En cherchant constamment à plaire aux fans, Star Wars s’est transformé en produit nostalgique figé, loin de son identité originale fondée sur l’innovation et l’imaginaire
C’est pratiquement un demi-siècle qui sépare le tout premier film Star Wars, A New Hope (1977), de tout ce qui a suivi après le rachat de Lucasfilm par The Walt Disney Company. Cinquante années qui embrassent quatre générations… bientôt cinq, pour aboutir à The Mandalorian & Grogu.
Vers l’infini et au-delà !

George Lucas, grand démiurge de tout cela, barbu grisonnant arborant une banane à la Dick Rivers, imagina un jour, le mélange improbable entre Le Seigneur des Anneaux, Dune et les sérials Flash Gordon qu’il regardait enfant à la télévision. Il saupoudra le tout de récits arthuriens, des films de cape et d’épée de l’âge d’or hollywoodien, des chanbaras d’Akira Kurosawa, le tout lié à la maïzena Joseph Campbell. Finalement, voilà ce qui allait devenir l’ultime représentation de la pop culture mondiale : une vulgarisation des grands mythes fondateurs de notre histoire, fondue avec de la spiritualité bouddhiste et mâtinée de robots, de créatures étranges et de vaisseaux spatiaux… L’identité Star Wars était née.
Ce titre, accompagné de son logo jaune inimitable sur fond de nuit galactique, va devenir un mantra, une formule magique. Pas seulement pour tous ceux qui avaient compris très tôt, qu’il y avait énormément d’argent à gagner avec ces deux mots-là, mais aussi pour des générations d’enfants qui grandiraient avec cet univers conçu pour eux.
Effets spéciaux inédits
Star Wars fut également pensé comme un fantasme en perpétuelle expansion : la partie émergée d’un iceberg laissant deviner un univers infini de personnages, d’histoires et de possibilités. Lucas nous proposait avant tout une invitation à nourrir notre propre imaginaire. Même lorsqu’il fallait attendre trois ans entre deux films — chacun possédait sa propre Guerre des Étoiles intérieure. C’est probablement là la plus grande force de ce qu’a imaginé le réalisateur d’American Graffiti. Un monde sans limites, sans contours précis, sans véritable début ni fin. Voilà pourquoi cela génère autant de passion, de débats, d’amour et de haine. George Lucas a enfanté un monstre qu’il a fini par ne plus pouvoir contrôler : un enfant qui, un jour, s’est retourné contre son père.
A lire aussi: Un mirage nommé Cannes
À l’origine, Lucas ne voulait pas seulement raconter une épopée opposant le bien au mal. Il voulait surtout utiliser ces mythes fédérateurs pour innover, surprendre et repousser les limites technologiques en matière d’effets spéciaux, de son et de mise en scène. Toujours plus audacieux, il tenta ensuite de sublimer et de complexifier son œuvre en y injectant de la politique et des enjeux plus adultes. Un pari risqué car une partie du public ne semblait se réveiller qu’à l’apparition du logo “Star Wars” sur un paquet de céréales. En essayant de renouveler l’image de sa saga, Lucas se heurta violemment au conservatisme des gardiens du temple. La nouvelle trilogie (1999-2005) représentait un bond technologique gigantesque et libérait enfin toutes les frustrations créatives de l’inventeur du son THX. Jamais une série de films n’aura été autant décriée par des fans qui, quelques années plus tôt, ne juraient pourtant que par cet homme à l’allure débonnaire. Ces mêmes fans réclamaient désormais des comptes et criaient à la trahison, oubliant que celui qui leur proposait ces nouveaux films restait George Lucas lui-même, propriétaire intellectuel de cet univers. Star Wars ne pouvait donc plus évoluer, ni se transformer, ni devenir autre chose que ce qu’il avait toujours été. La saga devait rester figée dans une esthétique précise, avec ses codes, ses personnages et ses archétypes immuables. Un univers placé sous cloche.
Cinéma ou taxidermie ?
