Accueil Site Page 2444

Municipales à Paris : Mesdames, pensez à passer le jet!

39

paris salete republique

Je n’ai pas vérifié samedi, vendredi elle était encore là. Cinq jours après son apparition, la tache de vomi rose tarama, dont la forme en étoile régulière indiquait une projection perpendiculaire au sol, avait certes séché et pâli mais demeurait bien visible, sur le trottoir d’une rue de Paris. Cela signifiait que depuis cinq jours, les services de la voirie n’étaient pas passés par là. La rue en question, pourtant située dans un quartier d’habitations et de boutiques, est d’une saleté sans nom : crottes entières ou écrasées, auréoles et filets d’urine, odeurs correspondantes. L’été va arriver, l’effet olfactif en sera accentué avec la chaleur.

J’ai parlé de ce problème à un membre en campagne de l’équipe municipale qui se représente dans l’arrondissement. Il a reconnu que c’en était un, de problème, et que la propreté des rues était l’une des priorités de la candidate qu’il soutient. Je lui ai dit qu’il faudrait passer le jet d’eau tous les matins, comme à Lloret de Mar, station balnéaire populaire de la Costa Brava espagnole, Paris étant également une ville touristique. Il a dit qu’il voyait à quoi ça faisait référence, ajoutant que passer le jet tous les matins ne serait sans doute pas possible. Je m’attendais à cette réponse.

Faire nettoyer à l’eau chaque jour les rues de Paris – hors périodes de fortes pluies ou de neige tenace – est apparemment au-dessus des forces des élus parisiens. C’est pour eux une chose inconcevable, culturellement contraire à leur vision « fouette cocher » et crottin de cheval. C’est surtout que ça coûte de l’argent, car une telle politique de propreté exige à n’en point douter du personnel et des moyens matériels supplémentaires. On en déduit que cette politique ne fait pas partie des priorités budgétaires – de la ville ou du conseil régional, au fond peu importe : la majorité en place semble se satisfaire de la saleté, et rien ne permet de dire que les promesses de NKM d’une plus grande propreté de Paris seraient suivies d’effet.

« Manque de civisme », relève le membre de l’équipe de campagne. Non, Monsieur : ce qui est nettoyé chaque jour restera propre plus longtemps. La saleté appelle la saleté. Et puis, on n’est pas « en région », Paris est une capitale à fort brassage de populations, le contrôle social y est moindre qu’ailleurs. Une municipalité doit tenir compte de cela, instaurer des mesures coercitives s’il le faut et ne pas invoquer le manque de civisme pour excuser ses manquements en matière de nettoyage des rues.

La mairie dépense beaucoup d’argent pour aménager l’« espace public », mais très vite ce qui est neuf subit les premières dégradations. Prenons la Place de la République, transformée en une vaste plaine recouverte de dalles de béton se déclinant en trois nuances différentes de gris. Certains ont trouvé ça moche. Je trouve ce réaménagement réussi. Pour peu que l’endroit soit propre ! Une fois encore, les pouvoirs publics se sont dit que l’intendance suivrait. Mais l’intendance, c’est eux ! Ces dalles censées briller au soleil sont d’ores et déjà tachées, non parce que les taches sont indélébiles, mais parce que, faute d’être nettoyées chaque jour à grande eau, elles s’incrustent dans le béton. Les pourtours d’arbres récemment plantés sont envahis de mégots de cigarettes. Ce n’est pas la peine de « faire beau » si, par la suite, on n’est pas en mesure de garder le beau. Idem pour les bancs en bois massif, de très belle facture, installés sur la place et tout autour d’elle, pour certains déjà tagués et occupés par des SDF. Mais comme les SDF, c’est nous, un jour, plus tard, on se tait, pour ne pas insulter l’avenir – comme si on ne pouvait pas réfléchir avec humanité à une solution qui conserve leur dignité aux SDF et permette à ceux qui ne le sont pas encore de jouir des investissements publics. Résultat, on ne profite toujours pas des bancs…Cette place dégagée de toute fioriture – enfin ! – était la promesse, pour les piétons, d’une déambulation sans stress. C’est raté, car l’une de ses moitiés est très rapidement devenue celle des skateurs, si bien qu’il faut faire attention en permanence à ne pas se prendre une planche dans les tibias. Et le bruit minéral de ces engins ajoute au tintouin des voitures. La mairie ne pouvait-elle pas interdire la pratique du skate à cet endroit ? N’y a-t-il pas, ailleurs, de skatepark ? S’il n’y en a pas assez, qu’elle en construise d’autres !

Paris ne sait pas faire simple et propre. La ville est, de plus, largement inadaptée aux personnes handicapées physiques – la République n’est pas une estropiée ! Elle dépense des centaines de millions d’euros dans des infrastructures publiques ou semi-publiques alors qu’elle n’a manifestement pas de budget suffisant pour les entretenir quotidiennement. Voitures, vélos, piétons : entre les trois, elle ne choisit pas, les faisant cohabiter de force et très mal. Là encore, stress pour tous.

Les bâtiments des ex-nouvelles Halles, construits dans les 1970, ont été détruits. Une « canopée » les remplacera bientôt, le Delanoë Enterprise, vaisseau imposant. Mais quelle idée ont-ils eue tous ! Là où la densité de population est si grande, c’est un espace dégagé de toute construction qu’il fallait dessiner, les commerces prenant place exclusivement dans les sous-sols. Mais non, on aura voulu faire un « geste architectural ». Il aurait mieux valu une immense pelouse (qu’il aurait certes fallu entretenir), et non, à nouveau, ces allées, bosquets et plates-bandes, véritables cendriers à clopes, si difficiles à nettoyer.

Décidément, Paris ne tient pas compte de sa sociologie. Paris simplifie pas la vie des Parisiens.

 

*Photo : Christophe Ena/AP/SIPA. AP21165018_000007.

Municipales : Complètement à l’Est!

9

atanase perifan municipales

À la veille du premier tour des élections municipales, faisons un tour d’horizon de ces candidats courageux, ou tout simplement inconscients, qui osent se présenter dans une circonscription où ils n’ont aucune chance de gagner. Condamnés à l’échec, ces chevaliers de la cause perdue ont souvent un profil très atypique, par rapport aux ténors du parti qui ne sont pas là seulement pour faire de la figuration. Eux, les outsiders, les candidats de l’impossible, sont là parce qu’il fallait bien mettre quelqu’un. À Paris, dans la foule des candidatures aux vingt mairies d’arrondissement, un nom se détache, par la grâce de ses consonances à la fois élégamment désuètes et exotiques : celui d’Atanase Périfan, qui se présente sous la bannière de l’UMP dans le XXe arrondissement, joyau populo-branché du Paris bobo, autant dire dans une circonscription dont il pourrait se faire éjecter dès le premier tour.

Même si cela peut sembler à peine croyable, il y a des électeurs de droite dans l’Est parisien et même dans le XXe arrondissement. Ils se cachent évidemment, ne serait-ce que pour éviter d’être lynchés à coups de coloquintes par des antifas un peu échauffés à la sortie d’un brunch solidaire, mais ils sont bien là et souffrent sans doute, parce qu’ils donnent leur voix au parti des nantis, de ne pas pouvoir passer pour des gens cool et pas prise de tête. Heureusement, NKM est arrivée afin de dépoussiérer un peu la figure tristement austère du type de droite chiant. Avec ses petites vestes de cuir, son style urbain, ses petits tops et son élégance pré-raphaélite quand elle partage une cigarette avec des clochards et l’air concernée, NKM est en train de prouver que l’UMP peut être jeune, fashion et même un peu hipster. D’ailleurs en ce moment quoi de plus hipster que de soutenir l’UMP ? Et l’arme secrète pour réconcilier la réaction, les avocats fiscalistes et les étudiants en cinéma altermondialistes dans le XXe arrondissement se nomme Atanase Périfan.

Ces six syllabes font résonner les accords charmants d’une bohème passée et c’est comme un parfum de Belle Epoque qui flotte soudain dans l’est parisien. Atanase Perifan. Ce nom splendide qui semble ressusciter la gloire du Paris 1900 pourrait devenir le symbole d’une réconciliation nationale. D’origine macédonienne, Atanase Périfan fut le créateur de la fête des voisins et également un opposant farouche au mariage pour tous, tandis que son patronyme ressuscite la gloire immortelle du grand patriarche Saint Athanase d’Alexandrie, ou d’Athanase, patriarche d’Antioche. Autant de références, à priori contradictoires, qui pourraient rassembler les ennemis d’hier et effacer des clivages dépassés sur la base d’un programme à la fois humaniste et localiste, alliant tradition et modernité, ressuscitant la grandeur passée du vieux Paris tout en favorisant l’expression de toutes les cultures et de la diversité.

Que de mesures on pourrait imaginer dans ce beau programme ! On cultiverait du Quinoa et du mil dans des jardins à la Le Nôtre installés dans le parc de Belleville, on vendrait des carrés Hermès sur les marchés alternatifs et on remplacerait les Vélib’ par d’authentiques vélocipèdes. Il conviendrait par ailleurs de faire respecter dans les rues du XXe arrondissement certains codes vestimentaires qui rendraient justice au bon goût tout en instaurant une nouvelle forme de dandysme créatif. On imposerait aux passants, ainsi qu’à tous les représentants de la gente canine, le port du haut de forme et de la redingote tandis que l’on inviterait les chats (on n’impose rien aux chats qui sont intraitables sur la question de leur indépendance) à se remettre à porter des culottes bouffantes, le chapeau à plume et l’épée au côté. Les hommes de tous âges auraient l’obligation de porter la moustache en hommage à Georges Clémenceau et Mustapha Kemal, ainsi que le monocle, à la mémoire d’Eric Von Stroheim. On suggérerait pour les nourrissons et jusqu’à l’adolescence le port de la fausse moustache. Les femmes s’habilleraient comme elles le veulent (car elles tolèrent elles aussi difficilement la contrainte) néanmoins on préciserait bien que le port du legging de couleur vive, zébré, panthère ou à imprimé camouflage, est strictement prohibé sur l’ensemble du territoire du royaume d’Atanasie (car dès la victoire aux élections municipales on transformerait l’arrondissement en un royaume autogéré). La célèbre Brigade du Goût, qui a déjà amplement démontré ses mérites, se chargerait de faire respecter au quotidien ce nouvel arbitrage des élégances.

En ce qui concerne l’environnement et la circulation, sujet d’actualité ces derniers jours, nous en reviendrions tout simplement à la calèche et à son charme inimitable. Et puisque la mode était dernièrement à la circulation alternée, on pourrait imaginer de laisser trotter dans les rues les chevaux des calèches à pompons rouge les jours pairs, bleus les jours impairs et blanc le dimanche, ce qui serait du plus bel effet. Quant au périphérique si proche et si polluant, Nathalie Kosciusko-Morizet ayant suggéré il y a quelques temps de le couvrir, on pourrait même imaginer pouvoir le coiffer d’une voûte de verre et de métal d’allure victorienne sous laquelle, en lieu et place des véhicules, on ferait circuler des éléphants portant brocard et grelots dorés, qui transporteraient les voyageurs d’une porte à l’autre. On appellerait ce nouveau périphérique à Olifants le Périphan et l’inventeur de ce système révolutionnaire et complètement écologique serait à jamais loué.

Il faudrait aussi absolument envisager une solution définitive pour la réintégration des jeunes en perdition, malmenés par la société. Pour éviter que la drogue ne les amène pour toujours à gâcher leur potentiel créatif et pour garantir le retour de la sécurité et de la propreté dans nos rues, on pourrait imaginer de confier aux délinquants juvéniles et aux enfants turbulents de petites carrioles tirées par des poneys qui arpenteraient les rues et serviraient à collecter les déchets laissés sur la voie publique par les indélicats (boutons de manchette usagés, monocles cassés, fausses moustaches décollées, chapeau haut de forme perdus, restes de qinoa, carrés Hermès solidaires et miettes de macarons). Ils les entasseraient dans de jolis sacs en flanelle que l’on irait, le soir venu, jeter aux pauvres de l’arrondissement voisin. En ce qui concerne les pauvres d’ailleurs, il est temps, de remplacer les uniformes criards du Samu Social par une parure un peu plus élégante. Il conviendra donc d’imposer aux travailleuses et travailleurs sociaux la petite veste de cuir et le style faussement négligé pour donner naissance à un Samu Mondain qui allierait conscientisation politique et raffinement vestimentaire.

C’est un beau projet que pourrait symboliser Atanase Périfan dans un arrondissement hautement symbolique. À bien y regarder, il n’y a pas tant de différences entre NKM et Anne Hidalgo. Elles se disent toutes les deux en faveur d’un Paris festif et écolo et pour le reste, ce ne sont au fond que des broutilles idéologiques qui les séparent. Sous le haut patronage du maire Périfan (rien que cela c’est déjà magnifique !), le XXe arrondissement pourrait devenir le laboratoire d’une nouvelle politique de la ville qui rassemblerait jeunes créatifs et catho tradi, koolos et réacs, alter et ultra, bohèmes et aristos. Les bobos sont morts, vive les aristo-bohèmes ! Avec les aribos, le changement c’est maintenant et ensemble tout devient possible parce que c’est bo la vie pour les grands et les petits!

