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Ce que les Juifs de gauche n’ont pas vu venir

Réplique à… Alain Finkielkraut


Ce que les Juifs de gauche n’ont pas vu venir
Le sociologue Charles Rojzman. DR.

Les intellos juifs sont tiraillés entre la montée de l’antisémitisme et la tragédie de la guerre à Gaza.


Dans son émission Répliques sur France Culture du samedi 9 mai1, Alain Finkielkraut réunissait deux figures qui, depuis des décennies, incarnent l’espoir d’un dialogue israélo-palestinien : Élie Barnavi, historien et ancien ambassadeur d’Israël, et Elias Sanbar, intellectuel palestinien et ancien représentant de l’Autorité palestinienne auprès de l’Unesco. Tous trois ont tenté de penser le conflit dans sa complexité, en rappelant la nécessité de reconnaître les souffrances, les peurs et les aspirations des deux peuples. 

Leur échange dépassait d’ailleurs largement le seul cadre du conflit israélo-palestinien. Car derrière la question de la paix au Moyen-Orient se profilait une interrogation qui concerne désormais toute l’Europe : celle de la capacité des démocraties à faire face à des forces idéologiques et religieuses qui ne raisonnent pas nécessairement dans les mêmes catégories qu’elles. Ce qui se joue entre Israël et ses ennemis éclaire aussi, sous bien des aspects, notre propre rapport à l’islamisme, à la violence politique, à l’identité et aux limites du dialogue. Derrière la qualité et la courtoisie des échanges planait ainsi une impression plus sombre : celle d’un monde intellectuel demeuré fidèle à l’idéal de la discussion rationnelle alors même que la réalité, là-bas comme ici, semble s’en éloigner chaque jour davantage. Il y avait quelque chose de profondément ironique. Une ironie presque historique. Comme si deux hommes continuaient à converser au milieu d’un bâtiment déjà consumé par l’incendie. Comme si la parole survivait encore à la disparition du monde qui l’avait rendue possible.

Car ce qui frappait n’était pas tant ce qu’ils disaient que le fait même qu’ils puissent encore le dire. Le dialogue appartient désormais à une civilisation en voie d’extinction. Nous vivons à l’époque des procureurs, des militants, des certitudes instantanées, des indignations industrielles. Nous vivons dans un monde où l’on ne cherche plus à comprendre mais à condamner, où l’on n’écoute plus pour apprendre mais pour trouver la faute qui permettra l’excommunication. Et c’est précisément dans ce monde que les Juifs de gauche découvrent aujourd’hui la faillite d’un rêve auquel ils ont consacré leur vie.

Car il faut bien parler d’un rêve. Le rêve selon lequel l’histoire pourrait être corrigée par la morale. Le rêve selon lequel la reconnaissance de la souffrance de l’autre entraînerait automatiquement la reconnaissance de la vôtre. Le rêve selon lequel la générosité désarme la haine. Le rêve selon lequel l’autocritique protège de l’accusation. Pendant des décennies, cette gauche juive israélienne et diasporique a constitué une sorte d’aristocratie morale du judaïsme contemporain. Elle parlait plusieurs langues. Elle lisait davantage de romans que de rapports militaires. Elle connaissait les philosophes européens aussi bien que les textes juifs. Elle se méfiait du nationalisme. Elle redoutait les passions collectives. Elle croyait que l’intelligence finirait toujours par triompher de la barbarie. Amos Oz, David Grossman, A.B. Yehoshua, mais aussi nombre d’intellectuels de la diaspora, ont porté cette vision presque religieuse d’une réconciliation possible. Ils voulaient sauver Israël de ses ennemis mais aussi de lui-même. Ils voulaient que l’État juif soit non seulement fort mais exemplaire. Non seulement victorieux mais juste. Non seulement vivant mais moralement irréprochable. Cette ambition était noble. Elle était aussi profondément naïve. Car l’histoire ne récompense pas la vertu. L’histoire ne distribue aucune médaille morale. L’histoire ne protège pas les consciences délicates. Elle avance comme un char aveugle sur les ruines des illusions.

