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Chronique bête n°5 : La fable du bouc acariâtre et du bouc émissaire

La France est un pays hexagonal composé de beaucoup de régions aux formes variées, et de dépendances ultramarines. On y parle une langue assez proche du français, et les habitants – bien qu’assez frustres en général – ne mangent plus avec les mains depuis des années. S’ils ne vouaient pas un culte aux socialistes à anaphores et que la série Joséphine, ange gardien avec Mimie Mathy ne réalisait de tels scores d’audience sur TF1, on pourrait presque dire qu’ils sont civilisés. Presque.

Niort est une ville habituelle, composée de rues, de boulevards et d’habitants qui traversent dans les clous. Dieu a placé Niort dans les Deux-Sèvres sans raison particulière, mais c’est un choix qui se défend. J’y suis passé récemment, et revenu en bonne et due forme. On trouve à Niort un quotidien remarquable : Le Courrier de l’Ouest. Dans l’édition du 31 décembre dernier, nous apprenions qu’un bouc survolté avait semé la panique dans les rues de Niort. « Le bouc acariâtre poursuit des enfants à Niort » titrait le journal régional… Le bouc a joué des cornes dans les mollets de garçonnets qui circulaient paisiblement à vélo. L’une des victimes déclare : « Il nous a poursuivis rue Dante, puis dans le quartier ! » Rue Dante ! Un enfer ! Ce sont les pompiers qui ont finalement réussi à maîtriser ce Belzébuth bondissant qui a rendu chèvre tous les enfants des parages… « La police de Niort s’est également déplacée sur les lieux, pour vérifier que le bouc visiblement agacé par cette soudaine liberté n’avait blessé personne ». Le caprin a finalement été conduit à un refuge pour animaux. Espérons qu’il ne terminera pas chez l’équarisseur, en stage de rééducation citoyenne à Bouc-Bel-Air ou en bouc émissaire…

Les Etats-Unis nous ont donné au monde Ava Gardner, Miles Davis et Charles Bukowski. Pour ces trois raisons, au moins, nous devons à ce pays un respect éternel. Il nous vient cependant régulièrement de la patrie d’Elvis Presley des faits divers consternants qui entament cruellement son image de superpuissance, qui dispose de la première armée du monde. Une dépêche AFP titrée « Elle le poignarde pour avoir oublié les bières » nous signalait récemment les mésaventures d’un américain de Caroline du Sud qui s’est fait attaquer par sa compagne avec un « écureuil en céramique ». L’agence explique : « Helen Ann Williams, 44 ans, n’aurait pas supporté que son compagnon, parti acheter des bières pour le réveillon du 24 décembre, rentre finalement les mains vides car les magasins étaient déjà fermés. » Moralité : attention, les écureuils tuent.

Bordeaux est une ville pleine d’Histoire et de littérature, qui a été inventée par François Mauriac dans sa grande bonté. Il a aussi inventé la Guyenne, Thérèse Desqueyroux et l’imparfait du subjonctif. Nous apprenons, dans le quotidien Sud-Ouest, qu’un « éco-quartier » de Bordeaux (Ginko) fait parler de lui, à cause de… ragondins… Le quotidien explique : « On peut voir dans la présence de ce rongeur un signe de la réussite de l’éco-quartier : bien que créés de toutes pièces, ses espaces naturels sont devenus de vrais biotopes. Au pied des immeubles, outre les moustiques, on voit régulièrement des canards sauvages, des hérons ou des poules d’eau. Mais un ragondin, c’est trop. » La révolte gronde. Les riverains sont frappés de ragondinophobie… « Ça a commencé il y a deux semaines, raconte Antoine Gimenez, responsable de l’association des locataires d’une résidence HLM. Une habitante est venue me chercher parce qu’un ragondin lui avait sauté dessus alors qu’elle promenait son chien au bord du canal. » Brrrr….Nid douillet boboïde et branché pour bourgeois froussards, l’éco-quartier Ginko est au bord du « ça peut plus durer »… Les ragondins prennent leurs aises, étendent leur territoire à l’infini…  Des voix s’élèvent et se demandent s’il était raisonnable, pour Bouygues (qui a construit ce quartier) de feindre d’ignorer les rongeurs envahissants… Affaire à suivre. Les jours du ragondin sont comptés. Dommage que Mauriac ait raccroché, il tenait là un superbe sujet…

La France est un pays hexagonal composé de beaucoup de régions aux formes variées, etc.

Sur la Toile, l’intérêt pour Dieudonné n’a jamais été aussi fort

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Gil Mihaely. Depuis quelques années, Dieudonné, globalement boudé par les médias français, développe une activité foisonnante sur Internet. Il diffuse ses spectacles sur les sites de partage de vidéo et maintient le contact avec son public à travers les réseaux sociaux. Peut-on évaluer l’importance quantitative de la fameuse « Dieudosphère » ?

Boris Beaude. Le silence médiatique à la suite des débordements antisémites et négationnistes de Dieudonné n’a manifestement pas contenu l’évolution de sa reconnaissance publique, qui s’est exprimée par les deux médiations les plus opposées à celles des médias : le théâtre et Internet.

La première a une portée très locale, mais très engageante, la deuxième a une portée très globale, mais peu engageante. L’acte qui consiste à payer une place de théâtre, s’y rendre et assister à un spectacle est effectivement autrement plus impliquant que la simple vision d’une vidéo sur Internet. C’est pourquoi l’appréciation de la portée de l’explosion publique de Dieudonné dans les théâtres est relativement aisée, alors que celle de son exposition sur Internet est plus délicate. Les statistiques y sont très nombreuses, mais elles recouvrent des réalités d’une grande diversité, dont il est difficile de saisir la portée globale.

Quelques éléments permettent néanmoins d’affirmer que ces dernières semaines, nous assistons à une évolution très nette de cette exposition publique, dont les conséquences sont difficiles à circonscrire pour l’instant. Jamais, depuis une décennie, l’intérêt pour Dieudonné ne fut si important.

Il est difficile d’obtenir des données précises et fiables sur le sujet, de les croiser, et de dire combien de personnes sont concernées. En revanche, des services tels que Google Trends permettent de suivre les tendances de recherche, ce qui constitue un indicateur intéressant. Selon les statistiques de Google, il apparaît effectivement que depuis quelques semaines, l’intérêt pour Dieudonné a connu une croissance sans aucune mesure avec celle qui fut observée lors de tous les incidents précédents.

Alors que les recherches à son sujet étaient relativement stables cette dernière décennie, avec de petits pics lors d’événements polémiques, elles sont sensiblement 50 fois plus importantes à présent, et sensiblement 30 fois supérieures à ce qu’elles étaient lors des derniers incidents, dont l’invitation de Robert Faurisson sur scène en 2008. Après ses provocations télévisées en 2002 et en 2003, l’intérêt pour Dieudonné est resté relativement stable (fig. 1).

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fig. 1 – Recherche sur Google à propos de «Dieudonné» (base 100) de 2004 à aujourd’hui

(Google Trends – 14 janvier 2014).

 

Une telle situation est très exceptionnelle. Elle souligne l’échec du traitement politique et médiatique opéré ces dernières semaines. Cette dynamique s’observe plus généralement dans la quantité remarquable de réactions à des articles de presse ou à des posts de blogs ces dernières semaines. Twitter, se révèle être aussi un relais très puissant de cette publicité, #dieudonné ayant été à plusieurs reprises le tag le plus diffusé ces derniers jours. Facebook, enfin, fut l’un des relais les plus efficaces, alors que le site Dieudosphere.com n’était plus accessible depuis la mi-décembre, à la suite un piratage informatique. Ce piratage apparaît lui aussi comme peu efficace, puisque jamais l’attrait pour Dieudonné ne fut aussi important qu’au cours de cette période.

La principale raison de cette résistance tient à la pluralité de la « Dieudosphère », tant elle est disséminée sur de nombreuses plateformes. Elle est essentiellement structurée autour Facebook et de Youtube (iamdiuudo et iamdieudo2), centres névralgiques de la stratégie de communication de Dieudonné, avant d’être diffusées et débattues sur Twitter (@MbalaDieudo et #dieudonne), ainsi que sur de nombreux sites et blogs plus spécialisés qui relaient volontiers ses idées, dont en particulier le site d’Alain Soral.

Peut-on distinguer les internautes qui fréquentent les sites de la Dieudosphère par adhésion aux idées du comique de ceux qui y vont par simple curiosité ? Peut-on établir le profil type de ces deux groupes ? Quel est leur âge moyen ? leur sexe ? leur niveau d’éducation ? Quelles sont leurs fréquentations virtuelles?

Au théâtre, la pluralité des spectateurs existe aussi, et la polémique fait recette depuis des décennies. Mais paradoxalement, il est plus aisé d’identifier la pluralité des internautes sur Internet qu’au théâtre. En revanche, de telles études sont difficiles et exigeantes, car l’essentiel des données est à la disposition de Google et de Facebook. Mais les outils élaborés pour le marketing permettent d’avoir une lecture assez précise du profil des internautes qui fréquentent une page Facebook ou les comptes Youtube de Dieudonné. Surtout, ces profils reposent sur des traces passives, l’ensemble des pratiques numériques des internautes, ce qui limite les biais inhérents à des enquêtes qualitatives plus conventionnelles. La société Linkfluence, qui émane de la recherche publique et qui travaillait initialement sur les blogs politiques, s’est spécialisée dans l’exploitation commerciale de ce potentiel.

La visibilité de Dieudonné ces dernières semaines a très probablement attiré des profils très variés, qu’il serait d’ailleurs très difficile de partitionner en deux groupes. L’adhésion totale ou partielle, la naïveté, la curiosité, la lutte ou l’incompréhension peuvent être autant de motivations susceptibles d’encourager des internautes à consulter de telles vidéos. Aussi, il n’est pas évident que les idées de Dieudonné soient si clairement perceptibles par toutes les personnes qui s’intéressent au personnage, et nombreux sont ceux qui furent plus préoccupés par la décision du ministre de l’Intérieur, puis du Conseil d’État. Pour s’en convaincre, il suffit de voir que les deux étapes décisives dans l’augmentation de la visibilité de Dieudonné ces dix dernières années tiennent précisément à ces deux décisions (fig. 2).

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fig. 2 – Recherche sur Google à propos de «Dieudonné» (base 100) ces 90 derniers jours.

