Les pressions des pasdarans ont dû convaincre les indécis.

Pas un modéré

L’homme est religieusement incompétent, financièrement corrompu et il n’a jusque-là agi que dans l’ombre au point que les archives ne fournissent aucun discours de lui. Il a probablement été le responsable majeur du massacre des manifestants iraniens au mois de janvier. Si on ajoute à cela que la théocratie iranienne actuelle se targue de donner le pouvoir au savant le plus méritant et non pas au fils de son père, on admettra qu’il coche toutes les cases d’une caricature de guide suprême. Il est strictement infréquentable même par ceux qui ont des vues très permissives sur la moralité des dirigeants. Le président Trump a déjà fait savoir que Mojtaba n’était pas son candidat.

En ce qui me concerne, et sans chercher à être cynique, je suis plutôt heureux de cette nomination. Rien n’aurait été pire que le choix d’un soi-disant modéré, qui donnerait de ce régime abominable une image consolante.

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Pour certaines chancelleries, si cet homme avait parlé un excellent anglais, si son collier de barbe était soigneusement taillé et sa culture occidentale impeccable, on aurait pu discuter avec lui. Nostalgie du temps d’Obama et de Accord de Vienne sur le nucléaire de 2015, cet accord d’une robustesse soi-disant à toute épreuve, qui avait oublié d’inclure les missiles et que le régime iranien avait continuellement, mais subtilement, violé en enrichissant en secret son uranium à des niveaux sans justification civile dans des réseaux de centrifugeuses avancées enfouies sous la montagne.

Mais le président Trump, lui, rêvait probablement d’un interlocuteur avec lequel il aurait pu réitérer le coup de Caracas, sans avoir besoin de détruire les bases du régime et notamment la structure tentaculaire des Gardiens de la Révolution.

Jusqu’au bout

Pour le peuple iranien ce serait un abandon. Pour le terrorisme islamiste ce serait une victoire. Pour Israël ce serait la poursuite du danger existentiel. Pour le monde libre ce serait une honte. La nomination de Mojtaba a une signification limpide: le régime ira jusqu’au bout. Car, au-delà d’une simple kleptocratie, ce régime a une dimension religieuse dont nos esprits cartésiens peinent à mesurer l’ampleur.

Quarante-sept ans de pouvoir, cela signifie deux générations entièrement formatées à la haine de l’Occident mais aussi à un enseignement religieux très particulier. Il importe peu que l’immense majorité de la population, 85% disent les experts, soit hostile à cet endoctrinement. Il suffit qu’un nombre limité d’individus en fassent leur règle de vie avec les avantages matériels qui vont avec et le régime peut tenir sous son joug le reste du pays. Cela explique les «foules» fêtant la nomination de Mojtaba Khamenei. 

Celui-ci ne s’est pas exprimé. On se demande même s’il est en état de le faire. Peut-être a-t-il été blessé dans le bombardement du complexe résidentiel qui, outre son père, a tué une grande partie de sa famille. 

Il importe peu. Le chiisme iranien est extraordinairement bien adapté à l’absence physique du dirigeant suprême. Pendant 67 ans, dit la doctrine, le douzième imam, qui était un enfant quand son père fut assassiné, dirigea ses fidèles sans se manifester comme tel, par l’intermédiaire d’un messager privilégié qui transmettait ses réponses aux questions de ses disciples et recevait l’impôt religieux. C’était la «petite occultation». Un jour, un dernier message fut envoyé, annonçant que l’imam entrait dans sa «grande occultation» et qu’il n’aurait pas de successeur jusqu’à son retour à la fin des temps. Il reviendrait alors sur Terre pour rétablir la justice à une époque où l’iniquité aurait dépassé toutes les limites. 

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Le guide suprême, suivant l’interprétation khomeiniste, est le représentant du douzième imam. Le fait qu’il doive lui-même vivre caché dans une période de guerre contre le grand et le petit Satan ne peut que renforcer les croyants dans leur vision eschatologique.

Bien sûr, il n’est pas indispensable d’être un fanatique religieux pour être un assassin de masse. Hitler, Staline, Mao, Pol Pot et consorts le démontrent. Bien sûr aussi, l’appât du lucre est un composant essentiel dans les conduites humaines, y compris dans celles qui prétendent être déterminées par la foi, et un promoteur immobilier installé en Floride comprend cela parfaitement bien. 

Mais l’élément religieux explique certains comportements apparemment irrationnels et peut conduire à un jusqu’au boutisme implacable. Les bonnes âmes qui ne relèvent de la guerre actuelle contre l’Iran que son caractère illégal au regard du droit international et qui prônent un retour à la table diplomatique sont au mieux des naïfs. Il y a quarante-sept ans que l’Iran est en guerre contre nous et cette guerre est la raison d’être du régime. Quant à ceux qui évoquent le risque d’un embrasement généralisé après la défaite des mollahs, ils insultent la grande majorité du peuple iranien. Gérard Araud, notre si brillant diplomate, qui à la télévision soutenait doctement cette thèse, a été renvoyé dans les cordes par une jeune Iranienne sans diplôme universitaire ni titre de prestige mais dont la vie démontrait qu’elle sait ce que signifie le mot de liberté…

Municipales 2026: l’élection qui pourrait révéler la France réelle

Les Français se rendent aux urnes dimanche alors que la campagne électorale a été médiatiquement occultée par la guerre en Iran et s’est tenue dans un climat de tension politique extrême, observe le sociologue Charles Rojzman.


Plus de 35 000 communes sont appelées à renouveler leurs conseils municipaux et à choisir leurs maires, avec un premier tour prévu le 15 mars et un second tour le 22 mars. Traditionnellement considérées comme les élections les plus proches des préoccupations concrètes des citoyens — gestion des villes, sécurité locale, urbanisme, fiscalité municipale — les élections municipales prennent cette fois une dimension nationale particulière. Dans un climat de fortes tensions politiques, de recomposition des alliances partisanes et à un peu plus d’un an de l’élection présidentielle de 2027, ces municipales pourraient servir de laboratoire politique et de baromètre de l’état réel du pays. Derrière les débats locaux se dessine une interrogation plus profonde : que reste-t-il aujourd’hui de la cohésion française, et quelle direction prendra la nation dans les années à venir ?

Les guerres lointaines et la guerre intérieure : notes sur une France qui doute d’elle-même

Pendant que les écrans s’emplissent des images de la guerre — l’Iran, Gaza, le Liban, ces noms qui reviennent chaque soir comme les stations tragiques d’un monde où l’histoire n’a jamais cessé de se faire dans le fracas — la France regarde, commente, s’inquiète, comme il est naturel de le faire lorsqu’un conflit menace l’équilibre fragile de régions entières et rappelle que la violence demeure l’une des lois secrètes de l’histoire humaine.

Il n’y a rien d’illégitime dans cette attention portée aux guerres lointaines. Les peuples qui cessent de regarder le monde deviennent aveugles à leur propre destin. Mais il est frappant de constater qu’au moment même où l’on analyse avec minutie les convulsions du Moyen-Orient, une autre inquiétude, plus diffuse, traverse silencieusement la société française — une inquiétude qui ne prend pas la forme d’un conflit déclaré, mais celle d’un malaise persistant, presque souterrain.

Car pendant que l’on parle de ces guerres extérieures, les élections municipales approchent en France. Elles devraient être l’occasion d’un examen lucide de l’état du pays : de ses villes, de son ordre social, de la confiance — ou de la défiance — qui lie encore les citoyens à leurs institutions.

Expérimentations locales, destin national…

Mais il serait naïf de croire qu’il s’agira simplement d’élections locales réduites aux questions techniques qui occupaient autrefois les conseils municipaux : budgets, urbanisme, aménagement des rues ou embellissement des places. Cette époque est révolue. Les municipales sont désormais devenues l’un des premiers actes du grand théâtre politique national. Elles servent de terrain d’expérimentation aux alliances futures, de répétition générale aux affrontements qui mèneront à l’élection présidentielle.

Chaque ville devient ainsi un fragment du paysage politique français, un microcosme où se rejouent les grandes tensions du pays : la question de l’autorité, celle de l’identité culturelle, celle de l’ordre social, celle enfin du rapport entre un peuple inquiet et des élites souvent tentées de gouverner sans lui.

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La France ressemble parfois à ces vieilles maisons dont la façade demeure intacte alors que les structures intérieures se fragilisent lentement. Les signes d’un désordre diffus apparaissent ici ou là : violences sporadiques, économies parallèles, tensions sociales qui ne trouvent plus d’espace symbolique pour être nommées et débattues. Rien qui ressemble à une guerre civile au sens classique du terme, mais plutôt une série de fissures qui dessinent l’image d’un pays inquiet de lui-même.

Ce qui frappe surtout, c’est la difficulté à parler de ces transformations sans être immédiatement renvoyé à une disqualification morale.

Dans la France contemporaine, certains mots semblent interdits. La nation, la continuité historique, la transmission culturelle — toutes ces réalités qui constituaient autrefois le socle implicite de la vie collective sont désormais entourées d’un soupçon.

On le voit à travers certains épisodes récents, qui ont traversé l’espace médiatique comme des éclairs révélateurs. Ainsi ce jeune homme — Quentin — dont le nom a soudain circulé sur les réseaux et dans les commentaires indignés, accusé d’être un néo-nazi, voué à une sorte de lynchage symbolique qui précède désormais toute enquête véritable. Or ceux qui se sont donné la peine de regarder au-delà des slogans ont découvert un tout autre portrait : celui d’un catholique fervent, attaché à une certaine idée de la France, de sa mémoire et de ses traditions — bref l’un de ces jeunes hommes qui, qu’on partage ou non leurs convictions, cherchent moins à renverser leur pays qu’à préserver ce qu’ils croient être son âme. Il y a dans cet épisode quelque chose de révélateur du climat moral de notre époque.

La France n’a jamais été une nation unanimiste. Elle s’est construite dans le conflit des idées, dans les querelles intellectuelles parfois violentes qui font la vitalité d’une civilisation. Mais ce qui apparaît aujourd’hui est d’une autre nature : une tendance croissante à transformer le désaccord en excommunication. Ainsi se met en place une étrange inversion. La fidélité à l’histoire nationale devient suspecte.

La volonté de préserver une continuité culturelle est assimilée à une menace. Et ceux qui expriment ces préoccupations se voient aussitôt assignés à une catégorie infamante qui dispense de discuter leurs arguments.

Crise climatique

Pendant ce temps, la transformation démographique et culturelle du pays se poursuit, portée à la fois par les logiques de la mondialisation, par l’affirmation de certaines identités religieuses ou communautaires, et par une idéologie qui considère souvent la mémoire nationale comme un vestige embarrassant.

Ce mélange de certitude militante et de culpabilité historique produit un climat singulier : celui d’une société qui semble hésiter entre la fidélité à ce qu’elle fut et le désir furieux de se réinventer entièrement.

Il existe pourtant un autre facteur, plus matériel, plus concret, qui pourrait bientôt fissurer cette torpeur morale : la question de l’énergie. Dans une Europe fragilisée par les tensions géopolitiques et par ses propres choix stratégiques, la hausse durable du coût de l’énergie pourrait réveiller des colères que l’on croyait endormies. On se souvient de ce mouvement étrange et profondément révélateur qui surgit il y a quelques années sur les ronds-points : ceux que l’on appela les gilets jaunes.

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Ce mouvement, souvent caricaturé, exprimait moins une idéologie qu’un sentiment d’abandon. Des Français ordinaires — habitants des petites villes, des périphéries, des campagnes — découvraient soudain que leur mode de vie devenait économiquement impossible, et que leur voix comptait peu dans les décisions prises au sommet de l’État.

Si la crise énergétique devait s’aggraver, il n’est pas impossible que cette France périphérique, silencieuse depuis quelques années, retrouve le chemin de la contestation. Les gilets jaunes pourraient alors apparaître rétrospectivement non comme une anomalie passagère, mais comme le premier signe d’une fracture plus profonde entre le pays réel et les structures politiques qui prétendent le représenter.

Ainsi les municipales qui approchent ne seront peut-être pas seulement une consultation locale. Elles pourraient devenir l’un des premiers révélateurs de la recomposition politique qui travaille silencieusement la France.

Car une nation n’est pas seulement un territoire ni un ensemble d’institutions. Elle est une mémoire partagée, une langue, une manière d’habiter le temps et de transmettre le monde aux générations suivantes.

Lorsque cette mémoire devient suspecte, lorsque cette continuité est présentée comme une faute, lorsque l’inquiétude sociale gronde sous la surface, la question surgit inévitablement — non pas dans les discours officiels, mais dans les consciences : un peuple peut-il demeurer lui-même lorsqu’il apprend à se méfier de ce qu’il est, et lorsqu’il découvre que vivre comme il a toujours vécu devient peu à peu impossible ?

La société malade

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🎙️ Podcast: Iran-États-Unis, une nouvelle guerre de cent ans?

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Avec Gil Mihaely et Jeremy Stubbs.


Le président des Etats-Unis et ses ministres ont défini une série d’objectifs – pas toujours les mêmes – dont la réalisation permettrait de mettre fin au conflit actuel avec l’Iran. Pour Gil Mihaely, il ne s’agit pas nécessairement d’une pensée stratégique incohérente ou confuse dans la mesure où l’affrontement qui a lieu en ce moment n’est qu’un épisode dans une lutte qui dure depuis 1980 et qui n’est pas encore finie. Le vrai objectif de l’opération actuelle n’est pas d’infliger une défaite écrasante à l’Iran, mais de hâter la fin du régime des mollahs, régime qui est déjà condamné à mort mais qui peut mettre du temps à disparaître.

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Si les Etats avoisinants et les monarchies pétrolières du Golfe ont été les cibles des missiles iraniens, ils en voudront au régime khamenéiste, mais il y aura probablement aussi dans ces pays des éléments qui en tiendront rigueur à Israël et aux Etats-Unis. En Europe comme en Amérique, les politiques, les chefs d’état major et les services de renseignement ont compris la vraie nature du conflit américano-iranien, qui s’étend dans le temps mais tend vers une conclusion. Pourtant, ils ont du mal à l’expliquer aux populations qui s’alarment de ce qui semble être le début d’une nouvelle forever war ou guerre éternelle, comme celles d’Afghanistan ou du Vietnam.

