Eugénie Bastié. Dans votre livre Les déshérités (Plon, 2014), vous accusez Descartes, Rousseau et Bourdieu d’être responsables de la destruction de la transmission. Pourquoi incriminez-vous ces trois grands auteurs ?

François-Xavier Bellamy. Il s’agit moins d’un réquisitoire que d’une tentative d’explication. Notre formation à l’IUFM a été marquée par une incantation : «Vous n’avez rien à transmettre. » Avec un peu de recul, j’ai voulu faire la généalogie de cette idéologie diffuse du refus de la transmission, qu’on retrouve à tous les niveaux de la société. Venant d’horizons intellectuels différents, ces trois auteurs canoniques sont à la source de cet écho. Leur première caractéristique commune, c’est, me semble-t-il, le refus de reconnaître une légitimité à ce qu’ils avaient reçu. Pour Descartes, par exemple, la transmission détourne l’esprit de la clarté de la vérité, qui ne peut venir que du solipsime : il faut déconstruire la culture que l’on a reçue pour fonder sur sa propre raison un savoir certain. Rousseau inaugure l’opposition entre l’authenticité et l’éducation, qui nous empêche d’être nous-mêmes. Quant à Bourdieu, il décrit l’école comme l’outil d’une ségrégation sociale, lui qui avait pourtant reçu d’elle le moyen de son émancipation…

En quoi Bourdieu est-il particulièrement coupable ?

Bourdieu a produit, au nom même de l’égalité, l’école la plus inégalitaire qui soit. A partir du moment où l’on interdit à l’école de transmettre la culture, au motif qu’elle est discriminatoire, on rend l’origine sociale des élèves plus déterminante que jamais. Puisque le savoir n’est pas transmis à l’école, seuls seront sauvés ceux qui le reçoivent dans leur famille… La dernière enquête PISA, en 2013, a montré que nous avons désormais le système scolaire le plus inégalitaire des pays de l’OCDE, celui qui conserve le plus les inégalités sociales d’origine. Bourdieu a produit le système scolaire qu’il dénonçait.

Sur une radio, on pouvait entendre Jamel Debbouze dire qu’il faudrait faire de l’improvisation théâtrale à l’école plutôt que de lire Molière, qui est trop compliqué…

L’exemple de Jamel Debbouze est très intéressant : l’improvisation consiste justement à identifier la liberté à la spontanéité, la créativité à ce qui sort immédiatement de l’intuition immédiate. Au contraire, lire un auteur suppose de prendre d’abord le temps de l’écoute.

Mais tout l’art de la pédagogie ne consiste-t-il pas à se mettre au niveau de l’enfant ?

« Eduquer », ex-ducere, signifie « conduire hors de » : le pari de l’éducation consiste justement à affirmer que chacun de nous est capable de connaître ou de faire ce qu’il ne sait pas encore. Cela suppose de l’élever jusqu’à ses propres capacités, non pas de le prendre « tel qu’il est », mais tel qu’il pourrait être. La logique qui consiste à se mettre à la hauteur de l’enfant est la logique anti-éducative par excellence, c’est la vision rousseauiste qui voudrait « laisser » l’enfant s’épanouir dans son état naturel. Or, le propre de notre expérience humaine, c’est  que nous ne sommes pas immédiatement nous-mêmes : on se trouve quand on se dépasse. Notre nature s’accomplit par la rencontre avec l’effort de la culture. Le mystère qui constitue l’éducation, c’est que, pour reprendre le mot de Pascal, « l’homme passe infiniment l’homme. »

Oui mais certains élèves semblent tellement plongés dans un ghetto d’acculturation qu’il semble qu’il faille faire certains efforts de simplification pour les en sortir…

Mais non, les élèves n’attendent rien d’autre qu’une occasion de se dépasser ! Quand nous décidons de nous mettre à leur niveau, ils s’ennuient mortellement. Cette époque qui trouve que la culture est trop difficile adule les sports extrêmes, tout ce qui nous donne l’occasion de vaincre nos limites pour mieux nous retrouver. Tous les enseignants qui ont réussi dans les quartiers difficiles ont commencé par proposer une vraie  exigence. Prenez l’exemple d’Augustin d’Humières, qui fait jouer des tragédies grecques à ses élèves de banlieue…

Dans Petite Poucette, essai où il fait l’éloge du numérique, Michel Serres écrit «Le but de l’enseignement était de transmettre les savoirs? Eh bien voilà, c’est fait!». Internet ne rend-il pas obsolète la transmission?

Ce nouveau lieu commun repose sur une vision complètement erronée de la culture, conçue comme empilement de savoirs ; puisque ces savoirs sont stockés pour nous dans les serveurs d’Internet, nous n’aurions dès lors plus rien besoin d’apprendre. Mais cette conception est absurde : s’approprier un vocabulaire étendu n’est pas la même chose que pouvoir le chercher dans un dictionnaire. Apprendre un poème, ce n’est pas la même chose que le trouver sur internet. Connaître les grands moments de l’histoire de son pays par cœur, c’est ancrer dans son cœur, dans son intériorité, des repères pour se situer dans l’histoire.

Il n’est pas certain que le numérique ait sa place à l’école, car il est précisément ce que l’on n’a pas besoin d’apprendre en soi : c’est le règne de l’intuition pure. La pédagogie du numérique est d’ailleurs complètement absurde : on voit des adultes s’échiner à faire passer des « attestations de compétences » en informatique à des adolescents qui en savent beaucoup plus qu’eux sur le sujet… L’éducation nationale, qui d’habitude montre plus de réticences à l’égard des entreprises privées, se fait la commerciale des multinationales du numérique pour acheter tablettes et tableaux numériques. Mais au rebours de cette fausse modernité, dans la Silicon Valley, les ingénieurs de Google et d’Apple mettent leurs enfants dans des « écoles déconnectées » : eux savent très bien que, pour bien se servir des écrans, il faut déjà avoir appris à lire, et à se concentrer.

