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Municipales : l’autre enracinement

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front gauche municipales

Il va enfin y avoir des touristes à Hénin-Beaumont. Ils auront des caméras et une carte de presse, mais au moins, ça fera de l’animation. On peut parier que ça va durer pour les deux ou trois ans à venir. Les journalistes adorent ça, les belles histoires simples qui frappent l’imagination. À quoi ça peut ressembler, des prolos dans un coin vilain comme tout qui ont transformé une ville ouvrière historiquement à gauche en laboratoire du FN ? Ça va filmer sec du côté des friteries et des bistrots, et puis aussi du marché, l’endroit favori de rassemblement des pauvres d’après le guide du Routard des idées reçues.

Après tout, peu importe que l’enracinement du FN ait ici une bonne vingtaine d’années et qu’il se soit approfondi dans un microclimat particulier, celui d’un PS corrompu et d’une ville et d’un bassin d’emploi qui auront connu un vrai désespoir, celui de la fermeture des mines et un faux espoir, presque plus douloureux, celui d’une réindustrialisation ratée dans les années 90 qui débouchera sur un autre échec symbolisé, entre autres, par la fermeture violente de Metaleurop en 2003. On ne verra à Hénin-Beaumont que ce que l’on veut bien voir depuis Paris. Avec les grilles de lectures prédigérées qui iront de l’antifascisme de bac à sable aux sempiternels mantras de « la gauche sans le peuple », du PS qui a trahi la classe ouvrière et du PCF qui est aux abonnés absents. Peu importe aussi que le vote FN d’Hénin-Beaumont et du bassin minier n’ait rien de commun, ni par son électorat, ni parce ce qu’il demande avec celui du Sud composés par des pieds-noirs qui vont en arriver à la troisième génération de rancœur identitaire ou par des retraités aisés qui veulent de la sécurité, encore de la sécurité, toujours de la sécurité.

Non, nous serine-t-on à longueur de reportages et de colonnes, le seul fait majeur de ces élections municipales, c’est la poussée sans précédent du FN. On a déjà oublié sa difficulté à présenter des listes (et leur petit nombre in fine),  on a déjà oublié la présence de centenaires, d’alzheimériens ou même de personnes décédées sur celles que le parti de Marine Le Pen est parvenue péniblement à boucler, on a enfin oublié que le FN a déjà eu une expérience municipale, expérience pas franchement heureuse d’ailleurs, en 1995 où toutes les mairies ont été perdues dès le mandat suivant sauf celle d’Orange.

On le voit, c’est tout de même beaucoup plus facile quand l’ensemble du système médiatique se transforme, plus ou moins volontairement, en attachée de presse faussement effrayée et vraiment complaisante. On en arriverait presque à penser que l’on se trouve en présence de chiens de garde cathodiques rendant service à leurs maîtres en faisant croire qu’il n’y a plus d’alternative électorale, désormais, qu’entre des partis libéraux et sociaux-libéraux d’un côté et le FN de l’autre…

On aimerait pourtant ici insister sur un autre enracinement, d’autant plus tranquille et discret qu’il n’intéresse pour l’instant encore personne car il est beaucoup moins spectaculaire, au sens debordien du terme, que celui du FN. Il s’agit des scores réalisés par la gauche de la gauche, à côté du marasme socialiste et de la relative bonne tenue des écolos. Pour aller vite, cette gauche de la gauche correspondrait au Front de gauche si les choses étaient simples. Mais elles ne le sont pas. Le Front de Gauche, composé du PCF, du PG et de diverses organisations comme Gauche Unitaire ou Ensemble, a connu de fortes secousses depuis une petite année, justement à cause de la préparation de ces municipales. Le PCF, pour des raisons historiques et pour sauver des élus, a eu une politique à géométrie variable, partant parfois dès le premier tour avec les socialistes, parfois au sein de listes FDG. Mais il y a aussi Mélenchon, dont le narcissisme parfois envahissant a fait oublier que le Front de gauche, c’était un programme et pas seulement un cartel électoral au service d’un seul homme. Un homme pris d’ailleurs à son propre piège, qui a eu une tactique uniquement faite de coups de gueules médiatiques, ce qui paradoxalement a rendu invisible dimanche soir la très bonne tenue des différentes listes à gauche du PS.

Résultat, du côté de Valls mais c’était déjà la même chose quand Guéant était à l’Intérieur, les scores réalisés par ces listes à gauche du PS ne sont pas comptabilisés en tant que tels, leurs électeurs étant éparpillés façon puzzle sur le site du gouvernement entre « extrême-gauche » (où ils se retrouvent mélangés avec Lutte ouvrière et le NPA), « divers gauche » (là, un comble, ils se retrouvent dans le même sac que des radicaux de gauches ou des PS dissidents) voire « écologistes » quand cette liste de gauche de la gauche, à Brive par exemple, se retrouve avec un mélange de candidats PG et EELV.

Or que constate-t-on si on creuse un peu au-delà de la représentation journalistique convenue et des calculettes simplificatrices de la place Beauveau ? C’est que ces listes de la gauche, présentes partout, font toutes ou presque plus de 5% et souvent des scores à deux chiffres.  On voit aussi qu’elles obtiennent ces bons résultats de manière nationale, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, dans les grandes villes comme dans les moyennes. Prenons la plus grande d’entre elles, Paris. Le PCF est parti dès le premier tour avec Anne Hidalgo mais il y a eu une liste FDG malgré tout, qui flirte avec les 5% dans un contexte très défavorable. Mais c’est beaucoup mieux à Rennes, par exemple, là aussi sans le PCF, où cette liste de gauche de la gauche atteint 15%.

Ailleurs, quand le FDG retrouve sa composition classique avec le PCF, les résultats peuvent parfois être spectaculaires comme à Montreuil où le PS est éliminé dès le premier tour. Ou encore à Lille où pour la première fois depuis 35 ans, les communistes ont préféré ne pas partir d’emblée avec les socialistes et jouer la carte FDG, au grand dam de leurs propres directions nationales et départementales. Le résultat est de 6,17%. Plutôt encourageant pour une première, surtout si on détaille quartier par quartier où l’on constate que le vote pour la liste À Lille l’humain d’abord se répartit assez uniformément entre quartiers bobos et quartiers populaires.

Bien sûr, le score de ces listes n’est pas celui du FN (là où le FN est présent) et il est vrai qu’il est plus difficile d’expliquer en temps de crise des enjeux comme la gratuité des transports ou la remunicipalisation de la gestion de l’eau que de limiter son ambition à demander d’armer la police municipale et de mettre des caméras partout. Mais enfin, quand on regarde le score élevé de ces listes de gauche de la gauche comme à Montpellier, Limoges, Nîmes, Avignon, Bourges, Rouen ou même Marseille, on s’aperçoit tout simplement qu’il y a eu une autre façon de dire non au PS (ou à l’UMP) que de voter FN ou de s’abstenir.

Quel que soit le devenir de ces listes au second tour, leur électorat qui est apparu depuis les européennes de 2009 est là et bien là, autour de 7 à 8 % au niveau national et avec une pointe à 11% lors des présidentielles de 2012.

Jusqu’à preuve du contraire, retrouver et consolider ce score dans des municipales aussi défavorables à tout ce qui était estampillé « gauche » à cause de l’utilisation abusive qu’en fait cette droite complexée qu’on appelle encore PS, c’est aussi un enracinement. Un vrai.

*Photo : Xavier Malafosse/SIPA. 00676548_000004.

Municipales : et revoilà les trouble-fête !

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fn briois municipales

Les élections sont en République ce que les processions rituelles étaient sous l’Ancien Régime : de grandes festivités mi-sacrées mi-païennes, où le corps du peuple se régénère dans l’invocation collective et braillarde des bons auspices. Après avoir écouté la bonne parole des diverses chapelles politiques, on s’en va communier aux urnes, dans la joie inquiète que le Ciel accordera aux citoyens paix et prospérité.

On fanfaronne à la radio, on roule des yeux à la télé, on gazouille sur Internet. On se déguise en Robin des Bois, on se grime en Super Dupont, les clowns blancs et les Pierrot-la-Lune font des grimaces écocitoyennes, on se glisse des peaux de bananes et on feint de malencontreusement marcher dessus, on y répond avec des pistolets à eau ; le bruyant défilé de la nation descend dans la rue et trompette à qui mieux mieux. Les élections, on l’ignore trop souvent, c’est avant tout la fête ! Les gens comme-il-faut pensent que c’est une affaire très grave pour grandes personnes très sérieuses, mais ces gens-là ont tort. Ils se privent d’un authentique moment de rigolade. Yannick Noah va-t-il quitter la France si Dugenou est élu ? Le festival d’Avignon se tiendra-t-il encore dans la France occupée par la Bête Immonde ? Les pains au chocolat de Jean-François Copé ont-ils fessé le président de la République avec leurs petits bras musclés ? Pétaouchnok et Clochemerle feront-ils vaciller les Droits de l’Homme ?

Tels les harengs du Carnaval de Dunkerque, telle la marmotte de Punxsutawney, tels les Gilles à Binche, les articles de presse ont répondu avec une impeccable ponctualité aux règles immuables du spectacle. Le premier tour des élections a donc initié la Parade des Grand Mots Qu’on Nous ressort À Chaque Fois : « Trouble-Fête » ! « Coup de Tonnerre » ! « Énorme surprise » !

Sitôt aperçu, le pantin du fascisme (on ne gâche pas la fête !) est promené sur la grand-place, offert aux huées et aux crachats de la foule. Pas de quartier pour les fâcheux ! Qu’on le pende ! On le traîne et on le pend, entre un Père Fouettard en mousse et un épouvantail ultralibéral.

Pendant les élections, l’opinion ne compte pour rien. Ce qui compte vraiment, c’est que ces saturnales républicaines réactivent le sens de la communauté, que ces modernes rogations fertilisent notre pouvoir d’achat, et surtout que Bonhomme Carnaval finisse brûlé à son gibet, comme prévu, comme d’habitude, comme de bien entendu. Ensuite, on rentrera se coucher, l’âme contente. L’hiver est fini.

*Photo : BAZIZ CHIBANE/SIPA. 00679871_000008.

Souriez, vous êtes soignés

medecine telemedecine usa

« C’est merveilleux d’être constamment surveillée », déclare Ernestine Marshall à la chaîne de télévision Fox News. La sexagénaire vit en Floride, elle est atteinte de sclérose en plaques et son assurance santé « Humana Inc. » a équipé, voici un an, son modeste appartement d’une dizaine de détecteurs de mouvements. À chaque fois qu’ Ernestine déambule, ouvre son frigo ou son armoire à pharmacie, qu’elle se couche ou tire la chasse de ses toilettes, sa compagnie d’assurance santé l’enregistre. Ses moindres faits et gestes sont surveillés.

À tel point que si un élément anormal vient troubler la routine d’Ernestine, un superviseur lui téléphone illico depuis sa tour de contrôle, pour s’assurer que tout va bien. C’est arrivé une fois que l’assureur consciencieux a remarqué qu’Ernestine « dormait mal », se souvient-elle. « Je m’étais levée à 3 heures, puis à 5 heures du matin. ». Or, chez Humana Inc., on considère que  « toute rupture de la routine peut être le signe avant-coureur d’une crise ». Loin d’être gênée par cet anéantissement de sa vie privée, Ernestine se déclare satisfaite : « Grâce à ce système, je peux rester chez moi, et n’ai pas besoin d’aller dans une structure spécialisée ni de vivre avec une aide à domicile. ». La surveillance serait donc la liberté ? Si Ernestine a été surprise quand les superviseurs de l’assurance lui ont téléphoné, sur Fox News, elle se contente d’un « wow » pour dire son admiration. Comme souvent, l’enfer est pavé de bonnes intentions : ses défenseurs mettent en avant qu’avant l’avènement de cette technologie, les malades chroniques devaient se déplacer pour voir un médecin. Maintenant, ils peuvent être suivis, tranquillement, depuis chez eux.

La supervision du patient chez lui n’est qu’une des applications de ce qu’on appelle la « télémédecine », soit le fait de pratiquer la médecine, à distance, via les nouvelles technologies. La « télémédecine » ou « telehealth » est en plein essor aux Etats-Unis, pays qui compte de nombreuses zones rurales et dont l’immensité encourage médecins et patients à préférer la consultation par Skype, moins coûteuse.

De fait, la loi s’adapte à cette évolution. En 2000, seuls cinq Etats rendaient obligatoire le remboursement par les assurances privées des consultations en ligne. Aujourd’hui, dix-neuf Etats ont fait passer cette loi. Les détracteurs de la télémédecine mettent en garde contre la dénaturalisation de la consultation. Le docteur Verghese, s’exprimant sur la célèbre chaîne internet TED s’était ému que l’on « perde un rituel transcendant qui est le coeur de la relation entre le patient et le scientifique. ». Le législateur aux Etats-Unis se demande maintenant s’il doit plafonner les honoraires des médecins consultant en ligne.

Alors qu’en Floride, ces débats sur l’encadrement de la télémédecine seront tranchés dans six mois, ces nouvelles pratiques sont déjà bien réelles pour Ernestine Marshall qui s’est portée volontaire pour être constamment surveillée.

Rien de tel pour l’heure en France, où seuls les patients présentant des risques cardiovasculaires envoient des enregistrements de leur rythme cardiaque à leur médecin. Personne n’a encore équipé sa maison de détecteurs, traquant leur activité.

*Photo: PANTHER/P.P.L. IMAGE/SIPA.00310438_000003

Municipales : la déroute du PS vue par les frères Coen

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freres coen ps fn

Le premier tour des élections municipales 2014 m’a permis de mieux comprendre le film des frères Coen, A serious man.

