Accueil Site Page 2464

Sexisme en plein vol !

Alors qu’une brûlante actualité nous rappelle chaque jour combien le chemin vers l’égalité s’avère être un combat de tous les instants, une publicité, diffusée sur les ondes, vantant les mérites de la nouvelle classe affaire d’une fameuse compagnie low cost est passée étrangement inaperçue. Elle propage pourtant de façon éhontée les stéréotypes les plus bas en matière de sexisme.
Une voix de femme, à la fois aimable et chaude et grave, après avoir donné rapidement les consignes d’usage, s’adresse alors – ô surprise ! – directement à un passager auquel l’auditeur est censé s’identifier.

Notons déjà que le steward évidemment est une femme. Et que le passager assis en classe affaire évidemment est un homme. Ce n’est donc sans doute pas avec cette espèce de stéréotype que l’on va faire progresser la cause des femmes dans l’entreprise. À quoi bon essayer d’apprendre aux enfants à ne pas adopter le sexe de leur genre mais à découvrir leur sexe social s’il s’agit d’entendre à longueur d’ondes que l’hôtesse est une femme et le businessman un homme !

Mais la publicité ne s’arrête pas là. L’hôtesse de l’air achève son petit mot sur ceux-ci : « le bonjour à votre dame ». Derrière cette expression mi-populaire mi-désuette, ne devons-nous pas comprendre que l’homme, seul être laborieux de son ménage, voyage pour gagner le salaire du foyer que sa « dame » est censée entretenir, dans l’attente patiente de son retour ? Pire encore, devons-nous accepter de nous plier au diktat du conformisme social et réactionnaire qui voudrait prétendre, par de véritables coups de boutoir tant la publicité fut diffusée, que cet homme d’affaires, est nécessairement hétérosexuel ?

Espérons que les pubards retenus par la compagnie ont prévu une suite à cette histoire car le défenseur des droits devrait bientôt être sur la brèche…

Sotchi : les bougonnements occidentaux ne changeront rien aux Jeux de Poutine

29

jeux olympiques sotchi russie

À l’approche des Jeux olympiques d’hiver de Sotchi, dont la cérémonie d’ouverture a lieu ce soir, les tensions entre la Russie et les pays caucasiens voisins atteignent un degré inquiétant, comme l’ont illustré les récents attentats de Volgograd. L’occasion de nous pencher sur cette poudrière méconnue des Français.

Nastia Houdiakova. Pourquoi Vladimir Poutine a-t-il décidé d’organiser les Jeux olympiques dans une station balnéaire du Caucase alors que les zones enneigées ne manquent pas en Russie ?

Charles Urjewicz[1. Professeur de l’histoire de la Russie et du Caucase à l’INALCO.]. Où voulez-vous qu’ils le fassent ? Au bord du lac Baïkal ? Dans l’Oural ? Il faut être pragmatique. Ces destinations sont bien trop loin. Poutine devait trouver un lieu dans la partie occidentale de la Russie pour que les fédérations sportives souhaitent et puissent s’y rendre.  Par ailleurs, le potentiel touristique de  la région est réel et les enjeux économiques importants. Grâce aux Jeux de Sotchi, le Kremlin espère détourner une partie des flux touristiques qui se dirigent aujourd’hui vers les stations touristiques françaises et autrichiennes.

La Russie pourrait perdre ce pari si les Jeux se transforment en tribune de contestations occidentales. Ainsi, l’équipe officielle américaine met en avant ses athlètes homosexuels pour protester contre la loi russe pénalisant la propagande homosexuelle, tandis que François Hollande boycottera l’événement pour la même raison…

Les Occidentaux sont très présomptueux. Ils sont persuadés qu’il leur suffit de taper sur la table pour que la partie adverse tremble, pour qu’elle soit prise de remords moraux. Or, Vladimir Poutine sait exactement ce qu’il veut. Le maître du Kremlin est d’un cynisme parfait. Les bougonnements occidentaux n’y changeront rien.

La décision d’organiser les Jeux dans le Nord-Caucase ne reflète-elle pas une volonté du pouvoir central de reprendre le contrôle dans cette région ? Profitant de l’événement, Poutine a édicté des oukases extrêmement contraignants pour la population de cette région…

Je ne partage pas cette analyse. Ce sera, certes, l’occasion de faire régner un ordre strict mais  Poutine n’a pas besoin des jeux pour prendre le contrôle de la région. Pour le Président, le but est d’afficher la grandeur et l’excellence de la « Nouvelle Russie ».

Le Caucase a-t-il toujours été une zone de troubles ?

L’instabilité de la région date de la conquête russe (1816-1856). Auparavant, le Nord- Caucase n’était pas un ensemble politique cohérent mais un agglomérat de vallées, de populations de langues et de croyances différentes. L’aventure « coloniale » des guerres du Causase a profondément marqué la culture russe. Les écrivains Mikhaïl Lermontov et Léon Tolstoï ont pris part aux combats, et Pouchkine évoque ces combats lointains dans son poème Le Prisonnier du Caucase (1821). Mais ce fut aussi une blessure pour les Russes car la lutte contre les combattants caucasiens a duré quarante ans.

Mais, avant la conquête russe, il y avait déjà des affrontements entre les populations locales ?

La région était traversée de contradictions, de conflits qui pouvaient opposer deux vallées voisines, deux communautés aux intérêts divergents.

Le régime soviétique a-t-il apaisé ou accentué ces tensions ?

Les soviétiques ont mis en place la stratégie du « tracé des frontières » : Ils ont démultiplié les territoires et les identités nationales afin de mieux contrôler la région. Ils ne voulaient pas revivre le cauchemar qu’avait connu la Russie tsariste pendant les guerres du Caucase (XIXème siècle): un front uni de peuples musulmans contre l’envahisseur russe. Leur stratégie consistait à diviser pour mieux régner.

Ceci dit, les Soviétiques ont globalement respecté l’identité des régions. C’est le cas notamment de la Tchétchénie et de l’Ingouchie.  Au Daguestan,  qu’on appelle la « montagne des langues », il était  indispensable de mettre en place un équilibre institutionnel prenant en compte  cette complexité ethnique et linguistique. Par ailleurs, le gouvernement bolchevique pensait que le renforcement de l’identité nationale affaiblissait l’identité religieuse, perçue comme très dangereuse.

La dimension religieuse joue d’ailleurs un rôle important dans le Caucase. Depuis quand l’Islam y est-il implanté ?

Le Daguestan mis à part, l’Islam s’y est développé tardivement, à partir des XVIIe et XVIIIe  siècle. Mais, j’insiste là-dessus, c’était un islam modéré. Un islam soufi.

Les  poseurs de bombe sont de plus en plus souvent des Russes orthodoxes convertis à l’islam. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

En Belgique et en France, certains convertis sont aussi particulièrement zélés ! Une partie non négligeable de la population russe est de tradition musulmane. La Russie est même le premier pays musulman d’Europe, avec  20 millions de musulmans.  Que des Russes de tradition orthodoxe se convertissent n’a rien d’étonnant.  Les raisons peuvent être multiples.

Se convertir, d’accord, mais comment intègre-t-on un groupe jihadiste ?

On intègre un groupuscule, dans certaines régions, en particulier au Caucase,  par manque de référence religieuse solide. Dans ces régions, la violence est quotidienne, tant du côté de l’Etat que  du côté terroriste. La confrontation entre les deux est extrêmement dure. Quels sont les référents pour les jeunes ? En l’absence de parti démocratique, en l’absence de représentants, l’islam radical est un recours.

 *Carte : wikimedia commons.

Dieudonniste, qui es-tu ?

dieudonne soral mohamed

Mohamed, 36 ans, m’attend pour causer de Dieudonné dans un café du boulevard Voltaire. À deux pas de Vincennes, où il s’est installé pour épargner à sa petite fille une enfance heureuse parmi les bobos de Montreuil. « Ma femme et moi avons de tout petits salaires et payons 1000 euros de loyer. Notre situation est précaire », précise-t-il, sur un ton davantage résigné que plaintif. Notre rencontre date de la veille, quand, accompagnant Élisabeth Lévy, j’ai, pour la première fois, mis les pieds au théâtre de la Main d’or. Ultramédiatisé, le déplacement de la patronne de Causeur a marqué les esprits des sympathisants de Dieudonné. « Le fait qu’elle soit venue est un signe très fort, affirme Mohamed : elle, au moins, a eu le courage de le faire. Parce que nous avons beau agiter les bras, d’en haut, on ne nous voit pas ! » Ah, le voilà ! Ce « nous » honteux dont la gauche, pas plus que la droite d’ailleurs, n’est parvenue à fabriquer un peuple aimable, c’est-à-dire progressiste et tolérant. Au contraire, on dirait que le surdosage de moraline, administrée de bon cœur par la gauche depuis des décennies, a provoqué une éruption variolique sur le corps de la nation, éruption dont on a vu les plus effrayants symptômes lors du « Jour de colère ».[access capability= »lire_inedits »]

Longtemps, Mohamed a été « bien-pensant » – comme la majeure partie des rejetons des familles d’émigrés, élevés à la bouillie Canal+ et SOS Racisme. « Je ne me posais pas de question, nous votions à gauche de père en fils, confie-t-il. C’était en moi, de l’ordre de l’instinct… » Mohamed évoque volontiers ses nombreuses relations amicales nouées au-delà des limites instaurées par la stratification effective, constituante même, de la France d’aujourd’hui : un pote juif, un autre fils d’un producteur de cinéma. Et puis, comme le murmure Mohamed, pensif, il s’est passé quelque chose : « On ne se retrouve plus du tout dans ces idées droits-de- l’hommistes, libérales, libertaires, moralistes. C’est pourquoi je ne m’étonne pas du cheminement de Dieudonné, qui est allé voir Jean-Marie. » Prêt à voter pour le FN, Mohamed ne l’est pas encore. Pour l’instant, il se dit juste tenté d’en- voyer une « ultime quenelle démocratique » à la figure de « Taubira, Vallaud-Belkacem et tous ces gens qui sont censés me représenter ». À la prochaine élection présidentielle, il envisage de donner sa voix à Dupont-Aignan.

À mesure que la pluie s’intensifie, Mohamed, tentant de mettre des mots sur le malaise qui le ronge, s’enlise dans un soliloque navré, imprécis. « Il y a comme un plafond de verre, ou de marbre peut-être. En débarquant de mon Algérie natale, à l’âge de 4 ans, je suis tout de suite tombé amoureux de mon pays d’adoption. J’en garde une image sans doute idéalisée, mais j’aimais profondément la France des années 1980. » Ces années où rêver avait encore un sens. Après avoir décroché un bac L option « Arts plastiques », Mohamed songeait plutôt à une carrière artistique. Il est fonctionnaire dans le milieu médical, à Bobigny.

Pour Mohamed, le basculement a eu lieu le 1er décembre 2003, le jour où Dieudonné a improvisé, sur le plateau de Fogiel, le célèbre sketch du rabbin nazi invitant les jeunes des cités à rejoindre l’« axe du Bien américano-sioniste » susceptible de leur offrir « beaucoup de débouchés, et surtout la possibilité de vivre encore un peu ». Il n’avait pas vraiment ri, mais les réactions l’ont véritablement interpellé. « Enfin, nous avions trouvé un mec qui osait aborder les sujets tabous dans les grands médias, tel le communautarisme. Sa diabolisation a été totalement contre-productive. » « Jusqu’au-boutiste », « provocateur », « homme d’affaires », Mohamed énumère les casquettes de Dieudonné mais, lorsque je propose « maître à penser », il cite Soral et sort de son sac à dos les Dialogues désaccordés avec Naulleau, se réservant le droit de « piocher librement sans adhérer », voire de « se bricoler une idéologie ». « Où est passé l’esprit français de la finesse, de la délibération, de la critique ? Le débat politique et médiatique est tellement crispé que Dieudonné apparaît comme le mec qui décoince l’ambiance, brutalement mais tout de même… Si ses idées dérangent, elles forcent aussi à se positionner, à réfléchir. » Quant à l’antisémitisme présumé ou réel du comique, le problème n’a jamais intéressé Mohamed : « Je ne suis pas antisémite et je préfère penser qu’il ne l’est pas non plus. »[/access]

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00672169_000011.

M, comme Moscovici, Mélenchon, et méchamment mesquin

351

guena melenchon moscovici

Deux hommes politiques. Deux hommes politiques de gauche qui se détestent. Mais deux hommes politiques qui se sont illustrés cette semaine par un comportement absolument minable.

Pierre Moscovici est ministre des Finances de la cinquième puissance économique mondiale, comme il le répétait toutes les dix minutes lundi soir sur le plateau de Mots croisés alors qu’il débattait avec Marine Le Pen. Pierre Moscovici connaît très bien l’économiste Jacques Sapir car, comme ce dernier l’explique sur son blog, son père Serge Moscovici le fréquentait.

Pierre Moscovici sait donc d’où vient Sapir et ce qu’il pense. Mais, aussi médiocre débatteur que ministre, mis en difficulté, il a d’abord expliqué qu’il ne savait pas où situer ce partisan du démontage de l’euro : «  à l ‘extrême droite ou à l’extrême gauche ? », avant d’assurer : « il est bien d’extrême droite ».

Moscovici se rapetisse à vitesse grand V. Petit monsieur. Très petit monsieur. Incapable de faire face à la patronne du Front National, à laquelle il ne sert pas le même qualificatif, il n’hésite pas à salir un économiste qui a le tort de prôner la sortie de l’euro.

Le débat sur le démontage de l’euro ne doit pas être interdit, titrait pourtant Marianne vendredi dernier, qui publiait un excellent dossier complet sur le sujet. Pierre Moscovici feint de penser qu’un économiste qui défend cette solution doit forcément être classé à l’extrême droite. Rendons hommage  à Yves Calvi qui a remis l’église au milieu du village en replaçant Jacques Sapir dans sa famille politique d’origine.

Jean-Luc Mélenchon, l’avant-veille, avait donné une bien meilleure image de la politique. Invité par Laurent Ruquier, à l’aise et sympathique, il avait même reconnu ses imprécisions passées sur les dossiers économiques, notamment sur la monnaie européenne. Interrogé par Aymeric Caron sur ses relations avec Serge Dassault, il avait expliqué que les sénateurs, a fortiori au sein du même département, se tutoient et peuvent très bien et entretenir des rapports cordiaux, voire plaisanter de temps à autres. On le croyait volontiers. Jusqu’à ce qu’on apprenne le retrait de l’investiture de Maurice Melliet pour l’élection municipale de Périgueux. Le crime atroce de ce militant du Parti de Gauche : avoir bu l’apéro avec Yves Guéna, 91 ans, compagnon de la Libération et ancien ministre gaulliste. Il paraît qu’il ne faut pas donner l’impression aux électeurs de se compromettre avec l’adversaire. La bonne blague ! Il ne les prendrait pas pour des cons, les électeurs, Jean-Luc Mélenchon ?

Non, il s’accorde simplement des passe-droits qu’il ne tolère pas chez ses ouailles. Le militant doit être discipliné et doit continuer à considérer le vieux Guéna comme un ennemi de classe. Mais le chef peut ripailler avec n’importe quel type de droite sous le regard des caméras. C’est ça, sa VIe République ? On va peut-être garder la Ve,  du coup !

Pierre Moscovici et Jean-Luc Mélenchon ne s’aiment pas. Jacques Sapir et Maurice Melliet, eux, j’en suis certain, pourraient bien s’apprécier. Et moi je bois à leur santé à tous les deux.

*Photo : DR.

La confusion des ressentiments

344

dieudonne jour colere

Le 9 janvier, le spectacle de Dieudonné était interdit et la République sauvée. Deux semaines plus tard, des manifestants défilaient à Paris en scandant, entre autres gracieusetés homophobes et racistes : « Juif dehors ! La France n’est pas à toi ! » Depuis les années 1940, on n’avait pas entendu, dans notre pays, des slogans antisémites braillés à ciel ouvert.

Pourtant, ceux qui, il y a un an, se jetaient avec une joie mauvaise sur le moindre dérapage isolé pour pouvoir en conclure que la Manif pour tous était un repaire de factieux, sont restés étrangement discrets. De même que les abonnés au « point Godwin » et spécialistes de la réminiscence historique malvenue. Sans doute parce qu’il n’est plus question de jouer à se faire peur : cette fois, il y a peut-être des raisons d’avoir peur. Le fond de l’air est glauque.