(Google Trends – 14 janvier 2014)

Néanmoins, il est difficile de mener ces analyses dans une période aussi conflictuelle. Une telle étude aurait été nettement plus aisée ces derniers mois, avant que Manuel Valls ne s’investisse dans une lutte qui engage une pluralité de valeurs dépassant largement les seuls propos de Dieudonné. La confusion avec l’humour, aussi, ne facilite pas l’analyse automatique des propos et par la classification automatique des profils d’internautes. Le problème de telles analyses serait du même ordre que le problème juridique qui se pose à son égard. Quand l’antisémitisme se dissimule sous le ton de l’humour, les juges ont déjà beaucoup de peine à pouvoir trancher avec la fermeté qui s’imposerait parfois, alors des automates…

À l’origine, Interneta été pensé par ses pionniers comme un espace de liberté quasi-absolue qui échappe au contrôle étatique. Est-ce toujours le cas ? Si oui, faut-il s’en réjouir, au vu de phénomènes comme la Dieudosphère ?

Il est vrai que les fondements d’Internet sont largement empreints d’un libertarisme qui s’alimente d’une défiance à l’égard de toutes entités qui feraient entrave à la circulation de l’information, dont les États. Héritée en large partie de la cybernétique et de sa transposition à la société par Norbert Wiener, cette pensée fut initialement développée contre le communisme et la religion, mais une fois mise en œuvre, elle déborda largement ce contexte pour s’entendre à l’ensemble de la communication.

Néanmoins, bien qu’Internet soit un lieu d’expression relativement libre et d’une rare intensité, il n’est pas si difficile de limiter l’expression sur Internet. Christophe Barbier l’a tristement rappelé récemment : la Chine y parvient très bien. La question qui s’impose, essentiellement, est celles des limites que l’on peut poser à la liberté et des modalités pratiques de leur délibération et de leur mise en œuvre.

Les démocraties occidentales, sous l’impulsion de la lutte contre la pédophilie, le terrorisme, et les atteintes à la propriété intellectuelle, disposent de toutes les techniques nécessaires. Celles qui furent utilisées récemment par de nombreux régimes autoritaires furent d’ailleurs développées essentiellement par des entreprises américaines, anglaises, françaises, allemandes et italiennes. Le problème qui se pose est d’un autre ordre. Quelles valeurs défendons-nous ? Comment réellement contenir des propos qui ne les respectent pas ? Comment s’assurer que les valeurs institutionnalisées représentent convenablement la pluralité des individus qui s’engagent à les respecter ?

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fig. 3 – Recherche sur Google à propos de «Faurisson» (base 100) de 2004 à aujourd’hui.

(Google Trends – 14 janvier 2014).

La progression de l’intérêt pour Dieudonné fut très lente ces dernières années. Le temps de la procédure judiciaire aurait certainement été plus approprié qu’une procédure administrative hâtive, qui a donné une visibilité inédite à Dieudonné, tout en le préservant de lui-même et de la justice. En lui évitant de soutenir des propos condamnables devant 6000 personnes, Manuel Vals lui a donné la parole auprès de plusieurs millions. Sa dernière vidéo a effectivement été vu trois millions de fois en trois jours, ce qui est particulièrement exceptionnel. Or, il ne faut pas se méprendre. Si cela ne dit pas grand-chose sur l’adhésion à ses idées et le nombre de personne que cela représente précisément, cela dit beaucoup quant à l’intensité relative de leur diffusion. L’augmentation importante des « likes » du compte Facebook sur cette même période, bien que cela puisse être manipulé, souligne que Dieudonné à bien trouvé de nouveaux auditeurs à ses propos. Ce constat est largement corroboré par les nombreux posts sur Twitter qui ne se limitent pas à la condamnation de ses propos, à la différence du tag #antijuif dont l’essentiel des posts relevait de sa condamnation.
L’importance du débat autour de Dieudonné ces dernières semaines laissent penser qu’il n’est que le symptôme d’un problème plus profond. Il n’est pas la cause, mais la conséquence de revendications identitaires qui ne se limitent pas à de l’antisémitisme et dont il est certainement préférable de condamner strictement les excès que de condamner au silence. Internet donne une visibilité inédite sur ce qui préoccupe les Français et il constitue aussi l’opportunité de rappeler qu’il n’y a pas besoin de nier le drame des uns pour faire reconnaître le drame des autres. C’est peut-être une habilité tragico-comique, mais elle est dangereuse et condamnable.

Les valeurs, mais aussi le droit, ne sont néanmoins pas figées dans le marbre. Ce sont des composantes essentielles des démocraties, et il faut toujours s’assurer de leur appropriation et de leur considération. La visibilité de Dieudonné retombera, mais il restera une amertume de toutes parts. Entre-temps, trop de personnes auront pris connaissance d’idées qui autrement seraient restées dans l’ombre qui leur convient très bien (fig. 3). Il est urgent de rappeler sereinement les valeurs qui motivent les oppositions au spectacle de Dieudonné et répondre inlassablement aux questions qu’il pose, et auxquelles de nombreux Français semblent manifestement attendre encore des réponses. Sans cela, nous nous exposons à des scissions graves et autrement plus dangereuses que ce spectacle. Décider de ce qui est juste et de ce qui convient, en démocratie, doit toujours passer par le débat et ce débat doit rester vivant.

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21506355_000001.

Do you speak European ?

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Dès le XVIIe siècle, l’esprit français règne sur les grandes cours européennes. Le français a vocation à être universel et essaime partout. L’intelligentsia se rallie sous cette bannière, signe de distinction, de savoir-vivre et d’élévation. Avec De L’Allemagne, Madame de Staël décrit en 1810 l’aura d’une France à son apogée européenne et ses échanges outre-Rhin. Elle s’accommode de son exil forcé pour arpenter cette Europe qui la fascine. Germanophile et anglophile, elle pressent dans son ouvrage que le classicisme de la langue française sera bientôt supplanté par l’esthétique romantique du Nord.

Invariablement, le destin européen semble lié à la domination d’un pays et de sa langue. Malgré l’avènement des idées de Bonaparte, selon lequel les peuples d’Europe doivent s’unir autour des valeurs de la Révolution Française, Madame de Staël reste fidèle à l’aristocratie. Aussi s’érige-t-elle en chantre de l’Ancien Régime abattu qui avait été propice à l’expansion du français dans l’Europe entière. Reconnaissant l’âpreté de la langue allemande, elle rend hommage à la légèreté du français, langue par excellence de la conversation. Légèreté ne signifie pas frivolité mais un sens de la justesse qui naît d’une spontanéité calculée. Jamais l’exigence d’intelligibilité n’a été plus forte que dans la langue française.

La monarchie avait compris que l’influence d’un pays se mesure à la pratique de sa langue dans les lieux de pouvoir. Pour l’intelligentsia européenne, parler français, c’est exercer l’art supérieur de la conversation et de la sociabilité. Le salon est un lieu d’influence. Cependant, la conquête des élites européennes ne s’est pas opérée par la violence mais par le consentement. C’est la reconnaissance de l’excellence de la civilité à la française. Après la violence de la Révolution de 1789, l’Europe de la pensée, dominée par la France, s’oriente vers l’Angleterre et les Etats qui formeront plus tard l’actuelle Allemagne.

Aujourd’hui, si géographiquement les lieux de pouvoir européens se trouvent dans des espaces francophones, on n’y parle plus français. Subrepticement, en tant que langue officielle de l’Union Européenne, le français s’efface alors qu’il rivalisait autrefois avec l’anglais. Pourtant, sous l’impulsion de la France, la construction européenne avec les premiers états membres, majoritairement francophones, visaient à instaurer une paix durable entre les nations du continent. C’était la perspective de transformer cet espace économique en espace politique sous influence française.

Dans cette optique, le général de Gaulle craignait à juste titre l’arrivée de la Grande-Bretagne dans l’Union Européenne pour défendre une stratégie nationale dont il fallait préserver l’Europe continentale. Naguère, les « père fondateurs » défendaient une vision française de l’Europe qui reposait sur une perception collective et enthousiasmante de cet édifice qui devait prendre une envergure politique. En définitive, l’Europe s’est muée en une vaste zone de libre-échange, creuse, sans assise politique sérieuse et sans ancrage dans la population. Le triomphe de l’anglais dans les institutions est le signe de cette hégémonie qui ne cherche même plus à se dissimuler.

Depuis 2004, date de l’adhésion des anciens pays du bloc soviétique au sein de l’UE, la déroute du français n’a fait que s’accentuer. Pourtant, l’arrivée de pays de l’Est avait été présentée comme une chance pour la France d’étendre son cercle d’influence ainsi que de promouvoir sa langue. Las, le principal acteur de la fondation européenne est marginalisé au sein même des institutions. Les chiffres officiels sont sans appel. En 1997, l’anglais et le français faisaient jeu égal. Au Conseil de l’Union Européenne, 41%  des textes étaient rédigés en anglais, contre 42% en français et 5% en allemand. Les proportions sont similaires dans la Commission Européenne.

Celle-ci  révèle dans un rapport de 2011 que seuls 6% des documents sont en français. Ce n’est plus une dilution, c’est une débâcle. Jugé plus pratique, l’anglais s’impose dans les réunions et dans les rédactions de rapports. Dès lors, la France en est réduite à invoquer la résolution de 2004 sur la diversité linguistique dans l’Union Européenne. La langue française qui se voulait jadis la plus intelligible devient inintelligible dans les instances où la politique intérieure de la France se décide de plus en plus. Même si les fonctionnaires de l’Union Européenne doivent maîtriser au moins trois langues des pays membres, le français devient subalterne.

Ainsi, plusieurs travaux importants de la Commission Européenne n’ont été rendu publics qu’en anglais, ne suscitant qu’une réaction molle des autorités françaises. En outre, la nomination de Catherine Ashton, représentante britannique de la diplomatie européenne, symbolise également une forme d’éviction. Au-delà des nominations aux postes stratégiques, c’est la conception même d’une Europe à la française qui s’éteint avec l’avènement d’un fonctionnement à l’anglo-saxonne des institutions européennes. La contribution de la France, notamment grâce à sa langue, pour  marquer de son empreinte la construction européenne est pourtant essentielle. En effet, l’identité des pays de la zone Euro ne doit pas se réduire à un ersatz anglo-saxon. Pourtant, la construction européenne se poursuit sans les peuples, dans l’entre-soi des élites anglicisées qui considèrent la culture et la langue française comme des reliques de musée.