Cette confusion intellectuelle qui rejette le débat

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Dans nos grandes villes en campagne électorale municipale comme dans la diplomatie mondiale, les grands débats qui seraient nécessaires se sont transformés ces derniers jours en grande foire aux anathèmes. Parler ? Non merci, on préfère s’excommunier les uns les autres. Chronique.


Qui ose débattre ? La caricature, l’injure, l’excommunication ont, partout, éteint les utiles controverses, au profit de l’entre-soi et de l’auto-congratulation. A Paris, Rachida Dati (LR) a refusé d’affronter ses concurrents à la veille du premier tour des municipales, ce dimanche. Elle traite Sarah Knafo (Reconquête) en indésirable, au risque d’empêcher une victoire de la droite unie le 22 mars si la talentueuse candidate « révolutionnaire » (voir vidéo CNews ci-dessous) dépasse les 10%, ce qui paraît probable.


Même le RN qualifie le mouvement d’Éric Zemmour de « nauséabond » (Laurent Jacobelli1), en s’appropriant le cliché des cloueurs de bec. La chasse aux «fascistes», ouverte par une extrême gauche plus stalinienne que jamais, est aussi l’alibi d’une macronie subclaquante. N’entendant pas rendre des comptes de ses échecs, le parti présidentiel préfère dénoncer, derrière Emmanuel Macron, « l’internationale réactionnaire » et une « extrême droite » liquide et indéfinissable.

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Pour leur part, les antisionistes pavloviens, symbolisés par l’outrance lyrique de Dominique de Villepin, refusent d’entendre les arguments existentiels d’Israël pour briser les reins du nazislamisme iranien, qui veut éliminer les Juifs de la région. Les anti-Trump, eux, persistent à ne voir dans leur paria qu’un illuminé clownesque qui se croit choisi par Dieu pour accomplir sa mission prophétique de lutte contre le Mal. Dans cette confusion intellectuelle, personne n’écoute personne. Certains en viennent à souhaiter la victoire des mollahs et à pleurer la mort de l’ayatollah Ali Khamenei, sanctifié par des naïfs pour avoir interdit naguère la production, le stockage et l’utilisation de l’arme nucléaire. Reste pourtant les 440 kilos d’uranium enrichi, dissimulés par le dictateur bonasse : ils permettraient de produire une dizaine de bombes nucléaires. Bombes « haram », mais pas trop…

Jamais la pensée dominante n’a été aussi stérile qu’en cette période historique où toutes les idéologies, ces prêts-à-penser, s’effondrent en même temps. Dans Où allons-nous ?, Georges Bernanos note : « Nous sommes menacés de voir un jour – pas pour longtemps, hélas ! – des démocraties sans démocrates, des régimes libérés sans hommes libres ». C’est cette vacuité manichéenne que connait la démocratie française, qui craint plus que tout l’expression de son peuple oublié.

Le discours officiel s’est laissé envahir par les prêcheurs, leurs inquisitions, leurs lynchages. Force est de constater l’incapacité à analyser en profondeur la possible mise en échec du totalitarisme coranique dont s’accommode le chef de l’Etat, obnubilé par Poutine. C’est pourtant un Nuremberg de l’islamisme qui devrait être promis aux mollahs et aux Gardiens de la révolution, récusés par une majorité d’Iraniens qui ne craignent pas d’applaudir Trump et Netanyahou pour leur guerre de libération.

Plus généralement, il devient impératif, pour les élites en pilotage automatique, de se tourner enfin vers les Français ordinaires, dont les jugements ne sont pas tous corsetés par les dogmes et leurs interdits. Les municipales, dimanche, seront une première occasion pour tenter de secouer un système sclérosé, à encéphalogramme plat.

Où allons-nous ?

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La révolution des oubliés

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  1. Laurent Jacobelli, qui m’a appelé jeudi après-midi, dément avouir employé ce terme pour qualifier Reconquête. Il parlait de son allié au Parlement européen l’Afd. ↩︎

Pourquoi les Occidentaux sont psychologiquement désarmés pour défendre leur civilisation

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En imaginant que ses principes et ses valeurs sont universels, l’Occident s’empêche de comprendre sa propre singularité. Son identité culturelle lui échappe, de même que l’urgence de la protéger


Quand on pense que l’histoire a un sens et que celui-ci consiste en l’extension mondiale de la démocratie libérale, des droits de l’homme et de la reconnaissance de l’égalité foncière des individus, on ne comprend pas pourquoi le monde entier ne s’est pas dressé, aux côtés de l’Ukraine et de l’Occident, contre l’agressive et autoritaire Russie. On ne comprend pas non plus pourquoi l’Afrique se détourne de la France au profit de la Chine, de la Russie et de la Turquie. Ni pourquoi le riche Japon demeure si « patriarcal ». Ni pourquoi une partie de l’électorat euro-américain est séduit par des programmes politiques moins versés dans le cosmopolitisme que dans l’identité nationale.

Tout cela laisse perplexe, non seulement nos « élites mondialisées », mais aussi nombre de braves gens, qui ne s’expliquent pas comment on peut préférer le « cloisonnement identitaire » à « l’ouverture », la tradition à l’émancipation, l’autorité à la liberté et la hiérarchie à l’égalité.

Les Occidentaux confondent la règle et l’exception

Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est d’abord la nature même de leur incompréhension : ils se trompent sur ce qui est à élucider – sur la place du point d’interrogation, en quelque sorte. Ils pensent que le phénomène à expliquer est « la crispation identitaire », alors que c’est au contraire l’optimisme universaliste et la philanthropie humaniste qui réclament explication. En effet, dans le fonctionnement d’un système quelconque, c’est toujours l’exception qui requiert éclaircissement. Or la mentalité qui soutient le cosmopolitisme, l’égalité universelle et la liberté individuelle est, dans l’histoire et la géographie humaine, l’exception.

Ailleurs qu’en Occident, même dans les pays urbanisés, industrialisés et tertiarisés ayant fait leur transition démographique, les affirmations suivantes sont banales : chaque pays a son identité et ses intérêts (qu’il revient aux dirigeants de défendre), avec son territoire (donc des frontières à protéger) et une société dont les rôles sont fondés dans des traditions. On ne s’imagine pas que les inégalités résultent de discriminations arbitraires, que l’Etat doive se mettre au service de l’individu-roi, que l’Ecole serve à « réduire les inégalités » ou encore que l’on puisse changer de sexe. Ce que doit expliquer un anthropologue avisé, c’est la promotion, dans les sociétés occidentales, de l’individualisme, de l’égalitarisme et du cosmopolitisme.

L’attention occidentale portée à l’individu et à l’égalité n’est pas nouvelle

Ce ne sont pas là les principes idéologiques d’une petite élite par opposition à la sagesse populaire (même s’il y a du vrai dans cette distinction), ni d’un phénomène récent par opposition à « l’avant Mai 68 » (même si ce découpage n’est pas sans valeur). Nous avons affaire à une véritable mentalité collective d’une profondeur millénaire ancrée, à des degrés divers, dans toutes les couches de la société.

Si l’on veut bien inclure l’Antiquité grecque dans la catégorie « Occident », on notera que l’individualisme et le cosmopolitisme sont très en vogue à l’époque hellénistique. La Rome antique s’est également rêvée en empire universel omni-inclusif. De fait, l’Empire a été un immense processus d’absorption de cultures étrangères, jusqu’à l’adoption de la religion chrétienne. Cette dernière est explicitement universaliste et égalitariste – raison pour laquelle elle devait s’adapter merveilleusement à la mentalité occidentale.

Depuis les philosophes jusnaturalistes du XVIIe siècle jusqu’aux mouvements « progressistes » contemporains, il serait facile de montrer que chaque période de l’histoire occidentale illustre notre thèse : l’attention portée à la liberté individuelle et à l’égalité y est tout à fait singulière. S’il est vrai que l’on trouve sous toutes les latitudes et à toutes les époques des intellectuels promouvant de telles valeurs, il faut admettre que c’est dans des proportions très inférieures.

Les bizarreries occidentales s’expliqueraient par des règles matrimoniales singulières

Comment l’expliquer ? Plusieurs hypothèses sont avancées, selon que l’on se place dans une optique d’anthropologie culturelle, d’histoire économique, de géo-démographie ou que l’on insiste sur l’influence des institutions. L’une des explications qui progresse actuellement sur le marché des idées consiste à montrer que les valeurs occidentales relèvent d’une histoire des mentalités, qui elle-même aurait rapport avec le modèle de mariage ouest-européen (Western European Marriage Pattern / WEMP)[1].

Ce WEMP est tout à fait singulier par rapport aux autres pratiques maritales : nuptialité tardive, écart d’âge restreint entre époux, faible fécondité, fort taux de célibat, néolocalité (le couple emménage dans une nouvelle demeure), monogamie marquée et interdiction des unions conjugales étendue aux cousins. Nous aurions là le cocktail explicatif de la mentalité occidentale dans sa bizarrerie (weird)[2]. Que les Occidentaux soient WEIRD (Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic) tiendrait notamment au WEMP.

Concentrons-nous sur un aspect de cette mentalité : l’obligation de trouver son conjoint hors de sa parentèle. Cette hyper-exogamie implique de nouer des liens forts avec des extra-communautaires, à recombiner à chaque génération les réseaux d’alliances et de coopérations. Ces pratiques s’accompagnent d’une certaine ouverture à l’étranger (disposition inclusive, si l’on veut employer un mot à la mode).

L’universalisme ethnocentrique

La capacité de tisser des liens de confiance avec des étrangers est évidemment un atout quand il s’agit de fonder de grandes sociétés, de commercer à large échelle et d’instituer des Etats non corrompus. Les avantages de cette mentalité « inclusive » sont multiples sur les plans économique, politique et institutionnel, de sorte que la disposition psychologique WEIRD peut être considérée comme l’une des causes du succès historique de l’Occident.

Mais ce fruit contient un ver : l’illusion qui consiste à s’imaginer que, parce que l’extension des liens sociaux est potentiellement sans limite du point de vue occidental, les processus de coopération ne rencontreront pas d’obstacle – comme si les autres cultures véhiculaient la même mentalité.

C’est une forme originale d’ethnocentrisme. Originale, parce qu’elle s’accompagne d’une vision universaliste prétendument décentrée. En réalité, l’universalisme (sur le plan des valeurs) est un idéal, un espoir, une croyance, une foi et un a priori culturels particuliers (je ne parle pas ici de l’universalisme dans le domaine scientifique, où, à l’inverse, la vision hyper-relativiste est tout à fait néfaste).

Impérialisme colonial et contrition décoloniale sont deux aspects d’une même mentalité

Dans l’histoire des relations de l’Occident au reste du monde, la mentalité occidentale se manifeste de deux façons, qui ne sont contradictoires qu’en apparence : impérialisme et évolutionnisme, d’une part (il faut civiliser les barbares) ; décolonialisme et aide au développement d’autre part (il faut aider les pauvres et promouvoir partout l’égalité). Dans le premier cas, l’universalisme consiste à penser que l’humanité entière est embarquée dans une Histoire unique, dont l’Occident serait le phare. Dans le second cas, il faut répandre pacifiquement les droits de l’homme et appliquer le principe d’égalité à des sphères toujours plus grandes. C’est la même illusion, qui prend tantôt un aspect « viril », tantôt une silhouette irénique.

Dans les deux cas, les conséquences sont peu réjouissantes : soumission violente des autres peuples par la colonisation ou soumission des peuples occidentaux à l’idéologie décoloniale et au communautarisme qui l’accompagne – communautarisme qui, comme on l’a noté, contrarie la mentalité occidentale issue du WEMP. Les Occidentaux sont-ils condamnés à être colonialistes (universaliser le reste du monde par la force) ou décolonialistes (mondialiser l’Occident par l’immigration de masse) ?

Le réel est à nos trousses…

La révélation de cette forme curieuse d’ethnocentrisme se fera tôt ou tard, car les Occidentaux sont de plus en plus confrontés à la réalité : les autres ne pensent pas comme eux et ne veulent pas adopter telles quelles leurs conceptions de la démocratie, du droit, de l’individu, de l’égalité et encore moins des « genres » ou des « transgenres ». Cette résistance concerne les relations internationales aussi bien qu’intra-nationales, puisque les sociétés occidentales multiculturelles sont devenues des petits terrains géopolitiques.

S’il ne se réveille pas rapidement de son sommeil universaliste, l’Occident verra ses valeurs mises en minorité sur son propre sol, au profit de mentalités très éloignées des idéaux de solidarité transculturelle, d’égalité, d’individualisme juridique ou encore de sécularisation.

L’incurie des politiques s’adosse à une (ir)responsabilité générale

Ces réflexions sont désormais banales : on ne compte plus les hommes politiques, les intellectuels et les savants qui, depuis des décennies, mettent en garde contre les risques afférents à une immigration de masse (donc difficilement assimilable) et à l’idéologie multiculturaliste (qui fragilise le « capital social »). Mais ce qu’il convient d’expliquer, c’est justement pourquoi les peuples occidentaux n’entendent pas ces avertissements, ou pourquoi ils ne les entendent qu’à moitié, ou pourquoi ils s’empêchent de convertir leur prise de conscience partielle en action politique efficace.

En 2025, en France, 384 230 premiers titres de séjour ont été délivrés, le trafic de drogue a représenté une économie d’environ 6,8 milliards d’euros[3] et le déficit public a atteint 5,4% du PIB (déficit lié en grande partie aux dépenses sociales). Ce ne sont pas là des fatalités assommantes, mais le résultat d’une politique qui refuse de passer pour excluante (vis-à-vis des migrants), répressive (vis-à-vis des délinquants) et inégalitaire (vis-à-vis des bénéficiaires de l’assistance publique).

Des islamistes en promenade à Deauville, 10 mai 2025 © SICCOLI PATRICK/SIPA

La France, comme le reste de l’Occident, mène une politique conforme à ses prédispositions mentales. Ce qui est fatal n’est pas l’immigration, la délinquance ou le « trou de la Sécu », mais la résistance psycho-affective à adopter des mesures politiques qui heurteraient des sensibilités « inclusives ».

