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Lyhanna, la blessure la plus rapprochée du soleil

Mourir en règle: l'affaire Lyhanna semble être un drame bureaucratique


Lyhanna, la blessure la plus rapprochée du soleil
Martial Bernard, le père de la petite Lyhanna, et Charly Rameau, la mère, entourent le maire de Fleurance (32) Grégory Bobbato lors d'une marche blanche, le 7 juin 2026 © Jean-Marc Haedrich/SIPA

Dans le Gers, la jeune Lyhanna est morte et sa famille ne s’en relèvera sans doute pas. Tout le monde dénonce un «dysfonctionnement» de la justice. Ironie cruelle: rien, ici, n’a vraiment dysfonctionné au sens propre, réglementaire. Tout semble avoir fonctionné sur le plan normatif. Analyse.


Pendant une semaine, un village du Gers a vécu suspendu à une absence. Des gendarmes ont fouillé les champs, les granges, les silos désaffectés ; des habitants ont battu la campagne aux côtés des uniformes ; une famille a attendu, dans ce silence particulier qui n’est pas l’absence de bruit mais l’attente du pire. Le pire est arrivé. Le corps d’une fillette de onze ans, vêtue comme elle l’était au moment de sa disparition, a été retrouvé dans une exploitation agricole, à une quinzaine de kilomètres de l’endroit où, un après-midi de mai, elle était montée dans une voiture conduite par un homme que rien, à ses yeux, ne désignait comme un danger : le père d’une camarade de classe, un visage connu, des gestes familiers. La portière a claqué. Le véhicule s’est éloigné… Lyhanna ne devait jamais quitter le chemin de l’école!

Signaux additionnés

Je voudrais ne pas écrire ce texte. Je suis père de trois filles et la plus jeune a l’âge de Lyhanna. Cette année, pour la première fois, j’ai cessé de l’accompagner à l’école. Elle prend le tram, presque une heure de trajet, et quand elle rentre en retard, il m’arrive de le lui reprocher – en oubliant l’heure qu’elle vient de passer dans les transports. J’ai fini, sans honte et elle consentante, par lui glisser dans son sac un petit boîtier de géolocalisation, relié à mon téléphone. Il y a, dans cette coïncidence des âges, quelque chose qui interdit la distance commode de l’analyste. On ne commente pas une enfant morte comme on commente un fait de société. On la regarde et l’on est obligé de penser, ce qui n’est pas la même chose que comprendre, ni surtout que classer.

Car c’est bien de classement qu’il s’agit. L’homme aujourd’hui mis en examen et placé en détention (et que je n’ai aucune envie de nommer, parce qu’il demeure, devant la loi, présumé innocent, et que ce n’est pas lui, à ce stade, le sujet de ma réflexion) cet homme n’était pas un inconnu. Depuis 2017, son nom figurait dans les marges de l’appareil judiciaire et dans les engrenages de tout un système : une main courante, des signalements, un comportement jugé « inapproprié » dans un lycée où il travaillait, et, déposée à l’été dernier, une plainte pour viol sur une fillette de dix ans. Des signaux, donc. Épars, inégaux, mais réels et personne ne les a additionnés !

Qu’on me comprenne bien. Je ne réclame pas qu’on enferme sur la foi d’une rumeur, ni qu’on suspende la présomption d’innocence dès qu’un nom remonte trois fois à la surface. Rappelons-nous Kevin Spacey, entre tant d’autres : blanchi à New York puis acquitté à Londres, lavé par deux justices, mais dont la carrière, elle, ne s’est jamais relevée. On ne joue pas avec la présomption d’innocence. Je le crois profondément, et c’est ce qui rend ce qui suit si difficile à écrire. J’ose croire qu’on connaît, tous, la valeur de cette garantie ; qu’on sait quelles vies elle protège et qu’on mesure surtout le prix fort que les individus et la société paient lorsqu’on décide qu’un soupçon vaut condamnation.

Notre droit n’est pas en cause…

Ce n’est pas le procès du droit que je veux instruire. C’est le procès de l’attention. Notre droit dispose déjà des instruments qui répondent à l’accumulation des signaux, combien même ils seraient faibles : le contrôle judiciaire, l’inscription aux fichiers, l’interdiction d’entrer en contact avec des mineurs, l’obligation de soins. Ces outils existent précisément pour les cas où la culpabilité n’est pas (encore) établie mais où la dangerosité, elle, est suffisamment documentée pour autoriser les levées de doute nécessaires. Ces outils n’ont pas été actionnés. La question n’est pas de savoir si la loi est trop douce. C’est: pourquoi personne n’a relié les points ?

Simone Weil écrivait que l’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. Elle en faisait, plus encore, la matière même de la justice : regarder vraiment l’autre dans sa vulnérabilité, et non la case où on l’a rangé. C’est là, je crois, que se loge le scandale. L’institution n’a pas regardé le meurtrier présumé de Lyhanna. Elle a regardé des dossiers et rempli des formulaires Cerfa.

