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Islam / Laurent Nuñez: la méthode douce


Islam / Laurent Nuñez: la méthode douce
Grande Mosquée de Paris

Lors de l’iftar à la Grande mosquée, le ministre de l’Intérieur affirme qu’il ne s’oppose pas au voilement des fillettes dans les rues françaises. Après avoir tenté d’interdire le grand rassemblement des musulmans ce week-end au Bourget où l’on redoute l’entrisme islamiste des Frères musulmans, il est contraint de faire machine arrière.


On aurait aimé que ce soit un mauvais poisson d’avril, mais hélas ! Le discours de Laurent Nuñez arrivé à l’attention du public grâce aux réseaux sociaux le 1er avril est bien réel, et particulièrement inquiétant.

T’vas voir ton iftar à la mosquée

Prononcé par le ministre de l’Intérieur, également ministre des cultes, à l’occasion de « l’iftar des ambassadeurs » à la Grande Mosquée de Paris (GMP) le 12 mars dernier, ce discours est disponible en vidéo ici – l’intervention du ministre commence à 25’14 et s’achève à 37’15.

Commençons par préciser ce que Laurent Nuñez ne dit pas, n’en déplaise à la rumeur. Beaucoup, en effet, ont cité mal à propos la phrase : « Tu sais, mon cher Chems (il s’agit de Chems-Eddine Hafiz, le recteur de la GMP), combien le président de la République est attaché à développer, à mieux faire connaître l’islam. » Le ministre de l’Intérieur est-il en train de déclarer que le chef de l’État veut développer l’islam en France ? Non. Si certains pensent que favoriser l’islamisation de la France est probablement une volonté des progressistes, certes, ce n’est pas ce que dit ici le ministre. La citation complète, à 35’00, est celle-ci : « …. le vrai combat à mener contre l’islam politique, qui lui, lui, est essentiel. C’est également ce qui justifie et justifiera que je pousse et défende, comme ministre des cultes, toute initiative qui puisse contribuer à mieux faire connaître l’islam. Et tu sais, mon cher Chems, combien le président de la République est attaché à développer, à mieux faire connaître l’islam. » Il y a de toute évidence une part de spontanéité dans le discours, Laurent Nuñez ne se contente pas de lire son texte, la formulation est certainement maladroite, mais on comprend que ce qu’il est question de développer n’est pas l’islam, mais la connaissance de l’islam.

Ceci dit, ajoutons aussitôt que vu le contexte et vu le reste du discours, la « connaissance de l’islam » évoquée par le ministre ressemble beaucoup plus à du prosélytisme qu’à une approche factuelle, rigoureuse et critique, et l’apologie de l’islam à laquelle se livre Laurent Nuñez à plusieurs reprises est pour le moins problématique. Le tout, dans un cadre qui en dit long, et alors que le ministre et le recteur s’embrassent et se tutoient. On se souvient en effet qu’en octobre 2021, la GMP organisait pour les enfants un concours de mémorisation et de récitation des « 40 hadiths Nawawi », recueil dont le hadith n°8 dit « il m’a été ordonné de combattre les hommes jusqu’à ce qu’ils témoignent qu’il n’est d’autre divinité qu’Allah, et que Mohamed est son envoyé, et qu’ils accomplissent la prière rituelle, qu’ils acquittent la zakat (impôt religieux) » et le n°14 « il n’est pas licite de faire couler le sang du musulman, sauf s’il s’agit de l’un des trois coupables que voici : le fornicateur dont le mariage a été consommé, le meurtrier qui subira le sort de sa victime, et l’apostat qui se sépare de la communauté musulmane. » Conversion forcée et violence contre les apostats sont donc normalisées voire valorisées dans un texte que « mon cher Chems » et son équipe ont fait apprendre et réciter à des enfants. Continuons à parler du contexte, que le ministre a depuis évoqué pour tenter de justifier ses propos. On peut s’intéresser aux livres vendus dans la librairie de la GMP : citons « Le livre de l’exhortation au bien et de l’interdiction du mal » de Al-Ghazali qui prescrit de détruire les instruments de musique et indique « combattez les mécréants de vos mains », ou « Le Saint Coran traduit et commenté par le cheikh Hamza Boubakeur », un ancien recteur de la GMP, ouvrage dont « mon cher Chems » a écrit sur X qu’il était « un livre indispensable pour qui souhaite comprendre le Coran, en profondeur » et dans lequel on apprend que « les polythéistes ne sont rien de moins qu’une souillure » et que « la fornication englobe, d’après tous les auteurs, non seulement l’adultère, mais toutes les formes de perversion sexuelle (homosexualité, onanisme, bestialité, etc) qui deviennent délit lorsque celui qui s’y livre est libre, pubère et en possession de la plénitude de ses capacités juridiques. Les kharijites, s’appuyant sur ce verset, excluent la mort et la prison comme sanction de la fornication et ne retiennent que les cent coups de bâton prévus ici. Les écoles juridico-théologiques de l’Islam se référant surtout au hadith, préconisent, comme peine, la mort par lapidation » – précisons tout de même que selon Hamza Boubakeur, le Coran s’oppose à la peine de mort pour fornication, puisqu’il prescrit seulement des coups de bâton : nous voici rassurés (on trouvera toutes les sources ici). Et pour en terminer avec le contexte, rappelons que parmi les pays représentés à cet « iftar des ambassadeurs » il y en a dont la position sur l’apostasie, l’homosexualité ou les droits des femmes, reste fortement inspirée par la charia et totalement incompatible avec notre vision de la dignité humaine.

