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Un mouton livré, une conscience apaisée: l’Aïd en France à l’ère de l’ubérisation

La baraka en trois clics!


Un mouton livré, une conscience apaisée: l’Aïd en France à l’ère de l’ubérisation
Marseille, cité Bellevue, juin 2003 © SETBOUN PHOTOS/SIPA

Sur Internet, le site Kebchi permet aux musulmans pratiquants d’obtenir un sacrifice de mouton pour l’Aïd avec certificat de distribution et vidéo à la clé. Mais quand cet acte religieux devient une transaction numérique, dont on reçoit la quittance par email, quelque chose ne s’allège-t-il pas dans le rite, et n’est-ce pas précisément ce qui s’allège qui importait pourtant le plus? Analyse.


C’est un tract partagé par WhatsApp à une échelle presque industrielle qui est à l’origine de cette réflexion (voir ci-contre). Une carte soigneusement imprimée, au graphisme épuré, proposant, pour 159 euros, de faire sacrifier un mouton en Afrique subsaharienne pour l’Aïd al-Adha, avec vidéo nominative et certificat de distribution à la clé. L’entreprise s’appelle Kebchi. Elle se présente comme « l’association la mieux notée de France sur Google », se targue d’avoir organisé plus de 90 000 sacrifices, d’entretenir des partenariats avec plus de cent mosquées françaises et d’opérer dans six pays africains.

Son site, d’une facture digne des meilleures startups de la fintech caritative, affiche en temps réel le tableau des dons, un compteur de sacrifices, des témoignages-clients et des hadiths soigneusement sélectionnés pour asseoir la légitimité de la démarche. Ce tract n’est pas un détail anecdotique. Il est un symptôme.

Il en dit long de la recomposition profonde, silencieuse et accélérée de la religiosité musulmane en France, à l’intersection du capitalisme de plateforme, de la sécularisation ambiante et de la crise des institutions cultuelles traditionnelles. Pour en saisir la portée, il faut refuser deux facilités symétriques : ni la condamnation morale précipitée, ni la célébration naïve de la modernisation du religieux.

La contrainte structurelle qui a créé le marché

Commençons par l’honnêteté intellectuelle qui s’impose : Kebchi n’a pas inventé un besoin artificiel. Elle a comblé un vide réel. Dans les métropoles françaises, l’abattage familial est devenu quasi-impossible – interdit ou inaccessible du fait des normes sanitaires européennes, du manque d’espace urbain, de la saturation des abattoirs agréés et des contraintes techniques liées au respect scrupuleux des rituels de l’abattage. Les familles en appartement, les jeunes couples sans liens villageois, les classes moyennes précaires qui ne peuvent plus ni héberger un animal ni organiser la logistique d’un abattage traditionnel – tous ces ménages se trouvent face à une obligation religieuse que les circuits habituels ne permettent plus d’accomplir dans des conditions acceptables.

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Les mosquées auraient pu répondre à ce problème. Elles ne l’ont, dans l’ensemble, pas fait – du moins pas à l’échelle, pas avec la transparence, pas avec la traçabilité que les nouvelles générations exigent. C’est sur ce sol fertile que Kebchi a prospéré. La vidéo nominative envoyée par email, le certificat de sacrifice, la photo du mouton – tout ce que l’on peut être tenté de railler comme un gadget consumériste – est d’abord la réponse à une méfiance accumulée envers des circuits locaux soupçonnés d’opacité, de surfacturation ou parfois même de  non-respect de la norme religieuse. On ne juge pas Kebchi sans juger, dans le même mouvement, les défaillances institutionnelles qui lui ont ouvert la voie.

L’uberisation du rite ou la plateforme comme nouveau médiateur du sacré

Cela dit, la forme que prend cette réponse est révélatrice d’une mutation de nature, et pas simplement de degré. Ce qui s’opère avec Kebchi, comme avec d’autres acteurs de l’écosystème halal – cosmétiques islamiquement certifiés, finance sans intérêt packagée, tourisme « halal friendly », fast-food avec label de conformité – c’est une transformation de l’acte religieux en produit de consommation optimisé. Le vocabulaire du site en dit long : « parcours client fluide », « notation Google », « impact social maximum », « Sunna honorée ». Ces expressions ne sont pas anodines. Elles signalent que le rite sacrificiel est désormais pensé selon les catégories du commerce en ligne : expérience utilisateur, traçabilité, garantie de résultat, satisfaction client.