Notre raison et nos intérêts sont gouvernés par notre sensibilité

Les Occidentaux, qui se veulent les champions du rationalisme cartésien, sont surtout des âmes sensibles tétanisées à l’idée de paraître xénophobes, racistes, sexistes, capitalistes et égoïstes – sensibilité qui, chez certains, va jusqu’à la honte d’être riche (encore une curiosité anthropologique). Le blocage n’est pas seulement institutionnel ou élitaire (même s’il est vrai que les élites sont weird à haut niveau et sont une grosse partie du problème) : les peuples eux-mêmes sont responsables de leur situation. Ils sont complices des politiques gouvernementales dans la mesure où l’accusation de « racisme » et de « xénophobie » fonctionne à merveille sur eux et où ils se laissent berner par les beaux-parleurs et les moralisateurs publics.

Du bon usage des valeurs

Si les Occidentaux ne font rien de très efficace pour préserver leur civilisation, c’est donc parce qu’ils ne savent pas (pas assez) qu’ils ont une civilisation à défendre et que l’humanité est plurielle. Se croyant universels, ils ne parviennent pas à identifier leur identité – donc à la protéger. Cette ignorance est l’une des causes fondamentales de l’incurie des élites et de l’incapacité des peuples à se doter d’élites clairvoyantes.

Les valeurs d’égalité et d’inclusion sont des petits êtres fragiles qu’il faut savoir manipuler avec précaution et parcimonie. La philanthropie universaliste elle-même devrait être considérée comme un trésor local, qui ne peut produire ses nobles effets que sous certaines conditions socioéconomiques et démographiques particulières.

Dans Le domaine des dieux, Astérix apporte de la potion magique aux esclaves détenus par les Romains pour qu’ils se libèrent[4]. Mais ceux-là se servent de la potion pour raser la forêt qui fait la santé économique et le bonheur du petit village gaulois. La bienveillance d’Astérix s’est retournée contre lui et ses compatriotes, parce qu’il n’avait pas imaginé que sa générosité fût avant tout naïveté. Comparaison n’est pas raison, mais cela ne fait pas de mal de relire une bonne vieille BD, n’est-ce pas ?


[1] J. Hajnal ayant mis en évidence ce modèle dès 1965 (dans « European Marriage Pattern in Perspective”), on appelle aussi “Hajnal Line” la ligne de démarcation qui traverse l’Europe selon ce critère matrimonial. Voir également E. Todd, L’Origine des systèmes familiaux : Tome 1 : L’Eurasie, Paris, Gallimard,  2011.

[2] Pour J. Henrich, l’origine de la mentalité weird est avant tout institutionnelle (les règles matrimoniales édictées par l’Eglise chrétienne depuis le Moyen Âge – voir The Weirdest People in the World, Londres, Penguin Books, 2020). Pour d’autres, le WEMP est bien antérieur et remonte à la Préhistoire (par exemple P. Frost, « Did Christianity make Europeans WEIRD?”, aporiamagazine.com, 2025). Ces dispositions ne seraient pas seulement culturelles, mais aussi psycho-génétiques, puisque des processus de co-évolution gène-culture sont toujours à l’œuvre (V. Citot,  « Gènes et culture : comment l’humain accélère sa propre évolution », Le Point.fr, 2025). Si la mentalité WEIRD a des racines si profondes, on comprend qu’il soit difficile de la rendre lucide sur son propre compte.

[3] Estimation pour l’année 2023 (https://www.drogues.gouv.fr/estimation-de-levolution-des-marches-des-drogues-illicites-en-france-en-volume-et-en-valeur?).

[4] R. Goscinny et A. Uderzo (1971), Le domaine des dieux, Paris, Hachette, 2013, p. 19-23.

La dissociation israélienne, arme suprême en temps de guerre

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La vie sous les alertes ou le regard d’une Française devenue Israélienne.


Cela fait dix ans que j’habite en Israël. En venant ici, en voulant changer le cours de mon destin, et sortir d’une forme de linéarité implacable, je crois que j’ai occulté que j’émigrais dans un pays en proie aux guerres. C’était une éventualité à laquelle je n’avais pas pensé, comme si, pour faire des grandes choses, il fallait parfois un coup de folie, ou d’inconscience.

Israël est intranquille depuis le Covid

Pour la Française que j’étais, la guerre appartenait à un temps ancien, révolu même, à des périodes qui figuraient dans nos livres d’histoire, mais pas dans les vies réelles.  La première rupture fut celle du confinement pendant le Covid. Pendant plusieurs mois, le monde que j’avais habité jusqu’alors semblait défiguré par la peur et par un virus invisible qui mit nos vies par terre.

Et ce qui fut une parenthèse difficile et marquante pour de nombreux pays fut pour Israël le début d’une période d’intranquillité. En effet, depuis 2020, nous avons perdu la notion de la « normalité ».

Cette notion perdue, je ne sais toujours pas aujourd’hui si elle fut une illusion – après tout, en émigrant en Israël en 2015 je n’avais pas expérimenté ce que le peuple avait vécu avant, à savoir les guerres successives suivies des vagues de terrorisme qui laissèrent des marques durables sur la population civile – ou si effectivement 2020 a marqué un véritable tournant dans nos vies, dont nous ne nous sommes toujours pas relevés.

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En 2023, après trois années à vivre avec des masques sur le visage et à passer d’une version de virus à un autre, le pays commence à retrouver un semblant de rythme pour reprendre le fil de sa joie et de son dynamisme tant admiré par tous. C’est alors que notre réalité est brutalisée par le 7-Octobre et par la guerre qui s’en suit et qui – à ce jour – n’est toujours pas finie.

La menace invisible du Covid nous semble pathétique à côté de la menace réelle et permanente qui nous vient de Gaza et du Liban et qui, à ce jour, a causé la mort de 1200 civils et de 470 soldats israéliens. C’est dans ce contexte qu’Israël, menacée dans son essence par les installations nucléaires iraniennes décide d’entrer en guerre contre le régime iranien, une première fois avec la « guerre des douze jours » et une deuxième fois, le samedi 28 février 2026.

Aux abris

Cela fait dix jours que nous vivons au rythme des alertes et des détonations de missiles. Dix jours que nos cartes sont couvertes de rouge, signe des bombes qui tombent de manière aléatoire sur le territoire israélien. Les premiers jours, nous ressentons le besoin de rester prostrés dans nos maisons. C’est un mélange entre les réminiscences du premier confinement et les premiers jours du 7-Octobre où nous sommes forcés de réouvrir nos abris pour y vivre plusieurs heures par jour. La peur est une émotion étrange, il faut la vivre au quotidien pour l’apprivoiser, tant elle s’infiltre partout, tant elle oriente vicieusement les menues décisions que nous essayons de prendre au quotidien. Au bout de quelques jours, la population se divise entre ceux qui continuent à vaquer à leurs occupations, presque comme si de rien n’était, et dédramatisent en permanence ce qui, objectivement, est dramatique et les autres qui se sentent paralysés, réalisant chaque jour dans quel état d’anormalité leurs vies sont plongées.

Pour ma part, je chemine. Je ne sais toujours pas clairement à quelle catégorie de personnes j’appartiens, les peureux et les courageux se mélangeant sans cesse pour créer une troisième catégorie de personnes, les créatifs.

Les créatifs vivent non seulement au jour le jour, mais même dans la seule vérité de l’heure en cours. Certaines détonations nous terrorisent, tandis que des salves de missiles nous laissent indifférents, suivant le moment du jour, l’intensité de la vibration.

Mais hier, afin de rejoindre mon cours de théâtre playback après plusieurs semaines d’interruption, j’ai fait comme on le fait ici, et je me suis dissociée. Ce qui m’aurait paru infranchissable quelques jours avant, la veille même, me parut soudain indolore : rouler sur le périphérique de la banlieue de Tel Aviv de nuit et courir le risque d’être surprise par une alerte.

La nuit est déjà tombée depuis longtemps, je monte dans ma voiture, et choisit, pour fond sonore, un medley des chansons françaises qui ont bercé mon enfance. La douceur de Cabrel et de Goldman crée un contraste avec l’extérieur qui ne me saisit même plus tant nos vies sont texturées de paradoxes en tous genres.

Vous avez un message

Alors que Véronique Sanson s’apprête à faire « sa révérence » elle est coupée dans son élan. La musique s’arrête brusquement et pour cause, nos téléphones sont assiégés par les notifications sécuritaires, coupant par la même musique et navigation.

Je suis sur la voie rapide, cela ne m’est jamais arrivé, encore moins de nuit, je ne sais pas trop quoi faire, je n’ai pas encore acquis cette fameuse « mémoire du chaos » propre aux israéliens de souche et qui s’acquiert au nombre des années vécues ici.

Alors, je fais comme toujours ici, je m’inspire de ceux qui sont près de moi, dans un mimétisme radical. Une file de voitures, pas nombreuses, se rabat sur le bas-côté de la route avec leurs warnings, tandis qu’à ma grande surprise la majorité des véhicules continuent de rouler à vive allure.

Je ralentis, coupe le contact, et sors du véhicule en petite veste. Un homme israélien enjambe la barrière métallique qui sépare la voie rapide des champs, je fais exactement comme lui, ma petite veste en velours me semblant complètement en décalage avec la situation présente, et je me mets sur le sol. Le ciel noir est immaculé de tâches lumineuses, je ne sais plus distinguer entre les étoiles et les bombes, et puis, je réalise que certaines tâches lumineuses grossissent et bougent très vite tandis que ce que je considère comme des étoiles restent immobiles.

La scène dure dix minutes. Elle aurait ressemblé à une scène de fin du monde si mon voisin de circonstance, au téléphone avec sa femme, ne s’était levé avec nonchalance pour remonter aussitôt dans sa voiture et disparaitre dans le noir. Même pas peur alors, je fais la même chose que lui, pour continuer ma route, il ne me reste que douze minutes de route pour atteindre ma destination.

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Arrivée à mon cours de théâtre, mes partenaires de jeu sont assis autour d’une table à boire un thé chaud. Quel calme ici, tandis que moi, je suis en feu. J’ai l’impression d’avoir fait Koh Lanta, un besoin viscéral de raconter mon exploit du soir, j’imagine que ce soir, les deux heures de cours seront dédiées au partage d’expériences, mais ce que j’ai à dire ne semble pas beaucoup les captiver, la conversation divergeant sur d’autres sujets de la vie « courante ».

Le cours démarre, et je dois expliquer ici que le théâtre playback est un théâtre à visée thérapeutique qui utilise l’improvisation du jour pour jouer des histoires vécues et racontées. Je m’attends donc à ce que la couleur de ce cours soit aux couleurs de ces dix jours infernaux de guerre. Les histoires défilent, je me lève, je rassemble ce qu’il me reste de forces et de concentration pour rentrer dans la peau des personnages et des émotions en présence, et le cours se déroule ainsi pendant deux heures sans qu’à aucun moment, je dis bien à aucun moment un mot, une phrase, une histoire ne soit en rapport avec la situation exceptionnelle que nous vivons.

Au bout d’une heure, on me demande quel personnage je veux interpréter et c’est mon inconscient qui répond à la question : je veux jouer la peur, je veux crier, je veux décharger ce qui visiblement ne sera pas mis en mot ce soir.

Mon cri les agresse. Ils sont surpris. Surpris comme si ce cri, cette rage, venaient les ramener à ce qu’ils ne voulaient pas dire. Comme si la peur qui prend les traits de mon visage, ma gestuelle, venait incarner ce que leurs esprits repoussent de toutes leurs forces.

Ou peut-être que ce n’est pas du déni.

Peut-être que ce n’est pas seulement dû à l’habitude des guerres, des alertes, des projets annulés, des vies fragmentées.

Peut-être que vivre ici, c’est cela. Continuer à parler de tout, absolument de tout, sauf de ce qui nous obsède, nous empêche de dormir, et de rêver.

Méditation sur les cendres et la survivance

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"Justa" de Teresa Villaverde © Epicentre Films

Un film profond et juste – de fiction – au sujet des incendies de 2017 au Portugal


Teresa Villaverde, cinéaste portugaise née en 1966, a réalisé en trente-cinq ans une œuvre esthétique et politique puissante, composée d’une douzaine de beaux films passionnants : Três Irmãos (1994), Les Mutants (Os Mutantes, 1998), Eau et Sel (Água e Sal, 2001), Transe (2006), Cisne (2011) et Contre ton cœur (2017). Après avoir montré, dans Contre ton cœur, la chronique des ravages de l’austérité dans le Portugal de la crise économique, elle aborde dans Justa le désastre environnemental et humain. Avec Justa, Teresa Villaverde signe un grand et beau film sidérant, l’un de ses plus organiques. Le scénario s’inspire avec beaucoup de talent et de tact du sinistre de juin 2017 qui hante encore la mémoire et les corps des Portugais : les graves incendies massifs qui ont ravagé la région forestière de Leiria, au centre du pays — notamment autour de Pedrógão Grande —, provoquant un lourd bilan de 65 morts et des scènes épouvantables (des hommes et des femmes piégés dans leurs voitures par le feu, des maisons brûlées, une nature dévastée…). Cette catastrophe a profondément traumatisé l’opinion publique du pays. Teresa Villaverde a rencontré de nombreux survivants de ces tragiques incendies, enregistrant de longues conversations avec eux. Sa fiction très documentée se situe après la catastrophe. La cinéaste filme une histoire où la souffrance physique et morale du contrecoup marque les protagonistes.

Filmer l’après : les cendres après la catastrophe

À aucun moment elle ne montre le ravage et la violence de l’incendie. Elle filme ce qui reste : la terre noircie, les corps marqués, les regards suspendus. Là où certains auraient choisi le spectaculaire des flammes, elle privilégie les cendres, le silence et la lenteur.

Justa n’est pas un récit catastrophe : c’est une méditation sensorielle et métaphysique sur la survivance, la volonté de vivre, d’aider les autres, d’aimer et d’être aimé, de ne pas perdre son âme. Au centre de ces paysages dévastés, une petite communauté fragile tente de continuer, de réapprendre à vivre et de redéfinir la notion de famille.