Ce n’est pas le moment, cependant, de perdre son sang-froid ou de s’abandonner à la délectation apocalyptique.  Après tout, cet improbable et déplorable ramassis de groupuscules n’a pas mobilisé plus de 20 000 personnes.

L’hétérogénéité même de l’attelage réuni à l’enseigne du « Jour de colère » peut sembler rassurante : à part hurler d’une seule voix leurs haines diverses et variées, quel projet pourrait fédérer des cathos fanatisés, des identitaires exaltés, des islamistes déterminés, des racailles déstructurés, des patrons excédés, des monarchistes dévoyés et des quenelliers échauffés ? Un rassemblement des ressentiments ne fait pas un projet politique, ni une famille idéologique. Mais peut-être, tout de même, un embryon de courant de pensée, ou plutôt de non-pensée.

Pour la première fois, en tout cas, on a vu le syncrétisme soralo-dieudonniste en actes et en marche. Et on aimerait autant ne pas le revoir. Car Soral, lui, a un programme, qui a au moins le mérite d’être clair : réconcilier la France black-blanc-beur contre les « feujs ». Si nous voulons nous éveiller de ce cauchemar, les mines graves et les grands mots ne nous seront d’aucun secours. Notre premier devoir, aujourd’hui, c’est de comprendre.

Quelques jours avant ce sinistre « Jour de colère », la France, découvrant un phénomène dont beaucoup ne soupçonnaient pas l’ampleur ni même l’existence, semblait frappée de stupeur et d’effroi, comme si elle voyait sur le visage du comique égaré le reflet du mal inconnu qui la ronge. De fait, l’affaire Dieudonné est le point de convergence de toutes les crises françaises : fragmentation communautaire, naufrage scolaire, déclin intellectuel, impuissance politique se conjuguent et se résument dans ce désastre.

Dans ces conditions, il n’est pas sûr que la fermeté de Manuel Valls validée par le Conseil d’État ait les heureuses conséquences que l’on dit. On aimerait avoir les certitudes de fer arborées tant par les adversaires que par les partisans de l’interdiction du spectacle, mais entre ces deux maux-là – l’inaction et la répression –, on a du mal à décider lequel était le moindre. Pour l’heure, Dieudonné devra s’abstenir de proférer des insanités déguisées en blagues : on ne s’en plaindra pas. Reste à trouver le moyen de combattre ce qu’il ne dit pas mais que ses partisans entendent. Car si ses imprécations, au bout du compte, n’ont aucune importance en tant que telles, il est urgent de parler à ceux qui l’écoutent. En commençant par arrêter de les traiter par le mépris et de les voir comme des marginaux désocialisés ou des brutes fanatisées.

Si des professeurs ou des  commerçants s’esclaffent en voyant Faurisson en pyjama rayé, ou y voient un acte « dada », comme le talentueux écrivain Olivier Maulin dans les pages qui suivent, c’est que, déjà, nous ne vivons plus tout à fait dans le même monde. Donc, que le monde commun est à rebâtir. On se gardera néanmoins de hurler avec les loups qui guettent la moindre occasion de se payer le ministre de l’Intérieur. Je me refuse à croire au cynisme de Manuel Valls dans cette affaire. Mais pour une fois, je crois aux sondages. Si sa popularité a brutalement chuté, ce n’est pas en dépit de sa fermeté, mais à cause d’elle. Et peut-être pas tant parce qu’il a déçu des défenseurs sourcilleux de la liberté d’expression que parce que, pour pas mal de gens qui ne sont nullement des antisémites patentés, on en fait trop pour les juifs – et aussi que les juifs eux-mêmes en font trop. On peut se désoler, s’indigner, trépigner, crier au retour de la bestiole immonde, on ne la fera pas reculer.

Au contraire, à sermonner tous ceux qui, bien au-delà de la dieudosphère, pensent et, désormais, disent tranquillement qu’ils en ont marre de ces histoires de juifs, on n’aboutira qu’à les enkyster dans leur agacement et plus si affinités. Il n’y a pas d’autre choix que d’affronter toutes les questions, y compris les plus choquantes. Aussi pénible que cela soit, il faut accepter de se demander si « les juifs en font trop ». On entend déjà les grandes consciences éructer : poser cette question reviendrait à rendre les victimes coupables de la haine qu’on leur voue.

Bien entendu, les juifs ne sont nullement responsables de l’antisémitisme obsessionnel d’un Dieudonné ou d’un Soral. Mais peut-on jurer que l’activisme parfois maladroit des responsables communautaires n’a pas contribué à la lassitude affichée par un nombre croissant de leurs concitoyens ? Si beaucoup de Français pensent que la Shoah c’est l’affaire des juifs, n’est-ce pas parce qu’on en a trop fait et, plus encore, parce qu’on a mal fait, en mobilisant l’émotion plutôt que la réflexion ? Une adolescente absolument insoupçonnable m’a confié récemment qu’elle en avait soupé, des chambres à gaz, jusqu’en classe de sciences. En érigeant l’extermination en religion plutôt qu’en événement historique, n’a-t-on pas donné des ailes aux blasphémateurs qui ont aujourd’hui beau jeu de protester contre le « deux poids-deux mesures » ? Allez donc expliquer à des gamins (ou d’ailleurs à des adultes), à qui les élucubrations de la gauche compassionnelle ont mis en tête qu’ils étaient victimes par essence, que se moquer de Mahomet, Moïse ou Jésus n’est pas la même chose qu’insulter les morts d’Auschwitz. J’ai essayé. Ce n’est pas impossible, mais autant le savoir, la tâche est immense.

Il faut s’arrêter un instant sur l’argument ressassé par les fans de l’humoriste. Dieudonné crache sur tout et sur tout le monde, répètent-ils inlassablement, persuadés que cette équité supposée rend ses crachats tolérables, sinon admirables. Il est, disent-ils, « contre le système ». Et eux aussi.

Oublions qu’il y a beaucoup de juifs dans ce système-là. Mais si tant de gens, parfaitement intégrés au demeurant, croient qu’il est bon et intelligent d’être « contre le système », nous en sommes collectivement responsables. Nous avons encouragé ou toléré la rhétorique du ressentiment qui infuse l’idée que les « riches » sont haïssables (sauf quand ils sont humoristes professionnels ou footballeurs) et qu’il y a des salauds derrière les malheurs de chacun. Ajoutez le complotisme ambiant et des tas de gens bien sous tous rapports finissent par croire que le réel, c’est ce qu’on nous cache, et la vérité ce qu’on nous interdit de dire. Au lieu de nous émerveiller quand des pseudo-sociologues déclarent la guerre aux « riches » ou qu’un responsable politique réclame un « coup de balai », nous devrions démonter sans relâche la faiblesse des slogans creux et des ritournelles binaires.

Au passage, les souverainistes, au sens large, devraient aussi faire leur examen de conscience. Inutile de le cacher, j’ai été troublée de découvrir que beaucoup d’habitués du théâtre de la Main d’or étaient des sympathisants de Jean-Pierre Chevènement ou de Nicolas Dupont-Aignan.

Précisons immédiatement que ces deux estimables responsables politiques n’ont jamais dit ou écrit quoi que ce soit qui puisse les rattacher aux élucubrations du comique. En attendant, si certains ne voient pas la contradiction entre leur amour proclamé pour la France et la détestation des juifs, des sionistes, des Arabes ou des Américains, c’est peut-être que nos critiques, certes fondées, des lobbies bruxellois ou de la politique américaine n’ont pas toujours évité l’écueil et les accents de la diabolisation.
Quant à la gauche dite « morale », il est peu probable qu’elle consente enfin à s’interroger sur la chape de plomb qu’elle a imposée au débat public, pavé de tant d’interdits qu’il sera bientôt suspect de dire que la pluie mouille. Ce ne sont pas les excès de la tolérance, mais ceux de la surveillance qui ont libéré la parole. Quand tout est tabou, il n’y a plus de tabou.
Reste encore à comprendre comment s’est installée dans pas mal d’esprits l’idée que la seule morale qui vaille, en ces temps troublés, consiste à passer tout ce que la collectivité tient pour bon ou précieux à la moulinette de la dérision. Triste rire en vérité ! On ne saurait vivre sans humour – pas moi en tout cas. Mais qu’est-il arrivé à l’humour ? La réponse, finalement, est assez simple : il a pris le pouvoir. Célébrés, encensés, respectés comme s’ils étaient de grands sages, les bouffons sont devenus rois.

Le comique, cette géniale invention du cerveau humain, est devenu l’arme avec laquelle ces nouveaux puissants, qui jamais ne rient d’eux-mêmes, font feu sur tout ce qui leur déplaît sans jamais risquer d’être détrônés. Encore une fois, il n’y a pas une ligne directe allant de l’esprit Canal à la quenelle. On dira qu’il n’est pas très grave de portraiturer un DSK, alors à terre, en immonde satrape, ou de traiter Martine Aubry de « pot à tabac ». Voire.
Mais si tout est permis au nom du droit sacré à rire de tout, pourquoi s’arrêterait-on à Auschwitz ? Parce que ce n’est pas drôle ? Et qui a le droit de décider de ce qui est drôle et de ce qui ne l’est pas ? Justement, eux trouvent ça drôle et d’autant plus drôle que c’est interdit.
Eh bien, fini de rire ! Dans ce climat plombé, on n’a guère prêté attention à la mise en examen de Nicolas Bedos, accusé de racisme pour avoir employé, évidemment au second degré, l’expression « enculé de Nègre » dans une chronique de Marianne. Il ne risque pas, fort heureusement, d’être condamné. Seulement, nous ne vivons pas dans les prétoires et la peur de l’opprobre vaut bien celle du gendarme. Déjà, on se surprend à se surveiller, à craindre qu’une innocente blague soit mal comprise. Bref, à force d’ânonner qu’on pouvait rire de tout, nous sommes presque arrivés au point où ne pourrons bientôt rire de personne, ni des juifs – ce qui est une victoire paradoxale de l’antisémitisme –, ni de quelque groupe que ce soit.

Alors oui, quoi que prétendent les juristes, notre liberté d’expression est menacée. À cet égard, espérons que Frédéric Taddéï, victime d’un mauvais procès parce qu’il a invité des « infréquentables » – dont Soral et Dieudonné –, ne sera pas la première victime collatérale de la tourmente. Ou alors, il faudra savoir que le pluralisme est un délit. Quoi qu’il en soit, le débat public risque fort de connaître un nouveau tour de vis. Certes, la loi n’a pas changé, encore que l’instauration d’un délit de blasphème nous pende au nez, mais de nombreuses voix réclament que l’on s’abstienne désormais de tout propos susceptible de choquer ou de blesser. C’est, nous dit-on, la condition pour pouvoir vivre ensemble. Admettons. Mais il faudra m’expliquer à quoi sert de vivre ensemble si on ne peut plus parler de rien.

Cet article en accès libre est extrait du numéro de février de Causeur. Pour lire l’intégralité du magazine, achetez-le ou abonnez-vous.

Dieudonné - Drôle de rire

*Photo : URMAN LIONEL/SIPA. 00674246_000032.

Pour une réforme tranquille, gloire au compromis !

13

La panade actuelle a été suscitée par la crainte que des minoritaires veuillent révolutionner les mœurs et le droit à marche forcée, entraînant par réaction la manifestation de gens qui semblent vouloir que rien ne bouge dans les mœurs et le droit.

La vérité est que les réformateurs tranquilles sont très majoritaires à droite et à gauche.

C’est pourquoi la droite et la gauche s’honoreraient en établissant une  charte commune sur ce qu’on peut améliorer dans le domaine des moeurs (fin de vie, l’IVG, sexualité), de la famille et de l’éducation civique à l’école.

Une plate forme commune s’impose de façon impérative pour la raison raisonnable qu’une courte majorité n’est pas légitimée à déboussoler l’intime de la vie des gens, et que seul le compromis permet que le rythme de l’évolution soit accordé au besoin de repères assurant une certaine stabilité.

On sait depuis la loi Veil que même en France,  le compromis est politiquement possible.

Dieudonné : «Je n’ai absolument aucun remords»

dieudonne judaisme iran sionisme

Avouons-le, le 16 janvier, en partant interviewer Dieudonné dans son quartier général, un bâtiment sans charme situé dans un village d’Eure-et-Loir, nous éprouvions l’agréable frisson de la transgression, tout en nourrissant vaguement le fol espoir de le ramener à la raison et à la maison communes. Peut-être allait-il nous dire que oui, il avait franchement déconné et qu’il voulait sincèrement sortir de la spirale haineuse dans laquelle il s’est enfermé depuis dix ans. Autant le dire d’emblée, le miracle ne s’est pas produit. Nous l’avons questionné honnêtement, sans essayer de le piéger. Il a joué le jeu, sans chercher à se défausser par de grosses blagues et des pirouettes.

Du reste, il semblait plutôt embarrassé. Mais sur le fond, il n’a rien lâché, confirmant ce que nous savions. Dieudonné n’est certainement pas un imbécile, mais un antisémite qui ignore ce qu’est un juif et un antisioniste qui n’a pas une traître idée de ce qu’est le sionisme. Dans ces conditions, on peut se demander l’intérêt de publier ce texte. Tout d’abord, il était normal de donner la parole au principal protagoniste de la polémique dont tous les médias ont abondamment parlé. Par ailleurs, il s’agit, nous semble-t-il, d’un document d’intérêt général car il s’exprime sans qu’il puisse y avoir la moindre ambiguïté sur la nature, humoristique ou pas, de ses propos. Si l’atmosphère était courtoise, nous n’avons pas beaucoup ri. À défaut d’avoir été les agents de sa conversion (à l’humanisme, pas au judaïsme) nous espérons contribuer à éclairer ses admirateurs.

NB : Cet entretien lui a été envoyé pour validation. Il n’en a pas changé un mot, mais n’a pas eu le temps, malheureusement, de répondre aux questions complémentaires que nous avaient suggérées ses dernières péripéties, judiciaires et financières.

 

Causeur. Le Conseil d’État a ordonné, en référé, l’interdiction de votre spectacle « Le Mur » car, selon lui, il constitue une menace de « trouble à l’ordre public ». Comprenez-vous cette décision ?

Dieudonné. Manuel Valls a dit qu’il ne croyait pas aux « remords de Dieudonné ». Mais soyons clairs : je n’ai  absolument aucun remords, puisque les juges n’ont pas encore tranché sur le fond. Je vous rappelle que, peu avant cette décision, le tribunal administratif de Nantes m’avait donné raison. Je compte jouer le jeu de la Justice et épuiser tous les recours possibles. « Le Mur » est quand même le premier spectacle comique à être interdit : cela crée un grave précédent dans l’histoire de ce pays ! La Cour européenne des droits de l’homme aura son mot à dire, d’autant  que cette instance a déjà condamné la France plusieurs fois. Cependant, j’ai pris acte de la décision du Conseil d’État, et j’ai décidé de jouer un autre spectacle, « Asu Zoa ».

En attendant que la question soit tranchée au fond, le jugement en référé vous somme de retirer les DVD de la vente. Vous y soumettrez-vous ?

Pour le moment, je ne fais que des préventes de DVD et j’attends le jugement définitif pour décider des livraisons.

Avez-vous joué « Le Mur » en Suisse ? Comptez-vous le faire dans d’autres pays où l’ordonnance du Conseil ne s’applique pas ?

Non, j’y ai joué mon nouveau spectacle, « Asu Zoa ». Mais j’en prépare un autre pour juin, qui reviendra sur tout ce qui m’est arrivé ces dernières semaines. Mon  « affaire » a  mis le doigt sur des problématiques essentielles : les limites de la liberté d’expression et la question de la dignité. Un vrai débat s’est ouvert. C’est une aventure intéressante pour l’humoriste, pour l’homme et pour le citoyen.

Vous parlez de « dignité ». Vous n’avez jamais pensé que vous étiez allé trop loin ? Vous ne vous êtes jamais dit : « Là, Dieudo, tu as un peu déconné » ?