Lucas, passé du statut de réalisateur à celui d’inventeur visionnaire, devait désormais, selon les injonctions de certains fans, devenir le taxidermiste de sa propre création. Mais c’était sans compter sur une souris carnassière qui rôdait dans les parages et qui avait parfaitement compris les attentes de ce public nostalgique. En rachetant Lucasfilm pour quatre milliards de dollars, Disney n’allait pas seulement exploiter Star Wars comme une franchise destinée à quelques passionnés quadragénaires. Non. L’entreprise allait entretenir cette nostalgie à coups de fan- service[1] et de recettes déjà usées. Marvel, les Studios Pixar… La compagnie aux grandes oreilles, tel un ogre jamais rassasié, engloutit tout ce qui évoque le rêve, mais surtout tout ce qui génère des billets verts. Pressé de rentabiliser son coûteux investissement, Disney lança rapidement une nouvelle trilogie ainsi qu’une série que deux spin-offs. Le problème, c’est que ces productions se contentaient souvent de recycler les Star Wars du passé sans retrouver l’ombre de leur originalité. Les récits perdaient leur sens, les nouveaux personnages paraissaient bien falots et même le retour des anciennes gloires semblait enterrer ce qu’elles avaient contribué à bâtir autrefois et à faire résonner en nous (Luke, Leia et Han, des figures désormais essoufflées) pour un résultat vite consommé… puis oublié.

Pour nourrir les orphelins en manque de “starwarseries”, Disney va nous abreuver aussi d’une avalanche de séries pour sa plateforme : Obi-Wan Kenobi, Ahsoka, Andor, Skeleton Crew, The Acolyte, sans compter les innombrables séries animées. À une exception près — Andor — beaucoup de ces productions ressemblent davantage à de belles démos de jeux vidéo qu’à de véritables œuvres inventives et originales. Bref, Star Wars est devenu un produit de consommation comme un autre. Ni meilleur ni pire qu’une série quelconque proposée par une plateforme de streaming et consommée distraitement devant un paquet de chips. Fini l’événement. Fini le film rare attendu fébrilement pendant trois ans.
A lire aussi: Pas d’accord
The Mandalorian et Grogu, sorti récemment en salle, est une suite directe de la série éponyme qui a connu un joli succès sur la plateforme. On y suit une nouvelle aventure galactique de ce chasseur de primes et son petit compagnon Grogu, un mini Yoda adorable doté de pouvoirs de Jedi. Le film s’adressant davantage cette fois-ci aux enfants, il se résume à deux trois péripéties et quelques bonds en hyper espace. Entre des seigneurs Impériaux revanchards, la famille de l’infâme Jabba The Hutt (à ne pas confondre avec la Pizza) et de plus grands dangers encore. Ce nouveau Star Wars avec les stars Pédro Pascal et Sigourney Weaver ne va pas vraiment révolutionner l’univers du space opéra le plus connu au monde. Une fois de plus, on navigue en terrain archi balisé et truffé de fan service au ras des pâquerettes et autres références pour afficionados incollables. On surfe ici sur un total fétichisme entre objets, tenues, bruitage et décors référentiels. On ne prend surtout aucun risque par peur d’énerver ou de frustrer.
Concernant notre amour irrationnel pour ce que George Lucas a créé à partir de 1977, il ne sert probablement plus à rien d’espérer davantage de cette franchise et de ses dérivés. Il faut désormais se contenter de fantasmer ce monde comme un mirage inaccessible ou une malédiction collective. Oui, Star Wars est devenu le tonneau des Danaïdes. L’ironie et le paradoxe, c’est qu’on a longtemps présenté George Lucas comme un simple homme d’affaires devenu milliardaire grâce à sa poule aux œufs d’or. Pourtant, Lucas voyait surtout dans Star Wars un moyen d’inventer de nouvelles technologies — THX, Industrial Light & Magic, Skywalker Ranch — et de pousser le cinéma vers l’avenir. Quelle déconvenue de constater que sa création ne sert plus aujourd’hui qu’à photocopier encore et encore le même produit sans âme. Avec les mêmes moules à madeleines, Disney recuit sans cesse cette nostalgie industrielle. Pour nous, rêveurs impénitents ayant découvert cet univers à la fin des années 70, Star Wars restera toujours cette petite lumière au loin, semblable à une étoile située à des millions d’années-lumière. Une lumière que l’on voudrait toucher du doigt mais qui s’éloigne à mesure qu’on tente de s’en approcher. Un amour impossible. « Il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine… »
[1] Le « fan service » peut se définir comme un clin d’œil dans la narration. Ce sont les histoires, personnages, actions, etc. qui sont ajoutés dans un film ou une série télévisée spécifiquement afin de faire plaisir à ses fans NDLR.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !




