Les ombres de la rue Vulfran-Warmé

Les ombres de la rue Vulfran-Warmé

canet emmanuel bove

Je suis dans le train. Gare d’Amiens. Je vais à Paris pour assister à la projection du film La prochaine fois je viserai le cœur, de Cédric Anger, avec Guillaume Canet et Ana Girardot, qui retrace l’affaire du gendarme Alain Lamare, dit « Le tueur de l’Oise », gendarme du Peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie (PSIG) de Chantilly. En 1978 et 1979, il défraya la chronique après avoir tué une jeune femme et blessé quelques autres, dont certaines grièvement. Il s’était surtout moqué et vengé des militaires, « corps » auquel il appartenait, et des policiers qu’il n’aimait pas non plus.
Il est 8h14, en gare d’Amiens. « Le train va partir », annonce une voix de fille. Toujours la même ; la même voix depuis des années. Si au moins, la SNCF pouvait ne pas changer cette voix. Quelques instants plus tôt, je m’étais adressé à une jeune guichetière pour qu’elle m’aidât à utiliser le billet électronique que m’avait confié le journal afin que je m’acquitte de ma mission.
– Un billet électronique ! On aura tout vu ! Moi, je suis pour le retour des poinçonneurs, lui dis-je, un brin provocateur.
Elle me regarde avec mon chapeau, mon espèce de petit manteau gris. Je n’ai pas l’air d’un marxiste, ni d’un gauchiste.
– Moi non plus je n’aime pas ça, avoue-t-elle.
– Je n’aime pas le présent, ni l’avenir ; il n’y a que le passé qui m’intéresse, me rassure, qui me fascine, qui m’intrigue.
Elle ne m’écoute plus.

***

Le train part. Gare de Longueau. Je me souviens. Longueau. La maison que je louais avec Lou-Mary, mon ex-compagne, chanteuse, au 43, avenue Henri-Barbusse. C’était il y a … il y a combien de temps, déjà ? Je ne sais même plus.
« Prenez gare à la fermeture des portes. Attention au départ ! »
Le train repart. Le matin, vers 7h50, j’ai garé ma voiture sous les platanes du mail Albert 1er. Une manière de bruine grasse me collait au visage. C’était à la fois doux et poisseux, sucré comme si de la limonade grise tombait de ce ciel d’étain. Ou du sang translucide, du sang d’anémié. La Picardie est charmante quand elle est triste. Elle n’est charmante que comme ça : humide, maussade, peinée, un peu méfiante. Elle est comme ces femmes blessées, pas jolies, non, mais pleines de charme et de chien ; ces femmes à qui on ne la fait pas, qui en ont vu d’autres. Des hommes lui sont passés sur le corps. Pas toujours agréables. Plutôt du genre Huns, barbares, hordes teutoniques. C’est pour ça qu’elle a l’air triste ; elle se souvient. On est en droit de ne pas lui donner tort. Les soleils de la joie, des victoires incertaines, éphémères lui vont aussi mal qu’un maquillage de prostituées sur le visage d’une femme du monde.
Sous la bruine, sous les platanes, avant la gare, j’ai aperçu le bar du bas de la rue Vulfran-Warmé. J’y traînais, au cours de la nuit précédente, contemplant un groupe de punks de Toulouse aux riffs brutaux, métalliques ; des voix de plomb en fusion. Une belle énergie. Je le regardai, ce trio venu du Sud-Ouest, ni moins bon, ni meilleur que d’autres groupes du genre, certainement. Je me demandais ce que je faisais là, dans ce bar où je n’avais pas remis les pieds depuis des années. J’y avais laissé trop de souvenirs, abandonné trop d’ombres incertaines, floues comme ma mémoire défaillante.
Rue Vulfran-Warmé, une nuit de d’été de 2004, j’y avais croisé Lou pour la première. Elle était en compagnie d’une amie, Grand Didiche, avec des jambes interminables, longues comme le bateau ivre, des jambes rimbaldiennes, et une allure birkinienne à l’aune de laquelle j’eusse vendu mon âme de séducteur à la traîne. Elle s’en souvenait de ce moment ; moi aussi. Nos regards qui se croisent dans la nuit douce. Quelques mois plus tard, nous fîmes connaissance. Coup de foudre. Je lui écrivis, au fond du Santerre où elle résidait alors, une chanson où il était question de la fameuse rue Vulfran-Warmé. Elle l’avait, un temps, accroché à son répertoire de chanteuse. Les automnes ont passé comme l’étoffe de notre amour. La chanson s’est détachée comme les feuilles finissent par se détacher des platanes, sur le mail Albert 1er, à Amiens.
***

Rue Vulfran-Warmé. Tout au fond de cette rue, la maison de mon ex-femme, Féline. Au milieu de cette même rue : l’Orange bleue, le bar de Kader où j’allais me saouler, les nuits de blues quand la jeune maîtresse que je venais de retrouver après mon divorce, restait trop longtemps à Lille pour apprendre la philosophie. Je haïssais Spinoza et Kierkegaard qui me la chipaient et me laissaient seul, saoul, traînant de bar en bar un spleen nervalien.

***

Le présent ne m’intéresse pas. Ou si peu. Je regarde par la fenêtre du train. Où sommes-nous ? Le train ralentit. La campagne est un peu verte, beaucoup grise. Vert de gris. On y revient toujours. Vert et gris : Picardie.
« Mesdames, messieurs, la gare de Saint-Just-en-Chaussée… »
C’est une voix d’homme, celle du contrôleur ou du chef de train. Comment les appelle-t-on, maintenant, les employés de la SNCF qui a nourri ma famille depuis des dizaines et des dizaines d’années ?
Devant moi, le train s’est arrêté devant un bâtiment en briques rouges dont les fenêtres ont été murées. Un bâtiment aveugle. Le train repart. Des herbes grillées, rousses, autour des rails rouillés. Puis une usine. Un prolétaire en gilet fluorescent marche. Où va-t-il ? Je ne le saurai jamais. Trop tard ; le train file vers Paris.
Nous traversons l’Oise. Je pense au gendarme Alain Lamare. Ces paysages, il a dû les parcourir du regard, à la fin des seventies. Avec ses yeux de bête traquée. Cette campagne désolé, ruisselante ; cette banlieue qui s’approche. Ce Val d’Oise digne d’Emmanuel Bove. Quelques heures plus tard, quand je demanderais à Cédric Anger pourquoi il a donné le nom de Franck Neuhart (je pensais, bien sûr au roman de Bove, L’Amour de Pierre Neuhart) au personnage d’Alain Lamare, magnifiquement interprété par Guillaume Canet, il me répondit, tout sourire : « Mais c’est mon écrivain préféré… »
Je ne savais pas pourquoi j’avais tant aimé son film, tout en tensions, en atmosphères ; le contraire d’un film d’action. Je venais de comprendre pourquoi.


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Il a publié une vingtaine de livres dont "Des Petits bals sans importance, HLM (Prix Populiste 2000) et Tendre Rock chez Mille et Une Nuits. Ses deux derniers livres sont : Au Fil de Creil (Castor astral) et Les matins translucides (Ecriture). Journaliste au Courrier Picard et critique à Service littéraire, il vit et écrit à Amiens, en Picardie. En 2018, il est récompensé du prix des Hussards pour "Le Chemin des fugues".

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