Plus largement, la francophonie recule sur le vieux continent de manière inquiétante. Alors que l’Union Européenne se targue de préserver le multilinguisme dans ses lieux de décision, l’hégémonie de l’anglais, présenté comme un espéranto par défaut, remet en cause cette diversité. Si la France existe de moins en moins sur le plan économique, elle ne peut se permettre de disparaître des institutions. Son influence dépend de la vivacité et de la pérennité du français dans les instances européennes et internationales. L’Assemblée nationale et le Sénat multiplient les rapports alarmistes, en pure perte. Pour l’instant, aucune mesure concrète n’a été prise pour inverser la tendance. Cette reconquête linguistique est pourtant impérative. Une nouvelle Défense et Illustration de la langue française ne serait pas de trop pour ressaisir un esprit français qui se voulait être le souffle du continent européen.

*Photo : Virginia Mayo/AP/SIPA. AP21489980_000043.

Après la mort, la mémoire démocratisée

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Professeur d’histoire à Yale, Jay Winter est spécialiste de la démographie historique et de l’immigration : concentrant son travail sur la première Guerre mondiale et ses impacts sur le XXe siècle, il a participé au lancement du mémorial de Péronne. Il dirige la série La première Guerre Mondiale, dont le premier volume, Combats, a été publié en octobre 2013 par Fayard et Cambridge history.

Propos recueillis par Jérôme Leroy et Gil Mihaely

Causeur. Les morts de la Révolution, de l’Empire ou de 1870 n’ont jamais eu droit à des  monuments commémoratifs. Pourquoi commence-t-on soudain, en 1918, à honorer la mémoire des soldats morts, tous grades confondus ?   

Jay Winter. La guerre de 1870 est la véritable ligne de partage des eaux, le début d’une industrialisation de la guerre, en rupture avec les conflits du XIXe siècle. La Grande Guerre a, en quelque sorte, démocratisé la mort de masse. Et démocratisé le souvenir par la même occasion.[access capability= »lire_inedits »]

La nouveauté est-elle technologique ou politique ?

L’une entraîne l’autre. La rupture de 1914 tient à l’utilisation massive de l’artillerie, la grande tueuse qui a neutralisé la cavalerie, jusque-là symbole du courage viril et de l’héroïsme individuel. Ce sont les tirs d’artillerie qu’Ernst Jünger appelle les « orages d’acier ». Ils ont changé la nature même de la guerre en touchant les hommes de tous les rangs et en coûtant la vie à 10 millions d’entre eux.

La guerre de Sécession américaine n’était-elle pas déjà une guerre industrielle ?

Si, cette guerre civile a effectivement été très meurtrière et les monuments locaux, au Nord aussi bien qu’au Sud, témoignent de l’atmosphère endeuillée qui planait sur tout le pays.  Reste que ce sont surtout des généraux qu’on honore comme des héros. Les hommes de troupe demeurent, quant à eux, des pions interchangeables dont la mémoire collective n’a pas retenu les noms.

Revenons à la France et à ces monuments aux morts que l’on voit aujourd’hui dans tous nos villages. Sont-ils nés d’initiatives locales ou d’une politique nationale ?

Les monuments aux morts ont d’abord été érigés à l’initiative des communes. L’État intervenait seulement à travers de modestes subventions. Et les notables locaux prenaient financièrement en charge la construction. Ils jouaient aussi un rôle déterminant dans le choix de l’artiste et de l’apparence de la sculpture.

Qui organisait les cérémonies de commémoration ?

Les cérémonies autour des monuments aux morts étaient organisées par les préfets, les maires et les instituteurs, autrement dit par des représentants de l’État. Mais dans certains cas, ce sont les soldats eux-mêmes qui ont instauré la tradition des commémorations dans des sites particuliers, parfois alors que le conflit n’était pas terminé ! À Verdun, par exemple, un an après le déclenchement de la bataille, en février 1916, un culte du lieu était déjà né. Et il n’a pas cessé depuis. Dans la même perspective, les Australiens commémorèrent le premier anniversaire du débarquement meurtrier de Gallipoli, dans les Dardanelles, en 1915, dont la date reste, aujourd’hui encore, vénérée en Australie. Mais ensuite, ce sont les familles endeuillées, et particulièrement les femmes, qui sont devenues les gardiennes de la mémoire. Elles sont le plus souvent à l’origine de la tradition consistant à déposer des fleurs et des objets sur le champ de bataille, dans les cimetières ou au pied des monuments aux morts.

L’emplacement de monuments – place centrale, cimetière, proche ou loin de l’église – ainsi que leur forme – coq, poilu, Pietà, Marianne – et parfois le message qu’ils véhiculent – car certains sont pacifistes – varient d’une commune à l’autre. Ces choix ont-ils été débattus ? 

Là encore, les notables locaux ont joué un rôle important. Dans les communes dont la majorité des habitants était des catholiques pratiquants, les monuments aux morts de la Grande Guerre étaient érigés juste à côté des églises ou dans les cimetières situés derrière elles, et ce malgré l’interdiction de l’État. En Bretagne par exemple, on a sciemment et systématiquement ignoré cette interdiction. Dans les communes plus laïques, on a choisi un carrefour ou un espace à côté de la mairie pour respecter la séparation de l’Église et de l’État, conformément aux souhaits des autorités.

Qu’est-ce qui caractérise ces nouveaux monuments aux morts ?

C’est la liste de noms. Elle est écrite dans un ordre alphabétique ou dans l’ordre des dates de la mort. Cela signifie que l’on décide de faire abstraction du rang, du grade ou du statut social, toutes choses écartées au profit d’une fraternité dans la mort, dans laquelle tous les combattants sont égaux.

Comment les autres pays belligérants commémorent-ils leurs morts ?      

 Il y a une différence importante entre les pays protestants et les pays catholiques. Dans les premiers, on a privilégié des centaines de projets que l’on estimait utiles à la population : des bourses pour les lycées ou les universités, des initiatives en faveur des hôpitaux, des stades ou même des abreuvoirs pour les chevaux ! En Australie, par exemple, il existe des châteaux d’eau, des mairies et des jardins commémoratifs. Les pays protestants restent ainsi fidèles à leur tradition plus utilitariste, se donnant pour mission d’améliorer la vie quotidienne des survivants. Dans les pays catholiques, en revanche, les monuments aux morts sont avant tout porteurs d’une forte dimension symbolique. On remarquera au passage que dans des pays musulmans, comme la Turquie, les pratiques mémorielles se rapprochent de celles de pays catholiques : là aussi, la symbolique prime sur l’utilité.[/access]

 

*Photo : Fayolle/SIPA. 00536789_000011. 

Maxime Real Del Sarte, un sculpteur français

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Les célébrations du centenaire de la grande guerre ont commencé, et chaque village se tourne vers son monument aux morts. On ne les voit plus, à peine lit-on parfois au détour d’une promenade au Pays basque ou en Provence les noms des soldats alignés sur plusieurs rangées…C’est oublier que certains sont aussi des œuvres militantes témoignant des passions de leurs auteurs.

Monarchiste fanatique et antidreyfusard, Maxime Real Del Sarte marqua profondément l’extrême droite française du début du siècle. Il fonda les camelots du roi en 1908 – bras violent de l’action française – et fut emprisonné 10 mois la même année après l’affaire Thalamas (manifestation d’étudiants de l’Action française emmenée par les camelots en réaction à un débat sur Jeanne d’Arc à l’Université de Paris). Engagé en 1914, il perdit à Verdun un frère et son bras gauche, et revint avec un patriotisme plus vibrant encore. Ses œuvres à la mémoire des morts de la Grande Guerre sont visibles dans de nombreuses villes et villages, Montpellier, Paris, Guéthary… En tout, plus de 38 monuments aux morts et 16 commémorations militaires, dont la sculpture monumentale en mémoire des armées de Champagne, dans le département de la Marne, inaugurée en 1924. Son infirmité ne l’empêcha pas d’honorer les commandes que lui fit l’Etat français. On lui doit notamment la statue du maréchal Joffre sur l’esplanade des Invalides à Paris et le monument commémoratif de Pierre de Serbie et d’Alexandre de Yougoslavie, dans le 16ème arrondissement de Paris. Ardent catholique, il fit de Jeanne d’Arc le symbole de son attachement patriotique et royaliste. Il s’en disait « l’eternel serviteur » et couvrit la France de représentation exaltée de la sainte. Il en sculpta plus d’une quarantaine. Ami proche de Charles Maurras, il militera pour obtenir la libération de l’écrivain  auprès du Président Auriol en 1952, et donna ses traits à plusieurs personnages, notamment à l’un des deux poilus sculptés aux pieds de la colonne du monument à la Victoire de Rouen. Si le style académique du sculpteur dénote avec le modernisme des années 30 (on pense à Man Ray ou à Modigliani), on est frappé par l’inspiration et l’extrême sensualité de certaines de ses œuvres. La magnifique  Pietà républicaine de Sare, au pays basque, dont il existe plusieurs répliques, en est un excellent exemple.

*Photo: JAUBERT/SIPA. 00669637_000057.

Voyage sur La route bleue

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Pour ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’architecture, une visite à la Villa Empain s’impose car ce lieu a une histoire mouvementée. Réquisitionnée par les Allemands en 1943, prêtée par l’Etat belge à l’ambassade d’URSS dans les années 1950 et 1960, cédée ensuite à la radio RTL, cette villa construite en 1934 appartient désormais à la Fondation Boghossian. Le lieu entièrement rénové accueille depuis 2010 des expositions qui veulent « promouvoir le dialogue entre les cultures d’Orient et d’Occident ».

Dans la plupart des expositions on fait donc la part belle aux artistes originaires du Maghreb et du Moyen orient élargi, et La route Bleue, Périples et beautés de la Méditerranée à la Chine ne fait pas exception. Les deux commissaires ont rassemblé des œuvres liées à l’ancienne route de la soie et aux pigments bleus, tout en faisant une place à la riche symbolique de cette couleur. Une deuxième ligne directrice se greffe en cours de route pour aborder les échanges en Méditerranée : on s’éloigne ici un peu de la route de la soie. Ce n’est malheureusement que le premier problème que pose cette exposition où la couleur bleue semble parfois servir de simple prétexte… Enfin les commissaires ont choisi de présenter des objets artisanaux liés à la route de la soie, donc le visiteur peut admirer des céramiques ottomanes, des bijoux tibétains, des tenues cérémonielles chinoises en soie, prêtés selon les cas par le Musée Guimet ou la Cité de la Céramique de Sèvres. Les œuvres contemporaines s’articulent plus ou moins bien avec ces objets sortis de leur contexte.