Bien qu’étant très friand des productions de la fratrie la plus géniale d’Hollywood, de Sang pour sang à True grit, en passant par Miller’s crossingA serious man m’avait laissé sceptique. C’est quelque peu dubitatif que j’avais suivi les déconvenues de Larry Gopnik, professeur de physique quantique en 1967 à Minneapolis, qui ouvre le film avec une démonstration visuellement effarante du problème de Schrödinger et passe l’heure et demie suivante à subir les persécutions de sa femme, de ses collègues, de son oncle autiste et de ses enfants demeurés, en voyant peu à peu son existence vaciller sans qu’il parvienne à trouver une explication à la succession de déconvenues et de catastrophes qui s’abattent sur lui. À l’image du chat de Schrödinger, dont il cite l’exemple au début du film à ses étudiants, Larry Gopnik tourne en rond dans sa boîte sans plus savoir s’il est encore maître de son existence ou en fait même vraiment partie. Rappelons que le principe de l’expérience de Schrödinger est d’enfermer un chat dans une boîte avec un flacon de gaz mortel, une source radioactive et un compteur Geiger. Quand le compteur détecte un certain seuil de radioactivité, le flacon se brise et le gaz tue le chat. Si nous ouvrons la boîte, nous constaterons que le chat est soit mort soit vivant mais tant que nous ne le faisons pas, le chat est la fois théoriquement vivant et mort et se trouve dans une dimension que seul un expert en physique quantique sera capable d’appréhender, d’où reviennent parfois les morts dans les films de Georges Romero et plus rarement les hommes politiques.

Un peu comme le chat de Schrödinger, le Parti socialiste, au lendemain du premier tour des élections ne sait plus très bien s’il est mort ou vivant, pas plus que ceux qui l’observent se débattre entre les deux tours, coincé dans la petite boîte du déni, tandis que monte l’aiguille du compteur Geiger frontiste. À Hénin-Beaumont, Steeve Briois a commenté d’un sobre mais ferme « Place au travail ! » les 50,6% réalisés dès le premier tour. À Marseille, Patrick Menucci fait désormais tinter ses casseroles loin derrière le candidat du FN, arrivé en deuxième position, et loin derrière Jean-Claude Gaudin auquel on n’en voudrait pas de citer le colonel Kilgore dans Apocalypse Now et son « J’adore l’odeur du napalm au petit matin ». À Fréjus, le FN fait 40% tandis que Niort passe à droite après soixante ans de règne socialiste. Hormis à Paris où Anne Hidalgo fait match nul et à Lille où Martine Aubry tient un peu le rôle qu’Alain Juppé assure à droite, le terme de Berezina paraît presque faible partout ailleurs pour commenter les résultats du PS. On n’a d’ailleurs pas fait tourner que les tables électorales hier soir puisque Jean-Marc Ayrault semblait presque revenir d’entre les morts pour commenter les résultats d’une voix atone et recommander la constitution d’un front républicain avant de s’enfoncer à nouveau, et peut-être pour toujours, dans les limbes. « Nous avons le pouvoir de remobiliser les électeurs entre les deux tours » a répété, mécanique, Najat Vallaud-belkacem sur tous les plateaux de télévision. « Les électeurs ont voté avec leurs pieds » a répondu, sarcastique, Bruno Le Maire, évoquant le record d’abstention et renvoyant la pauvrette à l’époque congelée de la RDA. Il a beau jeu de le faire : l’UMP vient d’être sauvé miraculeusement (et sans doute temporairement) des eaux troubles des écoutes par la percée du FN et il est certain que la courbe électorale sera plus difficile encore à inverser que la courbe du chômage pour le PS.

Dans A serious man, le malheureux Larry Gopnik, trompé et tyrannisé par sa femme, martyrisée par ses collègues et par ses étudiants, affligés par son oncle autiste qui passe ses journées à couvrir des cahiers d’écoliers de symboles cabalistiques, cherche désespérément à sortir de la spirale infernale qui menace de précipiter toute son existence dans le désastre. Dédaignant le rationalisme scientifique, il se tourne même vers la religion, mais les rabbins qu’il interroge ne parviennent qu’à lui donner des réponses toutes plus contradictoires et inutiles les unes que les autres. Le Parti socialiste, quant à lui, durement éprouvé essaie à tout prix de trouver une explication à sa déroute qui ne remette pas en cause la cohérence et la pertinence de ses choix politiques. Pas questions de considérer les démêlés des candidats socialistes à Marseille ou Hénin-Beaumont, au niveau local, ni le rejet de la politique gouvernementale, au plan national, comme des facteurs d’explication de la très large percée du Front National : comme d’habitude on attribue ces résultats à l’ignorance des électeurs et à l’œuvre des maléfiques zélotes qui, dans l’ombre, banalisent les thèses du FN et manipulent les cerveaux malades. Ce matin, Le Monde  allait même jusqu’à mettre les électeurs de Béziers sur le divan pour expliquer le désastre : « Les Biterrois montrent une tendance dépressive qui alimente un discours victimisant, terreau particulièrement favorable pour le FN. » Traduction : alors que le socialisme municipal n’a décidément rien à se reprocher, c’est une bande de maniaco-dépressifs qui a encore tout fichu en l’air.

Il n’est pas question pour le Parti socialiste de se remettre sérieusement en cause, surtout entre deux tours des élections municipales, alors que Paris balance encore dangereusement entre NKM et Anne Hidalgo. On s’accroche donc au PS au « front républicain », vieille antienne que les ténors de l’UMP ne font même plus semblant de prendre au sérieux, trop heureux de voir la gauche redevenir pour un temps plus bête que la droite. Et malgré les protestations et les menaces de sanctions, le rattachement du Front National au paysage politique local semble inéluctable. Comme Larry Gopnik dans A serious man, le parti socialiste n’a donc plus qu’à se laisser balloter favorablement par les événements en espérant que ça ne casse pas trop au deuxième tour.

Il est hors de question que je raconte ici la fin de A serious man : elle est très intrigante au premier visionnage et elle prend tout son sens quand on a regardé le film une deuxième fois, enrichi de l’expérience du premier tour des élections. Pour celles-ci en revanche, on sait à peu près comment cela va se finir : dimanche prochain, quand nous ouvrirons la boîte de Schrödinger pour constater ce qu’est devenu le PS entre les deux tours, il y a de fortes chances pour que plus d’un s’exclame : « le petit chat est mort ! »

Mais meurt-on jamais vraiment en politique ? Aucun chat n’a été blessé au cours de la rédaction de cet article.

*Photo : TUCAT-POOL/SIPA/SIPA.00679916_000001.

Où va l’argent ?

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FRANCE REGIONS PIb

france pib regions

Les chiffres présentés sur cette carte sont obtenus en soustrayant, pour chaque région, le revenu théorique de ses ménages à leur revenu effectif. La différence entre revenu effectif et revenu théorique correspond à une contribution nette au revenu des autres régions quand elle est négative, et à un bénéfice net pour la région quand elle est positive. Les chiffres régionaux sont exprimés en euros par habitant pour tenir compte de la population des différentes régions. Le revenu théorique est celui que toucheraient les ménages d’une région s’ils percevaient une proportion de revenu national égale à leur contribution au PIB national. Si, par exemple, une région contribue à 10 % du PIB de la France, son revenu théorique – on pourrait dire « autarcique » – vaut 10 % du revenu national.

Si l’Île-de-France était une île au plan économique, c’est-à-dire si le produit intérieur brut (PIB) régional déterminait à lui seul le revenu des Franciliens, ceux-ci verraient leur revenu augmenter de plus de 100 milliards d’euros (107 en 2010), pour arriver à une moyenne de 9100 euros par habitant. Celui des Limousins baisserait de 4400 euros, soit presque un quart ; les Rhône-Alpins, eux, ne perdraient que 300 euros.

En France, certains gagnent plus qu’ils ne produisent, d’autres moins. La nation fait de la productivité des uns le revenu des autres sous forme de salaires, de pensions ou d’aides sociales. La preuve cartes sur table ![access capability= »lire_inedits »]

pib regions belgique

Le contrat tacite qui lie les Français entre eux et se traduit au quotidien par des transferts financiers de plus de 100 milliards d’euros par an (107 milliards en 2010) est au cœur de l’unité nationale. Il n’en repose pas moins sur le sacrifice des habitants les plus productifs, sacrifice dont la contrepartie n’est pas vraiment débattue et reste largement taboue. Des voix s’élèvent aujourd’hui pour dénoncer l’iniquité de cette transaction très concrète, notamment celle du géographe Jacques Lévy[1. Jacques Lévy, Réinventer la France. Trente cartes pour une nouvelle géographie, Fayard, 2013, p. 152.], qui résume la situation par une formule volontairement provocatrice : « Les pauvres des régions riches paient pour les riches des régions pauvres. » Autrement dit, les inégalités sociales les plus flagrantes s’observent dans les grandes métro- poles ; cependant, la fiscalité qui y touche les classes modestes ne sert pas à réduire ces inégalités mais, au contraire, à favoriser l’environne- ment et le revenu des habitants des villes moins productives (mais aussi moins inégalitaires) où, de surcroît, le pouvoir d’achat n’est pas grevé par un coût du logement prohibitif. Qu’en est-il concrètement ? Pour comprendre et évaluer cette dimension de la solidarité nationale, la meilleure méthode consiste à cartographier non seulement les flux financiers de la redistribution gérée par l’État, via les impôts et autres cotisations, mais aussi à élargir la perspective afin de comparer ce qui est produit et ce qui est perçu par les ménages. Une première carte met en évidence les différences de productivité entre la région parisienne et le reste de l’Hexagone. La productivité des Franciliens est en gros le double de celle des provinciaux, les régions ne se distinguant que peu les unes des autres. Pour Paris et sa région, la production annuelle de chaque habitant se montait à 49 700 euros en 2010. Alors qu’en province, celle-ci s’établissait entre 22 800 euros dans le Limousin et 29 800 euros en Rhône-Alpes.  En revanche, la carte des revenus dans les régions de Métropole ne fait pas apparaître le même différentiel entre la capitale et les provinces. Le gros cercle centré sur Paris que l’on voit sur la carte de la productivité ne se retrouve pas sur la carte des revenus par habitant, qui sont comparables d’une région à l’autre : de 17 000 euros dans le Nord- Pas-de-Calais à 20 000 euros en Rhône- Alpes pour la province, et « seulement » 24 000 euros en Île-de-France. La différence entre la France de la production et la France du revenu, c’est  la redistribution. On observera sur une troisième carte ce qui fait l’unité nationale au jour le jour. À ce jeu, la région parisienne est la seule contributrice nette : chaque Francilien donne annuellement à ses compatriotes plus d’un tiers de ce qu’il gagne, 9100 euros en 2010.

revenus par region

A contrario, une part non négligeable du revenu des Limousins, Poitevins, Charentais ou Bas-Normands provient des transferts financiers issus de la région-capitale. En revanche, tirées par leurs métropoles dynamiques, les grandes régions « développées » telles que Rhône-Alpes, PACA, le Nord-Pas-de-Calais, l’Alsace ou les Pays-de-la- Loire ne sont pas si loin de l’équilibre. Phénomène que l’on retrouve dans une moindre mesure en Aquitaine et en Midi-Pyrénées, grâce au rôle moteur de Bordeaux et de Toulouse. Mais partout ailleurs en province, on gagne proportionnellement plus que l’on ne produit. Comment s’opère ce rééquilibrage des revenus ? Outre les effets de la redistribution active de l’État des riches vers les pauvres, une partie importante de ces flux financiers est la conséquence de la dissociation croissante entre lieu de production et lieu de consommation. On peut l’observer sur deux échelles. Tout d’abord, entre deux régions voisines, quand on travaille dans l’une et qu’on réside dans l’autre : cela permet de comprendre la situation bénéficiaire de la Picardie, région dont la très certaine consistance culturelle ne se double pas d’une autonomie économique, et dont une grande partie des revenus est perçue dans le département de l’Oise par des salariés qui travaillent dans l’Île-de-France voisine. Cette redistribution-là est un peu artificielle, car elle est essentiellement due à l’inadéquation du découpage régional à la géographie économique du pays. Du reste, le démantèlement de la Picardie a été proposé par le comité Balladur en 2009. Mais les conséquences de la dissociation entre production et consommation se manifestent surtout à plus grande échelle : de plus en plus de territoires se tournent vers l’économie dite « résidentielle », fondée sur la captation d’habitants travaillant ou ayant travaillé ailleurs. En résumé, il s’agit de faire venir des salaires et des retraites, plutôt que de l’activité ou des emplois – qui aimantent les chômeurs et les pauvres.  Cette stratégie peut s’avérer payante pour la partie du territoire national éloignée des centres de déci- sion et d’activité. Bien menée, elle peut conduire à bénéficier des « avantages » de l’économie de marché – équipements publics, entre-soi, loyers modérés, qualité de vie, pouvoir d’achat – sans en subir les inconvénients – pauvreté, pollutions, loyers exorbitants, pouvoir d’achat défavorable, bref, tous les attributs de la mondialisation malheureuse.  Quoi qu’il en soit, l’idée reçue selon laquelle Paris vivrait aux dépens de la France a vécu. Désormais, toutes les communes de France peuvent, au nom de la solidarité nationale, réclamer leur dû d’infrastructures et d’équipements publics. Au demeurant, elles ne s’en privent pas.  La même analyse menée à l’échelle départementale met en évidence des solidarités inattendues. En Île-de- France, seuls Paris, les Hauts-de-Seine et… le « 9-3 » sont contributeurs nets. On travaille dans le « 9-2 » mais on vit dans le « 7-8 », et on gagne bien peu en Seine-Saint-Denis au regard de ce qui s’y produit. La formule de Jacques Lévy n’est donc pas une provocation gratuite, surtout quand on sait que cette dissociation entre un pays qui « trime » et un pays qui « touche » est le fonds de commerce des partis sécessionnistes en Europe, de l’Italie à la Belgique[2. En Italie, la Ligue du Nord fait jouer le ressort d’un ras-le-bol, celui d’une Italie industrieuse qui devrait en avoir assez de financer l’oisiveté d’un Mezzogiorno se complaisant dans le sous-développement et l’assistanat – mafieux qui plus est. Le remake italien du film Bienvenue chez les Ch’tis s’intitule d’ailleurs Bienvenue dans le Sud (5 millions d’entrées), suivi deux ans après par Bienvenue dans le Nord… En Belgique, le spectre de la partition du pays est omniprésent, les Flamands ayant le sentiment de payer pour les Wallons.]. Heureusement, en Europe, les nations ont la vie dure.[/access]

*Photo : aranjuez1404.

