La genèse du 6 juin à l’aube est assez étonnante : Jean Grémillon se rend en Normandie à la fin du mois d’août 1944 pour filmer son pays d’origine. Après avoir montré ses premiers rushes à Jean Painlevé, directeur de la Cinématographie, ils conviennent de faire un film « plus large et plus profond » non pas tant sur le Débarquement que sur les désastres de la guerre. Au printemps 1945, le cinéaste entreprend un deuxième voyage pour tourner dans des conditions précaires et témoigner de la situation d’une région sinistrée. Le film est terminé en 1946 : Jean Grémillon a intégré des plans d’archives, a écrit la musique du film et a imaginé un commentaire à la fois didactique et sobre.

Cependant, le résultat est jugé trop long par les distributeurs et le film sera amputé d’une dizaine de minutes pour être exploité commercialement comme un court-métrage d’avant-programme. La réédition du 6 juin à l’aube en DVD est donc un événement puisque c’est la première fois que nous pourrons voir la version intégrale restaurée de ce documentaire.

La principale qualité du film est d’emprunter sans arrêt des chemins où on ne l’attendait pas forcément. Honnêtement, lorsque débute le documentaire, on craint un peu l’œuvre didactique vouée à participer à l’hagiographie du débarquement des alliés sur les plages de Normandie. Le film de Grémillon montre d’ailleurs deux séquences avec des instituteurs faisant classe à des enfants. Dans la première, l’institutrice travaille à l’ancienne, fait réciter par cœur des leçons aux écoliers et entreprend une leçon de géographie en décrivant scrupuleusement une carte au tableau. Dans la seconde, l’instituteur a emmené ses élèves dehors et explique la Guerre de Cent ans en montrant aux enfants les paysages où se sont déroulés les événements.

D’une certaine manière, tout film progresse  de la même façon. D’abord les cartes, avec des schémas animés pour expliquer les différentes étapes stratégiques des opérations militaires du Débarquement. A ces explications d’une clarté remarquable s’ajoutent ces fameux « stock-shots », notamment ces images très impressionnantes de bombardements aériens qui ridiculisent à tout jamais le très mauvais Il faut sauver le soldat Ryan de Spielberg.

Puis, après avoir filmé les cartes, Grémillon va s’intéresser au territoire. Son film pourrait être une longue litanie de malheurs mais la manière dont le cinéaste filme ces désastres, ces bâtiments ruinés, ces églises abattues est d’autant plus bouleversante qu’il adopte, comme le dit très justement Paul Vecchiali dans un entretien en bonus du DVD, une position de retrait. En filmant un cours sur une guerre beaucoup plus ancienne, Grémillon effectue une démarche passionnante d’inscription de l’Histoire dans les paysages. En ce sens, on comprend pourquoi ce film a tant marqué Jean-Marie Straub (lui aussi interviewé en bonus) : il y a cette même obsession pour enregistrer des traces dans le paysage, de saisir comment l’Histoire peut être évoquée par quelqu’un qui arrive à la fois trop tôt pour tirer les conséquences d’un désastre tout chaud et trop tard  car la guerre ne fera surface que par le biais des images d’archives. Ce sont les lieux, les paysages qui « parlent » et qui disent quelque chose de l’Histoire immédiate mais aussi de la guerre en général. Ensuite, Grémillon va interroger quelques témoins. Ce qu’il y a de beau ici, c’est qu’on est à l’opposé du « micro-trottoir » car ces gens racontent, voire « récitent », ce qu’ils ont vécu. Le phrasé très particulier de ces témoignages donne à la fois un côté très intime aux expériences décrites mais également un caractère universel.

Si Le 6 juin à l’aube est un documentaire parfaitement réussi, c’est qu’en plus de ses qualités purement cinématographiques (montage, sobriété du commentaire, puissance des plans…) , il parvient à poser un regard différent et pourtant incroyablement juste sur la guerre. Chez Grémillon, cinéaste qui ne s’intéresse qu’à l’humain, il n’y a aucune mise en valeur de l’héroïsme (le seul « héros » du film se révèle particulièrement modeste et dit « c’est de l’histoire ancienne ») mais une attention aux calamités supportées par une foule d’anonymes, à l’image de ces plans sur les croix d’un cimetière où une inscription indique « reste humain », ultime trace d’une présence humaine après le désastre…

Le 6 juin à l’aube (1944) de Jean Grémillon. (Editions P.O.M Films et Les éditions de l’oeil)

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