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Ukraine: Qui de Riri, Fifi ou Loulou sera Premier ministre?

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Mykola Azarov, le Premier ministre ukrainien, vient d’annoncer sa démission. Or, selon la Constitution ukrainienne, la démission du Premier ministre entraîne celle de tout son gouvernement.

Qui se retrouverait alors au gouvernement ? De nombreux journalistes locaux commentent allègrement la parade qui se joue en ce moment.

Les trois opposants principaux, Iatseniouk, Klitschko et Tyahnybok, dont nous avions parlé dans un article précédent, ont obtenu une première satisfaction lors des pourparlers avec l’exécutif, lundi soir. Ils ont gagné l’abolition des lois liberticides du 16 janvier punissant sévèrement toutes formes de manifestation. Leur légitimité, remise en question ces derniers temps par les contestataires  de Kiev, semblerait avoir été repêchée. Le trio pourrait donc revendiquer sa place au gouvernement.

Les trois compères ont malgré tout un problème. Ils ne marchent qu’à trois. Comme les petits cochons, chacun dans sa maison, ils ne valent pas grand-chose. Pas un n’a su fédérer derrière lui le peuple mécontent.

Iatseniouk connaît parfaitement les rouages du Gouvernement, pour y avoir déjà travaillé comme ministre, mais il ne représente pas le « renouveau » tant souhaité.

Klitchko avait une certaine aura populaire, chamboulée pendant les dernières « manifestations » de Kiev. Son programme politique, lui, ne pèse pas bien lourd.

Tyahnybok, le nationaliste, étrangement absent pendant les actions kiéviennes, se réveille pour prendre sa place, bien à droite du gouvernement.

Alors, qui de Riri, Fifi et Loulou, sera Premier ministre ? La question posée n’attend pas de réponse.

Nous souhaitons aux Ukrainiens mieux qu’un gouvernement qui s’envole au premier vent.

Première Dame : pas de ça chez nous

premiere dame hollande

La première dame est morte, vive la première dame ? La terrible affaire Trierweiller aura eu le mérite de mettre en pleine lumière le ridicule de cette appellation d’origine incontrôlée – et de permettre à quelques journalistes inspirés de trouver des tas de mauvaises raisons pour justifier la disparition de ce titre qui leur doit à peu près tout.

S’il faut le rayer de la carte, ce n’est pas, comme le laissait entendre l’autre soir le chroniqueur d’une chaîne d’info continue, au motif que cet usage serait monarchique, et donc attentatoire à la dignité de la république. C’est ce qui s’appelle taper à côté. Dans une monarchie, en effet, du moins en France, il était tout simplement inimaginable de qualifier l’épouse du roi de « première dame » – alors qu’elle était la reine. Inconcevable, dans la mesure où le terme de première dame laisse entendre qu’il y en a une deuxième, une troisième, etc., et qu’il existe entre elles un rapport de hiérarchie, certes, mais aussi de relative égalité. Or, en monarchie, il y a une différence radicale, absolue, entre l’épouse du roi et les autres. C’est pour cette raison que ladite dénomination n’a jamais été attribuée aux reines : si elle a été utilisée, c’est pour désigner, selon les époques et de façon assez aléatoire, la maîtresse en titre du monarque, la mère du régent, ou encore, la fille aînée du roi :  c’est ainsi que celle de Louis XV, Mme Louise Élisabeth, qualifiée de « première dame de France » lors de ses noces avec l’enfant d’Espagne, avait été nommée «  Madame première » à l’occasion de son ondoiement. Inusité sous la monarchie, c’est avec la république que le titre apparaît – sous la plume du Premier consul, Bonaparte, qui parle de lui-même comme du « premier magistrat de la république », et de Joséphine comme de la « première dame de France ». Mais les péripéties de l’histoire empêchent cet usage de prospérer – et c’est  d’une autre république qu’il nous revient, comme un banal produit d’exportation : des États-Unis, où l’on a été jusqu’à inventer à son propos le poétique acronyme FLOTUS, First Lady of the United States. Et où la femme du vice-président est parfois appelée «  la seconde dame des États-Unis ». Autant dire que ceux qui conçoivent sa disparition prochaine comme une rupture salutaire avec les pesantes traditions de la monarchie se racontent des histoires.

S’il faut s’en débarrasser, ce n’est pas pour cela. Ce n’est pas non plus parce qu’il serait archaïque. Aux États-Unis, l’usage habituel ne remonte pas au-delà des années 30. Quant à la France, il semble, malgré les apparences, qu’il ne soit fréquemment utilisé que depuis une décennie. Wikipédia, dans son immense sagesse, assure certes que Mme Auriol, l’épouse du premier président de la IVe république, était déjà qualifiée de « première dame » : mais il n’apporte pas la moindre preuve, et ne s’interroge pas sur la contradiction entre ce titre supposé et l’engagement ouvriériste de ladite dame. Par la suite, on imagine mal Mamie Coty, qui décida de faire une tarte le soir où elle apprit l’élection de son mari, ni Tante Yvonne, la discrète épouse du « plus illustre des Français », accepter de se faire bombarder « première dame » par la presse à succès. C’est en réalité avec Jackie Kennedy que le terme franchit l’océan, et Claude Pompidou fut la première à en être parée, quoique de façon marginale : Le Canard enchaîné préférait l’appeler « la reine Claude » ou Mme de Pompidour… En fait, on ne parle fréquemment de « la première dame de France », et l’on ne commence en faire un filon éditorial et journalistique juteux qu’à partir du moment où les intéressées  se mettent à verser dans le glamour, le vaudeville ou le mélodrame : bref, avec Cécilia. Le sujet n’en est un que depuis qu’il peut se montrer en bikini en couverture de Match : il est vrai que sur ce plan, Danielle et Bernadette  étaient moins bankables que Carla. En clair, il s’agit d’un mot à la mode, et d’une mode très récente, même si, à force de l’entendre, on a l’impression que les « premières dames » ont toujours existé.

Au fond, s’il faut s’en débarrasser, c’est simplement parce que le titre est grotesque – et qu’il rabaisse les institutions publiques au niveau d’un sketch de Pierre Dac, l’immortel inventeur de la confiture de nouilles, lequel aurait sans doute su gloser à l’infini sur le 1er  monsieur, la 69e dame, la 397e, digne épouse du sous-préfet de la Ferté-Bernard, ou sur l’opportunité de décentraliser le concept et d’imaginer une première dame de la région Champagne-Ardenne, du territoire de Belfort, ou de la commune de Greez sur roc. Ce qui, ô joie, permettrait à chacun et à chacune d’avoir, en plus de son quart d’heure de célébrité, son titre et son numéro.

*Photo : WITT/SIPA. 00637018_000010.

Sarkozy à Solferino

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hollande sarkozy hureaux

Dans une tribune publiée par Le Figaro et intitulée « La radicalisation idéologique du socialisme »[1. Roland Hureaux, « La radicalisation idéologique du socialisme », Le Figaro du jeudi 23 janvier 2014.], M. Hureaux déplore « une profonde incompréhension de la révolution qui est en train de s’accomplir aujourd’hui en France. » Mais R. Hureaux se trompe profondément sur cette incompréhension, ajoutant une incompréhension à une autre – une incompréhension au carré si l’on veut. Ce n’est pas une révolution socialiste qui s’accomplit sous nos yeux. C’est une révolution libérale dans le socialisme, c’est une avancée de la révolution libérale sous le nom du socialisme, qui n’a du socialisme que le nom.

Selon lui, « le Parti socialiste avait fait l’objet, au cours des dernières années, sur tous les autres sujets que l’économie, en particulier les questions culturelles et sociétales, d’une radicalisation sans précédent. » Ce n’est justement pas une radicalisation socialiste, une radicalisation du socialisme dont il est question, mais une radicalisation du libéralisme, ce que montre justement le glissement gouvernemental qui ne s’occupe plus tant des questions sociales « traditionnelles » que de « questions de société », de problématiques « sociétales », bref, de « tous les autres sujets que l’économie ». Ce passage du « social » au « sociétal » signe et contresigne l’abandon, réalisé depuis longtemps, de tout socialisme par le Parti dit Socialiste.

Il s’agit bien d’« une idéologie, au sens d’un système d’idées fausses et contre-nature inspirant ses décisions au pouvoir »,  et d’ « une idéologie différente du marxisme et peut-être à terme plus dangereuse », mais il ne s’agit pas d’un « nouveau socialisme libertaire », comme le définit Roland Hureaux : il s’agit plutôt d’un « néolibéralisme sociétal ».

Tout d’abord, un authentique socialiste libertaire ou socialiste révolutionnaire ne se reconnaîtrait guère dans le gouvernement qu’attaque Roland Hureaux. Sérieusement,  la gauche libérale, parlementaire et gouvernementale n’a pas grand-chose en commun avec le socialisme ni le libertarisme, synonyme d’anarchisme.

La différence de la présidence de F. Hollande d’avec la présidence de N. Sarkozy, c’est qu’elle est encore plus libérale et atlantiste que la précédente. Et j’oubliais européiste. Bref, la même chose, en pire.

Le problème de ce gouvernement, ce n’est pas son « socialisme » mais son libéralisme. C’est que, à la différence de la « gauche classique » qui était sociale, la gauche actuelle est libérale, et même ultralibérale en matière morale.

Car ce qui s’exprime dans le « mariage pour tous », les débats autour de la PMA, de la GPA, de la « stérilité sociale », ou encore de l’euthanasie et du « suicide assisté », etc., c’est l’aboutissement logique de la conception libérale de l’homme et de la société, individualiste, contractualiste et positiviste. C’est l’expression de l’unité du libéralisme moral, philosophique, politique, juridique et économique. C’est la logique non pas du droit commun ou du droit naturel mais de la reconnaissance des droits individuels avec en corollaire immédiat la marchandisation des corps, des enfants et de la reproduction – logique du « droit à l’enfant », des « droits reproductifs » sous contrôle de la « santé reproductive » c’est-à-dire in fine des administrations étatiques et para-étatiques.

Il s’agit de la radicalisation d’une révolution anthropologique initiée il y a trois siècles dans certaines franges de la philosophie des Lumières et de l’économie politique.

Roland Hureaux pense enfin que « la grille de lecture marxiste est tout à fait inadaptée à l’analyse de la situation actuelle ». Peut-être a-t-il oublié ce texte de Karl Marx qui décrit précisément – pour le louer – le « rôle éminemment révolutionnaire » de la « bourgeoisie », alias la classe capitaliste et libérale : « La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. (…) La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on considérait avec un saint respect. (…) La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n’être que de simples rapports d’argent »[1. Karl Marx (et Friedrich Engels), Manifeste du Parti communiste, 1848.]

La « bourgeoisie » aujourd’hui au pouvoir s’appelle Parti socialiste.

*Photo : Jonathan Short/AP/SIPA. AP21283383_000024.

La Hollande, l’autre pays du naufrage

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euro hollande crise

La France va mal. Cela fait vingt ans déjà que les pitres consacrés de la propagande néolibérale l’ont proclamé. Entre-temps, nous avons pu assister à l’implosion immobilière et hypothécaire américaine assortie d’une faillite de Wall Street transférée dans les comptes de la Banque centrale. Nous avons vécu, plus tard, les crises successives de la Grèce, du Portugal, de l’Irlande, de l’Espagne, pays pittoresques et chargés d’histoire, mais aussi chargés de dettes non remboursables. Et, à moins d’être un adorateur du culte de la « mondialisation heureuse » ou de l’« euro bouclier », on aura compris que la France a été ébranlée à tel point par ces secousses que le pronostic de notre faillite pourrait enfin se réaliser. Ainsi, les Baverez, Attali et consorts pourront enfin passer du registre de la prédiction à celui du constat : « Nous vous l’avions bien dit.»[access capability= »lire_inedits »]

Cependant, un événement inopiné vient d’ajouter une nouvelle ombre à ce tableau surchargé de nuées. L’agence Standard & Poor’s a retiré aux Pays-Bas le triple A dont bénéficiait leur dette publique. Dans la zone euro, seuls l’Allemagne, l’Autriche et le Luxembourg, paradis fiscal assorti du privilège de recycler l’argent noir de tous les trafics, obtiennent encore la meilleure note. Le déluge de nouvelles économiques que nous infligent les chaînes d’information en continu et les quotidiens ne nous avait pas préparés à cette nouvelle.

Dans l’espoir d’aider des lecteurs qui trouvent que toutes ces histoires de crise, ça commence à bien faire[1.  Ceux d’entre eux qui fréquentent les bistrots savent que la grande question est, en ce 14 décembre 2013 : « Qui aura le ballon d’or ? » de Ribéry ou de Ronaldo ?], je vais me livrer à ce que l’économiste américain Paul Krugman a appelé avec humour un « exercice de clairvoyance rétrospective ». Pourquoi les bureaucrates obscurs de Standard & Poor’s ont-ils osé retirer son triple A à la Hollande, comme si un étrange mouvement giratoire avait déplacé celle-ci des bords de la mer du Nord vers ceux de la Méditerranée ?

