Au cœur de ce continent largement inconnu que constitue la « littérature de gare », les mythiques éditions de La Brigandine constituent une singulière exception. Non seulement parce que le ton employé dans ces romans libertaires et polissons est totalement inédit dans le genre mais aussi  parce que cette collection s’est répandue en toute illégalité pendant plusieurs années. Pour bien comprendre ce statut original, il convient de remonter un peu  le temps. En 1979, la SODIS, filiale de Gallimard, propose à Henry Veyrier de lancer une collection « érotique » sur le marché. L’honorable éditeur se trouvant alors dans une situation financière difficile, il confie à Jean-Claude Hache le soin de mettre sur pied un catalogue qui pourrait lui permettre de financer ses publications plus avouables, notamment ses beaux livres consacrés au cinéma. Nous sommes en mai et Hache se trouve au pied du mur dans la mesure où les quatre premiers titres de la collection « Plaisir » du Bébé Noir doivent sortir en octobre. Il s’agit donc de trouver des auteurs capables d’écrire vite et de lui fournir une livraison mensuelle de quatre titres. Il s’entoure très vite de six écrivains qui, sous de multiples pseudonymes, vont devenir des piliers de la maison et fournir les trois quarts de la production d’une collection qui comptera au bout du compte 124 titres.

L’une des caractéristiques de la collection Bébé Noir puis de  La Brigandine, sera son excessive liberté de ton. Mise à part la contrainte du format (192 pages au maximum) et une ligne éditoriale imposant un tiers d’érotisme explicite, les auteurs adopteront volontiers un style iconoclaste et anarchisant qui fera la singularité de ces « romans de gare » agrémentés de pulpeuses playmates en couverture, – on reconnaît parfois des stars du X de l’époque comme Brigitte Lahaie ou Marilyn Jess- et aux titres en forme de calembours (Pour une poignée de taulards, Le feu occulte, Le vice dans la vallée…). Pour la petite histoire, le situationniste Raoul Vaneigem aurait même écrit deux livres pour Jean-Claude Hache (qui avait édité son Histoire désinvolte du surréalisme chez Paul Vermont) : L’île aux délices sous le pseudonyme sadien d’Anne de Launay  et La vie secrète d’Eugénie Grandet, pastiche de Balzac écrit sous le pseudonyme de Julienne de Cherisy pour les éditions de la Brigandine.

L’excessive liberté qui règne au sein de la maison n’est pas pour plaire à tout le monde : les publications du Bébé Noir font l’objet d’interdictions régulières et certains écopent même de la fameuse « triple interdiction » (de vente aux mineurs, de publicité et d’exposition à l’affichage) qui oblige l’éditeur au dépôt préalable de toutes ses publications. Plutôt que de se soumettre à cette censure, Veyrier abandonne le Bébé Noir au début de l’année 1980 et lance La Brigandine dont les titres ne seront plus soumis au dépôt légal. En dépit de ses gros tirages (30.000 exemplaires par titre), La Brigandine restera donc pendant près de trois ans une collection sans existence « légale ». Parfois, Jean-Claude Hache accueille des auteurs occasionnels. Citons pour la bonne bouche l’excellent Alain Paucard, connu des lecteurs de Causeur et devenu pour l’occasion Humphrey Paucard, avec L’Ulster à l’estomac, le cinéaste expérimental Philipe Bordier (Tel père, tel vice) ou l’écrivain pour la jeunesse Yak Rivais, signant une Education gentiment sale sous le pseudonyme de Carlotta Simpson.

Cime et châtiment  de Pierre Charmoz est sans doute la plus « classique » des trois rééditions proposées aujourd’hui par La Musardine. Une bande de joyeux drilles enquête sur la mort mystérieuse d’un célèbre alpiniste avant d’être embarquée dans une rocambolesque histoire de trafic d’or. La seule originalité de cette enquête, c’est qu’elle se déroule en milieu montagnard et que Charmoz joue malicieusement avec le double-sens du vocabulaire de l’alpinisme. Mais ce qui séduit avant tout, encore une fois,  c’est le ton rigolard et libertaire de l’ensemble. Comme dans quasiment tous les romans de La Brigandine, les flics sont ridiculisés (ici, un duo particulièrement incompétent) et l’auteur n’hésite pas à multiplier les clins d’œil. C’est ainsi que l’on assiste à la rencontre improbable d’ « un groupe du Club des Randonneurs catholiques de Mgr Lefebvre » et  « du Club des Randonneurs situationnistes. ».

Les deux autres romans sont beaucoup plus sombres. Dans Fête de fin damnés  de Gilles Soledad, alias Frank Reichert, on est plongé  dans l’obscurité la plus totale après une coupure globale d’électricité le soir de Noël.  La capitale est livrée à des hordes de casseurs et de voyous qui profitent de la situation pour incendier et piller ce qu’ils trouvent à leur portée. Tandis que deux banlieusards totalement camés cherchent à assouvir leurs instincts les plus bestiaux, une jeune femme mystérieuse tente de retrouver les traces d’un ancien ministre. En inscrivant son récit dans un univers réaliste et sordide, l’auteur dresse un tableau apocalyptique et glaçant d’une France qui parque ses réprouvés dans les banlieues et qui n’offre plus le moindre espoir aux plus déclassés. L’érotisme n’a ici rien de joyeux mais participe à ce sentiment d’un retour à la loi de la jungle et au caractère très précaire d’une civilisation prête à basculer dans la sauvagerie au moindre problème « technique ».

De Jean-Pierre Bouyxou, le vrai nom de Gilles de Lorzac auteur de La loque à terre , Jean-Claude Hache disait avec une tendresse amusée qu’il s’était fait le spécialiste du « cul triste ». La loque à terre fait partie d’une veine nihiliste et désespérée. Laurent vient de se faire plaquer et rentre à Bordeaux pour une visite à ses parents. Ces derniers habitent le plus haut étage d’une HLM sordide. Bien évidemment, l’ascenseur est en panne et Laurent entame une ascension qui s’avérera interminable. A partir de ce postulat minimaliste, Bouyxou/de Lorzac parvient à créer une atmosphère oppressante où suinte un dégoût généralisé pour l’humanité. Le désespoir qui vrille les tripes du « héros » fait constamment vaciller un récit qu’on pourrait volontiers qualifier de  kafkaïen . L’érotisme n’a ici rien de libérateur et se conjugue souvent avec une violence qui renforce le malaise du lecteur : « Tant qu’à faire, faudrait se suicider utilement. Faire coup double. Par exemple, aller se faire péter la gueule dans un commissariat et le faire exploser par la même occasion, avec tous ses flics. Oh ! Ça servirait à rien, je sais. Mais autant se faire un dernier plaisir avant de crever. » 

Trois romans érotiques de La Brigandine. (La loque à terre de Georges de Lorzac, Fête de fins damnés de Gilles Soledad, Cime et châtiment de Pierre Charmoz, préfacé par Olivier Bailly.)

Editions de La Musardine. 2014.

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