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François Hollande et l’amour

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Comme nous l’écrivions, François Hollande tient sa promesse : il est normal. Il est normal jusque dans ses amours.

Les enfants ressemblent plus à leur temps qu’à leur père, écrit Guy Debord dans ses Commentaires à la société du spectle. On notera donc pour commencer l’aspect libéral-libertaire, très générationnel, de la vision hollandienne du couple. Ce refus obstiné du mariage, cette volonté de « vivre à la colle » comme disaient nos grands-mères, est surtout, derrière la revendication d’émancipation et d’autonomie, une espèce de mépris déguisé d’une institution qui a pourtant fait ses preuves. On ne demande pas au Président de vivre comme dans un roman de Chardonne, où le mariage apparaît comme la seule véritable aventure, une aventure modeste et héroïque, entre renoncements tranquilles et acceptation d’un bonheur qui ne se découvre que dans la durée. Mais au moins pourrait-il nous épargner ce mélange entre une goujaterie matoise et une vision purement consumériste de ce qu’est un couple: on s’aime, tant mieux ; on ne s’aime plus, au revoir. De toute manière, c’était Mitterrand qui lisait Chardonne mais Mitterrand était d’une vieille droite littéraire alors que François Hollande est simplement un moderne, de surcroît tout entier pétri de cette inculture propre aux technocrates d’aujourd’hui. On aurait pu, éventuellement, accepter cette attitude si elle avait été un lointain souvenir de Marx qui voyait dans le mariage bourgeois la forme la plus accomplie de la prostitution. Mais, on a beau faire, pas plus que l’on n’imagine Hollande lire Chardonne, on ne  l’imagine lire Marx. Après tout, n’est-il pas un social-démocrate assumé, maintenant ?

Pourtant,  là où la normalité de Hollande est encore plus forte en la matière, c’est dans le choix des femmes de sa vie. Hollande est désespérant d’endogamie, comme tous les présidents qui l’ont précédé. Examinons un instant ses destinées sentimentales aurait dit Chardonne, encore lui. Il a d’abord longtemps vécu avec une énarque de sa promotion. Ils ont tout fait ensemble : les enfants, les cabinets ministériels, la députation et la candidature à la présidence de la République. Ensuite, François Hollande est tombé amoureux d’une journaliste politique et puis, après la journaliste politique, il a eu une liaison avec une actrice. Quelle originalité ! Quelle prise de risque ! Et surtout quelle vision de la femme française d’aujourd’hui, puisqu’il est bien connu en France que toutes les femmes sont soit des politiques, soit des journalistes, soit des actrices. Et demain, qui sait, il quittera l’actrice pour une patronne de choc dans les nouvelles technologies présentée par Fleur Pellerin.

Dans les contes de notre enfance, il arrivait que les princes tombent amoureux des bergères et c’est pour cela que c’étaient des contes. Plus tard, adolescents romantiques, nous vibrions pour Ruy Blas, le valet qui en pinçait pour une reine,  le « ver de terre amoureux d’une étoile. » Là, on n’est plus chez Chardonne, mais du côté des surréalistes, de l’amour fou et du plus beau poème de Breton, «Union libre. »  Cet amour-là porte en lui le renversement de toutes les valeurs, il est la subversion de l’ordre social, il redistribue les cartes d’un jeu dont les règles s’inventent en même temps qu’on y joue. On ne s’y retrouve plus, on affole les familles, on bafoue la société, on désespère les gouvernements.

François Hollande a peut-être désespéré le sien, de gouvernement, mais uniquement pour des raisons de communication, pas pour des raisons de fond. Ce qui aurait été vraiment subversif, inquiétant, choquant, scandaleux, ce qui pour le coup aurait étonné, c’est que le Président de la République tombe amoureux, par exemple, d’une ouvrière de La Redoute promise au licenciement, d’une infirmière fatiguée dans une maternité sur le point de fermer, d’une prof de français dans une ZEP problématique ou encore d’une fliquette épuisée par la baisse des effectifs dans un commissariat de banlieue.

On imagine le scénario, forcément. Une visite présidentielle dans des conditions houleuses d’un site industriel occupé, les gardes du corps, les CRS, la bousculade. Le président qui se retrouve amené, le temps que les choses se calment, dans un local de repos. Là, une  syndicaliste, la trentaine, les yeux un peu cernés à cause des nuits de veille autour des braseros, lui tend gentiment un café. Leurs regards se croisent et c’est le coup de foudre. Rien ne sera plus comme avant pour le président comme pour la syndicaliste. Elle devient racinienne,

« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps, et transir et brûler. »

Lui devient flaubertien :

« Ce fut comme une apparition. »

Ils se revoient, bien sûr. Il a suffi d’un numéro de portable griffonné qui passe de la main à la main. Tous les deux ont l’impression de trahir et c’est délicieux, cette trahison. Leur nid d’amour n’est pas un appartement des beaux quartiers, c’est la chambre d’un Campanile dans la zone commerciale d’une sous-préfecture improbable. Le président écoute beaucoup la syndicaliste. Elle lui raconte la France à 1 000 euros par mois, la France de la précarité, la France de la peur, la France des vies qui se gâchent dans la mélancolie de l’aliénation.

Comme tous les amoureux, il a soudain envie de changer le monde car les amoureux sont heureux et veulent que le monde soit à l’image de leur bonheur. Plus personne ne comprend quand le Président annonce lors de ses vœux, puis de sa conférence de presse, un tournant radical : le voilà qui parle de démondialisation et même d’une sortie de l’euro, si les Allemands ne veulent vraiment rien comprendre. En attendant, pour relancer la consommation, il augmente les salaires de 20%. On s’étrangle chez les éditorialistes économiques, Standard and Poor’s dégrade la note de la France à BBB+ avec perspective négative, Pierre Gattaz dit qu’on l’égorge, l’UMP appelle à la désobéissance civile, le Front de Gauche demande au président d’éviter l’aventurisme gauchiste et le Front national ne sait plus quoi dire, ce qui repose tout le monde.

Quand le scandale éclate, Closer photographiant le couple montant dans une Clio de location à la sortie du Campanile, François Hollande clarifie très vite la situation. Il publie un communiqué d’une grande délicatesse. La syndicaliste arrive ensuite à l’Elysée avec son fils de six ans qui n’a pas de père. La presse people se moque des fautes de goûts et des bévues protocolaires de la nouvelle première dame, la presse politique s’interroge gravement sur la politique de la France qui serait orientée par les amours présidentielles. Le président s’en moque. Il continue. Sa popularité grimpe en flèche. Il s’en moque aussi. Il se marie avec la syndicaliste, reconnaît l’enfant.

Et cette fois-ci, ses ex comprennent que c’est vraiment fichu : il ne reviendra plus. Quant à la droite, elle, elle comprend que ça va être très compliqué, mais alors très compliqué pour 2017.

Mais Hollande s’en moque aussi. Il se demande même s’il va se représenter.

Après tout, quand on est amoureux, la vraie vie est ailleurs…

 

*Photo :  Zacharie Scheurer/AP/SIPA. AP21509143_000002.

La disgrâce du cavaleur

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Karl Kraus à la rescousse

Après une discussion violente avec deux jeunes femmes m’intimant de retirer mon nom d’un certain manifeste, « esclavagiste » selon elles, publié par Causeur – sommation à laquelle, bien entendu, je n’ai pas donné suite –, je me suis rendu à cette triste évidence : pour elles, les hommes sont des porcs qui doivent être châtrés. Pourtant, ni l’une ni l’autre ne manquent d’atouts : l’une est une actrice de cinéma adulée dans le monde entier, l’autre une présentatrice de télévision. Elles n’ont pas cessé de me répéter que les prostituées sont des « victimes », des victimes de « porcs » (elles n’ont pas ajouté « comme toi », mais sans doute l’ont-elles pensé). De toute façon, prostituées ou non, les femmes sont des victimes. Le grand mot, après « esclavage », était lâché : « victime ».[access capability= »lire_inedits »]

Ainsi donc, le monde serait divisé en deux catégories : les victimes et les bourreaux. Les femmes – violées, trompées, manipulées, exploitées, harcelées, agressées, battues, vendues… – seraient, dès leur plus jeune âge, des victimes. Et les hommes devraient comparaître devant un gigantesque Tribunal de Nuremberg pour répondre des humiliations et des sévices qu’ils leur infligent – des plus jeunes dont ils abusent aux plus vieilles qu’ils délaissent. « Ce qu’ils veulent, me dit la plus exaltée, c’est éjaculer dans les yeux d’une femme. » Je n’y avais jamais songé. « Il faut, a-t-elle ajouté, une loi pour punir ces porcs. » Dans leur cerveau vibrionnant de haine, j’ai perçu que la peine de mort serait encore trop douce pour ces « porcs », ces porcs qui traitent le corps de la femme comme une marchandise. Et les pires des porcs, ce sont ceux qui veulent de la chair fraîche, qui râlent parce qu’une escort-girl annonçant 20 ans sur une pub en a 30 après vérification. Ils osent dire qu’il y a eu tromperie sur la marchandise. « Et tu soutiens ces porcs ! », m’ont-elles lancé hargneusement. J’ai bien tenté, avec de prudentes circonvolutions, mais néanmoins en pure perte, de leur expliquer qu’il ne fallait pas confondre la morale et la loi. Et que les femmes sont souvent plus aguerries que ceux qu’elles présentent comme leurs « ennemis héréditaires ». J’ai cité saint Augustin, qui défendait la prostitution, arguant que, de même qu’il n’y a pas de villes sans égouts, il ne peut y avoir de vie sexuelle sans débordements, débordements qu’il convient de canaliser. La prostitution n’est peut- être pas l’idéal, mais on n’a pas trouvé mieux. « Et la castration chimique ! », s’est exclamée l’actrice. « Et les poupées gonflables japonaises qui reproduisent à la perfection la peau et les organes féminins… », a suggéré la présentatrice de télévision. En les écoutant, j’ai songé qu’il y avait quelque chose de pourri dans les rapports entre les hommes et les femmes et j’ai pris congé. Comme je sortais du restaurant, l’actrice est revenue à la charge : « N’oublie pas d’effacer ton nom de cette liste infâme ! Ce sera héroïque. »

Rentré chez moi, j’ai ouvert un livre de Karl Kraus et je suis tombé sur cet aphorisme : « Il voulait condamner sa bien-aimée à la liberté. C’est une chose qu’elles n’acceptent jamais. » Encore un « porc», ce Karl Kraus. Au hasard, j’ai cherché un autre aphorisme qui sauverait Karl Kraus, et moi de surcroît. Échec sur toute la ligne : « Rien n’est plus insondable que la superficialité de la femme », ose-t-il écrire.

L’homme qui aimait les femmes

Le soir qui précédait cette soirée houleuse, j’avais revu L’Homme qui aimait les femmes, de François Truffaut. Encore l’histoire d’un obsédé sexuel : Bertrand Morane, sublimement interprété par Charles Denner, est fasciné par les jambes des femmes, « ces compas qui arpentent le globe terrestre en tout sens, lui donnant son équilibre et son harmonie ». Le titre que Bertrand Morane voulait donner au livre qu’il écrivait sur ses tribulations dans le monde féminin était Le Cavaleur. Le temps où les femmes avaient de la tendresse souvent, de la pitié parfois, du désir exceptionnellement, pour les cavaleurs, ce temps est-il révolu ? L’heure du règlement de comptes a-t-elle sonné ? Faut-il s’habituer à vivre dans un monde où les hommes sont des « porcs » et les femmes des « victimes » ? Je me souviens d’une époque, celle de mon adolescence, où elles étaient considérées comme d’éternelles enfants. La femme-enfant était même un idéal, au même titre que la ravissante idiote, la Lolita ou la libertine.

Cette époque, qui confère tout son charme aux films français des années 1960 et 1970, est-elle définitivement révolue ? La disgrâce du cavaleur se trouve-t-elle sans rémission ? Un aphorisme de Karl Kraus me sortit de la déprime : « Il n’y a pas plus malheureux sous le soleil que le fétichiste qui aspire à une chaussure féminine et qui est obligé de se satisfaire d’une femme entière. » Je l’avoue : je suis un dépravé… Tout au moins dans le sens où l’entend Karl Kraus : quelqu’un qui a encore de l’esprit là où les autres n’ont plus qu’un corps.

Mépris, vanité et pruderie

Il ne me restait plus qu’un dernier recours : Camille Paglia, la féministe américaine la plus subversive, qui met à sac systématiquement le « politiquement correct » et dont chaque livre tient du contrepoison social, comme ceux de mon amie Annie Le Brun d’ailleurs. Camille Paglia soutient qu’en réduisant les prostituées à de malheureux cas sociaux ayant besoin de leur aide, les féministes de la classe moyenne se rendent coupables de mépris, de vanité et de pruderie. Camille Paglia rend hommage à la prostituée, maîtresse du royaume de la sexualité dans lequel les hommes ne peuvent pénétrer qu’en payant. « La prostituée, écrit Camille Paglia, est une brillante analyste, non seulement dans sa capacité à échapper à la loi, mais aussi dans l’intuition qu’elle a de cette pléiade unique de conventions et de fantasmes qui produit un orgasme chez un inconnu. » Grisélidis Réal ne disait pas autre chose. Et Camille Paglia rappelle également que la prostituée est souvent une femme d’affaires avertie dotée d’un audacieux esprit d’entreprise : les mères maquerelles des maisons closes, avec les abbesses du Moyen Âge, furent les premières femmes chefs d’entreprise.

Une anecdote pour conclure : chacun sait que les psychiatres invitent souvent d’anciennes prostituées sur les plateaux de télévision pour qu’elles fassent le récit larmoyant de leur précédente activité et dire qu’elles n’étaient que les victimes égarées d’abus sexuels commis pendant leur enfance. « En écoutant la radio chez moi, raconte Camille Paglia, j’ai un jour entendu le docteur Joyce Brothers déclarer avec assurance : “Il n’y a pas de prostituées heureuses” ; ce à quoi je n’ai pu m’empêcher de répondre tout haut : “Docteur Brothers, il n’y a pas de psychiatres heureux non plus !” »[/access]

*Photo: MARY EVANS/SIPA. 51018656_000001

La peste et les coléreux

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Les événements du Jour de colère du 26 janvier ont déjà été rapportés ici et par deux excellents reporters, inutile de revenir sur le détail de cette mascarade. Mais je voudrais m’adresser directement aux organisateurs, masqués, de cette manifestation. M’adresser à vous, Grégoire, Frédéric et quelques autres parce que, malgré votre anonymat, je vous connais. Je vous connais parce que nous sommes nés dans le même monde, au même endroit symbolique dirais-je, et que nous avons fréquenté parfois les mêmes paroisses. Je précise ceci parce que je sais que vous êtes catholiques, et s’il me souvient que dans votre jeunesse vous avez fréquenté certain groupuscule aux méthodes brutales, je croyais que vous aviez tourné la page. Mais il semble qu’il soit des violences dont on ne se débarrasse jamais, quand bien même on croit dans le Christ. Si je m’adresse à vous, c’est aussi que je sais que si vous n’êtes pas des crapules, vous avez  pourtant couvert, volontairement ou non, une réunion sur la voie publique où l’abject le disputait au ridicule. J’ai du mal à croire que vous ayez pu ignorer qu’à votre cortège de « contribuables en colère » et de catholiques dépités par l’échec des Manifs pour tous se joindraient des lascars crétins de banlieue cornaqués par un Alain Soral triomphant. J’ai du mal à comprendre qu’alors que Dieudonné lui-même avait appelé à vous soutenir, vous ayez pu ne pas imaginer quels slogans antisémites allaient fleurir sur le pavé parisien. Et j’ai encore plus de mal à comprendre comment, pas une seule fois depuis, vous n’ayez exprimé publiquement votre désapprobation vis-à-vis de ces faits – qui sont réels, ils se sont passés précisément en bas de chez moi.