Municipales : UMP et FN qui rient, PS dans le déni

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municipales belkacem ump fn

« Comment pouvez-vous nier à ce point avoir été sanctionnés ? » lance un Henri Guaino ahuri par la mauvaise foi de Najat Vallaud-Belkacem sur le plateau de France 2. Invitée hier soir à commenter les piètres résultats du Parti socialiste au premier tour des municipales, la porte-parole du gouvernement s’enfonce dans le déni. Avec la hargne du représentant de commerce obligé de mettre un pied dans la porte pour vendre sa camelote hors d’âge, NVB distille ses éléments de langage préfabriqués. Le socialisme municipal ? Unanimement plébiscité, quoi qu’en disent les urnes. La percée du Front national ?  Si Fréjus, Perpignan, Forbach, Béziers pourraient bien revenir au Rassemblement Bleu Marine, la responsabilité en incombe à ceux qui ont « banalisé » les idées frontistes, de Sarkozy à  Jean-François Copé. Par la faute de ces apprentis-sorciers, les futurs maires FN, comme Steeve Briois s’apprête certainement à le faire à Hénin-Beaumont, « obligeront les enfants à manger du jambon à la cantine » et « abonneront les bibliothèques municipales à Minute » (vous savez, cet hebdo très rentre-dedans qui traite le parti mariniste de cage aux folles et avait appelé à voter Sarkozy à la dernière présidentielle…).

Preuve de la collusion des droites, renchérit la Pythie hollandiste, le refus de l’UMP de vouloir se plier à la discipline au « front républicain » alors que le Parti socialiste, par la voix de Jean-Marc Ayrault, s’est engagé à retirer ses candidats arrivés troisièmes des triangulaires, au profit de leurs rivaux UMPistes. En attendant d’organiser des futurs grands procès publics pour blanchisserie et décontamination des thèmes lepénistes, les gardes roses de la rue de Solférino auront toutes les peines du monde à appliquer leurs préceptes républicains à Marseille, où Patrick Menucci finit relégué en troisième position, à quinze points de Jean-Claude Gaudin, dans la roue du candidat frontiste…

Malgré toutes ses dénégations, Najat Vallaud-Belkacem n’a pu effacer la dure réalité des chiffres qui, comme le disait un révolutionnaire barbichu, sont sacrément têtus. En traitant les électeurs, singulièrement ceux du FN, comme des petits enfants malades qui ne savent pas ce qu’ils font mais rentreront sagement dans leurs casernes une fois leur petit caprice assouvi, les représentants de la majorité se consolent de leur échec cinglant. Le record d’abstention – 39.5% au baromètre – en dit sans doute beaucoup plus sur la lassitude de l’électorat que les résultats des grandes villes boboïsées. Car peu de choses bougent dans les principales agglomérations acquises à la gauche : Paris promet une victoire sans éclat à Anne Hidalgo, Nantes restera socialiste[1. Malgré le discours lénifiant de Jean-Marc Ayrault métamorphosé en Brejnev dyslexique…] tandis que Gérard Collomb et Martine Aubry, bousculés sur leurs terres, devraient remporter leur duel au second tour. Seules Toulouse et Strasbourg, tombées dans l’escarcelle du PS en 2008, pourraient rebasculer du côté obscur de la force. Dans nombre de villes moyennes, les socialistes finissent pulvérisés façon puzzle, comme à Grenoble, Niort ou Limoges, moyennant quelques bris de porcelaine.

Une fois n’est pas coutume, Rama Yade a bien résumé la situation : les soirées électorales se suivent et se ressemblent depuis une dizaine d’années. Malgré mon jeune âge, je me souviens de la razzia socialiste sur Paris et Lyon en 2001, deux grosses prises qui avaient occulté la Berezina nationale de la gauche plurielle, un an avant le 21 avril. Même sanction en 2008 pour la droite sarkozyste, ne sauvant que Bordeaux et Nice, deux fiefs de l’UMP décidément indéracinables. À chaque fois, les vaincus nous expliquent doctement qu’il s’agit d’élections locales à enjeux locaux et n’acceptent comme seule leçon nationale que la poursuite de leur politique. Hier, en dépit de leurs désaccords tactiques, UMP et PS se rejetaient mutuellement la faute des succès frontistes, à l’heureuse exception d’Henri Guaino, dont le diagnostic des quarante ans de paralysie publique devrait être médité au sommet des partis.

Si je récapitule, un gouvernement désavoué, une opposition ragaillardie, un Front national sur les fonts baptismaux : depuis la présidentielle de 2012, comme chantaient les Poppys, non, non rien, rien n’a changé, tout tout a continué

*Photo : Fred LANCELOT/SIPA. 00679824_000068.

Ontologie de la caleçonnade

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foulon galabru lafont

À l’instar de La nuit du chasseur de Charles Laughton, Le trouble-fesses est l’œuvre d’une vie puisqu’il s’agit de l’unique réalisation de Raoul Foulon, photographe de plateau pour Borderie et Chabrol notamment. Une épure. Un diamant brut de 1976 où le cinéaste parvient à saisir avec grâce l’essence de la pantalonnade. Les situations du vaudeville sont portées à un tel niveau d’incandescence qu’il ne reste plus que des motifs abstraits et l’éclat du geste. Un exemple parmi d’autres : après avoir acheté un poinçon dans un magasin de bricolage et quelques imbroglios plus tard, Michel Galabru rentre chez lui, le pantalon maculé de peinture. Il l’enlève et le pantalon tient debout tout seul. La symbolique est claire : c’est moins le gag en lui-même qui intéresse Foulon que de saisir la puissance en elle-même de l’objet. Le sous-vêtement masculin devient une image pure, flottante, suspendue telle une stase en expansion.

C’est autour de ces motifs du slip et du caleçon que s’organise la mise en scène. Autant un Russ Meyer filmera volontiers à hauteur de poitrine pour mettre en valeur les appâts de ses comédiennes, autant Foulon n’hésite pas à descendre plus bas et aimanter sa caméra vers les postérieurs. Postérieurs féminins, en premier lieu, qui happent le regard de ces messieurs le temps de multiples raccords malicieux et incitent les mains à la balade espiègle ; mais également les postérieurs masculins dans un désir toujours marqué de faire bouger les frontières de l’image, de bousculer les conventions et les oppositions schématiques hommes-femmes pour offrir un sous-texte politique à ce qui pourrait n’être qu’une nouvelle variation autour du genre : la caleçonnade comme expérience optique et sonore en mouvement.

Lorsque l’immense Maurice Risch (qui revient à un cinéma plus expérimental après s’être compromis chez Jacques Rozier) se retrouve chassé d’un appartement les fesses à l’air, le spectateur comprend que l’enjeu de la scène est moins l’exhibition gratuite de ces parties charnues qu’une réflexion sur le regard et la nécessité de la « raie partie ». Tout se passe comme si la mise en scène ne cessait de dérober au regard du spectateur cette partie symbolique de l’anatomie humaine dans un perpétuel jeu de caché/montré pour renforcer le caractère abstrait de la pantalonnade ontologique et de lui offrir une dimension critique.

En effet, dans un premier temps, le film semble opter pour un point de vue phallocentré où chaque derrière féminin attire la main masculine comme le miel attire l’essaim d’abeilles. Mais dès la scène de l’ascenseur où Vittorio Caprioli réalise qu’il est en train de palper les fesses d’un travesti, le doute est instillé dans l’esprit du spectateur. C’est moins l’acte d’asservissement symbolique qui intéresse Foulon que le pur motif esthétique (hommage aux statues callipyges?) pris dans sa dimension abstraite et subversive. De manière souterraine, la mise en scène travaille sur les renversements des clichés : les femmes accaparent à leur tour la fonction désirante du regard et la mise en scène se met à leur diapason pour moduler de subtiles variations autour de l’homme en
slip, affaibli dans son être en-soi.

Avec une verve rare, Foulon nous offre une proposition de cinéma aux enjeux inouïs : à travers le motif esthétique de la fesse, il parvient à épouser dans un premier temps le point de vue phallocrate dominant dans le cinéma (harcèlement constant de la gent féminine par des mâles en rut, blagues salaces autour des homosexuels et des travestis) pour le renverser et nous jeter dans un profond trouble.

La fesse (féminine) désirée devient la fesse (moquée) masculine et, en fin de compte, les deux héroïnes incarnées par Anicée Alvina (qui renonçait, elle aussi, aux facilités du cinéma de Robbe-Grillet) et par Bernadette Lafont[1. Bernadette Laffont qui elle aussi entame la partie la plus expérimentale de sa carrière en tournant ensuite chez Jean-François Davy – Chaussette surprise-, chez Michel Vocoret –Nous maigrirons ensemble-, chez
Michel Caputo – Arrête de ramer, t’attaques la falaise ! et Si ma gueule vous plaît, chez Claude Confortes –Le roi des cons– et, surtout, dans le mythique On n’est pas sorti de l’auberge du génial
Max Pécas)] se retrouveront ensemble au lit, marquant à tout jamais la naissance d’un cinéma authentiquement féministe.

Que Foulon ait placé son récit dans le cadre d’une vendetta mafieuse n’est pas un hasard : il s’agit d’aller contre l’ordre patriarcal dominant en évitant aussi bien le schématisme du cinéma militant desséché que le formalisme déconnecté de toute réalité sociale.

Et de quoi Michel Galabru est-il ici le nom ? D’un cinéma qui parvient à s’extraire des canons du genre pour toucher à l’essence du motif (de la caleçonnade considérée comme l’un des beaux-arts) tout en provoquant de manière souterraine une incroyable déflagration du sens et de l’image.

Le trouble-fesses (1976) de Raoul Foulon avec Michel Galabru, Bernadette Lafont, Maurice Risch, Anicée Alvina, Vittorio Caprioli, Alice Sapritch (Éditions
L.C.J
)

 

 

 

Hollande sanctionne la Russie en rafales

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mirage otan russie hollande

François Hollande a décidé d’envoyer dans les pays baltes des avions de combat de type Rafale ou Mirage 2000 pour renforcer – « dans le cadre de l’OTAN » – les moyens de défense de ces pays. Cette mesure suit l’envoi de chasseurs américains en Pologne, deux jours plus tôt.

Cette décision , si elle n’a pas d’incidence militaire directe, aura des conséquences politiques très fortes. Tout d’abord, elle accélère précipitamment l’escalade des sanctions à l’encontre de la Russie. En trois jours, le gouvernement est passé des sanctions symboliques (et un peu ridicules : gel des avoirs de quelques personnalités russes) aux sanctions économiques en menaçant de ne pas livrer deux frégates de type « La Fayette »  pourtant déjà vendues à la marine russe (cette mesure de rétorsion coûterait un à deux milliards d’euros au contribuable français) et en engageant militairement plusieurs avions de combat. Entre ces trois stades de l’escalade, la situation n’a pas changé en Crimée. Les premières sanctions visaient bien l’annexion, les dernières ne correspondent à aucune évolution de la situation.

Cette mesure accrédite fortement la thèse russe de l’encerclement[1. À ce jour, les Américains disposent de 24 bases militaires en Allemagne, du siège de l’Otan en Belgique, de 7 bases militaires au Royaume-Uni, d’une base au Kosovo, d’une base en Grèce, de 3 bases en Espagne, d’une base en Islande, de 9 bases en Italie, d’une base aux Pays-bas, d’une base au Portugal, pour ne parler que de l’Europe. Dans les pays proches de la Russie, l’US Army détient 3 bases en Turquie, et une base au Kirghizistan (ancienne République Soviétique). Soit 52 bases militaires américaines implantées sur le continent eurasiatique, loin des USA et prêt de la Russie.] L’idée d’envoyer des avions de combat français dans les pays baltes « dans le cadre de l’OTAN »  laisse penser que ces pays feraient partie de l’OTAN, ce qui n’est pas le cas (ils aimeraient bien entrer dans l’OTAN, mais cela a toujours été considéré comme un casus belli par les Russes). C’est clairement une provocation à l’encontre de la Russie. Une provocation inutile et dangereuse. Ces avions français vont patrouiller directement le long de la frontière russe.  Tout incident pourrait mettre la France de facto en situation de guerre avec la Russie. Une aberration. Même les Américains sont plus prudents et se content d’envoyer des avions en Pologne (qui, elle, fait partie de l’OTAN) à plus de 1000 kms de la Russie.

Cette décision montre enfin que François Hollande a décidé de mettre la France à la pointe de la riposte « atlantique » contre la Russie. Même le Royaume-Uni n’est jamais allé aussi loin dans l’assujettissement à la politique américaine. C’est un vieux tic socialiste : de François Mitterrand dans la crise des missiles Pershing et l’envoi des troupes en Irak à Lionel Jospin qui a engagé la France au Kosovo aux côté des Américains, l’alignement indéfectible des socialistes sur Washington ne date pas d’hier. Cela remonte même à Guy Mollet.

Jacques Chirac, en digne continuateur de la politique gaulliste, avait su tisser des liens d’amitié avec la Russie en général et Vladimir Poutine en particulier. Même Nicolas Sarkozy, tout atlantiste qu’il était, avait su conserver ces liens d’amitié qui lui ont bien servi pour résoudre la crise géorgienne. François Hollande, par son engagement irréfléchi et dangereux,  torpille cette politique de rapprochement née il y a quarante ans. On mettra des années, voire des dizaines d’années à la reconstruire.

François Hollande donne finalement raison à Vladimir Poutine dans son annexion brutale de la Crimée. Le président russe considère en effet que depuis dix ans, le « camp atlantique » pousse ses pions à l’est pour encercler la Russie. Il n’a pas tort.  L’adhésion de la Pologne, de la Hongrie, de la Tchéquie et de la Slovaquie à l’OTAN, les demandes des pays baltes et de la Géorgie d’adhésion à l’organisation atlantique en sont des preuves manifestes. Dans le protocole d’accord entre l’Union Européenne et l’Ukraine (refusé par Ianoukovitch), qui a été entériné avant-hier, figurait noir sur blanc le départ souhaité de la flotte russe de Sébastopol. Il ne faisait aucun doute pour Vladimir Poutine que le nouveau gouvernement ukrainien demanderait tôt ou tard l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN (cela a d’ailleurs été réclamé par des hauts responsables de l’UE cette semaine). Ajoutez à cela le soutien direct aux putschistes de la place Maïdan de la secrétaire d’Etat adjointe pour l’Europe Victoria Nuland (épouse de l’extrémiste néo-conservateur Robert Kagan, elle est l’auteur du fameux « Fuck the UE ») , la volonté déterminée des USA d’installer des missiles anti-missiles en Pologne (rompant l’équilibre stratégique signé avec la Russie en 2009 dans les accords New Start), la présence de ministres néo-nazis, résolument antisémites et anti-russes dans le nouveau gouvernement ukrainien (dont le ministre de la défense Ihor Tenyukh, membre de Svoboda, ancien « parti national-socialiste d’Ukraine »), vous obtenez un cocktail explosif aux yeux de Vladimir Poutine.