Justa, une fillette de neuf ans, observe le monde adulte qui se fissure : son père, gravement brûlé, n’est plus celui qu’il était ; une femme âgée devenue aveugle tente de préserver sa dignité menacée ; un adolescent erre entre solitude et besoin de lien.

Les proches ne disparaissent pas, mais ils deviennent parfois méconnaissables. La famille cesse d’être un refuge automatique et devient un espace à reconstruire, parfois avec des êtres en dehors des liens du sang.

Solitude contemporaine, saudade et conscience de la perte

Les personnages les plus jeunes se rapprochent alors des êtres plus âgés pour combler un manque affectif et existentiel. Teresa Villaverde, servie par la force et la justesse de sa mise en scène rigoureuse, dessine une cartographie intime de la solitude contemporaine. Les enfants inventent d’autres formes de parenté, tandis que les adultes cherchent leur place dans un monde dont les repères sont altérés.

Le film est profondément portugais par son rapport viscéral et minéral au territoire. Au Portugal, la ruralité est essentielle : elle façonne la mémoire, la filiation, une certaine économie fragile et la force de l’identité collective.

Les incendies de 2017 ont laissé des traces indélébiles, des cicatrices géographiques et morales. Villaverde filme une région marquée dans sa chair : une communauté perdue, une parole rare mais dense, et des paysages calcinés. La terre brûlée devient le réceptacle du deuil. Le pays apparaît comme un corps atteint — et inversement, les corps des personnages semblent porter la géographie du désastre naturel.

Cette dimension rappelle combien, dans la culture portugaise, l’attachement à la terre est indissociable de la mélancolie. De nombreux romans et films portugais traitent de ce sujet. La cendre prolonge ce que l’on nomme saudade : non pas la nostalgie d’un passé idéalisé, mais la conscience aiguë d’une perte irréversible.

Le feu, la terre et l’eau : une dramaturgie des éléments

La force de Justa tient aussi à son travail presque primitif sur les éléments. Le feu, jamais montré frontalement, demeure hors champ mais omniprésent. Ses signes oppressants subsistent dans les arbres noircis, dans l’air étouffant et sur les peaux marquées. Dans Justa, sa brutalité flamboyante est intériorisée. L’incendie a ravagé les forêts et dévasté les existences : le feu s’inscrit désormais comme mémoire. La terre porte les stigmates et les cicatrices du feu : sols secs, cendres grises, racines tordues et calcinées. Pourtant, cette terre détruite est paradoxalement le seul lieu possible pour recommencer. Les personnages sont ramenés malgré eux à ce sol chargé de traumatismes.

La présence de l’eau est très symbolique au milieu de ces terres où règne la sécheresse. Le film s’ouvre ainsi sur une belle scène de pêche entre Justa et son père, moment de calme suspendu. L’eau ruisselle, coule et relie les générations. De même, lorsque la belle dame âgée, Elsa, se lave avec l’aide du jeune garçon dans la baignoire, l’eau devient un moyen matriciel de se purifier, de prendre soin de soi et de réaffirmer — malgré la vulnérabilité — la beauté d’un corps vieillissant.

Une mise en scène de la sensation

La mise en scène privilégie l’observation et la sensation. La photographie installe une atmosphère à la fois documentaire et onirique, comme si la réalité elle-même avait été altérée par l’épreuve. Les silences, les regards et les gestes ordinaires prennent une importance centrale. Le film devient un espace de contemplation.

Un humanisme face aux catastrophes du monde

Justa n’est ni un pamphlet écologique ni une simple chronique réaliste. C’est un film sur la survivance. Filmer les cendres plutôt que les flammes constitue pour la cinéaste un geste à la fois esthétique et éthique. Feu intériorisé, terre meurtrie, eau fragile — présence sensorielle des éléments, importance vitale des sens — : en centrant sa mise en scène sur ces paramètres, Teresa Villaverde compose une œuvre d’une sobriété radicale et d’une justesse essentielle.

Justa parle du Portugal, de son essence même. Mais c’est aussi une œuvre profondément humaniste rappelant la force de la compassion et de l’amour dans notre monde inflammable, où les catastrophes naturelles et la présence du mal transforment les corps, la pensée et la morale des êtres. Survivre pour réapprendre à sentir le monde sans se consumer avec lui.


1h48 min – VOSTF

Sortie dans les cinémas de France le 25 février 2026

Échange divin

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Après avoir signé la biographie de son père (Claude Tresmontant. Un ouvrier dans la vigne), notre ami Emmanuel Tresmontant publie la correspondance inédite qu’il a entretenue avec Pierre Teilhard de Chardin. Entre le jésuite paléontologue et le philosophe chrétien, l’échange est forcément de haute volée.


Il est des livres dont l’existence semble résulter d’une succession de petits miracles : le courage et le savoir-faire d’un éditeur tout d’abord, capable de fabriquer un livre à la fois élégant et solide ; ceux publiés par Michel Orcel rappelant à cet égard les productions les plus réussies de l’édition italienne. Rien de plus « miraculeux » toutefois, au regard des modes de communication actuels (SMS, mails) que l’existence même de cette correspondance, conservée dans les archives de l’IMEC[1] et retrouvée par Emmanuel Tresmontant à qui l’on doit déjà un bel essai sur son père : Claude Tresmontant. Un ouvrier dans la vigne (Arcades Ambo, 2025)[2]. Maître d’œuvre de ce nouvel ouvrage qu’il présente avec justesse et finesse, il en a conçu l’architecture et la Correspondance trouve la place qui lui revient entre l’Introduction substantielle de l’historienne Mercè Prats, et le témoignage émouvant de Marie Bayon de la Tour, petite nièce de Pierre Teilhard de Chardin.

Deux grands esprits

Ultime miracle enfin, au regard des échanges ordinaires, que la confrontation exigeante mais bienveillante de deux grands esprits qui, en un temps relativement court (vingt mois), se livrent l’un à l’autre leurs pensées les plus audacieuses. Du 8 juin 1953 au 15 février 1955 Claude Tresmontant et Pierre Teilhard de Chardin ont en effet échangé douze lettres, parfois très longues, dans lesquelles chacun se plaît à l’évidence à « frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui », comme disait Montaigne à propos des bienfaits du voyage. Or c’est bien d’un voyage qu’il s’agit ici, non pas parce que Teilhard vit à New York et Tresmontant à Paris, mais parce que la pensée du philosophe chrétien comme celle du jésuite paléontologue et visionnaire se meuvent dans une dimension métahistorique et cosmique, là où l’être humain est appelé à prendre conscience qu’il est partie intégrante de l’évolution de l’univers.

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Tenu en suspicion par la Compagnie de Jésus dont il est membre, et surveillé par le Vatican qui interdit la publication de ses livres, Teilhard ne se pose pourtant jamais en victime et son correspondant, jeune philosophe d’une maturité saisissante, n’est pas à l’époque conscient que son herméneutique biblique va un jour lui valoir d’être ostracisé par ses pairs. Rien de victimaire donc dans leur façon de défier les autorités qui musèlent les esprits, mais la tranquille assurance de deux penseurs chrétiens en pleine possession de leurs moyens, et prêts à en découdre avec les modes intellectuelles d’une époque « chargée d’angoisse » (modernisme athée, existentialisme, nihilisme). A lire leurs échanges pourtant, on en vient vite à se demander si ce qui les distingue n’est pas au moins aussi important que ce qui les unit. Mais c’est sans doute que leur entente véritable se situe en-deçà des idées qu’ils manient avec brio, dans un rapport direct et secret avec la Terre, la pierre, l’eau dont sont faits les hommes autant que l’univers. Misant sur la présence humaine plus que sur l’écriture, Teilhard dit d’ailleurs être persuadé que leur rencontre prochaine débouchera sur « une vraie collaboration ».

Emmanuel Tresmontant souligne avec raison combien la lecture de ces lettres est parfois « âpre et difficile pour nous » ; tout en ajoutant que c’est aussi ce qui fait de ces échanges de haute volée intellectuelle un moment de vérité. Car ce dont ils débattent, et que les Modernes imbus d’eux-mêmes ont congédié d’un revers de main, n’est autre que ce dont l’humanité s’est préoccupée depuis qu’elle a émergé du placenta cosmique que les deux épistoliers pensent divin : Qu’en est-il de la présence humaine et de son devenir sur une Terre qui n’est elle-même qu’une infime parcelle de l’univers qu’on sait de surcroît en constante évolution ? C’est donc avec cette évolution qu’il faut apprendre à vivre et à penser, et non pas contre elle comme le préconise l’Église chrétienne. Or cette évolution, Teilhard et Tresmontant la pensent issue d’un « mouvement créateur originel », et refusent qu’elle puisse être le produit du hasard et/ou de la nécessité, comme l’affirmera Jacques Monod quelques années plus tard (1970).

Christ « cosmique »

C’est qu’à leurs yeux le Christ est à l’œuvre en chaque être humain comme dans l’univers ; ce Christ « cosmique » appelant l’humanité à vivre une seconde naissance qui la délivrera de la servitude où elle « gémit en travail d’enfantement », comme disait saint Paul de la création (Rom. 8, 22). Mais suffit-il de faire ainsi dialoguer le christianisme avec la cosmologie contemporaine pour rendre acceptable l’idée que le Mal puisse n’être qu’un « sous-produit de l’Évolution » ? C’est pourtant ce qu’affirme Teilhard dans un texte jusqu’alors inédit « Mal évolutif et Péché originel ». Le ton se durcit à ce propos entre les deux penseurs mais Tresmontant, nullement convaincu de la « nécessité statistique de déchets », reste sur ses positions : « Pour ce qui est du malheur de l’homme, que vous appelez crise, je veux bien, mais les camps de concentration, le napalm, les bombes atomiques de ces pieux Américains, est-ce seulement une crise de croissance ou une crise de folie furieuse ? »

De même le « respect filial » que lui inspire le Père Teilhard n’empêche pas son disciple de lui reprocher son manque de culture biblique, et d’exiger de lui une définition plus précise du « panthéisme d’union » auquel il dit adhérer, et une démonstration plus convaincante de ce qui permettra la convergence des forces cosmiques et spirituelles vers le fameux Point Omega, couronnement de la mystique teilhardienne. Mais si l’évolution est bien « la création en train de se faire », comme l’affirme Tresmontant afin de convaincre son maître qu’il n’y a pas entre elles d’opposition, alors nul doute pour le lecteur que leurs échanges stimulants participent de l’une comme de l’autre.  

Correspondance inédite, Pierre Teilhard de Chardin / Claude Tresmontant, Arcades Ambo, 2026. 178 pages


[1] Institut Mémoires de l’Édition contemporaine (Abbaye d’Ardenne).

[2] Voir la recension mise en ligne sur le site de Causeur le 5 février 2025

La souveraineté a rendez-vous avec la Lune…

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Hélium-3, potentielle énergie du futur… Eau… Plateforme logistique pour l’exploration du système solaire… La Lune attise de nouveau les convoitises.


Depuis quelques années, la Lune est redevenue un terrain de compétition stratégique. Après des décennies d’oubli relatif depuis la fin de la guerre froide, les grandes puissances s’y précipitent à nouveau. Les États-Unis avec leur programme Artemis, la Chine avec son projet de base lunaire conjointe avec la Russie, ou encore l’Inde qui multiplie les succès techniques : tous ont compris que l’espace, et en particulier notre satellite naturel, sera l’un des nouveaux théâtres de puissance du XXIᵉ siècle. Dans ce contexte, l’Europe apparaît dangereusement spectatrice.

La NASA prévoit un retour d’astronautes américains sur la Lune dans les prochaines années, avec l’objectif assumé d’y installer une présence humaine durable. Pékin, de son côté, avance méthodiquement. Après avoir réussi plusieurs missions robotiques, la Chine envisage une base scientifique lunaire vers la fin de la décennie. La compétition n’est plus seulement scientifique: elle est technologique, économique et stratégique. Les ressources lunaires, notamment l’hélium-3, potentiel carburant de la fusion nucléaire, ou la glace d’eau nécessaire à la production de carburant spatial, attisent déjà les convoitises. La Lune pourrait devenir une véritable plateforme industrielle et logistique pour l’exploration du système solaire.

L’économie du futur

Face à cette nouvelle ruée vers l’espace, l’Europe donne parfois l’impression d’arriver en retard. L’Agence spatiale européenne demeure l’une des institutions scientifiques les plus performantes du monde. Les lanceurs Ariane ont longtemps été un symbole de souveraineté technologique. Pourtant, dans la nouvelle course lunaire, l’Europe se retrouve souvent en position de partenaire secondaire. Elle fournit des modules ou des technologies, mais laisse l’initiative stratégique aux autres.

Cette situation n’est pas seulement un problème scientifique ou budgétaire. Elle touche à la question fondamentale de la souveraineté. Dans un monde redevenu brutalement multipolaire, les nations qui maîtrisent les infrastructures spatiales contrôleront une partie des équilibres économiques et militaires. Les satellites régissent déjà nos communications, nos systèmes de navigation et nos capacités d’observation. Demain, les ressources extraterrestres pourraient jouer un rôle analogue à celui qu’ont tenu le pétrole ou les routes maritimes aux siècles passés.

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La Lune, dans cette perspective, est un point d’appui stratégique. Sa gravité faible en fait un lieu idéal pour assembler des vaisseaux interplanétaires ou lancer des missions vers Mars. Les ressources locales pourraient permettre de produire du carburant spatial à moindre coût. Autrement dit, celui qui s’installe durablement sur la Lune contrôle une étape essentielle de l’économie spatiale future.

Or l’Europe ne peut pas se permettre d’être absente de cette nouvelle géographie du pouvoir. Notre continent a déjà payé cher sa dépendance énergétique ou industrielle. Se contenter d’être un sous-traitant dans l’espace reviendrait à reproduire les mêmes erreurs à l’échelle cosmique.

Sois pas timide !

Il faut donc penser la présence européenne sur la Lune comme un projet politique autant que scientifique. L’histoire montre que les grandes entreprises technologiques naissent rarement d’une simple logique de marché. Elles sont presque toujours le produit d’une volonté stratégique. Les États-Unis ont envoyé des hommes sur la Lune en 1969 pour des raisons de prestige et de puissance. Aujourd’hui encore, les programmes spatiaux américains et chinois répondent d’abord à des considérations géopolitiques.