D’après les « notateurs », nos amis bataves souffriraient de la médiocrité des perspectives de croissance. Un peu court, dès lors que ce constat vaut pour toute la zone euro, Allemagne comprise. Reste donc à savoir où blesse le bât hollandais. Au regard du « canon » de la pensée économie dominante, la Hollande coche toutes les cases. Elle jouit de la meilleure compétitivité de la zone euro. Ses exportations n’ont cessé de s’accroître, hors l’épisode de crise occidentale entre 2008 et 2009. Et avec plus de 10 % du PIB, son excédent extérieur surpasse, en proportion, celui de l’Allemagne – pour la France, qui affiche 60 à 70 milliards d’euros de déficit, cela correspondrait à un excédent supérieur à 200 milliards. Calculé par tête, le surplus néerlandais est le plus élevé de la zone[2.  Après celui de l’Irlande, qui est factice, car basé sur des transferts comptables de production des multinationales vers Dublin pour optimiser leur imposition mondiale].

Cette performance s’appuie sur une forte industrie, dont le déclin est resté mesuré. La production industrielle représente 22 % de la production totale, contre 13 % en France et, si l’on ajoute à l’industrie les services qui font corps avec elle, ce vaste secteur représente environ un tiers du PIB. Comme en Allemagne, les coûts de production ont été maîtrisés, voire comprimés, tandis que les dépenses publiques étaient réduites plus drastiquement encore qu’en Allemagne, les gouvernements ayant profité de la grande croissance européenne des années 1997-2000 pour procéder à une cure d’amaigrissement de l’État social : les charges publiques totales sont donc passées de 56 % du PIB en 1996 à 44 % en 2002 – tour de force inégalé en Europe.

Toutefois, il faut compter avec la particularité des Pays-Bas qui est d’être, depuis quatre siècles, un pays de transit. Une énorme quantité de marchandises entre en Europe ou sort d’Europe par les ports ou les aéroports hollandais. Si l’on ajoute l’activité des armateurs et des assureurs, il est clair qu’une grande partie de la croissance de la production, de l’emploi, des revenus et des recettes fiscales, bref de la prospérité du pays, est due à sa position de carrefour commercial. Si l’Europe devait adopter un régime de protectionnisme commercial, même modéré, nous assisterions à une chute importante de l’activité globale du pays. Le Batave ne peut pas ne pas être un dévot de la mondialisation.

Imaginons-nous en train de suivre « Questions pour un champion ». L’avenant présentateur demande : « Quels sont les ménages les plus endettés du monde ? » Les réponses fusent : les Américains, les Anglais, les Espagnols, les Irlandais. Raté : ce sont les Néerlandais. Ils l’étaient avant la crise et ils le sont toujours. Leur dette collective s’élève à plus du double du revenu disponible et plus d’une fois et demie le PIB. Cette dette, comme partout ailleurs, a enflé grâce aux facilités du crédit hypothécaire, la garantie formelle procurée par le fameux mortgage ayant incité prêteurs et emprunteurs à démultiplier les crédits.

Reste cependant un mystère : pourquoi les Pays-Bas n’ont-ils pas connu l’effondrement observé en Californie, en Floride, en Espagne ou en Irlande ? Eh bien, si les banques locales n’ont pas autant souffert des défaillances de leurs débiteurs que leurs homologues étrangères, c’est sans doute parce que moins de pauvres étaient concernés par le surendettement. Les Pays-Bas ont ainsi échappé à une crise systémique du secteur immobilier et hypothécaire.

Les voilà maintenant rattrapés par leurs excès. Les banques réduisent leurs engagements, pour consolider leurs comptes[3.  Et satisfaire aux ratios de « Bâle III » qui leur enjoint de renforcer la part des fonds propres dans le total de leurs bilans.]

Le marché immobilier a échappé à l’effondrement, mais il s’affaisse lentement. Les heureux propriétaires de maisons achetées à crédit s’appauvrissent et, année après année, réduisent leur consommation. Un nouveau processus est à l’œuvre : il peut aussi bien déboucher sur une consolidation, forcément longue à atteindre compte tenu des sommes en cause, que sur une spirale récessive continue.

Les difficultés de l’un des ex-meilleurs élèves de la classe européenne sont une nouvelle occasion d’attirer l’attention sur les risques inhérents à la dette privée, souvent passés sous silence alors que nous sommes continuellement mis en garde, parfois avec raison, contre les excès de la dette publique. Malgré les nombreux exemples des méfaits causés par l’endettement excessif des ménages, Bruxelles, Francfort, Washington, Londres restent aveugles à cette menace[4.  Aveuglement dont témoigne notre insignifiant représentant à Bruxelles, Michel Barnier.] – David Cameron et George Osborne se réjouissent même du redémarrage de l’économie anglaise alors qu’une nouvelle bulle immobilière se forme. On connaît la vulgate en matière de dépenses publiques, de déficits publics et de dettes publiques : « Ne laissons pas de dette excessive à la charge des générations futures. » Soit, mais qui assumera le poids de dettes privées qui représentent en moyenne le double des dettes publiques, sinon les générations futures, en l’occurrence les ayants droit des débiteurs disparus ou les contribuables appelés à apurer les dettes non remboursables ?

Les gouvernements néolibéraux ont leur part de responsabilité dans cette explosion de l’endettement, largement explicable par la récession qui a porté le taux de chômage à 8 % de la population active officiellement, mais à 12 % dans la réalité, de nombreux chômeurs néerlandais étant décomptés comme « incapables de travailler ». Certes, les Pays-Bas ont subi, comme nous, les conséquences ravageuses de la crise américaine, la dette publique passant de 44 % du PIB en 2007 à près de 60 % en 2009. Cependant, cette situation fâcheuse n’est aucunement comparable à celle de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal, de l’Italie, de l’Espagne, et même de la France et de l’Angleterre. Il n’y avait pas péril en la demeure. Les dirigeants de La Haye ont pourtant décrété que l’austérité devait s’appliquer sur les rivages de la mer du Nord comme sur ceux de la Méditerranée.

Pourquoi mener une politique qui semble relever du masochisme ? « It’s the ideology, stupid ! » Dès lors que l’Europe a fait de l’austérité son credo officiel et que les gouvernements du nord, allemand et néerlandais en tête, imposaient des mesures drastiques au pays du sud, ils devaient en quelque sorte montrer l’exemple. Ainsi Angela Merkel a-t-elle repoussé les programmes de modernisation des infrastructures et coupé dans les dépenses d’équipement militaires tandis que les gouvernements hollandais ont accéléré la réforme des retraites, supprimé les bourses étudiantes, remplacées par des prêts, et majoré certains impôts. Voilà comment l’austérité s’étend de façon insidieuse jusque dans les pays présentés comme les plus compétitifs et les plus robustes.

C’est cette austérité érigée en principe sans que les faits prouvent son bien-fondé qui a accéléré la récession. Et c’est elle qui, en fin de compte, a abouti à la dégradation de la note de l’économie la plus excédentaire de la zone euro, faisant apparaître ce pays comme un nouveau domino potentiel susceptible d’entraîner les autres dans sa chute. Or, répétons-le, seuls les ravages de l’idéologie austéritaire peuvent faire de la Hollande un nouveau maillon faible.

Seulement, quelle autorité publique, quel économiste en renom ira plaider contre l’austérité à Berlin ou à La Haye ? La vulgate néolibérale n’a peut-être pas gagné la guerre, mais sur le front du débat public, elle ne cesse de remporter des batailles. Et nous risquons de tous en sortir perdants.[/access]

Nouvelle lettre à ma cousine de province

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Les choses vont si vite à Paris qu’une nouvelle du matin est ancienne au souper ! Dans le même temps qu’un journal, comme je vous en fis le récit récemment, révélait avec force dessins à l’appui les infidélités « pompières » de François II, il se produisait un embrasement gazetier. Notre roi est-il mécontent de la tournure qu’ont pris les événements ? Au début de son règne, il fut apostrophé dans la rue par une commère, à propos de la Koajélère : « N’épousez pas cette femme, on ne l’aime pas ! ». Il ne répondit pas. Mais n’a-t-il pas suivi le conseil ? Je tiens à vous persuader par ma démonstration que toute l’affaire procède d’une entreprise à laquelle Sa Majesté n’est peut-être pas étrangère. Entendez mon avis, ma coquette, et vous me direz si j’ai tort.

En deux semaines, nos kiosques se couvrirent de couvertures de magazines, montrant la physionomie de Julie Légayée, la théâtreuse dont il s’est toqué, ses traits délicats, sa figure avenante. Il n’y eut pas une feuille d’arrondissement qui n’imprimât un portrait de la nouvelle favorite, qu’on n’a jamais tant vue.

Vous n’ignorez pas que la marquise de Koajélère, avant sa rencontre avec François II, donnait des articles à Paris-Marche, qu’elle continuait d’alimenter en propos sur la littérature parfaitement insipides. Eh bien, ce journal a consacré de nombreuses pages à sa rivale, sur un mode très flatteur ! Appartenant au même personnage, héritier d’un magnat qui portait le nom d’un héros de Paul Féval, Ailes, l’hebdomadaire distribué dans les salons des médecins et des perruquiers ne se trouva pas en reste : la blonde que voilà y connut une vraie consécration. Bref, ma cousine, je prétends que cette affaire d’alcôve n’a pas été rendue publique par la seule indiscrétion d’une gazette à scandale. Elle sert parfaitement les intérêts sentimentaux de notre récent couronné, qui souhaitait mettre définitivement et officiellement fin à sa relation avec la Koajélère. Conduisant un attelage à deux têtes, a-t-il craint l’emballement et l’embardée ?

Décidément, ce roi si falot d’apparence, et si prompt à dire des banalités qu’il mériterait qu’on l’appelât le souverain poncif, est un Barbe-Bleue sans le crime ! on ne comptera bientôt plus derrière lui les femmes abandonnées.

Or, la Koajélère, congédiée sans ménagement, telle une courtisane qu’on choisit au crépuscule, et qu’on fait raccompagner par un valet aux premières lueurs de l’aube, subit une terrible humiliation.

Mon crédit, mon pouvoir ; tout ce que je rêvais,
Tout ce que je faisais et tout ce que j’avais,
Charge, emplois, honneurs, tout en un instant s’écroule
Au milieu des éclats de rire de la foule !
[1. Victor Hugo, Ruy Blas, acte I, scène première.]

Elle a souffert, elle a pleuré, elle ne portera pas le deuil de l’amour. Des personnes de son entourage assurent qu’après qu’elle aura soigné ses plaies, elle ne voudra plus que venger l’affront public fait à sa personne :

Ce misérable ! ce misérable ! il trompe une femme, et renie l’autre ! infâme (*)

Pourrons-nous bientôt nous réjouir d’une indiscrétion suavement murmurée ? Rappelez-vous le mot de Mme de Flahaut sur Talleyrand relativement aux choses de l’amour : « Il agissait suaviter in modo, mais nullement fortiter in re » que vous traduiriez en latiniste accomplie par : « Au lit, si sa manière était douce, il manquait de vivacité dans l’exécution »…

Vous savez que, pour s’asseoir sur le trône, notre roi, aidé de ces nouveaux bourgeois arrogants au teint de fraise éclatée, et de quelques viragos très aigres, a feint d’épouser la cause des Partageux. Il allait sur les places publiques, déclarant à qui voulait l’entendre qu’il n’aimait pas les riches, et que son ennemi se nommait Finance. À présent qu’il a un palais, il ne reçoit que les capitaines d’industrie, et sacrifie aux délices de Capoue, fatals aux carthaginois. Il arrache les masques, qui nous celaient son vraie visage.

Je vous quitte, ma désirable, après vous avoir livré une ultime effronterie. La rue parisienne, devant son éternel sourire qui rappelle une sculpture fameuse de la cathédrale de Reims, et sa promptitude à ôter son pantalon en présence d’une dame, l’a surnommé « La braie des anges ».

Je vous baise les mains, et tout ce qu’il vous plaira de me présenter…

Votre dévoué cousin.

Un cougar à l’Elysée

hollande cougar elysee

Alors que Najat Vallaud-Belkacem nous assène de belles leçons d’égalité homme/femme, François Hollande répudie sa compagne d’un laconique : «Je fais savoir que j’ai mis fin à la vie commune que je partageais avec Valérie Trierweiler… ».

Dans le même temps, au nom de l’égalité des sexes, véritable serpent de mer idéologique, on justifie une retouche de la loi Veil qui fonctionnait parfaitement en l’état. On y supprime la notion de « situation de détresse » laquelle, en dépit du texte de loi, n’a jamais été déterminante dans le recours à l’avortement. On interdit aux opposants à l’IVG de faire valoir leurs arguments, en qualifiant de «délit d’entrave » la simple évocation de solutions alternatives. Où est donc passée la liberté d’expression si chère à Hollande ?