Certes, il m’arrive de faire des saillies plus piquantes que d’autres. En plein scandale Dieudonné, des Femen pissaient dans une église. Je fais ce métier du rire depuis plus de vingt-cinq ans. Heurter, choquer, c’est notre métier. On peut en parler. Si certaines choses ne font pas rire tout le monde, doit-on les interdire pour autant ? Ça ne va pas être facile parce que chacun a sa morale, donc ses interdits.

Certainement, mais la loi est la même pour tous.

En tout cas, ce n’est pas la même tout le temps ! Alors que j’ai joué ce spectacle des centaines de fois depuis juin, la polémique a commencé après le discours de Manuel Valls à l’université d’été du Parti socialiste. Pourquoi s’est-il focalisé sur ma petite personne ? Y trouvait-il un intérêt politique, à quelques mois des élections ? Je vous rappelle que, contrairement à Valls, je suis inéligible et je ne fais pas de politique !

D’abord, vous en avez fait et nous y reviendrons. Ensuite, si vous êtes inéligible, c’est parce que vous avez été condamné, non ? Donc, ne faites pas le naïf : vous savez bien que votre petite phrase contre Patrick Cohen a saisi d’effroi des millions de Français, dont nous. Et vous savez pourquoi.

Ce que je sais, c’est que le scandale est parti d’images volées et diffusées hors contexte par BFMTV et « Complément d’enquête ». Lorsque je dis sur scène, à propos de Patrick Cohen : « Quand je l’entends parler, je me dis : effectivement, les chambre à gaz… dommage… », je ne fais que répondre à ses insultes puisqu’il m’a traité de « cerveau malade » !

Mais justement, vous auriez pu vous moquer de lui de mille façons, en vous demandant s’il est « neurologue l’après-midi », comme vous le faites dans le nouveau spectacle. Mais c’est immédiatement à sa qualité supposée de juif que vous vous en êtes pris…

Mais traiter un Noir de « cerveau malade », c’est aussi un stéréotype raciste non ?

Non…

Ceci étant, si certains ont été heurtés ou se sont sentis agressés par certains de mes propos, je m’en excuse le plus sincèrement du monde. Je ne cherche pas à créer de la souffrance chez les autres. Et même si c’est douloureux, il faut remettre tout cela dans son contexte : on parle de blague, pas de gens qui se tapent dessus !

Eh bien justement, parlons d’autre chose que de blagues. Vous revendiquez un droit à la transgression illimité au nom de l’humour, et nous ne trancherons pas cette question ici. Aussi allons-nous nous intéresser aux propos du citoyen, voire du militant Dieudonné. Quand vous êtes interrogé à la télé iranienne, que vous faites un parti antisioniste ou que vous vous exprimez sérieusement dans vos vidéos, ce n’est pas l’humoriste qui parle. Ne tournons pas autour du pot : êtes-vous antisémite ?[access capability= »lire_inedits »]

Non, et je l’ai déjà dit sur scène. Je ne me sens pas du tout antisémite. Je n’ai absolument aucune haine particulière vis-à-vis du peuple juif, mais aucune attirance non plus.

Aucune attirance, peut-être, mais un intérêt qui vire à l’obsession. Vous voyez des juifs derrière tous les problèmes du monde. Et vous avez déjà été condamné pour des propos jugés antisémites…

D’abord, je n’ai jamais été condamné pour antisémitisme. Jamais. Pour une raison simple : l’antisémitisme n’est pas un délit, c’est l’incitation à la haine qui en est un. Sur le plan juridique, il est impossible de définir l’antisémitisme.

Vous faites dans le raisonnement talmudique ? Allons, vous savez très bien qu’en droit français, l’expression de l’antisémitisme relève de l’injure raciale. Et en 2007, la Cour de cassation vous a reconnu coupable d’injure raciale pour avoir assimilé les juifs à une secte et à une escroquerie…

C’était il y a très longtemps. Et je critiquais le judaïsme, pas les juifs. Beaucoup de juifs antisionistes me soutiennent. Ils sont antisémites, eux aussi ? Attention aux amalgames ! Dire « les juifs » comme « les Noirs », cela n’a pas beaucoup de sens.

Dans ce cas, que signifient vos élucubrations assimilant judaïsme, juifs et sionisme. Vous pensez que les juifs jouent un rôle néfaste dans le monde et en France, ou on vous a mal compris ?

Vous ne m’entendrez jamais mettre en cause l’intégralité d’une peuplade, ou d’une secte. Dire que « les juifs » joueraient un rôle néfaste, c’est absurde. Il y a des gens comme Jésus qui naissent juifs et qui vont devenir autre chose, tant mieux pour eux !

Pourquoi « tant mieux » ? Passons. Et il vous arrive de dire « les sionistes », non ? Quoi qu’il en soit, derrière un banquier noir, arabe ou asiatique, vous voyez un banquier. Derrière un banquier juif, vous voyez un juif. Autrement dit, pour vous, certains juifs jouent un rôle néfaste en tant que juifs.

Je ne sais pas s’il existe un lobby juif, mais je sais qu’il y a un lobby pro-israélien, sioniste, qui exerce une influence néfaste, notamment sur  la politique française. M. Roger Cukierman et l’organisation qu’il représente [le CRIF] communautarisent les esprits. Si, pour exister à l’intérieur de la République, chacun doit se constituer en groupe, on aura bientôt des conseils représentatifs de chaque communauté…

Mais vous aussi, vous revendiquez vos origines !
Pas du tout ! Je dis simplement que je suis à la fois français et camerounais. Quand je suis au Cameroun, je suis camerounais, quand je suis ici, je suis français. Je n’appartiens à aucun « conseil représentatif ». Et pour cause : les associations représentatives des Noirs en France ne représentent rien du tout. D’ailleurs, que veut dire être noir ? C’est vraiment stupide !

En tout cas, il y a vingt-cinq ans, vous revendiquiez votre identité de métis pour lutter contre le Front national. Pourquoi vous êtes-vous ensuite rapproché de gens que vous trouviez autrefois racistes ?

Ayant grandi dans l’antiracisme de gauche, lorsque je me suis présenté aux législatives à Dreux, en 1997,  avec la bénédiction des milieux du cinéma et de SOS Racisme, je me suis positionné tout naturellement contre le FN.  Depuis, j’ai évolué sans toutefois me rapprocher de personne.

Vous plaisantez ? Jean-Marie Le Pen est quand même le parrain d’une de vos filles !

C’est vrai, mais Carlos Ilich Ramírez Sánchez est le parrain d’une autre. J’assume parfaitement ma relation amicale avec Jean-Marie Le Pen. Depuis mon fameux sketch, chez Fogiel, sur le colon israélien, mon combat contre le racisme m’a amené à me repositionner. C’était il y a dix ans. J’ai dû affronter des réactions hystériques comme je n’en avais observées sur aucun autre sujet. Cela m’a fait comprendre une chose : le sionisme est le dernier espace de racisme hystérique.

Vous ne trouvez pas que c’est un peu lourd à porter d’être la filleule d’un terroriste ? Vous êtes pour le terrorisme ?

Je suis contre le terrorisme, mais vous savez, Mandela aussi était qualifié de « terroriste ». Pour moi, le commandant Carlos est un révolutionnaire, très populaire dans les pays du tiers-monde. J’ai un profond respect pour l’homme qu’il est. Il est vrai aussi qu’il a choisi la lutte armée et la violence, voie que, personnellement, je n’approuve pas.

Revenons à Le Pen. C’est donc l’« antisionisme » qui vous a rapproché de lui ?

Après avoir pris conscience que le racisme et l’antisémitisme étaient des alibis politiques,  j’ai voulu rencontrer le diable Le Pen, l’homme qu’on décrivait comme le Mal absolu. Je lui ai posé des questions sur la guerre d’Algérie, les Blancs, les Noirs. Ses réponses m’ont montré que le vrai Jean-Marie Le Pen n’avait rien à voir avec son image médiatique.

Êtes-vous toujours en contact avec le FN ?

Je n’ai pas de contact avec Marine, mais je garde toute mon estime à Jean-Marie Le Pen. C’est pratiquement le seul homme politique qui m’a soutenu alors que j’étais lynché en place publique.

Alain Soral, qui a aussi été frontiste, est l’un de vos proches. Votre rencontre date-t-elle de votre incursion au FN ?

À peu près. Soral n’a pas la même histoire que moi, mais il fait un travail sur lui-même. Il a compris que les « islamo-bamboulas » n’étaient pas le problème de la France. De mon côté, j’ai compris que le Français de souche n’était pas le problème de la France ! Le seul problème de la France est le mensonge, dont le sionisme est l’une des expressions les plus flamboyantes.

Voilà qui a au moins le mérite de la clarté. Parlons donc du sionisme. À la télévision iranienne, vous avez déclaré que les sionistes avaient tué le Christ. Pour le coup, vous étiez sérieux, mais c’est assez drôle ! Vous n’ignorez pas que le sionisme n’existait pas à cette époque…

Jésus voulait chasser les marchands du Temple. Or, les sionistes sont les nouveaux marchands du Temple. Israël est le seul pays du monde où il y a des bus pour les Noirs et pour les Blancs. Des femmes falashas se sont fait stériliser pour des raisons démographiques, ce n’est pas moi qui le dit !

On ne sait pas d’où vous tenez cette information, ni cette histoire d’autobus. Mais dîtes-nous : qu’est-ce que le sionisme pour vous ?  

Le sionisme repose sur une logique et un esprit d’apartheid qui font le malheur de ce monde.  Israël s’est créé par les armes en s’appuyant sur la culpabilité du monde entier. On a le droit d’aimer cet État fondé sur un racisme absolu mais, personnellement, je n’y foutrai pas les pieds. Regardez ce qui se  passe dans le monde : des pays explosent à cause de cette finance internationale. Et ce sont toujours ces mêmes marchands qui pourrissent la vie des gens sur cette planète.

Nous vous proposons une définition du sionisme : c’est l’idéologie selon laquelle les juifs ont droit à un État-nation sur une partie de la Palestine. Qu’en pensez-vous ?

Bien évidemment, les juifs ont droit à une terre, mais à la même que la nôtre, pas à un État ! Si je suis noir, ai-je pour autant droit à un État noir ? C’est une question fondamentale. Des gens ont le droit de s’entendre à un endroit géographique donné pour se dire qu’ils vont former une nation. Mais ils ne peuvent pas raisonnablement l’imposer au reste du monde. C’est pour cela que le sionisme est un projet ridicule et stupide.

En parlant de ridicule, votre ancien comparse du Parti antisioniste, Yahia Gouasmi, explique  que « derrière chaque divorce, il y a un sioniste » et que le sida a été inventé par le sionisme…

Une femme lauréate du prix Nobel, Wangari Muta Maathai[1. Elle-même est revenue sur ses propos en expliquant qu’il y avait eu une mauvaise interprétation de ses paroles et qu’elle n’avait jamais pensé que le sida avait été fabriqué par l’homme.], a avancé cette même théorie sur le sida. On parle de « théories du complot », mais chacun a le droit de s’exprimer et de remettre en cause les thèses officielles.

Prenons un exemple : les crimes de Mohamed Merah. Vous admettrez qu’ils sont imputables à l’antisémitisme plutôt qu’au sionisme !

Je ne suis pas compétent pour parler de cette affaire-là. Qui est Merah, quelle est son histoire ? Pour moi, Merah est un sioniste car il a commis des actes violents.

Donc, le sionisme n’a plus grand-chose à voir avec Israël ou avec les juifs, c’est juste  l’autre nom du Mal. Ne craignez-vous pas d’attiser les tensions communautaires en alimentant les fantasmes complotistes ou antisémites de votre public ?

Non, et je me fais mal comprendre si vous interprétez mes sketches comme un appel à la violence. Quant aux associations comme le CRIF et la Licra, elles instrumentalisent l’antisémitisme pour justifier leur propre existence. Leur paranoïa me fatigue.

Pas besoin d’être parano pour observer que vous ne compatissez pas à la douleur des victimes du génocide juif. Vous auriez même arraché les pages consacrées à la Shoah dans le livre d’histoire de l’un de vos enfants…

En fait, je ne l’ai pas fait, parce que ce livre appartient à l’Éducation nationale et qu’il faut le rendre à la fin de l’année ! Mais sur le fond, les manuels d’histoire de l’Éducation nationale sont un tissu de mensonges auquel je ne crois pas une seconde. D’ailleurs, qui écrit cette histoire ?

Autrement dit, vous ne croyez pas à l’authenticité du génocide juif ?

Je ne suis pas du tout spécialisé dans ces choses-là.

Ça, c’est certain. Mais cela ne vous empêche pas d’en parler abondamment…

De toute façon, la loi Gayssot interdit tout débat. Que les juifs soient morts dans les chambres à gaz ou ailleurs, c’est atroce. En même temps, j’aime bien écouter Faurisson. Mais je regrette que personne ne veuille l’affronter en débat et lui opposer des preuves.

Il y a des bibliothèques entières de preuves ! Puisque vous rejetez l’accusation de négationnisme, pourquoi désapprouvez-vous l’enseignement de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale à l’école ?

Pour certains, la Seconde Guerre mondiale appartient à une histoire familiale et elle pèse sur toute leur vie. Pour d’autres, c’est la guerre d’Algérie ou le génocide rwandais. C’est aux parents et à la famille de raconter l’histoire et à l’enfant de l’écrire. On n’a pas à raconter aux enfants une histoire plus qu’une autre. Quand on est chrétien, on a envie d’écouter l’histoire de Jésus, plus que celle de Louis XIV !

Louis XIV était chrétien… Aucun de nous n’a de rapport direct avec Louis XIV, ni d’ancêtres gaulois, mais nous sommes heureux d’avoir appris l’histoire de France…

Je n’en ai rien à foutre de Louis XIV ! La seule chose que je sais, c’est qu’il s’appelait Dieudonné… L’histoire relève de la sphère privée ! L’École devrait se contenter de nous apprendre à écrire, lire, compter et défendre le vivre-ensemble.

Mais qu’avons-nous en commun si chacun se tricote sa propre histoire ? Le vivre-ensemble républicain a été forgé par l’École et par l’histoire enseignée à tous.

Vous savez, j’ai gardé certains manuels d’histoire de mon père. Au Cameroun, ils expliquaient les bienfaits de la colonisation. L’histoire n’est pas un outil objectif, mais de la propagande écrite par les vainqueurs !

Et quand vous soutenez que les juifs ont joué un rôle central dans la traite négrière, ce n’est pas de la propagande ?

Je ne sais pas si les juifs étaient ou non majoritaires parmi les négriers. Mais si le premier article du Code noir interdit la traite négrière aux juifs et aux protestants, c’est sans doute bien parce qu’un certain nombre d’entre eux exerçaient cette profession ! Cela ne doit évidemment pas culpabiliser les juifs d’aujourd’hui, qui ne sont pas plus responsables de la traite que les jeunes Allemands ne sont redevables de ce qui s’est passé lors de la dernière guerre. Moi, en tant qu’Afro-descendant, j’ai besoin de connaître la vérité ! En Martinique, 80% des terres en appartiennent aux descendants d’esclavagistes. Comment cela se fait-il ?

Il y a sans doute de graves inégalités dans les Antilles, mais vous pourriez vous soucier d’autres injustices, par exemple celles qui sont commises en Iran. Avez-vous une sympathie pour le régime des mollahs, ou avez-vous joué sur la solidarité des réprouvés pour financer vos films ?

Au départ, c’est la voix de Mahmoud Ahmadinejad et sa façon de s’exprimer à la tribune des Nations unies qui m’ont plu. Puis j’ai visité l’Iran. C’est un pays magnifique qui vit sous le blocus. D’un point de vue politique, le régime bicéphale de l’Iran, avec d’un côté des mystiques et de l’autre côté des administrateurs laïques, est étonnant. Je trouve cette articulation entre religieux et politique intéressante.

N’étiez-vous pas un laïque pur et dur autrefois ?

À une époque, je m’inscrivais effectivement dans une dynamique très laïque. J’étais athée et je me disais qu’on pouvait dénoncer le fait religieux en riant. Les frontières dressées par les religions me paraissaient dangereuses et sectaires. Et puis je me suis rendu compte que la religion laïque et athée pouvait être aussi intolérante que le fanatisme religieux. Aujourd’hui, je crois que les hommes de bonne volonté de chaque camp, croyants ou athées, devraient pouvoir se retrouver dans une croyance commune. Les prophètes comme Mahomet et Jésus-Christ nous ont montré la voie du rassemblement.