L’Europe, elle, souffre d’une forme de timidité stratégique. Elle excelle dans les coopérations scientifiques, mais hésite lorsqu’il s’agit d’assumer un projet de puissance. Pourtant, elle dispose d’atouts considérables : une base industrielle solide, des ingénieurs de premier plan et une tradition spatiale déjà ancienne. Ariane, Galileo ou Copernicus ont montré que le continent était capable de projets ambitieux lorsqu’il se donnait les moyens politiques de les mener.

La question lunaire pourrait devenir l’un de ces grands projets mobilisateurs. Non pas pour céder à un romantisme spatial, mais pour affirmer une indépendance technologique et stratégique. Une base européenne sur la Lune, même modeste, constituerait un symbole puissant, celui d’un continent capable de se projeter dans l’avenir.

Certains objecteront que les priorités devraient être ailleurs : l’économie, la défense ou la transition énergétique. Mais l’histoire des grandes puissances montre que l’investissement spatial est précisément un moteur pour ces secteurs. Les technologies développées pour l’exploration se diffusent ensuite dans l’industrie civile. L’espace est un formidable accélérateur d’innovation.

Surtout, il offre un horizon politique. Dans une Europe souvent accusée de manquer de vision, un programme lunaire pourrait jouer le rôle qu’ont joué autrefois les grands projets industriels : créer un récit collectif. À condition, bien sûr, de sortir de la logique purement administrative qui caractérise trop souvent les politiques européennes.

La colonisation de la Lune ne doit donc pas être pensée comme une fantaisie futuriste. Elle est déjà en train de devenir une réalité géopolitique. Si l’Europe veut conserver un rôle dans le monde qui vient, elle devra accepter cette évidence : la souveraineté ne se joue plus seulement sur Terre, mais aussi dans l’espace.

«Ce qui rassemble la droite est plus important que ce qui la divise»

Marion Maréchal © Hannah Assouline

La petite-fille de Jean-Marie Le Pen revient sur le devant de la scène avec la sortie d’un livre très personnel, et propose, avec son mouvement Identité-Libertés, de servir de cheville ouvrière pour une union des droites en 2027. Malgré leurs profonds clivages, une alliance est possible sur le contrôle de l’immigration et la sécurité.


Causeur. Le 14 février à Lyon, le militant identitaire Quentin Deranque est mort lynché par un groupe très vraisemblablement composé d’antifas. Quel regard portez-vous sur cette terrible affaire ?

Marion Maréchal. Je suis presque étonnée qu’il n’y ait pas eu un drame comme celui-là plus tôt. Je connais bien Lyon pour y avoir créé en 2018 mon école, l’Issep, et je peux vous dire que lesdits « antifas » y sèment la terreur. La violence est intrinsèque à leur doctrine révolutionnaire. Il suffit d’aller sur les réseaux sociaux pour voir les compilations des tabassages qu’ils réalisent et dont ils se glorifient en reprenant le fameux slogan : « Un bon fasciste est un fasciste mort. »

Après ce drame, ni le RN ni Reconquête et encore moins LR n’ont appelé à manifester. De sorte que, à la marche de Lyon, il y avait des braves gens mais aussi pas mal d’activistes que l’on peut raisonnablement qualifier de fachos dont, en première ligne, Yvan Benedetti. N’est-il pas dommage d’avoir laissé la vraie extrême droite défendre la mémoire de Quentin Deranque ?

J’ai personnellement participé, avec d’autres élus de mon mouvement mais aussi plusieurs élus du RN et du camp national, au rassemblement pour Quentin organisé à Paris au lendemain de l’annonce de sa mort et qui a rassemblé un millier de personnes. S’agissant de l’hommage de Lyon, la famille avait fait savoir qu’elle souhaitait qu’il n’ait pas de connotation politique. Vous avez raison de souligner qu’il y avait ce jour-là essentiellement des braves gens et je ne voudrais pas que tel ou tel triste personnage, ou telle attitude condamnable, fasse oublier les 3498 autres participants. Je note que de nombreux médias se sont focalisés sur quelques énergumènes mais ont nettement moins parlé de l’agression d’un rabbin à Lyon, le même jour, par un homme ayant effectué un salut nazi en hurlant Free Palestine !

À part ceux qui ont pris part directement au meurtre de Quentin, qui d’autre en porte la responsabilité ?

Un système politique qui implique des partis de gauche, lesquels ont des accointances revendiquées avec la mouvance antifa, un système médiatique avec des médias de gauche radicale comme Blast, Street Press et Radio Nova, qui sont financés par l’argent public via les aides à la presse, un système judiciaire de laxisme vis-à-vis des violences d’extrême gauche et un système universitaire avec des directeurs d’établissement qui ont laissé leurs écoles devenir des ZAD propalestiniennes.

Venons-en à votre camp. Les élections présidentielles auront lieu dans un peu plus d’un an. Or les différentes forces de la droite sont divisées sur bon nombre de sujets comme l’UE, les retraites, la fiscalité, l’OTAN ou la Russie. N’est-ce pas de mauvais augure ?

Pas du tout ! Nous sommes alignés sur trois axes principaux : reprendre le contrôle sur l’immigration, restaurer la sécurité et baisser les dépenses publiques et les charges sur le travail. Sur cette base, on voit depuis quelques mois se dessiner l’ébauche de l’équipe qui ira affronter les élections de 2027 pour notre camp. Comme force motrice, on a le RN, allié à l’UDR d’Éric Ciotti, à mon parti, Identité Libertés. Jordan Bardella m’a fait l’amitié d’assister à la soirée de lancement de mon livre*, ainsi que Nicolas Dupont-Aignan d’ailleurs. Leur présence, mais aussi celle d’un certain nombre d’acteurs du combat culturel, associatif ou militant, conforte l’une des missions à laquelle je m’attelle, qui est d’être un trait d’union entre les différentes familles de la droite, jusqu’à LR et au centre droit.

Arriverez-vous à les mettre d’accord sur les sujets hautement clivants qui vous opposent ?

Il est vrai que des sensibilités différentes coexistent dans le camp national. Certains sont plus libéraux en économie, d’autres plus étatistes. Certains plus progressistes, d’autres plus conservateurs. Certains plus catho-identitaires, d’autres plus athées-républicains. Nous aurons certes à mener des débats qui s’annoncent animés sur certains sujets, par exemple la taxation des grandes fortunes ou la refonte de telle ou telle aide sociale. Mais nous partageons la même volonté de gagner et de diriger la France.

Vous ne parlez pas de la réforme de retraite. Vous pensez qu’on peut faire l’économie de ce débat ?

Non, et c’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai fondé mon propre mouvement, pour faire valoir ma vision et mes propositions qui sur ce point-là, par exemple, divergent du RN. Dans mon livre, je parle de François Mitterrand, qui est parvenu à gouverner avec des gens aussi différents que les radicaux et des communistes. Je ne vois pas pourquoi nous n’y arriverions pas.

Peut-être parce que la droite a moins l’habitude de fraterniser…

En Italie, vous avez le contre-exemple de Giorgia Meloni, dont je peux vous parler parce qu’elle n’est pas seulement mon alliée au Parlement européen, mais aussi une amie de longue date. Or elle a montré qu’on pouvait fédérer des forces de droite en apparence irréconciliables.

Giorgia Meloni à la Chambre des députés, Rome, 17 décembre 2025, exemple d’une droite italienne parvenue à se rassembler au pouvoir. Francesco Fotia/AGF/SIPA

Vous appelez toute la droite à s’unir pour faire gagner le camp national. Mais si ce camp est écarté du pouvoir depuis des décennies, n’est-ce pas en partie à cause de votre grand-père qui, avec ses outrances, a permis à toute la classe politique d’enterrer la question migratoire ?

Permettez-moi d’abord de vous dire que si on l’avait davantage écouté Jean-Marie Le Pen sur les questions migratoires, nous n’en sérions pas là. Et nos compatriotes juifs notamment n’auraient pas eu à subir l’insupportable vague d’antisémitisme à carburant islamiste que nous connaissons car ceux ceux qui ont attaqué l’école juive de Toulouse ou l’Hyper Cacher, tué Mireille Knoll ou Ilan Halimi ne se seraient probablement pas retrouvés sur le territoire français. La vérité est que la « diabolisation » de Jean-Marie Le Pen et du Front national a commencé précisément sur la question de l’immigration, et cela donc bien avant ses déclarations malheureuses sur lesquelles j’ai eu l’occasion d’exprimer mes désaccords avec mon grand-père lorsqu’il était encore en vie et en capacité de se défendre, j’y reviens d’ailleurs dans mon livre. Mais je n’oublie pas non plus que Jean-Marie Le Pen a participé à l’expédition du canal de Suez, qu’il était du côté d’Israël dans la guerre des 6 jours ou encore qu’interrogé par le journal Haaretz sur le conflit israélo-palestinien, durant l’entre-deux tours de 2002, il répondit à propos de la politique menée par Ariel Sharon : « C’est très facile d’être critique quand on est assis dans son fauteuil. Je comprends très bien que l’Etat d’Israël cherche à défendre ses citoyens. » C’est pourquoi je ne crois pas non plus aux équivalences qu’on voit souvent aujourd’hui, dans la facilité et la médiocrité du discours médiatique, avec une gauche – LFI en tête – qui nie le droit même d’Israël à exister, marche aux côtés des islamistes et applaudit aux crimes du Hamas.

Revenons au temps présent, et à la prochaine présidentielle. En raison de l’agenda judiciaire de Marine Le Pen, l’hypothèse d’une candidature de Jordan Bardella est sur la table. Le président du RN n’est-il pas trop inexpérimenté ? Vous-même, dans votre livre, en évoquant votre passé de plus jeune députée de France, vous estimez qu’il faut de l’expérience et une certaine maturité pour prétendre aux plus hautes fonctions…

Je n’entends donner de leçons à personne, et comme vous le rappelez, cette réflexion m’est avant tout destinée. Oui, le jeunisme n’est pas une valeur en soi, et nous en avons eu un exemple avec Emmanuel Macron. Mais lui s’est enfermé dans une pratique erratique et solitaire du pouvoir. Si malheureusement Marine était empêchée, je crois qu’au contraire de Macron, Jordan Bardella a la volonté de construire autour de lui une équipe, de rassembler des profils expérimentés et complémentaires.

Quel rôle Reconquête doit-il jouer dans cette équipe selon vous ?

Tout dépend de ses dirigeants. Pour le moment, ils font cavalier seul dans une posture vindicative, ce qui ne permet pas un rapprochement. Mais peut-être qu’un jour un dialogue sera possible avec eux. En tout cas, personnellement, je ne m’y opposerai pas.

Pourtant vous-même avez eu du mal à travailler avec eux au point de quitter le parti après l’élection européenne.

J’y reviens dans mon livre, car je sais que les interrogations que vous soulevez sont partagées par d’autres. Je rappelle qu’en 2022, j’ai apporté mon soutien à Éric Zemmour à un moment où il commençait à baisser dans les sondages. J’ai voulu l’appuyer, car ses idées étaient pour l’essentiel proches de celles que j’ai toujours défendues, y compris au sein du FN, avant de quitter la politique électorale en 2017. Je ne pensais pas alors qu’il allait gagner la présidentielle, mais je voyais en lui une voix qui pouvait construire un nouveau parti de droite, identitaire, libéral et conservateur, à même de supplanter des LR moribonds et in fine de pouvoir travailler avec le RN.

Et que s’est-il passé ?

Après la présidentielle, je me suis progressivement rendu compte qu’Éric Zemmour et Sarah Knafo avaient l’intention d’attaquer prioritairement Marine Le Pen. Or, même si j’ai des divergences avec le RN, je ne me lève pas le matin en me disant que mon but dans la vie, c’est de prendre ma revanche sur mes anciens camarades ! Lors des européennes de 2024, Éric et Sarah ont confirmé leur stratégie consistant à taper sur le RN, et donc sur la tête de liste du parti, Jordan Bardella, matin, midi et soir. C’était une divergence profonde. Et lorsque Emmanuel Macron a convoqué des législatives anticipées, Éric n’a pas manifesté davantage la volonté de s’allier avec le RN dans cette nouvelle élection, qui nécessitait pourtant de se raccrocher à l’un des blocs. J’ai donc pris l’initiative de prendre contact avec Marine Le Pen pour négocier avec elle un accord pour Reconquête.

Dans le dos de Zemmour ?

Non. Je l’ai annoncé publiquement devant lui et donc de fait, il était au courant. De son côté, Marine Le Pen a déclaré sur RTL qu’elle était intéressée par ma démarche. Malheureusement, quelques jours plus tard, les membres du bureau politique du RN ont fermé la porte, expliquant qu’on ne pouvait pas travailler avec Éric Zemmour, qui faisait sans cesse d’eux leur adversaire principal et divisait donc le camp national.

Vous étiez pourtant obligée de soutenir Reconquête aux législatives…

Non, car je savais bien que l’on envoyait au casse-pipe nos candidats, et que l’on ferait un score dérisoire qui délégitimerait nos idées et notre ligne. Et d’ailleurs le parti a fini à 0,74 %. Tous les autres eurodéputés Reconquête, sauf Sarah Knafo, m’ont soutenue.. À la suite, sur BFMTV, Éric Zemmour nous a exclus du parti.

Après avoir vécu ces moments si conflictuels avec lui, comment pouvez-vous espérer être « un trait d’union » avec Reconquête ? 

Vu l’état de notre pays, je veux que le camp national l’emporte le plus vite possible. Donc, je préfère chercher le moyen de rassembler tout le monde, même si ça implique de faire des concessions et même si c’est avec des gens avec lesquels on a pu avoir des différends.

Et avec Sarah Knafo, le dialogue est-il encore possible ?

J’observe la manière dont elle mène sa campagne parisienne, où tout indique un changement de stratégie qui l’éloigne beaucoup de ce qu’était Reconquête. Elle pourrait se désister pour Rachida Dati, ministre de Macron. Ce n’est pas le type de rassemblement que j’envisage pour ma part.

Que pensez-vous de la démarche de Bruno Retailleau, qui vient de se déclarer candidat pour 2027 ?

