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Londres: tout, sauf froisser l’exquise sensibilité du Hezbollah

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En septembre 2024, à Londres, un manifestant juif a été arrêté lors d’une manifestation. Motif : il avait brandi, pendant trois minutes, une caricature qui ridiculisait Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah.


– Ne croyez-vous pas que vous risquiez d’induire de la détresse chez les partisans du Hezbollah qui auraient vu cette pancarte ? lui demande une enquêtrice, sur la vidéo diffusée par The Telegraph[1].

– Ne pensez-vous pas qu’en montrant cette image à des manifestants qui sont clairement pro-Hezbollah et anti-Israël, vous attisez encore davantage la haine raciale ? insiste-t-elle.

– Et vous, vous pensez que les manifestants étaient des partisans du Hezbollah, un mouvement qui est classé terroriste ici, au Royaume-Uni ? a répondu à l’interrogatrice l’avocat du mis en cause pour « harcèlement, inquiétude ou détresse causés avec la circonstance aggravante de motivation par la race ou la religion. »

On ne sait pas si le Hezbollah est une race ou une religion, mais le manifestant juif, dans la capitale de Sa Majesté, qui est encore plus antisémite que Paris, a été harcelé par la police pendant six mois à la suite de son interpellation.

Mesures contre un dangereux manifestant armé d’ironie

Avant d’enfermer le manifestant moqueur dans une cellule où il a passé la nuit, la police avait perquisitionné son domicile : deux fourgons de police et six agents avaient été déplacés pour mettre la main sur du « matériel offensant ». Ils étaient repartis bredouilles.

Au bout de huit mois, le 10 mai 2025, la police a abandonné les poursuites, la Couronne ayant estimé qu’il n’y avait pas suffisamment de preuves dans le dossier pour avoir la moindre chance d’obtenir une condamnation.

Pourtant, le porte-parole de la police londonienne avait affirmé, à l’époque de l’arrestation, que l’homme avait « été mis en examen après une étude minutieuse des éléments de preuves qui étaient en notre possession ».

A lire aussi, Charles Rojzman: Les Frères musulmans et l’art du mensonge victimaire: l’exemple du Hamas

En fait de mea culpa, la police s’est contentée de regretter que la policière chargée de l’interrogatoire ait parlé de « manifestants pro-Hezbollah », alors qu’elle aurait dû employer le terme « propalestiniens ».

Chris Philp, le ministre de l’Intérieur du cabinet fantôme britannique[2], a été sévère. Ce n’est pas inattendu, puisqu’il est dans l’opposition : « ces derniers temps, la police n’a pas réagi lorsqu’elle a été confrontée à des manifestants qui appelaient au djihad et à l’intifada à Londres. Pourtant, cet homme a apparemment été arrêté parce qu’il était susceptible d’offenser les partisans d’une organisation terroriste interdite.[3] »

Lord Walney, ancien conseiller du gouvernement en matière de terrorisme, a qualifié cette affaire de « grotesque » et a déclaré qu’il était « invraisemblable » que la policière se soit simplement mal exprimée.

Cette bavure aurait-elle un rapport avec le recrutement dans la police ?

Le 10 avril 2025, l’une des plus importantes forces de police britanniques s’est vu accuser de racisme antiblancs. Ce n’était pas un fantasme : une plainte a été déposée contre la police du West Yorkshire (WYP) par un candidat policier blanc, pour avoir bloqué temporairement les candidatures des Britanniques visiblement issus de la majorité. Pas d’amalgame : ce n’est pas du racisme, c’est de la discrimination positive.

La WYP empêcherait les candidats britanniques blancs de postuler à ses programmes d’entrée dans la police, car elle cherche à attirer des groupes « sous-représentés », ce que l’on nomme, de notre côté de la Manche, des « minorités visibles »[4].

Un ancien officier lanceur d’alerte a expliqué que cette politique visait à cibler certains groupes. Les policiers postulant étaient classés sur un podium virtuel qui délivrait les médailles de l’or au bronze, en fonction de leur origine ethnique : plus la peau du candidat était foncée et plus son classement se rapprochait de l’or. Idem pour la religion, l’or étant réservé à l’islam.

