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De Lapid à Bensussan: quand l’antisémitisme s’habille en principe de précaution

"Le contexte est tendu" : menaces de boycott et peur d’une démission collective


De Lapid à Bensussan: quand l’antisémitisme s’habille en principe de précaution
Le cinéaste israélien Nadav Lapid, ici photographié à Paris en 2023, a refusé de participer au Festival international de cinéma de Marseille dans un mois, suite à des appels au boycott © JM HAEDRICH/SIPA

Je me radicalise…


Chers lecteurs, chers amis, chers détracteurs, quelque chose est en train de se produire dans ce pays. Une forme de radicalisation, oui, mais pas celle dont parlent les services de police, les procureurs ou le ministre de l’Intérieur. Pas celle qui brûle des voitures, casse des vitrines, pille des magasins ou défile le visage masqué. Une autre radicalisation, qui consiste à refuser de se taire lorsque les libertés reculent.

Raisons de sécurité

À Marseille, le cinéaste israélien Nadav Lapid, pourtant opposé au gouvernement Netanyahou, a dû renoncer à participer à un festival international de cinéma sous la pression du boycott culturel visant Israël. À Strasbourg, le philosophe Gérard Bensussan a été déprogrammé d’une conférence du CHU consacrée à… la vieillesse. Oui, la vieillesse. Pas Gaza, pas le Proche-Orient, pas Israël, pas la guerre. La vieillesse !

Quel motif a été invoqué ? Les désormais incontournables « raisons de sécurité ». Cette formule est devenue le passe-partout de la lâcheté et de la bêtise contemporaines. Elle permet de censurer sans censurer, d’exclure sans exclure, de discriminer sans assumer la discrimination. Elle dispense de toute justification. Elle transforme la capitulation en prudence et la peur en vertu. Le dessinateur Joann Sfar a failli subir le même sort lorsque des militants ont demandé l’annulation de son spectacle à La Criée de Marseille, pourtant inspiré de rencontres menées auprès de Palestiniens comme d’Israéliens après le 7-Octobre. Dans le cas Bensussan, aucune menace n’avait pourtant été signalée, aucun incident, aucun risque identifié. Seulement un intellectuel ayant eu l’audace de réfléchir publiquement à l’antisémitisme contemporain, à ses métamorphoses et à ses nouveaux masques. Dans la France de 2026, cela semble parfois suffire.

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Nous sommes parvenus à ce moment singulier où l’on n’écarte plus les juifs parce qu’ils sont juifs ; ce serait trop grossier. On les écarte parce que leur présence pourrait déplaire à ceux qui détestent les juifs. Il y a une nuance mais le résultat est identique. Pendant des années, chacun de ces épisodes fut présenté comme un cas isolé. Une agression, une intimidation, une exclusion, un malentendu. Mais les exceptions finissent par former une règle. Les faits divers dessinent un paysage, les incidents composent un système.

Universités, hôpitaux, institutions culturelles, associations, syndicats, médias : partout la même mécanique semble à l’œuvre. On ne dit plus « nous ne voulons pas de vous », on dit « le contexte est compliqué. » On ne dit plus « votre identité pose problème », mais « nous craignons des réactions. » On ne dit plus « vous êtes de trop », plutôt « c’est pour votre sécurité. »  L’histoire enseigne pourtant une vérité simple : lorsqu’une société adapte les libertés de ses citoyens aux exigences de leurs persécuteurs potentiels, elle a déjà commencé à perdre. Le scandale n’est pas que des fanatiques réclament des têtes ; les fanatiques ont toujours existé. Le scandale est que des institutions respectables se couchent avant même qu’on le leur demande.

Démission collective

Il faut désormais appeler les choses par leur nom. Lorsqu’un philosophe est déprogrammé non pour ce qu’il va dire sur la vieillesse, mais pour ce qu’il est censé représenter aux yeux de certains militants, il ne s’agit pas d’une question de sécurité ; il s’agit d’un problème d’antisémitisme. Et lorsque des responsables d’universités, d’hôpitaux, de médias ou d’institutions culturelles entérinent cette logique, il ne s’agit plus d’une faiblesse individuelle, mais bien d’une démission collective.

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Peut-être est-ce cela, finalement, la « Nouvelle France » dont parlent depuis des années Jean-Luc Mélenchon et ses affidés et dont ils feront le thème de leur campagne présidentielle. Une France où certains citoyens regardent derrière eux avant de prendre la parole. Une France où l’on annule un philosophe pour éviter d’avoir à protéger sa liberté. Une France où la peur dicte l’agenda culturel. Une France où les institutions anticipent les exigences des intimidateurs et présentent leur reddition comme un acte de responsabilité.

Si c’est cela la Nouvelle France, alors oui, une forme de radicalisation devient inévitable : la radicalisation du refus de céder. Et puisque tant de gens semblent désormais décidés à se taire, à détourner le regard ou à trouver des excuses à l’inexcusable, alors je me radicalise aussi. Dans la défense de la liberté, le refus de la peur et la détermination à ne plus me taire.



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