Je ne comprends pas où ça va le mener. Et par pitié, j’espère que cette candidature n’a pas vocation à aboutir à un ralliement à Édouard Philippe ! Cela dit, quoi qu’il se passe, je continue de penser que nous pourrons travailler avec la frange retailliste des LR lors des législatives. Je ferai tout pour contribuer à cela.

Et vous, en fin de compte, vous arrive-t-il de songer à la présidentielle ?

Mon livre n’est pas un livre de candidature. C’est un texte qui affirme une vision pour la France, éclairée par mon parcours, et qui porte un message plus personnel : je suis revenue en politique pour faire gagner nos idées et je ne renoncerai pas avant d’y être parvenue.

Si tu te sens Le Pen

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Mojtaba, le nouvel imam caché

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Une femme tient des affiches de Mojtaba Khamenei, à droite, successeur de son défunt père Ali Khamenei, à gauche, au poste de guide suprême, lors d’un rassemblement de soutien en sa faveur à Tehran, en Iran, le lundi 9 mars 2026 © Vahid Salemi/AP/SIPA

Mojtaba Khamenei, nouveau guide suprême à Téhéran, ne s’est toujours pas exprimé. On se demande même s’il est en état de le faire. Et, s’il est vivant, pour combien de temps encore ? Pour le régime, le fait qu’il reste planqué n’est en réalité pas un problème.


J’avais la semaine dernière écrit une chronique sur le remplacement de Ali Khamenei par son fils Mojtaba. La décision a dû susciter certaines réserves car ce n’est que le dimanche 8 mars qu’il a été confirmé que l’Assemblée des 88 experts après avoir procédé à «un examen exhaustif» avait décidé de nommer Mojtaba guide suprême. Les pressions des pasdarans ont dû convaincre les indécis.

Pas un modéré

L’homme est religieusement incompétent, financièrement corrompu et il n’a jusque-là agi que dans l’ombre au point que les archives ne fournissent aucun discours de lui. Il a probablement été le responsable majeur du massacre des manifestants iraniens au mois de janvier. Si on ajoute à cela que la théocratie iranienne actuelle se targue de donner le pouvoir au savant le plus méritant et non pas au fils de son père, on admettra qu’il coche toutes les cases d’une caricature de guide suprême. Il est strictement infréquentable même par ceux qui ont des vues très permissives sur la moralité des dirigeants. Le président Trump a déjà fait savoir que Mojtaba n’était pas son candidat.

En ce qui me concerne, et sans chercher à être cynique, je suis plutôt heureux de cette nomination. Rien n’aurait été pire que le choix d’un soi-disant modéré, qui donnerait de ce régime abominable une image consolante.

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Pour certaines chancelleries, si cet homme avait parlé un excellent anglais, si son collier de barbe était soigneusement taillé et sa culture occidentale impeccable, on aurait pu discuter avec lui. Nostalgie du temps d’Obama et de Accord de Vienne sur le nucléaire de 2015, cet accord d’une robustesse soi-disant à toute épreuve, qui avait oublié d’inclure les missiles et que le régime iranien avait continuellement, mais subtilement, violé en enrichissant en secret son uranium à des niveaux sans justification civile dans des réseaux de centrifugeuses avancées enfouies sous la montagne.

Mais le président Trump, lui, rêvait probablement d’un interlocuteur avec lequel il aurait pu réitérer le coup de Caracas, sans avoir besoin de détruire les bases du régime et notamment la structure tentaculaire des Gardiens de la Révolution.

Jusqu’au bout

Pour le peuple iranien ce serait un abandon. Pour le terrorisme islamiste ce serait une victoire. Pour Israël ce serait la poursuite du danger existentiel. Pour le monde libre ce serait une honte. La nomination de Mojtaba a une signification limpide: le régime ira jusqu’au bout. Car, au-delà d’une simple kleptocratie, ce régime a une dimension religieuse dont nos esprits cartésiens peinent à mesurer l’ampleur.

Quarante-sept ans de pouvoir, cela signifie deux générations entièrement formatées à la haine de l’Occident mais aussi à un enseignement religieux très particulier. Il importe peu que l’immense majorité de la population, 85% disent les experts, soit hostile à cet endoctrinement. Il suffit qu’un nombre limité d’individus en fassent leur règle de vie avec les avantages matériels qui vont avec et le régime peut tenir sous son joug le reste du pays. Cela explique les «foules» fêtant la nomination de Mojtaba Khamenei. 

Celui-ci ne s’est pas exprimé. On se demande même s’il est en état de le faire. Peut-être a-t-il été blessé dans le bombardement du complexe résidentiel qui, outre son père, a tué une grande partie de sa famille. 

Il importe peu. Le chiisme iranien est extraordinairement bien adapté à l’absence physique du dirigeant suprême. Pendant 67 ans, dit la doctrine, le douzième imam, qui était un enfant quand son père fut assassiné, dirigea ses fidèles sans se manifester comme tel, par l’intermédiaire d’un messager privilégié qui transmettait ses réponses aux questions de ses disciples et recevait l’impôt religieux. C’était la «petite occultation». Un jour, un dernier message fut envoyé, annonçant que l’imam entrait dans sa «grande occultation» et qu’il n’aurait pas de successeur jusqu’à son retour à la fin des temps. Il reviendrait alors sur Terre pour rétablir la justice à une époque où l’iniquité aurait dépassé toutes les limites. 

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Le guide suprême, suivant l’interprétation khomeiniste, est le représentant du douzième imam. Le fait qu’il doive lui-même vivre caché dans une période de guerre contre le grand et le petit Satan ne peut que renforcer les croyants dans leur vision eschatologique.

Bien sûr, il n’est pas indispensable d’être un fanatique religieux pour être un assassin de masse. Hitler, Staline, Mao, Pol Pot et consorts le démontrent. Bien sûr aussi, l’appât du lucre est un composant essentiel dans les conduites humaines, y compris dans celles qui prétendent être déterminées par la foi, et un promoteur immobilier installé en Floride comprend cela parfaitement bien. 

Mais l’élément religieux explique certains comportements apparemment irrationnels et peut conduire à un jusqu’au boutisme implacable. Les bonnes âmes qui ne relèvent de la guerre actuelle contre l’Iran que son caractère illégal au regard du droit international et qui prônent un retour à la table diplomatique sont au mieux des naïfs. Il y a quarante-sept ans que l’Iran est en guerre contre nous et cette guerre est la raison d’être du régime. Quant à ceux qui évoquent le risque d’un embrasement généralisé après la défaite des mollahs, ils insultent la grande majorité du peuple iranien. Gérard Araud, notre si brillant diplomate, qui à la télévision soutenait doctement cette thèse, a été renvoyé dans les cordes par une jeune Iranienne sans diplôme universitaire ni titre de prestige mais dont la vie démontrait qu’elle sait ce que signifie le mot de liberté…

Municipales 2026: l’élection qui pourrait révéler la France réelle

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Panneaux électoraux pour les elections municipales de mars 2026 à Bourgoin Jallieu, Isère © Mourad Allili/SIPA

Les Français se rendent aux urnes dimanche alors que la campagne électorale a été médiatiquement occultée par la guerre en Iran et s’est tenue dans un climat de tension politique extrême, observe le sociologue Charles Rojzman.


Plus de 35 000 communes sont appelées à renouveler leurs conseils municipaux et à choisir leurs maires, avec un premier tour prévu le 15 mars et un second tour le 22 mars. Traditionnellement considérées comme les élections les plus proches des préoccupations concrètes des citoyens — gestion des villes, sécurité locale, urbanisme, fiscalité municipale — les élections municipales prennent cette fois une dimension nationale particulière. Dans un climat de fortes tensions politiques, de recomposition des alliances partisanes et à un peu plus d’un an de l’élection présidentielle de 2027, ces municipales pourraient servir de laboratoire politique et de baromètre de l’état réel du pays. Derrière les débats locaux se dessine une interrogation plus profonde : que reste-t-il aujourd’hui de la cohésion française, et quelle direction prendra la nation dans les années à venir ?

Les guerres lointaines et la guerre intérieure : notes sur une France qui doute d’elle-même

Pendant que les écrans s’emplissent des images de la guerre — l’Iran, Gaza, le Liban, ces noms qui reviennent chaque soir comme les stations tragiques d’un monde où l’histoire n’a jamais cessé de se faire dans le fracas — la France regarde, commente, s’inquiète, comme il est naturel de le faire lorsqu’un conflit menace l’équilibre fragile de régions entières et rappelle que la violence demeure l’une des lois secrètes de l’histoire humaine.

Il n’y a rien d’illégitime dans cette attention portée aux guerres lointaines. Les peuples qui cessent de regarder le monde deviennent aveugles à leur propre destin. Mais il est frappant de constater qu’au moment même où l’on analyse avec minutie les convulsions du Moyen-Orient, une autre inquiétude, plus diffuse, traverse silencieusement la société française — une inquiétude qui ne prend pas la forme d’un conflit déclaré, mais celle d’un malaise persistant, presque souterrain.

Car pendant que l’on parle de ces guerres extérieures, les élections municipales approchent en France. Elles devraient être l’occasion d’un examen lucide de l’état du pays : de ses villes, de son ordre social, de la confiance — ou de la défiance — qui lie encore les citoyens à leurs institutions.

Expérimentations locales, destin national…

Mais il serait naïf de croire qu’il s’agira simplement d’élections locales réduites aux questions techniques qui occupaient autrefois les conseils municipaux : budgets, urbanisme, aménagement des rues ou embellissement des places. Cette époque est révolue. Les municipales sont désormais devenues l’un des premiers actes du grand théâtre politique national. Elles servent de terrain d’expérimentation aux alliances futures, de répétition générale aux affrontements qui mèneront à l’élection présidentielle.

Chaque ville devient ainsi un fragment du paysage politique français, un microcosme où se rejouent les grandes tensions du pays : la question de l’autorité, celle de l’identité culturelle, celle de l’ordre social, celle enfin du rapport entre un peuple inquiet et des élites souvent tentées de gouverner sans lui.

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La France ressemble parfois à ces vieilles maisons dont la façade demeure intacte alors que les structures intérieures se fragilisent lentement. Les signes d’un désordre diffus apparaissent ici ou là : violences sporadiques, économies parallèles, tensions sociales qui ne trouvent plus d’espace symbolique pour être nommées et débattues. Rien qui ressemble à une guerre civile au sens classique du terme, mais plutôt une série de fissures qui dessinent l’image d’un pays inquiet de lui-même.

Ce qui frappe surtout, c’est la difficulté à parler de ces transformations sans être immédiatement renvoyé à une disqualification morale.

Dans la France contemporaine, certains mots semblent interdits. La nation, la continuité historique, la transmission culturelle — toutes ces réalités qui constituaient autrefois le socle implicite de la vie collective sont désormais entourées d’un soupçon.

On le voit à travers certains épisodes récents, qui ont traversé l’espace médiatique comme des éclairs révélateurs. Ainsi ce jeune homme — Quentin — dont le nom a soudain circulé sur les réseaux et dans les commentaires indignés, accusé d’être un néo-nazi, voué à une sorte de lynchage symbolique qui précède désormais toute enquête véritable. Or ceux qui se sont donné la peine de regarder au-delà des slogans ont découvert un tout autre portrait : celui d’un catholique fervent, attaché à une certaine idée de la France, de sa mémoire et de ses traditions — bref l’un de ces jeunes hommes qui, qu’on partage ou non leurs convictions, cherchent moins à renverser leur pays qu’à préserver ce qu’ils croient être son âme. Il y a dans cet épisode quelque chose de révélateur du climat moral de notre époque.

La France n’a jamais été une nation unanimiste. Elle s’est construite dans le conflit des idées, dans les querelles intellectuelles parfois violentes qui font la vitalité d’une civilisation. Mais ce qui apparaît aujourd’hui est d’une autre nature : une tendance croissante à transformer le désaccord en excommunication. Ainsi se met en place une étrange inversion. La fidélité à l’histoire nationale devient suspecte.

La volonté de préserver une continuité culturelle est assimilée à une menace. Et ceux qui expriment ces préoccupations se voient aussitôt assignés à une catégorie infamante qui dispense de discuter leurs arguments.

Crise climatique

Pendant ce temps, la transformation démographique et culturelle du pays se poursuit, portée à la fois par les logiques de la mondialisation, par l’affirmation de certaines identités religieuses ou communautaires, et par une idéologie qui considère souvent la mémoire nationale comme un vestige embarrassant.

Ce mélange de certitude militante et de culpabilité historique produit un climat singulier : celui d’une société qui semble hésiter entre la fidélité à ce qu’elle fut et le désir furieux de se réinventer entièrement.

Il existe pourtant un autre facteur, plus matériel, plus concret, qui pourrait bientôt fissurer cette torpeur morale : la question de l’énergie. Dans une Europe fragilisée par les tensions géopolitiques et par ses propres choix stratégiques, la hausse durable du coût de l’énergie pourrait réveiller des colères que l’on croyait endormies. On se souvient de ce mouvement étrange et profondément révélateur qui surgit il y a quelques années sur les ronds-points : ceux que l’on appela les gilets jaunes.

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Ce mouvement, souvent caricaturé, exprimait moins une idéologie qu’un sentiment d’abandon. Des Français ordinaires — habitants des petites villes, des périphéries, des campagnes — découvraient soudain que leur mode de vie devenait économiquement impossible, et que leur voix comptait peu dans les décisions prises au sommet de l’État.

Si la crise énergétique devait s’aggraver, il n’est pas impossible que cette France périphérique, silencieuse depuis quelques années, retrouve le chemin de la contestation. Les gilets jaunes pourraient alors apparaître rétrospectivement non comme une anomalie passagère, mais comme le premier signe d’une fracture plus profonde entre le pays réel et les structures politiques qui prétendent le représenter.

Ainsi les municipales qui approchent ne seront peut-être pas seulement une consultation locale. Elles pourraient devenir l’un des premiers révélateurs de la recomposition politique qui travaille silencieusement la France.

Car une nation n’est pas seulement un territoire ni un ensemble d’institutions. Elle est une mémoire partagée, une langue, une manière d’habiter le temps et de transmettre le monde aux générations suivantes.