Gotlib, juif, athée et libertaire

gotlib musee judaisme

Le 14 juillet, Gotlib, ce roi de l’autodérision, du trait et du lettrage, fêtera ses 80 ans, et le Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme lui rend hommage. Avec 150 planches originales jamais exposées, des archives photographiques, écrites et sonores, cette exposition répond à un souhait de l’artiste  à la suite de l’exposition « De Superman au Chat du rabbin, bande dessinée et mémoires juives » organisée par le Musée en 2007. Faut-il vraiment y voir un paradoxe de la part de ce Juif athée et libertaire qui reçut le Grand Prix de la Ville d’Angoulême en 1991?

Fils d’artisans, Marcel Gottlieb (son nom d’origine)  se plaît à en dessiner au travail ou pendant la pause. De même, quand il représente le dessinateur à son pupitre, les jeux de caméra dans un tournage ou la foire d’empoigne dans la salle de rédaction, c’est un métier qu’il montre, avec en plus un regard narquois sur les angoisses de la création.

Entré à 20 ans comme lettreur chez Opéra-Mundi/Edi-Monde, il acquiert une solide culture populaire dans laquelle Georges Brassens occupe une place à part aux côtés de Chaplin et des Marx Brothers, de Woody Allen et des Monty Python. Aujourd’hui encore, ce virtuose du dessin à la plume a la nostalgie de son amitié avec Goscinny, rédacteur en chef de Pilote avec lequel il a créé les Dingodossiers. Suivra en 1968 Rubrique-à-brac, une série de récits fantaisistes et décapants sur des sujets du quotidien. Quand il quitte Pilote, c’est pour créer L’Echo des savanes, puis Fluide Glacial ­– qu’il n’aurait pu créer, dit-il, « sans dix ans de psychanalyse ». Parmi ses personnages fétiches figurent Gai-Luron, le chien qui ne sourit jamais, Newton en perruque et jaquette, Superdupont et son béret, la coccinelle qui anime les coins de pages… Cinquante ans à croquer la vie des Français à la ville et à la campagne, car Gotlib adore la campagne et les animaux autant qu’il adore les gens.

Jeux de mots, clins d’œil, retournement de situation, détournement de symboles, parodies de films (et du tournage), pastiches de tableaux de maîtres, art de l’affiche, yiddishismes, Gotlib associe la franche rigolade de comptoir à l’humour anglo-saxon sans se départir de son accent parigot.

Car chez Gotlib, il y a le rire et le comique, le déconnage et l’humour, celui qui permet de surmonter le tragique de la vie, que cet enfant de Juifs hongrois, né à Paris, a découvert quand il avait huit ans. En effet, en septembre 1942, son père Ervin est arrêté par la police française, interné à Drancy et déporté. Il sera assassiné à Buchenwald un mois après la libération d’Auschwitz. Le tragique aussi est absurde.

L’humour chez Gotlib est grinçant, noir, anglais ou juif, au choix, et c’est une arme contre les coups du destin, contre l’angoisse et contre « les cons ». Mais Gotlib, juif athée et libertaire, est-ce vraiment un paradoxe ? Juif, il l’est dans tous ses moments de tendresse et par ces signaux inconscients qui parsèment son œuvre — pour ne pas dire par son art même de l’autodérision.

L’actuelle rétrospective de l’œuvre de Gotlib présente quelques moments d’émotion qui tranchent avec la vie désopilante de ses héros. Au premier plan, il y a la Chanson aigre-douce que chantonne le petit garçon blotti au fond de l’étable contre le flanc de la chèvre, tandis que tonne au loin l’orage : « Leblésemouti, Labiscouti, Ouleblésmou, Labiscou. »  Publié en 1969 dans Pilote, le récit se termine par ces mots : « En l’an de grâce 1977, ma fille aura à son tour 8 ans. J’espère qu’il n’y aura pas d’orage. Pour qu’elle puisse avoir, de son enfance, autre chose qu’une comptine, autre chose qu’un museau de chèvre, tiède et humide, dans le creux de la paume, au fond d’une étable obscure, comme souvenir à se mettre sous la dent… »

Athée certes, et les planches hilarantes du Gods’Club publiées, dès 1974, dans l’Echo des savanes, en témoignent hardiment. Elles rassemblent sur l’Olympe tous les dieux de la création, sous l’autorité de Jupiter. Et Gaston Jéhovah salue d’un « chalom » son fils Jésus, qui lui répond « chalom aussi », en présence d’Allah, placide, et de Bouddha « en plein nirvana » sur fond de musique rock. Oui, un Juif peut être athée sans cesser pour autant d’être juif. Et un dessinateur peut se moquer « des dieux » sans jamais verser dans l’apologie de la haine et du racisme — la preuve.

Et oui, Gotlib est libertaire, un inconditionnel de la liberté d’expression. Comme pour tous les gens de presse qui ont travaillé à l’époque où sévissait en France le fameux ministère de l’Information (supprimé en 1974 par Valéry Giscard d’Estaing), le poids de la censure est insupportable. En 1966, Gotlib prit position en faveur de La Religieuse, le roman de Diderot porté à l’écran par Jacques Rivette et dont Yvon Bourges, secrétaire d’Etat à l’information, avait interdit la distribution sous la pression des associations de parents d’élèves de l’enseignement privé (et de bonnes sœurs). En avril 1973, quand Pilote sort un numéro intitulé Hitler, le Führer qui fait fureur, Gotlib est révolté par la faiblesse de la charge : « On ne fait pas de l’esprit avec Hitler, on l’écrabouille. »

Mais depuis les années 1970, la liberté de tout dire semble apparaître comme un droit qui ne se reconnaît aucun devoir, aucune limite, et surtout aucune responsabilité. Preuve, encore une fois, qu’un humoriste peut faire rire sans alimenter la haine. Tout dépend du but recherché.

« Les Mondes de Gotlib », Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, jusqu’au 20 juillet.

*Photo : Christine Poutout.

Hôtel Matignon, résidence des lettres

3

dard renaud matignon

Il était le premier, indiscutablement, le meilleur des critiques littéraires. C’était à la fin du XXème siècle, au début des années 1990, Renaud Matignon officiait au Figaro et au Figaro Littéraire. Nous attendions chacune de ses chroniques comme un appel du grand large, il venait aérer nos existences molles de lycéen. A cet âge-là, nous étions encombrés par nos  rêves, englués dans un groupe, cette masse indistincte d’écoliers forcément passifs. Un quotidien dépourvu de la moindre vibration. Nous regardions les événements défiler sans réagir. C’était la province, les journaux qui venaient de Paris avaient déjà le goût faisandé de ce qu’on n’appelait pas encore la Mondialisation. La presse écrite vivait sa mue, les pisse-froid du journalisme déversaient leur rengaine vaguement européiste et humaniste avec des forts relents de libre-échangisme. D’instinct, on sentait que ces nouveaux maîtres à penser allaient dévaster notre territoire intime. Qu’ils souilleraient tout, à commencer par la littérature. Certains faisaient de la résistance, nous aimions les plumes insolentes de Dominique Jamet, de Patrick Besson, même les billets d’humeur de Bernard Morrot, derniers éclairs dans la lente agonie de France-Soir, et puis surtout, nous lisions Renaud Matignon (1935-1998). Maître-étalon de la chose écrite, le garçon se trompait rarement. Face à la défaillance de nos professeurs, nous suivions les conseils de ce journaliste, ancien élève du lycée Claude Bernard, vieille fabrique de cerveaux bien faits des années 50.

Les éditions Bartillat viennent de compiler sous le titre, La Liberté de blâmer, les critiques au long cours de Renaud Matignon, sur quarante années, essentiellement ses collaborations dans le groupe Figaro mais aussi quelques articles plus anciens de Tel Quel ou Arts. Dans ces exercices d’adoration ou de détestation, Matignon usait d’une très belle langue, perforante, les masques tombaient sous ses assauts. Les fausses gloires n’y résistaient guère. Ce sniper des lettres visait juste, une phrase suffisait parfois à disqualifier un pseudo-écrivain et à ravir ses jeunes lecteurs, avides d’hallali. Certaines de ses victimes s’en rappellent encore. Matignon a exécuté littérairement les faiseurs, les poseurs, déboulonné quelques statues de Saint-Germain-des-Prés. Quand il qualifiait Max Gallo de « Malraux des campings », ou Régis Debray de « piètre narrateur amoureux et romancier navrant », on se marrait. Et quand il affirmait que Marguerite Duras « n’a pas d’œil. Pas une chose vue, pas un mot juste ; ça va ensemble », on applaudissait.

Cette cruauté badine, il s’en servait aussi pour régler ses comptes, notamment avec son ancien condisciple, l’inénarrable Jean-Edern Hallier, dont la bouffonnerie inextinguible finissait par le lasser. Matignon tapait fort sur les faussaires, mais il nous faisait aussi aimer d’un trait sensible les grands écrivains. Ceux qui ont du corps et de l’esprit. Pour lui, Marcel Aymé était « notre meilleur fournisseur de songes », Patrick Besson « écrit comme on expédie des paires de claques », Blondin apprivoise « les étincelles du désespoir », Paul Morand poursuit « l’élégance du tragique », Fajardie devient un « Aristote en blouson et baskets », etc.  Matignon était un merveilleux passeur. Il avait su apprécier la gloutonnerie des mots chez Boudard, déceler l’écorché derrière les farces de Frédéric Dard, la grâce de Larbaud, le désespoir farceur de Félicien Marceau ou encore la maîtrise dans l’art d’écrire de Bernard Frank.

La Liberté de blâmer Quarante ans de critique littéraire  – Renaud Matignon – Editions Bartillat – Préface de Jacques Laurent – Introduction d’Etienne de Montety.

*Photo : ROBERT PATRICK/SIPA. 00100190_000004.

Coca de plus en plus light

3

La célèbre marque Coca-Cola, première au niveau mondial pendant des années, montre des signes de faiblesse, rapportés par le New York Times. La boisson fétiche des américains subit la chasse à l’obésité, avec à la tête du bataillon la Première dame des Etats-Unis. Au fitness programme : faire plus de sport et …remplacer les boissons sucrées par de l’eau.

Cela fait 127 ans que la bouteille à l’étiquette rouge  a su se sortir des crises mais si ça continue, elle sera bonne pour être jetée à la mer. Le chiffre d’affaire de la compagnie coule doucement mais sûrement dans la zone nord-américaine. Et ce n’est qu’un début.

« Les ministères de santé sont de plus en plus exigeants », remarque le rédacteur en chef du journal Beverage digest. Longtemps perçue comme un produit « traditionnel», la première gorgée de Coca était même un cérémonial  familial, un passage obligatoire pour les 6-8 ans, il est aujourd’hui stigmatisé. La lutte contre l’abus de sucre a au moins eu un effet : les mères hésitent à servir la boisson de leur enfance à leurs bambins.

Au rayon soda, Coca n’est pas la seule à subir ce traitement. La bouteille d’à côté, Pepsi, est encore plus absente des caddies américains. Mais la compagnie d’Atlanta  a toujours tout misé sur sa boisson, c’est sa faiblesse : 60% de sa production ne résulte que du breuvage pétillant, light ou pas light.

La direction s’est donc racheté une ligne et une vertu.  L’année dernière, elle a présenté son «  Coca-Cola Life » en Argentine et au Chili. Une boisson à l’étiquette verte, en référence à la recette « écologique », au goût sucré naturel, extrait de plante de stevia, qui a l’avantage d’être 60% moins calorique que le Coca-Cola normal.  Même le packaging se veut bio et naturalisant, avec la fameuse bouteille « PlantBottle » entièrement recyclable et constituée de près de 30% de plantes.

C’est peut-être bien la fin du Coca rouge. Et le début d’un mouvement vert. Mais le vote jeune, non négligeable, est loin d’être gagné. Seules les boissons énergisantes telles que Red Bull et Munster  sont plébiscitées par cette tranche de la population.  Ainsi, si la société historique trinque, ce ne sera pas à la santé des Américains.

