Vendredi, le vice-président des Etats-Unis J. D. Vance s’est prononcé sur la mort d’Henri Nowak dans un post sur X, en affirmant qu’il serait encore vivant “si les dernières générations d’élites européennes avaient tenu bon face à la politique de haine de soi et à l’invasion massive de migrants”. Depuis, le vice-Premier ministre britannique David Lammy lui a répondu dans le Sunday Morning que le meurtrier en question était de nationalité britannique, et que “cela n’a rien à voir avec l’immigration de masse.” Pour Charles Rojzman, le cœur de la tragédie réside dans l’instrumentalisation de l’antiracisme par une caste politico-médiatique qui a rompu avec le réel. Analyse.
L’affaire Henry Nowak aura peut-être marqué un tournant dans la conscience britannique. Non seulement parce qu’un jeune homme de dix-huit ans a trouvé la mort sous les coups d’un assassin, mais parce que les circonstances du drame ont donné à des millions de Britanniques le sentiment d’entrevoir quelque chose de plus inquiétant encore que le crime lui-même : l’affaiblissement du simple bon sens sous le poids des réflexes idéologiques.

Ce qui a frappé l’opinion n’est pas seulement l’accusation mensongère de racisme lancée par le meurtrier à l’encontre de sa victime agonisante, mais l’impression que cette accusation a immédiatement été prise en considération par des policiers dont une partie du travail consiste désormais à naviguer parmi les récifs de la diversité, de la discrimination, des biais inconscients et des sensibilités communautaires. Une enquête dira ce qu’il en est exactement. Mais dans l’esprit de nombreux Britanniques, une question demeure : comment a-t-on pu en arriver à un moment où la victime semblait devoir être soupçonnée avant même que les faits les plus élémentaires ne soient établis ?
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Cette affaire a suscité une émotion considérable parce qu’elle touche à une inquiétude qui dépasse largement le Royaume-Uni. Dans toute l’Europe occidentale, un nombre croissant de citoyens a le sentiment que certaines institutions regardent désormais le monde moins à travers la réalité des actes qu’à travers des catégories idéologiques préétablies. Le crime n’est plus seulement un crime ; il devient un élément d’un récit plus vaste où la couleur de peau, l’origine, l’identité ou le statut supposé de victime occupent parfois une place plus importante que les faits eux-mêmes.
Le vrai visage de l’antiracisme
C’est dans ce contexte qu’il faut s’interroger sur ce qu’est devenu l’antiracisme. Car l’antiracisme officiel, celui des universités, des administrations, d’une partie des médias, des grandes associations militantes et des bureaucraties occidentales, n’a plus grand-chose à voir avec cette intuition simple qui consistait à reconnaître dans chaque être humain un semblable. Il est devenu une théologie civile. Il possède ses dogmes, ses prêtres, ses hérésies, ses excommunications. Il dispose même de son vocabulaire sacré, de ses formules obligatoires et de ses vérités révélées auxquelles il convient de souscrire sous peine d’être rejeté dans les ténèbres morales.
À l’origine, pourtant, l’antiracisme constituait une conquête admirable. Après les horreurs du XXe siècle, après Auschwitz, après les théories raciales qui avaient ensanglanté l’Europe, il paraissait naturel de vouloir construire une société fondée sur l’égalité de tous devant la loi et sur le refus de toute discrimination fondée sur l’origine. Cet antiracisme-là appartenait à l’héritage humaniste européen. Il cherchait à dépasser les appartenances pour faire émerger le citoyen. Mais ce projet semble aujourd’hui avoir changé de nature.
Au lieu d’effacer les catégories raciales, une partie de l’antiracisme contemporain les réintroduit partout. Au lieu de considérer les individus, il tend à les réduire à leur groupe d’origine. Au lieu de dissoudre les appartenances dans un horizon commun, il les fige et les transforme en identités politiques permanentes. Ainsi se développe une étrange situation où l’on prétend lutter contre le racisme tout en expliquant la société presque exclusivement à travers des catégories raciales.
Le débat est verrouillé
Pendant ce temps, loin des colloques universitaires et des tribunes moralisatrices, la France réelle poursuit son existence inquiète. Cette France-là n’est pas celle des conférences sur la diversité ni celle des plateaux de télévision. C’est celle des petites villes, des villages, des quartiers populaires, des périphéries urbaines. Celle des policiers qui interviennent dans les mêmes cités depuis vingt ans. Celle des enseignants confrontés à des formes nouvelles de contestation de leur autorité. Celle des infirmières, des chauffeurs de bus, des commerçants, des pompiers, des travailleurs sociaux.