Cela dit, que vous le vouliez ou non, votre discours antijuif, sur le mode humoristique ou sérieux, rassemble contre vous une partie de la communauté nationale et nous nous en félicitons. Qui cherchez-vous à choquer et à séduire en chantant  « Shoah-nanas » ?

Avec « Shoah-nanas », je critique la compétition victimaire et non pas la Shoah elle-même. « Tu me tiens par la Shoah, je te tiens par l’ananas », cela signifie que chacun arrive avec sa souffrance et sa mémoire, et qu’ensemble on arrive à zouker.

Honnêtement, que croyez-vous faire avec vos spectateurs : les faire rire ou les endoctriner ?

Je suis humoriste. Ni plus ni moins. Dans mes spectacles, il n’est pas question de donner des leçons de morale ou de philosophie. En toute simplicité, je fais rire sur des sujets qui me passionnent et que j’aime bien. À l’inverse, beaucoup de comiques restent dans une sorte d’humour un peu industriel sur des sujets faciles. C’est d’ailleurs ce que je reproche à mon ami d’enfance Élie Semoun, pour lequel j’ai toujours beaucoup d’affection. Malheureusement, il se complaît dans une certaine bourgeoisie du show-business. Or, faire rire exige de se mettre un peu en risque.

Vous trouvez terriblement audacieux et transgressif de faire des « quenelles ». Il paraît que c’est un geste « anti-système ». Le footballeur millionnaire Anelka est  anti-système ?

Anelka est dans le système mais il a un rêve. C’est un descendant d’esclaves issu d’une grande famille antillaise. Plutôt timide et discret, il a fait ce geste lorsqu’il ne fallait pas le faire : c’est ça qui est anti-système !

Et ceux qui font une quenelle devant une synagogue ou un mémorial de la Shoah, qu’en pensez-vous ?

Sur les quelque 40 000 clichés de quenelles que nous avons reçus, il n’y en a pas plus de six qui ont été prises devant un lieu de culte ou un symbole juif. Je n’ai pas publié ces images sur mon site pour ne pas brouiller le message, car je n’associe pas la quenelle aux juifs. Mais si certains ont envie de le faire, pourquoi pas ? Qui sait, ce sont peut-être des juifs qui s’opposent au judaïsme ou qui sont devenus athées. J’ajoute que nous avons aussi des images de quenelles devant des moquées…

N’est-ce pas un salut nazi inversé ?

C’est une calomnie inventée par le président de la Licra, Alain Jakubowicz, pour discréditer ce geste. Il aura bientôt à en répondre devant la Justice. Faire une quenelle est un geste potache qui n’a provoqué aucun acte de violence, sinon de la part des hystériques de la LDJ. En s’en prenant à  de jeunes « quenelliers », les membres de cette milice ont franchi une limite.[/access]

Causeur n°10 ausculte le phénomène Dieudonné

dieudonne brauman wizman junger

Dieudonné dans Causeur ? Elisabeth Lévy et Gil Mihaely ont relevé le défi en rencontrant le comique désormais mondialement célèbre pour ses sorties antisémites. Un mois après la tempête médiatico-judiciaire que l’on sait, Dieudonné ne renie rien. Sa confession-fleuve, sans l’ombre d’une petite blague, constitue sans doute l’entretien écrit le plus fouillé qu’il ait accordé ces dix dernières années.

Etant entendu que « l’affaire Dieudonné est le point de convergence de toutes les crises françaises : fragmentation communautaire, naufrage scolaire, déclin intellectuel, impuissance politique », restent des questions lourdes et irrésolues. A-t-on trop glorifié le devoir de mémoire, au point d’en faire un culte que certains se plaisent à profaner ? Comment l’humour est-il devenu une arme de dézingage massif ? Que signifie l’étrange agrégat de mécontents réunis qui crièrent haro sur les juifs dans les cortèges du Jour de colère ?

Interrogé par Elisabeth Lévy et votre serviteur, Ariel Wizman se dit exaspéré par l’« humorisme » qui sévit sur les ondes. Pour le chroniqueur de Canal +,  « le rire est devenu la forme socialement acceptable de la violence » propagée par des « vanneurs » qui traquent leur cible en meute. Dans ce climat délétère où l’on tourne tout en dérision, l’ancien complice d’Edouard Baer rêve de comiques qui délaisseraient les pesanteurs de l’actualité. Wizman défend le « politiquement correct » et l’assume. Il y a donc des limites à ne pas transgresser.

Rony Brauman, également interviewé par la rédaction, regrette cette sacralisation de la Shoah. Le génocide juif a accédé au rang d’« événement métaphysique et en plaisanter est assimilé à un blasphème », déplore le fondateur de Médecins du Monde. Afin de combattre antisémitisme et négationnisme, Brauman entend replacer les crimes de masse dans leur histoire. « Le discours de substitution victimaire de Dieudonné est un effet-rebond de la loi Gayssot, qui a déclenché une concurrence des victimes », explique l’humanitaire, rappelant l’importance de la revendication mémorielle dans l’itinéraire de l’humoriste.

Quelques portraits de fans de l’artiste esquissent le portrait-robot du dieudonniste lambda, souvent étranger aux imprécations antisémites. Olivier Maulin se fait leur porte-parole dans sa défense et illustration du droit de rire avec Dieudonné.  Brillant écrivain, Maulin argue que les antisémites n’ont pas besoin de spectacles humoristiques pour nourrir leurs fantasmes et compare la scène du théâtre de la Main d’or à une nef des fous où l’ubuesque le dispute à l’atroce.

Heureusement, il y a vie en dehors de ces débats piégés, sur lesquels reviennent Alain Finkielkraut et Basile de Koch dans leurs journaux respectifs, hébergés par la maison.

Aux antipodes de ces polémiques franco-françaises,  nos pages actualités vous font notamment embarquer pour Damas et Rome. Après l’échec de la conférence de Genève 2, Gil Mihaely et  le géographe Fabrice Balanche décryptent la stratégie de contre-insurrection d’un régime syrien que l’on croyait condamné. Pendant ce temps, Frédéric Rouvillois se fait l’exégète de la pensée du pape François, beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît.

Si le tumulte de l’actualité vous fatigue, rien de tel que notre dossier Jünger pour (re)découvrir cet immense écrivain allemand dont la destinée se confond avec le XXe siècle. À l’occasion de la parution de ses carnets de la première guerre mondiale, nous vous avons préparé un abécédaire assorti d’un entretien avec son biographe Julien Hervier et de quelques autres surprises disponibles en kiosque dès jeudi.

Vous êtes repus ? Allez, encore une dernière cuiller pour  la chronique gastronomique de Félix Groin !

Dieudonné - Drôle de rire

     

 

Apeloig, homme de lettres

5

apeloig typorama arts

« Typorama » n’est pas une exposition classique. Non plus qu’une monographie habituelle. Devant le travail du graphiste mondialement renommé Philippe Apeloig, les responsables du musée des Arts décoratifs de Paris, qui accueille la manifestation, n’ont pas cherché à sacraliser le geste créateur et encore moins à célébrer l’éclair de génie. Ici, pour le visiteur, presque devant ses yeux, le graphiste travaille, se trompe, recule, fait un pas de côté jusqu’au résultat final, qui lui-même sera peut-être à son tour défait puis refait. L’exposition et l’ouvrage monumental qui l’accompagne font la part belle aux centaines de croquis, esquisses et autres travaux de genèse.[access capability= »lire_inedits »] Une salle consacrée aux identités graphiques créées par Apeloig présente ainsi des animations saisissantes, au plus près de sa pensée bondis- sante. Logo des Musées de France, du Petit Palais ou du Châtelet : on peut toucher des yeux l’élaboration sinueuse de ces emblèmes pour institutions en quête d’identité.

Philippe Apeloig, né en 1962, banlieusard de Vitry, est devenu graphiste par hasard ou presque. Attiré par les arts de la scène, et la danse en parti- culier, il se rêve décorateur ou chorégraphe. Son cœur balance encore quand, en 1983, il effectue un stage au studio néerlandais Total Design. Ébahi, le jeune homme y découvre le travail de l’équipe de Wim Crouwel. Construction, déconstruction, harmonie des formes : Apeloig décide que le graphisme sera sa scène et les lettres son instru- ment pour dire le monde.

La deuxième rencontre décisive sera celle d’April Greiman en 1988. L’exubérante Californienne lui fait découvrir les joies du Macintosh. Difficile de l’imaginer aujourd’hui, mais à l’époque, la souris provoque une panique générale chez tous les graphistes qui, à peine émoulus de l’école, doivent tout réapprendre, sur une machine qui leur évoque plus le métier de dactylo que celui d’artiste. Apeloig, lui, surfe sur la vague de San Francisco, en joue, se plante, se redresse, apprivoise la bête et s’amuse vite à inventer une myriade de nouvelles formes.

Les autres sources qui infusent son travail sont d’au- tant plus faciles à évoquer qu’Apeloig ne les dissimule jamais : Malevitch, Sol Lewitt et, bien sûr, le Bauhaus. Apeloig met en scène ses influences, organise au vu de tous le dialogue entre son travail et ce qu’il appelle son « dictionnaire mental ».

Exemple de cette création à livre ouvert : la sublime affiche de la rétrospective YSL de 2010. Le graphiste a tenu à exposer, en même temps que son œuvre, le matériau brut dont il s’est servi. Une photographie du couturier au travail, loin des portraits léchés de Jean-Loup Sieff. L’humble croquis de Cassandre devenu icône planétaire. La robe « Hommage à Mondrian ». Trois matériaux visuels bruts. D’innombrables combinaisons possibles. Une seule atteint ce fragile équilibre recherché. Pas d’artifice, pas de décoration. La concision de la démarche, l’économie des moyens comme un défi au spectateur.

Sa marque de fabrique ultime ? Les caractères qui replacent le sens au cœur de l’affiche. En typographie, Apeloig expérimente et invente, partant de principes graphiques simples, voire naïfs, les déclinant avec une précision presque mathématique. Ici, pas d’alphabet soigné qui s’efface pour faciliter la lecture. Les lettrages sont d’un dessin parfois gauche, presque maladroit dans leur radicalité. Jouant toujours avec les limites de la lisibilité pour provoquer étonnement et questionnement chez le passant. Et c’est ainsi que les lettres ont de l’esprit.

Le bon graphisme, dit Apeloig, est un équilibre. Un équilibre fragile qu’on atteint seulement quand on ne peut plus rien ajouter ni retirer sans risquer la chute. En ouverture de l’exposition, dans sa section la plus intime, on verra, entre Fellini et Pina Bausch, une photographie du funambule Philippe Petit sur un câble lancé entre les deux tours du World Trade Center. Tout est là, la fragile ligne tendue entre les masses imposantes des tours d’acier se découpant sur fond de ciel, l’artiste seul dans la maîtrise de son équilibre. Décidément, chez Apeloig, la danse n’est jamais loin.[/access]

Jusqu’au 30 mars.

*Photo : musée des arts décoratifs.

Egypte : Retour à la case départ

1

egypte sissi morsi

L’Égypte s’apprête à fêter le troisième anniversaire de la chute d’Hosni Moubarak. Trois longues années, c’est le temps qu’il aura fallu pour voir se dénouer la crise institutionnelle.

En dépit de l’appel au boycott des frères musulmans, les Egyptiens ont dit oui (avec seulement 40% de participation) à la nouvelle constitution. Si le texte ressemble à un compromis reconnaissant l’importance tant de l’islam que de l’armée dans le système politique, la population n’en reste pas moins divisée entre pro et anti Morsi.

La très probable candidature à la présidentielle de Abdel Fattah Al-Sissi laisse peu de place au doute. Il est le seul candidat crédible et les législatives ont été astucieusement décalées après la présidentielle. De sorte que cette dernière risque de tourner au plébiscite bonapartiste. On serait tenté de dire que l’Égypte retourne à la case départ…reste à savoir laquelle? 2011 ou 1981, lorsque Moubarak avait pris le pouvoir dans un contexte de fortes tensions entre islamistes et militaires?

La donne a en tout cas changé depuis le choc de février 2011. Les Frères musulmans ont exercé le pouvoir pendant un an, sans pouvoir rassembler les égyptiens. Le coup de force institutionnel amorcé par le président islamiste Mohamed Morsi a suscité la colère de la rue et sa chute. C’est peu dire que la force d’attraction des Frères musulmans s’est érodée. Les promesses de démocratie islamique ont tourné court. Certes, la résistance des Frères n’est sans doute pas terminée et l’islamisme politique a encore de beaux jours devant lui. Mais, classé parmi les groupes terroristes, l’opposition frériste prend une forme de plus en plus violente. Les attentats se multiplient, signes d’une radicalisation et de la prochaine marginalisation du mouvement.

Grâce à Sissi, la question du leadership ne se pose plus. La lutte pour le pouvoir avait culminé au second tour de la présidentielle de 2012 entre Morsi et Chafik, deux candidats plutôt falots. Sur le modèle syrien, Hosni Moubarak avait cherché à transmettre le pouvoir à son fils Gamal, un homme d’affaire formé à l’université américaine mais sans relais militaire. La situation de blocage entre Gamal Moubarak (dont l’ascension semblait irrésistible) et l’armée est à l’origine de la révolte de Tahrir, que la révolution tunisienne et la crise économique ont encouragée. N’en déplaise aux tenants de la dynastie républicaine, on ne passe pas impunément  de l’oligarchie à la monarchie héréditaire!

Or, la famille Moubarak aujourd’hui écartée, le maréchal apparaît comme le seul successeur crédible de la dynastie militaire au pouvoir depuis 1954. C’est pour cette raison que la révolution égyptienne s’achève. Cet homme de synthèse assure la transition entre la dictature des « officiers libres » et un régime où les officiers de la génération venue après 1973 continueront à jouer les premiers rôles.

Homme discret voire secret, Sissi est aussi très religieux. Il porte la marque sur le front des hommes qui s’inclinent cinq fois par jour devant Allah. Sa femme est pour ainsi dire l’anti Suzanne Moubarak. Elle reste à la maison et, si elle sort, c’est toujours voilée. Bref, son mari symbolise le nouveau et l’ancien visage du nationalisme égyptien: islamique et militaire.

Signe de ce paradoxe, la candidature  de Sissi est à la fois soutenue par le mouvement anti-Morsi Tamarrod, les coptes et le parti salafiste Nour ! Mais il ne se jette pas pour autant sur un pouvoir qui lui tend les bras. Jusqu’ici, il préfère la posture de Cincinnatus. En sauveur de la nation, il fait durer le suspens sur sa candidature. Ce qui excite un désir de plus en plus irrationnel parmi la population. La presse, unanime, le compare à Nasser et le supplie de lui succéder. Issu d’un milieu modeste comme lui, c’est un enfant de la méritocratie militaire, un bon musulman, la gouaille et le lyrisme en moins. L’Égypte, pays des pharaons, attend l’homme providentiel. Elle croit en la réincarnation du père de l’indépendance et espère un certain retour à l’ordre économique et politique.

Sur la scène extérieure, Sissi a fait également preuve de prudence et de réalisme. Il a très vite rassuré les alliés traditionnels de l’Égypte post-Sadate: les princes saoudiens, Israël et les Américains les plus pragmatiques. Les Occidentaux ne le crient pas trop fort, mais ils se réjouissent en secret du retour à une certaine stabilité : Sissi, ancien élève du War College américain, a mis fin au pas de deux entre l’Iran et Morsi. Ancien attaché de défense à Riyad, il a aussi stoppé net le soutien au Hamas et ordonné la destruction de la quasi-totalité des tunnels de contrebande, la fermeture du point de passage de Rafah et l’interdiction formelle de tout déplacement des dirigeants du mouvement islamiste palestinien. Bref, avec Sissi comme vigie, à l’intérieur comme à l’extérieur, l’Égypte risque d’être tenue.

*Photo : Amr Nabil/AP/SIPA. AP21515360_000007.

Sexisme en plein vol !