Au nom de cette égalité toujours, les diktats pleuvent comme autant de carcans. Par exemple, le congé parental est désormais proposé à égale proportion aux hommes et aux femmes (6 mois chacun pour un enfant). Mais si le père ne désire pas rester auprès de son enfant, cette part du congé est perdue. Même chose pour deux enfants, où le congé est rogné de 6 mois au seul bénéfice du père ou parent 2. Car l’Etat s’est donné pour dessein de rééquilibrer la part des tâches et de la vie professionnelle entre hommes et femmes –n’est ce pas une affaire privée ?-. Le tout dans une confusion absolue, puisque subsistent les notions de père et mère en plus des notions de parent 1 et parent 2… Qui est qui, on ne sait pas très bien… Et d’ailleurs, si l’un et l’autre se valent, à quoi bon maintenir un ministère des droits de la femme ? Mais, laissez-les vivre !

Cette soif d’égalité ne manque pas de sel au regard de l’actualité « glamour » de François Hollande, qui nous montre du même coup en quelle haute estime il tient les femmes et comment la redondante « dignité de la personne humaine » –en l’occurrence, appliquée à Valérie- lui a servi de gilet pare-balle pour éviter jusqu’ici les attaques.

Amusons-nous alors d’un peu de fiction : songeons que notre François national est une Françoise et qu’elle délaisse son prince consort. Soyons fous, imaginons même qu’elle se prélasse de 5 à 7 dans les bras d’un autre, plus jeune de surcroît. De « cougar » à « salope », nous entendrions tout ce qui se fait de plus trash en matière d’injure et de jugement sexiste et ce, dans l’indifférence générale. Mieux encore, rêvons que le mariage, dont François Hollande s’est fait le zélateur depuis le début de son mandat, le séduise enfin et qu’il convole avec sa Julie. Et que quelque temps après, cette dernière, lassée de son vieux nounours, se laisse séduire par un beau jeune homme –ce qui serait d’ailleurs justice-. On entend d’ici les commentaires élogieux et probablement très « dignes » qui ne manqueraient pas de fuser à son égard.

Certains observateurs ont noté, avec force sous-entendus égrillards, comme notre Président avait l’air en forme et détendu ces derniers temps, avant d’en attribuer les mérites à son histoire d’alcôve. Un tel consensus serait il-imaginable autour des frasques d’une femme ?

Au nom d’une funeste idéologie égalitaire, peut-on prétendre changer en quelques mois et au prix de lois iniques, une société dont les deux genres sont le fondement depuis des millénaires ? Et ce, alors même que persistent, au plus haut niveau de l’Etat, des comportements d’un sexisme achevé et d’une exemplaire muflerie ?

*Photo : Zacharie Scheurer/AP/SIPA.

Casse-toi, pauv’ conne!

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« Je fais savoir que j’ai mis fin à la vie commune que je partageais avec Valérie Trierweiler » : sérieusement, François Hollande a besoin « d’un agrégé qui sache écrire », comme disait De Gaulle en recrutant Pompidou. Trois fois Je (trois fois rien ?) en une courte phrase, avec une gracieuse redondance des « que » (un psychanalyste lacanien en rirait dans sa barbe), le tout pour annoncer unilatéralement qu’il rompt avec Madame… Tout cela témoigne d’une insuffisance rhétorique pénible à voir, et d’une suffisance psychologique encore plus angoissante. « Inépuisable Moi », disaient Narcisse et le Poète ; « envahissant Moi », proclame Hollande.

Il avait déjà fait le coup pendant la campagne. On se souvient de la litanie des « Moi, Président » — cet insoutenable emprunt à la rhétorique anaphorique de Guaino, qui a fait croire à quelques millions de gogos et de bobos que Hollande était autre chose qu’un ultra-libéral (son discours de fin d’année 2013 n’amorçait aucun virage : il a juste choisi de poser son masque de social-démocrate et de reprendre la dépouille de Tony Blair). Eh bien, rajoutons notre contribution à la liste : « Moi, Président, je répudierai ma concubine à mon gré, et je pisse à la raie de toutes les féministes qui pensent qu’une femme doit être traitée décemment ». Même Louis XIV n’opérait pas avec une telle brutalité : il laissa Mme de Montespan vivre à la Cour après avoir rompu avec elle. Notre président, qui a pourtant dû connaître Gisèle Halimi, ne plaide guère pour la « cause des femmes », comme on disait alors.
Je n’avais pas de sympathie ni d’antipathie particulière pour Valérie Trierweiler. Ma foi, son licenciement sec, comme on dit dans le monde des libéraux, m’inciterait presque à la pitié — et ça ne m’étonnerait guère qu’elle en tire un de ces prochains jours un livre bien saignant, où elle expliquera les dessous chics et chocs de la politique hollandienne. Je ne crois pas qu’elle soit en manque d’éditeurs pour cela — tout en sachant que le Monde et le Nouvel Obs, les deux Pravdadu régime, en diront du mal. Mais on peut vivre sans le Monde et Le Nouvel Obs.

Au passage, cette appellation de « Première dame » m’horripile. Outre le fait qu’elle témoigne de notre inféodation aux Etats-Unis, où la fonction est officielle, elle est sémantiquement connotée : seul un homme peut accéder au pouvoir, parce qu’on n’a rien prévu en sens inverse. Comment appellerait-on demain le compagnon d’une Présidente ? Le Premier Homme ? Le titre est déjà pris — par Camus. Ou faut-il croire que « Première dame » sera désormais une expression figée, comme « sage-femme », qui s’applique aussi aux accoucheurs mâles ?
Dernier point : certains jeunes rompent par SMS — c’est bien pratique de ne pas affronter en face les cris et les chuchotements d’une fille déchaînée, et on ne risque pas de voir son bureau vandalisé. Désormais, ils rompront par l’AFP : c’est plus chic, quand même, même si c’est tout aussi couard.

Rétrospectivement, les affirmations de Pépère sur la fin du règne des paillettes sonnent avec ironie à nos oreilles. Tout pour l’image, tout pour la société du spectacle : pendant dix jours de suspense, on n’a pour ainsi dire plus parlé du chômage qui s’accroît ni de l’industrie qui régresse — à part de l’industrie française du scooter, durement concurrencée par un certain Piaggio sur lequel l’édile en chef partait en vrombissant roucouler près de la nouvelle favorite. Encore moins des patrons qui se frottent les mains à l’idée de faire, grâce à Hollande et Ayrault, de substantielles économies. Plus parlé de l’Ecole qui sombre encore plus vite que d’habitude, toute vaselinée des bonnes intentions du ministère. Plus parlé des gens qui ont faim, des classes moyennes qui glissent vers le moyen-moins, même plus parlé de Dieudonné, dont le filon s’épuisait — il fallait bien trouver de nouvelles paillettes médiatiques pour amuser le bon peuple, auquel on offre des jeux, faute de lui donner du pain.

*Photo : AP/SIPA. AP21514022_000010.

Non-cumul, la fausse bonne idée

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cumul mandats deputes

Après le référendum interne de 2009 approuvé à une large majorité des militants socialistes, les députés socialistes élus aux législatives de 2012 se sont engagés par écrit à ne pas cumuler de mandat. Question de cohérence avec la quarante-huitième promesse du candidat Hollande.

Pourtant, on se souvient que l’hôte de l’Élysée avait cumulé la présidence du conseil général de Corrèze avec son siège de député jusqu’à la veille de sa passation de pouvoir. Pas étonnant que son ami François Rebsamen, un hollandais de la première heure, ait déclaré à l’occasion du vote de la loi sur le non-cumul, jeudi dernier, sa candidature simultanée à la mairie de Dijon et aux sénatoriales de la Côte d’Or.
Mieux, il annonce vouloir cumuler jusqu’en 2020. La loi n’étant pas rétroactive et ne prenant effet qu’en 2017 (voire jusqu’en 2019 pour les eurodéputés), il pourra conserver son titre de sénateur-maire, si les électeurs le décident, bien au-delà du quinquennat. Une provocation de plus pour l’Élysée.

La rébellion de cette figure du PS met les choses au clair. Tandis qu’une écrasante majorité des caciques de son parti votait la loi, tout en cumulant et en espérant secrètement que la droite revienne dessus en 2017,  François Rebsamen approuvait avec 24 autres sénateurs socialistes récalcitrants un amendement  RDSE-UMP-UDI excluant le Sénat de l’application de la réforme.

Une audace partagée avec le sénateur-maire d’Alfortville Luc Carvounas, lequel déclarait pourtant en février 2013 que « l’engagement sera voté durant le quinquennat, alors ne tombons pas dans une posture jusqu’au boutiste« . Un an plus tard, il s’apprête à recevoir son ami Manuel Valls, venu le soutenir dans sa campagne municipale. Le ministre de l’Intérieur porteur du projet de loi électorale, et candidat sur la liste municipale socialiste d’Évry, n’est pas vraiment pas rancunier.

« Après des années de mobilisation militante, fier d’avoir voté le non-cumul des mandats », a tweeté le jeune député PS et candidat à la mairie de Montreuil, Razzy Hammadi. Il faut croire que son enthousiasme n’est pas communicatif car nombre de jeunes parlementaires socialistes ont aux aussi du mal avec le non-cumul.
En plus de Carvounas et Hammadi, les députés Lepetit, Guedj, Feltesse et Da Silva conservent leurs mandats avec la bénédiction de Solférino. À l’approche des municipales, Harlem Désir se fait moins insistant sur ce sujet. Même Sophie Dessus, qui a repris le flambeau de François Hollande dans la première circoncscruption de Corrèze, se représente à Uzerche! Plus anecdotique mais non moins savoureux, le député socialiste de la cinquième circonscription de l’étranger (Espagne, Portugal, Andorre), Arnaud Leroy se présente aux municipales en Gironde où il vient d’acheter une résidence secondaire.
Chez les plus anciens, la liste n’est pas exhaustive: MM. Emmanuelli, Vauzelle, Mennucci, Collomb, Vallini, Claeys, Germain, Destot, Ries… ont discrètement poursuivi leur travail d’élu local et de parlementaire. Au mépris du projet socialiste et de la loi portée par leur majorité. Y a-t-il encore un pilote à Solférino?

Soyons sérieux, un tel double langage ne peut qu’attiser, à terme, le populisme qui sous-tend cette loi sur le non-cumul. Car s’est bien la haine du cumulard », des « tous-pourris » et des « voleurs » qui est à l’origine de cette volonté de réduire les prérogatives des élus. Un antiparlementarisme, qu’on croyait réservé aux poujadistes et aux extrêmes, a ses adeptes au PS. Martine Aubry est l’inspiratrice du projet et Lionel Jospin voulait même supprimer le Sénat. Quant aux trois députés apparentés Front national, ils cherchent à gagner ou conserver un mandat local.

Pas un discours sur la réforme de l’État sans que le mot magique de « décentralisation » ne soit prononcé, mais un Parlement sans ancrage local va paradoxalement affaiblir l’influence des collectivités territoriales. Quant au niveau du travail législatif et à l’indépendance des assemblées, déjà appauvris, ils seront à la merci des partis politiques. Les assemblées se plaignent aujourd’hui d’être le petit doigt sur la couture du pantalon, qu’en sera-t-il demain? N’est-on pas en train de revenir en arrière? La turbulente histoire de la démocratie française a vu la Convention détournée par les clubs, ancêtres des partis modernes. En 1793, celui des jacobins et la commune de Paris firent régner une dictature sur les députés de province dont le le bon sens étaient réputés contre-révolutionnaires. Tirant les leçons du passé, le bicamérisme fut alors instauré pour juguler l’ardeur de l’assemblée ou de l’exécutif. Enfin, le cumul des mandats, une spécificité très française, accorda à la III° République centralisatrice un solide ancrage local: un garde-fou contre toutes les démagogies parisiennes.

*Photo : SIMON ISABELLE/SIPA.00618403_000001.

L’UE est dans une logique de guerre froide

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vladimir fedorovski portrait

Ancien diplomate Russe, Vladimir Fedorovski est aujourd’hui un écrivain français. Son Roman des espionnes paraîtra en janvier 2014 aux éditions du Rocher.

Propos recueillis par Gil Mihaely et Nastia Houdiakova.

Causeur. Pendant  longtemps, l’Occident en général et l’Europe en particulier, ont été un modèle, voire une terre promise, pour les russes. Vingt-cinq ans après la chute de l’ex-URSS, tout a changé de part et d’autre de l’ancien rideau de fer. Quels regard portent les Russes d’aujourd’hui sur l’Europe ?