En vous abstenant de toute condamnation, en vous abstenant de plus de parler à visage découvert – avez-vous peur de vos idées ? – vous avez objectivement déshonoré les combats que vous assuriez mener. Je vous laisse bien volontiers la défense du libéralisme économique, assassiné selon vous par une introuvable « dictature socialiste » que je ne vois nulle part dans le programme du Medef que notre président s’apprête à appliquer, et dont je me demande d’ailleurs comment vous arrivez à la lier à l’antilibéralisme soralien. Mais je ne vous laisse pas le droit de salir la lutte contre le « mariage pour tous » ou encore contre l’idéologie du genre en faisant hurler « Faurisson a raison ». Je ne vous donne pas non plus la permission de convoquer des jeunes catholiques idéalistes – certains sont mes frères et sœurs – pour leur faire côtoyer la lie de l’antisémitisme 2.0, où l’espérance du califat universel fricote avec la dénonciation des 200 familles d’un maurrassisme rance. Je ne vous laisserai jamais le droit de faire accroire, non seulement à ces gamins perdus dans les sables de youtube et de facebook, mais encore au public français, que le catholicisme de France aujourd’hui, ce puisse être l’éruption de cette haine contre la « communauté organisée ». J’aimerais enfin qu’on me fasse connaître le rapport entre les lois misérables de ce gouvernement et les juifs de France, ou d’Israël, ou de New York, ou de n’importe où. Sûr que lorsqu’on se sera débarrassé – comment d’ailleurs ?  – des 600 000 juifs de ce pays, tout ira bien, la banque cessera de nous voler, l’Etat confiscatoire disparaîtra, les agressions dans les banlieues ne seront plus qu’un lointain souvenir, la croissance repartira, les embryons seront reconnus comme des êtres humains et il n’y aura plus de burqa. Bien entendu.

Vous avez le droit de ne pas aimer cette République, qui nous aura si durement traités, et l’on peut reparler mille fois de l’Algérie française, de mai 68, de Pétain, du modernisme, de l’affaire des fiches, de la loi de 1905, ou même remonter à la mort du roi ou au génocide vendéen. Pourquoi pas. Mais je crois que j’aime la France au moins autant que vous, et je sais que son honneur a toujours été de refuser l’usage du bouc-émissaire, justement parce que cette France est chrétienne. Aussi qui touche à un cheveu des juifs porte immédiatement atteinte à l’honneur de la France, et donc au mien. Les juifs, oui, disons-le, et plus aujourd’hui encore qu’hier, relisez Bernanos. Ces juifs qui pouvaient dire à une époque que l’on était heureux comme Dieu en France et que l’on rend aujourd’hui malheureux comme Finkielkraut. Les juifs qui quoi d’ailleurs ? Qui dominent le monde et la finance ? Ne me faites pas rire. Comme si dans certaines banlieues favorisées que l’on connaît très bien vous et moi, les bons parents catholiques n’inscrivaient pas en masse leurs enfants à HEC ou au concours du barreau. Comme si dans les vingt premières fortunes françaises, il n’y avait pas une majorité de vieilles familles catholiques. Mais ceux-là, vous ne les attaquez pas, et au contraire vous traitez avec eux contre le péril communiste – extrêmement menaçant de nos jours.

Alors, je ne crois pas que vous soyez vous-mêmes capables de toucher à un cheveu d’un juif, et je connais le secret de votre stratégie, qui est comme pour Soral d’utiliser le pseudo-prolétariat immigro-musulman comme une arme conservatrice contre la postmodernité de la gauche. Manquerait plus que vous soyez financés par la Syrie et par l’Iran. Mais je crois que vous avez manqué un épisode : ici, ce n’est pas le Liban, c’est la France et l’alliance « antisioniste » avec votre Hezbollah de pacotille, si elle avait lieu, ce qu’à Dieu ne plaise, non seulement se retournera contre vous, mais vous discréditera à jamais. Vous ajouteriez seulement la défaite au déshonneur.

Je voudrais croire que vous avez été abusés lors de cette manifestation, et que vous ignoriez ce qui allait se produire – même à la marge. Mais j’avoue que j’en doute, d’autant plus que, répétons-le, nulle part vous ne vous en êtes désolidarisés. Et si vraiment vous êtes persuadés qu’il s’agit de lutter contre le complot judéo-maçonnique ou quelque chose d’approchant, dites-le clairement. Au moins, nous saurons définitivement que nous ne sommes pas dans le même camp.

*Photo: MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00674233_000034.

Affaire Razzy Hammadi : mais que fait la police du langage ?

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Le député socialiste Razzy Hammadi a été malencontreusement filmé dans les rues de Montreuil alors qu’il assénait des coups de poing à un adversaire tout en l’apostrophant dans les termes suivants : « Fils de pute ! … Enculé de ta race ! » et en formulant cette  menace : « Je vais faire descendre toutes les cités de Montreuil ». Interrogé le 19 janvier par BFMTV sur le comportement de cet honorable parlementaire, M. Claude Bartolone, Président de l’Assemblée Nationale, a fustigé non pas ce comportement, mais les « salopards » qui, en diffusant la vidéo sur internet, l’avaient porté à la connaissance du public en le détachant de son contexte, celui d’une agression dont, selon ses propres dires, M. Hammadi aurait été victime. On ne s’étonnera pas de trouver le mot « salopards » dans la bouche d’un président de l’Assemblée nationale qui, le 12 février dernier, avait traité d’ « abrutis » les députés centristes quittant l’hémicycle pour protester contre le refus du Premier Ministre de répondre lui-même à une question posée par leur chef de file : depuis que l’élection de mai 2012 a mis un terme à l’ère de la vulgarité sarkozyste, l’heure de la distinction socialiste a sonné et Jean-Luc Mélenchon, qui se flatte de parler « dru et cru », est manifestement devenu l’arbitre suprême de ses élégances.

Le jugement porté par M. Bartolone ne laisse pas cependant de susciter plusieurs interrogations. On s’étonnera tout d’abord que le quatrième personnage de l’État ne voie aucun inconvénient à ce qu’un représentant de la Nation victime d’une agression menace ses agresseurs non pas de l’intervention de la force publique, mais d’un recours à la violence privée, comme un vulgaire bijoutier de Nice, ou pire encore puisqu’il se fût agi là de faire déferler des hordes de banlieusards supposés agressifs en vue d’ une expédition punitive. On s’étonnera ensuite que M. Bartolone retienne ici l’excuse de provocation alors que ni lui ni ses amis politiques ne l’avaient prise en compte lorsqu’un ancien Président de la République avait répondu : « casse-toi pauv’con ! » à un quidam qui venait de lui lancer : « Me touche pas, tu me salis ! ». On s’étonnera enfin qu’il se montre dans le cas d’espèce à ce point attentif à un contexte auquel ni lui ni ses amis politiques n’avaient accordé la moindre importance dans d’autres circonstances où des images analogues avaient tourné en boucle à la télévision et sur internet telles des conséquences coupées de leurs prémisses, pour le dire en termes spinozistes.

Ainsi la séquence où un ancien ministre de l’intérieur avait déclaré le 25 octobre 2005 : « Vous en avez assez ? Vous en avez assez de cette bande de racailles ? Eh bien, on va vous en débarrasser » a été diffusée et citée des centaines de fois amputée de ce qui l’avait précédée et de ce qui l’avait suivie. Ce qui l’avait précédée : l’arrivée du ministre au commissariat d’Argenteuil sous une pluie de projectiles et surtout la phrase adressée du premier étage de l’immeuble par une habitante, d’origine maghrébine, au ministre et à laquelle le propos de celui-ci était la réponse : « Quand nous débarrasserez-vous de cette racaille ?». Ce qui l’avait suivie : les discussions manifestement très cordiales du ministre avec des « jeunes » de la cité qui n’étaient pas, eux, des lanceurs de projectiles.  Dans cet épisode, la réalité des prémisses et des suites ne reposait pas sur le seul témoignage de l’agressé, mais, comme l’a montré Daniel Schneidermann dans l’émission Arrêt sur images du 6 novembre 2005, avait été observée et filmée par des journalistes qui ont délibérément choisi de ne pas les porter à la connaissance du public. Dans ce cas comme dans le précédent, si les apostrophes de Sarkozy, par leur vulgarité et leur démagogie, étaient répréhensibles même dans leur contexte – et il ne fait aucun doute qu’elles l’étaient – pourquoi avoir mis tant de soin à les présenter hors de leur contexte ? Et pourquoi les protecteurs de M. Hammadi sont-ils aujourd’hui si soucieux de restituer le contexte dans lequel les grossières injures de ce dernier ont été proférées ?

Les injures en question méritent d’être examinées avec soin. Dans « enculé de ta race », il y a « enculé » et il y a « de ta race ». S’agissant de la seconde partie du syntagme, il semble que l’honorable parlementaire ait oublié que la race n’existe pas, ou plutôt n’existe plus depuis que lui-même, en tant que législateur, a contribué à la faire disparaître le 16 mai 2013 au motif qu’elle servait de fondement « aux pires idéologies ». S’agissant de la première partie, il faut reconnaître que M. Hammadi s’inscrit dans une tradition qui a ses lettres de noblesse. On se souvient comment l’humoriste subversif Didier Porte avait fait rire les auditeurs de France Inter au mois de juin 2010 en plaçant dans la bouche de Villepin l’apostrophe suivante : « j’encule Sarkozy, il a pas de couilles ce mec-là » et comment son comparse rebelle Stéphane Guillon l’avait aussitôt relayé en déplorant qu’on ne puisse plus « sodomiser le chef de l’État ». On n’a pas non plus oublié le franc succès remporté par Guy Bedos lançant à Éric Besson dans une émission télévisée diffusée le 29 mars 2010 sur France 4 : « Monsieur le Ministre, allez vous faire enculer ! ». Or ce comique a un fils prénommé Nicolas qui exerce également la profession de comique et dont les prestations prouvent qu’au rebours de ce qu’enseigne la sagesse des nations, des pères prodigues engendrent des fils qui ne sont pas avares. Ce Bedos bis a enchanté les spectateurs de l’émission de Ruquier On n’est pas couché le 11 janvier dernier en clamant à l’intention de son confrère Dieudonné :  « Ma quenelle à moi, ça s’appelle une merguez et je te l’enfonce dans ton gros cul de Breton inculte ». Les politiques ne sont pas en reste avec les comiques puisque Jean-Luc Mélenchon après qu’il eut abreuvé d’injures un jeune étudiant en journalisme nommé Félix Briaud et après que celui-ci eut diffusé sur internet la vidéo de la scène, le menaça sur son blog de poursuites judiciaires (là encore le délinquant n’est pas celui qui commet le délit, mais celui qui le fait connaître) en assortissant cette menace d’un graveleux : « Ça va, Félix, tu la sens celle-là ? ».

Décidément la sodomie a le vent en poupe, si j’ose dire, du moins chez les progressistes. Cela pourrait être cohérent avec les résultats du sondage  réalisé entre le 24 février et le 1er mars 2012 sur un échantillon national représentatif de 1411 personnes âgées de 18 ans et plus qui nous apprend que les électeurs de gauche, auxquels ceux du Front national viennent une fois de plus en renfort, sont plus nombreux que les électeurs de droite à pratiquer la sodomie : 57% pour le Front de gauche et 48% pour le PS contre 43% seulement pour l’UMP et le Modem. Mais on se trouve alors en présence d’un étrange paradoxe : pourquoi une pratique à ce point plébiscitée par le peuple de gauche est-elle utilisée par ses plus éminents représentants pour stigmatiser et déshonorer leurs adversaires ? Le mystère se dissipe si l’on s’avise qu’à travers la sodomie, c’est l’homosexualité masculine passive qui est visée : jamais une femme n’est traitée d’  « enculée », et pas davantage un homme d’ « enculeur », ni par M. Hammadi, ni par M. Bedos, ni par M. Bedos. L’insulte ne peut avoir son sens d’insulte que si est présupposé par l’insulteur le caractère méprisable de l’homosexuel qui a le statut de partenaire passif dans la relation sexuelle. Ce mépris est ancestral comme Michel Foucault l’a mis en évidence en analysant l’ « antinomie du garçon » dans le cadre de la pédérastie grecque, c’est-à-dire la contradiction dans laquelle se trouve pris le jeune homme de naissance libre qui en tant que jeune est objet de plaisir, mais qui en tant que libre, c’est-à-dire futur citoyen, ne peut se reconnaître comme objet, à l’instar de la femme ou de l’esclave, à l’intérieur d’ une relation sexuelle « qui est toujours pensée dans la forme de la domination ». De même pour l’insulteur contemporain la femme est naturellement vouée à la passivité – il n’a alors que faire des études de genre – tandis que l’homme qui sodomise assume glorieusement sa virilité en dominant son partenaire sexuel, sous-homme assimilable à un esclave – il n’a alors que faire de l’égalité démocratique et de la critique bourdivine de la domination. On peut ici s’étonner que des progressistes choisissent d’exprimer leurs convictions politiques dans la langue des préjugés les plus réactionnaires

« Enculé de ta race » conjugue ainsi l’injure à connotation raciste et l’injure à connotation homophobe : c’est du tout en un. Dès lors il y a des silences qui intriguent et l’on se demande si la police du langage, d’ordinaire si prompte à surgir pour dresser un procès-verbal au premier contrevenant venu, n’ose pas s’aventurer dans certains territoires perdus pour la République. Lorsque le député UMP Alain Marleix a parlé de son collègue Jean-Vincent Placé comme de « notre Coréen national », cette expression, qui aurait pu passer pour taquine et affectueuse, lui a valu une plainte pour injure raciale et l’indignation de Dominique Sopo, président de SOS racisme, de Cécile Duflot et d ‘Éva Joly qui a alors dénoncé une « lepénisation des esprits » autorisant des « remarques ignobles ». Cependant « enculé de ta race » laisse Éva Joly de marbre et Dominique Sopo impavide. Pour Pierre Bergé ceux qui trouvaient à redire à la loi instituant le mariage homosexuel ne pouvaient qu’être homophobes, mais Pierre Bergé ne trouve rien à redire à « enculé de ta race » ou à « Monsieur le ministre allez vous faire enculer ». Mais que fait donc la police du langage ?

*Photo:  Ruthflickr.

Langues régionales: la cause des peuples

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Le débat sur les langues régionales qui a eu lieu à l’Assemblée nationale les 22 et 23 janvier derniers confirme que le déboulonnage de la tradition républicaine se poursuit petit à petit – paradoxalement à l’instigation de ceux qui se proclament les héritiers les plus intransigeants de cette même tradition, et au grand dam des descendants de ceux qui en étaient jadis les adversaires les plus résolus.

Sous la Révolution française, la mise en place de cette « tradition » avait en effet consisté à escamoter systématiquement toutes les réalités naturelles, historiques, géographiques ou culturelles, remplacées par des institutions manifestant un pur volontarisme : l’objectif avoué étant de substituer aux vestiges d’un passé honni les artifices de la raison et de l’uniformisation – un néologisme inventé trois quarts de siècle plus tôt par l’un des inventeurs de l’idée de Progrès, l’abbé de Saint-Pierre – en vue de construire la République « une et indivisible ».

C’est ainsi qu’en décembre 1789, on établit la division départementale : pour des raisons pratiques, certes – permettre à chaque habitant des 83 départements d’arriver en moins d’une journée de cheval au chef-lieu de celui-ci -, mais surtout, idéologiques : car il s’agit d’abord, en inventant cette nouvelle carte, de briser des habitudes, des traditions, des attachements, des coutumes. Présentant la réforme le 3 novembre 1789, le conventionnel Thouret évoquait la nécessité de « détruire l’esprit de province, qui n’est dans l’État qu’un esprit individuel, ennemi du véritable esprit national. » Dans le même sens, on entreprend une véritable révolution toponymique, officialisée par un décret du 25 vendémiaire an II qui invite les communes à changer « les noms qui peuvent rappeler les souvenirs de la royauté, de la féodalité ou de la superstition« .

Suivant la même logique, on (re)définit le peuple, en substituant aux « peuples » pluriels de l’Ancien régime, liés à un territoire, à une langue, à une culture spécifique – «  les peuples de Provence, de Bretagne, de Bourgogne », etc.-, un Peuple unique, uniformisé, abstrait, formé d’individus indistincts et interchangeables, ce que l’on peut appeler un « Peuple légal », dans la mesure où il est défini par la constitution et n’existe que par elle. Selon l’article 7 de la constitution du 24 juin 1793, « le peuple est l’universalité des citoyens français » : il n’est plus désormais que l’ensemble de ceux qui, en vertu de la loi, ont le droit de participer à l’expression de la volonté générale – conformément aux thèses du Contrat social, où Rousseau affirmait que ce qui constitue le peuple n’est autre que le pacte par lequel les individus, quittant l’état de nature pour entrer ensemble dans l’état social, vont ce faisant, produire «  un corps moral et collectif » appelé État dont les membres «  prennent collectivement le nom de peuple, et s’appellent en particulier citoyens, comme participant à l’autorité souveraine. »

Enfin, on entreprend l’éradication des langues régionales : on connaît à ce propos le fameux  Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française de l’abbé Grégoire, présenté à la Convention  le 16 prairial an II (4 juin 1794). Un rapport qui s’organise autour d’un raisonnement très simple : le patois est un vestige du passé féodal, et un moyen de s’opposer au progrès, « un obstacle à la propagation des lumières », « un vecteur du fanatisme. » Par conséquent, il est indispensable de l’extirper si l’on veut fonder la République: « Avec trente patois différents, nous sommes encore, pour le langage, à la tour de Babel, tandis que, pour la liberté, nous formons l’avant-garde des nations. Mais au moins on peut uniformer le langage d’une grande nation, de manière que tous les citoyens qui la composent puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées. Cette entreprise, qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale et qui doit être jaloux de consacrer au plus tôt, dans une République une et indivisible, l’usage unique et invariable de la langue de la liberté. » Ainsi, pour «  fondre tous les citoyens dans la masse nationale, simplifier le mécanisme et faciliter le jeu de la machine politique, il faut identité de langage. » Et donc, anéantissement des patois : « l’unité de l’idiome est une partie intégrante de la révolution. »

Or, ces trois « fondements granitiques » de la tradition républicaine – le découpage départemental, le Peuple conçu comme un ensemble de citoyens identiques et interchangeables, l’exclusivité de la langue française- sont tous en voie de déboulonnage. Et à chaque fois, c’est la gauche qui s’en charge, ou du moins, qui lance le processus, la droite défendant bec et ongles des principes et une logique qu’elle avait implacablement combattus pendant deux siècles.