François Hollande vient donc de porter un mauvais coup à la paix en Europe. Il entérine dangereusement l’idée qu’il y a en Europe deux camps : les bons occidentaux d’un côté et les méchants orientaux de l’autre. Cette politique consiste à considérer que la recomposition des frontières est une bonne chose quand elle se fait sous les auspices de l’OTAN (comme au Kosovo)  et qu’elle devient mauvaise quand les Russes s’y prêtent comme en Crimée. Cette politique est suicidaire. Elle ne peut conduire, cent ans après l’assassinat de Sarajevo, qu’à une nouvelle « guerre civile européenne ». Alors que toutes les conditions étaient en place pour faire exactement le contraire : dissoudre l’OTAN (qui ne servait plus à rien après la chute du mur) après la dissolution de facto du pacte de Varsovie, étendre progressivement les accords avec la Russie pour la faire entrer dans le jeu européen et en faire une alliée durable. L’Europe de l’Atlantique à l’Oural est désormais une utopie lointaine. La guerre contre la Russie devient une éventualité non négligeable.

*Photo :  NILOSN RICHARD ECPAD/SIPA. 00616565_000001.

 

Traduire n’est pas enjoliver

andre markowicz dostoievski

André Markowicz a traduit l’œuvre intégrale de Dostoïevski.

Causeur. Dans le mythe biblique de Babel, la diversité des langues sanctionne la prétention humaine à égaler dieu. Mais la malédiction contemporaine ne tient-elle pas, plutôt, à l’uniformisation du monde sous le règne du global English ?

André Markowicz. Je retrouve cette même tendance à l’uniformisation en France. Dans notre pays, on considère souvent que traduire un texte, c’est le rendre français. On accepte l’étranger en tant qu’il devient à notre image. Aussi ne garde-t-on aucune caractéristique de la forme d’un texte étranger. On traduit Shakespeare en prose ou en vers libre, ou un poème rimé sans rimes.

N’est-ce pas le sens même d’une traduction que d’adapter un texte à la langue de réception ? N’est-il pas fatal que la représentation du monde du traducteur – et du lecteur – modifie le sens de l’œuvre ?

Non. C’est à la langue française de changer, pas au texte que l’on traduit. Ce qui m’intéresse chez un auteur étranger, c’est qu’il est étranger. À condition de respecter la grammaire et de mettre les choses dans leur contexte, on peut utiliser les richesses de la langue française pour accueillir toutes les formes possibles et imaginables. C’est ce que je tâche de faire.

Donnez-nous un exemple concret avec Dostoïevski…

Les caractéristiques du style de Dostoïevski font qu’il est absurde de traduire un titre isolé, parce qu’en le traduisant, et en le respectant autant qu’on peut, on rend aberrante ou étonnante une forme d’écriture qui est finalement normale, mais pas française.

C’est-à-dire ?

Quand j’ai publié Le Joueur en 1991, j’ai défini les trois caractéristiques fondamentales du style de Dostoïevski. Tout d’abord, il n’existe pas, chez lui, de narrateur neutre. Dès lors, ce qui compte, c’est à la fois ce qu’il dit et ce qu’il ne dit pas. Chez Dostoïevski, on est fondamentalement dans une écriture de la mauvaise foi et de la subjectivité.[access capability= »lire_inedits »] C’est la première fois dans l’histoire de l’Europe que la littérature et la vérité ne sont pas obligatoirement liées. Et c’est ce qui fait sa modernité. Le deuxième élément, c’est que Dostoïevski ne se soucie d’aucun critère esthétique pré-existant à son œuvre. C’est lui qui crée sa propre esthétique, ou plutôt son absence d’esthétique. Parce que son œuvre n’est pas de l’ordre de l’esthétique, mais de l’éthique. La troisième et dernière caractéristique de son écriture, c’est la répétition de mots ou d’images.

C’est justement ce qui déconcerte dans vos traductions…

Oui, car Dostoïevski n’écrit pas des romans mais des poèmes. Et il appelle ses œuvres poema, selon l’exemple de Gogol qui avait sous-titré Les Âmes mortes « poème russe ». Chacun de ses romans est construit autour d’une ou plusieurs images phares qui les traversent, et organisent des réseaux de sens distincts de ceux qui apparaissent directe- ment dans l’intrigue elle-même. Le traducteur doit repérer ces images puis tâcher de les restituer, pour que le lecteur puisse découvrir cette structure qui est au cœur de toute l’œuvre de Dostoïevski.

Faut-il conclure que la fidélité formelle au texte est la première qualité d’une bonne traduction ?

La fidélité est une notion morale, cela ne veut rien dire en littérature ! Comment peut-on être fidèle à quelqu’un qui écrit en russe dans la Russie du xxie siècle ? La traduction est une interprétation qui nous permet de suivre le chemin de l’interprète. Si le traducteur doit être fidèle à quelque chose, c’est à sa lecture, qu’il doit construire et être capable de faire partager. Au fond, le traducteur ne peut revendiquer que sa propre lecture personnelle et partageable.

Justement, insistons : dans la traduction, n’y a-t-il pas nécessairement, comme le dit Pierre Legendre, une opération de « torsion » ? Par la langue, on impose des concepts, une façon de voir le monde. Si on traduit Dostoïevski en français, on inscrit nécessairement son œuvre dans un cadre de pensée français…

Je ne crois pas. Mais il est vrai qu’on laisse un certain nombre de choses dans l’ombre. Néanmoins, Dostoïevski représente un cas particulier : s’il y a un auteur étranger connu en France, en Europe et dans le monde, c’est bien lui ! Je n’ai donc pas besoin de prouver que Dostoïevski est un grand écrivain. Je travaille sur le style, sur les mots, sans faire de grands discours sur les idées de Dostoïevski.

Tout de même, il y a une part d’intraduisible dans les langues humaines, non ?

Oui, et c’est la base même de la traduction. À un certain moment, j’amène le lecteur à comprendre que sa compréhension s’arrête là. Il lit Dostoïevski, c’est très bien, mais s’il veut aller plus loin, s’il veut lire une histoire de la philosophie russe, une histoire de l’orthodoxie, une histoire de la Russie ou simplement apprendre le russe, ce n’est pas plus mal ! C’est aussi pour cela que j’ai traduit les œuvres complètes de Dostoïevski. L’idée, ce n’était pas de traduire un livre, mais de restituer, autant que possible, un contexte et un monde.

Il y a en effet une espèce d’étrangeté dans ce monde slave qui nous paraît extraordinaire…

Une chose est sûre : les bases culturelles ne sont pas les mêmes. Ce décalage est lié à l’histoire de l’orthodoxie. En France, on est dans un monde catholico-protestant dans lequel la liberté se définit par l’action. On a le droit de faire, de penser, suivant le principe « Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres… ». Mais en Russie, ce n’est pas du tout le cas ! Dans le monde orthodoxe, la liberté est un accord sans contraintes avec un ordre supérieur pré-existant. Dans la langue russe, pravda signifie à la fois « justice » et « vérité ». En revanche, le mot « liberté » se traduit de deux façons différentes : il y a svoboda, c’est la liberté politique qui, en gros, n’a jamais existé concrètement en Russie. Et il y a une deuxième notion capitale, voire vitale, c’est volia, laquelle désigne à la fois la liberté intérieure et la volonté. Et notre « volonté » ne correspond pas à la volia des Russes.

Ces équivoques dans la traduction vous ont-elles amené à retraduire certains textes de Dostoïevski ?

J’ai légèrement revu ma première traduction de Crime et châtiment. Quand j’ai commencé mon travail, je me suis fait voler mon ordinateur, ce qui m’a contraint à traduire une deuxième fois le début du roman. Ce faisant, je savais que je ne retrouverais pas un certain nombre de formules que j’avais déjà trouvées. J’avais conscience que certaines étaient meilleures que dans ma première version et d’autres moins bien. Mais un certain nombre de principes de base revenaient d’une façon radicale dans ma nouvelle traduction. Ce que j’appelle la traduction des motifs, des images. Et ça, ça ne bougera jamais.

Même dans deux ou trois siècles ?

Je pourrais imaginer que quelqu’un retraduise Dostoïevski dès maintenant ; la seule vérité que je détienne sur l’œuvre de Dostoïevski, c’est la mienne.

Est-ce pour transmettre votre part de vérité que vous traduisez de la poésie russe en breton ?

J’ai commencé à écrire une anthologie de la poésie russe du XXe siècle en breton, avec un poète qui s’appelle Koulizh Kedez, tout simplement parce qu’on avait envie de le faire. On a travaillé en breton, mais cela aurait pu tout aussi bien être en javanais…

D’ailleurs, de quel breton s’agit-il ? Il existe de nombreuses langues bretonnes, nous semble-t-il…

Le breton écrit, c’est un grand problème. L’écriture et l’orthographe bretonnes ont été unifiées en 1941, sous l’égide des Allemands, parce que les nationalistes bretons et les écrivains bretons se sont naturellement alliés aux occupants. L’idée derrière l’unification du breton étant que, pour enseigner une langue, il faut une norme. C’est vrai partout, mais, en Bretagne, la langue nationale n’a aucune assise populaire, parce que les gens parlent des dialectes. Objectivement parlant, le breton enseigné est un artefact.

Un étudiant en école Diwan ne comprend donc pas la langue bretonne que vous employez dans vos traductions ?

Non, c’est encore plus compliqué que ça. Dans notre anthologie de la poésie russe, on a utilisé la langue littéraire de Koulizh Kedez. Ayant compris que la littérature n’était pas de l’ordre de la conversation, il a en quelque sorte créé sa propre langue …

D’accord, mais combien de personnes peuvent- elles la comprendre ?

Pas plus d’une centaine !

C’est très poétique de traduire la poésie russe dans une langue sans locuteurs ! La république est-elle responsable de la quasi-disparition du breton ?

On a tendance à dire que l’École de la République a tué les langues régionales. C’est absolument faux. Certes, les langues régionales étaient interdites à l’école, alors qu’elles n’auraient sans doute pas dû l’être. Mais, jusque dans les années 1950, dans les villages, les enfants bretons arrivaient à l’école en ne parlant que le breton. Ils apprenaient le français en trois mois. C’est hallucinant, quand on y pense !

Regretteriez-vous les hussards noirs de la République ? Vous n’allez pas vous faire que des amis en Bretagne !

Non, si la pratique de la langue est restée plus ou moins stable entre 1880 et 1945, alors que l’interdit scolaire était très fort et efficace, c’est que le breton avait une assise sociale.

Mais alors, comment le fil de la transmission s’est-il brisé ?

En cinq ans, entre 1945 et 1950, la transmission s’est perdue d’une manière radicale. Koulizh est né en 1947 dans un petit village dont les 50 habitants parlaient tous breton. Le breton est sa langue maternelle, sa première langue. Sa sœur est née en 1950 : elle comprend le breton sans le parler.

Pourquoi ?

Les structures de la société rurale bretonnante ont été bouleversées par l’irruption du productivisme, puis l’apparition de la radio. Et la collaboration massive des nationalistes bretons avec l’occupant allemand pendant la guerre, au milieu d’une population foncièrement antiallemande, n’a pas aidé.

Au-delà de l’exemple breton, on observe de nombreux symptômes d’une crise de la transmission. Il semblerait que la langue de racine, pourtant assez accessible, soit devenue une langue étrangère pour la plupart des jeunes français.

Le vrai problème n’est pas Racine, mais l’orthographe. Plus personne n’est capable de maîtriser sa propre langue.

Serait-ce un effet de la massification scolaire ? Osons une question taboue : la transmission de la grande culture peut-elle s’opérer dans un système démocratique ?

Mais la transmission et la culture, c’est la démocratie ! Mon expérience dans les lycées m’apprend que, quand les élèves ont l’impression qu’on leur demande beaucoup plus qu’ils ne pensent pouvoir donner, ils se sentent valorisés. Le problème est que les enseignants ont de moins en moins de possibilités d’exiger beaucoup de leurs élèves. Les conditions de vie, d’enseignement, et leur propre formation ne leur facilitent pas les choses…

Il y a aussi le discours ambiant qui consiste à dire : il ne faut pas trop les fatiguer, ni les surcharger de travail…

À partir du moment où l’on considère que tout ce qui intéresse les jeunes, c’est eux-mêmes, plus aucune transmission n’est possible. Mais le problème de base, c’est le communautarisme, l’absence de lien commun. L’une des choses que je considère comme magnifique dans l’expérience française, c’est la distinction entre espace privé et espace public. Il existe un certain nombre de principes qui doivent nous unir, et tout ce qui est en dehors de ce principe doit ressortir du domaine privé. Lorsque le domaine privé devient le domaine public, il n’y a plus de langue commune ni transmission possible.

Les profs et les élèves ne sont pas seuls en cause : les pouvoirs publics envisagent de plus en plus l’école comme une antichambre de l’entreprise.

C’est vrai. Si l’école est par nature l’antichambre de l’entre- prise, elle devient aujourd’hui de plus en plus souvent l’antichambre du chômage et de l’exclusion. Avant la longue crise, jusqu’au début des années 1970, on allait à l’école pour vivre mieux que nos parents. Ce qui a disparu, c’est l’idée de progrès. Aujourd’hui, individuellement, les gosses ne sont pas très différents de leurs aînés mais ils savent que la langue qu’on leur parle ne sert qu’à les faire vivre encore moins bien que leurs parents. Loin de percevoir la langue comme un moyen d’émancipation, ils n’y voient plus que l’instrument de l’oppression la plus cynique.[/access]

Municipales : l’autre enracinement

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front gauche municipales

front gauche municipales

Il va enfin y avoir des touristes à Hénin-Beaumont. Ils auront des caméras et une carte de presse, mais au moins, ça fera de l’animation. On peut parier que ça va durer pour les deux ou trois ans à venir. Les journalistes adorent ça, les belles histoires simples qui frappent l’imagination. À quoi ça peut ressembler, des prolos dans un coin vilain comme tout qui ont transformé une ville ouvrière historiquement à gauche en laboratoire du FN ? Ça va filmer sec du côté des friteries et des bistrots, et puis aussi du marché, l’endroit favori de rassemblement des pauvres d’après le guide du Routard des idées reçues.