Vladimir Fedorovski. Un regard ambivalent. D’un côté, les Russes, en particulier les jeunes qui n’ont pas vraiment connu l’URSS, adorent l’Europe en tant que destination touristique. On peut même dire qu’ils aiment bien se sentir européens et qu’ils éprouvent un attachement tout particulier à la France et notamment à Paris. D’un autre côté, il y a une sorte de joie malsaine à voir l’Europe s’enfoncer dans la crise.[access capability= »lire_inedits »]  Il ne faut pas oublier que les Russes ont vécu la fin de l’empire soviétique comme une tragédie et qu’ils n’ont toujours pas digéré l’élargissement de l’Europe à leurs frontières. Poutine surfe sur la nostalgie de l’époque soviétique, dont les mauvais souvenirs s’effacent.

Au-delà des sentiments et des ressentiments, comment explique-t-on l’échec de l’Europe en Russie ?

Tout d’abord par des erreurs politiques. Pour les Russes, l’Europe n’est pas une mauvaise idée en soi mais ils pensent que ce projet aurait dû se développer à partir d’un noyau dur pour s’étendre seulement ensuite, étape par étape. Et puis, il y a une dimension plus profonde : les Russes pensent que les Européens font fausse route parce qu’ils se mentent à eux-mêmes ! Ils considèrent, Poutine le premier, que l’Europe a trahi son âme en rompant avec ses racines chrétiennes – qu’ils pensent partager avec elle. Pour eux, Tolstoï et Tchékhov, Tchaïkovski et Rachmaninov font partie de la culture européenne.

Ils ont raison ! Pensent-ils par ailleurs que l’Europe perd son âme parce qu’elle accueille trop d’immigrés ?

Ils sont surtout allergiques à l’idée de multiculturalisme. Ils pensent bien connaître la question, car l’empire russe était multinational. Ils se considèrent comme un rempart face à l’islamisme. À Moscou, on s’imagine – à mon avis, à tort – que les Européens, surtout les Français, ont abandonné la réflexion stratégique au profit de considérations électoralistes liées à l’immigration et qu’ils soutiennent un « islamisme modéré » qui n’existe pas plus, selon les Russes, que le « bolchevisme modéré ». Poutine et une partie de la presse russe voient dans le vote massif en faveur de Hollande des Français d’origine musulmane la preuve de cette thèse. Selon eux, cette approche est responsable de l’échec du « Printemps arabe » qui, vu de Russie, n’a abouti qu’à instaurer la charia en Libye, semer la pagaille en Tunisie et en Égypte, sans parler de la Syrie…

Que pensent les élites politiques et intellectuelles russes des abandons de souveraineté consentis par les nations européennes ?

Les Russes reconnaissent, à travers le sans-frontiérisme et la méfiance vis-à-vis de la nation, la vieille propagande bolchevique reprise par les gauches européennes. Historiquement, l’idée de la culpabilité innée du bourgeois, du riche exploiteur, a été utilisée comme une arme dans la guerre idéologique contre l’Occident. Petit à petit, l’intelligentsia occidentale a intériorisé ce sentiment de culpabilité qui a fini par façonner sa vision du monde et ses relations avec les damnés de la terre issus du tiers-monde. La France a été intellectuellement dominée par le marxisme, qui est ensuite devenu une sorte de pensée hégémonique dans le milieu de l’Éducation nationale. Ainsi s’est constituée la « pensée unique »…

Décidément, il y a un certain bon sens chez les Russes…Et eux, sont-ils immunisés contre le sentiment de culpabilité qu’ils ont inoculé aux occidentaux ?

Oui, pour la simple raison qu’ils pensent avoir été les victimes de bien pire que la colonisation : pour eux, celle-ci n’est pas grand-chose comparée aux horreurs du stalinisme. Par ailleurs, ils sont choqués par la façon dont on plonge dans l’« historiquement correct » à l’occasion du centenaire de la guerre de 1914. Ils se demandent pourquoi on occulte la question du déclenchement de la guerre et les responsabilités des uns et des autres. Qui rappelle que cette guerre a engendré le communisme et le fascisme ? On parle des Américains, des Australiens et des Néo-Zélandais, mais on oublie que 40 % des morts alliés étaient russes. Pas un seul mot ne leur était consacré le 11-Novembre ! Toutes ces raisons font que les Russes ne comprennent rien au ressassement occidental sur le passé et qu’eux ne se sentent coupables de rien.

C’est bien la Russie, pourtant, qui a asservi toute l’Europe centrale et orientale. Et aujourd’hui, le communisme a disparu mais la domination russe perdure en Asie centrale…

Il est clair que les Russes vivent dans le mensonge. Vladimir Poutine a construit quelque chose qui ne ressemble à rien : un mélange de combat contre le « politiquement correct », de défense – réelle en Syrie, moins ailleurs – des chrétiens d’Orient, et de combat pour la grandeur de la Russie des tsars et de Staline. Pour glorifier son histoire, le pouvoir russe ne craint pas d’occulter les 6 millions de morts ukrainiens et les 25 millions de morts russes imputables à l’action de Lénine, Trotsky et Staline. Et beaucoup de Russes, lassés d’entendre parler de goulag, d’épurations et de bourreaux russes, tombent dans ce travers. Encouragé par leur soutien, Poutine a tourné le dos à l’un des principes fondateurs de la perestroïka : reconstruire dans la vérité. C’est dommage, une réflexion historique sérieuse aurait pu voir le jour, notamment au sujet de l’Asie centrale, où l’empire soviétique a été cause de dommages considérables mais aussi de progrès indéniables.

Diriez-vous que les Européens en font trop dans l’examen de conscience et les Russes, ou en tout cas Poutine, pas assez ?

Ce que je reproche à Poutine, c’est d’empêcher tout débat sur le passé. Mais lui pense que ce débat, nous l’avons eu abondamment pendant la perestroïka et que le seul résultat a été la fin de l’empire. Pour ma part, je crois qu’on peut affronter la vérité sans sombrer dans la culpabilité permanente. Bon an mal an, la jeunesse russe a trouvé un juste équilibre, assumant son passé et ses racines tout en s’ouvrant à l’Occident. Nous avons une jeunesse enthousiaste et dynamique, d’ailleurs de plus en plus opposée à Poutine, qu’elle juge trop vulgaire et simpliste.

 Cet enthousiasme de la jeunesse a-t-il  le moindre impact sur la natalité ?

Non, malheureusement.

Les jeunes Russes ne se sentent pas coupables, ont confiance en l’avenir, mais ils font moins d’enfants que les Français pessimistes et déclinistes. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Je vous rappelle que les Russes sont toujours sous le choc du traumatisme post-communiste. Ils veulent d’abord survivre et travaillent beaucoup pour réussir, quitte à s’exiler.

Qui  dit « étranger » dit « politique de voisinage ». Les récents événements en Ukraine soulèvent la question des marches de l’Europe. Poutine souhaite-t-il rétablir un cordon sanitaire entre la Russie et l’Union Européenne ?

N’inversez pas les choses : c’est la Russie qu’on encercle ! L’Union soviétique n’existe plus mais la volonté de l’affaiblir demeure. Et le phénomène Poutine est la réponse à cette volonté : si l’Occident veut affaiblir la Russie, la Russie dit : « On ne recule plus. On réagit. On applique notre doctrine Monroe à nous. » L’idée d’un « cordon sanitaire » est d’ailleurs un projet américain inspiré par Zbigniew Brzezinski, ex-conseiller diplomatique du président Carter, qui voulait isoler l’URSS pour gagner la guerre froide. Hélas, cette conception inspire encore bien des diplomates européens.

Europe et Russie sont-elles donc vouées à s’opposer ?

Non, il y a entre l’Europe et la Russie des affinités culturelles fondées sur une longue histoire commune. De plus, le gaz, le pétrole et le grand marché russe étant aussi indispensables aux Allemands, voire bientôt aux Français, que les produits, les technologies et le savoir-faire allemands le sont aux Russes, nous devons créer une interdépendance positive autour de l’énergie et de la technologie. Du côté russe, on sait qu’il n’y a pas vraiment d’alternative stratégique à l’alliance avec l’Europe, notamment du fait de la pression qu’exerce la Chine à l’est. Des centaines de milliers de Chinois, affamés d’espace et de ressources, convoitent nos plaines orientales. Chirac m’a raconté qu’il avait un jour demandé à Deng Xiaoping : « Comment les Chinois vont-ils affronter leur immense défi démographique ? » Celui-ci lui aurait répondu : « Ne vous inquiétez pas, nous avons les territoires du nord… » Autrement dit, la Sibérie !

Et au Proche-Orient, par exemple en Syrie, avons-nous vraiment les mêmes intérêts ?

Autour de la crise syrienne, on a beaucoup disserté sur les bases russes en mers chaudes, mais ce sont des bêtises ! Je pense que nous sommes dans la même barque face à des adversaires communs, notamment l’islamisme. Il faut bien comprendre que les Russes sont hantés par la peur de l’« effet domino », de la création du « califat de Boukhara à Poitiers » – pour reprendre la formule des islamistes…

Lorsque la Russie veut parler à l’Europe, quel numéro de téléphone compose-t-elle ?

Moscou ne conçoit que les rapports bilatéraux d’État à État ! Au Kremlin, on a identifié l’Allemagne comme le « pays moteur » – les Russes voyant en Mme Merkel le « Bismarck des temps modernes ». Les Russes voient bien qu’il existe deux tendances chez les Allemands. La première est inscrite dans l’Union européenne, la seconde se libère de l’Union, se débarrasse du handicap « Club Med » pour pouvoir se tourner vers l’est. Il ne tient qu’à la France d’emprunter la même voie ! [/access]

* Photo: Hannah

Jour de colère, bêtise grégaire

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jour colere hollande

« La colère des imbéciles remplit le monde », écrivait Bernanos dans Les Grands Cimetières sous la Lune. Hier, la colère des imbéciles a retenti dans Paris.  On pourrait les traiter de fascistes, invoquer le 6 février 1934 et les heures les plus sombres, se boucher le nez devant tant de nauséabonderies. Pourtant, imbécile semble le mot le plus juste pour qualifier la manifestation grotesque  et inquiétante qui s’est tenue dimanche après-midi dans les rues de la capitale. « Je ne crois même pas aux relatif bienfait des coalitions d’ignorance et de parti pris », ajoutait l’écrivain catholique. L’ignorance, le parti pris et la bêtise s’étaient bien donné rendez-vous pour une grande « coagulation des colères » (selon la très poétique sémantique du collectif) qui aurait rassemblé 17 000 bilieux selon la police (160 000 selon les organisateurs).

Le défilé n’avait rien à voir avec les masses joyeuses et pacifiques soulevées par la Manif pour tous. Peu de chants, pas d’enfants, beaucoup de sifflements, de hurlements, et une ambiance franchement angoissante, le tout sous une pluie sinistre : il fallait vraiment être très énervé pour  marcher jusqu’au bout, de la Bastille aux Invalides.

La cacophonie était aussi idéologique. Des slogans royalistes suivant de près une Marseillaise tonitruante, des drapeaux bretons, corses, occitans, des bonnets rouges et des cols relevés. Parmi les slogans du cru, le révolutionnaire : « monarchie populaire, ni droite ni gauche », le très classique « juifs hors de France » et le plus atypique mais non moins discriminant « socialistes pédophiles », scandés par des groupes divers unis seulement par leur détestation viscérale du président français, rebaptisé « braguette ouverte » à la tribune à cause de ses frasques sexuelles.

Des Hommen enchaînés torse-poil sous la pluie côtoyant des ananas plantés au bout de pique, des entrepreneurs fâchés avec la fiscalité, des quenelliers altermondialistes suivis de catholiques intégristes : la grande Pride des mécontents avait des allures de carnaval postmoderne. Muray aurait adoré.

Confusionnisme idéologique, dictature de l’émotion, vulgarité des slogans, cette manifestation, loin d’être réactionnaire, n’était que le pur produit d’une société moderne déboussolée, sans clivages ni repères, sans projet idéologique alternatif cohérent (contrairement aux troupes de la Manif pour tous qui défendaient un projet de société).

Comme la convergence des luttes à l’extrême gauche unit militants LGBT et femmes voilées dans un même combat contre l’ennemi imaginaire fasciste, la « coagulation des colères », chez cette droite-là, rassemble des combats qui n’ont rien à voir contre un ennemi tout aussi fantasmé, le hollandisme.

À cet égard, les vociférations de Béatrice Bourges sont aussi stériles que les trémolos hesseliens, car la colère, comme l’indignation, la bile comme la bonne conscience  ne sont que les deux faces d’une même médaille, celle de la réduction de la politique au primitivisme de l’émotion.

*Photo : URMAN LIONEL/SIPA. 00674246_000027. 

Ukraine: Qui de Riri, Fifi ou Loulou sera Premier ministre?