Ainsi est-ce à la gauche socialiste que l’on doit la renaissance des régions en 1982, et peut être leur prochain renforcement, si François Hollande honore ses promesses ; c’est la gauche qui, en 1991, remet en avant la notion pré-révolutionnaire de peuple, avec la loi portant statut de la collectivité territoriale de Corse dont l’article premier dispose que « La République française garantit à la communauté historique et culturelle vivante que constitue le peuple corse, composante du peuple français, les droits à la préservation de son identité culturelle et à la défense de ses intérêts économiques et sociaux spécifiques.» Et c’est encore la gauche qui, en déposant une proposition de loi constitutionnelle tendant à ratifier la Charte européenne des langues régionales, s’érige en promoteur des identités et des traditions, contre l’uniformisation archaïque inspirée de l’abbé Grégoire – « lui qui, notait  Jean-Jacques Urvoas lors du débat parlementaire, disait, devant le comité d’instruction publique : « il faut extirper cette diversité d’idiomes grossiers qui prolonge l’enfance de la raison et la vieillesse des préjugés ». Une proposition suscitant la fureur d’Henri Guaino qui, lui, n’hésite pas à se réclamer du bon abbé, et s’étonner de « voir une partie de la gauche et de l’extrême gauche du XXIe siècle reprendre les arguments et les combats de l’extrême droite et des réactionnaires des XIXe et XXsiècles contre le legs de la Révolution française ».

Une fois de plus, on joue à fronts renversés. Est-ce à dire que les choses ont changé, au point de s’inverser, depuis 1951 et l’époque où Charles Maurras défendait, contre l’Académicien Georges Duhamel, une proposition de loi MRP visant à introduire à l’école l’enseignement des « dialectes » ? Pas vraiment : dans Jarres de Biot, l’essai qu’il consacrait à la question, le vieil écrivain royaliste notait déjà les menaces que l’hégémonie linguistique anglo-saxonne faisait peser sur le français. Et soulignait que l’objectif d’une revalorisation des langues régionales n’est pas de nuire, d’affaiblir ou de concurrencer la langue de Racine, mais au contraire, de la conforter et de l’enrichir – de même que la décentralisation a pour but de renforcer l’Etat, et que l’amour de la « petite patrie » préfigure celui qu’on doit à la grande.

Soixante trois ans plus tard, l’exposé des motifs de la proposition de loi prend acte que « la position de la République sur les langues régionales, traditionnellement réservée pour ne pas dire hostile, n’est plus tenable ». Qu’il n’y a plus lieu de considérer les préceptes de l’abbé Grégoire « comme la référence ultime et indépassable en matière de politique linguistique ». Bref, qu’il faut rompre avec le culte de l’uniformité,  réconcilier la France « avec la multiplicité de ses racines », et ce faisant, adopter une position qui lui permettra de défendre de façon cohérente, au niveau international, la place du français face à l’anglais et aux langues dominantes.

*Photo: MAISONNEUVE/SIPA. 00422602_000006

Quand les smartphones voleront

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Les amateurs de films de série Z connaissent la scène par cœur. Une jolie fille, plus ou moins déshabillée, court dans une forêt, poursuivie par un tueur dégénéré muni d’objets contondants, croc de boucher, hachoir ou tronçonneuse. Le visage déformé par la panique, elle fouille désespérément dans son sac à la recherche de son téléphone portable. Elle veut appeler au secours. On la comprend. Et là, l’épouvante monte d’un cran. Elle a beau taper désespérément sur le clavier ou l’écran, il n’y a personne au téléphone. « Il n’y a pas de réseau ! » Et la créature sombre définitivement dans l’hystérie alors que la silhouette de l’écorcheur se profile déjà entre les arbres.[access capability= »lire_inedits »]

On conviendra que la jolie fille n’a pas de chance. Parce que « du réseau », désormais, il y en a partout, absolument partout ou presque et que, sauf dans les scénarios sans imagination, on peut joindre tout le monde, tout le temps.

Bien pire, c’est vous qui êtes joignable, par tout le monde, tout le temps – et moi aussi par la même occasion. Tout le problème est là, en fait. Laisser votre portable éteint est un message qui appelle une seule interprétation : vous refusez de parler à vos contemporains. Et ça, c’est grave. Comment osez-vous ? Qu’avez-vous à cacher ? Les « nouvelles technologies de la communication », comme on dit, ne souffrent aucune exception, aucun cas de force majeure. Il faut vous y faire, d’ailleurs vous vous y êtes déjà fait. Et moi aussi.

Pour Pascal, tout le malheur des hommes venait de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. C’est sans doute pour cette raison qu’ils ont inventé le smartphone et la tablette. Sur le coup, ça leur a semblé une bonne idée. Pascal appelait « divertissement » cette stratégie inventée par l’homme pour penser à autre chose qu’au salut de son âme. L’homme a réussi au-delà de ses espérances. Maintenant, il n’est plus jamais seul.

Le plus frappant, c’est que, pour la plupart d’entre nous, cette possibilité d’être toujours relié est une bénédiction. Jamais peut-être l’homme n’a autant aimé sa servitude qu’à notre époque. Les plus âgés se souviennent encore du monde d’avant le portable et Internet, quand on ne croisait pas sans cesse ses semblables, parfois munis d’oreillettes, commentant à haute voix leur vie, dans la rue, au supermarché, au café ou dans le métro. Déjà, les moins de 40 ans n’ont que de vagues images de ce monde où l’on aurait trouvé incongru, voire insupportable, d’être interrompu par une sonnerie ou un vibreur dans le cours d’un livre, d’un film ou des jeux de l’amour.

Les plus atteints de ces dinosaures nostalgiques contemplent tristement la conquête des derniers territoires vierges de connexion. Il y avait encore les voyages, quelques heures d’un délicieux relâchement où l’on pouvait s’adonner à la douce ivresse « d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application[1. Pascal, encore. L’application dont il est question n’a rien à voir ici avec celle que vous venez d’acheter pour votre smartphone.] ». Le train est passé à l’ennemi, et depuis longtemps. Les consignes de la SNCF demandant aux voyageurs de se rendre sur la plate- forme pour parler au téléphone sont respectées avec autant de vigueur que, disons, le Code du travail dans une démocratie de marché. Il restait l’avion, la paix des cimes, au-dessus des nuages, pour goûter de « l’éternel azur la sereine ironie[2.  Ce n’est plus Pascal, mais Mallarmé.] ». Attention, ce n’est pas par amour de la civilité et de la décence commune, ni par volonté de préserver un peu de quant-à-soi qu’on avait interdit les portables en vol, mais pour des raisons de sécurité : seule la technique peut empêcher la technique de triompher.

Il fallait que cela cesse. L’avion ne pouvait pas bénéficier plus longtemps de l’effroyable privilège, de la scandaleuse extraterritorialité qui faisait paradoxalement de ce fleuron de la technologie l’ultime territoire du retrait, de l’entre-deux, de l’apesanteur sociale et physique. Il devait entrer dans le droit commun. Cette merveilleuse avancée, comme beaucoup d’autres, est à porter au crédit de l’Union européenne s’appuyant sur l’avis favorable de l’Agence européenne de sécurité aérienne, avis lui-même calqué sur celui de son homologue états-unien. La bonne nouvelle a été annoncée le 9 décembre par la voix du Commissaire aux transports, Siim Kallas : « Aujourd’hui, nous franchissons une première étape dans l’assouplissement des règles d’utilisation des dispositifs électroniques à bord des avions en toute sécurité lors des phases de roulage, de décollage et d’atterrissage. La prochaine étape concernera la connexion au réseau à bord d’un avion. » À la seule lecture de ces propos, on le sent tout joyeux, Siim Kallas, tout pénétré de son bonheur néophile d’ami du Progrès. Mais en même temps, il ne veut pas heurter les dinosaures de front, plutôt les rééduquer progressivement. En attendant, il se veut rassurant : « Il faudra respecter le silence. Pas question de conversations privées. Seuls seront autorisés les textos ou les courriers électroniques. » Bien sûr, bien sûr…

Comme s’il ne savait pas, le Kallas, que tout ce qui est techniquement réalisable finit toujours, à plus ou moins brève échéance, par être réalisé. Un moderne Pascal pourra bientôt écrire que « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pouvoir demeurer en repos, même dans une carlingue. » Certes, un monde où l’on peut parler au téléphone à 10 000 mètres d’altitude paraît bien moins effrayant qu’un monde où on saurait produire des êtres humains en série. L’ennui, c’est que c’est peut-être le même.[/access]

*Photo: Julie Jacobson/AP/SIPA. AP21504016_000001

So long, Pete Seeger…

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Pete Seeger est parti. Définitivement cette fois-ci. Comme il le faisait dans les années 40 quand il « brûlait le dur » pour parcourir les États-Unis à la recherche des racines de la musique populaire. Il a sauté dans un train, le dernier, celui qui ne va nulle part, ou peut-être pour ceux qui y croient au paradis des grands hommes.

Pete Seeger était un patriote. Un patriote américain qui chantait en portant chemises à carreaux et gros pulls. Américain, il l’était jusqu’au bout des ongles avec lesquels il pinçait les cordes de ses banjos et guitares. Il est resté, pendant sa très longue vie, fidèle à son pays et à ses convictions, mettant son immense talent et son énergie au service des causes qu’il pensait justes.

Il appartenait à un sous-continent américain dont on a parfois tendance à oublier l’importance. Celui du mouvement ouvrier, qui a donné au monde la fête du 1er mai. Celui de Jack London, écrivain engagé, qui mit son immense plume au service des exploités. Celui d’Eugène Debs, ami de London, infatigable syndicaliste et homme politique, pour lequel un de ses proches dira : «« Ce vieil homme aux yeux brûlants croit en fait qu’il peut y avoir une fraternité entre les hommes. Et c’est la partie la plus drôle de tout ça : aussi longtemps qu’il sera là, j’y croirai moi aussi. » Et l’on pouvait dire exactement la même chose Pete Seeger. Il fut membre du parti communiste américain. Comme Dashiel Hammett, le fondateur du roman noir, tuberculeux magnifique, ruiné et envoyé en prison par le maccarthysme, mais qui ne céda jamais.

Pete Seeger comparut lui aussi devant la commission des activités antiaméricaines. Il refusa de s’exprimer sur ses opinions politiques et philosophiques. Mais il proposa aux inquisiteurs d’interpréter en direct live une de ses chansons… Résultat, un an de prison, que sa popularité empêcha les autorités de faire exécuter. Cette Amérique, c’est aussi celle d’Howard Zinn, auteur de la passionnante « Histoire populaire des États-Unis ».

Et populaire, Pete Seeger le fut immensément. Il faut aller sur YouTube (où il y a tout) entendre ces salles pleines à craquer reprendre tous ses refrains dont tant sont devenus des classiques. Écouter tous ces musiciens, ces chanteurs reconnaître ce qu’ils lui doivent. Il faut lire les hommages rendus dans la presse américaine et la fierté qui en émane. Oui, c’était un patriote américain, et ce pays le reconnaît comme tel. Ce qui prouve s’il en était besoin que l’Amérique, c’est un grand pays et un grand peuple.

Pour ma part, de celui que j’ai écouté pendant 50 ans, la chanson que j’ai envie de retenir, c’est l’hymne syndicaliste «Which side are you on ? ».

De quel côté es-tu ? Je voudrais lui répondre : « ne t’inquiète pas, du même que toi, trop tard pour changer ».

ABCD de l’égalité : la guerre du genre aura bien lieu

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Après la campagne appelant à retirer les enfants de l’école pour protester contre la théorie du genre, enseignée dès la maternelle à travers le programme ABCD de l’égalité, la réponse des autorités ne s’est pas fait attendre. « Rumeur », tel est l’élément de langage soigneusement choisi, et largement repris dans les médias, pour désigner une prétendue paranoïa collective qui se serait répandue sans aucun fondement sérieux. « L’Education nationale refuse totalement la « théorie du genre » » a carrément déclaré Vincent Peillon. À d’autres !

« Théorie du genre » est un concept popularisé par les auteurs catholiques et répandu sur les réseaux à la suite des manifestations anti-mariage pour tous. Il consiste à voir dans les initiatives gouvernementales autour de l’égalité des sexes, une stratégie politique unifiée visant à la destruction systématique de toute différence sexuelle. Contrairement aux gender-studies, qui ne sont que l’étude plus ou moins objective des constructions sociales de genre, la théorie du genre possède une dimension normative : il faut déconstruire ce qui est construit. Or, il semble que ce soit bien l’objectif du gouvernement qui souhaite déconstruire les stéréotypes genrés inconscients, pour « œuvrer à l’égalité réelle des sexes ». L’idée de base implicite étant qu’il y a effectivement un lien entre représentations symboliques (les filles jouent à la poupée) et inégalités réelles (les femmes ont des salaires inférieurs aux hommes), ce qui est loin d’être évident.

Certes, nous n’en sommes pas, comme le prétendent certains anti-gender excités, à l’enseignement de la masturbation en maternelle, mais pourtant, loin d’être une simple rumeur, l’abolition de la différence sexuelle (et même la différence tout court)  à l’école est bien l’objectif réel qui ressort du dispositif « ABCD de l’égalité » mis en place conjointement par l’Education Nationale et le Ministère du droit des femmes.

Il est plus qu’instructif de se plonger dans les détails de ce programme réjouissant. Sur le site du Centre National de Documentation Pédagogique, on trouve plusieurs « outils pédagogiques » mis à disposition des professeurs pour se « donner tous les moyens de déconstruire, par le savoir, les préjugés qui s’opposent à l’égalité véritable ».

L’impitoyable égalité ne s’arrête pas aux portes de la classe et poursuit les bambins jusque dans la cour de récréation. Ainsi, une fiche technique de six pages, propose, schémas à l’appui, de redéfinir les règles du gendarme et du voleur dans le sens d’une plus grande égalité des chances.

« En EPS, les jeux traditionnels ne peuvent être utilisés de manière classique, où les plus faibles sont éliminés, c’est contraire à l’éthique de l’école ! » (Qu’est ce que cette fameuse « éthique de l’école », nous n’en saurons pas plus, mais passons.) Il faut donc imaginer « des jeux où les perdants ne sont pas éliminés » et « bannir la situation de domination/humiliation du « chef » d’équipe qui choisit ses co-équipiers (les plus faibles, souvent des filles, étant choisis en dernier ». Les enfants doivent être considérés comme des entités interchangeables sans caractéristiques physiques, et la méritocratie abandonnée au profit d’un strict égalitarisme.

« Ce jeu peut apparaître très agressif aux enfants timides, notamment aux filles qui n’ont pas l’habitude des confrontations, parce qu’il est mouvant (il y a des déplacements dans tous les sens) et que le gendarme a un pouvoir symbolique de mort (« je te prends ta vie ») ». Brrr… on tremble déjà des traumatismes qu’on dû subir les marmots avant que la pédagogie s’en mêle.

Il faut donc appliquer une stricte « égalité des chances entre gendarmes et voleurs », insister sur l’usage de la stratégie plutôt que sur celui de l’agilité, tout ce qui est « physique » étant systématiquement dévalorisé comme trop déterministe.

Autre belle invention de nos budgétivores désœuvrés, la « danse scolaire du Petit Chaperon Rouge » ; où les filles sont incitées à jouer le loup et les garçons les chaperons, « la lutte contre les stéréotypes (passant) d’abord par la mixité des rôles loup-Chaperon »

Mon préféré reste la grande destruction pédagogique de la « figure de la belle ».

