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Les Palestiniens: de Cannes à Jénine

La guerre mémorielle a aussi a ses "profiteurs"


Les Palestiniens: de Cannes à Jénine
Le mannequin américain Bella Hadid arrive à la première de « La Bataille de Gaulle : L'Âge de fer » lors du 79e Festival de Cannes, le 20 mai 2026. © Dave Bedrosian/Future Image/Cover Images/SIPA

Le monde a refusé aux Palestiniens la paix, parce que la paix aurait exigé une vérité insupportable: Israël ne disparaîtrait pas. Et on a refusé aux Palestiniens une vie normale parce qu’un peuple vivant normalement intéresse moins le monde qu’un peuple éternellement blessé… Le conflit israélo palestinien est une guerre de territoires sans fin dont certains parlent inlassablement entre deux coupes de champagne.


À Cannes, sous les éclairs blancs des photographes, Bella Hadid avançait comme une princesse orientale sortie d’un conte moderne. Les robes semblaient venues d’un autre monde que celui dont elle parlait parfois avec émotion devant les caméras. Les diamants étincelaient sur sa peau nue tandis que les journalistes occidentaux murmuraient le mot « Palestine » entre deux cocktails et trois publicités pour des parfums de luxe. Derrière elle, la Méditerranée scintillait paisiblement sous les lumières du festival de Cannes, cette mer même où tant d’hommes du Levant avaient autrefois embarqué comme pêcheurs, dockers ou migrants anonymes bien avant que le XXe siècle ne transforme leur histoire en religion politique.

Propagandes

Sa sœur Gigi Hadid posait elle aussi pour les magazines du monde entier. Leur père, Mohamed Hadid, milliardaire de l’immobilier californien, vivait parmi les villas géantes, les piscines suspendues et les fortunes américaines. Et pourtant, au milieu de ce luxe presque obscène, revenait sans cesse le mot magique : Palestine. Comme un talisman moral. Comme une blessure héréditaire devenue passeport symbolique dans l’Occident sentimental.

Pendant ce temps, d’autres Palestiniens grandissaient au milieu des humiliations, des pénuries, des murs lépreux, des affiches de martyrs et des colères transmises comme un héritage familial. Les unes défilaient à Cannes ; les autres enterraient leurs morts. Entre ces deux mondes circulait pourtant la même clé rouillée du retour, suspendue au cou des enfants comme une relique sacrée.

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La même fracture traversait déjà la dynastie de Yasser Arafat. Tandis que des générations entières vivaient dans des camps devenus des villes de béton, sa femme Suha Arafat menait une existence fastueuse entre Paris, Tunis, Malte et les monarchies du Golfe, entourée d’argent, de privilèges et de protections. Leur fille Zahwa Arafat grandissait loin des foules misérables qui nourrissaient pourtant la légende nationale palestinienne. Ainsi prospérait cette étrange noblesse révolutionnaire : les riches de l’exil parlant au nom des pauvres du malheur.

Car la Palestine moderne possède désormais deux aristocraties contradictoires : celle des célébrités mondiales qui pleurent un pays depuis les terrasses de Malibu ou les marches de Cannes, et celle des chefs politiques milliardaires qui ont bâti leur puissance sur une blessure qu’ils ne peuvent ni guérir ni laisser mourir.

Puis viennent les autres. Les pauvres immobiles. Les humiliés utiles.

Sous les derniers Ottomans puis sous les Anglais, ils étaient des Arabes parmi les Arabes : familles de paysans, bédouins nomades du Levant, commerçants, pêcheurs, clans dispersés entre les villages pierreux, les faubourgs poussiéreux de Jérusalem, Jaffa, Naplouse ou Haïfa. Ils n’étaient pas encore ce peuple mythique que le XXe siècle allait fabriquer dans le feu des guerres, des humiliations et des propagandes. Car le siècle moderne adore créer des nations à partir des blessures, comme les anciens empires fabriquaient des religions avec des martyrs.

Figure sacrée

Alors naquit le Palestinien. Non seulement un homme, mais une figure sacrée. Une plaie vivante. Une identité construite autour d’un manque, d’une perte, d’un retour impossible devenu le cœur même de l’existence. On suspendit au cou des enfants la vieille clé rouillée des maisons perdues comme d’autres suspendent un crucifix ou une amulette. La clé du retour. Mais cette clé n’ouvrait déjà plus aucune porte. Elle ouvrait seulement les tombeaux de la mémoire.