Le sociologue pourrait parler d’une uberisation du religieux, au sens précis où Uber a disrupté le taxi non pas en supprimant la course, mais en reconfigurant l’ensemble de la chaîne : plus d’intermédiaire traditionnel, algorithme de mise en relation, notation bilatérale, scalabilité infinie. Kebchi fait de même avec le sacrifice abrahamique : elle supprime le boucher de quartier et l’imam local comme médiateurs du rite, les remplace par une plateforme numérique dotée d’une légitimité double – technologique et jurisprudentielle – et reproduit l’opération des dizaines de milliers de fois par an, de Dakar à Kampala.

L’imam-entrepreneur ou la privatisation du sens

Ce qui distingue Kebchi d’un simple prestataire de services halal, c’est précisément cette légitimation jurisprudentielle qui est au cœur du modèle. À la tête de l’association : un imam. Autour d’elle : un réseau de prédicateurs, de mosquées partenaires, de références textuelles – le hadith d’At-Tirmidhi sur le sacrifice, le concept de wakala (délégation) qui autorise à confier le rite à un tiers. Cette mobilisation de l’autorité religieuse au service d’un modèle économique n’est pas un détail accessoire. Elle est la clé de voûte du dispositif.

Il y a là une figure nouvelle dans le paysage de l’islam de France : l’imam-entrepreneur, ou plus exactement le producteur de sens qui entre dans une alliance fonctionnelle avec des entrepreneurs économiques, pour offrir aux consommateurs musulmans ce dont ils ont besoin – une pratique dite « purifiée », conforme, éthique et suffisamment commode pour s’intégrer dans des vies modernes. Cette triade – producteurs de sens, entrepreneurs du halal, consommateurs en quête d’une religiosité apaisée – fonctionne comme un système auto-entretenu : la légitimation religieuse ouvre le marché, le marché finance la production de sens, qui ouvre d’autres marchés.

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Le phénomène dépasse largement le seul sacrifice de l’Aïd. Il traverse l’ensemble du marché halal, dont le volume en France et en Europe se compte en milliards d’euros. Des prédicateurs sont sollicités pour certifier des gammes de vêtements, des hôtels, des crèmes solaires ou des applications de rencontre. La jurisprudence islamique (dans le fond faible au regard des avis même juridique que considère que le sacrifice de l’Aïd n’est pas une Sunna Mu’akkadah « ensemble des traditions et pratiques du Prophète Muhammad qui sont fortement recommandées aux musulmans») devient un outil de différenciation commerciale, un avantage compétitif sur un segment de marché identifié. Ce qui était de l’ordre du sacré se convertit, progressivement, en marque de certification.

La sophistication graphique comme vecteur d’une religiosité de surface

Il faut dire un mot du design, parce qu’il n’est pas innocent. Le site de Kebchi, comme ceux de ses homologues dans l’écosystème halal, emprunte délibérément les codes visuels des plateformes de financement participatif les plus abouties comme Ulule, GoFundMe ou Kickstarter. Compteur en temps réel, paliers à débloquer, tableau des donateurs, galerie photo en défilement continu, témoignages vidéo, chiffres d’impact mis en scène. Ce n’est pas de la communication religieuse au sens traditionnel du terme. C’est du marketing émotionnel qui cible des publics identifiés : jeunes générations nées en France, femmes (généralement) en charge de l’organisation familiale, classes moyennes urbaines en quête d’une pratique halal qui soit à la fois éthique, commode et incontestable.

Les réseaux sociaux (TikTok, Instagram, Facebook) prolongent ce dispositif. Ils permettent une désintermédiation radicale : le fidèle n’a plus besoin de l’imam de sa mosquée, souvent perçu comme trop traditionnel, trop « docile » ou simplement trop peu disponible. Il accède directement, depuis son smartphone, à une offre religieuse packagée, certifiée et livrée dans les délais. La baraka à portée de clic !