Ah, la figure de la Belle, cet imaginaire dominant, qui, de Blanche-Neige à la Belle au bois dormant en passant par Cendrillon, participe au « renforcement de stéréotypes précocement institués dans les pratiques de diffusion à l’école et dans les médias ».

En effet, dans les « contes patrimoniaux » (entendre Perrault, Grimm et cie) « la belle a un rôle passif du faire valoir du héros », elle ne se définit « que par ses critères de beauté » et véhicule donc une image de la femme soumise et improductive attendant désespérément que le mâle dominant vienne tuer le non moins dominant dragon.

Soulignons tout de même que personne ne se souvient des princes de Walt Disney, créatures lisses et effacées qui n’ont pour simple attributs que la beauté, tandis que l’histoire retient le nom des Belles.

Contre ces métarécits réactionnaires, il faut donc privilégier « des réécritures qui font la part belle  à l’émancipation du personnage féminin », des « princesse qui ne veulent pas se marier », laides pauvres ou méchantes, bref « loin des princesses sages et conventionnelles ».

L’arsenal éducatif abonde d’autres outils pour modeler l’indifférenciation des âmes enfantines: montrer que Louis XIV, en véritable drag-queen, portait des souliers à talons et des rubans, raconter l’histoire d’Hector, l’homme extraordinairement fort qui tricote, faire danser les garçons et jouer au rugby les filles. Bref, « tendre vers une culture commune » dans le grand bain de l’indulgence et surtout, beaucoup, mais alors beaucoup, de pédagogie.

Rien de bien méchant, pourrait-on dire. Mais tout le problème est que pendant que les serviteurs du grand Mammouth s’ingénient à éduquer des bons petits soldats de l’égalité, ils négligent leur instruction (1 élève sur 5 en sixième serait illettré).

Or, je préfère un monde où les filles se rêvent en princesses mais apprennent à lire, qu’un monde d’analphabètes où tout le monde jouerait au rugby ensemble.

 

*Photo : LECARPENTIER-POOL/SIPA. 00652846_000005.

Pillages et violences urbaines en Argentine

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Docteur en sociologie de l’EHESS, spécialiste de l’histoire contemporaine de l’Argentine, Edgardo Manero est chargé de recherche au CNRS

Début décembre, 19 des 23 provinces argentines ont été touchées par une vague de pillages déclenchée à Cordoba, deuxième ville du pays. Or, de telles irruptions de violence urbaine ont lieu à intervalles réguliers depuis vingt-cinq ans-1989, 2001, 2009, 2012. Peut-on parler d’une tradition argentine ?

Il ne faut pas mettre toutes ces manifestations dans le même sac. Les incidents des dernières semaines relèvent de campagnes organisées de saccage et de pillage, comme en 1989. À l’époque, ils avaient été fomentés dans un contexte d’hyperinflation par certains éléments péronistes, avec la participation d’anciens collaborateurs du régime militaire, afin de précipiter le départ du gouvernement Alfonsín[1. Le 10 décembre 1983 le gouvernement de Raùl Alfonsín, démocratiquement élu, s’installe au pouvoir mettant fin à sept ans de dictature militaire (1976-1983).]. En 2001, en revanche, il s’agissait d’émeutes de la faim, de manifestations spontanées et massives contre une crise de subsistance symbolisée par la célèbre photo d’un homme portant de la viande volée.[access capability= »lire_inedits »]

Les derniers pillages sont donc l’expression d’une défiance à l’égard du gouvernement plutôt que le signe d’un désespoir économique ?

Certes, l’inflation, la faiblesse de la croissance et l’insuffisance de la création d’emplois exacerbent les tensions, mais les événements de 2012 à Rosario et de décembre 2013 à Cordoba ne se réduisent pas à des « débordements sociaux ». Ces pillages s’inscrivent dans un contexte d’incapacité structurelle des États provinciaux à contrôler leurs polices. Celles-ci laissent se créer des « zones de non-droit » qui constituent ensuite un moyen de pression sur le pouvoir, central et provincial. À Cordoba, le gouverneur, farouche opposant de Cristina Kirchner, a commencé par demander l’aide des forces de sécurité nationale, demande que Buenos Aires affirme n’avoir jamais reçue. Face aux pillages, le gouverneur a finalement cédé à toutes les demandes des policiers : en conséquence, d’autres polices municipales ont adopté la même stratégie et les grèves suivies de pillages se sont multipliées dans le pays.

Qui sont les meneurs ?

La nouveauté, depuis 2009, c’est que des criminels liés au narcotrafic jouent un rôle décisif dans les pillages de Buenos Aires : jeunes qui assurent en moto, et parfois dans des voitures de luxe, le transport des pilleurs ou de leur butin, hooligans traditionnellement mêlés à des activités illicites. Du reste, ce ne sont pas des produits de première nécessité qui sont volés, mais des appareils électroniques ou des vêtements, susceptibles d’être revendus, ce qui indique que nous avons affaire à une criminalité organisée. Il faudrait aussi analyser le rôle des réseaux sociaux dans la mobilisation des pilleurs. Je le répète, ces pillages sont une arme pour la police et une partie de la classe politique. Et les enjeux liés au narcotrafic sont au cœur de cette machination.

Faut-il en conclure que l’Argentine a une police putschiste ?

Non, je dirais plutôt que, dans certaines provinces, notamment à Cordoba, l’épuration des forces de sécurité après la chute de la junte, en 1983, a été au mieux partielle. Ces forces de police sont devenues à mesure du temps presque autonomes, jouissant d’une marge de manœuvre importante vis-à-vis des administrations provinciales. Pour résumer, la police argentine entretient et encourage activement un certain niveau d’illégalité. Dans son rapport de force avec le pouvoir, c’est une façon de signaler que la lutte contre la corruption ne doit pas aller trop loin. La police lâche la bride de l’ordre public pour envoyer le message : « Nous ou le chaos ».

Comment réagit le gouvernement central ?

Il s’est essayé à de timides réformes pour mieux contrôler ces forces de sécurité. Il a également tenté de mener une reconquête politique contre les baronnies locales où se mêlent politiques, mafieux et policiers. Par ailleurs, à partir de 2003, les Kirchner – Nestor, et ensuite Cristina – ont mis en œuvre une politique sociale de transferts massifs dans l’éducation, la santé et le logement, principalement à destination des plus pauvres, victimes de l’exclusion sociale qui s’est aggravée à partir des années 1990, créant une population « excédentaire », « inutile » au regard du modèle économique actuel. Ces « superflus » participent aux saccages et aux pillages dans lesquels ils voient un mécanisme de compensation.

Cette politique a-t-elle amélioré la situation ?

L’argent injecté dans les bidonvilles a développé une forme d’assistanat dont vivent des travailleurs peu qualifiés, des pauvres sans espoir de trouver un emploi et des jeunes mélangeant activités légales et petite criminalité. Cet ensemble forme les « classes dangereuses », les populations des quartiers difficiles et des bidonvilles étant présumées coupables au nom d’une espèce de principe de précaution. Dans ce mélange déjà explosif, la drogue agit comme l’huile sur le feu. Bref, le kirchnerisme a beaucoup dépensé, mais a échoué à créer un modèle neuf : comme dans les décennies du néolibéralisme[2.  Sous la présidence de Carlos Menem (1989-1999), l’Argentine a mené une politique libérale fondée sur la privatisation (y compris de fonds de retraites), des coupes sévères dans les budgets sociaux et l’indexation de la monnaie nationale sur le dollar américain.], la société continue à inviter les jeunes pauvres à une fête de la consommation à laquelle ils n’ont pas les moyens de participer sans avoir recours à des activités illégales.

Quel rôle joue l’économie de la drogue dans ce système ?

Le rôle du pays dans l’industrie de la drogue a radicalement changé. Jusqu’à il y a vingt ans, ce rôle était triple : l’Argentine était un pays de transit entre les producteurs (notamment la Colombie) et les marchés (la France et l’Europe en général), une économie où l’on pouvait blanchir l’argent de cartels et, finalement, un pourvoyeur de produits pour la transformation de la matière brute en produit final. Mais depuis l’ouverture des frontières dans le cadre des accords de libre-échange du Mercosur et à la suite de la guerre contre la drogue en Colombie et au Mexique, l’Argentine est aussi devenue un marché.

Avec quelles conséquences ?

Des sommes plus importantes irriguent les différents rouages (réseaux mafieux, policiers, politiques, petits délinquants), ainsi que les consommateurs pauvres – souvent aussi acteurs en tant que dealers ou guetteurs – qui sont de plus en plus nombreux et de plus en plus « irrationnels » et violents. Une nouvelle criminalité qui échappe au mode de contrôle traditionnel est en train de monter, surtout chez les jeunes et les très jeunes. À l’égard de cette criminalité, et notamment des meurtres, l’opinion publique est indifférente aussi longtemps que les pauvres se tuent entre eux. En revanche, quand les classes moyennes sont touchées, le scandale arrive.

En somme, le Kirchnerisme, et l’Argentine avec lui, sont dans une impasse…

En tout cas, après dix ans de politique sociale généreuse, la situation ne s’est pas améliorée pour les quartiers pauvres. Après sa défaite lors des élections législatives partielles du 27 octobre, la Présidente, « réaliste » comme tout bon péroniste, a pris un virage qui, de l’extérieur, peut être qualifié de « droitier » : elle se rapproche de l’Église ainsi que des éléments péronistes de province et semble vouloir opter pour une politique plus conservatrice. Mais les pillages ont compliqué la donne en affaiblissant les gouvernements provinciaux où elle cherchait des nouveaux alliés. En attendant, la question de la puissance des forces de police et de leur autonomie dans le système politique argentin reste ouverte.[/access]

*Photo: PIKO GABRIEL/SIPA. 00442365_000002

 

Jour de misère

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160 000 manifestants selon les organisateurs et 17 000 selon la police. Avec la manifestation du « Jour de colère » de dimanche, la guerre des chiffres suscite de nouvelles interrogations : y avaient-ils vraiment des organisateurs ? Et combien de pandores faisaient partie du cortège ?

J’ai longuement hésité avant de me rendre sur place. Les conditions météo n’incitaient pas vraiment à battre le pavé ce jour-là, au milieu des cortèges de Civitas, des partisans de Dieudonné et des bonnets encore rouges de colère. Comme le fait remarquer un ami qui a décidé avec sagesse de rentrer chez lui : « Les révolutions ça se fait au printemps ou en été. L’hiver on fait juste des martyrs. » La colonne de Juillet qui se dresse derrière nous lui donne entièrement raison : « À la gloire des citoyens français qui s’armèrent et combattirent pour la défense des libertés publiques dans les mémorables journées des 27, 28, 29 juillet 1830. » C’est imparable.

Avec une demi-heure de retard, nous voilà déjà à la peine pour rattraper le cortège. S’agirait-il d’un marathon de la colère ? Je m’attends presque à trouver en arrivant une cinquantaine de manifestants avançant à marche forcée, entourés par un cordon de CRS rigolards. On n’est pas loin du compte en découvrant finalement le cortège : la présence policière est impressionnante et la foule des manifestants est singulièrement étirée. J’aurai la surprise, le soir venu, d’être plus proche du comptage policier que de l’estimation des organisateurs. 160 000 vraiment ? Certains prennent clairement leurs rêves pour des réalités. On est certainement plus proche des 25 à 30 000, grand maximum.

Ce qui ne relève pas du domaine du fantasme en revanche, c’est le dispositif policier. Les flics et les CRS sont littéralement partout, bloquant les rues transversales, montant la garde devant les magasins, voire les entrées d’immeuble. Cette présence policière massive ajoute à la tension palpable dans le cortège. Un peu partout au milieu des rangs clairsemés des manifestants, de petits groupes de trois, quatre ou cinq personnes évoluent avec rapidité sur le théâtre des opérations, certains tenant déjà des bâtons improvisés à la main. La jeunesse des participants est notable ainsi que leur diversité, pour reprendre le mot à la mode. Elle est là la France « black-blanc-beur », dans la rue, en capuche, en doudoune et, malheureusement pour les bonnes âmes, elle n’est pas venue chanter du Yannick Noah ou crier gloire à Zidane. Les pétards explosent un peu partout, les (rares) journalistes se font traiter de collabos et des slogans sans équivoque fusent un peu partout : « Mort aux juifs et aux sionistes ! », ou la variante « Juifs hors de France ! », alternent avec « Hollande Démission !» et « Valls facho ! ». Juché sur un placard électrique, un type enchaîne les quenelles face à la foule, visiblement très satisfait. Un peu plus loin des partisans de Dieudonné brandissent un ananas et se font huer par quelques crânes rasés qui passent avec un grand drapeau arborant une croix celtique. Il y a un ou deux « macaque ! » qui volent. Les masques tombent dans cette ambiance de guerre civile verbale et il est difficile de ne pas voir l’antisémitisme virulent qui unit cette partie-là du cortège, il crève les yeux. Il y a ceux qui font des « juifs et des sionistes » les responsables de tous les malheurs de leur communauté opprimée, et puis il y a ceux qui n’ont jamais perdu de vue une vieille tradition politique. Les mots d’ordre, de l’anti-hollandisme à l’antisionisme, sont suffisamment vagues ou fumeux pour donner à tout ce beau monde un semblant d’unité mais il y a de quoi s’y perdre entre dieudonnistes, soraliens, partisans de Civitas, bonnets rouges, patrons en colère et racailles sur le sentier de la guerre. Même un petit groupe d’anars tout de noir vêtus avec leur drapeau en berne – que font-ils là ? Ce sont des Black Blocs qui se sont égarés ou des antifas venus chercher la baston? – ont l’air d’avoir du mal à s’y retrouver. Je vois encore des excités crier « mort à la finance et aux juifs ! » Seront-ils donc si sûrs d’avoir détruit la finance quand ils auront exterminé tous les juifs ? L’ami qui m’accompagne rappelle la sentence d’August Bebel : « L’antisémitisme, c’est le socialisme des imbéciles. »

Manuel Valls a dû plus ou moins penser la même chose et se dire que quelques imbéciles bien énervés lui fourniraient un bon prétexte pour démontrer plus que jamais la réalité de la menace fasciste en France et la nécessité du bouclage idéologique. Nous réussissons à prendre un peu d’avance sur le cortège pour déboucher sur la place Vauban et prendre conscience que tout est organisé pour former une parfaite souricière. Toutes les grandes avenues qui partent de la place sont barrées de camions de CRS et de barrières de police. En dépit de ce présage funeste, la fête continue. Une scène géante a été installée et la sono vomit pour l’instant du Shakira sur la place détrempée par la pluie. Le tube de la dernière coupe du monde de football, Waka Waka, résonne à pleins tubes alors que l’avant-garde des premiers manifestants débouche sur la place. La France Black-blanc-beur est cette fois bien sortie du bus de Knysna et elle défile avec l’extrême-droite radicale. Je me demande comment les fins analystes du Nouvel Observateur ou du Monde vont décortiquer ça.

Les flics en civil ne manquent pas. S’il y a une chose qui ne changera jamais en France, c’est leur inaptitude complète à se grimer en manifestants. Un type de quarante ans qui se baguenaude en doudoune et jean délavé, bière à la main, tout en jetant des coups d’œil plus ou moins discrets au bouclage du cordon de flics sur l’avenue de Breteuil, aurait l’air moins repérable avec un sweatshirt « police nationale ». Les agents provocateurs n’auront de toute façon pas beaucoup de peine à faire dérailler cette étrange fête de la colère au vu de l’ambiance générale même si « le coup de filet antifasciste » ne servira qu’à attraper quelques sardines : huit mises en examen sur plus de deux cent cinquante interpellations. Le bilan de la journée n’est pas très brillant non plus pour les colériques : un pauvre flic blessé gravement après s’être pris un pavé dans la mâchoire, quelques excités complétement intoxiqués par leur antisionisme, ou leur antisémitisme, obsessionnel, une procession hétéroclite de « jeunes issus de la diversité », groupés derrière leur idole, une extrême-droite perdue, elle, dans sa diversité et un gouvernement trop heureux de pouvoir s’indigner à bon compte. Ce jour-là, la colère n’aura pas été très bonne conseillère.

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00674233_000004.

François Hollande et l’amour

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francois hollande femmes

francois hollande femmes

Comme nous l’écrivions, François Hollande tient sa promesse : il est normal. Il est normal jusque dans ses amours.