Pontalis l’inflexible

132

pontalis jean bertrand

La Nouvelle Revue de Psychanalyse aura été, entre 1970 et 1994, un lieu de réflexion exceptionnel et, alors que, de la NRF aux Temps modernes, les revues traditionnelles de littérature ou de politique voyaient leur audience se raréfier, un lieu de rencontre où se croisaient tous les champs du savoir. Elle était née au moment où la psychanalyse, refusant de se donner un « Ordre » et prétendant ne « s’autoriser que d’elle-même », explosait en chapelles et se déchirait à coups d’opuscules, de querelles byzantines et d’exclusions. La NRP était l’ouverture à ceux qui ne s’autorisaient pas de la science analytique mais n’avaient cessé de nourrir un certain savoir de l’inconscient, par l’histoire, la religion, la mythologie, l’ethnologie, l’art, la littérature, aussi. Ceux qui ne savaient plus trop où publier y trouvèrent leur patrie, des figures majeures, de Jean Starobinski à Jean-Pierre Vernant, de Jacques Le Goff à André Green et à Blanchot… Elle était aussi ouverture à l’étranger à un moment où la France se refermait sur ses certitudes : on y lisait Gomez Mango, Remo Guidieri, Masud Khan, John Jackson, Winnicot… N’en déplaise à ceux qui ne cessent de dresser le procès de Freud, la psychanalyse a été un humanisme de notre époque, dont il serait temps de réécouter la voix.[access capability= »lire_inedits »]

Une autre revue était née, plus rare : Le Temps de la Réflexion. Ces épais numéros sur l’immortalité où les figures des dieux demeurent, trente ans après, des références sans guère d’équivalent. Jean-Bertrand Pontalis tenait ces deux revues à bout de bras, avec une cohérence et une intensité qu’un directeur ne peut guère assurer plus de trois ou quatre ans. Sous son apparente douceur, l’éditeur était inflexible. En même temps, il continuait son métier d’analyste, ce « métier impossible », avait dit Freud, et recevait chaque jour ses patients dont il écoutait l’interminable plainte, toujours à peu près la même, et dont il lui fallait cependant trouver la singularité – et l’exprimer.

Dans les dernières années, il osa se vouer presque tout entier à son unique, sa seule passion : la littérature. Les écrivains, au fond, avaient tout dit, et mieux que les autres : ils avaient été ses meilleurs amis et ses principaux rivaux. Ce fut le sens de son essai, Freud et les écrivains.

C’était aussi le sens de la collection « L’Un et l’autre », créée en 1989 et qui, sous sa couverture bleu nuit et de format oblong, devait publier plus de 130 titres. « L’Un et l’autre », c’était l’auteur et son héros, le peintre et son modèle, les réflexions du « je » devant le miroir de l’âme, l’analyste peut-être aussi, face à l’analysant…

« Jibé » y publia de jeunes écrivains, des écrivains méconnus ou peu connus qui, loin de la scène et du bruit, avaient élaboré une œuvre secrète, intime, confidentielle, aussi éloignée du roman-fiction contemporain que de la confession impudique. On y trouve, parmi d’autres, les noms de Pierre Bergounioux, Christian Bobin, Florence Delay, Sylvie Germain, Guy Goffette, Roger Grenier, Pierre Lartigue, Richard Millet, Jacques Réda, Michel Schneider.

Jean-Michel Delacomptée a l’honneur et la mission difficile de clore cette collection dont nul, après la mort de « Jibé », n’aurait pu assumer la direction singulière.

C’était le sens de sa propre œuvre d’écrivain, tout à la fois mémorialiste et moraliste, essayiste et clinicien de l’âme. Perdre de vue est sans doute l’un des plus beaux livres que l’on ait écrits sur l’amour et sur l’amitié, sur la mère et sur les attachements que la vie provoque et dénoue. L’expérience de l’analyste avait nourri, comme nul autre, la souffrance de la perte et son sens, et le malheur suprême de l’homme qui est de ne pouvoir aimer.[/access]

*Photo: Hannah

Olivier Besancenot : Dix ans après

112

besancenot npa portrait

Il y a des retrouvailles qui n’attristent pas, malgré le temps qui a passé. Elles rassurent parce qu’au contraire la vie a gagné contre le temps.

Il y a dix ans, à la suite du hasard de la publication d’un livre – un dialogue vigoureux avec Bruno Gaccio, sous l’égide bienveillante du regretté Gilles Verlant -, j’avais fait la connaissance d’Olivier Besancenot puis, quelque temps plus tard, nous avions dîné ensemble.

Je ne craignais pas ses foudres révolutionnaires – il militait alors pour la LCR qui est devenue le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) en 2009 – parce que d’emblée j’avais perçu chez lui une extrême politesse, beaucoup de gentillesse personnelle comme s’il ne voulait pas dilapider l’intensité et parfois la dureté de son discours politique dans des circonstances et avec des personnes peu accordées à celui-ci.

Je me souviens d’échanges qui m’avaient beaucoup intéressé parce que j’avais la certitude d’avoir en face de moi une personnalité intelligente, intègre et convaincue, fascinante dans la mesure où d’abord elle fuyait comme la peste tout ce qui aurait pu ressembler à une séduction démagogique et que, par ailleurs, on percevait une cohérence entre ses idées et ses comportements, entre son être intime et son être politique.

Il exerçait le métier de postier à Neuilly-sur-Seine et on sentait que chez lui ce n’était pas une occupation de façade, au contraire cette quotidienneté du travail révélait la volonté de n’être pas un responsable politique comme les autres.

Cette urbanité, ce savoir-vivre qui lui faisaient si parfaitement distinguer ce qui relevait de la lutte idéologique et partisane de ce qui concernait la convivialité immédiate m’avaient frappé comme le signe précisément qu’il ne s’agissait pas d’un révolutionnaire de salon qui brûlerait ses cartouches en permanence et n’importe où mais d’un engagé lucide qui savait s’économiser pour l’essentiel.

Par ailleurs, appréciant sa conversation, j’étais confirmé dans l’impression que j’avais toujours eue à son sujet : un grand talent pour l’oralité, une parole vive, sèche, nette et abrupte mais parvenant sans détour inutile dans l’oreille et l’esprit de l’interlocuteur.

En 2007, je suis persuadé que nous aurions pu avoir un formidable débat, si le système l’avait permis, entre le candidat Sarkozy et lui-même. Le second aurait été largement à la hauteur du premier et ces deux talents auraient dans l’inimitié offert un spectacle rare.

Olivier Besancenot me semblait être un Mélenchon qui n’aurait pas oublié la civilité et aurait moins houspillé les journalistes qu’il n’aurait cherché à les convaincre ou à pourfendre ses contradicteurs.

De l’eau a coulé sous les ponts de la France et Olivier Besancenot, après avoir été candidat en 2002 à la présidentielle, l’a été à nouveau en 2007.

Philippe Poutou l’a remplacé pour la campagne de 2012 et si je ne partage rien du NPA – sinon son refus absolu du communisme stalinien et bureaucratique -, j’ai trouvé lamentable la condescendance à l’égard de son candidat de la part d’une classe politique qui estimait qu’un ouvrier n’avait pas à s’inviter dans ses joutes à elle.

Je n’ai plus vu ni entendu Olivier Besancenot. Pas plus à la télévision qu’à la radio. Sauf un soir, il y a quelques mois, avec, notamment André Vallini et Marion Maréchal-Le Pen. Le même mais avec un peu d’atténuation, moins de sarcasme, un propos toujours aussi percutant mais, si je puis dire, plus classique.

Je ne pensais jamais le rencontrer à nouveau.

Pourtant, c’est arrivé, par hasard également. Je l’ai retrouvé, dix ans après.

Il n’est plus le porte-parole de NPA mais continue à militer, toujours postier mais à Paris, dans un arrondissement qui correspond à sa fibre populaire. Il écrit, seul ou de concert.

Le même et un autre, comme nous tous après dix ans. Mais une fidélité à soi, une constance dans ses choix, dans son acharnement à mêler sa conception révolutionnaire de la lutte à la banalité nécessaire des travaux et des jours. Au bonheur d’une famille.

Je ne voudrais pas le gêner en laissant croire que nous pourrions être amis. Les purs et durs chez lui lui reprocheraient d’être estimé par un réactionnaire.

Je ne sais pas ce qu’il deviendra mais Olivier Besancenot, c’est sûr, est détachable du NPA. On peut vouloir bouleverser la société de fond en comble, on peut même parfois faire craindre le pire à ceux que le grand soir révolutionnaire n’a pas encore touchés de son aile rouge mais il n’empêche.

J’ai été heureux de croiser pour la deuxième fois la route d’Olivier Besancenot.

Le destin peut encore me réserver des surprises.

*Photo: IBO/SIPA. 00673044_000004

 

Hollande/Sarkozy : cachez cette Stasi…

120

sarkozy hollande ecoutes

« La dictature, c’est « ferme ta gueule ». La démocratie, c’est « Cause toujours ». » La phrase est d’un certain Michel Colucci, qui fêtait ses 18 mois le jour de la mort de Benito Mussolini. Il semblerait que la France ait brutalement basculé dans la dictature ces derniers jours. Hier encore, dans notre belle République des Lumières, n’importe quel élu ou simple militant de gauche pouvait tranquillement comparer ses adversaires au Maréchal Pétain, et leur politique à celle du régime de Vichy, voire au nazisme. En face, on avait depuis longtemps pris l’habitude de lui répondre : « C’est ça, cause toujours, tu m’intéresses. » Parce qu’en démocratie, c’était comme ça, on avait le droit de causer. Contrairement aux dictatures, dans lesquelles le doute n’avait pas sa place et où il fallait fermer sa gueule.

Mais ça, c’était avant. Avant que l’infâme Nicolas Sarkozy n’ose publier un texte rappelant qu’il était sur écoute depuis huit mois, comme dans un « merveilleux film sur l’Allemagne de l’Est et les activités de la Stasi ». Avant qu’il ne se croie autorisé à s’indigner du fait que toutes ses conversations familiales, professionnelles ou autres soient enregistrées. Avant qu’il ne se permette de dénoncer lui-même les mensonges de nos ministres de l’Intérieur et de la Justice, qui jurent sans rire ne rien avoir su de cette intrusion inédite dans la vie privée d’un adversaire politique – qui viole également le secret des correspondances entre un avocat et son client. Avant, enfin, que cet odieux personnage si justement qualifié de « facho » pendant près de dix ans, ne pousse le vice jusqu’à se vanter publiquement de la virginité de son casier judiciaire.

La ligne jaune était franchie. Il fallait agir, vite. Hollande, le Président de tous les Français, conscient de l’urgence absolue de la situation, a donc pris la parole depuis le Conseil européen de Bruxelles. Et, prenant ses responsabilités face à l’histoire comme le Général de Gaulle le 18 juin 1940, il a parlé : « Laisser penser que notre pays, notre République, puissent ne pas être fondés sur les libertés, c’est introduire un doute qui n’a pas sa place. Et toute comparaison avec des dictatures est forcément insupportable. » Il fallait en finir, il n’y avait pas d’autre solution, la démocratie des causeurs avait fait son temps, et bien trop de dégâts. C’était l’heure. François Hollande sonnait la fin de la partie, la France devait entrer dans une nouvelle ère.

Dorénavant, lorsqu’un jeune militant se présenterait comme « antifasciste », on ne lui dirait plus « cause toujours », mais « ferme ta gueule ». Chaque fois qu’un Jean-Luc Mélenchon, un Manuel Valls, une Christiane Taubira ou un Harlem Désir comparerait, même implicitement, tel ou tel propos droitier aux discours « nauséabonds » tenus durant « les heures les plus sombres de notre histoire », il serait poursuivi pour « introduction de doute déplacé et comparaison insupportable ». Et la création de ce nouveau délit, le Président de la France apaisée le savait, dissuaderait définitivement quiconque d’assimiler une fois de plus le pauvre Jean-Marie Le Pen aux prétendus « néo-fascistes » qui se pressaient à ses meetings. Enfin, en France, on arrêterait de causer de tout et de n’importe quoi. On ne sèmerait plus le doute impunément. On n’aurait plus que la certitude d’être gouvernés avec bienveillance, dans le silence.

*Photo : wikicommons.

ABCD de l’égalité : Lasch contre les (anti)modernes

14

darkvador catwoman enfant

« Si j’avais des enfants, je n’aimerais pas qu’on leur prodigue des cours de « genre » dans les écoles.1 » L’heure doit être grave pour que Marcela Iacub, qui confesse rêver de jouissances sexuelles sans entraves et de  grossesses programmées par ordinateur, s’en prenne si violemment aux « chantiers ABCD de l’égalité ».  De fait, si l’on en croit ses détracteurs, qui sont généralement un brin plus conservateurs que Iacub, ce dispositif mis sur pied par Vincent Peillon et Najat Vallaud-Belkacem pour « lutter contre les stéréotypes sexués » dès l’école primaire organise l’ «endoctrinement des enfants ».