Islamiquement correct

Si on l’écoute d’une oreille un peu distraite, le propos du ministre semble tout simplement banal, politiquement correct et convenu. Cohésion nationale, ne pas stigmatiser, ne pas blesser, toutes les religions se valent plus ou moins, l’islam ne saurait être tenu pour responsable de « l’islam politique » il n’est qu’instrumentalisé par ce dernier, la loi religieuse ne doit pas prévaloir sur les lois de la République… Reconnaissons au passage à Laurent Nuñez de beaucoup insister sur ce dernier point – ce que lui-même qualifie de « discours d’une grande fermeté » (vendredi matin sur BFMTV) alors que c’est le strict minimum, et qu’il s’empresse d’adoucir en insistant sur le fait que « c’est une mission qui est délicate à mener, on n’est pas dans la brutalité », et qu’il est impératif de ne pas « donner à nos concitoyens musulmans l’impression qu’on ne les associe pas à la communauté nationale. »

Tout cela est effarant d’aveuglement : la cohésion nationale, hélas, n’est déjà plus ; « ne pas stigmatiser » signifie mettre tous les cultes sur le même plan, alors même qu’il n’y a ni attentats ni agressions au cri de « Bouddha est grand » ; « ne pas blesser » signifie se soumettre aux caprices des plus susceptibles, et donc interdire demain le blasphème, et après-demain toute critique ; ce qu’on appelle communément l’islamisme n’est pas un « islam politique », mais au contraire la réduction de la politique à un mode d’action de l’eschatologie religieuse ; il n’y a évidemment pas d’instrumentalisation de l’islam par l’islamisme, puisque dès ses origines l’islam prétend régenter à peu près tous les aspects de la vie individuelle et collective : il suffit de lire le Coran et les hadiths sahihs, et de connaître un tant soit peu la tradition musulmane elle-même, pour constater que le Coran est un livre islamiste, et que le prophète de l’islam tel que la tradition le décrit était un chef de guerre jihadiste ; enfin, l’islamisation n’a pas besoin de se faire par la loi dès lors qu’elle se fait par les mœurs : les partisans de la loi religieuse n’ont pas besoin de proclamer ouvertement que celle-ci prévaut sur les lois de la République, quand on leur permet de gagner en influence jusqu’à ce qu’ils aient le poids électoral et culturel suffisant pour rendre tout naturellement les lois de la République conformes à la loi religieuse. Affirmer une hiérarchie des normes ne résout donc rien à long terme, et n’exonère pas du devoir moral, intellectuel et politique de dénoncer ce qu’il y a d’inacceptable dans cette loi religieuse, et de s’opposer radicalement à son influence tant qu’elle n’a pas été expurgée de l’intolérable, jusque dans ses fondements. D’ailleurs, c’est bien parce que dans le cas de l’islam il y a une incompatibilité de fond entre la loi religieuse (la charia) et les principes sensés guider les lois de l’Etat (incompatibilité reconnue même par la CEDH, voir plus loin) que la question de la hiérarchie entre ces normes se pose avec une telle intensité : si ces deux lois partageaient des valeurs communes, le ministre n’aurait pas besoin d’insister autant sur la primauté des lois de la République.

Les gamines de la Nouvelle France font grise mine

Mais surtout, le pouvoir apporte manifestement sa protection à l’islamisation des mœurs et par les mœurs, ce que l’on comprend lorsque le ministre de l’Intérieur refuse catégoriquement d’interdire le port du voile par des fillettes dans l’espace public – c’est-à-dire l’imposition du voile à des fillettes par leurs parents. A 34’46 : « je ne serai pas celui qui ira expliquer à des enfants qu’en portant le voile elles menacent le vivre-ensemble républicain. » Il est bien question d’enfants, et non d’adolescentes presque adultes, on ne saurait évoquer ici un quelconque « libre choix ». Il y a déjà eu de nombreuses réactions pour dénoncer ce relativisme complaisant, par exemple de la part de Razika AdnaniValérie Boyer ou Florence Bergeaud-Blackler, qui insistent toutes à juste titre sur la maltraitance, l’endoctrinement, le refus de l’égalité en droit et en dignité entre femmes et hommes, que révèle ce voilement des fillettes, sans oublier le contexte international et la répression barbare que plusieurs pays, au nom de l’islam, exercent contre les femmes qui refusent de se soumettre au port obligatoire du voile. Pour ma part, je rappelle simplement que le voile n’est évidemment pas un simple vêtement, mais une proclamation idéologique dont la signification dans l’espace public ne dépend pas des intentions individuelles de celle qui le porte, que nul ne prétend connaître a priori, mais du contexte collectif, en particulier lorsque des enfants sont utilisées pour en être les supports. « Un véritable apartheid qui consiste à sexualiser, dès leur plus jeune âge, le corps des petites filles en les invisibilisant et en les cachant du regard des hommes. Le voile est un étendard politique des islamistes. » écrit ainsi la sénatrice Jacqueline Eustache-Brinio.

Ce n’est pas tout. Personne n’a encore relevé ce qu’a dit Laurent Nuñez à deux reprises au sujet de la laïcité. D’abord à 32’24 : « protéger les musulmans de France, ce n’est ni plus ni moins que garantir la liberté de croire et d’exercer son culte, bref, ce n’est ni plus ni moins que de respecter la loi de 1905. » Et à 35’57 : « la France, qui garantit à tous la liberté de croire et d’exercer un culte. Il n’y a pas d’autre définition de la laïcité. » Voilà la laïcité totalement dévoyée, réduite à la liberté de culte, alors que la loi de 1905 limite au contraire la liberté de culte en la soumettant aux impératifs de l’ordre public, et surtout commence par l’affirmation de la liberté de conscience, donc du droit à l’apostasie, ce que les quatre courants orthodoxes de l’islam sunnite refusent conformément aux préceptes du Coran et des hadiths « authentiques. » « Article 1 : la République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public. »

Pire : à 36’48 Laurent Nuñez qualifie d’« ennemis de la République laïque, c’est-à-dire de la France » ceux qui affirment « que l’islam serait incompatible avec la République ». Le ministre de l’Intérieur choisit donc un lieu de culte où l’on a fait réciter à des enfants des textes explicitement hostiles à la liberté de conscience, pour accumuler les démonstrations d’amitié et de soutien envers « mon cher Chems », partie prenante à ces récitations, et pour, simultanément, déclarer ennemis de la nation les personnes comme Éric Zemmour ou Ferghane Azihari, sous prétexte qu’ils estiment que la seule religion au monde au nom de laquelle des Etats punissent aujourd’hui de mort l’apostasie, la seule religion au monde dont l’orthodoxie exige aujourd’hui encore la condamnation à mort des apostats, n’est pas compatible avec les valeurs que la République prétend défendre. Et on insistera sur le fait que cet islam que le ministre affirme « compatible avec la République » est un islam qui voile les fillettes. Espérons qu’un journaliste, ou une question parlementaire, aura la bonne idée de demander à Laurent Nuñez quel est selon lui le rapport entre l’islam et la charia, et ce qu’il pense de la CEDH qui, le 13 février 2003 (arrêt Refah Partisi et autres c. Turquie), a affirmé « l’incompatibilité de la charia avec les principes fondamentaux de la démocratie. »

Grande naïveté

Passons sur les références au « dialogue » avec l’Algérie, qui selon le ministre serait préférable au « bras de fer »….