Parmi les œuvres artistiques marquantes on peut tout de même citer une statuette d’Yves Klein  (France) qui réinterprète habilement en bleu Klein l’Esclave mourant de Michel Ange. Un peu plus loin Nabil Nahas (Liban) présente un long tableau composé de fibres semblables à des lichens dans des teintes bleues et violettes hypnotiques. À ’étage on passe rapidement devant les deux disques en céramique de Pierre Alechinsky (Belgique) pour admirer les créations contemporaines de céramistes libanais, turcs et japonais qui explorent toute la palette des bleus. Une petite sculpture d’Anish Kapoor (Royaume-Uni) attire le regard dans une vitrine : un disque en fibre indigo qui semble absorber toute la lumière environnante. Dans la salle suivante s’étalent sur les murs des cartes marines du golfe Persique recouvertes de gouache bleue pâle : Chantal Talbot (Belgique) propose ici un voyage poétique imaginaire vers l’Orient. Au sous-sol l’espace ne flatte malheureusement pas les œuvres présentées : seul le minaret renversé de Sahand Hesamiyan (Iran) sort du lot, nimbé de lumière noire.

Au final l’exposition souffre d’un manque de structure tant les œuvres choisies diffèrent par leur statut (œuvres d’art ou artisanat) et leur force. De plus, les commissaires ont voulu intégrer des artistes qui investissent le champ politique, ce qui achève de déséquilibrer l’exposition. Quel rapport entre les tapis de prière découpés et recousus de Mounir Fatmi (Tunisie) et les costumes d’apparat de la dynastie chinoise Qing, à part la soie ? Il en va de même pour certaines œuvres qui « dénoncent » la fermeture des frontières européennes ou le sort des migrants (Nicola L. et Driss Ouadahi). Bref à courir plusieurs lièvres à la fois les commissaires se sont pris les pieds dans le tapis : à vouloir réunir l’artisanat asiatique, la symbolique du bleu, l’art contemporain, les revendications politiques ou religieuses cette exposition n’explore aucun des thèmes entièrement. On se consolera en contemplant la magnifique architecture Art Déco de la Villa Empain et les quelques belles œuvres que contient quand même l’exposition.

La Route Bleue, jusqu’au 9 février 2014, Villa Empain (Bruxelles).

*Photo: Tarek Al-Ghoussein © de l’artiste / Courtesy of The Third Line, Dubaï

Des rois de France morts deux fois

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« Encouragé par ce début, il n’a pas voulu se retirer sans obtenir quelque fragment d’Henri IV. Son corps un peu découvert par la position transversale de celui de Louis XIV présentait le pied droit. Il s’est alors emparé de l’ongle du pouce… »

Voilà ce qu’on peut notamment lire à la page 124 de L’Adieu aux rois, septième roman de Valère Staraselski qui exhume, c’est le cas de le dire, un pan d’histoire de la période révolutionnaire. Le but de Valère Staraselski? Remettre les pendules à l’heure sur des événements peu connus, ou, très certainement, mal relatés, voire mal interprétés.

Nous sommes en 1793. Anglais, Autrichiens et Prussiens ne sont pas loin de Paris. Bordeaux et Lyon se rebellent contre la Convention. Insurgés, les Vendéens  ont pris Saumur et Angers.  C’est la guerre civile.

On invite à la destruction des mausolées royaux. Les cercueils des reines et de rois de France, religieux, grands hommes d’Etat sont ouverts; les corps sont extraits et jetés dans des fosses communes.

Dans ce roman passionnant et très bien documenté de Valère Staraselski, un témoin des faits, Ferdinand Gautier (qui a réellement existé), catholique convaincu et royaliste, relate  au quotidien les profanations  à Marc Antoine Doudeauville, avocat favorable à Robespierre.

Un vrai roman? C’est indéniable. Mais un roman truffé de réalité historique. « J’ai écrit L’Adieu aux rois parce que j’ai voulu comprendre ce qui c’était exactement passé avec les corps sacrés des rois dans la basilique de Saint-Denis en 1793, très précisément et en dehors de toute interprétation historique« , confie Valère Staraselski. « Au départ, c’est une volonté également de rétablir la vérité historique malmenée notamment par Lorant Deutsch lorsqu’il invente Robespierre coupant un morceau de la barbe du cadavre d’Henri IV ! Et cela passe allègrement sur les chaînes publiques de la télévision française… »

Pour ce faire, il a travaillé essentiellement sur archives.  Il est parti du journal de Ferdinand Gautier qu’il a consulté à la Bibliothèque Nationale. Pour le reste,  il a  procédé à des recoupements avec les documents officiels sur ces exhumations, déposés aux Archives nationales et reproduits dans les œuvres d’Alexandre Lenoir, chargé des monuments par la Convention.

Staraselski donne, en tout cas, de Robespierre une autre image, « car, celle qu’il a en France  ne correspond pas à la vérité des faits. Outre les contres vérités, inventions et calomnies sur l’homme, « psychologiser » et personnifier les raisons du cours de l’Histoire, pratique trop courante, n’est qu’une manière de rester à la surface. Et certainement pas de comprendre.  Comme le dit Marx que j’ai placé en exergue : « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de plein gré, dans les circonstances librement choisies. » Maximilien Robespierre a été un grand homme d’État, l’artisan principal de la création de la République française. Sa place devrait être au Panthéon. Du reste, des ouvrages récents donnent de l’homme et du politique une image qui correspond mieux à la réalité. N’oublions pas que c’est le peuple de Paris qui l’avait surnommé l’Incorruptible. »

Ce livre développe pourtant aussi un sentiment d’empathie pour la royauté et les rois de France. Paradoxe? Pas tant que ça. Valère Staraselki pense que les rois de France, notamment les Robertiens, ont fait la France : « Déjà, Clovis avait assis la France sur des valeurs universelles d’origine judéo-chrétiennes. La France est une nation avec un fort sentiment d’appartenance et, comme le disait Aragon, une nation qui vit « sous le soleil de la diversité« . La France est un pays avec une véritable personnalité. Par exemple c’est le pays qui a inventé la nation civique fondée sur des valeurs indépendantes de toute origine ethnique et on sent bien, chez les Français, une résistance à l’abandon de la nation. »

Euphémisme de dire que ce livre singulier interpellera le Landerneau étriqué de la pensée unique. On est en droit de s’en réjouir.

L’Adieu aux rois, Paris, janvier 1794, Valère Staraselski, Le Cherche Midi

*Photo: SIMON ISABELLE/SIPA. 00611183_000005

 

Campagne pour tout le monde!

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Dans la nuit du 14 au 15 septembre 2012, un phénomène inexplicable s’empare de la petite commune de Châtillon-en-Bierre et la coupe du reste du monde. Restent quelques hameaux avoisinants, la forêt, les deux cours d’eau qui la traversent et des routes qui ne mènent plus nulle part. La télévision, Internet, les réseaux de téléphonie sont interrompus, ou leur fonctionnement est limité au territoire subitement exilé.[access capability= »lire_inedits »]

Et c’est ainsi que le village, déserté depuis l’exode rural, se trouve livré à lui-même et passe du crépuscule de la France périphérique à l’aube d’une ère nouvelle qui ressemble à un resurgissement du Moyen Âge.

Privé de la richesse des grandes villes, coupé de l’économie mondiale, le village renoue avec le règne des paysans, les recettes de grand-mère et la prééminence de l’habileté manuelle, tandis que le curé du coin voit son église désertée s’emplir sous l’effet du choc métaphysique. Loin des infrastructures étatiques, la communauté s’organise autour du maire, homme simple et débonnaire transformé en chef protecteur par la crise. Jusqu’à ce que Verviers, un paysan rude et taciturne, ne se mue en chef violent et charismatique d’une sécession libertarienne. Ainsi, par cette grande inversion de la course du monde, les derniers deviennent les premiers, et les retardataires de la France profonde deviennent les pionniers d’une aventure humaine inédite : l’exil local.

Le roman de Quiriny n’est pas une charge contre la mondialisation, mais une fable qui permet de penser tout ce que celle-ci engendre en termes de valeurs et de situations absurdes. Quiconque est équipé d’un téléphone portable et autres appendices technologiques méditera avec profit le spectacle que donne à voir Quiriny d’une communauté humaine complètement paniquée parce qu’elle a été libérée malgré elle des tutelles et du bruissement permanent de l’extérieur.[/access]

Le village évanoui, Bernard Quiriny, Flammarion, 2014

*Photo: APESTEGUY/SIPA. SIPAUSA30051279_000001.

Jeux de paumés

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Quand je raconte l’enfance de mes amis russes, mes amis français s’imaginent une cour vide et des pneus. Avec un peu de chance, ces pneus sont accrochés à une corde, comble du luxe. Et ils entendent, dans ce décor minimaliste, les enfants rire en cyrillique.

La scène est sobre et belle. Les Parisiens, touchés, y voient l’accomplissement de leurs lectures de jeunesse rebelle. La pauvreté n’empêche pas le bonheur, au contraire, elle le permet. La réalité, il faut l’avouer,  n’est pas très éloignée de ce rêve éveillé. Les enfants postsoviétiques tout comme leur prédécesseurs ne connaissent pas l’abondance mais n’en souffrent pas car leur imagination les transporte.

On aimerait que nos bambins surgâtés goûtent un peu de ce pain (noir) là. Et bien, réjouissons-nous ! Peut-être est-ce l’effet de la crise. Les gens n’ont plus l’argent pour se distraire autrement : lundi 13 janvier, je lis dans Le Parisien que 300 jeunes ont pris, la veille, le métro en culotte ou caleçon « pour le fun ».  À défaut de pouvoir s’amuser avec des tablettes ultra perfectionnées sans doute, et aussi parce que « le dimanche, il n’y a pas grand-chose à faire ». On leur souhaite une reprise rapide de l’économie en même temps que celle du pantalon.

Sinon, les petits russkofs ne tarderont pas à nous plaindre.