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Mykola Azarov, le Premier ministre ukrainien, vient d’annoncer sa démission. Or, selon la Constitution ukrainienne, la démission du Premier ministre entraîne celle de tout son gouvernement.

Qui se retrouverait alors au gouvernement ? De nombreux journalistes locaux commentent allègrement la parade qui se joue en ce moment.

Les trois opposants principaux, Iatseniouk, Klitschko et Tyahnybok, dont nous avions parlé dans un article précédent, ont obtenu une première satisfaction lors des pourparlers avec l’exécutif, lundi soir. Ils ont gagné l’abolition des lois liberticides du 16 janvier punissant sévèrement toutes formes de manifestation. Leur légitimité, remise en question ces derniers temps par les contestataires  de Kiev, semblerait avoir été repêchée. Le trio pourrait donc revendiquer sa place au gouvernement.

Les trois compères ont malgré tout un problème. Ils ne marchent qu’à trois. Comme les petits cochons, chacun dans sa maison, ils ne valent pas grand-chose. Pas un n’a su fédérer derrière lui le peuple mécontent.

Iatseniouk connaît parfaitement les rouages du Gouvernement, pour y avoir déjà travaillé comme ministre, mais il ne représente pas le « renouveau » tant souhaité.

Klitchko avait une certaine aura populaire, chamboulée pendant les dernières « manifestations » de Kiev. Son programme politique, lui, ne pèse pas bien lourd.

Tyahnybok, le nationaliste, étrangement absent pendant les actions kiéviennes, se réveille pour prendre sa place, bien à droite du gouvernement.

Alors, qui de Riri, Fifi et Loulou, sera Premier ministre ? La question posée n’attend pas de réponse.

Nous souhaitons aux Ukrainiens mieux qu’un gouvernement qui s’envole au premier vent.

Première Dame : pas de ça chez nous

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premiere dame hollande

premiere dame hollande

La première dame est morte, vive la première dame ? La terrible affaire Trierweiller aura eu le mérite de mettre en pleine lumière le ridicule de cette appellation d’origine incontrôlée – et de permettre à quelques journalistes inspirés de trouver des tas de mauvaises raisons pour justifier la disparition de ce titre qui leur doit à peu près tout.

S’il faut le rayer de la carte, ce n’est pas, comme le laissait entendre l’autre soir le chroniqueur d’une chaîne d’info continue, au motif que cet usage serait monarchique, et donc attentatoire à la dignité de la république. C’est ce qui s’appelle taper à côté. Dans une monarchie, en effet, du moins en France, il était tout simplement inimaginable de qualifier l’épouse du roi de « première dame » – alors qu’elle était la reine. Inconcevable, dans la mesure où le terme de première dame laisse entendre qu’il y en a une deuxième, une troisième, etc., et qu’il existe entre elles un rapport de hiérarchie, certes, mais aussi de relative égalité. Or, en monarchie, il y a une différence radicale, absolue, entre l’épouse du roi et les autres. C’est pour cette raison que ladite dénomination n’a jamais été attribuée aux reines : si elle a été utilisée, c’est pour désigner, selon les époques et de façon assez aléatoire, la maîtresse en titre du monarque, la mère du régent, ou encore, la fille aînée du roi :  c’est ainsi que celle de Louis XV, Mme Louise Élisabeth, qualifiée de « première dame de France » lors de ses noces avec l’enfant d’Espagne, avait été nommée «  Madame première » à l’occasion de son ondoiement. Inusité sous la monarchie, c’est avec la république que le titre apparaît – sous la plume du Premier consul, Bonaparte, qui parle de lui-même comme du « premier magistrat de la république », et de Joséphine comme de la « première dame de France ». Mais les péripéties de l’histoire empêchent cet usage de prospérer – et c’est  d’une autre république qu’il nous revient, comme un banal produit d’exportation : des États-Unis, où l’on a été jusqu’à inventer à son propos le poétique acronyme FLOTUS, First Lady of the United States. Et où la femme du vice-président est parfois appelée «  la seconde dame des États-Unis ». Autant dire que ceux qui conçoivent sa disparition prochaine comme une rupture salutaire avec les pesantes traditions de la monarchie se racontent des histoires.

S’il faut s’en débarrasser, ce n’est pas pour cela. Ce n’est pas non plus parce qu’il serait archaïque. Aux États-Unis, l’usage habituel ne remonte pas au-delà des années 30. Quant à la France, il semble, malgré les apparences, qu’il ne soit fréquemment utilisé que depuis une décennie. Wikipédia, dans son immense sagesse, assure certes que Mme Auriol, l’épouse du premier président de la IVe république, était déjà qualifiée de « première dame » : mais il n’apporte pas la moindre preuve, et ne s’interroge pas sur la contradiction entre ce titre supposé et l’engagement ouvriériste de ladite dame. Par la suite, on imagine mal Mamie Coty, qui décida de faire une tarte le soir où elle apprit l’élection de son mari, ni Tante Yvonne, la discrète épouse du « plus illustre des Français », accepter de se faire bombarder « première dame » par la presse à succès. C’est en réalité avec Jackie Kennedy que le terme franchit l’océan, et Claude Pompidou fut la première à en être parée, quoique de façon marginale : Le Canard enchaîné préférait l’appeler « la reine Claude » ou Mme de Pompidour… En fait, on ne parle fréquemment de « la première dame de France », et l’on ne commence en faire un filon éditorial et journalistique juteux qu’à partir du moment où les intéressées  se mettent à verser dans le glamour, le vaudeville ou le mélodrame : bref, avec Cécilia. Le sujet n’en est un que depuis qu’il peut se montrer en bikini en couverture de Match : il est vrai que sur ce plan, Danielle et Bernadette  étaient moins bankables que Carla. En clair, il s’agit d’un mot à la mode, et d’une mode très récente, même si, à force de l’entendre, on a l’impression que les « premières dames » ont toujours existé.

Au fond, s’il faut s’en débarrasser, c’est simplement parce que le titre est grotesque – et qu’il rabaisse les institutions publiques au niveau d’un sketch de Pierre Dac, l’immortel inventeur de la confiture de nouilles, lequel aurait sans doute su gloser à l’infini sur le 1er  monsieur, la 69e dame, la 397e, digne épouse du sous-préfet de la Ferté-Bernard, ou sur l’opportunité de décentraliser le concept et d’imaginer une première dame de la région Champagne-Ardenne, du territoire de Belfort, ou de la commune de Greez sur roc. Ce qui, ô joie, permettrait à chacun et à chacune d’avoir, en plus de son quart d’heure de célébrité, son titre et son numéro.

*Photo : WITT/SIPA. 00637018_000010.

Sarkozy à Solferino

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hollande sarkozy hureaux

hollande sarkozy hureaux

Dans une tribune publiée par Le Figaro et intitulée « La radicalisation idéologique du socialisme »[1. Roland Hureaux, « La radicalisation idéologique du socialisme », Le Figaro du jeudi 23 janvier 2014.], M. Hureaux déplore « une profonde incompréhension de la révolution qui est en train de s’accomplir aujourd’hui en France. » Mais R. Hureaux se trompe profondément sur cette incompréhension, ajoutant une incompréhension à une autre – une incompréhension au carré si l’on veut. Ce n’est pas une révolution socialiste qui s’accomplit sous nos yeux. C’est une révolution libérale dans le socialisme, c’est une avancée de la révolution libérale sous le nom du socialisme, qui n’a du socialisme que le nom.

Selon lui, « le Parti socialiste avait fait l’objet, au cours des dernières années, sur tous les autres sujets que l’économie, en particulier les questions culturelles et sociétales, d’une radicalisation sans précédent. » Ce n’est justement pas une radicalisation socialiste, une radicalisation du socialisme dont il est question, mais une radicalisation du libéralisme, ce que montre justement le glissement gouvernemental qui ne s’occupe plus tant des questions sociales « traditionnelles » que de « questions de société », de problématiques « sociétales », bref, de « tous les autres sujets que l’économie ». Ce passage du « social » au « sociétal » signe et contresigne l’abandon, réalisé depuis longtemps, de tout socialisme par le Parti dit Socialiste.

Il s’agit bien d’« une idéologie, au sens d’un système d’idées fausses et contre-nature inspirant ses décisions au pouvoir »,  et d’ « une idéologie différente du marxisme et peut-être à terme plus dangereuse », mais il ne s’agit pas d’un « nouveau socialisme libertaire », comme le définit Roland Hureaux : il s’agit plutôt d’un « néolibéralisme sociétal ».

Tout d’abord, un authentique socialiste libertaire ou socialiste révolutionnaire ne se reconnaîtrait guère dans le gouvernement qu’attaque Roland Hureaux. Sérieusement,  la gauche libérale, parlementaire et gouvernementale n’a pas grand-chose en commun avec le socialisme ni le libertarisme, synonyme d’anarchisme.

La différence de la présidence de F. Hollande d’avec la présidence de N. Sarkozy, c’est qu’elle est encore plus libérale et atlantiste que la précédente. Et j’oubliais européiste. Bref, la même chose, en pire.

Le problème de ce gouvernement, ce n’est pas son « socialisme » mais son libéralisme. C’est que, à la différence de la « gauche classique » qui était sociale, la gauche actuelle est libérale, et même ultralibérale en matière morale.

Car ce qui s’exprime dans le « mariage pour tous », les débats autour de la PMA, de la GPA, de la « stérilité sociale », ou encore de l’euthanasie et du « suicide assisté », etc., c’est l’aboutissement logique de la conception libérale de l’homme et de la société, individualiste, contractualiste et positiviste. C’est l’expression de l’unité du libéralisme moral, philosophique, politique, juridique et économique. C’est la logique non pas du droit commun ou du droit naturel mais de la reconnaissance des droits individuels avec en corollaire immédiat la marchandisation des corps, des enfants et de la reproduction – logique du « droit à l’enfant », des « droits reproductifs » sous contrôle de la « santé reproductive » c’est-à-dire in fine des administrations étatiques et para-étatiques.

Il s’agit de la radicalisation d’une révolution anthropologique initiée il y a trois siècles dans certaines franges de la philosophie des Lumières et de l’économie politique.

Roland Hureaux pense enfin que « la grille de lecture marxiste est tout à fait inadaptée à l’analyse de la situation actuelle ». Peut-être a-t-il oublié ce texte de Karl Marx qui décrit précisément – pour le louer – le « rôle éminemment révolutionnaire » de la « bourgeoisie », alias la classe capitaliste et libérale : « La bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire. (…) La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu’on considérait avec un saint respect. (…) La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n’être que de simples rapports d’argent »[1. Karl Marx (et Friedrich Engels), Manifeste du Parti communiste, 1848.]

La « bourgeoisie » aujourd’hui au pouvoir s’appelle Parti socialiste.

*Photo : Jonathan Short/AP/SIPA. AP21283383_000024.

La Hollande, l’autre pays du naufrage

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euro hollande crise

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La France va mal. Cela fait vingt ans déjà que les pitres consacrés de la propagande néolibérale l’ont proclamé. Entre-temps, nous avons pu assister à l’implosion immobilière et hypothécaire américaine assortie d’une faillite de Wall Street transférée dans les comptes de la Banque centrale. Nous avons vécu, plus tard, les crises successives de la Grèce, du Portugal, de l’Irlande, de l’Espagne, pays pittoresques et chargés d’histoire, mais aussi chargés de dettes non remboursables. Et, à moins d’être un adorateur du culte de la « mondialisation heureuse » ou de l’« euro bouclier », on aura compris que la France a été ébranlée à tel point par ces secousses que le pronostic de notre faillite pourrait enfin se réaliser. Ainsi, les Baverez, Attali et consorts pourront enfin passer du registre de la prédiction à celui du constat : « Nous vous l’avions bien dit.»[access capability= »lire_inedits »]

Cependant, un événement inopiné vient d’ajouter une nouvelle ombre à ce tableau surchargé de nuées. L’agence Standard & Poor’s a retiré aux Pays-Bas le triple A dont bénéficiait leur dette publique. Dans la zone euro, seuls l’Allemagne, l’Autriche et le Luxembourg, paradis fiscal assorti du privilège de recycler l’argent noir de tous les trafics, obtiennent encore la meilleure note. Le déluge de nouvelles économiques que nous infligent les chaînes d’information en continu et les quotidiens ne nous avait pas préparés à cette nouvelle.

Dans l’espoir d’aider des lecteurs qui trouvent que toutes ces histoires de crise, ça commence à bien faire[1.  Ceux d’entre eux qui fréquentent les bistrots savent que la grande question est, en ce 14 décembre 2013 : « Qui aura le ballon d’or ? » de Ribéry ou de Ronaldo ?], je vais me livrer à ce que l’économiste américain Paul Krugman a appelé avec humour un « exercice de clairvoyance rétrospective ». Pourquoi les bureaucrates obscurs de Standard & Poor’s ont-ils osé retirer son triple A à la Hollande, comme si un étrange mouvement giratoire avait déplacé celle-ci des bords de la mer du Nord vers ceux de la Méditerranée ?