16

Alors qu’une brûlante actualité nous rappelle chaque jour combien le chemin vers l’égalité s’avère être un combat de tous les instants, une publicité, diffusée sur les ondes, vantant les mérites de la nouvelle classe affaire d’une fameuse compagnie low cost est passée étrangement inaperçue. Elle propage pourtant de façon éhontée les stéréotypes les plus bas en matière de sexisme.
Une voix de femme, à la fois aimable et chaude et grave, après avoir donné rapidement les consignes d’usage, s’adresse alors – ô surprise ! – directement à un passager auquel l’auditeur est censé s’identifier.

Notons déjà que le steward évidemment est une femme. Et que le passager assis en classe affaire évidemment est un homme. Ce n’est donc sans doute pas avec cette espèce de stéréotype que l’on va faire progresser la cause des femmes dans l’entreprise. À quoi bon essayer d’apprendre aux enfants à ne pas adopter le sexe de leur genre mais à découvrir leur sexe social s’il s’agit d’entendre à longueur d’ondes que l’hôtesse est une femme et le businessman un homme !

Mais la publicité ne s’arrête pas là. L’hôtesse de l’air achève son petit mot sur ceux-ci : « le bonjour à votre dame ». Derrière cette expression mi-populaire mi-désuette, ne devons-nous pas comprendre que l’homme, seul être laborieux de son ménage, voyage pour gagner le salaire du foyer que sa « dame » est censée entretenir, dans l’attente patiente de son retour ? Pire encore, devons-nous accepter de nous plier au diktat du conformisme social et réactionnaire qui voudrait prétendre, par de véritables coups de boutoir tant la publicité fut diffusée, que cet homme d’affaires, est nécessairement hétérosexuel ?

Espérons que les pubards retenus par la compagnie ont prévu une suite à cette histoire car le défenseur des droits devrait bientôt être sur la brèche…

Sotchi : les bougonnements occidentaux ne changeront rien aux Jeux de Poutine

29
jeux olympiques sotchi russie

jeux olympiques sotchi russie

À l’approche des Jeux olympiques d’hiver de Sotchi, dont la cérémonie d’ouverture a lieu ce soir, les tensions entre la Russie et les pays caucasiens voisins atteignent un degré inquiétant, comme l’ont illustré les récents attentats de Volgograd. L’occasion de nous pencher sur cette poudrière méconnue des Français.

Nastia Houdiakova. Pourquoi Vladimir Poutine a-t-il décidé d’organiser les Jeux olympiques dans une station balnéaire du Caucase alors que les zones enneigées ne manquent pas en Russie ?

Charles Urjewicz[1. Professeur de l’histoire de la Russie et du Caucase à l’INALCO.]. Où voulez-vous qu’ils le fassent ? Au bord du lac Baïkal ? Dans l’Oural ? Il faut être pragmatique. Ces destinations sont bien trop loin. Poutine devait trouver un lieu dans la partie occidentale de la Russie pour que les fédérations sportives souhaitent et puissent s’y rendre.  Par ailleurs, le potentiel touristique de  la région est réel et les enjeux économiques importants. Grâce aux Jeux de Sotchi, le Kremlin espère détourner une partie des flux touristiques qui se dirigent aujourd’hui vers les stations touristiques françaises et autrichiennes.

La Russie pourrait perdre ce pari si les Jeux se transforment en tribune de contestations occidentales. Ainsi, l’équipe officielle américaine met en avant ses athlètes homosexuels pour protester contre la loi russe pénalisant la propagande homosexuelle, tandis que François Hollande boycottera l’événement pour la même raison…

Les Occidentaux sont très présomptueux. Ils sont persuadés qu’il leur suffit de taper sur la table pour que la partie adverse tremble, pour qu’elle soit prise de remords moraux. Or, Vladimir Poutine sait exactement ce qu’il veut. Le maître du Kremlin est d’un cynisme parfait. Les bougonnements occidentaux n’y changeront rien.

La décision d’organiser les Jeux dans le Nord-Caucase ne reflète-elle pas une volonté du pouvoir central de reprendre le contrôle dans cette région ? Profitant de l’événement, Poutine a édicté des oukases extrêmement contraignants pour la population de cette région…

Je ne partage pas cette analyse. Ce sera, certes, l’occasion de faire régner un ordre strict mais  Poutine n’a pas besoin des jeux pour prendre le contrôle de la région. Pour le Président, le but est d’afficher la grandeur et l’excellence de la « Nouvelle Russie ».

Le Caucase a-t-il toujours été une zone de troubles ?

L’instabilité de la région date de la conquête russe (1816-1856). Auparavant, le Nord- Caucase n’était pas un ensemble politique cohérent mais un agglomérat de vallées, de populations de langues et de croyances différentes. L’aventure « coloniale » des guerres du Causase a profondément marqué la culture russe. Les écrivains Mikhaïl Lermontov et Léon Tolstoï ont pris part aux combats, et Pouchkine évoque ces combats lointains dans son poème Le Prisonnier du Caucase (1821). Mais ce fut aussi une blessure pour les Russes car la lutte contre les combattants caucasiens a duré quarante ans.

Mais, avant la conquête russe, il y avait déjà des affrontements entre les populations locales ?

La région était traversée de contradictions, de conflits qui pouvaient opposer deux vallées voisines, deux communautés aux intérêts divergents.

Le régime soviétique a-t-il apaisé ou accentué ces tensions ?

Les soviétiques ont mis en place la stratégie du « tracé des frontières » : Ils ont démultiplié les territoires et les identités nationales afin de mieux contrôler la région. Ils ne voulaient pas revivre le cauchemar qu’avait connu la Russie tsariste pendant les guerres du Caucase (XIXème siècle): un front uni de peuples musulmans contre l’envahisseur russe. Leur stratégie consistait à diviser pour mieux régner.

Ceci dit, les Soviétiques ont globalement respecté l’identité des régions. C’est le cas notamment de la Tchétchénie et de l’Ingouchie.  Au Daguestan,  qu’on appelle la « montagne des langues », il était  indispensable de mettre en place un équilibre institutionnel prenant en compte  cette complexité ethnique et linguistique. Par ailleurs, le gouvernement bolchevique pensait que le renforcement de l’identité nationale affaiblissait l’identité religieuse, perçue comme très dangereuse.

La dimension religieuse joue d’ailleurs un rôle important dans le Caucase. Depuis quand l’Islam y est-il implanté ?

Le Daguestan mis à part, l’Islam s’y est développé tardivement, à partir des XVIIe et XVIIIe  siècle. Mais, j’insiste là-dessus, c’était un islam modéré. Un islam soufi.

Les  poseurs de bombe sont de plus en plus souvent des Russes orthodoxes convertis à l’islam. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

En Belgique et en France, certains convertis sont aussi particulièrement zélés ! Une partie non négligeable de la population russe est de tradition musulmane. La Russie est même le premier pays musulman d’Europe, avec  20 millions de musulmans.  Que des Russes de tradition orthodoxe se convertissent n’a rien d’étonnant.  Les raisons peuvent être multiples.

Se convertir, d’accord, mais comment intègre-t-on un groupe jihadiste ?

On intègre un groupuscule, dans certaines régions, en particulier au Caucase,  par manque de référence religieuse solide. Dans ces régions, la violence est quotidienne, tant du côté de l’Etat que  du côté terroriste. La confrontation entre les deux est extrêmement dure. Quels sont les référents pour les jeunes ? En l’absence de parti démocratique, en l’absence de représentants, l’islam radical est un recours.

 *Carte : wikimedia commons.

Dieudonniste, qui es-tu ?

34
dieudonne soral mohamed

dieudonne soral mohamed

Mohamed, 36 ans, m’attend pour causer de Dieudonné dans un café du boulevard Voltaire. À deux pas de Vincennes, où il s’est installé pour épargner à sa petite fille une enfance heureuse parmi les bobos de Montreuil. « Ma femme et moi avons de tout petits salaires et payons 1000 euros de loyer. Notre situation est précaire », précise-t-il, sur un ton davantage résigné que plaintif. Notre rencontre date de la veille, quand, accompagnant Élisabeth Lévy, j’ai, pour la première fois, mis les pieds au théâtre de la Main d’or. Ultramédiatisé, le déplacement de la patronne de Causeur a marqué les esprits des sympathisants de Dieudonné. « Le fait qu’elle soit venue est un signe très fort, affirme Mohamed : elle, au moins, a eu le courage de le faire. Parce que nous avons beau agiter les bras, d’en haut, on ne nous voit pas ! » Ah, le voilà ! Ce « nous » honteux dont la gauche, pas plus que la droite d’ailleurs, n’est parvenue à fabriquer un peuple aimable, c’est-à-dire progressiste et tolérant. Au contraire, on dirait que le surdosage de moraline, administrée de bon cœur par la gauche depuis des décennies, a provoqué une éruption variolique sur le corps de la nation, éruption dont on a vu les plus effrayants symptômes lors du « Jour de colère ».[access capability= »lire_inedits »]

Longtemps, Mohamed a été « bien-pensant » – comme la majeure partie des rejetons des familles d’émigrés, élevés à la bouillie Canal+ et SOS Racisme. « Je ne me posais pas de question, nous votions à gauche de père en fils, confie-t-il. C’était en moi, de l’ordre de l’instinct… » Mohamed évoque volontiers ses nombreuses relations amicales nouées au-delà des limites instaurées par la stratification effective, constituante même, de la France d’aujourd’hui : un pote juif, un autre fils d’un producteur de cinéma. Et puis, comme le murmure Mohamed, pensif, il s’est passé quelque chose : « On ne se retrouve plus du tout dans ces idées droits-de- l’hommistes, libérales, libertaires, moralistes. C’est pourquoi je ne m’étonne pas du cheminement de Dieudonné, qui est allé voir Jean-Marie. » Prêt à voter pour le FN, Mohamed ne l’est pas encore. Pour l’instant, il se dit juste tenté d’en- voyer une « ultime quenelle démocratique » à la figure de « Taubira, Vallaud-Belkacem et tous ces gens qui sont censés me représenter ». À la prochaine élection présidentielle, il envisage de donner sa voix à Dupont-Aignan.

À mesure que la pluie s’intensifie, Mohamed, tentant de mettre des mots sur le malaise qui le ronge, s’enlise dans un soliloque navré, imprécis. « Il y a comme un plafond de verre, ou de marbre peut-être. En débarquant de mon Algérie natale, à l’âge de 4 ans, je suis tout de suite tombé amoureux de mon pays d’adoption. J’en garde une image sans doute idéalisée, mais j’aimais profondément la France des années 1980. » Ces années où rêver avait encore un sens. Après avoir décroché un bac L option « Arts plastiques », Mohamed songeait plutôt à une carrière artistique. Il est fonctionnaire dans le milieu médical, à Bobigny.

Pour Mohamed, le basculement a eu lieu le 1er décembre 2003, le jour où Dieudonné a improvisé, sur le plateau de Fogiel, le célèbre sketch du rabbin nazi invitant les jeunes des cités à rejoindre l’« axe du Bien américano-sioniste » susceptible de leur offrir « beaucoup de débouchés, et surtout la possibilité de vivre encore un peu ». Il n’avait pas vraiment ri, mais les réactions l’ont véritablement interpellé. « Enfin, nous avions trouvé un mec qui osait aborder les sujets tabous dans les grands médias, tel le communautarisme. Sa diabolisation a été totalement contre-productive. » « Jusqu’au-boutiste », « provocateur », « homme d’affaires », Mohamed énumère les casquettes de Dieudonné mais, lorsque je propose « maître à penser », il cite Soral et sort de son sac à dos les Dialogues désaccordés avec Naulleau, se réservant le droit de « piocher librement sans adhérer », voire de « se bricoler une idéologie ». « Où est passé l’esprit français de la finesse, de la délibération, de la critique ? Le débat politique et médiatique est tellement crispé que Dieudonné apparaît comme le mec qui décoince l’ambiance, brutalement mais tout de même… Si ses idées dérangent, elles forcent aussi à se positionner, à réfléchir. » Quant à l’antisémitisme présumé ou réel du comique, le problème n’a jamais intéressé Mohamed : « Je ne suis pas antisémite et je préfère penser qu’il ne l’est pas non plus. »[/access]

*Photo : MEUNIER AURELIEN/SIPA. 00672169_000011.

M, comme Moscovici, Mélenchon, et méchamment mesquin

351
guena melenchon moscovici

guena melenchon moscovici

Deux hommes politiques. Deux hommes politiques de gauche qui se détestent. Mais deux hommes politiques qui se sont illustrés cette semaine par un comportement absolument minable.

Pierre Moscovici est ministre des Finances de la cinquième puissance économique mondiale, comme il le répétait toutes les dix minutes lundi soir sur le plateau de Mots croisés alors qu’il débattait avec Marine Le Pen. Pierre Moscovici connaît très bien l’économiste Jacques Sapir car, comme ce dernier l’explique sur son blog, son père Serge Moscovici le fréquentait.

Pierre Moscovici sait donc d’où vient Sapir et ce qu’il pense. Mais, aussi médiocre débatteur que ministre, mis en difficulté, il a d’abord expliqué qu’il ne savait pas où situer ce partisan du démontage de l’euro : «  à l ‘extrême droite ou à l’extrême gauche ? », avant d’assurer : « il est bien d’extrême droite ».

Moscovici se rapetisse à vitesse grand V. Petit monsieur. Très petit monsieur. Incapable de faire face à la patronne du Front National, à laquelle il ne sert pas le même qualificatif, il n’hésite pas à salir un économiste qui a le tort de prôner la sortie de l’euro.

Le débat sur le démontage de l’euro ne doit pas être interdit, titrait pourtant Marianne vendredi dernier, qui publiait un excellent dossier complet sur le sujet. Pierre Moscovici feint de penser qu’un économiste qui défend cette solution doit forcément être classé à l’extrême droite. Rendons hommage  à Yves Calvi qui a remis l’église au milieu du village en replaçant Jacques Sapir dans sa famille politique d’origine.

Jean-Luc Mélenchon, l’avant-veille, avait donné une bien meilleure image de la politique. Invité par Laurent Ruquier, à l’aise et sympathique, il avait même reconnu ses imprécisions passées sur les dossiers économiques, notamment sur la monnaie européenne. Interrogé par Aymeric Caron sur ses relations avec Serge Dassault, il avait expliqué que les sénateurs, a fortiori au sein du même département, se tutoient et peuvent très bien et entretenir des rapports cordiaux, voire plaisanter de temps à autres. On le croyait volontiers. Jusqu’à ce qu’on apprenne le retrait de l’investiture de Maurice Melliet pour l’élection municipale de Périgueux. Le crime atroce de ce militant du Parti de Gauche : avoir bu l’apéro avec Yves Guéna, 91 ans, compagnon de la Libération et ancien ministre gaulliste. Il paraît qu’il ne faut pas donner l’impression aux électeurs de se compromettre avec l’adversaire. La bonne blague ! Il ne les prendrait pas pour des cons, les électeurs, Jean-Luc Mélenchon ?

Non, il s’accorde simplement des passe-droits qu’il ne tolère pas chez ses ouailles. Le militant doit être discipliné et doit continuer à considérer le vieux Guéna comme un ennemi de classe. Mais le chef peut ripailler avec n’importe quel type de droite sous le regard des caméras. C’est ça, sa VIe République ? On va peut-être garder la Ve,  du coup !

Pierre Moscovici et Jean-Luc Mélenchon ne s’aiment pas. Jacques Sapir et Maurice Melliet, eux, j’en suis certain, pourraient bien s’apprécier. Et moi je bois à leur santé à tous les deux.

*Photo : DR.

La confusion des ressentiments

344
dieudonne jour colere

dieudonne jour colere

Le 9 janvier, le spectacle de Dieudonné était interdit et la République sauvée. Deux semaines plus tard, des manifestants défilaient à Paris en scandant, entre autres gracieusetés homophobes et racistes : « Juif dehors ! La France n’est pas à toi ! » Depuis les années 1940, on n’avait pas entendu, dans notre pays, des slogans antisémites braillés à ciel ouvert.

Pourtant, ceux qui, il y a un an, se jetaient avec une joie mauvaise sur le moindre dérapage isolé pour pouvoir en conclure que la Manif pour tous était un repaire de factieux, sont restés étrangement discrets. De même que les abonnés au « point Godwin » et spécialistes de la réminiscence historique malvenue. Sans doute parce qu’il n’est plus question de jouer à se faire peur : cette fois, il y a peut-être des raisons d’avoir peur. Le fond de l’air est glauque.