Chronique bête n°5 : La fable du bouc acariâtre et du bouc émissaire

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La France est un pays hexagonal composé de beaucoup de régions aux formes variées, et de dépendances ultramarines. On y parle une langue assez proche du français, et les habitants – bien qu’assez frustres en général – ne mangent plus avec les mains depuis des années. S’ils ne vouaient pas un culte aux socialistes à anaphores et que la série Joséphine, ange gardien avec Mimie Mathy ne réalisait de tels scores d’audience sur TF1, on pourrait presque dire qu’ils sont civilisés. Presque.

Niort est une ville habituelle, composée de rues, de boulevards et d’habitants qui traversent dans les clous. Dieu a placé Niort dans les Deux-Sèvres sans raison particulière, mais c’est un choix qui se défend. J’y suis passé récemment, et revenu en bonne et due forme. On trouve à Niort un quotidien remarquable : Le Courrier de l’Ouest. Dans l’édition du 31 décembre dernier, nous apprenions qu’un bouc survolté avait semé la panique dans les rues de Niort. « Le bouc acariâtre poursuit des enfants à Niort » titrait le journal régional… Le bouc a joué des cornes dans les mollets de garçonnets qui circulaient paisiblement à vélo. L’une des victimes déclare : « Il nous a poursuivis rue Dante, puis dans le quartier ! » Rue Dante ! Un enfer ! Ce sont les pompiers qui ont finalement réussi à maîtriser ce Belzébuth bondissant qui a rendu chèvre tous les enfants des parages… « La police de Niort s’est également déplacée sur les lieux, pour vérifier que le bouc visiblement agacé par cette soudaine liberté n’avait blessé personne ». Le caprin a finalement été conduit à un refuge pour animaux. Espérons qu’il ne terminera pas chez l’équarisseur, en stage de rééducation citoyenne à Bouc-Bel-Air ou en bouc émissaire…

Les Etats-Unis nous ont donné au monde Ava Gardner, Miles Davis et Charles Bukowski. Pour ces trois raisons, au moins, nous devons à ce pays un respect éternel. Il nous vient cependant régulièrement de la patrie d’Elvis Presley des faits divers consternants qui entament cruellement son image de superpuissance, qui dispose de la première armée du monde. Une dépêche AFP titrée « Elle le poignarde pour avoir oublié les bières » nous signalait récemment les mésaventures d’un américain de Caroline du Sud qui s’est fait attaquer par sa compagne avec un « écureuil en céramique ». L’agence explique : « Helen Ann Williams, 44 ans, n’aurait pas supporté que son compagnon, parti acheter des bières pour le réveillon du 24 décembre, rentre finalement les mains vides car les magasins étaient déjà fermés. » Moralité : attention, les écureuils tuent.

Bordeaux est une ville pleine d’Histoire et de littérature, qui a été inventée par François Mauriac dans sa grande bonté. Il a aussi inventé la Guyenne, Thérèse Desqueyroux et l’imparfait du subjonctif. Nous apprenons, dans le quotidien Sud-Ouest, qu’un « éco-quartier » de Bordeaux (Ginko) fait parler de lui, à cause de… ragondins… Le quotidien explique : « On peut voir dans la présence de ce rongeur un signe de la réussite de l’éco-quartier : bien que créés de toutes pièces, ses espaces naturels sont devenus de vrais biotopes. Au pied des immeubles, outre les moustiques, on voit régulièrement des canards sauvages, des hérons ou des poules d’eau. Mais un ragondin, c’est trop. » La révolte gronde. Les riverains sont frappés de ragondinophobie… « Ça a commencé il y a deux semaines, raconte Antoine Gimenez, responsable de l’association des locataires d’une résidence HLM. Une habitante est venue me chercher parce qu’un ragondin lui avait sauté dessus alors qu’elle promenait son chien au bord du canal. » Brrrr….Nid douillet boboïde et branché pour bourgeois froussards, l’éco-quartier Ginko est au bord du « ça peut plus durer »… Les ragondins prennent leurs aises, étendent leur territoire à l’infini…  Des voix s’élèvent et se demandent s’il était raisonnable, pour Bouygues (qui a construit ce quartier) de feindre d’ignorer les rongeurs envahissants… Affaire à suivre. Les jours du ragondin sont comptés. Dommage que Mauriac ait raccroché, il tenait là un superbe sujet…

La France est un pays hexagonal composé de beaucoup de régions aux formes variées, etc.

Sur la Toile, l’intérêt pour Dieudonné n’a jamais été aussi fort

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dieudonne boris beaude

dieudonne boris beaude

Gil Mihaely. Depuis quelques années, Dieudonné, globalement boudé par les médias français, développe une activité foisonnante sur Internet. Il diffuse ses spectacles sur les sites de partage de vidéo et maintient le contact avec son public à travers les réseaux sociaux. Peut-on évaluer l’importance quantitative de la fameuse « Dieudosphère » ?

Boris Beaude. Le silence médiatique à la suite des débordements antisémites et négationnistes de Dieudonné n’a manifestement pas contenu l’évolution de sa reconnaissance publique, qui s’est exprimée par les deux médiations les plus opposées à celles des médias : le théâtre et Internet.

La première a une portée très locale, mais très engageante, la deuxième a une portée très globale, mais peu engageante. L’acte qui consiste à payer une place de théâtre, s’y rendre et assister à un spectacle est effectivement autrement plus impliquant que la simple vision d’une vidéo sur Internet. C’est pourquoi l’appréciation de la portée de l’explosion publique de Dieudonné dans les théâtres est relativement aisée, alors que celle de son exposition sur Internet est plus délicate. Les statistiques y sont très nombreuses, mais elles recouvrent des réalités d’une grande diversité, dont il est difficile de saisir la portée globale.

Quelques éléments permettent néanmoins d’affirmer que ces dernières semaines, nous assistons à une évolution très nette de cette exposition publique, dont les conséquences sont difficiles à circonscrire pour l’instant. Jamais, depuis une décennie, l’intérêt pour Dieudonné ne fut si important.

Il est difficile d’obtenir des données précises et fiables sur le sujet, de les croiser, et de dire combien de personnes sont concernées. En revanche, des services tels que Google Trends permettent de suivre les tendances de recherche, ce qui constitue un indicateur intéressant. Selon les statistiques de Google, il apparaît effectivement que depuis quelques semaines, l’intérêt pour Dieudonné a connu une croissance sans aucune mesure avec celle qui fut observée lors de tous les incidents précédents.

Alors que les recherches à son sujet étaient relativement stables cette dernière décennie, avec de petits pics lors d’événements polémiques, elles sont sensiblement 50 fois plus importantes à présent, et sensiblement 30 fois supérieures à ce qu’elles étaient lors des derniers incidents, dont l’invitation de Robert Faurisson sur scène en 2008. Après ses provocations télévisées en 2002 et en 2003, l’intérêt pour Dieudonné est resté relativement stable (fig. 1).

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fig. 1 – Recherche sur Google à propos de «Dieudonné» (base 100) de 2004 à aujourd’hui

(Google Trends – 14 janvier 2014).

 

Une telle situation est très exceptionnelle. Elle souligne l’échec du traitement politique et médiatique opéré ces dernières semaines. Cette dynamique s’observe plus généralement dans la quantité remarquable de réactions à des articles de presse ou à des posts de blogs ces dernières semaines. Twitter, se révèle être aussi un relais très puissant de cette publicité, #dieudonné ayant été à plusieurs reprises le tag le plus diffusé ces derniers jours. Facebook, enfin, fut l’un des relais les plus efficaces, alors que le site Dieudosphere.com n’était plus accessible depuis la mi-décembre, à la suite un piratage informatique. Ce piratage apparaît lui aussi comme peu efficace, puisque jamais l’attrait pour Dieudonné ne fut aussi important qu’au cours de cette période.

La principale raison de cette résistance tient à la pluralité de la « Dieudosphère », tant elle est disséminée sur de nombreuses plateformes. Elle est essentiellement structurée autour Facebook et de Youtube (iamdiuudo et iamdieudo2), centres névralgiques de la stratégie de communication de Dieudonné, avant d’être diffusées et débattues sur Twitter (@MbalaDieudo et #dieudonne), ainsi que sur de nombreux sites et blogs plus spécialisés qui relaient volontiers ses idées, dont en particulier le site d’Alain Soral.

Peut-on distinguer les internautes qui fréquentent les sites de la Dieudosphère par adhésion aux idées du comique de ceux qui y vont par simple curiosité ? Peut-on établir le profil type de ces deux groupes ? Quel est leur âge moyen ? leur sexe ? leur niveau d’éducation ? Quelles sont leurs fréquentations virtuelles?

Au théâtre, la pluralité des spectateurs existe aussi, et la polémique fait recette depuis des décennies. Mais paradoxalement, il est plus aisé d’identifier la pluralité des internautes sur Internet qu’au théâtre. En revanche, de telles études sont difficiles et exigeantes, car l’essentiel des données est à la disposition de Google et de Facebook. Mais les outils élaborés pour le marketing permettent d’avoir une lecture assez précise du profil des internautes qui fréquentent une page Facebook ou les comptes Youtube de Dieudonné. Surtout, ces profils reposent sur des traces passives, l’ensemble des pratiques numériques des internautes, ce qui limite les biais inhérents à des enquêtes qualitatives plus conventionnelles. La société Linkfluence, qui émane de la recherche publique et qui travaillait initialement sur les blogs politiques, s’est spécialisée dans l’exploitation commerciale de ce potentiel.

La visibilité de Dieudonné ces dernières semaines a très probablement attiré des profils très variés, qu’il serait d’ailleurs très difficile de partitionner en deux groupes. L’adhésion totale ou partielle, la naïveté, la curiosité, la lutte ou l’incompréhension peuvent être autant de motivations susceptibles d’encourager des internautes à consulter de telles vidéos. Aussi, il n’est pas évident que les idées de Dieudonné soient si clairement perceptibles par toutes les personnes qui s’intéressent au personnage, et nombreux sont ceux qui furent plus préoccupés par la décision du ministre de l’Intérieur, puis du Conseil d’État. Pour s’en convaincre, il suffit de voir que les deux étapes décisives dans l’augmentation de la visibilité de Dieudonné ces dix dernières années tiennent précisément à ces deux décisions (fig. 2).

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fig. 2 – Recherche sur Google à propos de «Dieudonné» (base 100) ces 90 derniers jours.