On se calme et on boit frais rue de Grenelle. Ancienne footballeuse professionnelle, Nicole Abar, conceptrice de ce projet-pilote expérimenté dans 275 écoles qui vise à « donner les mêmes chances à chacun et à chacune », explique doctement que les inégalités professionnelles entre hommes et femmes se perpétuent car elles sont profondément ancrées dans nos consciences2. La faute à ces satanées représentations sexuelles que nous reproduisons de génération en génération en assignant systématiquement les mêmes rôles stéréotypés aux filles et aux garçons. Si nos chères têtes à couettes sautent à la corde pendant que nos petits sacripants jouent à la balle au prisonnier, il y a quelque chose de moisi au royaume de la République. Eugénie Bastié montre, dans les pages qui suivent, que ces bonnes intentions égalitaires ont bel et bien des applications concrètes (même si on est loin de la vaste entreprise de lavage des petits cerveaux fantasmée par certains). En revanche, bien malin qui saurait débusquer la moindre référence théorique sérieuse dans les nouveaux textes officiels intimant aux instituteurs d’inverser les rôles habituels entre filles et garçons.[access capability= »lire_inedits »]

Si la question du genre semble soudainement passionner les experts-bureaucrates de l’Éducation nationale, c’est plutôt sous la forme d’une idéologie à la fois sommaire et fumeuse que sous celle d’une hypothèse scientifique. Or, comme le démontre Alain de Benoist3, cette idéologie du genre se fonde sur une fausse alternative entre nature et culture, oubliant que les deux s’entremêlent constamment dans la construction des identités sexuelles – et, du reste, dans la plupart des choses humaines. Résultat, ses propagandistes confondent différences et inégalités, ce qui leur permet au passage de dénoncer comme ennemis de l’égalité tous ceux qui sont attachés à la différence entre les sexes.

Passons. Le danger n’est pas forcément où l’on croit. Non content de semer le trouble dans les cours de récré – ce qu’on appelle « déconstruire les stéréotypes » –, l’ABCD de l’égalité inaugure peut-être une nouvelle offensive dans le combat sourd que se livrent l’État et les familles pour l’éducation. S’il n’est pas question de masturber les enfants, il s’agit bien de mettre au pas leurs coupables géniteurs (et géniteuses). Les gardiens du saint chrême excipent de la mauvaise tenue morale des parents – notoirement défaillants en matière de lutte contre les discriminations –, pour substituer à leur néfaste autorité celle de prétendus experts. Quand un cadre mâle gagne, à compétences égales, un tiers de plus que sa collègue, il doit y avoir un coupable. Il se cache dans les foyers, ou plutôt c’est le foyer lui-même, producteur de préjugés et de comportements répréhensibles, qui est coupable.

L’imprécation ne date pas d’hier : en son temps, l’intellectuel américain Christopher Lasch (1932-1994) avait détecté les prémices des attaques néo-féministes contre la famille que l’on voit aujourd’hui se déployer bruyamment4. Dès 1946, le psychiatre canadien George Brock Chisholm recommandait l’intégration directe des enfants à la société, en proposant que leur éducation soit confiée à d’autres groupes de socialisation que leurs familles. Travailleurs sociaux, psychiatres, médecins et… propagandistes scolaires étaient, selon lui, plus enclins à dispenser une instruction progressiste envoyant les formes traditionnelles de la famille dans l’enfer du conservatisme. Aujourd’hui, l’Observatoire des inégalités délivre peu ou prou la même bonne parole aux Français. Le site de cette instance anti-discriminations se révèle étonnamment instructif quant aux intentions des ingénieurs sociaux qui entendent nous gouverner. Dans un article passé inaperçu, deux universitaires dispensent une petite leçon de choses à l’usage des enseignants de maternelle. À en croire ces psychologues, tout se joue entre 3 et 7 ans, période critique durant laquelle l’enfant acquiert représentations et identités sexuelles, principalement sous l’influence des parents, de ses camarades de jeu et de ses professeurs. Étant entendu que « les adultes transmettent à l’enfant leurs représentations et leurs attentes sur les rôles de chacun-e en fonction de son appartenance à un groupe de sexe5 », il revient à l’État de prendre en charge non seulement l’instruction de nos chérubins, ce que nul ne conteste, mais l’intégralité de leur éducation. Logique : si les adultes d’aujourd’hui sont irrécupérables, on peut encore sauver ceux de demain.

Bien sûr, on a envie de rire de ces prétentions éducatives – et rééducatives. N’empêche, si ce  cocktail explosif d’idéologie du genre et d’égalitarisme pédagogiste était appliqué sur grande échelle, cela ébranlerait les deux piliers fondateurs du sujet œdipien : la différenciation homme/femme et la séparation parent/enfant. Au demeurant, l’effondrement de la structure œdipienne, odieusement réactionnaire, est précisément l’objectif poursuivi par le camp de la déconstruction organisée. Sauf que l’ordre qui émergera (ou émergerait, on ne sait plus) des décombres pourrait être bien plus oppressif et archaïque que l’ancien. Lasch annonce ce qui se passe quand la famille est interdite d’éducation : « Les fantasmes de l’enfant ne sont pas contrôlés ; il invente une mère extrêmement séduisante et castratrice, et un père fantasmé distant, vindicatif, et tout-puissant. » Si les nouveaux stéréotypes sont de cette eau-là, laissez-nous les anciens !

Dans la vision de cette avant-garde nunuche, les parents, éventuellement dispensateurs de biens et de services monnayables (faut quand même que quelqu’un leurs paye les vacances au ski, aux futurs hommes nouveaux), « représentent le passé inutile », selon une formule de Lasch. Seulement, faute de loi primordiale transmise par la famille, l’enfant vit dans un monde amoral, où la seule autorité provient de l’État, confiné au rôle de grande nounou. Sous prétexte de nous délivrer d’innocents machos, on pourrait bien fabriquer en série, sinon des  pervers, à tout le moins, d’imbuvables Narcisse. Mais pas d’aimables névrosés amoureux de leur reflet, plutôt des sujets malades qui cultivent une image dégradée d’eux-mêmes et conjuguent de ce fait une dépendance infantile au regard de l’autre au besoin de le dominer. On a du mal à ne pas remarquer que les pulsions intérieures de ce néo-Narcisse s’accordent parfaitement aux messages publicitaires dont notre époque ne cesse de l’abreuver, ce qui fait de lui l’agent idéal de l’extension du domaine de la marchandise.

On dira qu’on est bien loin du dérisoire « ABCD de l’égalité». Pas sûr : à jouer avec l’identité sexuelle des écoliers, à surcharger leur imaginaire d’images mouvantes, les apprentis-sorciers du genre pourraient, pour de bon, rendre plus difficile voire impossible leur construction subjective – donc leur « adultisation ». Or, dans un monde où le métissage culturel est à la fois une réalité et une norme, il est déjà difficile de s’inscrire dans le flux des générations. Qu’on s’en réjouisse ou pas, il n’y a peut-être pas urgence pour s’attaquer aux autres cadres symboliques qui   ont longtemps conféré une forme de stabilité à l’existence humaine. Seulement, la stabilité, c’est ce qu’ont en horreur les promoteurs du mariage et de l’enfant pour tous : entre transmettre ou déconstruire, ils ont choisi.

Si, face à un tel activisme de la déconstruction, l’envie de prendre la modernité à rebrousse-poil vous titille, sachez que la nostalgie est un piège mortel. C’est une vérité peu consolante mais le Parti d’hier se leurre tout autant que le « Parti de demain », judicieuse définition que Michéa donne de la gauche. En populiste intelligent, Lasch nous mettait en garde contre l’illusion passéiste. Le « retour  du surmoi » dont rêvent les lecteurs hâtifs de Freud ne serait en effet qu’un sparadrap posé sur une plaie purulente. Que des imbéciles qui se croient subversifs s’acharnent à tuer le Père ne nous fera pas regretter le patriarche mort et enterré. Heureusement, il y a la vie, que les experts de l’alcôve ont tendance à oublier. Lasch observe que, depuis l’avènement du mariage d’amour, la famille marche en perpétuel déséquilibre sur deux jambes, brinquebalée entre les pesanteurs du passé et les turbulences de notre temps. Libre à vous, bien sûr, d’ignorer cette fine dialectique et de choisir votre camp, mais comme disent Chevallier et Laspalès, « Y’en a qui ont essayé, ils ont eu des problèmes ! »

1. « Enfants esclaves du féminisme »,  Marcela Iacub , Libération, 14 février 2014.

2. « Les ABCD de l’égalité, c’est elle ! », Émilie Lanez, Le Point, 13 février 2014.

3. Les Démons du Bien, Alain de Benoist, éditions P.G de Roux, 2013.

4. Voir notamment « La culture du narcissisme », Climats, 2000 ;  « Le moi assiégé », Climats, 2008 ; Un refuge dans ce monde impitoyable. La famille assiégée, Christopher Lasch, François Bourin Éditeur, 2012.

5. « Construction des inégalités entre filles et garçons à l’école maternelle », Véronique Rouyer et Yoan Mieyaa, site de l’Observatoire des inégalités.[/access]

*Photo: Soleil

Municipales : Tiens, tiens, revoilà le front républicain

734

fn ayrault ps municipales triangulaires

Avant même le premier tour des élections municipales, le sujet des triangulaires a déjà mis les pieds sur la table. Et il n’est pas prêt de les retirer. À partir de dimanche soir, il sera le principal sujet de débats et polémiques. Et il risque bien de recouvrer des problématiques beaucoup plus nombreuses qu’auparavant.

Il est beaucoup plus facile d’être présent au second tour d’une élection municipale qu’à une élection législative. Là où il faut 12,5 % des électeurs des inscrits pour concourir au second tour lorsqu’on est candidat à la députation, une liste municipale n’a besoin que de 10% des suffrages exprimés. L’abstention, qu’on annonce forte, ne constituera donc pas un frein à la multiplication de ces fameux matches à trois – voire quatre ou cinq. Classiquement, c’est l’UMP qui en est victime.

Le maintien du FN prive le grand parti de la droite de reports de voix substantiels au second tour, alors que le PS bénéficie de ceux des autres listes de gauche. Jean-François Copé a déjà brandi l’épouvantail : en votant FN, les électeurs feraient un cadeau à la gauche et à ses nombreux maires sortants. Cette semaine, le ministre écologiste Pascal Canfin a benoîtement reconnu que ces situations pourraient permettre de sauver les meubles de la majorité PS-EELV. Mais cette configuration, avec le FN est en troisième position, ne sera pas aussi rare que d’habitude. Si elle pourrait se renouveler et gêner l’UMP dans les très grandes villes, comme Marseille, Toulouse ou Strasbourg, d’autres configurations pourraient gêner encore davantage le PS. Dans les villes petites ou moyennes, où Marine Le Pen a réalisé ses meilleurs scores à la présidentielle, le FN pourrait passer devant le PS et parfois même l’UMP. L’ordre d’arrivée y sera beaucoup plus incertain cette année. Certes, si le PS arrive troisième, le fait de perdre la ville en seconde ou troisième position ne change rien au décompte final. Mais le problème est ailleurs pour le parti dirigé par Harlem Désir. Que fera le PS dans les communes où l’ordre d’arrivée sera par exemple le suivant : 1.FN 2.UMP 3.PS ? Se maintiendra-t-il au risque de laisser gagner le parti lepéniste ? Ou se retirera-t-il au profit de l’UMP, poursuivant la stratégie du front républicain ? La question ne s’était pas posée dans l’Oise, à Villeneuve-sur-Lot et à Brignoles, où il était arrivé dans la même position sans la possibilité de se maintenir. Déjà, on pouvait observer des tiraillements, notamment dans l’Oise, où le candidat socialiste local rechignait à appliquer les consignes solfériniennes d’appeler à voter pour le candidat UMP.

Imaginons une commune où le FN atteint 26%, l’UMP 21% et le sortant socialiste 18% avec un taux d’abstention de 45 %. Et mettons-nous à la place du candidat socialiste. Pour l’obliger à se retirer au profit du candidat de l’UMP alors qu’il a encore une petite chance de l’emporter avec le report des voix du Front de gauche et un regain de mobilisation des abstentionnistes, il va falloir faire preuve d’une sacrée force de conviction. Surtout si dans d’autres villes, l’UMP, arrivée cette fois-ci en troisième position derrière le PS, a décidé de se maintenir, comme le souhaitent à la fois Copé et Fillon.

C’est certainement en prévoyant ce genre de dilemme que Jean-Marc Ayrault a décidé de monter au créneau hier. Selon lui, il importe de faire barrage à tout prix à l’élection du moindre maire FN. S’agit-il d’un message envoyé à ses ouailles, tentées d’envoyer le front républicain à la poubelle ? Est-ce une manière de faire pression sur le parti dirigé par Jean-François Copé, mettant sur ce dernier la responsabilité de la fin de ce même front républicain ? Ou les deux ? En tout état de cause, contrairement à la plupart des médias, le Premier ministre a compris que les triangulaires ne seront pas un problème que pour l’UMP.

*Photo :  PASTORNICOLAS/SIPA. 00652972_000006.

Municipales à Paris : Mesdames, pensez à passer le jet!