Rien de ceci ne devrait nous surprendre. En son temps, et déjà à la GMP, Gérald Darmanin avait affirmé que l’islam était « la religion qui aura le moins de difficulté à travailler avec la République. » Après le ministre des supporters anglais, voici désormais le ministre des fillettes voilées, sur la même longueur d’onde. D’aucuns rappelleront les lois de « fermeté » vis-à-vis de « l’islam politique » qu’ont défendues ces deux ministres. Mais cette « fermeté » ne s’en prend qu’à quelques cas extrêmes, effectivement intolérables mais insignifiants au regard de l’ampleur du phénomène. On objectera l’interdiction (ou plutôt la tentative d’interdiction), en ce moment même, du rassemblement annuel au Bourget de l’association « Musulmans de France », l’ex-UOIF, réputée proche de la mouvance des Frères Musulmans, ce dont le ministre lui-même a convenu (également lors de son interview de vendredi matin en interview sur BFMTV). Mais il faut lire les motivations officielles de cette interdiction, qui loin de remettre en cause l’idéologie des organisateurs, évoquent « un important risque terroriste à l’égard de la communauté musulmane » et « un risque que des groupuscules d’ultra-droite se mobilisent en vue de perturber le déroulement de cet événement », sans oublier des actions de contestation qui « pourraient en outre être téléguidées par des influences étrangères ». On croit rêver. Comme l’indique le tribunal administratif, c’est seulement dans son mémoire en défense et à l’audience que « le préfet de police a invoqué le risque que des propos contraires aux valeurs républicaines soient tenus par plusieurs invités. Toutefois, le juge des référés a estimé que cet argument n’était pas suffisamment prouvé, en l’absence de toute précision sur leurs prises de position passées. »

Par ailleurs, gardons-nous de la naïveté qui voudrait réduire les problèmes posés par la doctrine islamique aux seuls mouvements officiellement identifiés comme islamistes. Rappelons par exemple que l’Arabie Saoudite interdit les Frères Musulmans…. mais que l’apostasie y est punie de mort.

Assurément, le pouvoir en place n’est pas sur la ligne de LFI, mais malgré tout il est loin de s’opposer à l’islamisation. Simplement, il préfère faire alliance avec les promoteurs de celle-ci en s’efforçant de garder du poids dans cette alliance, plutôt que d’embrasser aveuglément leurs ambitions. Au demeurant, et c’est un point essentiel, toute la politique migratoire de la macronie est une politique d’islamisation démographique.

Beaucoup pensent que le gouvernement agit par peur, pour acheter un reste de « paix civile » et en marchander les conditions. C’est possible. N’oublions pas qu’Emmanuel Macron lui-même a déclaré lors des dernières présidentielles que certains avaient les moyens et la détermination de déclencher une guerre civile pour s’opposer à une éventuelle interdiction du voile – mais n’oublions pas non plus que depuis, il n’a rigoureusement rien entrepris qui serait à la hauteur d’un tel danger. Il y a, assurément, un fort clientélisme électoral qui touche beaucoup de formations politiques. Il y a la volonté évidente de démoraliser tous ceux, de toutes origines, qui pourraient trouver dans la civilisation occidentale une source de fierté et de détermination, il y a la volonté de les user, de les épuiser moralement, de tarir en eux la force d’âme qui leur permettrait de s’opposer à l’ingénierie sociale du « projet » qui se prétend de nos jours « républicain »…. et surtout aux impôts les plus élevés de l’OCDE.

Mais plus encore, il y a une profonde convergence philosophique entre le progressisme – et plus largement le « cercle de la Raison » – et l’islam : le rejet radical du droit naturel, c’est-à-dire de la quête sincère du Bien, du Juste, du Beau, du Vrai, au profit de l’arbitraire. Arbitraire d’un « état de droit » de plus en plus éloigné de la volonté générale dans un cas, et arbitraire d’Allah dans l’autre. « Les mensonges imposés par la force ne menacent pas réellement le fondement du relativisme, qui est la négation radicale de la vérité : mensonges et relativisme ont en commun de ne pouvoir triompher qu’en réduisant la vérité au silence[1]. »


[1] https://www.causeur.fr/la-gauche-sous-la-tolerance-la-censure-318621



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Haut fonctionnaire, polytechnicien. Sécurité, anti-terrorisme, sciences des religions. Dernière publicatrion : "Refuser l'arbitraire: Qu'avons-nous encore à défendre ? Et sommes-nous prêts à ce que nos enfants livrent bataille pour le défendre ?" (FYP éditions, 2023)

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