Ce que cette recomposition dit de nous

On aurait tort de réduire ce phénomène à une dérive consumériste propre à l’islam. La même logique opère dans le judaïsme avec le marché casher, dans le christianisme évangélique avec ses produits « bénis », dans le bouddhisme de bien-être occidental. La marchandisation du religieux est un phénomène global, profondément lié à la montée de l’individualisme, à la fragmentation des appartenances communautaires et à la capacité du capitalisme à coloniser tous les espaces de sens.

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Mais cette banalisation comparatiste ne doit pas endormir la vigilance. Car ce qui se joue ici, au fond, c’est une question de définition de l’espace du sacré. Le sacrifice de l’Aïd est, dans la tradition islamique, un acte à la fois individuel et communautaire – un rappel de la soumission d’Abraham, un geste de redistribution aux démunis, une expérience partagée dans l’espace physique de la communauté et un moment participant du renforcement du lien social. Quand cet acte devient une transaction numérique dont on reçoit la quittance par email, quelque chose s’allège dans le rite, et c’est précisément ce qui s’allège qui importait le plus.

La vidéo de preuve, aussi bien intentionnée soit-elle, est révélatrice de cette réduction : elle transforme un acte de foi en une opération vérifiable, un engagement spirituel en une transaction dont on exige le justificatif. Elle déplace la question du rite « ai-je accompli cet acte d’adoration dans un esprit juste en souvenir d’Abraham ? », vers une question de traçabilité « ai-je la preuve que ça a réellement été fait ? ». Ce glissement, aussi discret soit-il, n’est pas anodin. Il décrit l’état d’une religiosité qui a perdu confiance en elle-même et qui cherche dans la certification externe ce que la conviction intérieure ne fournit plus.

La responsabilité des institutions

Ce n’est pas un procès à Kebchi qu’il faut instruire. L’entreprise répond à des besoins réels avec une efficacité que ses concurrents traditionnels n’ont pas su ni élaborer ni déployer. Mais c’est précisément à ce niveau là que réside le problème et la responsabilité. Si une plateforme numérique parvient à organiser en quelques années ce que les institutions cultuelles françaises n’ont pas structuré depuis plusieurs décennies, la question n’est pas celle de Kebchi : elle est celle des mosquées tout particulièrement et des instances représentatives musulmanes en général.

Les institutions religieuses musulmanes de France (grandes ou modestes, bien dotées ou sous-financées) ont longtemps pensé que leur rôle se limitait à la prière du vendredi, à l’enseignement coranique et à la gestion des obsèques. Elles ont abandonné, parfois par manque de moyens, souvent par manque de vision et conservatisme, des pans entiers de la vie religieuse des fidèles (le sacrifice, l’aumône organisée, l’accompagnement des rites de passage, la production des livres, la consommation, l’école, la médecine, l’art, la culture…) à des acteurs privés qui ont compris, eux, que la religiosité est aussi un espace à organiser, à structurer, à habiter en bonne intelligence avec le reste de la société. Le résultat, c’est ce que l’on voit aujourd’hui : des tracts distribués devant les mosquées pour capter, à leur sortie même, les fidèles que l’institution n’a pas su retenir dans son propre espace d’action.

La reprise en main n’est pas une question de concurrence commerciale. Elle est une question de cohérence théologique et de responsabilité communautaire et commune. Une mosquée qui laisse le marché définir à sa place les contours de la pratique religieuse de ses fidèles abdique quelque chose d’essentiel. Ce n’est pas l’efficacité de Kebchi qu’il faut imiter, c’est l’intuition qui la sous-tend et la mécanique qui la fait fonctionner : que les musulmans de France ont besoin d’institutions qui leur apport l’équilibre nécessaire entre leur vécu dans des espaces sécularisés et leur religiosité, et non les accompagnent dans les seuls moments liturgiques. Des institutions qui soient des lieux vivants du sacré et non des prestataires de services cultuels à temps partiel.



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Docteur en science politique - Observateur du fait religieux musulman

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