Vous vous êtes opposé à l’introduction des ABCD de l’égalité à l’école. En quoi l’idéologie du genre est-elle l’aboutissement de ce processus de refus de la transmission ?

Plus que le culte de l’égalité,  l’autre point commun qui réunit les trois auteurs que j’ai explorés, c’est une même tension vers l’indifférenciation. Descartes est le premier à avoir formulé l’idée de la liberté d’indifférence : pour les modernes, être libre, c’est être indéterminé. L’idéal de Rousseau, c’est l’indifférence heureuse, dans laquelle vit l’homme de l’état de nature. Et Bourdieu est le grand détracteur de la distinction, mécanisme coupable de ségrégation sociale. L’idéologie du genre s’inscrit dans cette dynamique d’indifférenciation. C’est le même projet d’une liberté et d’une égalité absolues qui nous a fait déconstruire la culture, et qui veut maintenant nous faire déconstruire la nature.

Certes, mais n’est-il pas louable d’éduquer les enfants à l’égalité homme/femmes ?

Il est juste d’apprendre aux enfants à apprivoiser la différence des sexes. Mais je ne crois pas que ce soit en organisant des ateliers sur le genre que l’école parviendra à lutter contre le sexisme… Si l’école peut éduquer les enfants, c’est par les sciences, la littérature, l’art, la fréquentation de l’histoire. Quand on a appris la vie de Jeanne d’Arc et les travaux de Marie Curie, on ne peut plus penser que les femmes sont inférieures aux hommes. Et quand on a appris les poèmes de Ronsard et de Verlaine, comment peut-on entretenir le règne permanent de l’insulte et de la vulgarité auquel la vie sociale semble trop souvent réduite ?

Le drame de l’école aujourd’hui, c’est qu’elle a pour obsession d’apprendre aux enfants le geste de la déconstruction, avant même de leur avoir transmis un héritage qui puisse constituer leur liberté.

Mais plus généralement, l’école doit-elle être le lieu de l’éducation ? Est-ce son rôle de forger des êtres complets ? Ne devrait-t-elle pas se limiter à donner une instruction ?

L’école est un lieu d’éducation parmi d’autres, et elle a pour moyen spécifique l’instruction. On oppose couramment ces deux actes, qui sont pourtant essentiellement liés : le grand paradoxe aujourd’hui, c’est que l’école voudrait éduquer sans instruire, sans transmettre. Mais de la même opposition absurde naît le discours utilitariste qui voudrait que l’école soit là, non pour éduquer, mais seulement pour donner des « outils », un « bagage » pour s’en sortir dans la vie.

Dans L’enseignement de l’ignorance, Jean-Claude Michéa affirme que droite libérale et gauche libertaire se sont donné la main pour détruire l’école. Le pédagogisme bourdieusien et l’idéologie managériale seraient la même face d’un refus de la transmission.

Bourdieu le dit lui-même : la seule éducation juste est une pédagogie rationelle, toute entière tournée vers la vie professionnelle, qui ne préparerait les élèves qu’à la lutte pour le combat économique. Le marxiste Bourdieu rejoint ici une droite obsédée par l’économique, qui n’a de l’éducation qu’une vision purement marchande.

Ceux qui fustigent l’école telle qu’elle est devenue ont souvent en tête le modèle d’une école républicaine avec ses hussards noirs et sa méritocratie. Cette nostalgie ne relève-t-elle pas du fantasme?

Le fantasme est plutôt chez ceux qui célèbrent les vertus de l’école à la suédoise, qui regrette aujourd’hui d’avoir dissous toute transmission dans son obsession égalitariste. Il y a quelques décennies, la France a construit un modèle scolaire qui a inspiré le monde entier. On a le droit d’avoir la nostalgie d’un miracle que nous n’arrivons plus à accomplir – celui de l’unité d’un pays autour d’une culture transmise à tous comme un gage à la fois d’unité et de liberté. L’école de la Troisième République avait d’ailleurs affaire à une France incroyablement plus morcelée qu’aujourd’hui, entre la variété des patois et l’antagonisme très vif des traditions politiques et religieuses.

Question bonus : si vous étiez à la place de Najat-Vallaud Belkacem, quelles mesures urgentes prendriez-vous?

Il y a tellement des choses à faire… Le salut de l’éducation nationale ne viendra pas d’abord de mesures, mais d’une parole, qui puisse redonner son sens à l’acte de l’enseignement. Les enseignants ont été formés dans l’idée qu’un bon prof est un prof mort, qui renonce à transmettre pour laisser l’élève être lui-même. Il faut leur redire aujourd’hui que leur mission est belle, et que la liberté de leurs élèves naîtra de ce qu’ils leur transmettront. Il faut arrêter de polluer les débats éducatifs avec les obsessions du moment, les ABCD de l’égalité ou les rythmes scolaires, et se recentrer sur nos missions fondamentales : apprendre à lire, compter, écrire. De ce fait, la première mesure concrète à prendre serait de lancer une vraie étude comparative sur les méthodes de lecture qui fonctionnent et celles qui ne fonctionnent pas, pour redonner au moins à chaque élève la chance d’apprendre vraiment à lire dans nos salles de classe. Une décision aussi simple serait un bouleversement profond, et c’est de cela que nous avons besoin pour sauver la possibilité même d’une société pour demain.

François-Xavier Bellamy, Les déshérités, Plon, 2014.

*Photo : BALTEL/SIPA. 00644436_000023.

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