Les enfants ressemblent plus à leur temps qu’à leur père, écrit Guy Debord dans ses Commentaires à la société du spectle. On notera donc pour commencer l’aspect libéral-libertaire, très générationnel, de la vision hollandienne du couple. Ce refus obstiné du mariage, cette volonté de « vivre à la colle » comme disaient nos grands-mères, est surtout, derrière la revendication d’émancipation et d’autonomie, une espèce de mépris déguisé d’une institution qui a pourtant fait ses preuves. On ne demande pas au Président de vivre comme dans un roman de Chardonne, où le mariage apparaît comme la seule véritable aventure, une aventure modeste et héroïque, entre renoncements tranquilles et acceptation d’un bonheur qui ne se découvre que dans la durée. Mais au moins pourrait-il nous épargner ce mélange entre une goujaterie matoise et une vision purement consumériste de ce qu’est un couple: on s’aime, tant mieux ; on ne s’aime plus, au revoir. De toute manière, c’était Mitterrand qui lisait Chardonne mais Mitterrand était d’une vieille droite littéraire alors que François Hollande est simplement un moderne, de surcroît tout entier pétri de cette inculture propre aux technocrates d’aujourd’hui. On aurait pu, éventuellement, accepter cette attitude si elle avait été un lointain souvenir de Marx qui voyait dans le mariage bourgeois la forme la plus accomplie de la prostitution. Mais, on a beau faire, pas plus que l’on n’imagine Hollande lire Chardonne, on ne  l’imagine lire Marx. Après tout, n’est-il pas un social-démocrate assumé, maintenant ?

Pourtant,  là où la normalité de Hollande est encore plus forte en la matière, c’est dans le choix des femmes de sa vie. Hollande est désespérant d’endogamie, comme tous les présidents qui l’ont précédé. Examinons un instant ses destinées sentimentales aurait dit Chardonne, encore lui. Il a d’abord longtemps vécu avec une énarque de sa promotion. Ils ont tout fait ensemble : les enfants, les cabinets ministériels, la députation et la candidature à la présidence de la République. Ensuite, François Hollande est tombé amoureux d’une journaliste politique et puis, après la journaliste politique, il a eu une liaison avec une actrice. Quelle originalité ! Quelle prise de risque ! Et surtout quelle vision de la femme française d’aujourd’hui, puisqu’il est bien connu en France que toutes les femmes sont soit des politiques, soit des journalistes, soit des actrices. Et demain, qui sait, il quittera l’actrice pour une patronne de choc dans les nouvelles technologies présentée par Fleur Pellerin.

Dans les contes de notre enfance, il arrivait que les princes tombent amoureux des bergères et c’est pour cela que c’étaient des contes. Plus tard, adolescents romantiques, nous vibrions pour Ruy Blas, le valet qui en pinçait pour une reine,  le « ver de terre amoureux d’une étoile. » Là, on n’est plus chez Chardonne, mais du côté des surréalistes, de l’amour fou et du plus beau poème de Breton, «Union libre. »  Cet amour-là porte en lui le renversement de toutes les valeurs, il est la subversion de l’ordre social, il redistribue les cartes d’un jeu dont les règles s’inventent en même temps qu’on y joue. On ne s’y retrouve plus, on affole les familles, on bafoue la société, on désespère les gouvernements.

François Hollande a peut-être désespéré le sien, de gouvernement, mais uniquement pour des raisons de communication, pas pour des raisons de fond. Ce qui aurait été vraiment subversif, inquiétant, choquant, scandaleux, ce qui pour le coup aurait étonné, c’est que le Président de la République tombe amoureux, par exemple, d’une ouvrière de La Redoute promise au licenciement, d’une infirmière fatiguée dans une maternité sur le point de fermer, d’une prof de français dans une ZEP problématique ou encore d’une fliquette épuisée par la baisse des effectifs dans un commissariat de banlieue.

On imagine le scénario, forcément. Une visite présidentielle dans des conditions houleuses d’un site industriel occupé, les gardes du corps, les CRS, la bousculade. Le président qui se retrouve amené, le temps que les choses se calment, dans un local de repos. Là, une  syndicaliste, la trentaine, les yeux un peu cernés à cause des nuits de veille autour des braseros, lui tend gentiment un café. Leurs regards se croisent et c’est le coup de foudre. Rien ne sera plus comme avant pour le président comme pour la syndicaliste. Elle devient racinienne,

« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue ;
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ;
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler ;
Je sentis tout mon corps, et transir et brûler. »

Lui devient flaubertien :

« Ce fut comme une apparition. »

Ils se revoient, bien sûr. Il a suffi d’un numéro de portable griffonné qui passe de la main à la main. Tous les deux ont l’impression de trahir et c’est délicieux, cette trahison. Leur nid d’amour n’est pas un appartement des beaux quartiers, c’est la chambre d’un Campanile dans la zone commerciale d’une sous-préfecture improbable. Le président écoute beaucoup la syndicaliste. Elle lui raconte la France à 1 000 euros par mois, la France de la précarité, la France de la peur, la France des vies qui se gâchent dans la mélancolie de l’aliénation.

Comme tous les amoureux, il a soudain envie de changer le monde car les amoureux sont heureux et veulent que le monde soit à l’image de leur bonheur. Plus personne ne comprend quand le Président annonce lors de ses vœux, puis de sa conférence de presse, un tournant radical : le voilà qui parle de démondialisation et même d’une sortie de l’euro, si les Allemands ne veulent vraiment rien comprendre. En attendant, pour relancer la consommation, il augmente les salaires de 20%. On s’étrangle chez les éditorialistes économiques, Standard and Poor’s dégrade la note de la France à BBB+ avec perspective négative, Pierre Gattaz dit qu’on l’égorge, l’UMP appelle à la désobéissance civile, le Front de Gauche demande au président d’éviter l’aventurisme gauchiste et le Front national ne sait plus quoi dire, ce qui repose tout le monde.

Quand le scandale éclate, Closer photographiant le couple montant dans une Clio de location à la sortie du Campanile, François Hollande clarifie très vite la situation. Il publie un communiqué d’une grande délicatesse. La syndicaliste arrive ensuite à l’Elysée avec son fils de six ans qui n’a pas de père. La presse people se moque des fautes de goûts et des bévues protocolaires de la nouvelle première dame, la presse politique s’interroge gravement sur la politique de la France qui serait orientée par les amours présidentielles. Le président s’en moque. Il continue. Sa popularité grimpe en flèche. Il s’en moque aussi. Il se marie avec la syndicaliste, reconnaît l’enfant.

Et cette fois-ci, ses ex comprennent que c’est vraiment fichu : il ne reviendra plus. Quant à la droite, elle, elle comprend que ça va être très compliqué, mais alors très compliqué pour 2017.

Mais Hollande s’en moque aussi. Il se demande même s’il va se représenter.

Après tout, quand on est amoureux, la vraie vie est ailleurs…

 

*Photo :  Zacharie Scheurer/AP/SIPA. AP21509143_000002.

La disgrâce du cavaleur

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goujat prostitution femme

goujat prostitution femme

Karl Kraus à la rescousse

Après une discussion violente avec deux jeunes femmes m’intimant de retirer mon nom d’un certain manifeste, « esclavagiste » selon elles, publié par Causeur – sommation à laquelle, bien entendu, je n’ai pas donné suite –, je me suis rendu à cette triste évidence : pour elles, les hommes sont des porcs qui doivent être châtrés. Pourtant, ni l’une ni l’autre ne manquent d’atouts : l’une est une actrice de cinéma adulée dans le monde entier, l’autre une présentatrice de télévision. Elles n’ont pas cessé de me répéter que les prostituées sont des « victimes », des victimes de « porcs » (elles n’ont pas ajouté « comme toi », mais sans doute l’ont-elles pensé). De toute façon, prostituées ou non, les femmes sont des victimes. Le grand mot, après « esclavage », était lâché : « victime ».[access capability= »lire_inedits »]

Ainsi donc, le monde serait divisé en deux catégories : les victimes et les bourreaux. Les femmes – violées, trompées, manipulées, exploitées, harcelées, agressées, battues, vendues… – seraient, dès leur plus jeune âge, des victimes. Et les hommes devraient comparaître devant un gigantesque Tribunal de Nuremberg pour répondre des humiliations et des sévices qu’ils leur infligent – des plus jeunes dont ils abusent aux plus vieilles qu’ils délaissent. « Ce qu’ils veulent, me dit la plus exaltée, c’est éjaculer dans les yeux d’une femme. » Je n’y avais jamais songé. « Il faut, a-t-elle ajouté, une loi pour punir ces porcs. » Dans leur cerveau vibrionnant de haine, j’ai perçu que la peine de mort serait encore trop douce pour ces « porcs », ces porcs qui traitent le corps de la femme comme une marchandise. Et les pires des porcs, ce sont ceux qui veulent de la chair fraîche, qui râlent parce qu’une escort-girl annonçant 20 ans sur une pub en a 30 après vérification. Ils osent dire qu’il y a eu tromperie sur la marchandise. « Et tu soutiens ces porcs ! », m’ont-elles lancé hargneusement. J’ai bien tenté, avec de prudentes circonvolutions, mais néanmoins en pure perte, de leur expliquer qu’il ne fallait pas confondre la morale et la loi. Et que les femmes sont souvent plus aguerries que ceux qu’elles présentent comme leurs « ennemis héréditaires ». J’ai cité saint Augustin, qui défendait la prostitution, arguant que, de même qu’il n’y a pas de villes sans égouts, il ne peut y avoir de vie sexuelle sans débordements, débordements qu’il convient de canaliser. La prostitution n’est peut- être pas l’idéal, mais on n’a pas trouvé mieux. « Et la castration chimique ! », s’est exclamée l’actrice. « Et les poupées gonflables japonaises qui reproduisent à la perfection la peau et les organes féminins… », a suggéré la présentatrice de télévision. En les écoutant, j’ai songé qu’il y avait quelque chose de pourri dans les rapports entre les hommes et les femmes et j’ai pris congé. Comme je sortais du restaurant, l’actrice est revenue à la charge : « N’oublie pas d’effacer ton nom de cette liste infâme ! Ce sera héroïque. »

Rentré chez moi, j’ai ouvert un livre de Karl Kraus et je suis tombé sur cet aphorisme : « Il voulait condamner sa bien-aimée à la liberté. C’est une chose qu’elles n’acceptent jamais. » Encore un « porc», ce Karl Kraus. Au hasard, j’ai cherché un autre aphorisme qui sauverait Karl Kraus, et moi de surcroît. Échec sur toute la ligne : « Rien n’est plus insondable que la superficialité de la femme », ose-t-il écrire.

L’homme qui aimait les femmes

Le soir qui précédait cette soirée houleuse, j’avais revu L’Homme qui aimait les femmes, de François Truffaut. Encore l’histoire d’un obsédé sexuel : Bertrand Morane, sublimement interprété par Charles Denner, est fasciné par les jambes des femmes, « ces compas qui arpentent le globe terrestre en tout sens, lui donnant son équilibre et son harmonie ». Le titre que Bertrand Morane voulait donner au livre qu’il écrivait sur ses tribulations dans le monde féminin était Le Cavaleur. Le temps où les femmes avaient de la tendresse souvent, de la pitié parfois, du désir exceptionnellement, pour les cavaleurs, ce temps est-il révolu ? L’heure du règlement de comptes a-t-elle sonné ? Faut-il s’habituer à vivre dans un monde où les hommes sont des « porcs » et les femmes des « victimes » ? Je me souviens d’une époque, celle de mon adolescence, où elles étaient considérées comme d’éternelles enfants. La femme-enfant était même un idéal, au même titre que la ravissante idiote, la Lolita ou la libertine.

Cette époque, qui confère tout son charme aux films français des années 1960 et 1970, est-elle définitivement révolue ? La disgrâce du cavaleur se trouve-t-elle sans rémission ? Un aphorisme de Karl Kraus me sortit de la déprime : « Il n’y a pas plus malheureux sous le soleil que le fétichiste qui aspire à une chaussure féminine et qui est obligé de se satisfaire d’une femme entière. » Je l’avoue : je suis un dépravé… Tout au moins dans le sens où l’entend Karl Kraus : quelqu’un qui a encore de l’esprit là où les autres n’ont plus qu’un corps.

Mépris, vanité et pruderie

Il ne me restait plus qu’un dernier recours : Camille Paglia, la féministe américaine la plus subversive, qui met à sac systématiquement le « politiquement correct » et dont chaque livre tient du contrepoison social, comme ceux de mon amie Annie Le Brun d’ailleurs. Camille Paglia soutient qu’en réduisant les prostituées à de malheureux cas sociaux ayant besoin de leur aide, les féministes de la classe moyenne se rendent coupables de mépris, de vanité et de pruderie. Camille Paglia rend hommage à la prostituée, maîtresse du royaume de la sexualité dans lequel les hommes ne peuvent pénétrer qu’en payant. « La prostituée, écrit Camille Paglia, est une brillante analyste, non seulement dans sa capacité à échapper à la loi, mais aussi dans l’intuition qu’elle a de cette pléiade unique de conventions et de fantasmes qui produit un orgasme chez un inconnu. » Grisélidis Réal ne disait pas autre chose. Et Camille Paglia rappelle également que la prostituée est souvent une femme d’affaires avertie dotée d’un audacieux esprit d’entreprise : les mères maquerelles des maisons closes, avec les abbesses du Moyen Âge, furent les premières femmes chefs d’entreprise.

Une anecdote pour conclure : chacun sait que les psychiatres invitent souvent d’anciennes prostituées sur les plateaux de télévision pour qu’elles fassent le récit larmoyant de leur précédente activité et dire qu’elles n’étaient que les victimes égarées d’abus sexuels commis pendant leur enfance. « En écoutant la radio chez moi, raconte Camille Paglia, j’ai un jour entendu le docteur Joyce Brothers déclarer avec assurance : “Il n’y a pas de prostituées heureuses” ; ce à quoi je n’ai pu m’empêcher de répondre tout haut : “Docteur Brothers, il n’y a pas de psychiatres heureux non plus !” »[/access]

*Photo: MARY EVANS/SIPA. 51018656_000001

La peste et les coléreux

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manif jour colere

manif jour colere

Les événements du Jour de colère du 26 janvier ont déjà été rapportés ici et par deux excellents reporters, inutile de revenir sur le détail de cette mascarade. Mais je voudrais m’adresser directement aux organisateurs, masqués, de cette manifestation. M’adresser à vous, Grégoire, Frédéric et quelques autres parce que, malgré votre anonymat, je vous connais. Je vous connais parce que nous sommes nés dans le même monde, au même endroit symbolique dirais-je, et que nous avons fréquenté parfois les mêmes paroisses. Je précise ceci parce que je sais que vous êtes catholiques, et s’il me souvient que dans votre jeunesse vous avez fréquenté certain groupuscule aux méthodes brutales, je croyais que vous aviez tourné la page. Mais il semble qu’il soit des violences dont on ne se débarrasse jamais, quand bien même on croit dans le Christ. Si je m’adresse à vous, c’est aussi que je sais que si vous n’êtes pas des crapules, vous avez  pourtant couvert, volontairement ou non, une réunion sur la voie publique où l’abject le disputait au ridicule. J’ai du mal à croire que vous ayez pu ignorer qu’à votre cortège de « contribuables en colère » et de catholiques dépités par l’échec des Manifs pour tous se joindraient des lascars crétins de banlieue cornaqués par un Alain Soral triomphant. J’ai du mal à comprendre qu’alors que Dieudonné lui-même avait appelé à vous soutenir, vous ayez pu ne pas imaginer quels slogans antisémites allaient fleurir sur le pavé parisien. Et j’ai encore plus de mal à comprendre comment, pas une seule fois depuis, vous n’ayez exprimé publiquement votre désapprobation vis-à-vis de ces faits – qui sont réels, ils se sont passés précisément en bas de chez moi.