39
paris salete republique

paris salete republique

Je n’ai pas vérifié samedi, vendredi elle était encore là. Cinq jours après son apparition, la tache de vomi rose tarama, dont la forme en étoile régulière indiquait une projection perpendiculaire au sol, avait certes séché et pâli mais demeurait bien visible, sur le trottoir d’une rue de Paris. Cela signifiait que depuis cinq jours, les services de la voirie n’étaient pas passés par là. La rue en question, pourtant située dans un quartier d’habitations et de boutiques, est d’une saleté sans nom : crottes entières ou écrasées, auréoles et filets d’urine, odeurs correspondantes. L’été va arriver, l’effet olfactif en sera accentué avec la chaleur.

J’ai parlé de ce problème à un membre en campagne de l’équipe municipale qui se représente dans l’arrondissement. Il a reconnu que c’en était un, de problème, et que la propreté des rues était l’une des priorités de la candidate qu’il soutient. Je lui ai dit qu’il faudrait passer le jet d’eau tous les matins, comme à Lloret de Mar, station balnéaire populaire de la Costa Brava espagnole, Paris étant également une ville touristique. Il a dit qu’il voyait à quoi ça faisait référence, ajoutant que passer le jet tous les matins ne serait sans doute pas possible. Je m’attendais à cette réponse.

Faire nettoyer à l’eau chaque jour les rues de Paris – hors périodes de fortes pluies ou de neige tenace – est apparemment au-dessus des forces des élus parisiens. C’est pour eux une chose inconcevable, culturellement contraire à leur vision « fouette cocher » et crottin de cheval. C’est surtout que ça coûte de l’argent, car une telle politique de propreté exige à n’en point douter du personnel et des moyens matériels supplémentaires. On en déduit que cette politique ne fait pas partie des priorités budgétaires – de la ville ou du conseil régional, au fond peu importe : la majorité en place semble se satisfaire de la saleté, et rien ne permet de dire que les promesses de NKM d’une plus grande propreté de Paris seraient suivies d’effet.

« Manque de civisme », relève le membre de l’équipe de campagne. Non, Monsieur : ce qui est nettoyé chaque jour restera propre plus longtemps. La saleté appelle la saleté. Et puis, on n’est pas « en région », Paris est une capitale à fort brassage de populations, le contrôle social y est moindre qu’ailleurs. Une municipalité doit tenir compte de cela, instaurer des mesures coercitives s’il le faut et ne pas invoquer le manque de civisme pour excuser ses manquements en matière de nettoyage des rues.

La mairie dépense beaucoup d’argent pour aménager l’« espace public », mais très vite ce qui est neuf subit les premières dégradations. Prenons la Place de la République, transformée en une vaste plaine recouverte de dalles de béton se déclinant en trois nuances différentes de gris. Certains ont trouvé ça moche. Je trouve ce réaménagement réussi. Pour peu que l’endroit soit propre ! Une fois encore, les pouvoirs publics se sont dit que l’intendance suivrait. Mais l’intendance, c’est eux ! Ces dalles censées briller au soleil sont d’ores et déjà tachées, non parce que les taches sont indélébiles, mais parce que, faute d’être nettoyées chaque jour à grande eau, elles s’incrustent dans le béton. Les pourtours d’arbres récemment plantés sont envahis de mégots de cigarettes. Ce n’est pas la peine de « faire beau » si, par la suite, on n’est pas en mesure de garder le beau. Idem pour les bancs en bois massif, de très belle facture, installés sur la place et tout autour d’elle, pour certains déjà tagués et occupés par des SDF. Mais comme les SDF, c’est nous, un jour, plus tard, on se tait, pour ne pas insulter l’avenir – comme si on ne pouvait pas réfléchir avec humanité à une solution qui conserve leur dignité aux SDF et permette à ceux qui ne le sont pas encore de jouir des investissements publics. Résultat, on ne profite toujours pas des bancs…Cette place dégagée de toute fioriture – enfin ! – était la promesse, pour les piétons, d’une déambulation sans stress. C’est raté, car l’une de ses moitiés est très rapidement devenue celle des skateurs, si bien qu’il faut faire attention en permanence à ne pas se prendre une planche dans les tibias. Et le bruit minéral de ces engins ajoute au tintouin des voitures. La mairie ne pouvait-elle pas interdire la pratique du skate à cet endroit ? N’y a-t-il pas, ailleurs, de skatepark ? S’il n’y en a pas assez, qu’elle en construise d’autres !

Paris ne sait pas faire simple et propre. La ville est, de plus, largement inadaptée aux personnes handicapées physiques – la République n’est pas une estropiée ! Elle dépense des centaines de millions d’euros dans des infrastructures publiques ou semi-publiques alors qu’elle n’a manifestement pas de budget suffisant pour les entretenir quotidiennement. Voitures, vélos, piétons : entre les trois, elle ne choisit pas, les faisant cohabiter de force et très mal. Là encore, stress pour tous.

Les bâtiments des ex-nouvelles Halles, construits dans les 1970, ont été détruits. Une « canopée » les remplacera bientôt, le Delanoë Enterprise, vaisseau imposant. Mais quelle idée ont-ils eue tous ! Là où la densité de population est si grande, c’est un espace dégagé de toute construction qu’il fallait dessiner, les commerces prenant place exclusivement dans les sous-sols. Mais non, on aura voulu faire un « geste architectural ». Il aurait mieux valu une immense pelouse (qu’il aurait certes fallu entretenir), et non, à nouveau, ces allées, bosquets et plates-bandes, véritables cendriers à clopes, si difficiles à nettoyer.

Décidément, Paris ne tient pas compte de sa sociologie. Paris simplifie pas la vie des Parisiens.

 

*Photo : Christophe Ena/AP/SIPA. AP21165018_000007.

Municipales : Complètement à l’Est!

9
atanase perifan municipales

atanase perifan municipales

À la veille du premier tour des élections municipales, faisons un tour d’horizon de ces candidats courageux, ou tout simplement inconscients, qui osent se présenter dans une circonscription où ils n’ont aucune chance de gagner. Condamnés à l’échec, ces chevaliers de la cause perdue ont souvent un profil très atypique, par rapport aux ténors du parti qui ne sont pas là seulement pour faire de la figuration. Eux, les outsiders, les candidats de l’impossible, sont là parce qu’il fallait bien mettre quelqu’un. À Paris, dans la foule des candidatures aux vingt mairies d’arrondissement, un nom se détache, par la grâce de ses consonances à la fois élégamment désuètes et exotiques : celui d’Atanase Périfan, qui se présente sous la bannière de l’UMP dans le XXe arrondissement, joyau populo-branché du Paris bobo, autant dire dans une circonscription dont il pourrait se faire éjecter dès le premier tour.

Même si cela peut sembler à peine croyable, il y a des électeurs de droite dans l’Est parisien et même dans le XXe arrondissement. Ils se cachent évidemment, ne serait-ce que pour éviter d’être lynchés à coups de coloquintes par des antifas un peu échauffés à la sortie d’un brunch solidaire, mais ils sont bien là et souffrent sans doute, parce qu’ils donnent leur voix au parti des nantis, de ne pas pouvoir passer pour des gens cool et pas prise de tête. Heureusement, NKM est arrivée afin de dépoussiérer un peu la figure tristement austère du type de droite chiant. Avec ses petites vestes de cuir, son style urbain, ses petits tops et son élégance pré-raphaélite quand elle partage une cigarette avec des clochards et l’air concernée, NKM est en train de prouver que l’UMP peut être jeune, fashion et même un peu hipster. D’ailleurs en ce moment quoi de plus hipster que de soutenir l’UMP ? Et l’arme secrète pour réconcilier la réaction, les avocats fiscalistes et les étudiants en cinéma altermondialistes dans le XXe arrondissement se nomme Atanase Périfan.

Ces six syllabes font résonner les accords charmants d’une bohème passée et c’est comme un parfum de Belle Epoque qui flotte soudain dans l’est parisien. Atanase Perifan. Ce nom splendide qui semble ressusciter la gloire du Paris 1900 pourrait devenir le symbole d’une réconciliation nationale. D’origine macédonienne, Atanase Périfan fut le créateur de la fête des voisins et également un opposant farouche au mariage pour tous, tandis que son patronyme ressuscite la gloire immortelle du grand patriarche Saint Athanase d’Alexandrie, ou d’Athanase, patriarche d’Antioche. Autant de références, à priori contradictoires, qui pourraient rassembler les ennemis d’hier et effacer des clivages dépassés sur la base d’un programme à la fois humaniste et localiste, alliant tradition et modernité, ressuscitant la grandeur passée du vieux Paris tout en favorisant l’expression de toutes les cultures et de la diversité.

Que de mesures on pourrait imaginer dans ce beau programme ! On cultiverait du Quinoa et du mil dans des jardins à la Le Nôtre installés dans le parc de Belleville, on vendrait des carrés Hermès sur les marchés alternatifs et on remplacerait les Vélib’ par d’authentiques vélocipèdes. Il conviendrait par ailleurs de faire respecter dans les rues du XXe arrondissement certains codes vestimentaires qui rendraient justice au bon goût tout en instaurant une nouvelle forme de dandysme créatif. On imposerait aux passants, ainsi qu’à tous les représentants de la gente canine, le port du haut de forme et de la redingote tandis que l’on inviterait les chats (on n’impose rien aux chats qui sont intraitables sur la question de leur indépendance) à se remettre à porter des culottes bouffantes, le chapeau à plume et l’épée au côté. Les hommes de tous âges auraient l’obligation de porter la moustache en hommage à Georges Clémenceau et Mustapha Kemal, ainsi que le monocle, à la mémoire d’Eric Von Stroheim. On suggérerait pour les nourrissons et jusqu’à l’adolescence le port de la fausse moustache. Les femmes s’habilleraient comme elles le veulent (car elles tolèrent elles aussi difficilement la contrainte) néanmoins on préciserait bien que le port du legging de couleur vive, zébré, panthère ou à imprimé camouflage, est strictement prohibé sur l’ensemble du territoire du royaume d’Atanasie (car dès la victoire aux élections municipales on transformerait l’arrondissement en un royaume autogéré). La célèbre Brigade du Goût, qui a déjà amplement démontré ses mérites, se chargerait de faire respecter au quotidien ce nouvel arbitrage des élégances.

En ce qui concerne l’environnement et la circulation, sujet d’actualité ces derniers jours, nous en reviendrions tout simplement à la calèche et à son charme inimitable. Et puisque la mode était dernièrement à la circulation alternée, on pourrait imaginer de laisser trotter dans les rues les chevaux des calèches à pompons rouge les jours pairs, bleus les jours impairs et blanc le dimanche, ce qui serait du plus bel effet. Quant au périphérique si proche et si polluant, Nathalie Kosciusko-Morizet ayant suggéré il y a quelques temps de le couvrir, on pourrait même imaginer pouvoir le coiffer d’une voûte de verre et de métal d’allure victorienne sous laquelle, en lieu et place des véhicules, on ferait circuler des éléphants portant brocard et grelots dorés, qui transporteraient les voyageurs d’une porte à l’autre. On appellerait ce nouveau périphérique à Olifants le Périphan et l’inventeur de ce système révolutionnaire et complètement écologique serait à jamais loué.

Il faudrait aussi absolument envisager une solution définitive pour la réintégration des jeunes en perdition, malmenés par la société. Pour éviter que la drogue ne les amène pour toujours à gâcher leur potentiel créatif et pour garantir le retour de la sécurité et de la propreté dans nos rues, on pourrait imaginer de confier aux délinquants juvéniles et aux enfants turbulents de petites carrioles tirées par des poneys qui arpenteraient les rues et serviraient à collecter les déchets laissés sur la voie publique par les indélicats (boutons de manchette usagés, monocles cassés, fausses moustaches décollées, chapeau haut de forme perdus, restes de qinoa, carrés Hermès solidaires et miettes de macarons). Ils les entasseraient dans de jolis sacs en flanelle que l’on irait, le soir venu, jeter aux pauvres de l’arrondissement voisin. En ce qui concerne les pauvres d’ailleurs, il est temps, de remplacer les uniformes criards du Samu Social par une parure un peu plus élégante. Il conviendra donc d’imposer aux travailleuses et travailleurs sociaux la petite veste de cuir et le style faussement négligé pour donner naissance à un Samu Mondain qui allierait conscientisation politique et raffinement vestimentaire.

C’est un beau projet que pourrait symboliser Atanase Périfan dans un arrondissement hautement symbolique. À bien y regarder, il n’y a pas tant de différences entre NKM et Anne Hidalgo. Elles se disent toutes les deux en faveur d’un Paris festif et écolo et pour le reste, ce ne sont au fond que des broutilles idéologiques qui les séparent. Sous le haut patronage du maire Périfan (rien que cela c’est déjà magnifique !), le XXe arrondissement pourrait devenir le laboratoire d’une nouvelle politique de la ville qui rassemblerait jeunes créatifs et catho tradi, koolos et réacs, alter et ultra, bohèmes et aristos. Les bobos sont morts, vive les aristo-bohèmes ! Avec les aribos, le changement c’est maintenant et ensemble tout devient possible parce que c’est bo la vie pour les grands et les petits!