Lorsque cette mémoire devient suspecte, lorsque cette continuité est présentée comme une faute, lorsque l’inquiétude sociale gronde sous la surface, la question surgit inévitablement — non pas dans les discours officiels, mais dans les consciences : un peuple peut-il demeurer lui-même lorsqu’il apprend à se méfier de ce qu’il est, et lorsqu’il découvre que vivre comme il a toujours vécu devient peu à peu impossible ?

La société malade

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🎙️ Podcast: Iran-États-Unis, une nouvelle guerre de cent ans?

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Après une frappe, la fumée monte derrière la tour Azadi à Téhéran, en Iran, le 3 mars 2026. Davoud Ghahrdar/AP/SIPA

Avec Gil Mihaely et Jeremy Stubbs.


Le président des Etats-Unis et ses ministres ont défini une série d’objectifs – pas toujours les mêmes – dont la réalisation permettrait de mettre fin au conflit actuel avec l’Iran. Pour Gil Mihaely, il ne s’agit pas nécessairement d’une pensée stratégique incohérente ou confuse dans la mesure où l’affrontement qui a lieu en ce moment n’est qu’un épisode dans une lutte qui dure depuis 1980 et qui n’est pas encore finie. Le vrai objectif de l’opération actuelle n’est pas d’infliger une défaite écrasante à l’Iran, mais de hâter la fin du régime des mollahs, régime qui est déjà condamné à mort mais qui peut mettre du temps à disparaître.

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Si les Etats avoisinants et les monarchies pétrolières du Golfe ont été les cibles des missiles iraniens, ils en voudront au régime khamenéiste, mais il y aura probablement aussi dans ces pays des éléments qui en tiendront rigueur à Israël et aux Etats-Unis. En Europe comme en Amérique, les politiques, les chefs d’état major et les services de renseignement ont compris la vraie nature du conflit américano-iranien, qui s’étend dans le temps mais tend vers une conclusion. Pourtant, ils ont du mal à l’expliquer aux populations qui s’alarment de ce qui semble être le début d’une nouvelle forever war ou guerre éternelle, comme celles d’Afghanistan ou du Vietnam.

Cette confusion intellectuelle qui rejette le débat

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Sarah Knafo et Rachida Dati, candidates de droite à la mairie de Paris © Hannah Assouline / Sipa

Dans nos grandes villes en campagne électorale municipale comme dans la diplomatie mondiale, les grands débats qui seraient nécessaires se sont transformés ces derniers jours en grande foire aux anathèmes. Parler ? Non merci, on préfère s’excommunier les uns les autres. Chronique.


Qui ose débattre ? La caricature, l’injure, l’excommunication ont, partout, éteint les utiles controverses, au profit de l’entre-soi et de l’auto-congratulation. A Paris, Rachida Dati (LR) a refusé d’affronter ses concurrents à la veille du premier tour des municipales, ce dimanche. Elle traite Sarah Knafo (Reconquête) en indésirable, au risque d’empêcher une victoire de la droite unie le 22 mars si la talentueuse candidate « révolutionnaire » (voir vidéo CNews ci-dessous) dépasse les 10%, ce qui paraît probable.


Même le RN qualifie le mouvement d’Éric Zemmour de « nauséabond » (Laurent Jacobelli1), en s’appropriant le cliché des cloueurs de bec. La chasse aux «fascistes», ouverte par une extrême gauche plus stalinienne que jamais, est aussi l’alibi d’une macronie subclaquante. N’entendant pas rendre des comptes de ses échecs, le parti présidentiel préfère dénoncer, derrière Emmanuel Macron, « l’internationale réactionnaire » et une « extrême droite » liquide et indéfinissable.

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Pour leur part, les antisionistes pavloviens, symbolisés par l’outrance lyrique de Dominique de Villepin, refusent d’entendre les arguments existentiels d’Israël pour briser les reins du nazislamisme iranien, qui veut éliminer les Juifs de la région. Les anti-Trump, eux, persistent à ne voir dans leur paria qu’un illuminé clownesque qui se croit choisi par Dieu pour accomplir sa mission prophétique de lutte contre le Mal. Dans cette confusion intellectuelle, personne n’écoute personne. Certains en viennent à souhaiter la victoire des mollahs et à pleurer la mort de l’ayatollah Ali Khamenei, sanctifié par des naïfs pour avoir interdit naguère la production, le stockage et l’utilisation de l’arme nucléaire. Reste pourtant les 440 kilos d’uranium enrichi, dissimulés par le dictateur bonasse : ils permettraient de produire une dizaine de bombes nucléaires. Bombes « haram », mais pas trop…

Jamais la pensée dominante n’a été aussi stérile qu’en cette période historique où toutes les idéologies, ces prêts-à-penser, s’effondrent en même temps. Dans Où allons-nous ?, Georges Bernanos note : « Nous sommes menacés de voir un jour – pas pour longtemps, hélas ! – des démocraties sans démocrates, des régimes libérés sans hommes libres ». C’est cette vacuité manichéenne que connait la démocratie française, qui craint plus que tout l’expression de son peuple oublié.

Le discours officiel s’est laissé envahir par les prêcheurs, leurs inquisitions, leurs lynchages. Force est de constater l’incapacité à analyser en profondeur la possible mise en échec du totalitarisme coranique dont s’accommode le chef de l’Etat, obnubilé par Poutine. C’est pourtant un Nuremberg de l’islamisme qui devrait être promis aux mollahs et aux Gardiens de la révolution, récusés par une majorité d’Iraniens qui ne craignent pas d’applaudir Trump et Netanyahou pour leur guerre de libération.

Plus généralement, il devient impératif, pour les élites en pilotage automatique, de se tourner enfin vers les Français ordinaires, dont les jugements ne sont pas tous corsetés par les dogmes et leurs interdits. Les municipales, dimanche, seront une première occasion pour tenter de secouer un système sclérosé, à encéphalogramme plat.

Où allons-nous ?

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La révolution des oubliés

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  1. Laurent Jacobelli, qui m’a appelé jeudi après-midi, dément avouir employé ce terme pour qualifier Reconquête. Il parlait de son allié au Parlement européen l’Afd. ↩︎

Pourquoi les Occidentaux sont psychologiquement désarmés pour défendre leur civilisation

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Paris se prépare à diffuser en mondiovision la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques, Paris, 23 juillet 2024 © Michel Setboun/SIPA

En imaginant que ses principes et ses valeurs sont universels, l’Occident s’empêche de comprendre sa propre singularité. Son identité culturelle lui échappe, de même que l’urgence de la protéger


Quand on pense que l’histoire a un sens et que celui-ci consiste en l’extension mondiale de la démocratie libérale, des droits de l’homme et de la reconnaissance de l’égalité foncière des individus, on ne comprend pas pourquoi le monde entier ne s’est pas dressé, aux côtés de l’Ukraine et de l’Occident, contre l’agressive et autoritaire Russie. On ne comprend pas non plus pourquoi l’Afrique se détourne de la France au profit de la Chine, de la Russie et de la Turquie. Ni pourquoi le riche Japon demeure si « patriarcal ». Ni pourquoi une partie de l’électorat euro-américain est séduit par des programmes politiques moins versés dans le cosmopolitisme que dans l’identité nationale.

Tout cela laisse perplexe, non seulement nos « élites mondialisées », mais aussi nombre de braves gens, qui ne s’expliquent pas comment on peut préférer le « cloisonnement identitaire » à « l’ouverture », la tradition à l’émancipation, l’autorité à la liberté et la hiérarchie à l’égalité.

Les Occidentaux confondent la règle et l’exception

Ce qu’ils ne comprennent pas, c’est d’abord la nature même de leur incompréhension : ils se trompent sur ce qui est à élucider – sur la place du point d’interrogation, en quelque sorte. Ils pensent que le phénomène à expliquer est « la crispation identitaire », alors que c’est au contraire l’optimisme universaliste et la philanthropie humaniste qui réclament explication. En effet, dans le fonctionnement d’un système quelconque, c’est toujours l’exception qui requiert éclaircissement. Or la mentalité qui soutient le cosmopolitisme, l’égalité universelle et la liberté individuelle est, dans l’histoire et la géographie humaine, l’exception.

Ailleurs qu’en Occident, même dans les pays urbanisés, industrialisés et tertiarisés ayant fait leur transition démographique, les affirmations suivantes sont banales : chaque pays a son identité et ses intérêts (qu’il revient aux dirigeants de défendre), avec son territoire (donc des frontières à protéger) et une société dont les rôles sont fondés dans des traditions. On ne s’imagine pas que les inégalités résultent de discriminations arbitraires, que l’Etat doive se mettre au service de l’individu-roi, que l’Ecole serve à « réduire les inégalités » ou encore que l’on puisse changer de sexe. Ce que doit expliquer un anthropologue avisé, c’est la promotion, dans les sociétés occidentales, de l’individualisme, de l’égalitarisme et du cosmopolitisme.

L’attention occidentale portée à l’individu et à l’égalité n’est pas nouvelle

Ce ne sont pas là les principes idéologiques d’une petite élite par opposition à la sagesse populaire (même s’il y a du vrai dans cette distinction), ni d’un phénomène récent par opposition à « l’avant Mai 68 » (même si ce découpage n’est pas sans valeur). Nous avons affaire à une véritable mentalité collective d’une profondeur millénaire ancrée, à des degrés divers, dans toutes les couches de la société.

Si l’on veut bien inclure l’Antiquité grecque dans la catégorie « Occident », on notera que l’individualisme et le cosmopolitisme sont très en vogue à l’époque hellénistique. La Rome antique s’est également rêvée en empire universel omni-inclusif. De fait, l’Empire a été un immense processus d’absorption de cultures étrangères, jusqu’à l’adoption de la religion chrétienne. Cette dernière est explicitement universaliste et égalitariste – raison pour laquelle elle devait s’adapter merveilleusement à la mentalité occidentale.

Depuis les philosophes jusnaturalistes du XVIIe siècle jusqu’aux mouvements « progressistes » contemporains, il serait facile de montrer que chaque période de l’histoire occidentale illustre notre thèse : l’attention portée à la liberté individuelle et à l’égalité y est tout à fait singulière. S’il est vrai que l’on trouve sous toutes les latitudes et à toutes les époques des intellectuels promouvant de telles valeurs, il faut admettre que c’est dans des proportions très inférieures.

Les bizarreries occidentales s’expliqueraient par des règles matrimoniales singulières

Comment l’expliquer ? Plusieurs hypothèses sont avancées, selon que l’on se place dans une optique d’anthropologie culturelle, d’histoire économique, de géo-démographie ou que l’on insiste sur l’influence des institutions. L’une des explications qui progresse actuellement sur le marché des idées consiste à montrer que les valeurs occidentales relèvent d’une histoire des mentalités, qui elle-même aurait rapport avec le modèle de mariage ouest-européen (Western European Marriage Pattern / WEMP)[1].

Ce WEMP est tout à fait singulier par rapport aux autres pratiques maritales : nuptialité tardive, écart d’âge restreint entre époux, faible fécondité, fort taux de célibat, néolocalité (le couple emménage dans une nouvelle demeure), monogamie marquée et interdiction des unions conjugales étendue aux cousins. Nous aurions là le cocktail explicatif de la mentalité occidentale dans sa bizarrerie (weird)[2]. Que les Occidentaux soient WEIRD (Western, Educated, Industrialized, Rich, Democratic) tiendrait notamment au WEMP.

Concentrons-nous sur un aspect de cette mentalité : l’obligation de trouver son conjoint hors de sa parentèle. Cette hyper-exogamie implique de nouer des liens forts avec des extra-communautaires, à recombiner à chaque génération les réseaux d’alliances et de coopérations. Ces pratiques s’accompagnent d’une certaine ouverture à l’étranger (disposition inclusive, si l’on veut employer un mot à la mode).

L’universalisme ethnocentrique

La capacité de tisser des liens de confiance avec des étrangers est évidemment un atout quand il s’agit de fonder de grandes sociétés, de commercer à large échelle et d’instituer des Etats non corrompus. Les avantages de cette mentalité « inclusive » sont multiples sur les plans économique, politique et institutionnel, de sorte que la disposition psychologique WEIRD peut être considérée comme l’une des causes du succès historique de l’Occident.

Mais ce fruit contient un ver : l’illusion qui consiste à s’imaginer que, parce que l’extension des liens sociaux est potentiellement sans limite du point de vue occidental, les processus de coopération ne rencontreront pas d’obstacle – comme si les autres cultures véhiculaient la même mentalité.

C’est une forme originale d’ethnocentrisme. Originale, parce qu’elle s’accompagne d’une vision universaliste prétendument décentrée. En réalité, l’universalisme (sur le plan des valeurs) est un idéal, un espoir, une croyance, une foi et un a priori culturels particuliers (je ne parle pas ici de l’universalisme dans le domaine scientifique, où, à l’inverse, la vision hyper-relativiste est tout à fait néfaste).

Impérialisme colonial et contrition décoloniale sont deux aspects d’une même mentalité

Dans l’histoire des relations de l’Occident au reste du monde, la mentalité occidentale se manifeste de deux façons, qui ne sont contradictoires qu’en apparence : impérialisme et évolutionnisme, d’une part (il faut civiliser les barbares) ; décolonialisme et aide au développement d’autre part (il faut aider les pauvres et promouvoir partout l’égalité). Dans le premier cas, l’universalisme consiste à penser que l’humanité entière est embarquée dans une Histoire unique, dont l’Occident serait le phare. Dans le second cas, il faut répandre pacifiquement les droits de l’homme et appliquer le principe d’égalité à des sphères toujours plus grandes. C’est la même illusion, qui prend tantôt un aspect « viril », tantôt une silhouette irénique.

Dans les deux cas, les conséquences sont peu réjouissantes : soumission violente des autres peuples par la colonisation ou soumission des peuples occidentaux à l’idéologie décoloniale et au communautarisme qui l’accompagne – communautarisme qui, comme on l’a noté, contrarie la mentalité occidentale issue du WEMP. Les Occidentaux sont-ils condamnés à être colonialistes (universaliser le reste du monde par la force) ou décolonialistes (mondialiser l’Occident par l’immigration de masse) ?