Chaque signalement est devenu une procédure. Chaque procédure est devenue une file d’attente, chaque file d’attente une présomption d’innocence appliquée non comme une exigence vivante mais comme un réflexe administratif, une manière de ne pas trancher. Entre la main courante de 2017 et la plainte de l’été dernier, il y avait un fil. Personne ne l’a tenu, parce que tenir un fil suppose une attention, et que l’attention ne se délègue pas, ne se subdivise pas, ne tient dans aucun formulaire.

Dans nos sociétés « liquides » et bureaucratiques, disait Zygmunt Bauman, le mal ne réclame plus de méchants : il lui suffit de la division du travail. En effet, chacun fait sa part, étroite, technique, irréprochable dans son périmètre : le ministre de la Justice affirme avoir produit les circulaires enjoignant de prioriser les victimes mineures, on devine la gendarmerie s’abriter légitimement derrière la stricte application des règles de compétence territoriale (lieu des faits vs domicile du suspect), le procureur classe, le service social transmet, le greffe enregistre, l’employeur signale puis se sépare de l’agent sans plus s’en soucier. La somme de tous ces gestes corrects produit un résultat monstrueux que personne n’a voulu. Et que personne, maintenant, ne veut endosser.

« Je n’ai fait que mon travail » : la phrase ne résonne pas comme un aveu de cynisme ! Elle est pire : elle est sincère. La responsabilité s’est diluée à mesure que la tâche se fragmentait, jusqu’à ce qu’il ne reste, au bout de la chaîne, plus aucun visage à qui demander des comptes. La distance morale croît exactement comme croît, parfois par excès de zèle, la distance fonctionnelle. Et entre le bureau où l’on classe et le silo où l’on retrouve, la distance n’était pas seulement immense, elle était surtout mortifère !

Excuses de l’Etat

Le gouvernement a annoncé des enquêtes administratives, le garde des Sceaux a présenté des excuses, des missions d’inspection, des conclusions sous quinze jours. La procureure d’Auch est déjà désignée ! Tout cela suivra son cours, et il faut qu’il le suive. Mais je me méfie par avance du mot « dysfonctionnement », prononcé par le président de la République lui-même, qui sera le maître mot des rapports à venir. Le dysfonctionnement suppose qu’une machine bien réglée a connu une avarie locale, réparable par un correctif technique. Or rien, ici, n’a dysfonctionné au sens propre, réglementaire. Tout a fonctionné sur le plan normatif. Chaque rouage a tourné selon sa règle avec presque la perfection qu’on reconnaît à l’horlogerie suisse. C’est le fonctionnement lui-même qui a produit le résultat, et c’est cela qu’aucun rapport, sans doute, n’osera écrire.

Je n’ai pas de remède à proposer. Ce serait, à cette heure, indécent, et ce n’est pas mon rôle : les mesures viendront, ou ne viendront pas, et nous les jugerons « avec attention ». Ce que je peux faire, ce que je crois devoir faire, comme tant de citoyens révoltés de ce pays, c’est nommer la chose telle qu’elle est, sans le voile indécent du « fait divers » dans lequel certains cherchent à ranger ce drame, ni la catharsis collective qui viendrait (ou pas) d’une marche blanche à la mémoire de Lyhanna.

Ce drame est un fait de société et un fait politique. Il n’est pas une anomalie surgie du néant. Il est l’aboutissement d’un arbitrage que nous reconduisons, collectivement, consciemment ou inconsciemment, sans jamais le formuler à voix haute: mieux vaut la sécurité de la procédure que le risque de l’attention. Mieux vaut une institution qui ne se trompe pas dans ses formes qu’une institution qui ose regarder. Nous avons préféré la forme à la chair. Une enfant en est morte et une famille ne s’en relèvera sans doute jamais !

René Char appelait la lucidité « la blessure la plus rapprochée du soleil ». C’est une image exacte. La lucidité ne console pas; elle brûle. Elle n’offre ni soulagement ni issue, seulement l’obligation de voir. Et ce qu’elle éclaire, aujourd’hui, n’est pas un monstre que l’on pourrait isoler et retrancher pour se rassurer. C’est nous, notre confort, notre manière d’avoir organisé l’indifférence en système et de l’appeler procédure que l’on doit respecter à la lettre, à la minute et au centimètre.

De Lyhanna, il reste sûrement la mémoire d’une innocence broyée. Sur sa photo, reprise partout, elle sourit. On dirait qu’elle nous regarde, tous, un par un. Elle ne dit rien. Elle n’en a pas besoin. La lumière est là, implacable. Nous sommes dedans…



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Docteur en science politique - Observateur du fait religieux musulman

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