(Google Trends – 14 janvier 2014)

Néanmoins, il est difficile de mener ces analyses dans une période aussi conflictuelle. Une telle étude aurait été nettement plus aisée ces derniers mois, avant que Manuel Valls ne s’investisse dans une lutte qui engage une pluralité de valeurs dépassant largement les seuls propos de Dieudonné. La confusion avec l’humour, aussi, ne facilite pas l’analyse automatique des propos et par la classification automatique des profils d’internautes. Le problème de telles analyses serait du même ordre que le problème juridique qui se pose à son égard. Quand l’antisémitisme se dissimule sous le ton de l’humour, les juges ont déjà beaucoup de peine à pouvoir trancher avec la fermeté qui s’imposerait parfois, alors des automates…

À l’origine, Interneta été pensé par ses pionniers comme un espace de liberté quasi-absolue qui échappe au contrôle étatique. Est-ce toujours le cas ? Si oui, faut-il s’en réjouir, au vu de phénomènes comme la Dieudosphère ?

Il est vrai que les fondements d’Internet sont largement empreints d’un libertarisme qui s’alimente d’une défiance à l’égard de toutes entités qui feraient entrave à la circulation de l’information, dont les États. Héritée en large partie de la cybernétique et de sa transposition à la société par Norbert Wiener, cette pensée fut initialement développée contre le communisme et la religion, mais une fois mise en œuvre, elle déborda largement ce contexte pour s’entendre à l’ensemble de la communication.

Néanmoins, bien qu’Internet soit un lieu d’expression relativement libre et d’une rare intensité, il n’est pas si difficile de limiter l’expression sur Internet. Christophe Barbier l’a tristement rappelé récemment : la Chine y parvient très bien. La question qui s’impose, essentiellement, est celles des limites que l’on peut poser à la liberté et des modalités pratiques de leur délibération et de leur mise en œuvre.

Les démocraties occidentales, sous l’impulsion de la lutte contre la pédophilie, le terrorisme, et les atteintes à la propriété intellectuelle, disposent de toutes les techniques nécessaires. Celles qui furent utilisées récemment par de nombreux régimes autoritaires furent d’ailleurs développées essentiellement par des entreprises américaines, anglaises, françaises, allemandes et italiennes. Le problème qui se pose est d’un autre ordre. Quelles valeurs défendons-nous ? Comment réellement contenir des propos qui ne les respectent pas ? Comment s’assurer que les valeurs institutionnalisées représentent convenablement la pluralité des individus qui s’engagent à les respecter ?

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fig. 3 – Recherche sur Google à propos de «Faurisson» (base 100) de 2004 à aujourd’hui.

(Google Trends – 14 janvier 2014).

La progression de l’intérêt pour Dieudonné fut très lente ces dernières années. Le temps de la procédure judiciaire aurait certainement été plus approprié qu’une procédure administrative hâtive, qui a donné une visibilité inédite à Dieudonné, tout en le préservant de lui-même et de la justice. En lui évitant de soutenir des propos condamnables devant 6000 personnes, Manuel Vals lui a donné la parole auprès de plusieurs millions. Sa dernière vidéo a effectivement été vu trois millions de fois en trois jours, ce qui est particulièrement exceptionnel. Or, il ne faut pas se méprendre. Si cela ne dit pas grand-chose sur l’adhésion à ses idées et le nombre de personne que cela représente précisément, cela dit beaucoup quant à l’intensité relative de leur diffusion. L’augmentation importante des « likes » du compte Facebook sur cette même période, bien que cela puisse être manipulé, souligne que Dieudonné à bien trouvé de nouveaux auditeurs à ses propos. Ce constat est largement corroboré par les nombreux posts sur Twitter qui ne se limitent pas à la condamnation de ses propos, à la différence du tag #antijuif dont l’essentiel des posts relevait de sa condamnation.
L’importance du débat autour de Dieudonné ces dernières semaines laissent penser qu’il n’est que le symptôme d’un problème plus profond. Il n’est pas la cause, mais la conséquence de revendications identitaires qui ne se limitent pas à de l’antisémitisme et dont il est certainement préférable de condamner strictement les excès que de condamner au silence. Internet donne une visibilité inédite sur ce qui préoccupe les Français et il constitue aussi l’opportunité de rappeler qu’il n’y a pas besoin de nier le drame des uns pour faire reconnaître le drame des autres. C’est peut-être une habilité tragico-comique, mais elle est dangereuse et condamnable.

Les valeurs, mais aussi le droit, ne sont néanmoins pas figées dans le marbre. Ce sont des composantes essentielles des démocraties, et il faut toujours s’assurer de leur appropriation et de leur considération. La visibilité de Dieudonné retombera, mais il restera une amertume de toutes parts. Entre-temps, trop de personnes auront pris connaissance d’idées qui autrement seraient restées dans l’ombre qui leur convient très bien (fig. 3). Il est urgent de rappeler sereinement les valeurs qui motivent les oppositions au spectacle de Dieudonné et répondre inlassablement aux questions qu’il pose, et auxquelles de nombreux Français semblent manifestement attendre encore des réponses. Sans cela, nous nous exposons à des scissions graves et autrement plus dangereuses que ce spectacle. Décider de ce qui est juste et de ce qui convient, en démocratie, doit toujours passer par le débat et ce débat doit rester vivant.

*Photo : Michel Euler/AP/SIPA. AP21506355_000001.

Do you speak European ?

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Dès le XVIIe siècle, l’esprit français règne sur les grandes cours européennes. Le français a vocation à être universel et essaime partout. L’intelligentsia se rallie sous cette bannière, signe de distinction, de savoir-vivre et d’élévation. Avec De L’Allemagne, Madame de Staël décrit en 1810 l’aura d’une France à son apogée européenne et ses échanges outre-Rhin. Elle s’accommode de son exil forcé pour arpenter cette Europe qui la fascine. Germanophile et anglophile, elle pressent dans son ouvrage que le classicisme de la langue française sera bientôt supplanté par l’esthétique romantique du Nord.

Invariablement, le destin européen semble lié à la domination d’un pays et de sa langue. Malgré l’avènement des idées de Bonaparte, selon lequel les peuples d’Europe doivent s’unir autour des valeurs de la Révolution Française, Madame de Staël reste fidèle à l’aristocratie. Aussi s’érige-t-elle en chantre de l’Ancien Régime abattu qui avait été propice à l’expansion du français dans l’Europe entière. Reconnaissant l’âpreté de la langue allemande, elle rend hommage à la légèreté du français, langue par excellence de la conversation. Légèreté ne signifie pas frivolité mais un sens de la justesse qui naît d’une spontanéité calculée. Jamais l’exigence d’intelligibilité n’a été plus forte que dans la langue française.

La monarchie avait compris que l’influence d’un pays se mesure à la pratique de sa langue dans les lieux de pouvoir. Pour l’intelligentsia européenne, parler français, c’est exercer l’art supérieur de la conversation et de la sociabilité. Le salon est un lieu d’influence. Cependant, la conquête des élites européennes ne s’est pas opérée par la violence mais par le consentement. C’est la reconnaissance de l’excellence de la civilité à la française. Après la violence de la Révolution de 1789, l’Europe de la pensée, dominée par la France, s’oriente vers l’Angleterre et les Etats qui formeront plus tard l’actuelle Allemagne.

Aujourd’hui, si géographiquement les lieux de pouvoir européens se trouvent dans des espaces francophones, on n’y parle plus français. Subrepticement, en tant que langue officielle de l’Union Européenne, le français s’efface alors qu’il rivalisait autrefois avec l’anglais. Pourtant, sous l’impulsion de la France, la construction européenne avec les premiers états membres, majoritairement francophones, visaient à instaurer une paix durable entre les nations du continent. C’était la perspective de transformer cet espace économique en espace politique sous influence française.

Dans cette optique, le général de Gaulle craignait à juste titre l’arrivée de la Grande-Bretagne dans l’Union Européenne pour défendre une stratégie nationale dont il fallait préserver l’Europe continentale. Naguère, les « père fondateurs » défendaient une vision française de l’Europe qui reposait sur une perception collective et enthousiasmante de cet édifice qui devait prendre une envergure politique. En définitive, l’Europe s’est muée en une vaste zone de libre-échange, creuse, sans assise politique sérieuse et sans ancrage dans la population. Le triomphe de l’anglais dans les institutions est le signe de cette hégémonie qui ne cherche même plus à se dissimuler.

Depuis 2004, date de l’adhésion des anciens pays du bloc soviétique au sein de l’UE, la déroute du français n’a fait que s’accentuer. Pourtant, l’arrivée de pays de l’Est avait été présentée comme une chance pour la France d’étendre son cercle d’influence ainsi que de promouvoir sa langue. Las, le principal acteur de la fondation européenne est marginalisé au sein même des institutions. Les chiffres officiels sont sans appel. En 1997, l’anglais et le français faisaient jeu égal. Au Conseil de l’Union Européenne, 41%  des textes étaient rédigés en anglais, contre 42% en français et 5% en allemand. Les proportions sont similaires dans la Commission Européenne.

Celle-ci  révèle dans un rapport de 2011 que seuls 6% des documents sont en français. Ce n’est plus une dilution, c’est une débâcle. Jugé plus pratique, l’anglais s’impose dans les réunions et dans les rédactions de rapports. Dès lors, la France en est réduite à invoquer la résolution de 2004 sur la diversité linguistique dans l’Union Européenne. La langue française qui se voulait jadis la plus intelligible devient inintelligible dans les instances où la politique intérieure de la France se décide de plus en plus. Même si les fonctionnaires de l’Union Européenne doivent maîtriser au moins trois langues des pays membres, le français devient subalterne.

Ainsi, plusieurs travaux importants de la Commission Européenne n’ont été rendu publics qu’en anglais, ne suscitant qu’une réaction molle des autorités françaises. En outre, la nomination de Catherine Ashton, représentante britannique de la diplomatie européenne, symbolise également une forme d’éviction. Au-delà des nominations aux postes stratégiques, c’est la conception même d’une Europe à la française qui s’éteint avec l’avènement d’un fonctionnement à l’anglo-saxonne des institutions européennes. La contribution de la France, notamment grâce à sa langue, pour  marquer de son empreinte la construction européenne est pourtant essentielle. En effet, l’identité des pays de la zone Euro ne doit pas se réduire à un ersatz anglo-saxon. Pourtant, la construction européenne se poursuit sans les peuples, dans l’entre-soi des élites anglicisées qui considèrent la culture et la langue française comme des reliques de musée.