En vous abstenant de toute condamnation, en vous abstenant de plus de parler à visage découvert – avez-vous peur de vos idées ? – vous avez objectivement déshonoré les combats que vous assuriez mener. Je vous laisse bien volontiers la défense du libéralisme économique, assassiné selon vous par une introuvable « dictature socialiste » que je ne vois nulle part dans le programme du Medef que notre président s’apprête à appliquer, et dont je me demande d’ailleurs comment vous arrivez à la lier à l’antilibéralisme soralien. Mais je ne vous laisse pas le droit de salir la lutte contre le « mariage pour tous » ou encore contre l’idéologie du genre en faisant hurler « Faurisson a raison ». Je ne vous donne pas non plus la permission de convoquer des jeunes catholiques idéalistes – certains sont mes frères et sœurs – pour leur faire côtoyer la lie de l’antisémitisme 2.0, où l’espérance du califat universel fricote avec la dénonciation des 200 familles d’un maurrassisme rance. Je ne vous laisserai jamais le droit de faire accroire, non seulement à ces gamins perdus dans les sables de youtube et de facebook, mais encore au public français, que le catholicisme de France aujourd’hui, ce puisse être l’éruption de cette haine contre la « communauté organisée ». J’aimerais enfin qu’on me fasse connaître le rapport entre les lois misérables de ce gouvernement et les juifs de France, ou d’Israël, ou de New York, ou de n’importe où. Sûr que lorsqu’on se sera débarrassé – comment d’ailleurs ?  – des 600 000 juifs de ce pays, tout ira bien, la banque cessera de nous voler, l’Etat confiscatoire disparaîtra, les agressions dans les banlieues ne seront plus qu’un lointain souvenir, la croissance repartira, les embryons seront reconnus comme des êtres humains et il n’y aura plus de burqa. Bien entendu.

Vous avez le droit de ne pas aimer cette République, qui nous aura si durement traités, et l’on peut reparler mille fois de l’Algérie française, de mai 68, de Pétain, du modernisme, de l’affaire des fiches, de la loi de 1905, ou même remonter à la mort du roi ou au génocide vendéen. Pourquoi pas. Mais je crois que j’aime la France au moins autant que vous, et je sais que son honneur a toujours été de refuser l’usage du bouc-émissaire, justement parce que cette France est chrétienne. Aussi qui touche à un cheveu des juifs porte immédiatement atteinte à l’honneur de la France, et donc au mien. Les juifs, oui, disons-le, et plus aujourd’hui encore qu’hier, relisez Bernanos. Ces juifs qui pouvaient dire à une époque que l’on était heureux comme Dieu en France et que l’on rend aujourd’hui malheureux comme Finkielkraut. Les juifs qui quoi d’ailleurs ? Qui dominent le monde et la finance ? Ne me faites pas rire. Comme si dans certaines banlieues favorisées que l’on connaît très bien vous et moi, les bons parents catholiques n’inscrivaient pas en masse leurs enfants à HEC ou au concours du barreau. Comme si dans les vingt premières fortunes françaises, il n’y avait pas une majorité de vieilles familles catholiques. Mais ceux-là, vous ne les attaquez pas, et au contraire vous traitez avec eux contre le péril communiste – extrêmement menaçant de nos jours.

Alors, je ne crois pas que vous soyez vous-mêmes capables de toucher à un cheveu d’un juif, et je connais le secret de votre stratégie, qui est comme pour Soral d’utiliser le pseudo-prolétariat immigro-musulman comme une arme conservatrice contre la postmodernité de la gauche. Manquerait plus que vous soyez financés par la Syrie et par l’Iran. Mais je crois que vous avez manqué un épisode : ici, ce n’est pas le Liban, c’est la France et l’alliance « antisioniste » avec votre Hezbollah de pacotille, si elle avait lieu, ce qu’à Dieu ne plaise, non seulement se retournera contre vous, mais vous discréditera à jamais. Vous ajouteriez seulement la défaite au déshonneur.

Je voudrais croire que vous avez été abusés lors de cette manifestation, et que vous ignoriez ce qui allait se produire – même à la marge. Mais j’avoue que j’en doute, d’autant plus que, répétons-le, nulle part vous ne vous en êtes désolidarisés. Et si vraiment vous êtes persuadés qu’il s’agit de lutter contre le complot judéo-maçonnique ou quelque chose d’approchant, dites-le clairement. Au moins, nous saurons définitivement que nous ne sommes pas dans le même camp.

*Photo: MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00674233_000034.

Affaire Razzy Hammadi : mais que fait la police du langage ?

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razzy hammadi bartolone

razzy hammadi bartolone

Le député socialiste Razzy Hammadi a été malencontreusement filmé dans les rues de Montreuil alors qu’il assénait des coups de poing à un adversaire tout en l’apostrophant dans les termes suivants : « Fils de pute ! … Enculé de ta race ! » et en formulant cette  menace : « Je vais faire descendre toutes les cités de Montreuil ». Interrogé le 19 janvier par BFMTV sur le comportement de cet honorable parlementaire, M. Claude Bartolone, Président de l’Assemblée Nationale, a fustigé non pas ce comportement, mais les « salopards » qui, en diffusant la vidéo sur internet, l’avaient porté à la connaissance du public en le détachant de son contexte, celui d’une agression dont, selon ses propres dires, M. Hammadi aurait été victime. On ne s’étonnera pas de trouver le mot « salopards » dans la bouche d’un président de l’Assemblée nationale qui, le 12 février dernier, avait traité d’ « abrutis » les députés centristes quittant l’hémicycle pour protester contre le refus du Premier Ministre de répondre lui-même à une question posée par leur chef de file : depuis que l’élection de mai 2012 a mis un terme à l’ère de la vulgarité sarkozyste, l’heure de la distinction socialiste a sonné et Jean-Luc Mélenchon, qui se flatte de parler « dru et cru », est manifestement devenu l’arbitre suprême de ses élégances.

Le jugement porté par M. Bartolone ne laisse pas cependant de susciter plusieurs interrogations. On s’étonnera tout d’abord que le quatrième personnage de l’État ne voie aucun inconvénient à ce qu’un représentant de la Nation victime d’une agression menace ses agresseurs non pas de l’intervention de la force publique, mais d’un recours à la violence privée, comme un vulgaire bijoutier de Nice, ou pire encore puisqu’il se fût agi là de faire déferler des hordes de banlieusards supposés agressifs en vue d’ une expédition punitive. On s’étonnera ensuite que M. Bartolone retienne ici l’excuse de provocation alors que ni lui ni ses amis politiques ne l’avaient prise en compte lorsqu’un ancien Président de la République avait répondu : « casse-toi pauv’con ! » à un quidam qui venait de lui lancer : « Me touche pas, tu me salis ! ». On s’étonnera enfin qu’il se montre dans le cas d’espèce à ce point attentif à un contexte auquel ni lui ni ses amis politiques n’avaient accordé la moindre importance dans d’autres circonstances où des images analogues avaient tourné en boucle à la télévision et sur internet telles des conséquences coupées de leurs prémisses, pour le dire en termes spinozistes.

Ainsi la séquence où un ancien ministre de l’intérieur avait déclaré le 25 octobre 2005 : « Vous en avez assez ? Vous en avez assez de cette bande de racailles ? Eh bien, on va vous en débarrasser » a été diffusée et citée des centaines de fois amputée de ce qui l’avait précédée et de ce qui l’avait suivie. Ce qui l’avait précédée : l’arrivée du ministre au commissariat d’Argenteuil sous une pluie de projectiles et surtout la phrase adressée du premier étage de l’immeuble par une habitante, d’origine maghrébine, au ministre et à laquelle le propos de celui-ci était la réponse : « Quand nous débarrasserez-vous de cette racaille ?». Ce qui l’avait suivie : les discussions manifestement très cordiales du ministre avec des « jeunes » de la cité qui n’étaient pas, eux, des lanceurs de projectiles.  Dans cet épisode, la réalité des prémisses et des suites ne reposait pas sur le seul témoignage de l’agressé, mais, comme l’a montré Daniel Schneidermann dans l’émission Arrêt sur images du 6 novembre 2005, avait été observée et filmée par des journalistes qui ont délibérément choisi de ne pas les porter à la connaissance du public. Dans ce cas comme dans le précédent, si les apostrophes de Sarkozy, par leur vulgarité et leur démagogie, étaient répréhensibles même dans leur contexte – et il ne fait aucun doute qu’elles l’étaient – pourquoi avoir mis tant de soin à les présenter hors de leur contexte ? Et pourquoi les protecteurs de M. Hammadi sont-ils aujourd’hui si soucieux de restituer le contexte dans lequel les grossières injures de ce dernier ont été proférées ?

Les injures en question méritent d’être examinées avec soin. Dans « enculé de ta race », il y a « enculé » et il y a « de ta race ». S’agissant de la seconde partie du syntagme, il semble que l’honorable parlementaire ait oublié que la race n’existe pas, ou plutôt n’existe plus depuis que lui-même, en tant que législateur, a contribué à la faire disparaître le 16 mai 2013 au motif qu’elle servait de fondement « aux pires idéologies ». S’agissant de la première partie, il faut reconnaître que M. Hammadi s’inscrit dans une tradition qui a ses lettres de noblesse. On se souvient comment l’humoriste subversif Didier Porte avait fait rire les auditeurs de France Inter au mois de juin 2010 en plaçant dans la bouche de Villepin l’apostrophe suivante : « j’encule Sarkozy, il a pas de couilles ce mec-là » et comment son comparse rebelle Stéphane Guillon l’avait aussitôt relayé en déplorant qu’on ne puisse plus « sodomiser le chef de l’État ». On n’a pas non plus oublié le franc succès remporté par Guy Bedos lançant à Éric Besson dans une émission télévisée diffusée le 29 mars 2010 sur France 4 : « Monsieur le Ministre, allez vous faire enculer ! ». Or ce comique a un fils prénommé Nicolas qui exerce également la profession de comique et dont les prestations prouvent qu’au rebours de ce qu’enseigne la sagesse des nations, des pères prodigues engendrent des fils qui ne sont pas avares. Ce Bedos bis a enchanté les spectateurs de l’émission de Ruquier On n’est pas couché le 11 janvier dernier en clamant à l’intention de son confrère Dieudonné :  « Ma quenelle à moi, ça s’appelle une merguez et je te l’enfonce dans ton gros cul de Breton inculte ». Les politiques ne sont pas en reste avec les comiques puisque Jean-Luc Mélenchon après qu’il eut abreuvé d’injures un jeune étudiant en journalisme nommé Félix Briaud et après que celui-ci eut diffusé sur internet la vidéo de la scène, le menaça sur son blog de poursuites judiciaires (là encore le délinquant n’est pas celui qui commet le délit, mais celui qui le fait connaître) en assortissant cette menace d’un graveleux : « Ça va, Félix, tu la sens celle-là ? ».

Décidément la sodomie a le vent en poupe, si j’ose dire, du moins chez les progressistes. Cela pourrait être cohérent avec les résultats du sondage  réalisé entre le 24 février et le 1er mars 2012 sur un échantillon national représentatif de 1411 personnes âgées de 18 ans et plus qui nous apprend que les électeurs de gauche, auxquels ceux du Front national viennent une fois de plus en renfort, sont plus nombreux que les électeurs de droite à pratiquer la sodomie : 57% pour le Front de gauche et 48% pour le PS contre 43% seulement pour l’UMP et le Modem. Mais on se trouve alors en présence d’un étrange paradoxe : pourquoi une pratique à ce point plébiscitée par le peuple de gauche est-elle utilisée par ses plus éminents représentants pour stigmatiser et déshonorer leurs adversaires ? Le mystère se dissipe si l’on s’avise qu’à travers la sodomie, c’est l’homosexualité masculine passive qui est visée : jamais une femme n’est traitée d’  « enculée », et pas davantage un homme d’ « enculeur », ni par M. Hammadi, ni par M. Bedos, ni par M. Bedos. L’insulte ne peut avoir son sens d’insulte que si est présupposé par l’insulteur le caractère méprisable de l’homosexuel qui a le statut de partenaire passif dans la relation sexuelle. Ce mépris est ancestral comme Michel Foucault l’a mis en évidence en analysant l’ « antinomie du garçon » dans le cadre de la pédérastie grecque, c’est-à-dire la contradiction dans laquelle se trouve pris le jeune homme de naissance libre qui en tant que jeune est objet de plaisir, mais qui en tant que libre, c’est-à-dire futur citoyen, ne peut se reconnaître comme objet, à l’instar de la femme ou de l’esclave, à l’intérieur d’ une relation sexuelle « qui est toujours pensée dans la forme de la domination ». De même pour l’insulteur contemporain la femme est naturellement vouée à la passivité – il n’a alors que faire des études de genre – tandis que l’homme qui sodomise assume glorieusement sa virilité en dominant son partenaire sexuel, sous-homme assimilable à un esclave – il n’a alors que faire de l’égalité démocratique et de la critique bourdivine de la domination. On peut ici s’étonner que des progressistes choisissent d’exprimer leurs convictions politiques dans la langue des préjugés les plus réactionnaires

« Enculé de ta race » conjugue ainsi l’injure à connotation raciste et l’injure à connotation homophobe : c’est du tout en un. Dès lors il y a des silences qui intriguent et l’on se demande si la police du langage, d’ordinaire si prompte à surgir pour dresser un procès-verbal au premier contrevenant venu, n’ose pas s’aventurer dans certains territoires perdus pour la République. Lorsque le député UMP Alain Marleix a parlé de son collègue Jean-Vincent Placé comme de « notre Coréen national », cette expression, qui aurait pu passer pour taquine et affectueuse, lui a valu une plainte pour injure raciale et l’indignation de Dominique Sopo, président de SOS racisme, de Cécile Duflot et d ‘Éva Joly qui a alors dénoncé une « lepénisation des esprits » autorisant des « remarques ignobles ». Cependant « enculé de ta race » laisse Éva Joly de marbre et Dominique Sopo impavide. Pour Pierre Bergé ceux qui trouvaient à redire à la loi instituant le mariage homosexuel ne pouvaient qu’être homophobes, mais Pierre Bergé ne trouve rien à redire à « enculé de ta race » ou à « Monsieur le ministre allez vous faire enculer ». Mais que fait donc la police du langage ?

*Photo:  Ruthflickr.

Langues régionales: la cause des peuples

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breton ecole region

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Le débat sur les langues régionales qui a eu lieu à l’Assemblée nationale les 22 et 23 janvier derniers confirme que le déboulonnage de la tradition républicaine se poursuit petit à petit – paradoxalement à l’instigation de ceux qui se proclament les héritiers les plus intransigeants de cette même tradition, et au grand dam des descendants de ceux qui en étaient jadis les adversaires les plus résolus.

Sous la Révolution française, la mise en place de cette « tradition » avait en effet consisté à escamoter systématiquement toutes les réalités naturelles, historiques, géographiques ou culturelles, remplacées par des institutions manifestant un pur volontarisme : l’objectif avoué étant de substituer aux vestiges d’un passé honni les artifices de la raison et de l’uniformisation – un néologisme inventé trois quarts de siècle plus tôt par l’un des inventeurs de l’idée de Progrès, l’abbé de Saint-Pierre – en vue de construire la République « une et indivisible ».

C’est ainsi qu’en décembre 1789, on établit la division départementale : pour des raisons pratiques, certes – permettre à chaque habitant des 83 départements d’arriver en moins d’une journée de cheval au chef-lieu de celui-ci -, mais surtout, idéologiques : car il s’agit d’abord, en inventant cette nouvelle carte, de briser des habitudes, des traditions, des attachements, des coutumes. Présentant la réforme le 3 novembre 1789, le conventionnel Thouret évoquait la nécessité de « détruire l’esprit de province, qui n’est dans l’État qu’un esprit individuel, ennemi du véritable esprit national. » Dans le même sens, on entreprend une véritable révolution toponymique, officialisée par un décret du 25 vendémiaire an II qui invite les communes à changer « les noms qui peuvent rappeler les souvenirs de la royauté, de la féodalité ou de la superstition« .