Sur son site web, la police du Yorkshire explique qu’en raison du manque criant d’officiers issus de minorités ethniques, elle doit accepter des candidatures « tout au long de l’année de la part de ces groupes sous-représentés », tandis que les autres candidats doivent attendre que le « processus de recrutement soit ouvert » : « Nous acceptons actuellement les candidatures de personnes issues de nos groupes sous-représentés pour les deux programmes d’entrée dans la police (uniforme et détective) … Si vous n’appartenez pas à l’un de ces groupes, veuillez continuer à consulter cette page pour connaître les futures opportunités de recrutement. »

Alors avis aux amateurs : « Si vous êtes issu(e) d’une minorité ethnique et que vous souhaitez en savoir plus sur ce que c’est que de travailler pour la police du West Yorkshire, envoyez-nous un courriel en utilisant ces coordonnées pour une discussion informelle :

positive.action@westyorkshire.police.uk »[5]


[1] www.telegraph.co.uk/news/2025/05/23/jewish-protester-arrested-mocking-terrorist-leader/

[2] En Angleterre, il existe un gouvernement bis, ou fantôme, dans lequel siègent les députés les plus influents du principal parti d’opposition. Il se réunit comme le gouvernement en place et il est tenu au courant de toutes les affaires courantes, afin qu’il existe une structure capable de gouverner en cas de changement brusque de majorité parlementaire.

[3] https://www.facebook.com/groups/1965857726900049/posts/3139814419504368/

[4] www.lbc.co.uk/politics/uk-politics/police-force-white-british-diversity-applications-discrimination-west-yorkshire/

[5] www.westyorkshire.police.uk/about-us/diversity-equality-and-inclusion/valuing-difference

Cher Monsieur Kassovitz…

Avant de présenter ses excuses, l’acteur avait suscité une vive polémique et été accusé de racisme anti-blanc après avoir déclaré sur LCI: « Si il y a des Français de souche, ce sont des fins de race. Ils finiront par se mélanger aux autres, et ce sera mieux pour tout le monde ».


Je m’étonne. Je m’étonne que vous ne fassiez pas la différence entre le racisme qui est une intolérance à ce qui n’est pas soi, couleur de peau comprise et le refus d’un melting-pot qui est en train de tuer toutes les civilisations. Pas que la nôtre !

Oui, on voyage, vous avez raison, on se mélange, comme vous dites. Ce qui n’a rien de négatif a priori. Au contraire : connaître l’autre (autrement dit co-naître avec lui) est une des conditions de ce que vous appelez le vivre ensemble et que j’appelle l’amour, la tolérance. Sauf que ce mélange est en train de produire un gloubi-boulga général qui prive peu à peu de leur richesse les multiples cultures qui se sont enracinées partout sur notre belle planète. Exactement comme en cuisine, quand trop de saveurs dans un plat finissent par en faire une infâme ragougnasse. Vous dites préférer que l’on se concentre sur nos ressemblances plutôt que sur nos différences, mais justement ce sont nos différences qui font cette richesse. Imaginez un monde où l’on se ressemblerait tous. Quel ennui !

Je me demande si vous avez lu. Je suis d’une génération qui a relativement peu voyagé, mais mes nombreuses lectures m’ont entraînée sur des rivages parfois très lointains qui m’ont fait rêver et, surtout comprendre qu’en effet, l’être humain est partout foncièrement le même. Sauf qu’il ne vit pas et ne pense pas toujours de la même façon. Et c’est cela que lire m’a révélé. Grâce à mon métier de traductrice littéraire, j’ai rencontré, sur le papier, des civilisations captivantes. J’ai même compris pourquoi à trop vouloir civiliser le monde entier l’Occident lui-même avait détruit des équilibres parfois fragiles, mais nécessaires à la survie de certains peuples. Des films comme Mission de Roland Joffé, que vous avez certainement vu, Monsieur Kassovitz, ont parfois grandiosement illustré ce manquement au respect de l’Autre.

En traduisant un Pakistanais de langue anglaise, j’ai aussi appris que dans les montages de l’Indu Kush, les peuples nomades qui vivaient tant bien que mal sur des territoires immenses qu’ils arpentaient d’une année sur l’autre se sont retrouvés prisonniers de frontières absurdes par l’Europe imposées qui les ont tout simplement privés de leur gagne-pain, puisqu’ils ne pouvaient plus migrer vers des terres où leurs bêtes allaient paître chaque année.  