Gotlib, juif, athée et libertaire

95
gotlib musee judaisme

gotlib musee judaisme

Le 14 juillet, Gotlib, ce roi de l’autodérision, du trait et du lettrage, fêtera ses 80 ans, et le Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme lui rend hommage. Avec 150 planches originales jamais exposées, des archives photographiques, écrites et sonores, cette exposition répond à un souhait de l’artiste  à la suite de l’exposition « De Superman au Chat du rabbin, bande dessinée et mémoires juives » organisée par le Musée en 2007. Faut-il vraiment y voir un paradoxe de la part de ce Juif athée et libertaire qui reçut le Grand Prix de la Ville d’Angoulême en 1991?

Fils d’artisans, Marcel Gottlieb (son nom d’origine)  se plaît à en dessiner au travail ou pendant la pause. De même, quand il représente le dessinateur à son pupitre, les jeux de caméra dans un tournage ou la foire d’empoigne dans la salle de rédaction, c’est un métier qu’il montre, avec en plus un regard narquois sur les angoisses de la création.

Entré à 20 ans comme lettreur chez Opéra-Mundi/Edi-Monde, il acquiert une solide culture populaire dans laquelle Georges Brassens occupe une place à part aux côtés de Chaplin et des Marx Brothers, de Woody Allen et des Monty Python. Aujourd’hui encore, ce virtuose du dessin à la plume a la nostalgie de son amitié avec Goscinny, rédacteur en chef de Pilote avec lequel il a créé les Dingodossiers. Suivra en 1968 Rubrique-à-brac, une série de récits fantaisistes et décapants sur des sujets du quotidien. Quand il quitte Pilote, c’est pour créer L’Echo des savanes, puis Fluide Glacial ­– qu’il n’aurait pu créer, dit-il, « sans dix ans de psychanalyse ». Parmi ses personnages fétiches figurent Gai-Luron, le chien qui ne sourit jamais, Newton en perruque et jaquette, Superdupont et son béret, la coccinelle qui anime les coins de pages… Cinquante ans à croquer la vie des Français à la ville et à la campagne, car Gotlib adore la campagne et les animaux autant qu’il adore les gens.

Jeux de mots, clins d’œil, retournement de situation, détournement de symboles, parodies de films (et du tournage), pastiches de tableaux de maîtres, art de l’affiche, yiddishismes, Gotlib associe la franche rigolade de comptoir à l’humour anglo-saxon sans se départir de son accent parigot.

Car chez Gotlib, il y a le rire et le comique, le déconnage et l’humour, celui qui permet de surmonter le tragique de la vie, que cet enfant de Juifs hongrois, né à Paris, a découvert quand il avait huit ans. En effet, en septembre 1942, son père Ervin est arrêté par la police française, interné à Drancy et déporté. Il sera assassiné à Buchenwald un mois après la libération d’Auschwitz. Le tragique aussi est absurde.

L’humour chez Gotlib est grinçant, noir, anglais ou juif, au choix, et c’est une arme contre les coups du destin, contre l’angoisse et contre « les cons ». Mais Gotlib, juif athée et libertaire, est-ce vraiment un paradoxe ? Juif, il l’est dans tous ses moments de tendresse et par ces signaux inconscients qui parsèment son œuvre — pour ne pas dire par son art même de l’autodérision.

L’actuelle rétrospective de l’œuvre de Gotlib présente quelques moments d’émotion qui tranchent avec la vie désopilante de ses héros. Au premier plan, il y a la Chanson aigre-douce que chantonne le petit garçon blotti au fond de l’étable contre le flanc de la chèvre, tandis que tonne au loin l’orage : « Leblésemouti, Labiscouti, Ouleblésmou, Labiscou. »  Publié en 1969 dans Pilote, le récit se termine par ces mots : « En l’an de grâce 1977, ma fille aura à son tour 8 ans. J’espère qu’il n’y aura pas d’orage. Pour qu’elle puisse avoir, de son enfance, autre chose qu’une comptine, autre chose qu’un museau de chèvre, tiède et humide, dans le creux de la paume, au fond d’une étable obscure, comme souvenir à se mettre sous la dent… »

Athée certes, et les planches hilarantes du Gods’Club publiées, dès 1974, dans l’Echo des savanes, en témoignent hardiment. Elles rassemblent sur l’Olympe tous les dieux de la création, sous l’autorité de Jupiter. Et Gaston Jéhovah salue d’un « chalom » son fils Jésus, qui lui répond « chalom aussi », en présence d’Allah, placide, et de Bouddha « en plein nirvana » sur fond de musique rock. Oui, un Juif peut être athée sans cesser pour autant d’être juif. Et un dessinateur peut se moquer « des dieux » sans jamais verser dans l’apologie de la haine et du racisme — la preuve.

Et oui, Gotlib est libertaire, un inconditionnel de la liberté d’expression. Comme pour tous les gens de presse qui ont travaillé à l’époque où sévissait en France le fameux ministère de l’Information (supprimé en 1974 par Valéry Giscard d’Estaing), le poids de la censure est insupportable. En 1966, Gotlib prit position en faveur de La Religieuse, le roman de Diderot porté à l’écran par Jacques Rivette et dont Yvon Bourges, secrétaire d’Etat à l’information, avait interdit la distribution sous la pression des associations de parents d’élèves de l’enseignement privé (et de bonnes sœurs). En avril 1973, quand Pilote sort un numéro intitulé Hitler, le Führer qui fait fureur, Gotlib est révolté par la faiblesse de la charge : « On ne fait pas de l’esprit avec Hitler, on l’écrabouille. »

Mais depuis les années 1970, la liberté de tout dire semble apparaître comme un droit qui ne se reconnaît aucun devoir, aucune limite, et surtout aucune responsabilité. Preuve, encore une fois, qu’un humoriste peut faire rire sans alimenter la haine. Tout dépend du but recherché.

« Les Mondes de Gotlib », Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme, jusqu’au 20 juillet.

*Photo : Christine Poutout.

Hôtel Matignon, résidence des lettres

3
dard renaud matignon

dard renaud matignon

Il était le premier, indiscutablement, le meilleur des critiques littéraires. C’était à la fin du XXème siècle, au début des années 1990, Renaud Matignon officiait au Figaro et au Figaro Littéraire. Nous attendions chacune de ses chroniques comme un appel du grand large, il venait aérer nos existences molles de lycéen. A cet âge-là, nous étions encombrés par nos  rêves, englués dans un groupe, cette masse indistincte d’écoliers forcément passifs. Un quotidien dépourvu de la moindre vibration. Nous regardions les événements défiler sans réagir. C’était la province, les journaux qui venaient de Paris avaient déjà le goût faisandé de ce qu’on n’appelait pas encore la Mondialisation. La presse écrite vivait sa mue, les pisse-froid du journalisme déversaient leur rengaine vaguement européiste et humaniste avec des forts relents de libre-échangisme. D’instinct, on sentait que ces nouveaux maîtres à penser allaient dévaster notre territoire intime. Qu’ils souilleraient tout, à commencer par la littérature. Certains faisaient de la résistance, nous aimions les plumes insolentes de Dominique Jamet, de Patrick Besson, même les billets d’humeur de Bernard Morrot, derniers éclairs dans la lente agonie de France-Soir, et puis surtout, nous lisions Renaud Matignon (1935-1998). Maître-étalon de la chose écrite, le garçon se trompait rarement. Face à la défaillance de nos professeurs, nous suivions les conseils de ce journaliste, ancien élève du lycée Claude Bernard, vieille fabrique de cerveaux bien faits des années 50.

Les éditions Bartillat viennent de compiler sous le titre, La Liberté de blâmer, les critiques au long cours de Renaud Matignon, sur quarante années, essentiellement ses collaborations dans le groupe Figaro mais aussi quelques articles plus anciens de Tel Quel ou Arts. Dans ces exercices d’adoration ou de détestation, Matignon usait d’une très belle langue, perforante, les masques tombaient sous ses assauts. Les fausses gloires n’y résistaient guère. Ce sniper des lettres visait juste, une phrase suffisait parfois à disqualifier un pseudo-écrivain et à ravir ses jeunes lecteurs, avides d’hallali. Certaines de ses victimes s’en rappellent encore. Matignon a exécuté littérairement les faiseurs, les poseurs, déboulonné quelques statues de Saint-Germain-des-Prés. Quand il qualifiait Max Gallo de « Malraux des campings », ou Régis Debray de « piètre narrateur amoureux et romancier navrant », on se marrait. Et quand il affirmait que Marguerite Duras « n’a pas d’œil. Pas une chose vue, pas un mot juste ; ça va ensemble », on applaudissait.

Cette cruauté badine, il s’en servait aussi pour régler ses comptes, notamment avec son ancien condisciple, l’inénarrable Jean-Edern Hallier, dont la bouffonnerie inextinguible finissait par le lasser. Matignon tapait fort sur les faussaires, mais il nous faisait aussi aimer d’un trait sensible les grands écrivains. Ceux qui ont du corps et de l’esprit. Pour lui, Marcel Aymé était « notre meilleur fournisseur de songes », Patrick Besson « écrit comme on expédie des paires de claques », Blondin apprivoise « les étincelles du désespoir », Paul Morand poursuit « l’élégance du tragique », Fajardie devient un « Aristote en blouson et baskets », etc.  Matignon était un merveilleux passeur. Il avait su apprécier la gloutonnerie des mots chez Boudard, déceler l’écorché derrière les farces de Frédéric Dard, la grâce de Larbaud, le désespoir farceur de Félicien Marceau ou encore la maîtrise dans l’art d’écrire de Bernard Frank.

La Liberté de blâmer Quarante ans de critique littéraire  – Renaud Matignon – Editions Bartillat – Préface de Jacques Laurent – Introduction d’Etienne de Montety.

*Photo : ROBERT PATRICK/SIPA. 00100190_000004.

Coca de plus en plus light

3
dard renaud matignon

La célèbre marque Coca-Cola, première au niveau mondial pendant des années, montre des signes de faiblesse, rapportés par le New York Times. La boisson fétiche des américains subit la chasse à l’obésité, avec à la tête du bataillon la Première dame des Etats-Unis. Au fitness programme : faire plus de sport et …remplacer les boissons sucrées par de l’eau.

Cela fait 127 ans que la bouteille à l’étiquette rouge  a su se sortir des crises mais si ça continue, elle sera bonne pour être jetée à la mer. Le chiffre d’affaire de la compagnie coule doucement mais sûrement dans la zone nord-américaine. Et ce n’est qu’un début.

« Les ministères de santé sont de plus en plus exigeants », remarque le rédacteur en chef du journal Beverage digest. Longtemps perçue comme un produit « traditionnel», la première gorgée de Coca était même un cérémonial  familial, un passage obligatoire pour les 6-8 ans, il est aujourd’hui stigmatisé. La lutte contre l’abus de sucre a au moins eu un effet : les mères hésitent à servir la boisson de leur enfance à leurs bambins.

Au rayon soda, Coca n’est pas la seule à subir ce traitement. La bouteille d’à côté, Pepsi, est encore plus absente des caddies américains. Mais la compagnie d’Atlanta  a toujours tout misé sur sa boisson, c’est sa faiblesse : 60% de sa production ne résulte que du breuvage pétillant, light ou pas light.

La direction s’est donc racheté une ligne et une vertu.  L’année dernière, elle a présenté son «  Coca-Cola Life » en Argentine et au Chili. Une boisson à l’étiquette verte, en référence à la recette « écologique », au goût sucré naturel, extrait de plante de stevia, qui a l’avantage d’être 60% moins calorique que le Coca-Cola normal.  Même le packaging se veut bio et naturalisant, avec la fameuse bouteille « PlantBottle » entièrement recyclable et constituée de près de 30% de plantes.

C’est peut-être bien la fin du Coca rouge. Et le début d’un mouvement vert. Mais le vote jeune, non négligeable, est loin d’être gagné. Seules les boissons énergisantes telles que Red Bull et Munster  sont plébiscitées par cette tranche de la population.  Ainsi, si la société historique trinque, ce ne sera pas à la santé des Américains.

