1925 : Malaparte vient de signer, aux côtés de Marinetti et Pirandello, le manifeste des intellectuels fascistes ; il attaquera finalement Mussolini en 1929, dans Monsieur Caméléon (titre qui lui va comme un gant). Le florilège de courts essais Italie barbare a pour thème la place de l’Italie dans la culture. Bien que bourrés d’érudition et de joyeuse méchanceté, Ces textes de combat, ne nous disent, il faut bien le dire, plus grand-chose – article éponyme excepté. L’Italie barbare, c’est celle que Malaparte aime et défend, bien sûr ; c’est l’Italie « traditionnelle, historique, populaire, ancienne » mise en péril par les « bâtards » de la Réforme et autres soutiers de la modernité libérale, de « l’Europe policée, bourgeoise et propriétaire ». Querelle classique, assez identique à celle qui opposait en Russie, un siècle plus tôt, occidentalistes et slavophiles, et qui ne nous est pas non plus, depuis trente ans, totalement étrangère… Si plaisant soit ce texte, la bataille des aimables Barbares contre les tristes modernes, rejouée trente fois en trente pages, sonne un peu comme un disque rayé. Son journal parisien, vingt ans plus tard, intéresse bien davantage.

1947 : après quatorze ans d’« exil », Malaparte est de retour dans son cher Paris. Il rend visite à d’anciennes amantes, côtoie la belle actrice Véra Korène, enchaîne dîners et réceptions ; rompt des lances avec Mauriac, Cocteau, Malraux, Berl et Camus. Surprise : le gratin fait grise mine à l’auteur de Kaputt. À bord de l’avion survolant la Durance et le Rhône, son ami Rossellini l’avait pourtant prévenu : aux yeux de Paris épuré, l’ancien confiné de Lipari passera pour un suppôt des nazis.

La France de l’après-guerre, c’est, sous la plume de Malaparte, un climat plombé, étouffant : honte de la défaite, honte de Vichy. Là-dessus, gloire de la Résistance, comme un vernis craquelé. Le Paris mondain et le populaire, côtoyés avec la même aisance par l’Italien, baignent dans une mauvaise bonne conscience inédite en France et qui blesse l’écrivain.

Lui, dont le peuple français est le « frère le plus cher », est revenu plein du désir de sa seconde patrie. À l’école de Chateaubriand, il s’agit, à ses yeux, de chercher ce qui subsiste de la France, après la destruction : de partir en quête d’une essence qui, loin d’être un objet pétrifié, un leurre, est l’aiguillon de l’intelligence, le motif d’un voyage incessant entre le passé et le présent, entre la France et l’Europe – voyage où inquiétude et espérance se mêlent.

« J’ai l’impression d’être un Français, perdu parmi des étrangers », soupire Malaparte. Dans ce journal posthume écrit partie en italien, partie en français, l’ancien jeune engagé de la Légion secoue les Français, les rappelle à eux-mêmes, et dénonçant cette morbidité où ils se complaisent, les fait se ressouvenir de leur « grâce ». Juin 40, écrit-il, ce n’est pas la fin du monde : vous vous en remettrez… Cela donne des pages magnifiques et violentes, d’amant éconduit : « Rougissez devant moi de vous humilier de la sorte. Ne souffrez pas que je sois obligé de rougir devant vous. » La tendresse, pour Malaparte, c’est la sévérité – bien moins face à ce que ses « frères » sont devenus, que ce qu’ils s’apprêtent à devenir. « Le peuple français est malade de ce que j’appellerais le dégoût de l’histoire », écrit Malaparte, avant de lancer cette fusée : « Il n’y a rien eu de plus étonnant, de plus merveilleux que l’armée de Charles VIII marchant à travers l’Italie vers Naples. »

*Photo :  LIDO/SIPA 00274893_000001

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