Ce n’est pas le moment, cependant, de perdre son sang-froid ou de s’abandonner à la délectation apocalyptique.  Après tout, cet improbable et déplorable ramassis de groupuscules n’a pas mobilisé plus de 20 000 personnes.

L’hétérogénéité même de l’attelage réuni à l’enseigne du « Jour de colère » peut sembler rassurante : à part hurler d’une seule voix leurs haines diverses et variées, quel projet pourrait fédérer des cathos fanatisés, des identitaires exaltés, des islamistes déterminés, des racailles déstructurés, des patrons excédés, des monarchistes dévoyés et des quenelliers échauffés ? Un rassemblement des ressentiments ne fait pas un projet politique, ni une famille idéologique. Mais peut-être, tout de même, un embryon de courant de pensée, ou plutôt de non-pensée.

Pour la première fois, en tout cas, on a vu le syncrétisme soralo-dieudonniste en actes et en marche. Et on aimerait autant ne pas le revoir. Car Soral, lui, a un programme, qui a au moins le mérite d’être clair : réconcilier la France black-blanc-beur contre les « feujs ». Si nous voulons nous éveiller de ce cauchemar, les mines graves et les grands mots ne nous seront d’aucun secours. Notre premier devoir, aujourd’hui, c’est de comprendre.

Quelques jours avant ce sinistre « Jour de colère », la France, découvrant un phénomène dont beaucoup ne soupçonnaient pas l’ampleur ni même l’existence, semblait frappée de stupeur et d’effroi, comme si elle voyait sur le visage du comique égaré le reflet du mal inconnu qui la ronge. De fait, l’affaire Dieudonné est le point de convergence de toutes les crises françaises : fragmentation communautaire, naufrage scolaire, déclin intellectuel, impuissance politique se conjuguent et se résument dans ce désastre.

Dans ces conditions, il n’est pas sûr que la fermeté de Manuel Valls validée par le Conseil d’État ait les heureuses conséquences que l’on dit. On aimerait avoir les certitudes de fer arborées tant par les adversaires que par les partisans de l’interdiction du spectacle, mais entre ces deux maux-là – l’inaction et la répression –, on a du mal à décider lequel était le moindre. Pour l’heure, Dieudonné devra s’abstenir de proférer des insanités déguisées en blagues : on ne s’en plaindra pas. Reste à trouver le moyen de combattre ce qu’il ne dit pas mais que ses partisans entendent. Car si ses imprécations, au bout du compte, n’ont aucune importance en tant que telles, il est urgent de parler à ceux qui l’écoutent. En commençant par arrêter de les traiter par le mépris et de les voir comme des marginaux désocialisés ou des brutes fanatisées.

Si des professeurs ou des  commerçants s’esclaffent en voyant Faurisson en pyjama rayé, ou y voient un acte « dada », comme le talentueux écrivain Olivier Maulin dans les pages qui suivent, c’est que, déjà, nous ne vivons plus tout à fait dans le même monde. Donc, que le monde commun est à rebâtir. On se gardera néanmoins de hurler avec les loups qui guettent la moindre occasion de se payer le ministre de l’Intérieur. Je me refuse à croire au cynisme de Manuel Valls dans cette affaire. Mais pour une fois, je crois aux sondages. Si sa popularité a brutalement chuté, ce n’est pas en dépit de sa fermeté, mais à cause d’elle. Et peut-être pas tant parce qu’il a déçu des défenseurs sourcilleux de la liberté d’expression que parce que, pour pas mal de gens qui ne sont nullement des antisémites patentés, on en fait trop pour les juifs – et aussi que les juifs eux-mêmes en font trop. On peut se désoler, s’indigner, trépigner, crier au retour de la bestiole immonde, on ne la fera pas reculer.

Au contraire, à sermonner tous ceux qui, bien au-delà de la dieudosphère, pensent et, désormais, disent tranquillement qu’ils en ont marre de ces histoires de juifs, on n’aboutira qu’à les enkyster dans leur agacement et plus si affinités. Il n’y a pas d’autre choix que d’affronter toutes les questions, y compris les plus choquantes. Aussi pénible que cela soit, il faut accepter de se demander si « les juifs en font trop ». On entend déjà les grandes consciences éructer : poser cette question reviendrait à rendre les victimes coupables de la haine qu’on leur voue.

Bien entendu, les juifs ne sont nullement responsables de l’antisémitisme obsessionnel d’un Dieudonné ou d’un Soral. Mais peut-on jurer que l’activisme parfois maladroit des responsables communautaires n’a pas contribué à la lassitude affichée par un nombre croissant de leurs concitoyens ? Si beaucoup de Français pensent que la Shoah c’est l’affaire des juifs, n’est-ce pas parce qu’on en a trop fait et, plus encore, parce qu’on a mal fait, en mobilisant l’émotion plutôt que la réflexion ? Une adolescente absolument insoupçonnable m’a confié récemment qu’elle en avait soupé, des chambres à gaz, jusqu’en classe de sciences. En érigeant l’extermination en religion plutôt qu’en événement historique, n’a-t-on pas donné des ailes aux blasphémateurs qui ont aujourd’hui beau jeu de protester contre le « deux poids-deux mesures » ? Allez donc expliquer à des gamins (ou d’ailleurs à des adultes), à qui les élucubrations de la gauche compassionnelle ont mis en tête qu’ils étaient victimes par essence, que se moquer de Mahomet, Moïse ou Jésus n’est pas la même chose qu’insulter les morts d’Auschwitz. J’ai essayé. Ce n’est pas impossible, mais autant le savoir, la tâche est immense.

Il faut s’arrêter un instant sur l’argument ressassé par les fans de l’humoriste. Dieudonné crache sur tout et sur tout le monde, répètent-ils inlassablement, persuadés que cette équité supposée rend ses crachats tolérables, sinon admirables. Il est, disent-ils, « contre le système ». Et eux aussi.

Oublions qu’il y a beaucoup de juifs dans ce système-là. Mais si tant de gens, parfaitement intégrés au demeurant, croient qu’il est bon et intelligent d’être « contre le système », nous en sommes collectivement responsables. Nous avons encouragé ou toléré la rhétorique du ressentiment qui infuse l’idée que les « riches » sont haïssables (sauf quand ils sont humoristes professionnels ou footballeurs) et qu’il y a des salauds derrière les malheurs de chacun. Ajoutez le complotisme ambiant et des tas de gens bien sous tous rapports finissent par croire que le réel, c’est ce qu’on nous cache, et la vérité ce qu’on nous interdit de dire. Au lieu de nous émerveiller quand des pseudo-sociologues déclarent la guerre aux « riches » ou qu’un responsable politique réclame un « coup de balai », nous devrions démonter sans relâche la faiblesse des slogans creux et des ritournelles binaires.

Au passage, les souverainistes, au sens large, devraient aussi faire leur examen de conscience. Inutile de le cacher, j’ai été troublée de découvrir que beaucoup d’habitués du théâtre de la Main d’or étaient des sympathisants de Jean-Pierre Chevènement ou de Nicolas Dupont-Aignan.

Précisons immédiatement que ces deux estimables responsables politiques n’ont jamais dit ou écrit quoi que ce soit qui puisse les rattacher aux élucubrations du comique. En attendant, si certains ne voient pas la contradiction entre leur amour proclamé pour la France et la détestation des juifs, des sionistes, des Arabes ou des Américains, c’est peut-être que nos critiques, certes fondées, des lobbies bruxellois ou de la politique américaine n’ont pas toujours évité l’écueil et les accents de la diabolisation.
Quant à la gauche dite « morale », il est peu probable qu’elle consente enfin à s’interroger sur la chape de plomb qu’elle a imposée au débat public, pavé de tant d’interdits qu’il sera bientôt suspect de dire que la pluie mouille. Ce ne sont pas les excès de la tolérance, mais ceux de la surveillance qui ont libéré la parole. Quand tout est tabou, il n’y a plus de tabou.
Reste encore à comprendre comment s’est installée dans pas mal d’esprits l’idée que la seule morale qui vaille, en ces temps troublés, consiste à passer tout ce que la collectivité tient pour bon ou précieux à la moulinette de la dérision. Triste rire en vérité ! On ne saurait vivre sans humour – pas moi en tout cas. Mais qu’est-il arrivé à l’humour ? La réponse, finalement, est assez simple : il a pris le pouvoir. Célébrés, encensés, respectés comme s’ils étaient de grands sages, les bouffons sont devenus rois.

Le comique, cette géniale invention du cerveau humain, est devenu l’arme avec laquelle ces nouveaux puissants, qui jamais ne rient d’eux-mêmes, font feu sur tout ce qui leur déplaît sans jamais risquer d’être détrônés. Encore une fois, il n’y a pas une ligne directe allant de l’esprit Canal à la quenelle. On dira qu’il n’est pas très grave de portraiturer un DSK, alors à terre, en immonde satrape, ou de traiter Martine Aubry de « pot à tabac ». Voire.
Mais si tout est permis au nom du droit sacré à rire de tout, pourquoi s’arrêterait-on à Auschwitz ? Parce que ce n’est pas drôle ? Et qui a le droit de décider de ce qui est drôle et de ce qui ne l’est pas ? Justement, eux trouvent ça drôle et d’autant plus drôle que c’est interdit.
Eh bien, fini de rire ! Dans ce climat plombé, on n’a guère prêté attention à la mise en examen de Nicolas Bedos, accusé de racisme pour avoir employé, évidemment au second degré, l’expression « enculé de Nègre » dans une chronique de Marianne. Il ne risque pas, fort heureusement, d’être condamné. Seulement, nous ne vivons pas dans les prétoires et la peur de l’opprobre vaut bien celle du gendarme. Déjà, on se surprend à se surveiller, à craindre qu’une innocente blague soit mal comprise. Bref, à force d’ânonner qu’on pouvait rire de tout, nous sommes presque arrivés au point où ne pourrons bientôt rire de personne, ni des juifs – ce qui est une victoire paradoxale de l’antisémitisme –, ni de quelque groupe que ce soit.

Alors oui, quoi que prétendent les juristes, notre liberté d’expression est menacée. À cet égard, espérons que Frédéric Taddéï, victime d’un mauvais procès parce qu’il a invité des « infréquentables » – dont Soral et Dieudonné –, ne sera pas la première victime collatérale de la tourmente. Ou alors, il faudra savoir que le pluralisme est un délit. Quoi qu’il en soit, le débat public risque fort de connaître un nouveau tour de vis. Certes, la loi n’a pas changé, encore que l’instauration d’un délit de blasphème nous pende au nez, mais de nombreuses voix réclament que l’on s’abstienne désormais de tout propos susceptible de choquer ou de blesser. C’est, nous dit-on, la condition pour pouvoir vivre ensemble. Admettons. Mais il faudra m’expliquer à quoi sert de vivre ensemble si on ne peut plus parler de rien.

Cet article en accès libre est extrait du numéro de février de Causeur. Pour lire l’intégralité du magazine, achetez-le ou abonnez-vous.

Dieudonné - Drôle de rire

*Photo : URMAN LIONEL/SIPA. 00674246_000032.

Pour une réforme tranquille, gloire au compromis !

13

La panade actuelle a été suscitée par la crainte que des minoritaires veuillent révolutionner les mœurs et le droit à marche forcée, entraînant par réaction la manifestation de gens qui semblent vouloir que rien ne bouge dans les mœurs et le droit.

La vérité est que les réformateurs tranquilles sont très majoritaires à droite et à gauche.

C’est pourquoi la droite et la gauche s’honoreraient en établissant une  charte commune sur ce qu’on peut améliorer dans le domaine des moeurs (fin de vie, l’IVG, sexualité), de la famille et de l’éducation civique à l’école.

Une plate forme commune s’impose de façon impérative pour la raison raisonnable qu’une courte majorité n’est pas légitimée à déboussoler l’intime de la vie des gens, et que seul le compromis permet que le rythme de l’évolution soit accordé au besoin de repères assurant une certaine stabilité.

On sait depuis la loi Veil que même en France,  le compromis est politiquement possible.

Dieudonné : «Je n’ai absolument aucun remords»

378
dieudonne judaisme iran sionisme

dieudonne judaisme iran sionisme

Avouons-le, le 16 janvier, en partant interviewer Dieudonné dans son quartier général, un bâtiment sans charme situé dans un village d’Eure-et-Loir, nous éprouvions l’agréable frisson de la transgression, tout en nourrissant vaguement le fol espoir de le ramener à la raison et à la maison communes. Peut-être allait-il nous dire que oui, il avait franchement déconné et qu’il voulait sincèrement sortir de la spirale haineuse dans laquelle il s’est enfermé depuis dix ans. Autant le dire d’emblée, le miracle ne s’est pas produit. Nous l’avons questionné honnêtement, sans essayer de le piéger. Il a joué le jeu, sans chercher à se défausser par de grosses blagues et des pirouettes.

Du reste, il semblait plutôt embarrassé. Mais sur le fond, il n’a rien lâché, confirmant ce que nous savions. Dieudonné n’est certainement pas un imbécile, mais un antisémite qui ignore ce qu’est un juif et un antisioniste qui n’a pas une traître idée de ce qu’est le sionisme. Dans ces conditions, on peut se demander l’intérêt de publier ce texte. Tout d’abord, il était normal de donner la parole au principal protagoniste de la polémique dont tous les médias ont abondamment parlé. Par ailleurs, il s’agit, nous semble-t-il, d’un document d’intérêt général car il s’exprime sans qu’il puisse y avoir la moindre ambiguïté sur la nature, humoristique ou pas, de ses propos. Si l’atmosphère était courtoise, nous n’avons pas beaucoup ri. À défaut d’avoir été les agents de sa conversion (à l’humanisme, pas au judaïsme) nous espérons contribuer à éclairer ses admirateurs.

NB : Cet entretien lui a été envoyé pour validation. Il n’en a pas changé un mot, mais n’a pas eu le temps, malheureusement, de répondre aux questions complémentaires que nous avaient suggérées ses dernières péripéties, judiciaires et financières.

 

Causeur. Le Conseil d’État a ordonné, en référé, l’interdiction de votre spectacle « Le Mur » car, selon lui, il constitue une menace de « trouble à l’ordre public ». Comprenez-vous cette décision ?

Dieudonné. Manuel Valls a dit qu’il ne croyait pas aux « remords de Dieudonné ». Mais soyons clairs : je n’ai  absolument aucun remords, puisque les juges n’ont pas encore tranché sur le fond. Je vous rappelle que, peu avant cette décision, le tribunal administratif de Nantes m’avait donné raison. Je compte jouer le jeu de la Justice et épuiser tous les recours possibles. « Le Mur » est quand même le premier spectacle comique à être interdit : cela crée un grave précédent dans l’histoire de ce pays ! La Cour européenne des droits de l’homme aura son mot à dire, d’autant  que cette instance a déjà condamné la France plusieurs fois. Cependant, j’ai pris acte de la décision du Conseil d’État, et j’ai décidé de jouer un autre spectacle, « Asu Zoa ».

En attendant que la question soit tranchée au fond, le jugement en référé vous somme de retirer les DVD de la vente. Vous y soumettrez-vous ?

Pour le moment, je ne fais que des préventes de DVD et j’attends le jugement définitif pour décider des livraisons.

Avez-vous joué « Le Mur » en Suisse ? Comptez-vous le faire dans d’autres pays où l’ordonnance du Conseil ne s’applique pas ?

Non, j’y ai joué mon nouveau spectacle, « Asu Zoa ». Mais j’en prépare un autre pour juin, qui reviendra sur tout ce qui m’est arrivé ces dernières semaines. Mon  « affaire » a  mis le doigt sur des problématiques essentielles : les limites de la liberté d’expression et la question de la dignité. Un vrai débat s’est ouvert. C’est une aventure intéressante pour l’humoriste, pour l’homme et pour le citoyen.

Vous parlez de « dignité ». Vous n’avez jamais pensé que vous étiez allé trop loin ? Vous ne vous êtes jamais dit : « Là, Dieudo, tu as un peu déconné » ?