Suivant la même logique, on (re)définit le peuple, en substituant aux « peuples » pluriels de l’Ancien régime, liés à un territoire, à une langue, à une culture spécifique – «  les peuples de Provence, de Bretagne, de Bourgogne », etc.-, un Peuple unique, uniformisé, abstrait, formé d’individus indistincts et interchangeables, ce que l’on peut appeler un « Peuple légal », dans la mesure où il est défini par la constitution et n’existe que par elle. Selon l’article 7 de la constitution du 24 juin 1793, « le peuple est l’universalité des citoyens français » : il n’est plus désormais que l’ensemble de ceux qui, en vertu de la loi, ont le droit de participer à l’expression de la volonté générale – conformément aux thèses du Contrat social, où Rousseau affirmait que ce qui constitue le peuple n’est autre que le pacte par lequel les individus, quittant l’état de nature pour entrer ensemble dans l’état social, vont ce faisant, produire «  un corps moral et collectif » appelé État dont les membres «  prennent collectivement le nom de peuple, et s’appellent en particulier citoyens, comme participant à l’autorité souveraine. »

Enfin, on entreprend l’éradication des langues régionales : on connaît à ce propos le fameux  Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française de l’abbé Grégoire, présenté à la Convention  le 16 prairial an II (4 juin 1794). Un rapport qui s’organise autour d’un raisonnement très simple : le patois est un vestige du passé féodal, et un moyen de s’opposer au progrès, « un obstacle à la propagation des lumières », « un vecteur du fanatisme. » Par conséquent, il est indispensable de l’extirper si l’on veut fonder la République: « Avec trente patois différents, nous sommes encore, pour le langage, à la tour de Babel, tandis que, pour la liberté, nous formons l’avant-garde des nations. Mais au moins on peut uniformer le langage d’une grande nation, de manière que tous les citoyens qui la composent puissent sans obstacle se communiquer leurs pensées. Cette entreprise, qui ne fut pleinement exécutée chez aucun peuple, est digne du peuple français, qui centralise toutes les branches de l’organisation sociale et qui doit être jaloux de consacrer au plus tôt, dans une République une et indivisible, l’usage unique et invariable de la langue de la liberté. » Ainsi, pour «  fondre tous les citoyens dans la masse nationale, simplifier le mécanisme et faciliter le jeu de la machine politique, il faut identité de langage. » Et donc, anéantissement des patois : « l’unité de l’idiome est une partie intégrante de la révolution. »

Or, ces trois « fondements granitiques » de la tradition républicaine – le découpage départemental, le Peuple conçu comme un ensemble de citoyens identiques et interchangeables, l’exclusivité de la langue française- sont tous en voie de déboulonnage. Et à chaque fois, c’est la gauche qui s’en charge, ou du moins, qui lance le processus, la droite défendant bec et ongles des principes et une logique qu’elle avait implacablement combattus pendant deux siècles.

Ainsi est-ce à la gauche socialiste que l’on doit la renaissance des régions en 1982, et peut être leur prochain renforcement, si François Hollande honore ses promesses ; c’est la gauche qui, en 1991, remet en avant la notion pré-révolutionnaire de peuple, avec la loi portant statut de la collectivité territoriale de Corse dont l’article premier dispose que « La République française garantit à la communauté historique et culturelle vivante que constitue le peuple corse, composante du peuple français, les droits à la préservation de son identité culturelle et à la défense de ses intérêts économiques et sociaux spécifiques.» Et c’est encore la gauche qui, en déposant une proposition de loi constitutionnelle tendant à ratifier la Charte européenne des langues régionales, s’érige en promoteur des identités et des traditions, contre l’uniformisation archaïque inspirée de l’abbé Grégoire – « lui qui, notait  Jean-Jacques Urvoas lors du débat parlementaire, disait, devant le comité d’instruction publique : « il faut extirper cette diversité d’idiomes grossiers qui prolonge l’enfance de la raison et la vieillesse des préjugés ». Une proposition suscitant la fureur d’Henri Guaino qui, lui, n’hésite pas à se réclamer du bon abbé, et s’étonner de « voir une partie de la gauche et de l’extrême gauche du XXIe siècle reprendre les arguments et les combats de l’extrême droite et des réactionnaires des XIXe et XXsiècles contre le legs de la Révolution française ».

Une fois de plus, on joue à fronts renversés. Est-ce à dire que les choses ont changé, au point de s’inverser, depuis 1951 et l’époque où Charles Maurras défendait, contre l’Académicien Georges Duhamel, une proposition de loi MRP visant à introduire à l’école l’enseignement des « dialectes » ? Pas vraiment : dans Jarres de Biot, l’essai qu’il consacrait à la question, le vieil écrivain royaliste notait déjà les menaces que l’hégémonie linguistique anglo-saxonne faisait peser sur le français. Et soulignait que l’objectif d’une revalorisation des langues régionales n’est pas de nuire, d’affaiblir ou de concurrencer la langue de Racine, mais au contraire, de la conforter et de l’enrichir – de même que la décentralisation a pour but de renforcer l’Etat, et que l’amour de la « petite patrie » préfigure celui qu’on doit à la grande.

Soixante trois ans plus tard, l’exposé des motifs de la proposition de loi prend acte que « la position de la République sur les langues régionales, traditionnellement réservée pour ne pas dire hostile, n’est plus tenable ». Qu’il n’y a plus lieu de considérer les préceptes de l’abbé Grégoire « comme la référence ultime et indépassable en matière de politique linguistique ». Bref, qu’il faut rompre avec le culte de l’uniformité,  réconcilier la France « avec la multiplicité de ses racines », et ce faisant, adopter une position qui lui permettra de défendre de façon cohérente, au niveau international, la place du français face à l’anglais et aux langues dominantes.

*Photo: MAISONNEUVE/SIPA. 00422602_000006

Quand les smartphones voleront

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smartphone avion main

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Les amateurs de films de série Z connaissent la scène par cœur. Une jolie fille, plus ou moins déshabillée, court dans une forêt, poursuivie par un tueur dégénéré muni d’objets contondants, croc de boucher, hachoir ou tronçonneuse. Le visage déformé par la panique, elle fouille désespérément dans son sac à la recherche de son téléphone portable. Elle veut appeler au secours. On la comprend. Et là, l’épouvante monte d’un cran. Elle a beau taper désespérément sur le clavier ou l’écran, il n’y a personne au téléphone. « Il n’y a pas de réseau ! » Et la créature sombre définitivement dans l’hystérie alors que la silhouette de l’écorcheur se profile déjà entre les arbres.[access capability= »lire_inedits »]

On conviendra que la jolie fille n’a pas de chance. Parce que « du réseau », désormais, il y en a partout, absolument partout ou presque et que, sauf dans les scénarios sans imagination, on peut joindre tout le monde, tout le temps.

Bien pire, c’est vous qui êtes joignable, par tout le monde, tout le temps – et moi aussi par la même occasion. Tout le problème est là, en fait. Laisser votre portable éteint est un message qui appelle une seule interprétation : vous refusez de parler à vos contemporains. Et ça, c’est grave. Comment osez-vous ? Qu’avez-vous à cacher ? Les « nouvelles technologies de la communication », comme on dit, ne souffrent aucune exception, aucun cas de force majeure. Il faut vous y faire, d’ailleurs vous vous y êtes déjà fait. Et moi aussi.

Pour Pascal, tout le malheur des hommes venait de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. C’est sans doute pour cette raison qu’ils ont inventé le smartphone et la tablette. Sur le coup, ça leur a semblé une bonne idée. Pascal appelait « divertissement » cette stratégie inventée par l’homme pour penser à autre chose qu’au salut de son âme. L’homme a réussi au-delà de ses espérances. Maintenant, il n’est plus jamais seul.

Le plus frappant, c’est que, pour la plupart d’entre nous, cette possibilité d’être toujours relié est une bénédiction. Jamais peut-être l’homme n’a autant aimé sa servitude qu’à notre époque. Les plus âgés se souviennent encore du monde d’avant le portable et Internet, quand on ne croisait pas sans cesse ses semblables, parfois munis d’oreillettes, commentant à haute voix leur vie, dans la rue, au supermarché, au café ou dans le métro. Déjà, les moins de 40 ans n’ont que de vagues images de ce monde où l’on aurait trouvé incongru, voire insupportable, d’être interrompu par une sonnerie ou un vibreur dans le cours d’un livre, d’un film ou des jeux de l’amour.

Les plus atteints de ces dinosaures nostalgiques contemplent tristement la conquête des derniers territoires vierges de connexion. Il y avait encore les voyages, quelques heures d’un délicieux relâchement où l’on pouvait s’adonner à la douce ivresse « d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaires, sans divertissement, sans application[1. Pascal, encore. L’application dont il est question n’a rien à voir ici avec celle que vous venez d’acheter pour votre smartphone.] ». Le train est passé à l’ennemi, et depuis longtemps. Les consignes de la SNCF demandant aux voyageurs de se rendre sur la plate- forme pour parler au téléphone sont respectées avec autant de vigueur que, disons, le Code du travail dans une démocratie de marché. Il restait l’avion, la paix des cimes, au-dessus des nuages, pour goûter de « l’éternel azur la sereine ironie[2.  Ce n’est plus Pascal, mais Mallarmé.] ». Attention, ce n’est pas par amour de la civilité et de la décence commune, ni par volonté de préserver un peu de quant-à-soi qu’on avait interdit les portables en vol, mais pour des raisons de sécurité : seule la technique peut empêcher la technique de triompher.

Il fallait que cela cesse. L’avion ne pouvait pas bénéficier plus longtemps de l’effroyable privilège, de la scandaleuse extraterritorialité qui faisait paradoxalement de ce fleuron de la technologie l’ultime territoire du retrait, de l’entre-deux, de l’apesanteur sociale et physique. Il devait entrer dans le droit commun. Cette merveilleuse avancée, comme beaucoup d’autres, est à porter au crédit de l’Union européenne s’appuyant sur l’avis favorable de l’Agence européenne de sécurité aérienne, avis lui-même calqué sur celui de son homologue états-unien. La bonne nouvelle a été annoncée le 9 décembre par la voix du Commissaire aux transports, Siim Kallas : « Aujourd’hui, nous franchissons une première étape dans l’assouplissement des règles d’utilisation des dispositifs électroniques à bord des avions en toute sécurité lors des phases de roulage, de décollage et d’atterrissage. La prochaine étape concernera la connexion au réseau à bord d’un avion. » À la seule lecture de ces propos, on le sent tout joyeux, Siim Kallas, tout pénétré de son bonheur néophile d’ami du Progrès. Mais en même temps, il ne veut pas heurter les dinosaures de front, plutôt les rééduquer progressivement. En attendant, il se veut rassurant : « Il faudra respecter le silence. Pas question de conversations privées. Seuls seront autorisés les textos ou les courriers électroniques. » Bien sûr, bien sûr…

Comme s’il ne savait pas, le Kallas, que tout ce qui est techniquement réalisable finit toujours, à plus ou moins brève échéance, par être réalisé. Un moderne Pascal pourra bientôt écrire que « tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pouvoir demeurer en repos, même dans une carlingue. » Certes, un monde où l’on peut parler au téléphone à 10 000 mètres d’altitude paraît bien moins effrayant qu’un monde où on saurait produire des êtres humains en série. L’ennui, c’est que c’est peut-être le même.[/access]

*Photo: Julie Jacobson/AP/SIPA. AP21504016_000001

So long, Pete Seeger…

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Pete Seeger est parti. Définitivement cette fois-ci. Comme il le faisait dans les années 40 quand il « brûlait le dur » pour parcourir les États-Unis à la recherche des racines de la musique populaire. Il a sauté dans un train, le dernier, celui qui ne va nulle part, ou peut-être pour ceux qui y croient au paradis des grands hommes.

Pete Seeger était un patriote. Un patriote américain qui chantait en portant chemises à carreaux et gros pulls. Américain, il l’était jusqu’au bout des ongles avec lesquels il pinçait les cordes de ses banjos et guitares. Il est resté, pendant sa très longue vie, fidèle à son pays et à ses convictions, mettant son immense talent et son énergie au service des causes qu’il pensait justes.

Il appartenait à un sous-continent américain dont on a parfois tendance à oublier l’importance. Celui du mouvement ouvrier, qui a donné au monde la fête du 1er mai. Celui de Jack London, écrivain engagé, qui mit son immense plume au service des exploités. Celui d’Eugène Debs, ami de London, infatigable syndicaliste et homme politique, pour lequel un de ses proches dira : «« Ce vieil homme aux yeux brûlants croit en fait qu’il peut y avoir une fraternité entre les hommes. Et c’est la partie la plus drôle de tout ça : aussi longtemps qu’il sera là, j’y croirai moi aussi. » Et l’on pouvait dire exactement la même chose Pete Seeger. Il fut membre du parti communiste américain. Comme Dashiel Hammett, le fondateur du roman noir, tuberculeux magnifique, ruiné et envoyé en prison par le maccarthysme, mais qui ne céda jamais.

Pete Seeger comparut lui aussi devant la commission des activités antiaméricaines. Il refusa de s’exprimer sur ses opinions politiques et philosophiques. Mais il proposa aux inquisiteurs d’interpréter en direct live une de ses chansons… Résultat, un an de prison, que sa popularité empêcha les autorités de faire exécuter. Cette Amérique, c’est aussi celle d’Howard Zinn, auteur de la passionnante « Histoire populaire des États-Unis ».

Et populaire, Pete Seeger le fut immensément. Il faut aller sur YouTube (où il y a tout) entendre ces salles pleines à craquer reprendre tous ses refrains dont tant sont devenus des classiques. Écouter tous ces musiciens, ces chanteurs reconnaître ce qu’ils lui doivent. Il faut lire les hommages rendus dans la presse américaine et la fierté qui en émane. Oui, c’était un patriote américain, et ce pays le reconnaît comme tel. Ce qui prouve s’il en était besoin que l’Amérique, c’est un grand pays et un grand peuple.

Pour ma part, de celui que j’ai écouté pendant 50 ans, la chanson que j’ai envie de retenir, c’est l’hymne syndicaliste «Which side are you on ? ».

De quel côté es-tu ? Je voudrais lui répondre : « ne t’inquiète pas, du même que toi, trop tard pour changer ».

ABCD de l’égalité : la guerre du genre aura bien lieu

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abcd egalite ecole

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Après la campagne appelant à retirer les enfants de l’école pour protester contre la théorie du genre, enseignée dès la maternelle à travers le programme ABCD de l’égalité, la réponse des autorités ne s’est pas fait attendre. « Rumeur », tel est l’élément de langage soigneusement choisi, et largement repris dans les médias, pour désigner une prétendue paranoïa collective qui se serait répandue sans aucun fondement sérieux. « L’Education nationale refuse totalement la « théorie du genre » » a carrément déclaré Vincent Peillon. À d’autres !

« Théorie du genre » est un concept popularisé par les auteurs catholiques et répandu sur les réseaux à la suite des manifestations anti-mariage pour tous. Il consiste à voir dans les initiatives gouvernementales autour de l’égalité des sexes, une stratégie politique unifiée visant à la destruction systématique de toute différence sexuelle. Contrairement aux gender-studies, qui ne sont que l’étude plus ou moins objective des constructions sociales de genre, la théorie du genre possède une dimension normative : il faut déconstruire ce qui est construit. Or, il semble que ce soit bien l’objectif du gouvernement qui souhaite déconstruire les stéréotypes genrés inconscients, pour « œuvrer à l’égalité réelle des sexes ». L’idée de base implicite étant qu’il y a effectivement un lien entre représentations symboliques (les filles jouent à la poupée) et inégalités réelles (les femmes ont des salaires inférieurs aux hommes), ce qui est loin d’être évident.

Certes, nous n’en sommes pas, comme le prétendent certains anti-gender excités, à l’enseignement de la masturbation en maternelle, mais pourtant, loin d’être une simple rumeur, l’abolition de la différence sexuelle (et même la différence tout court)  à l’école est bien l’objectif réel qui ressort du dispositif « ABCD de l’égalité » mis en place conjointement par l’Education Nationale et le Ministère du droit des femmes.

Il est plus qu’instructif de se plonger dans les détails de ce programme réjouissant. Sur le site du Centre National de Documentation Pédagogique, on trouve plusieurs « outils pédagogiques » mis à disposition des professeurs pour se « donner tous les moyens de déconstruire, par le savoir, les préjugés qui s’opposent à l’égalité véritable ».

L’impitoyable égalité ne s’arrête pas aux portes de la classe et poursuit les bambins jusque dans la cour de récréation. Ainsi, une fiche technique de six pages, propose, schémas à l’appui, de redéfinir les règles du gendarme et du voleur dans le sens d’une plus grande égalité des chances.

« En EPS, les jeux traditionnels ne peuvent être utilisés de manière classique, où les plus faibles sont éliminés, c’est contraire à l’éthique de l’école ! » (Qu’est ce que cette fameuse « éthique de l’école », nous n’en saurons pas plus, mais passons.) Il faut donc imaginer « des jeux où les perdants ne sont pas éliminés » et « bannir la situation de domination/humiliation du « chef » d’équipe qui choisit ses co-équipiers (les plus faibles, souvent des filles, étant choisis en dernier ». Les enfants doivent être considérés comme des entités interchangeables sans caractéristiques physiques, et la méritocratie abandonnée au profit d’un strict égalitarisme.

« Ce jeu peut apparaître très agressif aux enfants timides, notamment aux filles qui n’ont pas l’habitude des confrontations, parce qu’il est mouvant (il y a des déplacements dans tous les sens) et que le gendarme a un pouvoir symbolique de mort (« je te prends ta vie ») ». Brrr… on tremble déjà des traumatismes qu’on dû subir les marmots avant que la pédagogie s’en mêle.

Il faut donc appliquer une stricte « égalité des chances entre gendarmes et voleurs », insister sur l’usage de la stratégie plutôt que sur celui de l’agilité, tout ce qui est « physique » étant systématiquement dévalorisé comme trop déterministe.