Après tout, peu importe que l’enracinement du FN ait ici une bonne vingtaine d’années et qu’il se soit approfondi dans un microclimat particulier, celui d’un PS corrompu et d’une ville et d’un bassin d’emploi qui auront connu un vrai désespoir, celui de la fermeture des mines et un faux espoir, presque plus douloureux, celui d’une réindustrialisation ratée dans les années 90 qui débouchera sur un autre échec symbolisé, entre autres, par la fermeture violente de Metaleurop en 2003. On ne verra à Hénin-Beaumont que ce que l’on veut bien voir depuis Paris. Avec les grilles de lectures prédigérées qui iront de l’antifascisme de bac à sable aux sempiternels mantras de « la gauche sans le peuple », du PS qui a trahi la classe ouvrière et du PCF qui est aux abonnés absents. Peu importe aussi que le vote FN d’Hénin-Beaumont et du bassin minier n’ait rien de commun, ni par son électorat, ni parce ce qu’il demande avec celui du Sud composés par des pieds-noirs qui vont en arriver à la troisième génération de rancœur identitaire ou par des retraités aisés qui veulent de la sécurité, encore de la sécurité, toujours de la sécurité.

Non, nous serine-t-on à longueur de reportages et de colonnes, le seul fait majeur de ces élections municipales, c’est la poussée sans précédent du FN. On a déjà oublié sa difficulté à présenter des listes (et leur petit nombre in fine),  on a déjà oublié la présence de centenaires, d’alzheimériens ou même de personnes décédées sur celles que le parti de Marine Le Pen est parvenue péniblement à boucler, on a enfin oublié que le FN a déjà eu une expérience municipale, expérience pas franchement heureuse d’ailleurs, en 1995 où toutes les mairies ont été perdues dès le mandat suivant sauf celle d’Orange.

On le voit, c’est tout de même beaucoup plus facile quand l’ensemble du système médiatique se transforme, plus ou moins volontairement, en attachée de presse faussement effrayée et vraiment complaisante. On en arriverait presque à penser que l’on se trouve en présence de chiens de garde cathodiques rendant service à leurs maîtres en faisant croire qu’il n’y a plus d’alternative électorale, désormais, qu’entre des partis libéraux et sociaux-libéraux d’un côté et le FN de l’autre…

On aimerait pourtant ici insister sur un autre enracinement, d’autant plus tranquille et discret qu’il n’intéresse pour l’instant encore personne car il est beaucoup moins spectaculaire, au sens debordien du terme, que celui du FN. Il s’agit des scores réalisés par la gauche de la gauche, à côté du marasme socialiste et de la relative bonne tenue des écolos. Pour aller vite, cette gauche de la gauche correspondrait au Front de gauche si les choses étaient simples. Mais elles ne le sont pas. Le Front de Gauche, composé du PCF, du PG et de diverses organisations comme Gauche Unitaire ou Ensemble, a connu de fortes secousses depuis une petite année, justement à cause de la préparation de ces municipales. Le PCF, pour des raisons historiques et pour sauver des élus, a eu une politique à géométrie variable, partant parfois dès le premier tour avec les socialistes, parfois au sein de listes FDG. Mais il y a aussi Mélenchon, dont le narcissisme parfois envahissant a fait oublier que le Front de gauche, c’était un programme et pas seulement un cartel électoral au service d’un seul homme. Un homme pris d’ailleurs à son propre piège, qui a eu une tactique uniquement faite de coups de gueules médiatiques, ce qui paradoxalement a rendu invisible dimanche soir la très bonne tenue des différentes listes à gauche du PS.

Résultat, du côté de Valls mais c’était déjà la même chose quand Guéant était à l’Intérieur, les scores réalisés par ces listes à gauche du PS ne sont pas comptabilisés en tant que tels, leurs électeurs étant éparpillés façon puzzle sur le site du gouvernement entre « extrême-gauche » (où ils se retrouvent mélangés avec Lutte ouvrière et le NPA), « divers gauche » (là, un comble, ils se retrouvent dans le même sac que des radicaux de gauches ou des PS dissidents) voire « écologistes » quand cette liste de gauche de la gauche, à Brive par exemple, se retrouve avec un mélange de candidats PG et EELV.

Or que constate-t-on si on creuse un peu au-delà de la représentation journalistique convenue et des calculettes simplificatrices de la place Beauveau ? C’est que ces listes de la gauche, présentes partout, font toutes ou presque plus de 5% et souvent des scores à deux chiffres.  On voit aussi qu’elles obtiennent ces bons résultats de manière nationale, du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, dans les grandes villes comme dans les moyennes. Prenons la plus grande d’entre elles, Paris. Le PCF est parti dès le premier tour avec Anne Hidalgo mais il y a eu une liste FDG malgré tout, qui flirte avec les 5% dans un contexte très défavorable. Mais c’est beaucoup mieux à Rennes, par exemple, là aussi sans le PCF, où cette liste de gauche de la gauche atteint 15%.

Ailleurs, quand le FDG retrouve sa composition classique avec le PCF, les résultats peuvent parfois être spectaculaires comme à Montreuil où le PS est éliminé dès le premier tour. Ou encore à Lille où pour la première fois depuis 35 ans, les communistes ont préféré ne pas partir d’emblée avec les socialistes et jouer la carte FDG, au grand dam de leurs propres directions nationales et départementales. Le résultat est de 6,17%. Plutôt encourageant pour une première, surtout si on détaille quartier par quartier où l’on constate que le vote pour la liste À Lille l’humain d’abord se répartit assez uniformément entre quartiers bobos et quartiers populaires.

Bien sûr, le score de ces listes n’est pas celui du FN (là où le FN est présent) et il est vrai qu’il est plus difficile d’expliquer en temps de crise des enjeux comme la gratuité des transports ou la remunicipalisation de la gestion de l’eau que de limiter son ambition à demander d’armer la police municipale et de mettre des caméras partout. Mais enfin, quand on regarde le score élevé de ces listes de gauche de la gauche comme à Montpellier, Limoges, Nîmes, Avignon, Bourges, Rouen ou même Marseille, on s’aperçoit tout simplement qu’il y a eu une autre façon de dire non au PS (ou à l’UMP) que de voter FN ou de s’abstenir.

Quel que soit le devenir de ces listes au second tour, leur électorat qui est apparu depuis les européennes de 2009 est là et bien là, autour de 7 à 8 % au niveau national et avec une pointe à 11% lors des présidentielles de 2012.

Jusqu’à preuve du contraire, retrouver et consolider ce score dans des municipales aussi défavorables à tout ce qui était estampillé « gauche » à cause de l’utilisation abusive qu’en fait cette droite complexée qu’on appelle encore PS, c’est aussi un enracinement. Un vrai.

*Photo : Xavier Malafosse/SIPA. 00676548_000004.

Municipales : et revoilà les trouble-fête !

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fn briois municipales

fn briois municipales

Les élections sont en République ce que les processions rituelles étaient sous l’Ancien Régime : de grandes festivités mi-sacrées mi-païennes, où le corps du peuple se régénère dans l’invocation collective et braillarde des bons auspices. Après avoir écouté la bonne parole des diverses chapelles politiques, on s’en va communier aux urnes, dans la joie inquiète que le Ciel accordera aux citoyens paix et prospérité.

On fanfaronne à la radio, on roule des yeux à la télé, on gazouille sur Internet. On se déguise en Robin des Bois, on se grime en Super Dupont, les clowns blancs et les Pierrot-la-Lune font des grimaces écocitoyennes, on se glisse des peaux de bananes et on feint de malencontreusement marcher dessus, on y répond avec des pistolets à eau ; le bruyant défilé de la nation descend dans la rue et trompette à qui mieux mieux. Les élections, on l’ignore trop souvent, c’est avant tout la fête ! Les gens comme-il-faut pensent que c’est une affaire très grave pour grandes personnes très sérieuses, mais ces gens-là ont tort. Ils se privent d’un authentique moment de rigolade. Yannick Noah va-t-il quitter la France si Dugenou est élu ? Le festival d’Avignon se tiendra-t-il encore dans la France occupée par la Bête Immonde ? Les pains au chocolat de Jean-François Copé ont-ils fessé le président de la République avec leurs petits bras musclés ? Pétaouchnok et Clochemerle feront-ils vaciller les Droits de l’Homme ?

Tels les harengs du Carnaval de Dunkerque, telle la marmotte de Punxsutawney, tels les Gilles à Binche, les articles de presse ont répondu avec une impeccable ponctualité aux règles immuables du spectacle. Le premier tour des élections a donc initié la Parade des Grand Mots Qu’on Nous ressort À Chaque Fois : « Trouble-Fête » ! « Coup de Tonnerre » ! « Énorme surprise » !

Sitôt aperçu, le pantin du fascisme (on ne gâche pas la fête !) est promené sur la grand-place, offert aux huées et aux crachats de la foule. Pas de quartier pour les fâcheux ! Qu’on le pende ! On le traîne et on le pend, entre un Père Fouettard en mousse et un épouvantail ultralibéral.

Pendant les élections, l’opinion ne compte pour rien. Ce qui compte vraiment, c’est que ces saturnales républicaines réactivent le sens de la communauté, que ces modernes rogations fertilisent notre pouvoir d’achat, et surtout que Bonhomme Carnaval finisse brûlé à son gibet, comme prévu, comme d’habitude, comme de bien entendu. Ensuite, on rentrera se coucher, l’âme contente. L’hiver est fini.

*Photo : BAZIZ CHIBANE/SIPA. 00679871_000008.

Souriez, vous êtes soignés

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medecine telemedecine usa

medecine telemedecine usa

« C’est merveilleux d’être constamment surveillée », déclare Ernestine Marshall à la chaîne de télévision Fox News. La sexagénaire vit en Floride, elle est atteinte de sclérose en plaques et son assurance santé « Humana Inc. » a équipé, voici un an, son modeste appartement d’une dizaine de détecteurs de mouvements. À chaque fois qu’ Ernestine déambule, ouvre son frigo ou son armoire à pharmacie, qu’elle se couche ou tire la chasse de ses toilettes, sa compagnie d’assurance santé l’enregistre. Ses moindres faits et gestes sont surveillés.

À tel point que si un élément anormal vient troubler la routine d’Ernestine, un superviseur lui téléphone illico depuis sa tour de contrôle, pour s’assurer que tout va bien. C’est arrivé une fois que l’assureur consciencieux a remarqué qu’Ernestine « dormait mal », se souvient-elle. « Je m’étais levée à 3 heures, puis à 5 heures du matin. ». Or, chez Humana Inc., on considère que  « toute rupture de la routine peut être le signe avant-coureur d’une crise ». Loin d’être gênée par cet anéantissement de sa vie privée, Ernestine se déclare satisfaite : « Grâce à ce système, je peux rester chez moi, et n’ai pas besoin d’aller dans une structure spécialisée ni de vivre avec une aide à domicile. ». La surveillance serait donc la liberté ? Si Ernestine a été surprise quand les superviseurs de l’assurance lui ont téléphoné, sur Fox News, elle se contente d’un « wow » pour dire son admiration. Comme souvent, l’enfer est pavé de bonnes intentions : ses défenseurs mettent en avant qu’avant l’avènement de cette technologie, les malades chroniques devaient se déplacer pour voir un médecin. Maintenant, ils peuvent être suivis, tranquillement, depuis chez eux.

La supervision du patient chez lui n’est qu’une des applications de ce qu’on appelle la « télémédecine », soit le fait de pratiquer la médecine, à distance, via les nouvelles technologies. La « télémédecine » ou « telehealth » est en plein essor aux Etats-Unis, pays qui compte de nombreuses zones rurales et dont l’immensité encourage médecins et patients à préférer la consultation par Skype, moins coûteuse.

De fait, la loi s’adapte à cette évolution. En 2000, seuls cinq Etats rendaient obligatoire le remboursement par les assurances privées des consultations en ligne. Aujourd’hui, dix-neuf Etats ont fait passer cette loi. Les détracteurs de la télémédecine mettent en garde contre la dénaturalisation de la consultation. Le docteur Verghese, s’exprimant sur la célèbre chaîne internet TED s’était ému que l’on « perde un rituel transcendant qui est le coeur de la relation entre le patient et le scientifique. ». Le législateur aux Etats-Unis se demande maintenant s’il doit plafonner les honoraires des médecins consultant en ligne.

Alors qu’en Floride, ces débats sur l’encadrement de la télémédecine seront tranchés dans six mois, ces nouvelles pratiques sont déjà bien réelles pour Ernestine Marshall qui s’est portée volontaire pour être constamment surveillée.

Rien de tel pour l’heure en France, où seuls les patients présentant des risques cardiovasculaires envoient des enregistrements de leur rythme cardiaque à leur médecin. Personne n’a encore équipé sa maison de détecteurs, traquant leur activité.

*Photo: PANTHER/P.P.L. IMAGE/SIPA.00310438_000003

Municipales : la déroute du PS vue par les frères Coen

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freres coen ps fn

freres coen ps fn

Le premier tour des élections municipales 2014 m’a permis de mieux comprendre le film des frères Coen, A serious man.