Pontalis l’inflexible

132
pontalis jean bertrand

pontalis jean bertrand

La Nouvelle Revue de Psychanalyse aura été, entre 1970 et 1994, un lieu de réflexion exceptionnel et, alors que, de la NRF aux Temps modernes, les revues traditionnelles de littérature ou de politique voyaient leur audience se raréfier, un lieu de rencontre où se croisaient tous les champs du savoir. Elle était née au moment où la psychanalyse, refusant de se donner un « Ordre » et prétendant ne « s’autoriser que d’elle-même », explosait en chapelles et se déchirait à coups d’opuscules, de querelles byzantines et d’exclusions. La NRP était l’ouverture à ceux qui ne s’autorisaient pas de la science analytique mais n’avaient cessé de nourrir un certain savoir de l’inconscient, par l’histoire, la religion, la mythologie, l’ethnologie, l’art, la littérature, aussi. Ceux qui ne savaient plus trop où publier y trouvèrent leur patrie, des figures majeures, de Jean Starobinski à Jean-Pierre Vernant, de Jacques Le Goff à André Green et à Blanchot… Elle était aussi ouverture à l’étranger à un moment où la France se refermait sur ses certitudes : on y lisait Gomez Mango, Remo Guidieri, Masud Khan, John Jackson, Winnicot… N’en déplaise à ceux qui ne cessent de dresser le procès de Freud, la psychanalyse a été un humanisme de notre époque, dont il serait temps de réécouter la voix.[access capability= »lire_inedits »]

Une autre revue était née, plus rare : Le Temps de la Réflexion. Ces épais numéros sur l’immortalité où les figures des dieux demeurent, trente ans après, des références sans guère d’équivalent. Jean-Bertrand Pontalis tenait ces deux revues à bout de bras, avec une cohérence et une intensité qu’un directeur ne peut guère assurer plus de trois ou quatre ans. Sous son apparente douceur, l’éditeur était inflexible. En même temps, il continuait son métier d’analyste, ce « métier impossible », avait dit Freud, et recevait chaque jour ses patients dont il écoutait l’interminable plainte, toujours à peu près la même, et dont il lui fallait cependant trouver la singularité – et l’exprimer.

Dans les dernières années, il osa se vouer presque tout entier à son unique, sa seule passion : la littérature. Les écrivains, au fond, avaient tout dit, et mieux que les autres : ils avaient été ses meilleurs amis et ses principaux rivaux. Ce fut le sens de son essai, Freud et les écrivains.

C’était aussi le sens de la collection « L’Un et l’autre », créée en 1989 et qui, sous sa couverture bleu nuit et de format oblong, devait publier plus de 130 titres. « L’Un et l’autre », c’était l’auteur et son héros, le peintre et son modèle, les réflexions du « je » devant le miroir de l’âme, l’analyste peut-être aussi, face à l’analysant…

« Jibé » y publia de jeunes écrivains, des écrivains méconnus ou peu connus qui, loin de la scène et du bruit, avaient élaboré une œuvre secrète, intime, confidentielle, aussi éloignée du roman-fiction contemporain que de la confession impudique. On y trouve, parmi d’autres, les noms de Pierre Bergounioux, Christian Bobin, Florence Delay, Sylvie Germain, Guy Goffette, Roger Grenier, Pierre Lartigue, Richard Millet, Jacques Réda, Michel Schneider.

Jean-Michel Delacomptée a l’honneur et la mission difficile de clore cette collection dont nul, après la mort de « Jibé », n’aurait pu assumer la direction singulière.

C’était le sens de sa propre œuvre d’écrivain, tout à la fois mémorialiste et moraliste, essayiste et clinicien de l’âme. Perdre de vue est sans doute l’un des plus beaux livres que l’on ait écrits sur l’amour et sur l’amitié, sur la mère et sur les attachements que la vie provoque et dénoue. L’expérience de l’analyste avait nourri, comme nul autre, la souffrance de la perte et son sens, et le malheur suprême de l’homme qui est de ne pouvoir aimer.[/access]

*Photo: Hannah

Olivier Besancenot : Dix ans après

112
besancenot npa portrait

besancenot npa portrait

Il y a des retrouvailles qui n’attristent pas, malgré le temps qui a passé. Elles rassurent parce qu’au contraire la vie a gagné contre le temps.

Il y a dix ans, à la suite du hasard de la publication d’un livre – un dialogue vigoureux avec Bruno Gaccio, sous l’égide bienveillante du regretté Gilles Verlant -, j’avais fait la connaissance d’Olivier Besancenot puis, quelque temps plus tard, nous avions dîné ensemble.

Je ne craignais pas ses foudres révolutionnaires – il militait alors pour la LCR qui est devenue le Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) en 2009 – parce que d’emblée j’avais perçu chez lui une extrême politesse, beaucoup de gentillesse personnelle comme s’il ne voulait pas dilapider l’intensité et parfois la dureté de son discours politique dans des circonstances et avec des personnes peu accordées à celui-ci.

Je me souviens d’échanges qui m’avaient beaucoup intéressé parce que j’avais la certitude d’avoir en face de moi une personnalité intelligente, intègre et convaincue, fascinante dans la mesure où d’abord elle fuyait comme la peste tout ce qui aurait pu ressembler à une séduction démagogique et que, par ailleurs, on percevait une cohérence entre ses idées et ses comportements, entre son être intime et son être politique.

Il exerçait le métier de postier à Neuilly-sur-Seine et on sentait que chez lui ce n’était pas une occupation de façade, au contraire cette quotidienneté du travail révélait la volonté de n’être pas un responsable politique comme les autres.

Cette urbanité, ce savoir-vivre qui lui faisaient si parfaitement distinguer ce qui relevait de la lutte idéologique et partisane de ce qui concernait la convivialité immédiate m’avaient frappé comme le signe précisément qu’il ne s’agissait pas d’un révolutionnaire de salon qui brûlerait ses cartouches en permanence et n’importe où mais d’un engagé lucide qui savait s’économiser pour l’essentiel.

Par ailleurs, appréciant sa conversation, j’étais confirmé dans l’impression que j’avais toujours eue à son sujet : un grand talent pour l’oralité, une parole vive, sèche, nette et abrupte mais parvenant sans détour inutile dans l’oreille et l’esprit de l’interlocuteur.

En 2007, je suis persuadé que nous aurions pu avoir un formidable débat, si le système l’avait permis, entre le candidat Sarkozy et lui-même. Le second aurait été largement à la hauteur du premier et ces deux talents auraient dans l’inimitié offert un spectacle rare.

Olivier Besancenot me semblait être un Mélenchon qui n’aurait pas oublié la civilité et aurait moins houspillé les journalistes qu’il n’aurait cherché à les convaincre ou à pourfendre ses contradicteurs.

De l’eau a coulé sous les ponts de la France et Olivier Besancenot, après avoir été candidat en 2002 à la présidentielle, l’a été à nouveau en 2007.

Philippe Poutou l’a remplacé pour la campagne de 2012 et si je ne partage rien du NPA – sinon son refus absolu du communisme stalinien et bureaucratique -, j’ai trouvé lamentable la condescendance à l’égard de son candidat de la part d’une classe politique qui estimait qu’un ouvrier n’avait pas à s’inviter dans ses joutes à elle.

Je n’ai plus vu ni entendu Olivier Besancenot. Pas plus à la télévision qu’à la radio. Sauf un soir, il y a quelques mois, avec, notamment André Vallini et Marion Maréchal-Le Pen. Le même mais avec un peu d’atténuation, moins de sarcasme, un propos toujours aussi percutant mais, si je puis dire, plus classique.

Je ne pensais jamais le rencontrer à nouveau.

Pourtant, c’est arrivé, par hasard également. Je l’ai retrouvé, dix ans après.

Il n’est plus le porte-parole de NPA mais continue à militer, toujours postier mais à Paris, dans un arrondissement qui correspond à sa fibre populaire. Il écrit, seul ou de concert.

Le même et un autre, comme nous tous après dix ans. Mais une fidélité à soi, une constance dans ses choix, dans son acharnement à mêler sa conception révolutionnaire de la lutte à la banalité nécessaire des travaux et des jours. Au bonheur d’une famille.

Je ne voudrais pas le gêner en laissant croire que nous pourrions être amis. Les purs et durs chez lui lui reprocheraient d’être estimé par un réactionnaire.

Je ne sais pas ce qu’il deviendra mais Olivier Besancenot, c’est sûr, est détachable du NPA. On peut vouloir bouleverser la société de fond en comble, on peut même parfois faire craindre le pire à ceux que le grand soir révolutionnaire n’a pas encore touchés de son aile rouge mais il n’empêche.

J’ai été heureux de croiser pour la deuxième fois la route d’Olivier Besancenot.

Le destin peut encore me réserver des surprises.

*Photo: IBO/SIPA. 00673044_000004

 

Hollande/Sarkozy : cachez cette Stasi…

120
sarkozy hollande ecoutes

sarkozy hollande ecoutes

« La dictature, c’est « ferme ta gueule ». La démocratie, c’est « Cause toujours ». » La phrase est d’un certain Michel Colucci, qui fêtait ses 18 mois le jour de la mort de Benito Mussolini. Il semblerait que la France ait brutalement basculé dans la dictature ces derniers jours. Hier encore, dans notre belle République des Lumières, n’importe quel élu ou simple militant de gauche pouvait tranquillement comparer ses adversaires au Maréchal Pétain, et leur politique à celle du régime de Vichy, voire au nazisme. En face, on avait depuis longtemps pris l’habitude de lui répondre : « C’est ça, cause toujours, tu m’intéresses. » Parce qu’en démocratie, c’était comme ça, on avait le droit de causer. Contrairement aux dictatures, dans lesquelles le doute n’avait pas sa place et où il fallait fermer sa gueule.

Mais ça, c’était avant. Avant que l’infâme Nicolas Sarkozy n’ose publier un texte rappelant qu’il était sur écoute depuis huit mois, comme dans un « merveilleux film sur l’Allemagne de l’Est et les activités de la Stasi ». Avant qu’il ne se croie autorisé à s’indigner du fait que toutes ses conversations familiales, professionnelles ou autres soient enregistrées. Avant qu’il ne se permette de dénoncer lui-même les mensonges de nos ministres de l’Intérieur et de la Justice, qui jurent sans rire ne rien avoir su de cette intrusion inédite dans la vie privée d’un adversaire politique – qui viole également le secret des correspondances entre un avocat et son client. Avant, enfin, que cet odieux personnage si justement qualifié de « facho » pendant près de dix ans, ne pousse le vice jusqu’à se vanter publiquement de la virginité de son casier judiciaire.

La ligne jaune était franchie. Il fallait agir, vite. Hollande, le Président de tous les Français, conscient de l’urgence absolue de la situation, a donc pris la parole depuis le Conseil européen de Bruxelles. Et, prenant ses responsabilités face à l’histoire comme le Général de Gaulle le 18 juin 1940, il a parlé : « Laisser penser que notre pays, notre République, puissent ne pas être fondés sur les libertés, c’est introduire un doute qui n’a pas sa place. Et toute comparaison avec des dictatures est forcément insupportable. » Il fallait en finir, il n’y avait pas d’autre solution, la démocratie des causeurs avait fait son temps, et bien trop de dégâts. C’était l’heure. François Hollande sonnait la fin de la partie, la France devait entrer dans une nouvelle ère.

Dorénavant, lorsqu’un jeune militant se présenterait comme « antifasciste », on ne lui dirait plus « cause toujours », mais « ferme ta gueule ». Chaque fois qu’un Jean-Luc Mélenchon, un Manuel Valls, une Christiane Taubira ou un Harlem Désir comparerait, même implicitement, tel ou tel propos droitier aux discours « nauséabonds » tenus durant « les heures les plus sombres de notre histoire », il serait poursuivi pour « introduction de doute déplacé et comparaison insupportable ». Et la création de ce nouveau délit, le Président de la France apaisée le savait, dissuaderait définitivement quiconque d’assimiler une fois de plus le pauvre Jean-Marie Le Pen aux prétendus « néo-fascistes » qui se pressaient à ses meetings. Enfin, en France, on arrêterait de causer de tout et de n’importe quoi. On ne sèmerait plus le doute impunément. On n’aurait plus que la certitude d’être gouvernés avec bienveillance, dans le silence.

*Photo : wikicommons.

ABCD de l’égalité : Lasch contre les (anti)modernes

14
darkvador catwoman enfant

darkvador catwoman enfant

« Si j’avais des enfants, je n’aimerais pas qu’on leur prodigue des cours de « genre » dans les écoles.1 » L’heure doit être grave pour que Marcela Iacub, qui confesse rêver de jouissances sexuelles sans entraves et de  grossesses programmées par ordinateur, s’en prenne si violemment aux « chantiers ABCD de l’égalité ».  De fait, si l’on en croit ses détracteurs, qui sont généralement un brin plus conservateurs que Iacub, ce dispositif mis sur pied par Vincent Peillon et Najat Vallaud-Belkacem pour « lutter contre les stéréotypes sexués » dès l’école primaire organise l’ «endoctrinement des enfants ».