D’après les « notateurs », nos amis bataves souffriraient de la médiocrité des perspectives de croissance. Un peu court, dès lors que ce constat vaut pour toute la zone euro, Allemagne comprise. Reste donc à savoir où blesse le bât hollandais. Au regard du « canon » de la pensée économie dominante, la Hollande coche toutes les cases. Elle jouit de la meilleure compétitivité de la zone euro. Ses exportations n’ont cessé de s’accroître, hors l’épisode de crise occidentale entre 2008 et 2009. Et avec plus de 10 % du PIB, son excédent extérieur surpasse, en proportion, celui de l’Allemagne – pour la France, qui affiche 60 à 70 milliards d’euros de déficit, cela correspondrait à un excédent supérieur à 200 milliards. Calculé par tête, le surplus néerlandais est le plus élevé de la zone[2.  Après celui de l’Irlande, qui est factice, car basé sur des transferts comptables de production des multinationales vers Dublin pour optimiser leur imposition mondiale].

Cette performance s’appuie sur une forte industrie, dont le déclin est resté mesuré. La production industrielle représente 22 % de la production totale, contre 13 % en France et, si l’on ajoute à l’industrie les services qui font corps avec elle, ce vaste secteur représente environ un tiers du PIB. Comme en Allemagne, les coûts de production ont été maîtrisés, voire comprimés, tandis que les dépenses publiques étaient réduites plus drastiquement encore qu’en Allemagne, les gouvernements ayant profité de la grande croissance européenne des années 1997-2000 pour procéder à une cure d’amaigrissement de l’État social : les charges publiques totales sont donc passées de 56 % du PIB en 1996 à 44 % en 2002 – tour de force inégalé en Europe.

Toutefois, il faut compter avec la particularité des Pays-Bas qui est d’être, depuis quatre siècles, un pays de transit. Une énorme quantité de marchandises entre en Europe ou sort d’Europe par les ports ou les aéroports hollandais. Si l’on ajoute l’activité des armateurs et des assureurs, il est clair qu’une grande partie de la croissance de la production, de l’emploi, des revenus et des recettes fiscales, bref de la prospérité du pays, est due à sa position de carrefour commercial. Si l’Europe devait adopter un régime de protectionnisme commercial, même modéré, nous assisterions à une chute importante de l’activité globale du pays. Le Batave ne peut pas ne pas être un dévot de la mondialisation.

Imaginons-nous en train de suivre « Questions pour un champion ». L’avenant présentateur demande : « Quels sont les ménages les plus endettés du monde ? » Les réponses fusent : les Américains, les Anglais, les Espagnols, les Irlandais. Raté : ce sont les Néerlandais. Ils l’étaient avant la crise et ils le sont toujours. Leur dette collective s’élève à plus du double du revenu disponible et plus d’une fois et demie le PIB. Cette dette, comme partout ailleurs, a enflé grâce aux facilités du crédit hypothécaire, la garantie formelle procurée par le fameux mortgage ayant incité prêteurs et emprunteurs à démultiplier les crédits.

Reste cependant un mystère : pourquoi les Pays-Bas n’ont-ils pas connu l’effondrement observé en Californie, en Floride, en Espagne ou en Irlande ? Eh bien, si les banques locales n’ont pas autant souffert des défaillances de leurs débiteurs que leurs homologues étrangères, c’est sans doute parce que moins de pauvres étaient concernés par le surendettement. Les Pays-Bas ont ainsi échappé à une crise systémique du secteur immobilier et hypothécaire.

Les voilà maintenant rattrapés par leurs excès. Les banques réduisent leurs engagements, pour consolider leurs comptes[3.  Et satisfaire aux ratios de « Bâle III » qui leur enjoint de renforcer la part des fonds propres dans le total de leurs bilans.]

Le marché immobilier a échappé à l’effondrement, mais il s’affaisse lentement. Les heureux propriétaires de maisons achetées à crédit s’appauvrissent et, année après année, réduisent leur consommation. Un nouveau processus est à l’œuvre : il peut aussi bien déboucher sur une consolidation, forcément longue à atteindre compte tenu des sommes en cause, que sur une spirale récessive continue.

Les difficultés de l’un des ex-meilleurs élèves de la classe européenne sont une nouvelle occasion d’attirer l’attention sur les risques inhérents à la dette privée, souvent passés sous silence alors que nous sommes continuellement mis en garde, parfois avec raison, contre les excès de la dette publique. Malgré les nombreux exemples des méfaits causés par l’endettement excessif des ménages, Bruxelles, Francfort, Washington, Londres restent aveugles à cette menace[4.  Aveuglement dont témoigne notre insignifiant représentant à Bruxelles, Michel Barnier.] – David Cameron et George Osborne se réjouissent même du redémarrage de l’économie anglaise alors qu’une nouvelle bulle immobilière se forme. On connaît la vulgate en matière de dépenses publiques, de déficits publics et de dettes publiques : « Ne laissons pas de dette excessive à la charge des générations futures. » Soit, mais qui assumera le poids de dettes privées qui représentent en moyenne le double des dettes publiques, sinon les générations futures, en l’occurrence les ayants droit des débiteurs disparus ou les contribuables appelés à apurer les dettes non remboursables ?

Les gouvernements néolibéraux ont leur part de responsabilité dans cette explosion de l’endettement, largement explicable par la récession qui a porté le taux de chômage à 8 % de la population active officiellement, mais à 12 % dans la réalité, de nombreux chômeurs néerlandais étant décomptés comme « incapables de travailler ». Certes, les Pays-Bas ont subi, comme nous, les conséquences ravageuses de la crise américaine, la dette publique passant de 44 % du PIB en 2007 à près de 60 % en 2009. Cependant, cette situation fâcheuse n’est aucunement comparable à celle de la Grèce, de l’Irlande, du Portugal, de l’Italie, de l’Espagne, et même de la France et de l’Angleterre. Il n’y avait pas péril en la demeure. Les dirigeants de La Haye ont pourtant décrété que l’austérité devait s’appliquer sur les rivages de la mer du Nord comme sur ceux de la Méditerranée.

Pourquoi mener une politique qui semble relever du masochisme ? « It’s the ideology, stupid ! » Dès lors que l’Europe a fait de l’austérité son credo officiel et que les gouvernements du nord, allemand et néerlandais en tête, imposaient des mesures drastiques au pays du sud, ils devaient en quelque sorte montrer l’exemple. Ainsi Angela Merkel a-t-elle repoussé les programmes de modernisation des infrastructures et coupé dans les dépenses d’équipement militaires tandis que les gouvernements hollandais ont accéléré la réforme des retraites, supprimé les bourses étudiantes, remplacées par des prêts, et majoré certains impôts. Voilà comment l’austérité s’étend de façon insidieuse jusque dans les pays présentés comme les plus compétitifs et les plus robustes.

C’est cette austérité érigée en principe sans que les faits prouvent son bien-fondé qui a accéléré la récession. Et c’est elle qui, en fin de compte, a abouti à la dégradation de la note de l’économie la plus excédentaire de la zone euro, faisant apparaître ce pays comme un nouveau domino potentiel susceptible d’entraîner les autres dans sa chute. Or, répétons-le, seuls les ravages de l’idéologie austéritaire peuvent faire de la Hollande un nouveau maillon faible.

Seulement, quelle autorité publique, quel économiste en renom ira plaider contre l’austérité à Berlin ou à La Haye ? La vulgate néolibérale n’a peut-être pas gagné la guerre, mais sur le front du débat public, elle ne cesse de remporter des batailles. Et nous risquons de tous en sortir perdants.[/access]

Nouvelle lettre à ma cousine de province

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Les choses vont si vite à Paris qu’une nouvelle du matin est ancienne au souper ! Dans le même temps qu’un journal, comme je vous en fis le récit récemment, révélait avec force dessins à l’appui les infidélités « pompières » de François II, il se produisait un embrasement gazetier. Notre roi est-il mécontent de la tournure qu’ont pris les événements ? Au début de son règne, il fut apostrophé dans la rue par une commère, à propos de la Koajélère : « N’épousez pas cette femme, on ne l’aime pas ! ». Il ne répondit pas. Mais n’a-t-il pas suivi le conseil ? Je tiens à vous persuader par ma démonstration que toute l’affaire procède d’une entreprise à laquelle Sa Majesté n’est peut-être pas étrangère. Entendez mon avis, ma coquette, et vous me direz si j’ai tort.

En deux semaines, nos kiosques se couvrirent de couvertures de magazines, montrant la physionomie de Julie Légayée, la théâtreuse dont il s’est toqué, ses traits délicats, sa figure avenante. Il n’y eut pas une feuille d’arrondissement qui n’imprimât un portrait de la nouvelle favorite, qu’on n’a jamais tant vue.

Vous n’ignorez pas que la marquise de Koajélère, avant sa rencontre avec François II, donnait des articles à Paris-Marche, qu’elle continuait d’alimenter en propos sur la littérature parfaitement insipides. Eh bien, ce journal a consacré de nombreuses pages à sa rivale, sur un mode très flatteur ! Appartenant au même personnage, héritier d’un magnat qui portait le nom d’un héros de Paul Féval, Ailes, l’hebdomadaire distribué dans les salons des médecins et des perruquiers ne se trouva pas en reste : la blonde que voilà y connut une vraie consécration. Bref, ma cousine, je prétends que cette affaire d’alcôve n’a pas été rendue publique par la seule indiscrétion d’une gazette à scandale. Elle sert parfaitement les intérêts sentimentaux de notre récent couronné, qui souhaitait mettre définitivement et officiellement fin à sa relation avec la Koajélère. Conduisant un attelage à deux têtes, a-t-il craint l’emballement et l’embardée ?

Décidément, ce roi si falot d’apparence, et si prompt à dire des banalités qu’il mériterait qu’on l’appelât le souverain poncif, est un Barbe-Bleue sans le crime ! on ne comptera bientôt plus derrière lui les femmes abandonnées.

Or, la Koajélère, congédiée sans ménagement, telle une courtisane qu’on choisit au crépuscule, et qu’on fait raccompagner par un valet aux premières lueurs de l’aube, subit une terrible humiliation.

Mon crédit, mon pouvoir ; tout ce que je rêvais,
Tout ce que je faisais et tout ce que j’avais,
Charge, emplois, honneurs, tout en un instant s’écroule
Au milieu des éclats de rire de la foule !
[1. Victor Hugo, Ruy Blas, acte I, scène première.]

Elle a souffert, elle a pleuré, elle ne portera pas le deuil de l’amour. Des personnes de son entourage assurent qu’après qu’elle aura soigné ses plaies, elle ne voudra plus que venger l’affront public fait à sa personne :

Ce misérable ! ce misérable ! il trompe une femme, et renie l’autre ! infâme (*)

Pourrons-nous bientôt nous réjouir d’une indiscrétion suavement murmurée ? Rappelez-vous le mot de Mme de Flahaut sur Talleyrand relativement aux choses de l’amour : « Il agissait suaviter in modo, mais nullement fortiter in re » que vous traduiriez en latiniste accomplie par : « Au lit, si sa manière était douce, il manquait de vivacité dans l’exécution »…

Vous savez que, pour s’asseoir sur le trône, notre roi, aidé de ces nouveaux bourgeois arrogants au teint de fraise éclatée, et de quelques viragos très aigres, a feint d’épouser la cause des Partageux. Il allait sur les places publiques, déclarant à qui voulait l’entendre qu’il n’aimait pas les riches, et que son ennemi se nommait Finance. À présent qu’il a un palais, il ne reçoit que les capitaines d’industrie, et sacrifie aux délices de Capoue, fatals aux carthaginois. Il arrache les masques, qui nous celaient son vraie visage.

Je vous quitte, ma désirable, après vous avoir livré une ultime effronterie. La rue parisienne, devant son éternel sourire qui rappelle une sculpture fameuse de la cathédrale de Reims, et sa promptitude à ôter son pantalon en présence d’une dame, l’a surnommé « La braie des anges ».

Je vous baise les mains, et tout ce qu’il vous plaira de me présenter…

Votre dévoué cousin.

Un cougar à l’Elysée

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hollande cougar elysee

hollande cougar elysee

Alors que Najat Vallaud-Belkacem nous assène de belles leçons d’égalité homme/femme, François Hollande répudie sa compagne d’un laconique : «Je fais savoir que j’ai mis fin à la vie commune que je partageais avec Valérie Trierweiler… ».

Dans le même temps, au nom de l’égalité des sexes, véritable serpent de mer idéologique, on justifie une retouche de la loi Veil qui fonctionnait parfaitement en l’état. On y supprime la notion de « situation de détresse » laquelle, en dépit du texte de loi, n’a jamais été déterminante dans le recours à l’avortement. On interdit aux opposants à l’IVG de faire valoir leurs arguments, en qualifiant de «délit d’entrave » la simple évocation de solutions alternatives. Où est donc passée la liberté d’expression si chère à Hollande ?