On leur apprit très tôt qu’ils n’étaient pas faits pour vivre là où ils étaient, mais pour revenir ailleurs. Revenir dans des villages disparus. Revenir dans un passé devenu religion politique. Ainsi grandirent des générations entières dans l’attente d’une revanche impossible.

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Les riches, eux, partirent souvent loin du désastre qu’ils invoquaient sans cesse. Londres, Paris, Doha, New York. On les retrouve aujourd’hui dans les universités américaines, les hôtels de luxe, les plateaux de télévision et les conférences humanitaires où l’on parle de révolution entre deux coupes de champagne. Ils parlent du retour avec émotion, mais leurs enfants parlent anglais, fréquentent les meilleures écoles et vivent derrière les vitres fumées des quartiers riches. Certains n’ont jamais revu les ruelles qu’ils évoquent les yeux humides devant les caméras occidentales.

Et puis il y eut les autres. Les pauvres immobiles. Les humiliés utiles. Ceux qu’on conserva dans les camps comme on entretient une blessure afin qu’elle ne cicatrise jamais. Le monde arabe construisait des tours de verre, des palais et des autoroutes, mais le Palestinien devait demeurer réfugié. Réfugié éternel. Car un Palestinien qui devient simplement un citoyen arabe ordinaire cesse d’être une arme politique.

Alors les camps devinrent des villes sans jamais perdre leur nom de camps. Des quartiers de béton, grouillants, commerçants, parfois moins misérables que tant de villes d’Égypte ou du Maghreb où des millions d’Arabes vivent dans une pauvreté sans photographes ni journalistes étrangers. Mais il fallait conserver le décor du malheur. Chaque mur fissuré, chaque enfant pieds nus, chaque ruelle sombre rapportait davantage à la cause que mille usines ou écoles. Ainsi prospéra une étrange aristocratie révolutionnaire : milliardaires de l’exil gouvernant des pauvres condamnés à attendre.

Palais climatisés

On leur enseigna moins la construction que le ressentiment. Moins le travail que le sacrifice. Moins la vie que le martyre. Dans les écoles, les chansons, les affiches et les prêches, la mort devint parfois plus noble que l’existence elle-même. Le martyr souriait sur les murs. Le chef, lui, vivait dans les palais climatisés du Golfe. Entre les deux : la foule maigre, les familles enterrant leurs enfants, les jeunes hommes consumés de colère, de frustration et d’humiliation.

Et derrière toute cette tragédie se cachait une croyance plus profonde encore : le Juif devait rester faible. On leur avait raconté pendant des générations que les Juifs étaient faits pour subir, négocier, pleurer ou fuir. Qu’ils accepteraient toujours la condition ancienne du soumis toléré, du dhimmi prudent, ou celle du persécuté européen montant silencieusement dans les wagons de l’Histoire. Mais voici qu’apparut un Juif nouveau : armé, souverain, brutal parfois, vivant surtout. Un Juif qui ne demandait plus pardon d’exister. Le choc fut immense. Car le monde aime souvent les Juifs morts. Les Juifs des cimetières, des musées, des violons tristes et des commémorations. Mais le Juif qui construit des chars, ferme des frontières et répond à la violence devient aussitôt obscène. Il détruit le vieux scénario où il devait rester éternellement victime.

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Alors la tragédie palestinienne prit un visage encore plus cruel : celui d’un peuple pauvre sacrifié à une guerre que ses chefs n’avaient jamais réellement l’intention de gagner, mais qu’ils ne pouvaient pas non plus laisser mourir. Car leur pouvoir, leur fortune et parfois leur prestige reposaient sur cette blessure ouverte.

On a refusé aux Palestiniens la paix parce que la paix aurait exigé une vérité insupportable : Israël ne disparaîtrait pas. Et l’on a refusé aux Palestiniens une vie normale parce qu’un peuple vivant normalement intéresse moins le monde qu’un peuple éternellement blessé.

Ainsi continue cette longue procession de fantômes : les riches de l’exil parlant de sacrifice dans les salons occidentaux, les enfants portant des clés rouillées comme des nœuds de pendus, les ruines exhibées au monde, et en face un peuple juif qui refuse désormais de mourir.

Voilà peut-être le cœur secret de cette tragédie sans fin. Non seulement une guerre de territoires. Mais la rencontre impossible entre un peuple élevé dans le rêve du retour absolu et un autre qui a juré, après des siècles de massacres et d’humiliations, qu’il ne disparaîtrait plus jamais.

La société malade

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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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