Pendant des années, beaucoup de ces intellectuels ont cru qu’en critiquant Israël ils renforçaient sa légitimité. Ils imaginaient qu’en se montrant plus sévères envers leur propre camp ils gagneraient la confiance de leurs adversaires. Ils croyaient qu’une forme de sur-exigence morale constituerait la preuve éclatante de leur humanisme. Ils n’ont pas vu que le tribunal devant lequel ils plaidaient n’avait souvent aucun intérêt pour leur humanisme. On leur demandait toujours davantage. Toujours une condamnation supplémentaire. Toujours une repentance nouvelle. Toujours une prise de distance plus spectaculaire. Comme ces personnages des tragédies antiques qui avancent vers leur destin en croyant lui échapper, ils participaient eux-mêmes à la construction du dispositif qui allait un jour les engloutir.

Non parce qu’ils étaient malhonnêtes. Non parce qu’ils étaient antisémites. Mais parce qu’ils continuaient à raisonner dans l’univers intellectuel des Lumières alors qu’autour d’eux renaissaient des passions beaucoup plus anciennes. Ils parlaient politique. D’autres parlaient identité. Ils parlaient frontières. D’autres parlaient disparition. Ils parlaient compromis. D’autres parlaient victoire. Ils parlaient coexistence. D’autres parlaient purification. Le malentendu fut immense. Et tragique. Dans les universités occidentales, dans les médias, dans les milieux culturels où tant de Juifs progressistes avaient cru trouver leur maison spirituelle, quelque chose s’est lentement déplacé. La critique d’Israël a cessé d’être une critique. Elle est devenue une obsession. Puis une grille de lecture universelle. Puis une passion. Puis parfois une sorte de théologie inversée. Israël n’était plus un État parmi d’autres. Il devenait le principe explicatif du mal. La source originelle de la faute. L’accusé permanent. Le coupable idéal. Face à cette évolution, beaucoup de Juifs de gauche ont réagi comme ils l’avaient toujours fait. En redoublant d’autocritique. En prenant davantage de distance. En multipliant les nuances. En répétant qu’ils n’étaient pas de ceux-là. Qu’ils appartenaient au camp du bien. Qu’ils partageaient les bonnes indignations. Qu’ils étaient fréquentables. Qu’ils étaient du côté de l’universel. Ils ne comprenaient pas que le problème n’était déjà plus là. Car dans certains milieux, la question n’était plus : « Que pensez-vous d’Israël ? » La question devenait : « Pourquoi existe-t-il encore un État juif ? » Puis parfois, plus obscurément : « Pourquoi existe-t-il encore des Juifs qui refusent de dissoudre leur singularité dans l’universel abstrait ? » C’est là que commence leur tragédie. Une tragédie qui n’est pas seulement politique mais existentielle. Car ces hommes et ces femmes ont passé leur vie à bâtir des ponts. Entre Israël et l’Europe. Entre la mémoire et l’avenir. Entre le judaïsme et l’universel. Entre la fidélité et la critique. Et ils découvrent aujourd’hui que les deux rives se sont éloignées. Le pont demeure. Mais il ne relie plus rien. Certains continuent malgré tout. Par honnêteté. Par habitude. Par fidélité à eux-mêmes. D’autres s’enfoncent toujours davantage dans la dénonciation d’Israël, comme si chaque nouvelle concession devait enfin leur ouvrir les portes de l’acceptation définitive. Ils ne voient pas que l’acceptation définitive n’existe pas. L’histoire juive est pleine de ces tragiques illusions. Elle raconte sans cesse la même espérance. Être enfin reconnu comme un homme parmi les hommes. Être enfin délivré de sa différence. Être enfin accepté sans condition. Et elle raconte tout aussi souvent la même désillusion. Car la différence que l’on croyait avoir effacée revient toujours. Sous une forme nouvelle. Avec un vocabulaire nouveau. Avec des justifications nouvelles. Mais avec une familiarité troublante. C’est peut-être cela que révélait, malgré elle, cette conversation entre MM. Barnavi et Sanbar sous le regard mélancolique d’Alain Finkielkraut. Non pas seulement la difficulté de la paix. Non pas seulement la persistance de la guerre. Mais la fin d’une illusion beaucoup plus vaste. L’illusion selon laquelle l’intelligence, la culture, la nuance, l’autocritique et la bonne volonté suffiraient à conjurer les passions historiques. Les Juifs de gauche ont cru que l’universel les protégerait de leur condition juive. Ils découvrent aujourd’hui que l’universel lui-même est devenu un champ de bataille. Et que l’homme qui prétend s’arracher entièrement à son histoire finit souvent par être rattrapé par elle. Parfois avec une brutalité que seuls les naïfs continuent de trouver surprenante.

  1. https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/repliques/israel-palestine-avec-elie-barnavi-et-elias-sanbar-8258535 ↩︎



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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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