Au nom de cette égalité toujours, les diktats pleuvent comme autant de carcans. Par exemple, le congé parental est désormais proposé à égale proportion aux hommes et aux femmes (6 mois chacun pour un enfant). Mais si le père ne désire pas rester auprès de son enfant, cette part du congé est perdue. Même chose pour deux enfants, où le congé est rogné de 6 mois au seul bénéfice du père ou parent 2. Car l’Etat s’est donné pour dessein de rééquilibrer la part des tâches et de la vie professionnelle entre hommes et femmes –n’est ce pas une affaire privée ?-. Le tout dans une confusion absolue, puisque subsistent les notions de père et mère en plus des notions de parent 1 et parent 2… Qui est qui, on ne sait pas très bien… Et d’ailleurs, si l’un et l’autre se valent, à quoi bon maintenir un ministère des droits de la femme ? Mais, laissez-les vivre !

Cette soif d’égalité ne manque pas de sel au regard de l’actualité « glamour » de François Hollande, qui nous montre du même coup en quelle haute estime il tient les femmes et comment la redondante « dignité de la personne humaine » –en l’occurrence, appliquée à Valérie- lui a servi de gilet pare-balle pour éviter jusqu’ici les attaques.

Amusons-nous alors d’un peu de fiction : songeons que notre François national est une Françoise et qu’elle délaisse son prince consort. Soyons fous, imaginons même qu’elle se prélasse de 5 à 7 dans les bras d’un autre, plus jeune de surcroît. De « cougar » à « salope », nous entendrions tout ce qui se fait de plus trash en matière d’injure et de jugement sexiste et ce, dans l’indifférence générale. Mieux encore, rêvons que le mariage, dont François Hollande s’est fait le zélateur depuis le début de son mandat, le séduise enfin et qu’il convole avec sa Julie. Et que quelque temps après, cette dernière, lassée de son vieux nounours, se laisse séduire par un beau jeune homme –ce qui serait d’ailleurs justice-. On entend d’ici les commentaires élogieux et probablement très « dignes » qui ne manqueraient pas de fuser à son égard.

Certains observateurs ont noté, avec force sous-entendus égrillards, comme notre Président avait l’air en forme et détendu ces derniers temps, avant d’en attribuer les mérites à son histoire d’alcôve. Un tel consensus serait il-imaginable autour des frasques d’une femme ?

Au nom d’une funeste idéologie égalitaire, peut-on prétendre changer en quelques mois et au prix de lois iniques, une société dont les deux genres sont le fondement depuis des millénaires ? Et ce, alors même que persistent, au plus haut niveau de l’Etat, des comportements d’un sexisme achevé et d’une exemplaire muflerie ?

*Photo : Zacharie Scheurer/AP/SIPA.

Casse-toi, pauv’ conne!

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hollande repudiation valerie

hollande repudiation valerie

« Je fais savoir que j’ai mis fin à la vie commune que je partageais avec Valérie Trierweiler » : sérieusement, François Hollande a besoin « d’un agrégé qui sache écrire », comme disait De Gaulle en recrutant Pompidou. Trois fois Je (trois fois rien ?) en une courte phrase, avec une gracieuse redondance des « que » (un psychanalyste lacanien en rirait dans sa barbe), le tout pour annoncer unilatéralement qu’il rompt avec Madame… Tout cela témoigne d’une insuffisance rhétorique pénible à voir, et d’une suffisance psychologique encore plus angoissante. « Inépuisable Moi », disaient Narcisse et le Poète ; « envahissant Moi », proclame Hollande.

Il avait déjà fait le coup pendant la campagne. On se souvient de la litanie des « Moi, Président » — cet insoutenable emprunt à la rhétorique anaphorique de Guaino, qui a fait croire à quelques millions de gogos et de bobos que Hollande était autre chose qu’un ultra-libéral (son discours de fin d’année 2013 n’amorçait aucun virage : il a juste choisi de poser son masque de social-démocrate et de reprendre la dépouille de Tony Blair). Eh bien, rajoutons notre contribution à la liste : « Moi, Président, je répudierai ma concubine à mon gré, et je pisse à la raie de toutes les féministes qui pensent qu’une femme doit être traitée décemment ». Même Louis XIV n’opérait pas avec une telle brutalité : il laissa Mme de Montespan vivre à la Cour après avoir rompu avec elle. Notre président, qui a pourtant dû connaître Gisèle Halimi, ne plaide guère pour la « cause des femmes », comme on disait alors.
Je n’avais pas de sympathie ni d’antipathie particulière pour Valérie Trierweiler. Ma foi, son licenciement sec, comme on dit dans le monde des libéraux, m’inciterait presque à la pitié — et ça ne m’étonnerait guère qu’elle en tire un de ces prochains jours un livre bien saignant, où elle expliquera les dessous chics et chocs de la politique hollandienne. Je ne crois pas qu’elle soit en manque d’éditeurs pour cela — tout en sachant que le Monde et le Nouvel Obs, les deux Pravdadu régime, en diront du mal. Mais on peut vivre sans le Monde et Le Nouvel Obs.

Au passage, cette appellation de « Première dame » m’horripile. Outre le fait qu’elle témoigne de notre inféodation aux Etats-Unis, où la fonction est officielle, elle est sémantiquement connotée : seul un homme peut accéder au pouvoir, parce qu’on n’a rien prévu en sens inverse. Comment appellerait-on demain le compagnon d’une Présidente ? Le Premier Homme ? Le titre est déjà pris — par Camus. Ou faut-il croire que « Première dame » sera désormais une expression figée, comme « sage-femme », qui s’applique aussi aux accoucheurs mâles ?
Dernier point : certains jeunes rompent par SMS — c’est bien pratique de ne pas affronter en face les cris et les chuchotements d’une fille déchaînée, et on ne risque pas de voir son bureau vandalisé. Désormais, ils rompront par l’AFP : c’est plus chic, quand même, même si c’est tout aussi couard.

Rétrospectivement, les affirmations de Pépère sur la fin du règne des paillettes sonnent avec ironie à nos oreilles. Tout pour l’image, tout pour la société du spectacle : pendant dix jours de suspense, on n’a pour ainsi dire plus parlé du chômage qui s’accroît ni de l’industrie qui régresse — à part de l’industrie française du scooter, durement concurrencée par un certain Piaggio sur lequel l’édile en chef partait en vrombissant roucouler près de la nouvelle favorite. Encore moins des patrons qui se frottent les mains à l’idée de faire, grâce à Hollande et Ayrault, de substantielles économies. Plus parlé de l’Ecole qui sombre encore plus vite que d’habitude, toute vaselinée des bonnes intentions du ministère. Plus parlé des gens qui ont faim, des classes moyennes qui glissent vers le moyen-moins, même plus parlé de Dieudonné, dont le filon s’épuisait — il fallait bien trouver de nouvelles paillettes médiatiques pour amuser le bon peuple, auquel on offre des jeux, faute de lui donner du pain.

*Photo : AP/SIPA. AP21514022_000010.

Non-cumul, la fausse bonne idée

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cumul mandats deputes

cumul mandats deputes

Après le référendum interne de 2009 approuvé à une large majorité des militants socialistes, les députés socialistes élus aux législatives de 2012 se sont engagés par écrit à ne pas cumuler de mandat. Question de cohérence avec la quarante-huitième promesse du candidat Hollande.

Pourtant, on se souvient que l’hôte de l’Élysée avait cumulé la présidence du conseil général de Corrèze avec son siège de député jusqu’à la veille de sa passation de pouvoir. Pas étonnant que son ami François Rebsamen, un hollandais de la première heure, ait déclaré à l’occasion du vote de la loi sur le non-cumul, jeudi dernier, sa candidature simultanée à la mairie de Dijon et aux sénatoriales de la Côte d’Or.
Mieux, il annonce vouloir cumuler jusqu’en 2020. La loi n’étant pas rétroactive et ne prenant effet qu’en 2017 (voire jusqu’en 2019 pour les eurodéputés), il pourra conserver son titre de sénateur-maire, si les électeurs le décident, bien au-delà du quinquennat. Une provocation de plus pour l’Élysée.

La rébellion de cette figure du PS met les choses au clair. Tandis qu’une écrasante majorité des caciques de son parti votait la loi, tout en cumulant et en espérant secrètement que la droite revienne dessus en 2017,  François Rebsamen approuvait avec 24 autres sénateurs socialistes récalcitrants un amendement  RDSE-UMP-UDI excluant le Sénat de l’application de la réforme.

Une audace partagée avec le sénateur-maire d’Alfortville Luc Carvounas, lequel déclarait pourtant en février 2013 que « l’engagement sera voté durant le quinquennat, alors ne tombons pas dans une posture jusqu’au boutiste« . Un an plus tard, il s’apprête à recevoir son ami Manuel Valls, venu le soutenir dans sa campagne municipale. Le ministre de l’Intérieur porteur du projet de loi électorale, et candidat sur la liste municipale socialiste d’Évry, n’est pas vraiment pas rancunier.

« Après des années de mobilisation militante, fier d’avoir voté le non-cumul des mandats », a tweeté le jeune député PS et candidat à la mairie de Montreuil, Razzy Hammadi. Il faut croire que son enthousiasme n’est pas communicatif car nombre de jeunes parlementaires socialistes ont aux aussi du mal avec le non-cumul.
En plus de Carvounas et Hammadi, les députés Lepetit, Guedj, Feltesse et Da Silva conservent leurs mandats avec la bénédiction de Solférino. À l’approche des municipales, Harlem Désir se fait moins insistant sur ce sujet. Même Sophie Dessus, qui a repris le flambeau de François Hollande dans la première circoncscruption de Corrèze, se représente à Uzerche! Plus anecdotique mais non moins savoureux, le député socialiste de la cinquième circonscription de l’étranger (Espagne, Portugal, Andorre), Arnaud Leroy se présente aux municipales en Gironde où il vient d’acheter une résidence secondaire.
Chez les plus anciens, la liste n’est pas exhaustive: MM. Emmanuelli, Vauzelle, Mennucci, Collomb, Vallini, Claeys, Germain, Destot, Ries… ont discrètement poursuivi leur travail d’élu local et de parlementaire. Au mépris du projet socialiste et de la loi portée par leur majorité. Y a-t-il encore un pilote à Solférino?

Soyons sérieux, un tel double langage ne peut qu’attiser, à terme, le populisme qui sous-tend cette loi sur le non-cumul. Car s’est bien la haine du cumulard », des « tous-pourris » et des « voleurs » qui est à l’origine de cette volonté de réduire les prérogatives des élus. Un antiparlementarisme, qu’on croyait réservé aux poujadistes et aux extrêmes, a ses adeptes au PS. Martine Aubry est l’inspiratrice du projet et Lionel Jospin voulait même supprimer le Sénat. Quant aux trois députés apparentés Front national, ils cherchent à gagner ou conserver un mandat local.

Pas un discours sur la réforme de l’État sans que le mot magique de « décentralisation » ne soit prononcé, mais un Parlement sans ancrage local va paradoxalement affaiblir l’influence des collectivités territoriales. Quant au niveau du travail législatif et à l’indépendance des assemblées, déjà appauvris, ils seront à la merci des partis politiques. Les assemblées se plaignent aujourd’hui d’être le petit doigt sur la couture du pantalon, qu’en sera-t-il demain? N’est-on pas en train de revenir en arrière? La turbulente histoire de la démocratie française a vu la Convention détournée par les clubs, ancêtres des partis modernes. En 1793, celui des jacobins et la commune de Paris firent régner une dictature sur les députés de province dont le le bon sens étaient réputés contre-révolutionnaires. Tirant les leçons du passé, le bicamérisme fut alors instauré pour juguler l’ardeur de l’assemblée ou de l’exécutif. Enfin, le cumul des mandats, une spécificité très française, accorda à la III° République centralisatrice un solide ancrage local: un garde-fou contre toutes les démagogies parisiennes.

*Photo : SIMON ISABELLE/SIPA.00618403_000001.

L’UE est dans une logique de guerre froide

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vladimir fedorovski portrait

vladimir fedorovski portrait

Ancien diplomate Russe, Vladimir Fedorovski est aujourd’hui un écrivain français. Son Roman des espionnes paraîtra en janvier 2014 aux éditions du Rocher.

Propos recueillis par Gil Mihaely et Nastia Houdiakova.

Causeur. Pendant  longtemps, l’Occident en général et l’Europe en particulier, ont été un modèle, voire une terre promise, pour les russes. Vingt-cinq ans après la chute de l’ex-URSS, tout a changé de part et d’autre de l’ancien rideau de fer. Quels regard portent les Russes d’aujourd’hui sur l’Europe ?