On se calme et on boit frais rue de Grenelle. Ancienne footballeuse professionnelle, Nicole Abar, conceptrice de ce projet-pilote expérimenté dans 275 écoles qui vise à « donner les mêmes chances à chacun et à chacune », explique doctement que les inégalités professionnelles entre hommes et femmes se perpétuent car elles sont profondément ancrées dans nos consciences2. La faute à ces satanées représentations sexuelles que nous reproduisons de génération en génération en assignant systématiquement les mêmes rôles stéréotypés aux filles et aux garçons. Si nos chères têtes à couettes sautent à la corde pendant que nos petits sacripants jouent à la balle au prisonnier, il y a quelque chose de moisi au royaume de la République. Eugénie Bastié montre, dans les pages qui suivent, que ces bonnes intentions égalitaires ont bel et bien des applications concrètes (même si on est loin de la vaste entreprise de lavage des petits cerveaux fantasmée par certains). En revanche, bien malin qui saurait débusquer la moindre référence théorique sérieuse dans les nouveaux textes officiels intimant aux instituteurs d’inverser les rôles habituels entre filles et garçons.[access capability= »lire_inedits »]

Si la question du genre semble soudainement passionner les experts-bureaucrates de l’Éducation nationale, c’est plutôt sous la forme d’une idéologie à la fois sommaire et fumeuse que sous celle d’une hypothèse scientifique. Or, comme le démontre Alain de Benoist3, cette idéologie du genre se fonde sur une fausse alternative entre nature et culture, oubliant que les deux s’entremêlent constamment dans la construction des identités sexuelles – et, du reste, dans la plupart des choses humaines. Résultat, ses propagandistes confondent différences et inégalités, ce qui leur permet au passage de dénoncer comme ennemis de l’égalité tous ceux qui sont attachés à la différence entre les sexes.

Passons. Le danger n’est pas forcément où l’on croit. Non content de semer le trouble dans les cours de récré – ce qu’on appelle « déconstruire les stéréotypes » –, l’ABCD de l’égalité inaugure peut-être une nouvelle offensive dans le combat sourd que se livrent l’État et les familles pour l’éducation. S’il n’est pas question de masturber les enfants, il s’agit bien de mettre au pas leurs coupables géniteurs (et géniteuses). Les gardiens du saint chrême excipent de la mauvaise tenue morale des parents – notoirement défaillants en matière de lutte contre les discriminations –, pour substituer à leur néfaste autorité celle de prétendus experts. Quand un cadre mâle gagne, à compétences égales, un tiers de plus que sa collègue, il doit y avoir un coupable. Il se cache dans les foyers, ou plutôt c’est le foyer lui-même, producteur de préjugés et de comportements répréhensibles, qui est coupable.

L’imprécation ne date pas d’hier : en son temps, l’intellectuel américain Christopher Lasch (1932-1994) avait détecté les prémices des attaques néo-féministes contre la famille que l’on voit aujourd’hui se déployer bruyamment4. Dès 1946, le psychiatre canadien George Brock Chisholm recommandait l’intégration directe des enfants à la société, en proposant que leur éducation soit confiée à d’autres groupes de socialisation que leurs familles. Travailleurs sociaux, psychiatres, médecins et… propagandistes scolaires étaient, selon lui, plus enclins à dispenser une instruction progressiste envoyant les formes traditionnelles de la famille dans l’enfer du conservatisme. Aujourd’hui, l’Observatoire des inégalités délivre peu ou prou la même bonne parole aux Français. Le site de cette instance anti-discriminations se révèle étonnamment instructif quant aux intentions des ingénieurs sociaux qui entendent nous gouverner. Dans un article passé inaperçu, deux universitaires dispensent une petite leçon de choses à l’usage des enseignants de maternelle. À en croire ces psychologues, tout se joue entre 3 et 7 ans, période critique durant laquelle l’enfant acquiert représentations et identités sexuelles, principalement sous l’influence des parents, de ses camarades de jeu et de ses professeurs. Étant entendu que « les adultes transmettent à l’enfant leurs représentations et leurs attentes sur les rôles de chacun-e en fonction de son appartenance à un groupe de sexe5 », il revient à l’État de prendre en charge non seulement l’instruction de nos chérubins, ce que nul ne conteste, mais l’intégralité de leur éducation. Logique : si les adultes d’aujourd’hui sont irrécupérables, on peut encore sauver ceux de demain.

Bien sûr, on a envie de rire de ces prétentions éducatives – et rééducatives. N’empêche, si ce  cocktail explosif d’idéologie du genre et d’égalitarisme pédagogiste était appliqué sur grande échelle, cela ébranlerait les deux piliers fondateurs du sujet œdipien : la différenciation homme/femme et la séparation parent/enfant. Au demeurant, l’effondrement de la structure œdipienne, odieusement réactionnaire, est précisément l’objectif poursuivi par le camp de la déconstruction organisée. Sauf que l’ordre qui émergera (ou émergerait, on ne sait plus) des décombres pourrait être bien plus oppressif et archaïque que l’ancien. Lasch annonce ce qui se passe quand la famille est interdite d’éducation : « Les fantasmes de l’enfant ne sont pas contrôlés ; il invente une mère extrêmement séduisante et castratrice, et un père fantasmé distant, vindicatif, et tout-puissant. » Si les nouveaux stéréotypes sont de cette eau-là, laissez-nous les anciens !

Dans la vision de cette avant-garde nunuche, les parents, éventuellement dispensateurs de biens et de services monnayables (faut quand même que quelqu’un leurs paye les vacances au ski, aux futurs hommes nouveaux), « représentent le passé inutile », selon une formule de Lasch. Seulement, faute de loi primordiale transmise par la famille, l’enfant vit dans un monde amoral, où la seule autorité provient de l’État, confiné au rôle de grande nounou. Sous prétexte de nous délivrer d’innocents machos, on pourrait bien fabriquer en série, sinon des  pervers, à tout le moins, d’imbuvables Narcisse. Mais pas d’aimables névrosés amoureux de leur reflet, plutôt des sujets malades qui cultivent une image dégradée d’eux-mêmes et conjuguent de ce fait une dépendance infantile au regard de l’autre au besoin de le dominer. On a du mal à ne pas remarquer que les pulsions intérieures de ce néo-Narcisse s’accordent parfaitement aux messages publicitaires dont notre époque ne cesse de l’abreuver, ce qui fait de lui l’agent idéal de l’extension du domaine de la marchandise.

On dira qu’on est bien loin du dérisoire « ABCD de l’égalité». Pas sûr : à jouer avec l’identité sexuelle des écoliers, à surcharger leur imaginaire d’images mouvantes, les apprentis-sorciers du genre pourraient, pour de bon, rendre plus difficile voire impossible leur construction subjective – donc leur « adultisation ». Or, dans un monde où le métissage culturel est à la fois une réalité et une norme, il est déjà difficile de s’inscrire dans le flux des générations. Qu’on s’en réjouisse ou pas, il n’y a peut-être pas urgence pour s’attaquer aux autres cadres symboliques qui   ont longtemps conféré une forme de stabilité à l’existence humaine. Seulement, la stabilité, c’est ce qu’ont en horreur les promoteurs du mariage et de l’enfant pour tous : entre transmettre ou déconstruire, ils ont choisi.

Si, face à un tel activisme de la déconstruction, l’envie de prendre la modernité à rebrousse-poil vous titille, sachez que la nostalgie est un piège mortel. C’est une vérité peu consolante mais le Parti d’hier se leurre tout autant que le « Parti de demain », judicieuse définition que Michéa donne de la gauche. En populiste intelligent, Lasch nous mettait en garde contre l’illusion passéiste. Le « retour  du surmoi » dont rêvent les lecteurs hâtifs de Freud ne serait en effet qu’un sparadrap posé sur une plaie purulente. Que des imbéciles qui se croient subversifs s’acharnent à tuer le Père ne nous fera pas regretter le patriarche mort et enterré. Heureusement, il y a la vie, que les experts de l’alcôve ont tendance à oublier. Lasch observe que, depuis l’avènement du mariage d’amour, la famille marche en perpétuel déséquilibre sur deux jambes, brinquebalée entre les pesanteurs du passé et les turbulences de notre temps. Libre à vous, bien sûr, d’ignorer cette fine dialectique et de choisir votre camp, mais comme disent Chevallier et Laspalès, « Y’en a qui ont essayé, ils ont eu des problèmes ! »

1. « Enfants esclaves du féminisme »,  Marcela Iacub , Libération, 14 février 2014.

2. « Les ABCD de l’égalité, c’est elle ! », Émilie Lanez, Le Point, 13 février 2014.

3. Les Démons du Bien, Alain de Benoist, éditions P.G de Roux, 2013.

4. Voir notamment « La culture du narcissisme », Climats, 2000 ;  « Le moi assiégé », Climats, 2008 ; Un refuge dans ce monde impitoyable. La famille assiégée, Christopher Lasch, François Bourin Éditeur, 2012.

5. « Construction des inégalités entre filles et garçons à l’école maternelle », Véronique Rouyer et Yoan Mieyaa, site de l’Observatoire des inégalités.[/access]

*Photo: Soleil

Municipales : Tiens, tiens, revoilà le front républicain

734
fn ayrault ps municipales triangulaires

fn ayrault ps municipales triangulaires

Avant même le premier tour des élections municipales, le sujet des triangulaires a déjà mis les pieds sur la table. Et il n’est pas prêt de les retirer. À partir de dimanche soir, il sera le principal sujet de débats et polémiques. Et il risque bien de recouvrer des problématiques beaucoup plus nombreuses qu’auparavant.

Il est beaucoup plus facile d’être présent au second tour d’une élection municipale qu’à une élection législative. Là où il faut 12,5 % des électeurs des inscrits pour concourir au second tour lorsqu’on est candidat à la députation, une liste municipale n’a besoin que de 10% des suffrages exprimés. L’abstention, qu’on annonce forte, ne constituera donc pas un frein à la multiplication de ces fameux matches à trois – voire quatre ou cinq. Classiquement, c’est l’UMP qui en est victime.

Le maintien du FN prive le grand parti de la droite de reports de voix substantiels au second tour, alors que le PS bénéficie de ceux des autres listes de gauche. Jean-François Copé a déjà brandi l’épouvantail : en votant FN, les électeurs feraient un cadeau à la gauche et à ses nombreux maires sortants. Cette semaine, le ministre écologiste Pascal Canfin a benoîtement reconnu que ces situations pourraient permettre de sauver les meubles de la majorité PS-EELV. Mais cette configuration, avec le FN est en troisième position, ne sera pas aussi rare que d’habitude. Si elle pourrait se renouveler et gêner l’UMP dans les très grandes villes, comme Marseille, Toulouse ou Strasbourg, d’autres configurations pourraient gêner encore davantage le PS. Dans les villes petites ou moyennes, où Marine Le Pen a réalisé ses meilleurs scores à la présidentielle, le FN pourrait passer devant le PS et parfois même l’UMP. L’ordre d’arrivée y sera beaucoup plus incertain cette année. Certes, si le PS arrive troisième, le fait de perdre la ville en seconde ou troisième position ne change rien au décompte final. Mais le problème est ailleurs pour le parti dirigé par Harlem Désir. Que fera le PS dans les communes où l’ordre d’arrivée sera par exemple le suivant : 1.FN 2.UMP 3.PS ? Se maintiendra-t-il au risque de laisser gagner le parti lepéniste ? Ou se retirera-t-il au profit de l’UMP, poursuivant la stratégie du front républicain ? La question ne s’était pas posée dans l’Oise, à Villeneuve-sur-Lot et à Brignoles, où il était arrivé dans la même position sans la possibilité de se maintenir. Déjà, on pouvait observer des tiraillements, notamment dans l’Oise, où le candidat socialiste local rechignait à appliquer les consignes solfériniennes d’appeler à voter pour le candidat UMP.

Imaginons une commune où le FN atteint 26%, l’UMP 21% et le sortant socialiste 18% avec un taux d’abstention de 45 %. Et mettons-nous à la place du candidat socialiste. Pour l’obliger à se retirer au profit du candidat de l’UMP alors qu’il a encore une petite chance de l’emporter avec le report des voix du Front de gauche et un regain de mobilisation des abstentionnistes, il va falloir faire preuve d’une sacrée force de conviction. Surtout si dans d’autres villes, l’UMP, arrivée cette fois-ci en troisième position derrière le PS, a décidé de se maintenir, comme le souhaitent à la fois Copé et Fillon.

C’est certainement en prévoyant ce genre de dilemme que Jean-Marc Ayrault a décidé de monter au créneau hier. Selon lui, il importe de faire barrage à tout prix à l’élection du moindre maire FN. S’agit-il d’un message envoyé à ses ouailles, tentées d’envoyer le front républicain à la poubelle ? Est-ce une manière de faire pression sur le parti dirigé par Jean-François Copé, mettant sur ce dernier la responsabilité de la fin de ce même front républicain ? Ou les deux ? En tout état de cause, contrairement à la plupart des médias, le Premier ministre a compris que les triangulaires ne seront pas un problème que pour l’UMP.

*Photo :  PASTORNICOLAS/SIPA. 00652972_000006.