Autre belle invention de nos budgétivores désœuvrés, la « danse scolaire du Petit Chaperon Rouge » ; où les filles sont incitées à jouer le loup et les garçons les chaperons, « la lutte contre les stéréotypes (passant) d’abord par la mixité des rôles loup-Chaperon »

Mon préféré reste la grande destruction pédagogique de la « figure de la belle ».

Ah, la figure de la Belle, cet imaginaire dominant, qui, de Blanche-Neige à la Belle au bois dormant en passant par Cendrillon, participe au « renforcement de stéréotypes précocement institués dans les pratiques de diffusion à l’école et dans les médias ».

En effet, dans les « contes patrimoniaux » (entendre Perrault, Grimm et cie) « la belle a un rôle passif du faire valoir du héros », elle ne se définit « que par ses critères de beauté » et véhicule donc une image de la femme soumise et improductive attendant désespérément que le mâle dominant vienne tuer le non moins dominant dragon.

Soulignons tout de même que personne ne se souvient des princes de Walt Disney, créatures lisses et effacées qui n’ont pour simple attributs que la beauté, tandis que l’histoire retient le nom des Belles.

Contre ces métarécits réactionnaires, il faut donc privilégier « des réécritures qui font la part belle  à l’émancipation du personnage féminin », des « princesse qui ne veulent pas se marier », laides pauvres ou méchantes, bref « loin des princesses sages et conventionnelles ».

L’arsenal éducatif abonde d’autres outils pour modeler l’indifférenciation des âmes enfantines: montrer que Louis XIV, en véritable drag-queen, portait des souliers à talons et des rubans, raconter l’histoire d’Hector, l’homme extraordinairement fort qui tricote, faire danser les garçons et jouer au rugby les filles. Bref, « tendre vers une culture commune » dans le grand bain de l’indulgence et surtout, beaucoup, mais alors beaucoup, de pédagogie.

Rien de bien méchant, pourrait-on dire. Mais tout le problème est que pendant que les serviteurs du grand Mammouth s’ingénient à éduquer des bons petits soldats de l’égalité, ils négligent leur instruction (1 élève sur 5 en sixième serait illettré).

Or, je préfère un monde où les filles se rêvent en princesses mais apprennent à lire, qu’un monde d’analphabètes où tout le monde jouerait au rugby ensemble.

 

*Photo : LECARPENTIER-POOL/SIPA. 00652846_000005.

Pillages et violences urbaines en Argentine

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argentine emeute foulard

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Docteur en sociologie de l’EHESS, spécialiste de l’histoire contemporaine de l’Argentine, Edgardo Manero est chargé de recherche au CNRS

Début décembre, 19 des 23 provinces argentines ont été touchées par une vague de pillages déclenchée à Cordoba, deuxième ville du pays. Or, de telles irruptions de violence urbaine ont lieu à intervalles réguliers depuis vingt-cinq ans-1989, 2001, 2009, 2012. Peut-on parler d’une tradition argentine ?

Il ne faut pas mettre toutes ces manifestations dans le même sac. Les incidents des dernières semaines relèvent de campagnes organisées de saccage et de pillage, comme en 1989. À l’époque, ils avaient été fomentés dans un contexte d’hyperinflation par certains éléments péronistes, avec la participation d’anciens collaborateurs du régime militaire, afin de précipiter le départ du gouvernement Alfonsín[1. Le 10 décembre 1983 le gouvernement de Raùl Alfonsín, démocratiquement élu, s’installe au pouvoir mettant fin à sept ans de dictature militaire (1976-1983).]. En 2001, en revanche, il s’agissait d’émeutes de la faim, de manifestations spontanées et massives contre une crise de subsistance symbolisée par la célèbre photo d’un homme portant de la viande volée.[access capability= »lire_inedits »]

Les derniers pillages sont donc l’expression d’une défiance à l’égard du gouvernement plutôt que le signe d’un désespoir économique ?

Certes, l’inflation, la faiblesse de la croissance et l’insuffisance de la création d’emplois exacerbent les tensions, mais les événements de 2012 à Rosario et de décembre 2013 à Cordoba ne se réduisent pas à des « débordements sociaux ». Ces pillages s’inscrivent dans un contexte d’incapacité structurelle des États provinciaux à contrôler leurs polices. Celles-ci laissent se créer des « zones de non-droit » qui constituent ensuite un moyen de pression sur le pouvoir, central et provincial. À Cordoba, le gouverneur, farouche opposant de Cristina Kirchner, a commencé par demander l’aide des forces de sécurité nationale, demande que Buenos Aires affirme n’avoir jamais reçue. Face aux pillages, le gouverneur a finalement cédé à toutes les demandes des policiers : en conséquence, d’autres polices municipales ont adopté la même stratégie et les grèves suivies de pillages se sont multipliées dans le pays.

Qui sont les meneurs ?

La nouveauté, depuis 2009, c’est que des criminels liés au narcotrafic jouent un rôle décisif dans les pillages de Buenos Aires : jeunes qui assurent en moto, et parfois dans des voitures de luxe, le transport des pilleurs ou de leur butin, hooligans traditionnellement mêlés à des activités illicites. Du reste, ce ne sont pas des produits de première nécessité qui sont volés, mais des appareils électroniques ou des vêtements, susceptibles d’être revendus, ce qui indique que nous avons affaire à une criminalité organisée. Il faudrait aussi analyser le rôle des réseaux sociaux dans la mobilisation des pilleurs. Je le répète, ces pillages sont une arme pour la police et une partie de la classe politique. Et les enjeux liés au narcotrafic sont au cœur de cette machination.

Faut-il en conclure que l’Argentine a une police putschiste ?

Non, je dirais plutôt que, dans certaines provinces, notamment à Cordoba, l’épuration des forces de sécurité après la chute de la junte, en 1983, a été au mieux partielle. Ces forces de police sont devenues à mesure du temps presque autonomes, jouissant d’une marge de manœuvre importante vis-à-vis des administrations provinciales. Pour résumer, la police argentine entretient et encourage activement un certain niveau d’illégalité. Dans son rapport de force avec le pouvoir, c’est une façon de signaler que la lutte contre la corruption ne doit pas aller trop loin. La police lâche la bride de l’ordre public pour envoyer le message : « Nous ou le chaos ».

Comment réagit le gouvernement central ?

Il s’est essayé à de timides réformes pour mieux contrôler ces forces de sécurité. Il a également tenté de mener une reconquête politique contre les baronnies locales où se mêlent politiques, mafieux et policiers. Par ailleurs, à partir de 2003, les Kirchner – Nestor, et ensuite Cristina – ont mis en œuvre une politique sociale de transferts massifs dans l’éducation, la santé et le logement, principalement à destination des plus pauvres, victimes de l’exclusion sociale qui s’est aggravée à partir des années 1990, créant une population « excédentaire », « inutile » au regard du modèle économique actuel. Ces « superflus » participent aux saccages et aux pillages dans lesquels ils voient un mécanisme de compensation.

Cette politique a-t-elle amélioré la situation ?

L’argent injecté dans les bidonvilles a développé une forme d’assistanat dont vivent des travailleurs peu qualifiés, des pauvres sans espoir de trouver un emploi et des jeunes mélangeant activités légales et petite criminalité. Cet ensemble forme les « classes dangereuses », les populations des quartiers difficiles et des bidonvilles étant présumées coupables au nom d’une espèce de principe de précaution. Dans ce mélange déjà explosif, la drogue agit comme l’huile sur le feu. Bref, le kirchnerisme a beaucoup dépensé, mais a échoué à créer un modèle neuf : comme dans les décennies du néolibéralisme[2.  Sous la présidence de Carlos Menem (1989-1999), l’Argentine a mené une politique libérale fondée sur la privatisation (y compris de fonds de retraites), des coupes sévères dans les budgets sociaux et l’indexation de la monnaie nationale sur le dollar américain.], la société continue à inviter les jeunes pauvres à une fête de la consommation à laquelle ils n’ont pas les moyens de participer sans avoir recours à des activités illégales.

Quel rôle joue l’économie de la drogue dans ce système ?

Le rôle du pays dans l’industrie de la drogue a radicalement changé. Jusqu’à il y a vingt ans, ce rôle était triple : l’Argentine était un pays de transit entre les producteurs (notamment la Colombie) et les marchés (la France et l’Europe en général), une économie où l’on pouvait blanchir l’argent de cartels et, finalement, un pourvoyeur de produits pour la transformation de la matière brute en produit final. Mais depuis l’ouverture des frontières dans le cadre des accords de libre-échange du Mercosur et à la suite de la guerre contre la drogue en Colombie et au Mexique, l’Argentine est aussi devenue un marché.

Avec quelles conséquences ?

Des sommes plus importantes irriguent les différents rouages (réseaux mafieux, policiers, politiques, petits délinquants), ainsi que les consommateurs pauvres – souvent aussi acteurs en tant que dealers ou guetteurs – qui sont de plus en plus nombreux et de plus en plus « irrationnels » et violents. Une nouvelle criminalité qui échappe au mode de contrôle traditionnel est en train de monter, surtout chez les jeunes et les très jeunes. À l’égard de cette criminalité, et notamment des meurtres, l’opinion publique est indifférente aussi longtemps que les pauvres se tuent entre eux. En revanche, quand les classes moyennes sont touchées, le scandale arrive.

En somme, le Kirchnerisme, et l’Argentine avec lui, sont dans une impasse…

En tout cas, après dix ans de politique sociale généreuse, la situation ne s’est pas améliorée pour les quartiers pauvres. Après sa défaite lors des élections législatives partielles du 27 octobre, la Présidente, « réaliste » comme tout bon péroniste, a pris un virage qui, de l’extérieur, peut être qualifié de « droitier » : elle se rapproche de l’Église ainsi que des éléments péronistes de province et semble vouloir opter pour une politique plus conservatrice. Mais les pillages ont compliqué la donne en affaiblissant les gouvernements provinciaux où elle cherchait des nouveaux alliés. En attendant, la question de la puissance des forces de police et de leur autonomie dans le système politique argentin reste ouverte.[/access]

*Photo: PIKO GABRIEL/SIPA. 00442365_000002

 

Jour de misère

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jour colere quenelle

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160 000 manifestants selon les organisateurs et 17 000 selon la police. Avec la manifestation du « Jour de colère » de dimanche, la guerre des chiffres suscite de nouvelles interrogations : y avaient-ils vraiment des organisateurs ? Et combien de pandores faisaient partie du cortège ?

J’ai longuement hésité avant de me rendre sur place. Les conditions météo n’incitaient pas vraiment à battre le pavé ce jour-là, au milieu des cortèges de Civitas, des partisans de Dieudonné et des bonnets encore rouges de colère. Comme le fait remarquer un ami qui a décidé avec sagesse de rentrer chez lui : « Les révolutions ça se fait au printemps ou en été. L’hiver on fait juste des martyrs. » La colonne de Juillet qui se dresse derrière nous lui donne entièrement raison : « À la gloire des citoyens français qui s’armèrent et combattirent pour la défense des libertés publiques dans les mémorables journées des 27, 28, 29 juillet 1830. » C’est imparable.

Avec une demi-heure de retard, nous voilà déjà à la peine pour rattraper le cortège. S’agirait-il d’un marathon de la colère ? Je m’attends presque à trouver en arrivant une cinquantaine de manifestants avançant à marche forcée, entourés par un cordon de CRS rigolards. On n’est pas loin du compte en découvrant finalement le cortège : la présence policière est impressionnante et la foule des manifestants est singulièrement étirée. J’aurai la surprise, le soir venu, d’être plus proche du comptage policier que de l’estimation des organisateurs. 160 000 vraiment ? Certains prennent clairement leurs rêves pour des réalités. On est certainement plus proche des 25 à 30 000, grand maximum.

Ce qui ne relève pas du domaine du fantasme en revanche, c’est le dispositif policier. Les flics et les CRS sont littéralement partout, bloquant les rues transversales, montant la garde devant les magasins, voire les entrées d’immeuble. Cette présence policière massive ajoute à la tension palpable dans le cortège. Un peu partout au milieu des rangs clairsemés des manifestants, de petits groupes de trois, quatre ou cinq personnes évoluent avec rapidité sur le théâtre des opérations, certains tenant déjà des bâtons improvisés à la main. La jeunesse des participants est notable ainsi que leur diversité, pour reprendre le mot à la mode. Elle est là la France « black-blanc-beur », dans la rue, en capuche, en doudoune et, malheureusement pour les bonnes âmes, elle n’est pas venue chanter du Yannick Noah ou crier gloire à Zidane. Les pétards explosent un peu partout, les (rares) journalistes se font traiter de collabos et des slogans sans équivoque fusent un peu partout : « Mort aux juifs et aux sionistes ! », ou la variante « Juifs hors de France ! », alternent avec « Hollande Démission !» et « Valls facho ! ». Juché sur un placard électrique, un type enchaîne les quenelles face à la foule, visiblement très satisfait. Un peu plus loin des partisans de Dieudonné brandissent un ananas et se font huer par quelques crânes rasés qui passent avec un grand drapeau arborant une croix celtique. Il y a un ou deux « macaque ! » qui volent. Les masques tombent dans cette ambiance de guerre civile verbale et il est difficile de ne pas voir l’antisémitisme virulent qui unit cette partie-là du cortège, il crève les yeux. Il y a ceux qui font des « juifs et des sionistes » les responsables de tous les malheurs de leur communauté opprimée, et puis il y a ceux qui n’ont jamais perdu de vue une vieille tradition politique. Les mots d’ordre, de l’anti-hollandisme à l’antisionisme, sont suffisamment vagues ou fumeux pour donner à tout ce beau monde un semblant d’unité mais il y a de quoi s’y perdre entre dieudonnistes, soraliens, partisans de Civitas, bonnets rouges, patrons en colère et racailles sur le sentier de la guerre. Même un petit groupe d’anars tout de noir vêtus avec leur drapeau en berne – que font-ils là ? Ce sont des Black Blocs qui se sont égarés ou des antifas venus chercher la baston? – ont l’air d’avoir du mal à s’y retrouver. Je vois encore des excités crier « mort à la finance et aux juifs ! » Seront-ils donc si sûrs d’avoir détruit la finance quand ils auront exterminé tous les juifs ? L’ami qui m’accompagne rappelle la sentence d’August Bebel : « L’antisémitisme, c’est le socialisme des imbéciles. »

Manuel Valls a dû plus ou moins penser la même chose et se dire que quelques imbéciles bien énervés lui fourniraient un bon prétexte pour démontrer plus que jamais la réalité de la menace fasciste en France et la nécessité du bouclage idéologique. Nous réussissons à prendre un peu d’avance sur le cortège pour déboucher sur la place Vauban et prendre conscience que tout est organisé pour former une parfaite souricière. Toutes les grandes avenues qui partent de la place sont barrées de camions de CRS et de barrières de police. En dépit de ce présage funeste, la fête continue. Une scène géante a été installée et la sono vomit pour l’instant du Shakira sur la place détrempée par la pluie. Le tube de la dernière coupe du monde de football, Waka Waka, résonne à pleins tubes alors que l’avant-garde des premiers manifestants débouche sur la place. La France Black-blanc-beur est cette fois bien sortie du bus de Knysna et elle défile avec l’extrême-droite radicale. Je me demande comment les fins analystes du Nouvel Observateur ou du Monde vont décortiquer ça.

Les flics en civil ne manquent pas. S’il y a une chose qui ne changera jamais en France, c’est leur inaptitude complète à se grimer en manifestants. Un type de quarante ans qui se baguenaude en doudoune et jean délavé, bière à la main, tout en jetant des coups d’œil plus ou moins discrets au bouclage du cordon de flics sur l’avenue de Breteuil, aurait l’air moins repérable avec un sweatshirt « police nationale ». Les agents provocateurs n’auront de toute façon pas beaucoup de peine à faire dérailler cette étrange fête de la colère au vu de l’ambiance générale même si « le coup de filet antifasciste » ne servira qu’à attraper quelques sardines : huit mises en examen sur plus de deux cent cinquante interpellations. Le bilan de la journée n’est pas très brillant non plus pour les colériques : un pauvre flic blessé gravement après s’être pris un pavé dans la mâchoire, quelques excités complétement intoxiqués par leur antisionisme, ou leur antisémitisme, obsessionnel, une procession hétéroclite de « jeunes issus de la diversité », groupés derrière leur idole, une extrême-droite perdue, elle, dans sa diversité et un gouvernement trop heureux de pouvoir s’indigner à bon compte. Ce jour-là, la colère n’aura pas été très bonne conseillère.

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00674233_000004.