Certes, il m’arrive de faire des saillies plus piquantes que d’autres. En plein scandale Dieudonné, des Femen pissaient dans une église. Je fais ce métier du rire depuis plus de vingt-cinq ans. Heurter, choquer, c’est notre métier. On peut en parler. Si certaines choses ne font pas rire tout le monde, doit-on les interdire pour autant ? Ça ne va pas être facile parce que chacun a sa morale, donc ses interdits.

Certainement, mais la loi est la même pour tous.

En tout cas, ce n’est pas la même tout le temps ! Alors que j’ai joué ce spectacle des centaines de fois depuis juin, la polémique a commencé après le discours de Manuel Valls à l’université d’été du Parti socialiste. Pourquoi s’est-il focalisé sur ma petite personne ? Y trouvait-il un intérêt politique, à quelques mois des élections ? Je vous rappelle que, contrairement à Valls, je suis inéligible et je ne fais pas de politique !

D’abord, vous en avez fait et nous y reviendrons. Ensuite, si vous êtes inéligible, c’est parce que vous avez été condamné, non ? Donc, ne faites pas le naïf : vous savez bien que votre petite phrase contre Patrick Cohen a saisi d’effroi des millions de Français, dont nous. Et vous savez pourquoi.

Ce que je sais, c’est que le scandale est parti d’images volées et diffusées hors contexte par BFMTV et « Complément d’enquête ». Lorsque je dis sur scène, à propos de Patrick Cohen : « Quand je l’entends parler, je me dis : effectivement, les chambre à gaz… dommage… », je ne fais que répondre à ses insultes puisqu’il m’a traité de « cerveau malade » !

Mais justement, vous auriez pu vous moquer de lui de mille façons, en vous demandant s’il est « neurologue l’après-midi », comme vous le faites dans le nouveau spectacle. Mais c’est immédiatement à sa qualité supposée de juif que vous vous en êtes pris…

Mais traiter un Noir de « cerveau malade », c’est aussi un stéréotype raciste non ?

Non…

Ceci étant, si certains ont été heurtés ou se sont sentis agressés par certains de mes propos, je m’en excuse le plus sincèrement du monde. Je ne cherche pas à créer de la souffrance chez les autres. Et même si c’est douloureux, il faut remettre tout cela dans son contexte : on parle de blague, pas de gens qui se tapent dessus !

Eh bien justement, parlons d’autre chose que de blagues. Vous revendiquez un droit à la transgression illimité au nom de l’humour, et nous ne trancherons pas cette question ici. Aussi allons-nous nous intéresser aux propos du citoyen, voire du militant Dieudonné. Quand vous êtes interrogé à la télé iranienne, que vous faites un parti antisioniste ou que vous vous exprimez sérieusement dans vos vidéos, ce n’est pas l’humoriste qui parle. Ne tournons pas autour du pot : êtes-vous antisémite ?[access capability= »lire_inedits »]

Non, et je l’ai déjà dit sur scène. Je ne me sens pas du tout antisémite. Je n’ai absolument aucune haine particulière vis-à-vis du peuple juif, mais aucune attirance non plus.

Aucune attirance, peut-être, mais un intérêt qui vire à l’obsession. Vous voyez des juifs derrière tous les problèmes du monde. Et vous avez déjà été condamné pour des propos jugés antisémites…

D’abord, je n’ai jamais été condamné pour antisémitisme. Jamais. Pour une raison simple : l’antisémitisme n’est pas un délit, c’est l’incitation à la haine qui en est un. Sur le plan juridique, il est impossible de définir l’antisémitisme.

Vous faites dans le raisonnement talmudique ? Allons, vous savez très bien qu’en droit français, l’expression de l’antisémitisme relève de l’injure raciale. Et en 2007, la Cour de cassation vous a reconnu coupable d’injure raciale pour avoir assimilé les juifs à une secte et à une escroquerie…

C’était il y a très longtemps. Et je critiquais le judaïsme, pas les juifs. Beaucoup de juifs antisionistes me soutiennent. Ils sont antisémites, eux aussi ? Attention aux amalgames ! Dire « les juifs » comme « les Noirs », cela n’a pas beaucoup de sens.

Dans ce cas, que signifient vos élucubrations assimilant judaïsme, juifs et sionisme. Vous pensez que les juifs jouent un rôle néfaste dans le monde et en France, ou on vous a mal compris ?

Vous ne m’entendrez jamais mettre en cause l’intégralité d’une peuplade, ou d’une secte. Dire que « les juifs » joueraient un rôle néfaste, c’est absurde. Il y a des gens comme Jésus qui naissent juifs et qui vont devenir autre chose, tant mieux pour eux !

Pourquoi « tant mieux » ? Passons. Et il vous arrive de dire « les sionistes », non ? Quoi qu’il en soit, derrière un banquier noir, arabe ou asiatique, vous voyez un banquier. Derrière un banquier juif, vous voyez un juif. Autrement dit, pour vous, certains juifs jouent un rôle néfaste en tant que juifs.

Je ne sais pas s’il existe un lobby juif, mais je sais qu’il y a un lobby pro-israélien, sioniste, qui exerce une influence néfaste, notamment sur  la politique française. M. Roger Cukierman et l’organisation qu’il représente [le CRIF] communautarisent les esprits. Si, pour exister à l’intérieur de la République, chacun doit se constituer en groupe, on aura bientôt des conseils représentatifs de chaque communauté…

Mais vous aussi, vous revendiquez vos origines !
Pas du tout ! Je dis simplement que je suis à la fois français et camerounais. Quand je suis au Cameroun, je suis camerounais, quand je suis ici, je suis français. Je n’appartiens à aucun « conseil représentatif ». Et pour cause : les associations représentatives des Noirs en France ne représentent rien du tout. D’ailleurs, que veut dire être noir ? C’est vraiment stupide !

En tout cas, il y a vingt-cinq ans, vous revendiquiez votre identité de métis pour lutter contre le Front national. Pourquoi vous êtes-vous ensuite rapproché de gens que vous trouviez autrefois racistes ?

Ayant grandi dans l’antiracisme de gauche, lorsque je me suis présenté aux législatives à Dreux, en 1997,  avec la bénédiction des milieux du cinéma et de SOS Racisme, je me suis positionné tout naturellement contre le FN.  Depuis, j’ai évolué sans toutefois me rapprocher de personne.

Vous plaisantez ? Jean-Marie Le Pen est quand même le parrain d’une de vos filles !

C’est vrai, mais Carlos Ilich Ramírez Sánchez est le parrain d’une autre. J’assume parfaitement ma relation amicale avec Jean-Marie Le Pen. Depuis mon fameux sketch, chez Fogiel, sur le colon israélien, mon combat contre le racisme m’a amené à me repositionner. C’était il y a dix ans. J’ai dû affronter des réactions hystériques comme je n’en avais observées sur aucun autre sujet. Cela m’a fait comprendre une chose : le sionisme est le dernier espace de racisme hystérique.

Vous ne trouvez pas que c’est un peu lourd à porter d’être la filleule d’un terroriste ? Vous êtes pour le terrorisme ?

Je suis contre le terrorisme, mais vous savez, Mandela aussi était qualifié de « terroriste ». Pour moi, le commandant Carlos est un révolutionnaire, très populaire dans les pays du tiers-monde. J’ai un profond respect pour l’homme qu’il est. Il est vrai aussi qu’il a choisi la lutte armée et la violence, voie que, personnellement, je n’approuve pas.

Revenons à Le Pen. C’est donc l’« antisionisme » qui vous a rapproché de lui ?

Après avoir pris conscience que le racisme et l’antisémitisme étaient des alibis politiques,  j’ai voulu rencontrer le diable Le Pen, l’homme qu’on décrivait comme le Mal absolu. Je lui ai posé des questions sur la guerre d’Algérie, les Blancs, les Noirs. Ses réponses m’ont montré que le vrai Jean-Marie Le Pen n’avait rien à voir avec son image médiatique.

Êtes-vous toujours en contact avec le FN ?

Je n’ai pas de contact avec Marine, mais je garde toute mon estime à Jean-Marie Le Pen. C’est pratiquement le seul homme politique qui m’a soutenu alors que j’étais lynché en place publique.

Alain Soral, qui a aussi été frontiste, est l’un de vos proches. Votre rencontre date-t-elle de votre incursion au FN ?

À peu près. Soral n’a pas la même histoire que moi, mais il fait un travail sur lui-même. Il a compris que les « islamo-bamboulas » n’étaient pas le problème de la France. De mon côté, j’ai compris que le Français de souche n’était pas le problème de la France ! Le seul problème de la France est le mensonge, dont le sionisme est l’une des expressions les plus flamboyantes.

Voilà qui a au moins le mérite de la clarté. Parlons donc du sionisme. À la télévision iranienne, vous avez déclaré que les sionistes avaient tué le Christ. Pour le coup, vous étiez sérieux, mais c’est assez drôle ! Vous n’ignorez pas que le sionisme n’existait pas à cette époque…

Jésus voulait chasser les marchands du Temple. Or, les sionistes sont les nouveaux marchands du Temple. Israël est le seul pays du monde où il y a des bus pour les Noirs et pour les Blancs. Des femmes falashas se sont fait stériliser pour des raisons démographiques, ce n’est pas moi qui le dit !

On ne sait pas d’où vous tenez cette information, ni cette histoire d’autobus. Mais dîtes-nous : qu’est-ce que le sionisme pour vous ?  

Le sionisme repose sur une logique et un esprit d’apartheid qui font le malheur de ce monde.  Israël s’est créé par les armes en s’appuyant sur la culpabilité du monde entier. On a le droit d’aimer cet État fondé sur un racisme absolu mais, personnellement, je n’y foutrai pas les pieds. Regardez ce qui se  passe dans le monde : des pays explosent à cause de cette finance internationale. Et ce sont toujours ces mêmes marchands qui pourrissent la vie des gens sur cette planète.

Nous vous proposons une définition du sionisme : c’est l’idéologie selon laquelle les juifs ont droit à un État-nation sur une partie de la Palestine. Qu’en pensez-vous ?

Bien évidemment, les juifs ont droit à une terre, mais à la même que la nôtre, pas à un État ! Si je suis noir, ai-je pour autant droit à un État noir ? C’est une question fondamentale. Des gens ont le droit de s’entendre à un endroit géographique donné pour se dire qu’ils vont former une nation. Mais ils ne peuvent pas raisonnablement l’imposer au reste du monde. C’est pour cela que le sionisme est un projet ridicule et stupide.

En parlant de ridicule, votre ancien comparse du Parti antisioniste, Yahia Gouasmi, explique  que « derrière chaque divorce, il y a un sioniste » et que le sida a été inventé par le sionisme…

Une femme lauréate du prix Nobel, Wangari Muta Maathai[1. Elle-même est revenue sur ses propos en expliquant qu’il y avait eu une mauvaise interprétation de ses paroles et qu’elle n’avait jamais pensé que le sida avait été fabriqué par l’homme.], a avancé cette même théorie sur le sida. On parle de « théories du complot », mais chacun a le droit de s’exprimer et de remettre en cause les thèses officielles.

Prenons un exemple : les crimes de Mohamed Merah. Vous admettrez qu’ils sont imputables à l’antisémitisme plutôt qu’au sionisme !

Je ne suis pas compétent pour parler de cette affaire-là. Qui est Merah, quelle est son histoire ? Pour moi, Merah est un sioniste car il a commis des actes violents.

Donc, le sionisme n’a plus grand-chose à voir avec Israël ou avec les juifs, c’est juste  l’autre nom du Mal. Ne craignez-vous pas d’attiser les tensions communautaires en alimentant les fantasmes complotistes ou antisémites de votre public ?

Non, et je me fais mal comprendre si vous interprétez mes sketches comme un appel à la violence. Quant aux associations comme le CRIF et la Licra, elles instrumentalisent l’antisémitisme pour justifier leur propre existence. Leur paranoïa me fatigue.

Pas besoin d’être parano pour observer que vous ne compatissez pas à la douleur des victimes du génocide juif. Vous auriez même arraché les pages consacrées à la Shoah dans le livre d’histoire de l’un de vos enfants…

En fait, je ne l’ai pas fait, parce que ce livre appartient à l’Éducation nationale et qu’il faut le rendre à la fin de l’année ! Mais sur le fond, les manuels d’histoire de l’Éducation nationale sont un tissu de mensonges auquel je ne crois pas une seconde. D’ailleurs, qui écrit cette histoire ?

Autrement dit, vous ne croyez pas à l’authenticité du génocide juif ?

Je ne suis pas du tout spécialisé dans ces choses-là.

Ça, c’est certain. Mais cela ne vous empêche pas d’en parler abondamment…

De toute façon, la loi Gayssot interdit tout débat. Que les juifs soient morts dans les chambres à gaz ou ailleurs, c’est atroce. En même temps, j’aime bien écouter Faurisson. Mais je regrette que personne ne veuille l’affronter en débat et lui opposer des preuves.

Il y a des bibliothèques entières de preuves ! Puisque vous rejetez l’accusation de négationnisme, pourquoi désapprouvez-vous l’enseignement de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale à l’école ?

Pour certains, la Seconde Guerre mondiale appartient à une histoire familiale et elle pèse sur toute leur vie. Pour d’autres, c’est la guerre d’Algérie ou le génocide rwandais. C’est aux parents et à la famille de raconter l’histoire et à l’enfant de l’écrire. On n’a pas à raconter aux enfants une histoire plus qu’une autre. Quand on est chrétien, on a envie d’écouter l’histoire de Jésus, plus que celle de Louis XIV !

Louis XIV était chrétien… Aucun de nous n’a de rapport direct avec Louis XIV, ni d’ancêtres gaulois, mais nous sommes heureux d’avoir appris l’histoire de France…

Je n’en ai rien à foutre de Louis XIV ! La seule chose que je sais, c’est qu’il s’appelait Dieudonné… L’histoire relève de la sphère privée ! L’École devrait se contenter de nous apprendre à écrire, lire, compter et défendre le vivre-ensemble.

Mais qu’avons-nous en commun si chacun se tricote sa propre histoire ? Le vivre-ensemble républicain a été forgé par l’École et par l’histoire enseignée à tous.

Vous savez, j’ai gardé certains manuels d’histoire de mon père. Au Cameroun, ils expliquaient les bienfaits de la colonisation. L’histoire n’est pas un outil objectif, mais de la propagande écrite par les vainqueurs !

Et quand vous soutenez que les juifs ont joué un rôle central dans la traite négrière, ce n’est pas de la propagande ?

Je ne sais pas si les juifs étaient ou non majoritaires parmi les négriers. Mais si le premier article du Code noir interdit la traite négrière aux juifs et aux protestants, c’est sans doute bien parce qu’un certain nombre d’entre eux exerçaient cette profession ! Cela ne doit évidemment pas culpabiliser les juifs d’aujourd’hui, qui ne sont pas plus responsables de la traite que les jeunes Allemands ne sont redevables de ce qui s’est passé lors de la dernière guerre. Moi, en tant qu’Afro-descendant, j’ai besoin de connaître la vérité ! En Martinique, 80% des terres en appartiennent aux descendants d’esclavagistes. Comment cela se fait-il ?

Il y a sans doute de graves inégalités dans les Antilles, mais vous pourriez vous soucier d’autres injustices, par exemple celles qui sont commises en Iran. Avez-vous une sympathie pour le régime des mollahs, ou avez-vous joué sur la solidarité des réprouvés pour financer vos films ?

Au départ, c’est la voix de Mahmoud Ahmadinejad et sa façon de s’exprimer à la tribune des Nations unies qui m’ont plu. Puis j’ai visité l’Iran. C’est un pays magnifique qui vit sous le blocus. D’un point de vue politique, le régime bicéphale de l’Iran, avec d’un côté des mystiques et de l’autre côté des administrateurs laïques, est étonnant. Je trouve cette articulation entre religieux et politique intéressante.

N’étiez-vous pas un laïque pur et dur autrefois ?

À une époque, je m’inscrivais effectivement dans une dynamique très laïque. J’étais athée et je me disais qu’on pouvait dénoncer le fait religieux en riant. Les frontières dressées par les religions me paraissaient dangereuses et sectaires. Et puis je me suis rendu compte que la religion laïque et athée pouvait être aussi intolérante que le fanatisme religieux. Aujourd’hui, je crois que les hommes de bonne volonté de chaque camp, croyants ou athées, devraient pouvoir se retrouver dans une croyance commune. Les prophètes comme Mahomet et Jésus-Christ nous ont montré la voie du rassemblement.