Après avoir lu Joseph Kessel, j’ai voulu parcourir l’Afghanistan et la route de la soie. En lisant le Roumain Panaït Istrati, j’ai commencé à entrevoir ce que le mot liberté signifiait. Jack Kerouac m’a fait rêver d’aller me perdre dans les forêts canadiennes. Faulkner m’a donné à respirer les parfums du sud de la grande Amérique. Parce que j’avais lu le conte de Baba Yaga la sorcière, j’ai choisi le russe en seconde langue puis lu tous les auteurs russes qui me tombaient sous la main… J’ai lu Jünger, aussi, parce que j’ai voulu comprendre l’Allemagne que les Français de ma génération haïssaient. À la lecture des livres de Kazantsakis, j’ai voulu aller danser en Grèce, respirer son soleil. Avec Levi-Strauss, j’ai marché, transpiré en Amazonie. Et avec Primo Levi, j’ai connu la souffrance du prisonnier humilié, affamé, dont on avait voulu exterminer la « race ».

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Plus près de nous, en lisant Sylvain Tesson, ou Christiane Rancé, j’ai presque pleuré d’être devenue trop vieille pour leur emboîter le pas dans la solitude de régions encore peu fréquentées. Et, comme il y a trente-cinq ans, prendre un billet de train de nuit pour Venise à peine je venais de refermer Venise en miroir, de Robert Marteau.

La liste pourrait inclure presque tous les régions du monde. J’ai beaucoup voyagé, en fin de compte. Les Français ne sont pas racistes, Monsieur Kassovitz, les Français aimeraient bien, comme tous les peuples de la terre, préserver ce qui reste de leur civilisation, de leur culture, de leur langue, si belles, si enrichissantes. Les Français de souche, Monsieur Kassovitz, ce sont tous les hommes, toutes les
femmes qui sont venus prendre racine en France au cours des siècles. Jusqu’à ceux qui, aujourd’hui, décident de devenir français. Boualem
Sansal fut récemment de ceux-là.

Comme beaucoup de mes amis, je suis horrifiée par la présence trop envahissante des musulmans en Europe, de même que par l’américanisation de l’Europe, de notre langue en particulier. J’aime l’Amérique, pourtant, où j’ai vécu, ainsi que les Américains et leur langue d’origine, que je traduis, mais elle est devenue envahissante, elle aussi, partout, y compris dans les médias. Trop c’est trop. Déjà, en France, la jeunesse parle une langue poubelle qui n’a plus aucun sens. Une espèce de sabir parfois presque incompréhensible. Au point qu’ils n’ont plus les mots pour le dire, au point qu’une violence insidieuse s’installe, comme toujours quand on n’arrive plus à se comprendre. 

Mais revenons aux autres peuples dont vous vous réjouissez qu’ils viennent « se mélanger » à nous les Européens, les « fins de race ». Quand je vais voir l’une de nos filles qui vit au Maroc, je déplore tout autant l’européanisation galopante du pays. Y voir un homme en Nike et en jogging me désole. Le voile, là-bas (bien que le Coran ne l’ait jamais déclaré obligatoire – seule la pudeur des femmes y est évoquée), fait partie du paysage et ne me dérange nullement. Pas plus que la djellaba pour les hommes. En France, en Angleterre ou en Suède, ces tenues me dérangent, oui, parce que leur nombre changent le paysage qui est le nôtre. Mais aussi parce qu’elles sont l’étendard d’une théocratie globalisante, quand bien même vous semblez ne pas en avoir conscience. Il fut un temps pourtant, déjà lointain, où travaillant dans un magasin de couturier de la rue du Faubourg Saint-Honoré, je regardais fascinée des touristes débarquer dans une tenue qui m’évoquait le désert, Eugène Delacroix ou les contes des mille et une nuits. C’est fini ; la fascination s’est muée en rejet. Le nombre, Monsieur Kassovitz. Le nombre. Trop, c’est trop.

Je suis sûre que n’étant pas un mauvais bougre, vous accueilleriez un pauvre diable sans ressources qui débarquerait chez vous quelle que soit la couleur de sa peau ; mais s’il revenait la semaine suivante avec toute sa famille, la famille de sa belle-sœur et celle de son meilleur ami, je suis prête à parier que vous le repousseriez, et même que vous changeriez toutes vos serrures.