Plus largement, la francophonie recule sur le vieux continent de manière inquiétante. Alors que l’Union Européenne se targue de préserver le multilinguisme dans ses lieux de décision, l’hégémonie de l’anglais, présenté comme un espéranto par défaut, remet en cause cette diversité. Si la France existe de moins en moins sur le plan économique, elle ne peut se permettre de disparaître des institutions. Son influence dépend de la vivacité et de la pérennité du français dans les instances européennes et internationales. L’Assemblée nationale et le Sénat multiplient les rapports alarmistes, en pure perte. Pour l’instant, aucune mesure concrète n’a été prise pour inverser la tendance. Cette reconquête linguistique est pourtant impérative. Une nouvelle Défense et Illustration de la langue française ne serait pas de trop pour ressaisir un esprit français qui se voulait être le souffle du continent européen.

*Photo : Virginia Mayo/AP/SIPA. AP21489980_000043.

Après la mort, la mémoire démocratisée

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jay winter guerre

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Professeur d’histoire à Yale, Jay Winter est spécialiste de la démographie historique et de l’immigration : concentrant son travail sur la première Guerre mondiale et ses impacts sur le XXe siècle, il a participé au lancement du mémorial de Péronne. Il dirige la série La première Guerre Mondiale, dont le premier volume, Combats, a été publié en octobre 2013 par Fayard et Cambridge history.

Propos recueillis par Jérôme Leroy et Gil Mihaely

Causeur. Les morts de la Révolution, de l’Empire ou de 1870 n’ont jamais eu droit à des  monuments commémoratifs. Pourquoi commence-t-on soudain, en 1918, à honorer la mémoire des soldats morts, tous grades confondus ?   

Jay Winter. La guerre de 1870 est la véritable ligne de partage des eaux, le début d’une industrialisation de la guerre, en rupture avec les conflits du XIXe siècle. La Grande Guerre a, en quelque sorte, démocratisé la mort de masse. Et démocratisé le souvenir par la même occasion.[access capability= »lire_inedits »]

La nouveauté est-elle technologique ou politique ?

L’une entraîne l’autre. La rupture de 1914 tient à l’utilisation massive de l’artillerie, la grande tueuse qui a neutralisé la cavalerie, jusque-là symbole du courage viril et de l’héroïsme individuel. Ce sont les tirs d’artillerie qu’Ernst Jünger appelle les « orages d’acier ». Ils ont changé la nature même de la guerre en touchant les hommes de tous les rangs et en coûtant la vie à 10 millions d’entre eux.

La guerre de Sécession américaine n’était-elle pas déjà une guerre industrielle ?

Si, cette guerre civile a effectivement été très meurtrière et les monuments locaux, au Nord aussi bien qu’au Sud, témoignent de l’atmosphère endeuillée qui planait sur tout le pays.  Reste que ce sont surtout des généraux qu’on honore comme des héros. Les hommes de troupe demeurent, quant à eux, des pions interchangeables dont la mémoire collective n’a pas retenu les noms.

Revenons à la France et à ces monuments aux morts que l’on voit aujourd’hui dans tous nos villages. Sont-ils nés d’initiatives locales ou d’une politique nationale ?

Les monuments aux morts ont d’abord été érigés à l’initiative des communes. L’État intervenait seulement à travers de modestes subventions. Et les notables locaux prenaient financièrement en charge la construction. Ils jouaient aussi un rôle déterminant dans le choix de l’artiste et de l’apparence de la sculpture.

Qui organisait les cérémonies de commémoration ?

Les cérémonies autour des monuments aux morts étaient organisées par les préfets, les maires et les instituteurs, autrement dit par des représentants de l’État. Mais dans certains cas, ce sont les soldats eux-mêmes qui ont instauré la tradition des commémorations dans des sites particuliers, parfois alors que le conflit n’était pas terminé ! À Verdun, par exemple, un an après le déclenchement de la bataille, en février 1916, un culte du lieu était déjà né. Et il n’a pas cessé depuis. Dans la même perspective, les Australiens commémorèrent le premier anniversaire du débarquement meurtrier de Gallipoli, dans les Dardanelles, en 1915, dont la date reste, aujourd’hui encore, vénérée en Australie. Mais ensuite, ce sont les familles endeuillées, et particulièrement les femmes, qui sont devenues les gardiennes de la mémoire. Elles sont le plus souvent à l’origine de la tradition consistant à déposer des fleurs et des objets sur le champ de bataille, dans les cimetières ou au pied des monuments aux morts.

L’emplacement de monuments – place centrale, cimetière, proche ou loin de l’église – ainsi que leur forme – coq, poilu, Pietà, Marianne – et parfois le message qu’ils véhiculent – car certains sont pacifistes – varient d’une commune à l’autre. Ces choix ont-ils été débattus ? 

Là encore, les notables locaux ont joué un rôle important. Dans les communes dont la majorité des habitants était des catholiques pratiquants, les monuments aux morts de la Grande Guerre étaient érigés juste à côté des églises ou dans les cimetières situés derrière elles, et ce malgré l’interdiction de l’État. En Bretagne par exemple, on a sciemment et systématiquement ignoré cette interdiction. Dans les communes plus laïques, on a choisi un carrefour ou un espace à côté de la mairie pour respecter la séparation de l’Église et de l’État, conformément aux souhaits des autorités.

Qu’est-ce qui caractérise ces nouveaux monuments aux morts ?

C’est la liste de noms. Elle est écrite dans un ordre alphabétique ou dans l’ordre des dates de la mort. Cela signifie que l’on décide de faire abstraction du rang, du grade ou du statut social, toutes choses écartées au profit d’une fraternité dans la mort, dans laquelle tous les combattants sont égaux.

Comment les autres pays belligérants commémorent-ils leurs morts ?      

 Il y a une différence importante entre les pays protestants et les pays catholiques. Dans les premiers, on a privilégié des centaines de projets que l’on estimait utiles à la population : des bourses pour les lycées ou les universités, des initiatives en faveur des hôpitaux, des stades ou même des abreuvoirs pour les chevaux ! En Australie, par exemple, il existe des châteaux d’eau, des mairies et des jardins commémoratifs. Les pays protestants restent ainsi fidèles à leur tradition plus utilitariste, se donnant pour mission d’améliorer la vie quotidienne des survivants. Dans les pays catholiques, en revanche, les monuments aux morts sont avant tout porteurs d’une forte dimension symbolique. On remarquera au passage que dans des pays musulmans, comme la Turquie, les pratiques mémorielles se rapprochent de celles de pays catholiques : là aussi, la symbolique prime sur l’utilité.[/access]

 

*Photo : Fayolle/SIPA. 00536789_000011. 

Maxime Real Del Sarte, un sculpteur français

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Les célébrations du centenaire de la grande guerre ont commencé, et chaque village se tourne vers son monument aux morts. On ne les voit plus, à peine lit-on parfois au détour d’une promenade au Pays basque ou en Provence les noms des soldats alignés sur plusieurs rangées…C’est oublier que certains sont aussi des œuvres militantes témoignant des passions de leurs auteurs.

Monarchiste fanatique et antidreyfusard, Maxime Real Del Sarte marqua profondément l’extrême droite française du début du siècle. Il fonda les camelots du roi en 1908 – bras violent de l’action française – et fut emprisonné 10 mois la même année après l’affaire Thalamas (manifestation d’étudiants de l’Action française emmenée par les camelots en réaction à un débat sur Jeanne d’Arc à l’Université de Paris). Engagé en 1914, il perdit à Verdun un frère et son bras gauche, et revint avec un patriotisme plus vibrant encore. Ses œuvres à la mémoire des morts de la Grande Guerre sont visibles dans de nombreuses villes et villages, Montpellier, Paris, Guéthary… En tout, plus de 38 monuments aux morts et 16 commémorations militaires, dont la sculpture monumentale en mémoire des armées de Champagne, dans le département de la Marne, inaugurée en 1924. Son infirmité ne l’empêcha pas d’honorer les commandes que lui fit l’Etat français. On lui doit notamment la statue du maréchal Joffre sur l’esplanade des Invalides à Paris et le monument commémoratif de Pierre de Serbie et d’Alexandre de Yougoslavie, dans le 16ème arrondissement de Paris. Ardent catholique, il fit de Jeanne d’Arc le symbole de son attachement patriotique et royaliste. Il s’en disait « l’eternel serviteur » et couvrit la France de représentation exaltée de la sainte. Il en sculpta plus d’une quarantaine. Ami proche de Charles Maurras, il militera pour obtenir la libération de l’écrivain  auprès du Président Auriol en 1952, et donna ses traits à plusieurs personnages, notamment à l’un des deux poilus sculptés aux pieds de la colonne du monument à la Victoire de Rouen. Si le style académique du sculpteur dénote avec le modernisme des années 30 (on pense à Man Ray ou à Modigliani), on est frappé par l’inspiration et l’extrême sensualité de certaines de ses œuvres. La magnifique  Pietà républicaine de Sare, au pays basque, dont il existe plusieurs répliques, en est un excellent exemple.

*Photo: JAUBERT/SIPA. 00669637_000057.

Voyage sur La route bleue

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Pour ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’architecture, une visite à la Villa Empain s’impose car ce lieu a une histoire mouvementée. Réquisitionnée par les Allemands en 1943, prêtée par l’Etat belge à l’ambassade d’URSS dans les années 1950 et 1960, cédée ensuite à la radio RTL, cette villa construite en 1934 appartient désormais à la Fondation Boghossian. Le lieu entièrement rénové accueille depuis 2010 des expositions qui veulent « promouvoir le dialogue entre les cultures d’Orient et d’Occident ».

Dans la plupart des expositions on fait donc la part belle aux artistes originaires du Maghreb et du Moyen orient élargi, et La route Bleue, Périples et beautés de la Méditerranée à la Chine ne fait pas exception. Les deux commissaires ont rassemblé des œuvres liées à l’ancienne route de la soie et aux pigments bleus, tout en faisant une place à la riche symbolique de cette couleur. Une deuxième ligne directrice se greffe en cours de route pour aborder les échanges en Méditerranée : on s’éloigne ici un peu de la route de la soie. Ce n’est malheureusement que le premier problème que pose cette exposition où la couleur bleue semble parfois servir de simple prétexte… Enfin les commissaires ont choisi de présenter des objets artisanaux liés à la route de la soie, donc le visiteur peut admirer des céramiques ottomanes, des bijoux tibétains, des tenues cérémonielles chinoises en soie, prêtés selon les cas par le Musée Guimet ou la Cité de la Céramique de Sèvres. Les œuvres contemporaines s’articulent plus ou moins bien avec ces objets sortis de leur contexte.