Cela dit, que vous le vouliez ou non, votre discours antijuif, sur le mode humoristique ou sérieux, rassemble contre vous une partie de la communauté nationale et nous nous en félicitons. Qui cherchez-vous à choquer et à séduire en chantant  « Shoah-nanas » ?

Avec « Shoah-nanas », je critique la compétition victimaire et non pas la Shoah elle-même. « Tu me tiens par la Shoah, je te tiens par l’ananas », cela signifie que chacun arrive avec sa souffrance et sa mémoire, et qu’ensemble on arrive à zouker.

Honnêtement, que croyez-vous faire avec vos spectateurs : les faire rire ou les endoctriner ?

Je suis humoriste. Ni plus ni moins. Dans mes spectacles, il n’est pas question de donner des leçons de morale ou de philosophie. En toute simplicité, je fais rire sur des sujets qui me passionnent et que j’aime bien. À l’inverse, beaucoup de comiques restent dans une sorte d’humour un peu industriel sur des sujets faciles. C’est d’ailleurs ce que je reproche à mon ami d’enfance Élie Semoun, pour lequel j’ai toujours beaucoup d’affection. Malheureusement, il se complaît dans une certaine bourgeoisie du show-business. Or, faire rire exige de se mettre un peu en risque.

Vous trouvez terriblement audacieux et transgressif de faire des « quenelles ». Il paraît que c’est un geste « anti-système ». Le footballeur millionnaire Anelka est  anti-système ?

Anelka est dans le système mais il a un rêve. C’est un descendant d’esclaves issu d’une grande famille antillaise. Plutôt timide et discret, il a fait ce geste lorsqu’il ne fallait pas le faire : c’est ça qui est anti-système !

Et ceux qui font une quenelle devant une synagogue ou un mémorial de la Shoah, qu’en pensez-vous ?

Sur les quelque 40 000 clichés de quenelles que nous avons reçus, il n’y en a pas plus de six qui ont été prises devant un lieu de culte ou un symbole juif. Je n’ai pas publié ces images sur mon site pour ne pas brouiller le message, car je n’associe pas la quenelle aux juifs. Mais si certains ont envie de le faire, pourquoi pas ? Qui sait, ce sont peut-être des juifs qui s’opposent au judaïsme ou qui sont devenus athées. J’ajoute que nous avons aussi des images de quenelles devant des moquées…

N’est-ce pas un salut nazi inversé ?

C’est une calomnie inventée par le président de la Licra, Alain Jakubowicz, pour discréditer ce geste. Il aura bientôt à en répondre devant la Justice. Faire une quenelle est un geste potache qui n’a provoqué aucun acte de violence, sinon de la part des hystériques de la LDJ. En s’en prenant à  de jeunes « quenelliers », les membres de cette milice ont franchi une limite.[/access]

Causeur n°10 ausculte le phénomène Dieudonné

66
dieudonne brauman wizman junger

dieudonne brauman wizman junger

Dieudonné dans Causeur ? Elisabeth Lévy et Gil Mihaely ont relevé le défi en rencontrant le comique désormais mondialement célèbre pour ses sorties antisémites. Un mois après la tempête médiatico-judiciaire que l’on sait, Dieudonné ne renie rien. Sa confession-fleuve, sans l’ombre d’une petite blague, constitue sans doute l’entretien écrit le plus fouillé qu’il ait accordé ces dix dernières années.

Etant entendu que « l’affaire Dieudonné est le point de convergence de toutes les crises françaises : fragmentation communautaire, naufrage scolaire, déclin intellectuel, impuissance politique », restent des questions lourdes et irrésolues. A-t-on trop glorifié le devoir de mémoire, au point d’en faire un culte que certains se plaisent à profaner ? Comment l’humour est-il devenu une arme de dézingage massif ? Que signifie l’étrange agrégat de mécontents réunis qui crièrent haro sur les juifs dans les cortèges du Jour de colère ?

Interrogé par Elisabeth Lévy et votre serviteur, Ariel Wizman se dit exaspéré par l’« humorisme » qui sévit sur les ondes. Pour le chroniqueur de Canal +,  « le rire est devenu la forme socialement acceptable de la violence » propagée par des « vanneurs » qui traquent leur cible en meute. Dans ce climat délétère où l’on tourne tout en dérision, l’ancien complice d’Edouard Baer rêve de comiques qui délaisseraient les pesanteurs de l’actualité. Wizman défend le « politiquement correct » et l’assume. Il y a donc des limites à ne pas transgresser.

Rony Brauman, également interviewé par la rédaction, regrette cette sacralisation de la Shoah. Le génocide juif a accédé au rang d’« événement métaphysique et en plaisanter est assimilé à un blasphème », déplore le fondateur de Médecins du Monde. Afin de combattre antisémitisme et négationnisme, Brauman entend replacer les crimes de masse dans leur histoire. « Le discours de substitution victimaire de Dieudonné est un effet-rebond de la loi Gayssot, qui a déclenché une concurrence des victimes », explique l’humanitaire, rappelant l’importance de la revendication mémorielle dans l’itinéraire de l’humoriste.

Quelques portraits de fans de l’artiste esquissent le portrait-robot du dieudonniste lambda, souvent étranger aux imprécations antisémites. Olivier Maulin se fait leur porte-parole dans sa défense et illustration du droit de rire avec Dieudonné.  Brillant écrivain, Maulin argue que les antisémites n’ont pas besoin de spectacles humoristiques pour nourrir leurs fantasmes et compare la scène du théâtre de la Main d’or à une nef des fous où l’ubuesque le dispute à l’atroce.

Heureusement, il y a vie en dehors de ces débats piégés, sur lesquels reviennent Alain Finkielkraut et Basile de Koch dans leurs journaux respectifs, hébergés par la maison.

Aux antipodes de ces polémiques franco-françaises,  nos pages actualités vous font notamment embarquer pour Damas et Rome. Après l’échec de la conférence de Genève 2, Gil Mihaely et  le géographe Fabrice Balanche décryptent la stratégie de contre-insurrection d’un régime syrien que l’on croyait condamné. Pendant ce temps, Frédéric Rouvillois se fait l’exégète de la pensée du pape François, beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît.

Si le tumulte de l’actualité vous fatigue, rien de tel que notre dossier Jünger pour (re)découvrir cet immense écrivain allemand dont la destinée se confond avec le XXe siècle. À l’occasion de la parution de ses carnets de la première guerre mondiale, nous vous avons préparé un abécédaire assorti d’un entretien avec son biographe Julien Hervier et de quelques autres surprises disponibles en kiosque dès jeudi.

Vous êtes repus ? Allez, encore une dernière cuiller pour  la chronique gastronomique de Félix Groin !

Dieudonné - Drôle de rire

     

 

Apeloig, homme de lettres

5
apeloig typorama arts

apeloig typorama arts

« Typorama » n’est pas une exposition classique. Non plus qu’une monographie habituelle. Devant le travail du graphiste mondialement renommé Philippe Apeloig, les responsables du musée des Arts décoratifs de Paris, qui accueille la manifestation, n’ont pas cherché à sacraliser le geste créateur et encore moins à célébrer l’éclair de génie. Ici, pour le visiteur, presque devant ses yeux, le graphiste travaille, se trompe, recule, fait un pas de côté jusqu’au résultat final, qui lui-même sera peut-être à son tour défait puis refait. L’exposition et l’ouvrage monumental qui l’accompagne font la part belle aux centaines de croquis, esquisses et autres travaux de genèse.[access capability= »lire_inedits »] Une salle consacrée aux identités graphiques créées par Apeloig présente ainsi des animations saisissantes, au plus près de sa pensée bondis- sante. Logo des Musées de France, du Petit Palais ou du Châtelet : on peut toucher des yeux l’élaboration sinueuse de ces emblèmes pour institutions en quête d’identité.

Philippe Apeloig, né en 1962, banlieusard de Vitry, est devenu graphiste par hasard ou presque. Attiré par les arts de la scène, et la danse en parti- culier, il se rêve décorateur ou chorégraphe. Son cœur balance encore quand, en 1983, il effectue un stage au studio néerlandais Total Design. Ébahi, le jeune homme y découvre le travail de l’équipe de Wim Crouwel. Construction, déconstruction, harmonie des formes : Apeloig décide que le graphisme sera sa scène et les lettres son instru- ment pour dire le monde.

La deuxième rencontre décisive sera celle d’April Greiman en 1988. L’exubérante Californienne lui fait découvrir les joies du Macintosh. Difficile de l’imaginer aujourd’hui, mais à l’époque, la souris provoque une panique générale chez tous les graphistes qui, à peine émoulus de l’école, doivent tout réapprendre, sur une machine qui leur évoque plus le métier de dactylo que celui d’artiste. Apeloig, lui, surfe sur la vague de San Francisco, en joue, se plante, se redresse, apprivoise la bête et s’amuse vite à inventer une myriade de nouvelles formes.

Les autres sources qui infusent son travail sont d’au- tant plus faciles à évoquer qu’Apeloig ne les dissimule jamais : Malevitch, Sol Lewitt et, bien sûr, le Bauhaus. Apeloig met en scène ses influences, organise au vu de tous le dialogue entre son travail et ce qu’il appelle son « dictionnaire mental ».

Exemple de cette création à livre ouvert : la sublime affiche de la rétrospective YSL de 2010. Le graphiste a tenu à exposer, en même temps que son œuvre, le matériau brut dont il s’est servi. Une photographie du couturier au travail, loin des portraits léchés de Jean-Loup Sieff. L’humble croquis de Cassandre devenu icône planétaire. La robe « Hommage à Mondrian ». Trois matériaux visuels bruts. D’innombrables combinaisons possibles. Une seule atteint ce fragile équilibre recherché. Pas d’artifice, pas de décoration. La concision de la démarche, l’économie des moyens comme un défi au spectateur.

Sa marque de fabrique ultime ? Les caractères qui replacent le sens au cœur de l’affiche. En typographie, Apeloig expérimente et invente, partant de principes graphiques simples, voire naïfs, les déclinant avec une précision presque mathématique. Ici, pas d’alphabet soigné qui s’efface pour faciliter la lecture. Les lettrages sont d’un dessin parfois gauche, presque maladroit dans leur radicalité. Jouant toujours avec les limites de la lisibilité pour provoquer étonnement et questionnement chez le passant. Et c’est ainsi que les lettres ont de l’esprit.

Le bon graphisme, dit Apeloig, est un équilibre. Un équilibre fragile qu’on atteint seulement quand on ne peut plus rien ajouter ni retirer sans risquer la chute. En ouverture de l’exposition, dans sa section la plus intime, on verra, entre Fellini et Pina Bausch, une photographie du funambule Philippe Petit sur un câble lancé entre les deux tours du World Trade Center. Tout est là, la fragile ligne tendue entre les masses imposantes des tours d’acier se découpant sur fond de ciel, l’artiste seul dans la maîtrise de son équilibre. Décidément, chez Apeloig, la danse n’est jamais loin.[/access]

Jusqu’au 30 mars.

*Photo : musée des arts décoratifs.

Egypte : Retour à la case départ

1
egypte sissi morsi

egypte sissi morsi

L’Égypte s’apprête à fêter le troisième anniversaire de la chute d’Hosni Moubarak. Trois longues années, c’est le temps qu’il aura fallu pour voir se dénouer la crise institutionnelle.

En dépit de l’appel au boycott des frères musulmans, les Egyptiens ont dit oui (avec seulement 40% de participation) à la nouvelle constitution. Si le texte ressemble à un compromis reconnaissant l’importance tant de l’islam que de l’armée dans le système politique, la population n’en reste pas moins divisée entre pro et anti Morsi.

La très probable candidature à la présidentielle de Abdel Fattah Al-Sissi laisse peu de place au doute. Il est le seul candidat crédible et les législatives ont été astucieusement décalées après la présidentielle. De sorte que cette dernière risque de tourner au plébiscite bonapartiste. On serait tenté de dire que l’Égypte retourne à la case départ…reste à savoir laquelle? 2011 ou 1981, lorsque Moubarak avait pris le pouvoir dans un contexte de fortes tensions entre islamistes et militaires?

La donne a en tout cas changé depuis le choc de février 2011. Les Frères musulmans ont exercé le pouvoir pendant un an, sans pouvoir rassembler les égyptiens. Le coup de force institutionnel amorcé par le président islamiste Mohamed Morsi a suscité la colère de la rue et sa chute. C’est peu dire que la force d’attraction des Frères musulmans s’est érodée. Les promesses de démocratie islamique ont tourné court. Certes, la résistance des Frères n’est sans doute pas terminée et l’islamisme politique a encore de beaux jours devant lui. Mais, classé parmi les groupes terroristes, l’opposition frériste prend une forme de plus en plus violente. Les attentats se multiplient, signes d’une radicalisation et de la prochaine marginalisation du mouvement.

Grâce à Sissi, la question du leadership ne se pose plus. La lutte pour le pouvoir avait culminé au second tour de la présidentielle de 2012 entre Morsi et Chafik, deux candidats plutôt falots. Sur le modèle syrien, Hosni Moubarak avait cherché à transmettre le pouvoir à son fils Gamal, un homme d’affaire formé à l’université américaine mais sans relais militaire. La situation de blocage entre Gamal Moubarak (dont l’ascension semblait irrésistible) et l’armée est à l’origine de la révolte de Tahrir, que la révolution tunisienne et la crise économique ont encouragée. N’en déplaise aux tenants de la dynastie républicaine, on ne passe pas impunément  de l’oligarchie à la monarchie héréditaire!

Or, la famille Moubarak aujourd’hui écartée, le maréchal apparaît comme le seul successeur crédible de la dynastie militaire au pouvoir depuis 1954. C’est pour cette raison que la révolution égyptienne s’achève. Cet homme de synthèse assure la transition entre la dictature des « officiers libres » et un régime où les officiers de la génération venue après 1973 continueront à jouer les premiers rôles.

Homme discret voire secret, Sissi est aussi très religieux. Il porte la marque sur le front des hommes qui s’inclinent cinq fois par jour devant Allah. Sa femme est pour ainsi dire l’anti Suzanne Moubarak. Elle reste à la maison et, si elle sort, c’est toujours voilée. Bref, son mari symbolise le nouveau et l’ancien visage du nationalisme égyptien: islamique et militaire.

Signe de ce paradoxe, la candidature  de Sissi est à la fois soutenue par le mouvement anti-Morsi Tamarrod, les coptes et le parti salafiste Nour ! Mais il ne se jette pas pour autant sur un pouvoir qui lui tend les bras. Jusqu’ici, il préfère la posture de Cincinnatus. En sauveur de la nation, il fait durer le suspens sur sa candidature. Ce qui excite un désir de plus en plus irrationnel parmi la population. La presse, unanime, le compare à Nasser et le supplie de lui succéder. Issu d’un milieu modeste comme lui, c’est un enfant de la méritocratie militaire, un bon musulman, la gouaille et le lyrisme en moins. L’Égypte, pays des pharaons, attend l’homme providentiel. Elle croit en la réincarnation du père de l’indépendance et espère un certain retour à l’ordre économique et politique.

Sur la scène extérieure, Sissi a fait également preuve de prudence et de réalisme. Il a très vite rassuré les alliés traditionnels de l’Égypte post-Sadate: les princes saoudiens, Israël et les Américains les plus pragmatiques. Les Occidentaux ne le crient pas trop fort, mais ils se réjouissent en secret du retour à une certaine stabilité : Sissi, ancien élève du War College américain, a mis fin au pas de deux entre l’Iran et Morsi. Ancien attaché de défense à Riyad, il a aussi stoppé net le soutien au Hamas et ordonné la destruction de la quasi-totalité des tunnels de contrebande, la fermeture du point de passage de Rafah et l’interdiction formelle de tout déplacement des dirigeants du mouvement islamiste palestinien. Bref, avec Sissi comme vigie, à l’intérieur comme à l’extérieur, l’Égypte risque d’être tenue.

*Photo : Amr Nabil/AP/SIPA. AP21515360_000007.