Ceux qui, comme vous, prompts à nous culpabiliser, parlent de racisme aujourd’hui, sont d’une mauvaise foi affligeante. Ce que nous refusons, ce n’est pas de perdre notre couleur de peau. Quoique, jaune, blanc, noir, café au lait, ou métissées, moi je les trouve toutes belles, la blanche y comprise. Non, ce que je refuse c’est un métissage de cultures qui efface peu à peu nos différences. Oui, on voyage beaucoup en 2025, on s’ouvre à des mondes divers, et c’est une bonne chose parce que comme pour la lecture, ça ouvre les esprits et les cœurs. Mais à quoi servira de voyager quand tous les êtres humains se ressembleront ? Quand toutes les cultures se seront mélangées au point de n’avoir plus d’identité ?

Frère toi même!

Après avoir fêté leur victoire avec leurs supporters sur les Champs-Élysées, les joueurs du PSG, vainqueurs de la Ligue des champions, ont été reçus ce dimanche soir à l’Élysée par le président de la République. Tout le monde était très joyeux. Désolé, Elisabeth Lévy casse un peu l’ambiance dans sa chronique matinale.


Malgré les violences et les pillages, peut-on vraiment se réjouir que le sport crée des moments d’union nationale ? Réjouissez-vous si vous y arrivez. Moi je ne marche plus. Et même, l’idolâtrie qu’on voue à ces sportifs, ou à quiconque d’ailleurs me met un peu mal à l’aise.

Malaise identitaire

Certes, des millions de Français ont regardé la même chose et hurlé ensemble. Mais ce patriotisme des stades est un patriotisme de pacotille, un cache misère. On agite le drapeau, on chante « on a gagné ». Des gens de gauche qui d’ordinaire taxent la France de colonialisme et de racisme applaudissent des milliardaires. And so what ? C’est la fin de comète de l’identité. On la proclame d’autant plus bruyamment qu’elle est menacée.

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D’ailleurs, personne ne s’émeut qu’on se barbouille de tricolore en arborant les couleurs du Qatar. Ni que le président de la République rende hommage à ce pays qui a été, dit-il, un actionnaire exigeant. Du Hamas ? Rappelons que le Hamas, ami du Qatar, c’est les Frères musulmans sur lesquels on s’excite depuis dix jours. Mais passons… je sens que je gâche la fête ! Quant au tweet présidentiel à la fin du match « Champion frère ! », il est au minimum ridicule.

La fraternité, c’est dans la devise nationale. Sauf que la fraternité dont il est question ici n’est pas universelle ni nationale. Emmanuel Macron singe la langue des quartiers où « frère » (ou cousins) ne s’adresse pas à tous les Français mais aux gens de votre communauté, origine ou appartenance. Dans cette logique communautaire, les Palestiniens sont mes frères, pas les juifs ou les Berrichons. On a d’ailleurs vu pendant le weekend une vidéo assez déplaisante de manifestations de supporters français du PSG à Munich défilant aux cris de « Nous sommes tous les enfants de Gaza ». Et hier, la foule qui a envahi tout le centre de Paris n’était pas à l’image de la France. Déjà, il n’y avait presque pas de femmes – et certaines de celles qui étaient quand même présentes se plaignent sur les réseaux sociaux d’attouchements et autres frottages. Nous avons observé de très jeunes garçons (majoritairement ?) issus de l’immigration. Et des racailles – certes je ne les mélange pas avec les autres jeunes – qui sont semble-t-il intervenues un peu plus tard. Mais même quand ils ne cassaient pas, tous ces gens s’amusaient de façon un peu agressive, ils faisaient du bazar avec leurs scooters, les voitures. On sentait qu’une étincelle pouvait tout faire partir.

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Gueule de bois

En 1998, on m’a fait le coup de la France Black Blanc Beur unie derrière son drapeau. Sept ans plus tard, les émeutes de 2005 révélaient l’étendue des fractures françaises. Et depuis, ça n’a fait qu’empirer. Le sport ne peut pas créer une unité nationale qui n’existe pas. Alors frère, ton match de foot, je m’en bats les oreilles.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale.

PSG vs Inter de Milan: 5-0 Ordre public vs racaille de Paris: match très très nul…

Ensauvagement. On dénombre deux morts, d’innombrables pillages et plus de 550 interpellations en marge des célébrations de la victoire du PSG en Ligue des champions samedi soir. L’extrême gauche charge le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, et passe tout à la jeunesse séparatiste banlieusarde. Quand elle ne l’encourage pas.