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Tous ne tirent pas les mêmes conclusions. Tous ne partagent pas les mêmes opinions. Mais beaucoup ont le sentiment qu’il existe désormais un fossé grandissant entre ce qu’ils voient et ce qu’ils ont le droit de dire. Ils constatent certaines formes de violence. Ils observent certaines dégradations des comportements. Ils s’interrogent sur les effets de l’immigration de masse, sur les difficultés de l’intégration, sur la fragmentation culturelle du pays. Pourtant, dès lors qu’ils tentent d’aborder ces sujets, ils découvrent que le débat est déjà verrouillé. Leur inquiétude devient une preuve de culpabilité. Leur expérience devient suspecte. Leur parole devient dangereuse. Alors ils se taisent. Et ce silence nourrit lentement une colère qui, faute de pouvoir être exprimée démocratiquement, s’accumule dans les profondeurs du corps social.
Le malentendu fondamental réside peut-être ici. On présente systématiquement cette exaspération comme du racisme. Or il s’agit souvent d’autre chose. Non pas d’une haine biologique ou raciale au sens classique du terme, mais d’une inquiétude culturelle, historique, civilisationnelle. Une inquiétude qui peut être excessive ou mal formulée, mais qui n’en est pas moins réelle. Beaucoup de Français ont le sentiment de devenir étrangers dans leur propre pays. Ils voient disparaître des habitudes, des codes de conduite, des formes de sociabilité qui leur paraissaient aller de soi. Ils perçoivent un affaiblissement de l’autorité, une fragmentation de la nation, une multiplication des appartenances concurrentes.
L’art du renversement
Au lieu d’entendre ce malaise, l’antiracisme doctrinal le pathologise. Il refuse de voir qu’une partie du problème réside peut-être moins dans les préjugés de la population que dans l’incapacité des élites à penser lucidement les conséquences des transformations qu’elles ont elles-mêmes encouragées. Ainsi s’installe une fracture qui ne cesse de s’élargir. Les mots eux-mêmes ne signifient plus la même chose selon les milieux sociaux. Lorsque certains parlent de diversité, d’autres parlent de désintégration. Lorsque certains célèbrent l’ouverture, d’autres évoquent l’effacement. Lorsque certains vantent le multiculturalisme, d’autres constatent la disparition progressive de ce qui constituait le socle commun. Le dialogue devient alors presque impossible. Chaque camp vit dans un univers mental différent.
L’Histoire nous enseigne pourtant que les sociétés ne sont jamais menacées d’abord par leurs conflits, mais par leur incapacité à les nommer. Les tensions peuvent être surmontées lorsqu’elles sont reconnues. Elles deviennent dangereuses lorsqu’elles sont niées. Et c’est ici qu’apparaissent les nouveaux clercs de notre temps. Indigénistes, racialistes, militants décoloniaux, universitaires convertis à la religion de la culpabilité occidentale, ils prétendent parler au nom de la justice universelle alors qu’ils contribuent souvent à enfermer chacun dans son origine. Leur morale fonctionne selon une étrange comptabilité où les victimes et les coupables semblent parfois déterminés moins par leurs actes que par leur appartenance supposée à tel ou tel groupe. Ils croient combattre les discriminations ; ils réintroduisent partout la race. Ils croient promouvoir l’universel ; ils dissolvent la nation. Ils croient défendre la paix civile ; ils nourrissent les ressentiments qu’ils prétendent combattre.
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George Orwell avait pressenti ce moment où les mots finiraient par désigner leur contraire. Le langage politique moderne excelle désormais dans cet art du renversement. L’antiracisme peut devenir une manière nouvelle de racialiser les rapports humains. L’inclusion peut produire l’exclusion. La tolérance peut engendrer l’intolérance. Telle est sans doute la véritable question de notre époque. Non pas savoir s’il faut combattre le racisme — cela ne devrait faire débat pour personne — mais déterminer quel antiracisme nous voulons. Un antiracisme fidèle à l’universalisme républicain, qui considère chaque citoyen comme un individu libre et égal en droits ? Ou un antiracisme idéologique qui répartit les légitimités, les culpabilités et les protections selon les appartenances collectives ? Le premier cherche à unir. Le second divise.
Car une nation ne peut survivre durablement si elle cesse de regarder le réel tel qu’il est. Elle ne peut préserver sa cohésion en transformant chaque inquiétude en faute morale et chaque désaccord en procès d’intention. Le courage politique commence toujours par la volonté de voir. Et il est possible que l’affaire Henry Nowak demeure, dans les années à venir, comme l’un de ces moments où une société aperçoit soudain son propre reflet et découvre, avec inquiétude, que le visage qui lui est renvoyé n’est plus tout à fait celui qu’elle croyait connaître.
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