Vladimir Fedorovski. Un regard ambivalent. D’un côté, les Russes, en particulier les jeunes qui n’ont pas vraiment connu l’URSS, adorent l’Europe en tant que destination touristique. On peut même dire qu’ils aiment bien se sentir européens et qu’ils éprouvent un attachement tout particulier à la France et notamment à Paris. D’un autre côté, il y a une sorte de joie malsaine à voir l’Europe s’enfoncer dans la crise.[access capability= »lire_inedits »]  Il ne faut pas oublier que les Russes ont vécu la fin de l’empire soviétique comme une tragédie et qu’ils n’ont toujours pas digéré l’élargissement de l’Europe à leurs frontières. Poutine surfe sur la nostalgie de l’époque soviétique, dont les mauvais souvenirs s’effacent.

Au-delà des sentiments et des ressentiments, comment explique-t-on l’échec de l’Europe en Russie ?

Tout d’abord par des erreurs politiques. Pour les Russes, l’Europe n’est pas une mauvaise idée en soi mais ils pensent que ce projet aurait dû se développer à partir d’un noyau dur pour s’étendre seulement ensuite, étape par étape. Et puis, il y a une dimension plus profonde : les Russes pensent que les Européens font fausse route parce qu’ils se mentent à eux-mêmes ! Ils considèrent, Poutine le premier, que l’Europe a trahi son âme en rompant avec ses racines chrétiennes – qu’ils pensent partager avec elle. Pour eux, Tolstoï et Tchékhov, Tchaïkovski et Rachmaninov font partie de la culture européenne.

Ils ont raison ! Pensent-ils par ailleurs que l’Europe perd son âme parce qu’elle accueille trop d’immigrés ?

Ils sont surtout allergiques à l’idée de multiculturalisme. Ils pensent bien connaître la question, car l’empire russe était multinational. Ils se considèrent comme un rempart face à l’islamisme. À Moscou, on s’imagine – à mon avis, à tort – que les Européens, surtout les Français, ont abandonné la réflexion stratégique au profit de considérations électoralistes liées à l’immigration et qu’ils soutiennent un « islamisme modéré » qui n’existe pas plus, selon les Russes, que le « bolchevisme modéré ». Poutine et une partie de la presse russe voient dans le vote massif en faveur de Hollande des Français d’origine musulmane la preuve de cette thèse. Selon eux, cette approche est responsable de l’échec du « Printemps arabe » qui, vu de Russie, n’a abouti qu’à instaurer la charia en Libye, semer la pagaille en Tunisie et en Égypte, sans parler de la Syrie…

Que pensent les élites politiques et intellectuelles russes des abandons de souveraineté consentis par les nations européennes ?

Les Russes reconnaissent, à travers le sans-frontiérisme et la méfiance vis-à-vis de la nation, la vieille propagande bolchevique reprise par les gauches européennes. Historiquement, l’idée de la culpabilité innée du bourgeois, du riche exploiteur, a été utilisée comme une arme dans la guerre idéologique contre l’Occident. Petit à petit, l’intelligentsia occidentale a intériorisé ce sentiment de culpabilité qui a fini par façonner sa vision du monde et ses relations avec les damnés de la terre issus du tiers-monde. La France a été intellectuellement dominée par le marxisme, qui est ensuite devenu une sorte de pensée hégémonique dans le milieu de l’Éducation nationale. Ainsi s’est constituée la « pensée unique »…

Décidément, il y a un certain bon sens chez les Russes…Et eux, sont-ils immunisés contre le sentiment de culpabilité qu’ils ont inoculé aux occidentaux ?

Oui, pour la simple raison qu’ils pensent avoir été les victimes de bien pire que la colonisation : pour eux, celle-ci n’est pas grand-chose comparée aux horreurs du stalinisme. Par ailleurs, ils sont choqués par la façon dont on plonge dans l’« historiquement correct » à l’occasion du centenaire de la guerre de 1914. Ils se demandent pourquoi on occulte la question du déclenchement de la guerre et les responsabilités des uns et des autres. Qui rappelle que cette guerre a engendré le communisme et le fascisme ? On parle des Américains, des Australiens et des Néo-Zélandais, mais on oublie que 40 % des morts alliés étaient russes. Pas un seul mot ne leur était consacré le 11-Novembre ! Toutes ces raisons font que les Russes ne comprennent rien au ressassement occidental sur le passé et qu’eux ne se sentent coupables de rien.

C’est bien la Russie, pourtant, qui a asservi toute l’Europe centrale et orientale. Et aujourd’hui, le communisme a disparu mais la domination russe perdure en Asie centrale…

Il est clair que les Russes vivent dans le mensonge. Vladimir Poutine a construit quelque chose qui ne ressemble à rien : un mélange de combat contre le « politiquement correct », de défense – réelle en Syrie, moins ailleurs – des chrétiens d’Orient, et de combat pour la grandeur de la Russie des tsars et de Staline. Pour glorifier son histoire, le pouvoir russe ne craint pas d’occulter les 6 millions de morts ukrainiens et les 25 millions de morts russes imputables à l’action de Lénine, Trotsky et Staline. Et beaucoup de Russes, lassés d’entendre parler de goulag, d’épurations et de bourreaux russes, tombent dans ce travers. Encouragé par leur soutien, Poutine a tourné le dos à l’un des principes fondateurs de la perestroïka : reconstruire dans la vérité. C’est dommage, une réflexion historique sérieuse aurait pu voir le jour, notamment au sujet de l’Asie centrale, où l’empire soviétique a été cause de dommages considérables mais aussi de progrès indéniables.

Diriez-vous que les Européens en font trop dans l’examen de conscience et les Russes, ou en tout cas Poutine, pas assez ?

Ce que je reproche à Poutine, c’est d’empêcher tout débat sur le passé. Mais lui pense que ce débat, nous l’avons eu abondamment pendant la perestroïka et que le seul résultat a été la fin de l’empire. Pour ma part, je crois qu’on peut affronter la vérité sans sombrer dans la culpabilité permanente. Bon an mal an, la jeunesse russe a trouvé un juste équilibre, assumant son passé et ses racines tout en s’ouvrant à l’Occident. Nous avons une jeunesse enthousiaste et dynamique, d’ailleurs de plus en plus opposée à Poutine, qu’elle juge trop vulgaire et simpliste.

 Cet enthousiasme de la jeunesse a-t-il  le moindre impact sur la natalité ?

Non, malheureusement.

Les jeunes Russes ne se sentent pas coupables, ont confiance en l’avenir, mais ils font moins d’enfants que les Français pessimistes et déclinistes. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Je vous rappelle que les Russes sont toujours sous le choc du traumatisme post-communiste. Ils veulent d’abord survivre et travaillent beaucoup pour réussir, quitte à s’exiler.

Qui  dit « étranger » dit « politique de voisinage ». Les récents événements en Ukraine soulèvent la question des marches de l’Europe. Poutine souhaite-t-il rétablir un cordon sanitaire entre la Russie et l’Union Européenne ?

N’inversez pas les choses : c’est la Russie qu’on encercle ! L’Union soviétique n’existe plus mais la volonté de l’affaiblir demeure. Et le phénomène Poutine est la réponse à cette volonté : si l’Occident veut affaiblir la Russie, la Russie dit : « On ne recule plus. On réagit. On applique notre doctrine Monroe à nous. » L’idée d’un « cordon sanitaire » est d’ailleurs un projet américain inspiré par Zbigniew Brzezinski, ex-conseiller diplomatique du président Carter, qui voulait isoler l’URSS pour gagner la guerre froide. Hélas, cette conception inspire encore bien des diplomates européens.

Europe et Russie sont-elles donc vouées à s’opposer ?

Non, il y a entre l’Europe et la Russie des affinités culturelles fondées sur une longue histoire commune. De plus, le gaz, le pétrole et le grand marché russe étant aussi indispensables aux Allemands, voire bientôt aux Français, que les produits, les technologies et le savoir-faire allemands le sont aux Russes, nous devons créer une interdépendance positive autour de l’énergie et de la technologie. Du côté russe, on sait qu’il n’y a pas vraiment d’alternative stratégique à l’alliance avec l’Europe, notamment du fait de la pression qu’exerce la Chine à l’est. Des centaines de milliers de Chinois, affamés d’espace et de ressources, convoitent nos plaines orientales. Chirac m’a raconté qu’il avait un jour demandé à Deng Xiaoping : « Comment les Chinois vont-ils affronter leur immense défi démographique ? » Celui-ci lui aurait répondu : « Ne vous inquiétez pas, nous avons les territoires du nord… » Autrement dit, la Sibérie !

Et au Proche-Orient, par exemple en Syrie, avons-nous vraiment les mêmes intérêts ?

Autour de la crise syrienne, on a beaucoup disserté sur les bases russes en mers chaudes, mais ce sont des bêtises ! Je pense que nous sommes dans la même barque face à des adversaires communs, notamment l’islamisme. Il faut bien comprendre que les Russes sont hantés par la peur de l’« effet domino », de la création du « califat de Boukhara à Poitiers » – pour reprendre la formule des islamistes…

Lorsque la Russie veut parler à l’Europe, quel numéro de téléphone compose-t-elle ?

Moscou ne conçoit que les rapports bilatéraux d’État à État ! Au Kremlin, on a identifié l’Allemagne comme le « pays moteur » – les Russes voyant en Mme Merkel le « Bismarck des temps modernes ». Les Russes voient bien qu’il existe deux tendances chez les Allemands. La première est inscrite dans l’Union européenne, la seconde se libère de l’Union, se débarrasse du handicap « Club Med » pour pouvoir se tourner vers l’est. Il ne tient qu’à la France d’emprunter la même voie ! [/access]

* Photo: Hannah

Jour de colère, bêtise grégaire

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jour colere hollande

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« La colère des imbéciles remplit le monde », écrivait Bernanos dans Les Grands Cimetières sous la Lune. Hier, la colère des imbéciles a retenti dans Paris.  On pourrait les traiter de fascistes, invoquer le 6 février 1934 et les heures les plus sombres, se boucher le nez devant tant de nauséabonderies. Pourtant, imbécile semble le mot le plus juste pour qualifier la manifestation grotesque  et inquiétante qui s’est tenue dimanche après-midi dans les rues de la capitale. « Je ne crois même pas aux relatif bienfait des coalitions d’ignorance et de parti pris », ajoutait l’écrivain catholique. L’ignorance, le parti pris et la bêtise s’étaient bien donné rendez-vous pour une grande « coagulation des colères » (selon la très poétique sémantique du collectif) qui aurait rassemblé 17 000 bilieux selon la police (160 000 selon les organisateurs).

Le défilé n’avait rien à voir avec les masses joyeuses et pacifiques soulevées par la Manif pour tous. Peu de chants, pas d’enfants, beaucoup de sifflements, de hurlements, et une ambiance franchement angoissante, le tout sous une pluie sinistre : il fallait vraiment être très énervé pour  marcher jusqu’au bout, de la Bastille aux Invalides.

La cacophonie était aussi idéologique. Des slogans royalistes suivant de près une Marseillaise tonitruante, des drapeaux bretons, corses, occitans, des bonnets rouges et des cols relevés. Parmi les slogans du cru, le révolutionnaire : « monarchie populaire, ni droite ni gauche », le très classique « juifs hors de France » et le plus atypique mais non moins discriminant « socialistes pédophiles », scandés par des groupes divers unis seulement par leur détestation viscérale du président français, rebaptisé « braguette ouverte » à la tribune à cause de ses frasques sexuelles.

Des Hommen enchaînés torse-poil sous la pluie côtoyant des ananas plantés au bout de pique, des entrepreneurs fâchés avec la fiscalité, des quenelliers altermondialistes suivis de catholiques intégristes : la grande Pride des mécontents avait des allures de carnaval postmoderne. Muray aurait adoré.

Confusionnisme idéologique, dictature de l’émotion, vulgarité des slogans, cette manifestation, loin d’être réactionnaire, n’était que le pur produit d’une société moderne déboussolée, sans clivages ni repères, sans projet idéologique alternatif cohérent (contrairement aux troupes de la Manif pour tous qui défendaient un projet de société).

Comme la convergence des luttes à l’extrême gauche unit militants LGBT et femmes voilées dans un même combat contre l’ennemi imaginaire fasciste, la « coagulation des colères », chez cette droite-là, rassemble des combats qui n’ont rien à voir contre un ennemi tout aussi fantasmé, le hollandisme.

À cet égard, les vociférations de Béatrice Bourges sont aussi stériles que les trémolos hesseliens, car la colère, comme l’indignation, la bile comme la bonne conscience  ne sont que les deux faces d’une même médaille, celle de la réduction de la politique au primitivisme de l’émotion.

*Photo : URMAN LIONEL/SIPA. 00674246_000027.