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On est toujours le surtouriste de quelqu’un d’autre


On est toujours le surtouriste de quelqu’un d’autre
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A Beynac, une jolie commune envahie par les touristes que longe la Dordogne, la population se divise autour d’un nouveau projet de déviation routière. A contre-courant du reste de la rédaction, notre contributeur dit « vive le surtourisme ! »


L’histoire commence comme une querelle villageoise et se termine en question universelle. Elle concerne un très beau village resserré entre une gigantesque falaise ocre et le méandre d’un large fleuve lumineux. Fleuve plein de sagesse, puisqu’il coule (grosso modo) du Sarlat de La Boétie à Saint-Michel-de-Montaigne. Fleuve plein d’équité puisqu’il suit le 45ème parallèle, à l’exact mi-chemin du Pôle Nord et de l’Equateur. Ce village s’appelle Beynac et il ne saurait même pas que la Guerre de Cent Ans entre Capétiens et Plantagenêt est terminée s’il n’y avait au bas de ses maisons un symbole du monde moderne, une route bruyante et encombrée. Une route hélas nécessaire au passage, au tourisme dont l’afflux saisonnier contribue largement à la prospérité de la région. La prophétie de Houellebecq dans La Carte et le Territoire est accomplie, la France est un vaste Airbnb qui vend son art de vivre aux touristes étrangers, quant à la prophétie de Soumission, elleest en bonne voie.

Malaise

Une éminence politique du département de la Dordogne avait entrepris la construction d’une belle autoroute à la place du fleuve pour faire sauter le bouchon de Beynac, une levée de boucliers pétrucores (les Gaulois du cru) a stoppé le projet. Beaucoup d’argent et de postillons jetés en vain. Les camions et autobus se croisent toujours avec autant de difficulté sur la mince route qui longe la Dordogne.

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Or le vrai coupable de tout cela vient enfin d’être identifié, nous apprend le Figaro du 24 mai[1], c’est (roulement de tambour) le surtourisme ! J’avoue que cette notion très à la mode me met mal à l’aise. La facilité et l’abaissement des tarifs du transport aérien ont démocratisé ce qui était autrefois un rêve d’aristocrate. Chaque homme s’il le souhaite et s’en donne les moyens a la faculté de visiter la Terre entière. C’est l’accomplissement d’une promesse biblique : Dieu a donné le monde à l’homme en toute possession. L’humanisme antique s’est fondé sur la célèbre phrase de Plaute, le premier écrivain romain, “Je suis homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger”. Il est légitime pour moi de m’intéresser aux Aborigènes d’Australie, à ce qui reste de leurs traditions dans leur vie d’aujourd’hui, j’ai le droit de prendre un billet d’avion et d’aller les voir. Le club des pompiers de ma petite ville a fait une virée à Bali, très bien, je n’ironise pas. Je laisse de côté la question des surtouristes malappris qui stagnent en France et en Europe aux frais de leurs hôtes.

Ouverture forcée

Les Japonais se plaignent vivement du surtourisme. Aucun d’entre eux ne s’est-il jamais trouvé dans un bus qui bloquait Beynac ? Des tombereaux de bêtises antiaméricaines se déversent chaque jour dans les médias français, elles témoignent plus de la jalousie maladive d’un pays sorti de l’histoire à cause de son socialisme effréné que de la réalité des Etats-Unis. Voici la dernière : un journaliste français faisait sur une chaîne d’infos la liste des multiples agressions commises par ce pays contre l’Asie et y incluait l’ouverture forcée du Japon en 1858 par la marine américaine ! Ouverture essentiellement commerciale qui ne provoqua pas d’invasion migratoire yankee, mais seulement l’ère Meiji, faite de développement et de modernisation de l’Empire du Soleil Levant. La seule victime fut une petite geisha de Nagasaki nommée Madama Butterfly qui fut engrossée et abandonnée par un bel officier américain. Justement, nous diront les féministes, cette histoire symbolise à merveille le viol du Japon par les Etats-Unis. Je leur répondrai : merci au Meiji qui a permis qu’existe l’opéra de Puccini.

Un monde dont certaines parties seraient restées fermées ressemblerait à une maison  qu’un propriétaire vient d’acheter sans avoir les clefs de deux chambres du premier étage. Visitons donc toute notre maison, forçons la porte de ces salles dont  s’échappent les cris des torturés à huis-clos. Vive le surtourisme et que Beynac patiente jusqu’à septembre. Les journées maussades et sans klaxon sur le beau fleuve lumineux ont aussi leur charme.


[1] https://www.lefigaro.fr/voyages/guides/meme-en-vacances-personne-n-aime-faire-la-queue-a-beynac-le-tourisme-a-l-etroit-dans-l-un-des-plus-beaux-villages-de-france-20260524




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Alain Neurohr a fait une carrière de professeur agrégé de Lettres Classiques dans le Secondaire et le Supérieur. Il a publié sous le pseudonyme d'Alain Nueil des romans chez Grasset, au Fleuve Noir et au Mercure de France.

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