Bien qu’étant très friand des productions de la fratrie la plus géniale d’Hollywood, de Sang pour sang à True grit, en passant par Miller’s crossingA serious man m’avait laissé sceptique. C’est quelque peu dubitatif que j’avais suivi les déconvenues de Larry Gopnik, professeur de physique quantique en 1967 à Minneapolis, qui ouvre le film avec une démonstration visuellement effarante du problème de Schrödinger et passe l’heure et demie suivante à subir les persécutions de sa femme, de ses collègues, de son oncle autiste et de ses enfants demeurés, en voyant peu à peu son existence vaciller sans qu’il parvienne à trouver une explication à la succession de déconvenues et de catastrophes qui s’abattent sur lui. À l’image du chat de Schrödinger, dont il cite l’exemple au début du film à ses étudiants, Larry Gopnik tourne en rond dans sa boîte sans plus savoir s’il est encore maître de son existence ou en fait même vraiment partie. Rappelons que le principe de l’expérience de Schrödinger est d’enfermer un chat dans une boîte avec un flacon de gaz mortel, une source radioactive et un compteur Geiger. Quand le compteur détecte un certain seuil de radioactivité, le flacon se brise et le gaz tue le chat. Si nous ouvrons la boîte, nous constaterons que le chat est soit mort soit vivant mais tant que nous ne le faisons pas, le chat est la fois théoriquement vivant et mort et se trouve dans une dimension que seul un expert en physique quantique sera capable d’appréhender, d’où reviennent parfois les morts dans les films de Georges Romero et plus rarement les hommes politiques.

Un peu comme le chat de Schrödinger, le Parti socialiste, au lendemain du premier tour des élections ne sait plus très bien s’il est mort ou vivant, pas plus que ceux qui l’observent se débattre entre les deux tours, coincé dans la petite boîte du déni, tandis que monte l’aiguille du compteur Geiger frontiste. À Hénin-Beaumont, Steeve Briois a commenté d’un sobre mais ferme « Place au travail ! » les 50,6% réalisés dès le premier tour. À Marseille, Patrick Menucci fait désormais tinter ses casseroles loin derrière le candidat du FN, arrivé en deuxième position, et loin derrière Jean-Claude Gaudin auquel on n’en voudrait pas de citer le colonel Kilgore dans Apocalypse Now et son « J’adore l’odeur du napalm au petit matin ». À Fréjus, le FN fait 40% tandis que Niort passe à droite après soixante ans de règne socialiste. Hormis à Paris où Anne Hidalgo fait match nul et à Lille où Martine Aubry tient un peu le rôle qu’Alain Juppé assure à droite, le terme de Berezina paraît presque faible partout ailleurs pour commenter les résultats du PS. On n’a d’ailleurs pas fait tourner que les tables électorales hier soir puisque Jean-Marc Ayrault semblait presque revenir d’entre les morts pour commenter les résultats d’une voix atone et recommander la constitution d’un front républicain avant de s’enfoncer à nouveau, et peut-être pour toujours, dans les limbes. « Nous avons le pouvoir de remobiliser les électeurs entre les deux tours » a répété, mécanique, Najat Vallaud-belkacem sur tous les plateaux de télévision. « Les électeurs ont voté avec leurs pieds » a répondu, sarcastique, Bruno Le Maire, évoquant le record d’abstention et renvoyant la pauvrette à l’époque congelée de la RDA. Il a beau jeu de le faire : l’UMP vient d’être sauvé miraculeusement (et sans doute temporairement) des eaux troubles des écoutes par la percée du FN et il est certain que la courbe électorale sera plus difficile encore à inverser que la courbe du chômage pour le PS.

Dans A serious man, le malheureux Larry Gopnik, trompé et tyrannisé par sa femme, martyrisée par ses collègues et par ses étudiants, affligés par son oncle autiste qui passe ses journées à couvrir des cahiers d’écoliers de symboles cabalistiques, cherche désespérément à sortir de la spirale infernale qui menace de précipiter toute son existence dans le désastre. Dédaignant le rationalisme scientifique, il se tourne même vers la religion, mais les rabbins qu’il interroge ne parviennent qu’à lui donner des réponses toutes plus contradictoires et inutiles les unes que les autres. Le Parti socialiste, quant à lui, durement éprouvé essaie à tout prix de trouver une explication à sa déroute qui ne remette pas en cause la cohérence et la pertinence de ses choix politiques. Pas questions de considérer les démêlés des candidats socialistes à Marseille ou Hénin-Beaumont, au niveau local, ni le rejet de la politique gouvernementale, au plan national, comme des facteurs d’explication de la très large percée du Front National : comme d’habitude on attribue ces résultats à l’ignorance des électeurs et à l’œuvre des maléfiques zélotes qui, dans l’ombre, banalisent les thèses du FN et manipulent les cerveaux malades. Ce matin, Le Monde  allait même jusqu’à mettre les électeurs de Béziers sur le divan pour expliquer le désastre : « Les Biterrois montrent une tendance dépressive qui alimente un discours victimisant, terreau particulièrement favorable pour le FN. » Traduction : alors que le socialisme municipal n’a décidément rien à se reprocher, c’est une bande de maniaco-dépressifs qui a encore tout fichu en l’air.

Il n’est pas question pour le Parti socialiste de se remettre sérieusement en cause, surtout entre deux tours des élections municipales, alors que Paris balance encore dangereusement entre NKM et Anne Hidalgo. On s’accroche donc au PS au « front républicain », vieille antienne que les ténors de l’UMP ne font même plus semblant de prendre au sérieux, trop heureux de voir la gauche redevenir pour un temps plus bête que la droite. Et malgré les protestations et les menaces de sanctions, le rattachement du Front National au paysage politique local semble inéluctable. Comme Larry Gopnik dans A serious man, le parti socialiste n’a donc plus qu’à se laisser balloter favorablement par les événements en espérant que ça ne casse pas trop au deuxième tour.

Il est hors de question que je raconte ici la fin de A serious man : elle est très intrigante au premier visionnage et elle prend tout son sens quand on a regardé le film une deuxième fois, enrichi de l’expérience du premier tour des élections. Pour celles-ci en revanche, on sait à peu près comment cela va se finir : dimanche prochain, quand nous ouvrirons la boîte de Schrödinger pour constater ce qu’est devenu le PS entre les deux tours, il y a de fortes chances pour que plus d’un s’exclame : « le petit chat est mort ! »

Mais meurt-on jamais vraiment en politique ? Aucun chat n’a été blessé au cours de la rédaction de cet article.

*Photo : TUCAT-POOL/SIPA/SIPA.00679916_000001.

Où va l’argent ?

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FRANCE REGIONS PIb

FRANCE REGIONS PIb

france pib regions

Les chiffres présentés sur cette carte sont obtenus en soustrayant, pour chaque région, le revenu théorique de ses ménages à leur revenu effectif. La différence entre revenu effectif et revenu théorique correspond à une contribution nette au revenu des autres régions quand elle est négative, et à un bénéfice net pour la région quand elle est positive. Les chiffres régionaux sont exprimés en euros par habitant pour tenir compte de la population des différentes régions. Le revenu théorique est celui que toucheraient les ménages d’une région s’ils percevaient une proportion de revenu national égale à leur contribution au PIB national. Si, par exemple, une région contribue à 10 % du PIB de la France, son revenu théorique – on pourrait dire « autarcique » – vaut 10 % du revenu national.

Si l’Île-de-France était une île au plan économique, c’est-à-dire si le produit intérieur brut (PIB) régional déterminait à lui seul le revenu des Franciliens, ceux-ci verraient leur revenu augmenter de plus de 100 milliards d’euros (107 en 2010), pour arriver à une moyenne de 9100 euros par habitant. Celui des Limousins baisserait de 4400 euros, soit presque un quart ; les Rhône-Alpins, eux, ne perdraient que 300 euros.

En France, certains gagnent plus qu’ils ne produisent, d’autres moins. La nation fait de la productivité des uns le revenu des autres sous forme de salaires, de pensions ou d’aides sociales. La preuve cartes sur table ![access capability= »lire_inedits »]

pib regions belgique

Le contrat tacite qui lie les Français entre eux et se traduit au quotidien par des transferts financiers de plus de 100 milliards d’euros par an (107 milliards en 2010) est au cœur de l’unité nationale. Il n’en repose pas moins sur le sacrifice des habitants les plus productifs, sacrifice dont la contrepartie n’est pas vraiment débattue et reste largement taboue. Des voix s’élèvent aujourd’hui pour dénoncer l’iniquité de cette transaction très concrète, notamment celle du géographe Jacques Lévy[1. Jacques Lévy, Réinventer la France. Trente cartes pour une nouvelle géographie, Fayard, 2013, p. 152.], qui résume la situation par une formule volontairement provocatrice : « Les pauvres des régions riches paient pour les riches des régions pauvres. » Autrement dit, les inégalités sociales les plus flagrantes s’observent dans les grandes métro- poles ; cependant, la fiscalité qui y touche les classes modestes ne sert pas à réduire ces inégalités mais, au contraire, à favoriser l’environne- ment et le revenu des habitants des villes moins productives (mais aussi moins inégalitaires) où, de surcroît, le pouvoir d’achat n’est pas grevé par un coût du logement prohibitif. Qu’en est-il concrètement ? Pour comprendre et évaluer cette dimension de la solidarité nationale, la meilleure méthode consiste à cartographier non seulement les flux financiers de la redistribution gérée par l’État, via les impôts et autres cotisations, mais aussi à élargir la perspective afin de comparer ce qui est produit et ce qui est perçu par les ménages. Une première carte met en évidence les différences de productivité entre la région parisienne et le reste de l’Hexagone. La productivité des Franciliens est en gros le double de celle des provinciaux, les régions ne se distinguant que peu les unes des autres. Pour Paris et sa région, la production annuelle de chaque habitant se montait à 49 700 euros en 2010. Alors qu’en province, celle-ci s’établissait entre 22 800 euros dans le Limousin et 29 800 euros en Rhône-Alpes.  En revanche, la carte des revenus dans les régions de Métropole ne fait pas apparaître le même différentiel entre la capitale et les provinces. Le gros cercle centré sur Paris que l’on voit sur la carte de la productivité ne se retrouve pas sur la carte des revenus par habitant, qui sont comparables d’une région à l’autre : de 17 000 euros dans le Nord- Pas-de-Calais à 20 000 euros en Rhône- Alpes pour la province, et « seulement » 24 000 euros en Île-de-France. La différence entre la France de la production et la France du revenu, c’est  la redistribution. On observera sur une troisième carte ce qui fait l’unité nationale au jour le jour. À ce jeu, la région parisienne est la seule contributrice nette : chaque Francilien donne annuellement à ses compatriotes plus d’un tiers de ce qu’il gagne, 9100 euros en 2010.

revenus par region

A contrario, une part non négligeable du revenu des Limousins, Poitevins, Charentais ou Bas-Normands provient des transferts financiers issus de la région-capitale. En revanche, tirées par leurs métropoles dynamiques, les grandes régions « développées » telles que Rhône-Alpes, PACA, le Nord-Pas-de-Calais, l’Alsace ou les Pays-de-la- Loire ne sont pas si loin de l’équilibre. Phénomène que l’on retrouve dans une moindre mesure en Aquitaine et en Midi-Pyrénées, grâce au rôle moteur de Bordeaux et de Toulouse. Mais partout ailleurs en province, on gagne proportionnellement plus que l’on ne produit. Comment s’opère ce rééquilibrage des revenus ? Outre les effets de la redistribution active de l’État des riches vers les pauvres, une partie importante de ces flux financiers est la conséquence de la dissociation croissante entre lieu de production et lieu de consommation. On peut l’observer sur deux échelles. Tout d’abord, entre deux régions voisines, quand on travaille dans l’une et qu’on réside dans l’autre : cela permet de comprendre la situation bénéficiaire de la Picardie, région dont la très certaine consistance culturelle ne se double pas d’une autonomie économique, et dont une grande partie des revenus est perçue dans le département de l’Oise par des salariés qui travaillent dans l’Île-de-France voisine. Cette redistribution-là est un peu artificielle, car elle est essentiellement due à l’inadéquation du découpage régional à la géographie économique du pays. Du reste, le démantèlement de la Picardie a été proposé par le comité Balladur en 2009. Mais les conséquences de la dissociation entre production et consommation se manifestent surtout à plus grande échelle : de plus en plus de territoires se tournent vers l’économie dite « résidentielle », fondée sur la captation d’habitants travaillant ou ayant travaillé ailleurs. En résumé, il s’agit de faire venir des salaires et des retraites, plutôt que de l’activité ou des emplois – qui aimantent les chômeurs et les pauvres.  Cette stratégie peut s’avérer payante pour la partie du territoire national éloignée des centres de déci- sion et d’activité. Bien menée, elle peut conduire à bénéficier des « avantages » de l’économie de marché – équipements publics, entre-soi, loyers modérés, qualité de vie, pouvoir d’achat – sans en subir les inconvénients – pauvreté, pollutions, loyers exorbitants, pouvoir d’achat défavorable, bref, tous les attributs de la mondialisation malheureuse.  Quoi qu’il en soit, l’idée reçue selon laquelle Paris vivrait aux dépens de la France a vécu. Désormais, toutes les communes de France peuvent, au nom de la solidarité nationale, réclamer leur dû d’infrastructures et d’équipements publics. Au demeurant, elles ne s’en privent pas.  La même analyse menée à l’échelle départementale met en évidence des solidarités inattendues. En Île-de- France, seuls Paris, les Hauts-de-Seine et… le « 9-3 » sont contributeurs nets. On travaille dans le « 9-2 » mais on vit dans le « 7-8 », et on gagne bien peu en Seine-Saint-Denis au regard de ce qui s’y produit. La formule de Jacques Lévy n’est donc pas une provocation gratuite, surtout quand on sait que cette dissociation entre un pays qui « trime » et un pays qui « touche » est le fonds de commerce des partis sécessionnistes en Europe, de l’Italie à la Belgique[2. En Italie, la Ligue du Nord fait jouer le ressort d’un ras-le-bol, celui d’une Italie industrieuse qui devrait en avoir assez de financer l’oisiveté d’un Mezzogiorno se complaisant dans le sous-développement et l’assistanat – mafieux qui plus est. Le remake italien du film Bienvenue chez les Ch’tis s’intitule d’ailleurs Bienvenue dans le Sud (5 millions d’entrées), suivi deux ans après par Bienvenue dans le Nord… En Belgique, le spectre de la partition du pays est omniprésent, les Flamands ayant le sentiment de payer pour les Wallons.]. Heureusement, en Europe, les nations ont la vie dure.[/access]

*Photo : aranjuez1404.