Parmi les œuvres artistiques marquantes on peut tout de même citer une statuette d’Yves Klein  (France) qui réinterprète habilement en bleu Klein l’Esclave mourant de Michel Ange. Un peu plus loin Nabil Nahas (Liban) présente un long tableau composé de fibres semblables à des lichens dans des teintes bleues et violettes hypnotiques. À ’étage on passe rapidement devant les deux disques en céramique de Pierre Alechinsky (Belgique) pour admirer les créations contemporaines de céramistes libanais, turcs et japonais qui explorent toute la palette des bleus. Une petite sculpture d’Anish Kapoor (Royaume-Uni) attire le regard dans une vitrine : un disque en fibre indigo qui semble absorber toute la lumière environnante. Dans la salle suivante s’étalent sur les murs des cartes marines du golfe Persique recouvertes de gouache bleue pâle : Chantal Talbot (Belgique) propose ici un voyage poétique imaginaire vers l’Orient. Au sous-sol l’espace ne flatte malheureusement pas les œuvres présentées : seul le minaret renversé de Sahand Hesamiyan (Iran) sort du lot, nimbé de lumière noire.

Au final l’exposition souffre d’un manque de structure tant les œuvres choisies diffèrent par leur statut (œuvres d’art ou artisanat) et leur force. De plus, les commissaires ont voulu intégrer des artistes qui investissent le champ politique, ce qui achève de déséquilibrer l’exposition. Quel rapport entre les tapis de prière découpés et recousus de Mounir Fatmi (Tunisie) et les costumes d’apparat de la dynastie chinoise Qing, à part la soie ? Il en va de même pour certaines œuvres qui « dénoncent » la fermeture des frontières européennes ou le sort des migrants (Nicola L. et Driss Ouadahi). Bref à courir plusieurs lièvres à la fois les commissaires se sont pris les pieds dans le tapis : à vouloir réunir l’artisanat asiatique, la symbolique du bleu, l’art contemporain, les revendications politiques ou religieuses cette exposition n’explore aucun des thèmes entièrement. On se consolera en contemplant la magnifique architecture Art Déco de la Villa Empain et les quelques belles œuvres que contient quand même l’exposition.

La Route Bleue, jusqu’au 9 février 2014, Villa Empain (Bruxelles).

*Photo: Tarek Al-Ghoussein © de l’artiste / Courtesy of The Third Line, Dubaï

Des rois de France morts deux fois

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« Encouragé par ce début, il n’a pas voulu se retirer sans obtenir quelque fragment d’Henri IV. Son corps un peu découvert par la position transversale de celui de Louis XIV présentait le pied droit. Il s’est alors emparé de l’ongle du pouce… »

Voilà ce qu’on peut notamment lire à la page 124 de L’Adieu aux rois, septième roman de Valère Staraselski qui exhume, c’est le cas de le dire, un pan d’histoire de la période révolutionnaire. Le but de Valère Staraselski? Remettre les pendules à l’heure sur des événements peu connus, ou, très certainement, mal relatés, voire mal interprétés.

Nous sommes en 1793. Anglais, Autrichiens et Prussiens ne sont pas loin de Paris. Bordeaux et Lyon se rebellent contre la Convention. Insurgés, les Vendéens  ont pris Saumur et Angers.  C’est la guerre civile.

On invite à la destruction des mausolées royaux. Les cercueils des reines et de rois de France, religieux, grands hommes d’Etat sont ouverts; les corps sont extraits et jetés dans des fosses communes.

Dans ce roman passionnant et très bien documenté de Valère Staraselski, un témoin des faits, Ferdinand Gautier (qui a réellement existé), catholique convaincu et royaliste, relate  au quotidien les profanations  à Marc Antoine Doudeauville, avocat favorable à Robespierre.

Un vrai roman? C’est indéniable. Mais un roman truffé de réalité historique. « J’ai écrit L’Adieu aux rois parce que j’ai voulu comprendre ce qui c’était exactement passé avec les corps sacrés des rois dans la basilique de Saint-Denis en 1793, très précisément et en dehors de toute interprétation historique« , confie Valère Staraselski. « Au départ, c’est une volonté également de rétablir la vérité historique malmenée notamment par Lorant Deutsch lorsqu’il invente Robespierre coupant un morceau de la barbe du cadavre d’Henri IV ! Et cela passe allègrement sur les chaînes publiques de la télévision française… »

Pour ce faire, il a travaillé essentiellement sur archives.  Il est parti du journal de Ferdinand Gautier qu’il a consulté à la Bibliothèque Nationale. Pour le reste,  il a  procédé à des recoupements avec les documents officiels sur ces exhumations, déposés aux Archives nationales et reproduits dans les œuvres d’Alexandre Lenoir, chargé des monuments par la Convention.

Staraselski donne, en tout cas, de Robespierre une autre image, « car, celle qu’il a en France  ne correspond pas à la vérité des faits. Outre les contres vérités, inventions et calomnies sur l’homme, « psychologiser » et personnifier les raisons du cours de l’Histoire, pratique trop courante, n’est qu’une manière de rester à la surface. Et certainement pas de comprendre.  Comme le dit Marx que j’ai placé en exergue : « Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de plein gré, dans les circonstances librement choisies. » Maximilien Robespierre a été un grand homme d’État, l’artisan principal de la création de la République française. Sa place devrait être au Panthéon. Du reste, des ouvrages récents donnent de l’homme et du politique une image qui correspond mieux à la réalité. N’oublions pas que c’est le peuple de Paris qui l’avait surnommé l’Incorruptible. »

Ce livre développe pourtant aussi un sentiment d’empathie pour la royauté et les rois de France. Paradoxe? Pas tant que ça. Valère Staraselki pense que les rois de France, notamment les Robertiens, ont fait la France : « Déjà, Clovis avait assis la France sur des valeurs universelles d’origine judéo-chrétiennes. La France est une nation avec un fort sentiment d’appartenance et, comme le disait Aragon, une nation qui vit « sous le soleil de la diversité« . La France est un pays avec une véritable personnalité. Par exemple c’est le pays qui a inventé la nation civique fondée sur des valeurs indépendantes de toute origine ethnique et on sent bien, chez les Français, une résistance à l’abandon de la nation. »

Euphémisme de dire que ce livre singulier interpellera le Landerneau étriqué de la pensée unique. On est en droit de s’en réjouir.

L’Adieu aux rois, Paris, janvier 1794, Valère Staraselski, Le Cherche Midi

*Photo: SIMON ISABELLE/SIPA. 00611183_000005

 

Campagne pour tout le monde!

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Dans la nuit du 14 au 15 septembre 2012, un phénomène inexplicable s’empare de la petite commune de Châtillon-en-Bierre et la coupe du reste du monde. Restent quelques hameaux avoisinants, la forêt, les deux cours d’eau qui la traversent et des routes qui ne mènent plus nulle part. La télévision, Internet, les réseaux de téléphonie sont interrompus, ou leur fonctionnement est limité au territoire subitement exilé.[access capability= »lire_inedits »]

Et c’est ainsi que le village, déserté depuis l’exode rural, se trouve livré à lui-même et passe du crépuscule de la France périphérique à l’aube d’une ère nouvelle qui ressemble à un resurgissement du Moyen Âge.

Privé de la richesse des grandes villes, coupé de l’économie mondiale, le village renoue avec le règne des paysans, les recettes de grand-mère et la prééminence de l’habileté manuelle, tandis que le curé du coin voit son église désertée s’emplir sous l’effet du choc métaphysique. Loin des infrastructures étatiques, la communauté s’organise autour du maire, homme simple et débonnaire transformé en chef protecteur par la crise. Jusqu’à ce que Verviers, un paysan rude et taciturne, ne se mue en chef violent et charismatique d’une sécession libertarienne. Ainsi, par cette grande inversion de la course du monde, les derniers deviennent les premiers, et les retardataires de la France profonde deviennent les pionniers d’une aventure humaine inédite : l’exil local.

Le roman de Quiriny n’est pas une charge contre la mondialisation, mais une fable qui permet de penser tout ce que celle-ci engendre en termes de valeurs et de situations absurdes. Quiconque est équipé d’un téléphone portable et autres appendices technologiques méditera avec profit le spectacle que donne à voir Quiriny d’une communauté humaine complètement paniquée parce qu’elle a été libérée malgré elle des tutelles et du bruissement permanent de l’extérieur.[/access]

Le village évanoui, Bernard Quiriny, Flammarion, 2014

*Photo: APESTEGUY/SIPA. SIPAUSA30051279_000001.

Jeux de paumés

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Quand je raconte l’enfance de mes amis russes, mes amis français s’imaginent une cour vide et des pneus. Avec un peu de chance, ces pneus sont accrochés à une corde, comble du luxe. Et ils entendent, dans ce décor minimaliste, les enfants rire en cyrillique.

La scène est sobre et belle. Les Parisiens, touchés, y voient l’accomplissement de leurs lectures de jeunesse rebelle. La pauvreté n’empêche pas le bonheur, au contraire, elle le permet. La réalité, il faut l’avouer,  n’est pas très éloignée de ce rêve éveillé. Les enfants postsoviétiques tout comme leur prédécesseurs ne connaissent pas l’abondance mais n’en souffrent pas car leur imagination les transporte.

On aimerait que nos bambins surgâtés goûtent un peu de ce pain (noir) là. Et bien, réjouissons-nous ! Peut-être est-ce l’effet de la crise. Les gens n’ont plus l’argent pour se distraire autrement : lundi 13 janvier, je lis dans Le Parisien que 300 jeunes ont pris, la veille, le métro en culotte ou caleçon « pour le fun ».  À défaut de pouvoir s’amuser avec des tablettes ultra perfectionnées sans doute, et aussi parce que « le dimanche, il n’y a pas grand-chose à faire ». On leur souhaite une reprise rapide de l’économie en même temps que celle du pantalon.

Sinon, les petits russkofs ne tarderont pas à nous plaindre.