Le réel est à nos trousses…

La révélation de cette forme curieuse d’ethnocentrisme se fera tôt ou tard, car les Occidentaux sont de plus en plus confrontés à la réalité : les autres ne pensent pas comme eux et ne veulent pas adopter telles quelles leurs conceptions de la démocratie, du droit, de l’individu, de l’égalité et encore moins des « genres » ou des « transgenres ». Cette résistance concerne les relations internationales aussi bien qu’intra-nationales, puisque les sociétés occidentales multiculturelles sont devenues des petits terrains géopolitiques.

S’il ne se réveille pas rapidement de son sommeil universaliste, l’Occident verra ses valeurs mises en minorité sur son propre sol, au profit de mentalités très éloignées des idéaux de solidarité transculturelle, d’égalité, d’individualisme juridique ou encore de sécularisation.

L’incurie des politiques s’adosse à une (ir)responsabilité générale

Ces réflexions sont désormais banales : on ne compte plus les hommes politiques, les intellectuels et les savants qui, depuis des décennies, mettent en garde contre les risques afférents à une immigration de masse (donc difficilement assimilable) et à l’idéologie multiculturaliste (qui fragilise le « capital social »). Mais ce qu’il convient d’expliquer, c’est justement pourquoi les peuples occidentaux n’entendent pas ces avertissements, ou pourquoi ils ne les entendent qu’à moitié, ou pourquoi ils s’empêchent de convertir leur prise de conscience partielle en action politique efficace.

En 2025, en France, 384 230 premiers titres de séjour ont été délivrés, le trafic de drogue a représenté une économie d’environ 6,8 milliards d’euros[3] et le déficit public a atteint 5,4% du PIB (déficit lié en grande partie aux dépenses sociales). Ce ne sont pas là des fatalités assommantes, mais le résultat d’une politique qui refuse de passer pour excluante (vis-à-vis des migrants), répressive (vis-à-vis des délinquants) et inégalitaire (vis-à-vis des bénéficiaires de l’assistance publique).

Des islamistes en promenade à Deauville, 10 mai 2025 © SICCOLI PATRICK/SIPA

La France, comme le reste de l’Occident, mène une politique conforme à ses prédispositions mentales. Ce qui est fatal n’est pas l’immigration, la délinquance ou le « trou de la Sécu », mais la résistance psycho-affective à adopter des mesures politiques qui heurteraient des sensibilités « inclusives ».

Notre raison et nos intérêts sont gouvernés par notre sensibilité

Les Occidentaux, qui se veulent les champions du rationalisme cartésien, sont surtout des âmes sensibles tétanisées à l’idée de paraître xénophobes, racistes, sexistes, capitalistes et égoïstes – sensibilité qui, chez certains, va jusqu’à la honte d’être riche (encore une curiosité anthropologique). Le blocage n’est pas seulement institutionnel ou élitaire (même s’il est vrai que les élites sont weird à haut niveau et sont une grosse partie du problème) : les peuples eux-mêmes sont responsables de leur situation. Ils sont complices des politiques gouvernementales dans la mesure où l’accusation de « racisme » et de « xénophobie » fonctionne à merveille sur eux et où ils se laissent berner par les beaux-parleurs et les moralisateurs publics.

Du bon usage des valeurs

Si les Occidentaux ne font rien de très efficace pour préserver leur civilisation, c’est donc parce qu’ils ne savent pas (pas assez) qu’ils ont une civilisation à défendre et que l’humanité est plurielle. Se croyant universels, ils ne parviennent pas à identifier leur identité – donc à la protéger. Cette ignorance est l’une des causes fondamentales de l’incurie des élites et de l’incapacité des peuples à se doter d’élites clairvoyantes.

Les valeurs d’égalité et d’inclusion sont des petits êtres fragiles qu’il faut savoir manipuler avec précaution et parcimonie. La philanthropie universaliste elle-même devrait être considérée comme un trésor local, qui ne peut produire ses nobles effets que sous certaines conditions socioéconomiques et démographiques particulières.

Dans Le domaine des dieux, Astérix apporte de la potion magique aux esclaves détenus par les Romains pour qu’ils se libèrent[4]. Mais ceux-là se servent de la potion pour raser la forêt qui fait la santé économique et le bonheur du petit village gaulois. La bienveillance d’Astérix s’est retournée contre lui et ses compatriotes, parce qu’il n’avait pas imaginé que sa générosité fût avant tout naïveté. Comparaison n’est pas raison, mais cela ne fait pas de mal de relire une bonne vieille BD, n’est-ce pas ?


[1] J. Hajnal ayant mis en évidence ce modèle dès 1965 (dans « European Marriage Pattern in Perspective”), on appelle aussi “Hajnal Line” la ligne de démarcation qui traverse l’Europe selon ce critère matrimonial. Voir également E. Todd, L’Origine des systèmes familiaux : Tome 1 : L’Eurasie, Paris, Gallimard,  2011.

[2] Pour J. Henrich, l’origine de la mentalité weird est avant tout institutionnelle (les règles matrimoniales édictées par l’Eglise chrétienne depuis le Moyen Âge – voir The Weirdest People in the World, Londres, Penguin Books, 2020). Pour d’autres, le WEMP est bien antérieur et remonte à la Préhistoire (par exemple P. Frost, « Did Christianity make Europeans WEIRD?”, aporiamagazine.com, 2025). Ces dispositions ne seraient pas seulement culturelles, mais aussi psycho-génétiques, puisque des processus de co-évolution gène-culture sont toujours à l’œuvre (V. Citot,  « Gènes et culture : comment l’humain accélère sa propre évolution », Le Point.fr, 2025). Si la mentalité WEIRD a des racines si profondes, on comprend qu’il soit difficile de la rendre lucide sur son propre compte.

[3] Estimation pour l’année 2023 (https://www.drogues.gouv.fr/estimation-de-levolution-des-marches-des-drogues-illicites-en-france-en-volume-et-en-valeur?).

[4] R. Goscinny et A. Uderzo (1971), Le domaine des dieux, Paris, Hachette, 2013, p. 19-23.

La dissociation israélienne, arme suprême en temps de guerre

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Ramat Gan, centre d'Israël, 4 mars 2026 © Paulina Patimer/ZUMA/SIPA

La vie sous les alertes ou le regard d’une Française devenue Israélienne.


Cela fait dix ans que j’habite en Israël. En venant ici, en voulant changer le cours de mon destin, et sortir d’une forme de linéarité implacable, je crois que j’ai occulté que j’émigrais dans un pays en proie aux guerres. C’était une éventualité à laquelle je n’avais pas pensé, comme si, pour faire des grandes choses, il fallait parfois un coup de folie, ou d’inconscience.

Israël est intranquille depuis le Covid

Pour la Française que j’étais, la guerre appartenait à un temps ancien, révolu même, à des périodes qui figuraient dans nos livres d’histoire, mais pas dans les vies réelles.  La première rupture fut celle du confinement pendant le Covid. Pendant plusieurs mois, le monde que j’avais habité jusqu’alors semblait défiguré par la peur et par un virus invisible qui mit nos vies par terre.

Et ce qui fut une parenthèse difficile et marquante pour de nombreux pays fut pour Israël le début d’une période d’intranquillité. En effet, depuis 2020, nous avons perdu la notion de la « normalité ».

Cette notion perdue, je ne sais toujours pas aujourd’hui si elle fut une illusion – après tout, en émigrant en Israël en 2015 je n’avais pas expérimenté ce que le peuple avait vécu avant, à savoir les guerres successives suivies des vagues de terrorisme qui laissèrent des marques durables sur la population civile – ou si effectivement 2020 a marqué un véritable tournant dans nos vies, dont nous ne nous sommes toujours pas relevés.

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En 2023, après trois années à vivre avec des masques sur le visage et à passer d’une version de virus à un autre, le pays commence à retrouver un semblant de rythme pour reprendre le fil de sa joie et de son dynamisme tant admiré par tous. C’est alors que notre réalité est brutalisée par le 7-Octobre et par la guerre qui s’en suit et qui – à ce jour – n’est toujours pas finie.

La menace invisible du Covid nous semble pathétique à côté de la menace réelle et permanente qui nous vient de Gaza et du Liban et qui, à ce jour, a causé la mort de 1200 civils et de 470 soldats israéliens. C’est dans ce contexte qu’Israël, menacée dans son essence par les installations nucléaires iraniennes décide d’entrer en guerre contre le régime iranien, une première fois avec la « guerre des douze jours » et une deuxième fois, le samedi 28 février 2026.

Aux abris

Cela fait dix jours que nous vivons au rythme des alertes et des détonations de missiles. Dix jours que nos cartes sont couvertes de rouge, signe des bombes qui tombent de manière aléatoire sur le territoire israélien. Les premiers jours, nous ressentons le besoin de rester prostrés dans nos maisons. C’est un mélange entre les réminiscences du premier confinement et les premiers jours du 7-Octobre où nous sommes forcés de réouvrir nos abris pour y vivre plusieurs heures par jour. La peur est une émotion étrange, il faut la vivre au quotidien pour l’apprivoiser, tant elle s’infiltre partout, tant elle oriente vicieusement les menues décisions que nous essayons de prendre au quotidien. Au bout de quelques jours, la population se divise entre ceux qui continuent à vaquer à leurs occupations, presque comme si de rien n’était, et dédramatisent en permanence ce qui, objectivement, est dramatique et les autres qui se sentent paralysés, réalisant chaque jour dans quel état d’anormalité leurs vies sont plongées.

Pour ma part, je chemine. Je ne sais toujours pas clairement à quelle catégorie de personnes j’appartiens, les peureux et les courageux se mélangeant sans cesse pour créer une troisième catégorie de personnes, les créatifs.

Les créatifs vivent non seulement au jour le jour, mais même dans la seule vérité de l’heure en cours. Certaines détonations nous terrorisent, tandis que des salves de missiles nous laissent indifférents, suivant le moment du jour, l’intensité de la vibration.

Mais hier, afin de rejoindre mon cours de théâtre playback après plusieurs semaines d’interruption, j’ai fait comme on le fait ici, et je me suis dissociée. Ce qui m’aurait paru infranchissable quelques jours avant, la veille même, me parut soudain indolore : rouler sur le périphérique de la banlieue de Tel Aviv de nuit et courir le risque d’être surprise par une alerte.

La nuit est déjà tombée depuis longtemps, je monte dans ma voiture, et choisit, pour fond sonore, un medley des chansons françaises qui ont bercé mon enfance. La douceur de Cabrel et de Goldman crée un contraste avec l’extérieur qui ne me saisit même plus tant nos vies sont texturées de paradoxes en tous genres.

Vous avez un message

Alors que Véronique Sanson s’apprête à faire « sa révérence » elle est coupée dans son élan. La musique s’arrête brusquement et pour cause, nos téléphones sont assiégés par les notifications sécuritaires, coupant par la même musique et navigation.

Je suis sur la voie rapide, cela ne m’est jamais arrivé, encore moins de nuit, je ne sais pas trop quoi faire, je n’ai pas encore acquis cette fameuse « mémoire du chaos » propre aux israéliens de souche et qui s’acquiert au nombre des années vécues ici.

Alors, je fais comme toujours ici, je m’inspire de ceux qui sont près de moi, dans un mimétisme radical. Une file de voitures, pas nombreuses, se rabat sur le bas-côté de la route avec leurs warnings, tandis qu’à ma grande surprise la majorité des véhicules continuent de rouler à vive allure.

Je ralentis, coupe le contact, et sors du véhicule en petite veste. Un homme israélien enjambe la barrière métallique qui sépare la voie rapide des champs, je fais exactement comme lui, ma petite veste en velours me semblant complètement en décalage avec la situation présente, et je me mets sur le sol. Le ciel noir est immaculé de tâches lumineuses, je ne sais plus distinguer entre les étoiles et les bombes, et puis, je réalise que certaines tâches lumineuses grossissent et bougent très vite tandis que ce que je considère comme des étoiles restent immobiles.

La scène dure dix minutes. Elle aurait ressemblé à une scène de fin du monde si mon voisin de circonstance, au téléphone avec sa femme, ne s’était levé avec nonchalance pour remonter aussitôt dans sa voiture et disparaitre dans le noir. Même pas peur alors, je fais la même chose que lui, pour continuer ma route, il ne me reste que douze minutes de route pour atteindre ma destination.

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Arrivée à mon cours de théâtre, mes partenaires de jeu sont assis autour d’une table à boire un thé chaud. Quel calme ici, tandis que moi, je suis en feu. J’ai l’impression d’avoir fait Koh Lanta, un besoin viscéral de raconter mon exploit du soir, j’imagine que ce soir, les deux heures de cours seront dédiées au partage d’expériences, mais ce que j’ai à dire ne semble pas beaucoup les captiver, la conversation divergeant sur d’autres sujets de la vie « courante ».

Le cours démarre, et je dois expliquer ici que le théâtre playback est un théâtre à visée thérapeutique qui utilise l’improvisation du jour pour jouer des histoires vécues et racontées. Je m’attends donc à ce que la couleur de ce cours soit aux couleurs de ces dix jours infernaux de guerre. Les histoires défilent, je me lève, je rassemble ce qu’il me reste de forces et de concentration pour rentrer dans la peau des personnages et des émotions en présence, et le cours se déroule ainsi pendant deux heures sans qu’à aucun moment, je dis bien à aucun moment un mot, une phrase, une histoire ne soit en rapport avec la situation exceptionnelle que nous vivons.

Au bout d’une heure, on me demande quel personnage je veux interpréter et c’est mon inconscient qui répond à la question : je veux jouer la peur, je veux crier, je veux décharger ce qui visiblement ne sera pas mis en mot ce soir.

Mon cri les agresse. Ils sont surpris. Surpris comme si ce cri, cette rage, venaient les ramener à ce qu’ils ne voulaient pas dire. Comme si la peur qui prend les traits de mon visage, ma gestuelle, venait incarner ce que leurs esprits repoussent de toutes leurs forces.

Ou peut-être que ce n’est pas du déni.

Peut-être que ce n’est pas seulement dû à l’habitude des guerres, des alertes, des projets annulés, des vies fragmentées.

Peut-être que vivre ici, c’est cela. Continuer à parler de tout, absolument de tout, sauf de ce qui nous obsède, nous empêche de dormir, et de rêver.