Municipales : UMP et FN qui rient, PS dans le déni

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municipales belkacem ump fn

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« Comment pouvez-vous nier à ce point avoir été sanctionnés ? » lance un Henri Guaino ahuri par la mauvaise foi de Najat Vallaud-Belkacem sur le plateau de France 2. Invitée hier soir à commenter les piètres résultats du Parti socialiste au premier tour des municipales, la porte-parole du gouvernement s’enfonce dans le déni. Avec la hargne du représentant de commerce obligé de mettre un pied dans la porte pour vendre sa camelote hors d’âge, NVB distille ses éléments de langage préfabriqués. Le socialisme municipal ? Unanimement plébiscité, quoi qu’en disent les urnes. La percée du Front national ?  Si Fréjus, Perpignan, Forbach, Béziers pourraient bien revenir au Rassemblement Bleu Marine, la responsabilité en incombe à ceux qui ont « banalisé » les idées frontistes, de Sarkozy à  Jean-François Copé. Par la faute de ces apprentis-sorciers, les futurs maires FN, comme Steeve Briois s’apprête certainement à le faire à Hénin-Beaumont, « obligeront les enfants à manger du jambon à la cantine » et « abonneront les bibliothèques municipales à Minute » (vous savez, cet hebdo très rentre-dedans qui traite le parti mariniste de cage aux folles et avait appelé à voter Sarkozy à la dernière présidentielle…).

Preuve de la collusion des droites, renchérit la Pythie hollandiste, le refus de l’UMP de vouloir se plier à la discipline au « front républicain » alors que le Parti socialiste, par la voix de Jean-Marc Ayrault, s’est engagé à retirer ses candidats arrivés troisièmes des triangulaires, au profit de leurs rivaux UMPistes. En attendant d’organiser des futurs grands procès publics pour blanchisserie et décontamination des thèmes lepénistes, les gardes roses de la rue de Solférino auront toutes les peines du monde à appliquer leurs préceptes républicains à Marseille, où Patrick Menucci finit relégué en troisième position, à quinze points de Jean-Claude Gaudin, dans la roue du candidat frontiste…

Malgré toutes ses dénégations, Najat Vallaud-Belkacem n’a pu effacer la dure réalité des chiffres qui, comme le disait un révolutionnaire barbichu, sont sacrément têtus. En traitant les électeurs, singulièrement ceux du FN, comme des petits enfants malades qui ne savent pas ce qu’ils font mais rentreront sagement dans leurs casernes une fois leur petit caprice assouvi, les représentants de la majorité se consolent de leur échec cinglant. Le record d’abstention – 39.5% au baromètre – en dit sans doute beaucoup plus sur la lassitude de l’électorat que les résultats des grandes villes boboïsées. Car peu de choses bougent dans les principales agglomérations acquises à la gauche : Paris promet une victoire sans éclat à Anne Hidalgo, Nantes restera socialiste[1. Malgré le discours lénifiant de Jean-Marc Ayrault métamorphosé en Brejnev dyslexique…] tandis que Gérard Collomb et Martine Aubry, bousculés sur leurs terres, devraient remporter leur duel au second tour. Seules Toulouse et Strasbourg, tombées dans l’escarcelle du PS en 2008, pourraient rebasculer du côté obscur de la force. Dans nombre de villes moyennes, les socialistes finissent pulvérisés façon puzzle, comme à Grenoble, Niort ou Limoges, moyennant quelques bris de porcelaine.

Une fois n’est pas coutume, Rama Yade a bien résumé la situation : les soirées électorales se suivent et se ressemblent depuis une dizaine d’années. Malgré mon jeune âge, je me souviens de la razzia socialiste sur Paris et Lyon en 2001, deux grosses prises qui avaient occulté la Berezina nationale de la gauche plurielle, un an avant le 21 avril. Même sanction en 2008 pour la droite sarkozyste, ne sauvant que Bordeaux et Nice, deux fiefs de l’UMP décidément indéracinables. À chaque fois, les vaincus nous expliquent doctement qu’il s’agit d’élections locales à enjeux locaux et n’acceptent comme seule leçon nationale que la poursuite de leur politique. Hier, en dépit de leurs désaccords tactiques, UMP et PS se rejetaient mutuellement la faute des succès frontistes, à l’heureuse exception d’Henri Guaino, dont le diagnostic des quarante ans de paralysie publique devrait être médité au sommet des partis.

Si je récapitule, un gouvernement désavoué, une opposition ragaillardie, un Front national sur les fonts baptismaux : depuis la présidentielle de 2012, comme chantaient les Poppys, non, non rien, rien n’a changé, tout tout a continué

*Photo : Fred LANCELOT/SIPA. 00679824_000068.

Ontologie de la caleçonnade

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foulon galabru lafont

foulon galabru lafont

À l’instar de La nuit du chasseur de Charles Laughton, Le trouble-fesses est l’œuvre d’une vie puisqu’il s’agit de l’unique réalisation de Raoul Foulon, photographe de plateau pour Borderie et Chabrol notamment. Une épure. Un diamant brut de 1976 où le cinéaste parvient à saisir avec grâce l’essence de la pantalonnade. Les situations du vaudeville sont portées à un tel niveau d’incandescence qu’il ne reste plus que des motifs abstraits et l’éclat du geste. Un exemple parmi d’autres : après avoir acheté un poinçon dans un magasin de bricolage et quelques imbroglios plus tard, Michel Galabru rentre chez lui, le pantalon maculé de peinture. Il l’enlève et le pantalon tient debout tout seul. La symbolique est claire : c’est moins le gag en lui-même qui intéresse Foulon que de saisir la puissance en elle-même de l’objet. Le sous-vêtement masculin devient une image pure, flottante, suspendue telle une stase en expansion.

C’est autour de ces motifs du slip et du caleçon que s’organise la mise en scène. Autant un Russ Meyer filmera volontiers à hauteur de poitrine pour mettre en valeur les appâts de ses comédiennes, autant Foulon n’hésite pas à descendre plus bas et aimanter sa caméra vers les postérieurs. Postérieurs féminins, en premier lieu, qui happent le regard de ces messieurs le temps de multiples raccords malicieux et incitent les mains à la balade espiègle ; mais également les postérieurs masculins dans un désir toujours marqué de faire bouger les frontières de l’image, de bousculer les conventions et les oppositions schématiques hommes-femmes pour offrir un sous-texte politique à ce qui pourrait n’être qu’une nouvelle variation autour du genre : la caleçonnade comme expérience optique et sonore en mouvement.

Lorsque l’immense Maurice Risch (qui revient à un cinéma plus expérimental après s’être compromis chez Jacques Rozier) se retrouve chassé d’un appartement les fesses à l’air, le spectateur comprend que l’enjeu de la scène est moins l’exhibition gratuite de ces parties charnues qu’une réflexion sur le regard et la nécessité de la « raie partie ». Tout se passe comme si la mise en scène ne cessait de dérober au regard du spectateur cette partie symbolique de l’anatomie humaine dans un perpétuel jeu de caché/montré pour renforcer le caractère abstrait de la pantalonnade ontologique et de lui offrir une dimension critique.

En effet, dans un premier temps, le film semble opter pour un point de vue phallocentré où chaque derrière féminin attire la main masculine comme le miel attire l’essaim d’abeilles. Mais dès la scène de l’ascenseur où Vittorio Caprioli réalise qu’il est en train de palper les fesses d’un travesti, le doute est instillé dans l’esprit du spectateur. C’est moins l’acte d’asservissement symbolique qui intéresse Foulon que le pur motif esthétique (hommage aux statues callipyges?) pris dans sa dimension abstraite et subversive. De manière souterraine, la mise en scène travaille sur les renversements des clichés : les femmes accaparent à leur tour la fonction désirante du regard et la mise en scène se met à leur diapason pour moduler de subtiles variations autour de l’homme en
slip, affaibli dans son être en-soi.

Avec une verve rare, Foulon nous offre une proposition de cinéma aux enjeux inouïs : à travers le motif esthétique de la fesse, il parvient à épouser dans un premier temps le point de vue phallocrate dominant dans le cinéma (harcèlement constant de la gent féminine par des mâles en rut, blagues salaces autour des homosexuels et des travestis) pour le renverser et nous jeter dans un profond trouble.

La fesse (féminine) désirée devient la fesse (moquée) masculine et, en fin de compte, les deux héroïnes incarnées par Anicée Alvina (qui renonçait, elle aussi, aux facilités du cinéma de Robbe-Grillet) et par Bernadette Lafont[1. Bernadette Laffont qui elle aussi entame la partie la plus expérimentale de sa carrière en tournant ensuite chez Jean-François Davy – Chaussette surprise-, chez Michel Vocoret –Nous maigrirons ensemble-, chez
Michel Caputo – Arrête de ramer, t’attaques la falaise ! et Si ma gueule vous plaît, chez Claude Confortes –Le roi des cons– et, surtout, dans le mythique On n’est pas sorti de l’auberge du génial
Max Pécas)] se retrouveront ensemble au lit, marquant à tout jamais la naissance d’un cinéma authentiquement féministe.

Que Foulon ait placé son récit dans le cadre d’une vendetta mafieuse n’est pas un hasard : il s’agit d’aller contre l’ordre patriarcal dominant en évitant aussi bien le schématisme du cinéma militant desséché que le formalisme déconnecté de toute réalité sociale.

Et de quoi Michel Galabru est-il ici le nom ? D’un cinéma qui parvient à s’extraire des canons du genre pour toucher à l’essence du motif (de la caleçonnade considérée comme l’un des beaux-arts) tout en provoquant de manière souterraine une incroyable déflagration du sens et de l’image.

Le trouble-fesses (1976) de Raoul Foulon avec Michel Galabru, Bernadette Lafont, Maurice Risch, Anicée Alvina, Vittorio Caprioli, Alice Sapritch (Éditions
L.C.J
)

 

 

 

Hollande sanctionne la Russie en rafales

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mirage otan russie hollande

mirage otan russie hollande

François Hollande a décidé d’envoyer dans les pays baltes des avions de combat de type Rafale ou Mirage 2000 pour renforcer – « dans le cadre de l’OTAN » – les moyens de défense de ces pays. Cette mesure suit l’envoi de chasseurs américains en Pologne, deux jours plus tôt.

Cette décision , si elle n’a pas d’incidence militaire directe, aura des conséquences politiques très fortes. Tout d’abord, elle accélère précipitamment l’escalade des sanctions à l’encontre de la Russie. En trois jours, le gouvernement est passé des sanctions symboliques (et un peu ridicules : gel des avoirs de quelques personnalités russes) aux sanctions économiques en menaçant de ne pas livrer deux frégates de type « La Fayette »  pourtant déjà vendues à la marine russe (cette mesure de rétorsion coûterait un à deux milliards d’euros au contribuable français) et en engageant militairement plusieurs avions de combat. Entre ces trois stades de l’escalade, la situation n’a pas changé en Crimée. Les premières sanctions visaient bien l’annexion, les dernières ne correspondent à aucune évolution de la situation.

Cette mesure accrédite fortement la thèse russe de l’encerclement[1. À ce jour, les Américains disposent de 24 bases militaires en Allemagne, du siège de l’Otan en Belgique, de 7 bases militaires au Royaume-Uni, d’une base au Kosovo, d’une base en Grèce, de 3 bases en Espagne, d’une base en Islande, de 9 bases en Italie, d’une base aux Pays-bas, d’une base au Portugal, pour ne parler que de l’Europe. Dans les pays proches de la Russie, l’US Army détient 3 bases en Turquie, et une base au Kirghizistan (ancienne République Soviétique). Soit 52 bases militaires américaines implantées sur le continent eurasiatique, loin des USA et prêt de la Russie.] L’idée d’envoyer des avions de combat français dans les pays baltes « dans le cadre de l’OTAN »  laisse penser que ces pays feraient partie de l’OTAN, ce qui n’est pas le cas (ils aimeraient bien entrer dans l’OTAN, mais cela a toujours été considéré comme un casus belli par les Russes). C’est clairement une provocation à l’encontre de la Russie. Une provocation inutile et dangereuse. Ces avions français vont patrouiller directement le long de la frontière russe.  Tout incident pourrait mettre la France de facto en situation de guerre avec la Russie. Une aberration. Même les Américains sont plus prudents et se content d’envoyer des avions en Pologne (qui, elle, fait partie de l’OTAN) à plus de 1000 kms de la Russie.

Cette décision montre enfin que François Hollande a décidé de mettre la France à la pointe de la riposte « atlantique » contre la Russie. Même le Royaume-Uni n’est jamais allé aussi loin dans l’assujettissement à la politique américaine. C’est un vieux tic socialiste : de François Mitterrand dans la crise des missiles Pershing et l’envoi des troupes en Irak à Lionel Jospin qui a engagé la France au Kosovo aux côté des Américains, l’alignement indéfectible des socialistes sur Washington ne date pas d’hier. Cela remonte même à Guy Mollet.

Jacques Chirac, en digne continuateur de la politique gaulliste, avait su tisser des liens d’amitié avec la Russie en général et Vladimir Poutine en particulier. Même Nicolas Sarkozy, tout atlantiste qu’il était, avait su conserver ces liens d’amitié qui lui ont bien servi pour résoudre la crise géorgienne. François Hollande, par son engagement irréfléchi et dangereux,  torpille cette politique de rapprochement née il y a quarante ans. On mettra des années, voire des dizaines d’années à la reconstruire.

François Hollande donne finalement raison à Vladimir Poutine dans son annexion brutale de la Crimée. Le président russe considère en effet que depuis dix ans, le « camp atlantique » pousse ses pions à l’est pour encercler la Russie. Il n’a pas tort.  L’adhésion de la Pologne, de la Hongrie, de la Tchéquie et de la Slovaquie à l’OTAN, les demandes des pays baltes et de la Géorgie d’adhésion à l’organisation atlantique en sont des preuves manifestes. Dans le protocole d’accord entre l’Union Européenne et l’Ukraine (refusé par Ianoukovitch), qui a été entériné avant-hier, figurait noir sur blanc le départ souhaité de la flotte russe de Sébastopol. Il ne faisait aucun doute pour Vladimir Poutine que le nouveau gouvernement ukrainien demanderait tôt ou tard l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN (cela a d’ailleurs été réclamé par des hauts responsables de l’UE cette semaine). Ajoutez à cela le soutien direct aux putschistes de la place Maïdan de la secrétaire d’Etat adjointe pour l’Europe Victoria Nuland (épouse de l’extrémiste néo-conservateur Robert Kagan, elle est l’auteur du fameux « Fuck the UE ») , la volonté déterminée des USA d’installer des missiles anti-missiles en Pologne (rompant l’équilibre stratégique signé avec la Russie en 2009 dans les accords New Start), la présence de ministres néo-nazis, résolument antisémites et anti-russes dans le nouveau gouvernement ukrainien (dont le ministre de la défense Ihor Tenyukh, membre de Svoboda, ancien « parti national-socialiste d’Ukraine »), vous obtenez un cocktail explosif aux yeux de Vladimir Poutine.

François Hollande vient donc de porter un mauvais coup à la paix en Europe. Il entérine dangereusement l’idée qu’il y a en Europe deux camps : les bons occidentaux d’un côté et les méchants orientaux de l’autre. Cette politique consiste à considérer que la recomposition des frontières est une bonne chose quand elle se fait sous les auspices de l’OTAN (comme au Kosovo)  et qu’elle devient mauvaise quand les Russes s’y prêtent comme en Crimée. Cette politique est suicidaire. Elle ne peut conduire, cent ans après l’assassinat de Sarajevo, qu’à une nouvelle « guerre civile européenne ». Alors que toutes les conditions étaient en place pour faire exactement le contraire : dissoudre l’OTAN (qui ne servait plus à rien après la chute du mur) après la dissolution de facto du pacte de Varsovie, étendre progressivement les accords avec la Russie pour la faire entrer dans le jeu européen et en faire une alliée durable. L’Europe de l’Atlantique à l’Oural est désormais une utopie lointaine. La guerre contre la Russie devient une éventualité non négligeable.

*Photo :  NILOSN RICHARD ECPAD/SIPA. 00616565_000001.

 

Traduire n’est pas enjoliver

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andre markowicz dostoievski

andre markowicz dostoievski

André Markowicz a traduit l’œuvre intégrale de Dostoïevski.

Causeur. Dans le mythe biblique de Babel, la diversité des langues sanctionne la prétention humaine à égaler dieu. Mais la malédiction contemporaine ne tient-elle pas, plutôt, à l’uniformisation du monde sous le règne du global English ?

André Markowicz. Je retrouve cette même tendance à l’uniformisation en France. Dans notre pays, on considère souvent que traduire un texte, c’est le rendre français. On accepte l’étranger en tant qu’il devient à notre image. Aussi ne garde-t-on aucune caractéristique de la forme d’un texte étranger. On traduit Shakespeare en prose ou en vers libre, ou un poème rimé sans rimes.

N’est-ce pas le sens même d’une traduction que d’adapter un texte à la langue de réception ? N’est-il pas fatal que la représentation du monde du traducteur – et du lecteur – modifie le sens de l’œuvre ?

Non. C’est à la langue française de changer, pas au texte que l’on traduit. Ce qui m’intéresse chez un auteur étranger, c’est qu’il est étranger. À condition de respecter la grammaire et de mettre les choses dans leur contexte, on peut utiliser les richesses de la langue française pour accueillir toutes les formes possibles et imaginables. C’est ce que je tâche de faire.

Donnez-nous un exemple concret avec Dostoïevski…

Les caractéristiques du style de Dostoïevski font qu’il est absurde de traduire un titre isolé, parce qu’en le traduisant, et en le respectant autant qu’on peut, on rend aberrante ou étonnante une forme d’écriture qui est finalement normale, mais pas française.

C’est-à-dire ?

Quand j’ai publié Le Joueur en 1991, j’ai défini les trois caractéristiques fondamentales du style de Dostoïevski. Tout d’abord, il n’existe pas, chez lui, de narrateur neutre. Dès lors, ce qui compte, c’est à la fois ce qu’il dit et ce qu’il ne dit pas. Chez Dostoïevski, on est fondamentalement dans une écriture de la mauvaise foi et de la subjectivité.[access capability= »lire_inedits »] C’est la première fois dans l’histoire de l’Europe que la littérature et la vérité ne sont pas obligatoirement liées. Et c’est ce qui fait sa modernité. Le deuxième élément, c’est que Dostoïevski ne se soucie d’aucun critère esthétique pré-existant à son œuvre. C’est lui qui crée sa propre esthétique, ou plutôt son absence d’esthétique. Parce que son œuvre n’est pas de l’ordre de l’esthétique, mais de l’éthique. La troisième et dernière caractéristique de son écriture, c’est la répétition de mots ou d’images.

C’est justement ce qui déconcerte dans vos traductions…

Oui, car Dostoïevski n’écrit pas des romans mais des poèmes. Et il appelle ses œuvres poema, selon l’exemple de Gogol qui avait sous-titré Les Âmes mortes « poème russe ». Chacun de ses romans est construit autour d’une ou plusieurs images phares qui les traversent, et organisent des réseaux de sens distincts de ceux qui apparaissent directe- ment dans l’intrigue elle-même. Le traducteur doit repérer ces images puis tâcher de les restituer, pour que le lecteur puisse découvrir cette structure qui est au cœur de toute l’œuvre de Dostoïevski.

Faut-il conclure que la fidélité formelle au texte est la première qualité d’une bonne traduction ?

La fidélité est une notion morale, cela ne veut rien dire en littérature ! Comment peut-on être fidèle à quelqu’un qui écrit en russe dans la Russie du xxie siècle ? La traduction est une interprétation qui nous permet de suivre le chemin de l’interprète. Si le traducteur doit être fidèle à quelque chose, c’est à sa lecture, qu’il doit construire et être capable de faire partager. Au fond, le traducteur ne peut revendiquer que sa propre lecture personnelle et partageable.

Justement, insistons : dans la traduction, n’y a-t-il pas nécessairement, comme le dit Pierre Legendre, une opération de « torsion » ? Par la langue, on impose des concepts, une façon de voir le monde. Si on traduit Dostoïevski en français, on inscrit nécessairement son œuvre dans un cadre de pensée français…

Je ne crois pas. Mais il est vrai qu’on laisse un certain nombre de choses dans l’ombre. Néanmoins, Dostoïevski représente un cas particulier : s’il y a un auteur étranger connu en France, en Europe et dans le monde, c’est bien lui ! Je n’ai donc pas besoin de prouver que Dostoïevski est un grand écrivain. Je travaille sur le style, sur les mots, sans faire de grands discours sur les idées de Dostoïevski.

Tout de même, il y a une part d’intraduisible dans les langues humaines, non ?

Oui, et c’est la base même de la traduction. À un certain moment, j’amène le lecteur à comprendre que sa compréhension s’arrête là. Il lit Dostoïevski, c’est très bien, mais s’il veut aller plus loin, s’il veut lire une histoire de la philosophie russe, une histoire de l’orthodoxie, une histoire de la Russie ou simplement apprendre le russe, ce n’est pas plus mal ! C’est aussi pour cela que j’ai traduit les œuvres complètes de Dostoïevski. L’idée, ce n’était pas de traduire un livre, mais de restituer, autant que possible, un contexte et un monde.

Il y a en effet une espèce d’étrangeté dans ce monde slave qui nous paraît extraordinaire…

Une chose est sûre : les bases culturelles ne sont pas les mêmes. Ce décalage est lié à l’histoire de l’orthodoxie. En France, on est dans un monde catholico-protestant dans lequel la liberté se définit par l’action. On a le droit de faire, de penser, suivant le principe « Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres… ». Mais en Russie, ce n’est pas du tout le cas ! Dans le monde orthodoxe, la liberté est un accord sans contraintes avec un ordre supérieur pré-existant. Dans la langue russe, pravda signifie à la fois « justice » et « vérité ». En revanche, le mot « liberté » se traduit de deux façons différentes : il y a svoboda, c’est la liberté politique qui, en gros, n’a jamais existé concrètement en Russie. Et il y a une deuxième notion capitale, voire vitale, c’est volia, laquelle désigne à la fois la liberté intérieure et la volonté. Et notre « volonté » ne correspond pas à la volia des Russes.

Ces équivoques dans la traduction vous ont-elles amené à retraduire certains textes de Dostoïevski ?

J’ai légèrement revu ma première traduction de Crime et châtiment. Quand j’ai commencé mon travail, je me suis fait voler mon ordinateur, ce qui m’a contraint à traduire une deuxième fois le début du roman. Ce faisant, je savais que je ne retrouverais pas un certain nombre de formules que j’avais déjà trouvées. J’avais conscience que certaines étaient meilleures que dans ma première version et d’autres moins bien. Mais un certain nombre de principes de base revenaient d’une façon radicale dans ma nouvelle traduction. Ce que j’appelle la traduction des motifs, des images. Et ça, ça ne bougera jamais.

Même dans deux ou trois siècles ?

Je pourrais imaginer que quelqu’un retraduise Dostoïevski dès maintenant ; la seule vérité que je détienne sur l’œuvre de Dostoïevski, c’est la mienne.

Est-ce pour transmettre votre part de vérité que vous traduisez de la poésie russe en breton ?

J’ai commencé à écrire une anthologie de la poésie russe du XXe siècle en breton, avec un poète qui s’appelle Koulizh Kedez, tout simplement parce qu’on avait envie de le faire. On a travaillé en breton, mais cela aurait pu tout aussi bien être en javanais…

D’ailleurs, de quel breton s’agit-il ? Il existe de nombreuses langues bretonnes, nous semble-t-il…

Le breton écrit, c’est un grand problème. L’écriture et l’orthographe bretonnes ont été unifiées en 1941, sous l’égide des Allemands, parce que les nationalistes bretons et les écrivains bretons se sont naturellement alliés aux occupants. L’idée derrière l’unification du breton étant que, pour enseigner une langue, il faut une norme. C’est vrai partout, mais, en Bretagne, la langue nationale n’a aucune assise populaire, parce que les gens parlent des dialectes. Objectivement parlant, le breton enseigné est un artefact.

Un étudiant en école Diwan ne comprend donc pas la langue bretonne que vous employez dans vos traductions ?

Non, c’est encore plus compliqué que ça. Dans notre anthologie de la poésie russe, on a utilisé la langue littéraire de Koulizh Kedez. Ayant compris que la littérature n’était pas de l’ordre de la conversation, il a en quelque sorte créé sa propre langue …

D’accord, mais combien de personnes peuvent- elles la comprendre ?

Pas plus d’une centaine !

C’est très poétique de traduire la poésie russe dans une langue sans locuteurs ! La république est-elle responsable de la quasi-disparition du breton ?

On a tendance à dire que l’École de la République a tué les langues régionales. C’est absolument faux. Certes, les langues régionales étaient interdites à l’école, alors qu’elles n’auraient sans doute pas dû l’être. Mais, jusque dans les années 1950, dans les villages, les enfants bretons arrivaient à l’école en ne parlant que le breton. Ils apprenaient le français en trois mois. C’est hallucinant, quand on y pense !

Regretteriez-vous les hussards noirs de la République ? Vous n’allez pas vous faire que des amis en Bretagne !

Non, si la pratique de la langue est restée plus ou moins stable entre 1880 et 1945, alors que l’interdit scolaire était très fort et efficace, c’est que le breton avait une assise sociale.

Mais alors, comment le fil de la transmission s’est-il brisé ?

En cinq ans, entre 1945 et 1950, la transmission s’est perdue d’une manière radicale. Koulizh est né en 1947 dans un petit village dont les 50 habitants parlaient tous breton. Le breton est sa langue maternelle, sa première langue. Sa sœur est née en 1950 : elle comprend le breton sans le parler.

Pourquoi ?

Les structures de la société rurale bretonnante ont été bouleversées par l’irruption du productivisme, puis l’apparition de la radio. Et la collaboration massive des nationalistes bretons avec l’occupant allemand pendant la guerre, au milieu d’une population foncièrement antiallemande, n’a pas aidé.

Au-delà de l’exemple breton, on observe de nombreux symptômes d’une crise de la transmission. Il semblerait que la langue de racine, pourtant assez accessible, soit devenue une langue étrangère pour la plupart des jeunes français.

Le vrai problème n’est pas Racine, mais l’orthographe. Plus personne n’est capable de maîtriser sa propre langue.

Serait-ce un effet de la massification scolaire ? Osons une question taboue : la transmission de la grande culture peut-elle s’opérer dans un système démocratique ?

Mais la transmission et la culture, c’est la démocratie ! Mon expérience dans les lycées m’apprend que, quand les élèves ont l’impression qu’on leur demande beaucoup plus qu’ils ne pensent pouvoir donner, ils se sentent valorisés. Le problème est que les enseignants ont de moins en moins de possibilités d’exiger beaucoup de leurs élèves. Les conditions de vie, d’enseignement, et leur propre formation ne leur facilitent pas les choses…

Il y a aussi le discours ambiant qui consiste à dire : il ne faut pas trop les fatiguer, ni les surcharger de travail…

À partir du moment où l’on considère que tout ce qui intéresse les jeunes, c’est eux-mêmes, plus aucune transmission n’est possible. Mais le problème de base, c’est le communautarisme, l’absence de lien commun. L’une des choses que je considère comme magnifique dans l’expérience française, c’est la distinction entre espace privé et espace public. Il existe un certain nombre de principes qui doivent nous unir, et tout ce qui est en dehors de ce principe doit ressortir du domaine privé. Lorsque le domaine privé devient le domaine public, il n’y a plus de langue commune ni transmission possible.

Les profs et les élèves ne sont pas seuls en cause : les pouvoirs publics envisagent de plus en plus l’école comme une antichambre de l’entreprise.

C’est vrai. Si l’école est par nature l’antichambre de l’entre- prise, elle devient aujourd’hui de plus en plus souvent l’antichambre du chômage et de l’exclusion. Avant la longue crise, jusqu’au début des années 1970, on allait à l’école pour vivre mieux que nos parents. Ce qui a disparu, c’est l’idée de progrès. Aujourd’hui, individuellement, les gosses ne sont pas très différents de leurs aînés mais ils savent que la langue qu’on leur parle ne sert qu’à les faire vivre encore moins bien que leurs parents. Loin de percevoir la langue comme un moyen d’émancipation, ils n’y voient plus que l’instrument de l’oppression la plus cynique.[/access]