On n’en demandait pas tant. Une victoire aurait suffi, genre 2-1. Mais 5-0 ! Qui aurait parié sur un tel score au coup d’envoi ? Un régal. Du beau jeu. L’adversaire dans les cordes dès le premier round. Et pour autant, pas de mauvais gestes tout au long de la partie, pas de contestations hystériques de l’arbitrage. Du sport, quoi. Comme on l’aime.

La fête et les quartiers « populaires »

Alors la liesse, les rires et les cris libérateurs. Le bonheur de la fête de masse, la fête populaire dans le meilleur sens du terme. On saluait, on s’extasiait, on célébrait. Et que célébrait-on au-delà de la performance de l’équipe ? Un homme, l’entraîneur, Luis Enrique. Et à travers lui, mine de rien, le miracle que seuls peuvent permettre l’autorité bien comprise, la discipline assumée et consentie, le respect hiérarchique. Bref, tout ce qui fait défaut dans le fonctionnement actuel de notre société. Des images le montrent dirigeant ses joueurs à l’entraînement juché sur une nacelle de chantier, surplombant le jeu, dominant ses hommes. Le chef tel qu’en lui-même qui n’hésite pas à priver de match – match important, de qualification – un de ses meilleurs éléments pour s’être pointé en retard à un entraînement. Fermeté payante, au bout du compte. Au bout de ce 5-0.

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Et puis, les héros du soir à peine rentrés au vestiaire, la horde sauvageonne parisienne, les racailles perpétuellement en embuscade  investissent les rues, saccagent, pillent, incendient, agressent, bastonnent. Deux morts en France, des blessés. Des bagnoles brûlées, des vitrines brisées, des magasins pillés, bref de l’outil de travail – un mot sans doute inconnu de beaucoup de ces égarés de la République – bousillé, ravagé. Ceux-là sont incapables de partager quoi que ce soit avec la nation, le pays, son peuple. Incapables de partager ne serait-ce que – le temps d’une soirée- la joie commune, la joie primaire, roborative des jeux du cirque.

Les télévisions minimisent la gravité des violences

Les tv, les médias parlent d’incidents. Ce ne sont plus des incidents, ce sont autant de coups de boutoir contre ce qu’est la République, ce que devraient être la France et le consensus censé fédérer ses populations. Ce sont autant d’épisodes subversifs préparant peut-être bien la convulsion majeure, décisive, celle du grand soir.

Aussi faut-il absolument saluer encore et encore, remercier, féliciter toujours et toujours davantage les forces de l’ordre. Manifestement, tout est fait pour les pousser à bout. Et c’est une sorte de miracle que – parce qu’ils savent faire preuve d’un sang-froid et d’une capacité de résilience proprement exceptionnels, quasi surhumains – c’est une sorte de miracle, disais-je, qu’aucun de ces hommes et femmes n’ait craqué, commis l’irréparable, ne se soit laissé entraîner dans un dérapage mortel. Celui que d’aucuns probablement attendent, pour ne pas dire espèrent. Ce premier sang qui en ferait couler beaucoup d’autre et qui serait la gloire suprême des forces révolutionnaires ténébreuses dont les sinistres meneurs n’ont pas à être cités ici. On les connaît. Ils braillent assez fort pour ça.

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Or, si les choses devaient rester en l’état, un jour où l’autre, ce pire se produira. Avec les conséquences dont on préfère ne pas imaginer, en ce lendemain de liesse partagée, les effets.

En attendant, ayant reçu à l’Élysée les vainqueurs de la prestigieuse coupe aux grandes oreilles, ce qui est bien naturel, il serait souhaitable qu’on y reçoive aussi ces hommes et ces femmes pour qui, j’en suis bien certain, la coupe – la leur, celle de chacune de leur journée de service – est pleine. Comme elle l’est d’ailleurs pour nous.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Le jardin en mouvement

Dans Vagabondages et Conversations, le célèbre paysagiste et jardinier français Gilles Clément est mis en scène par et avec l’artiste autrichien Christian Ubl.


Longtemps les chaisières des jardins publics et les gardiens de square à l’œil torve ont vu en Gilles Clément bien pire que l’Antéchrist. Car il a a bouleversé sans pitié leur univers propret et désespérant de pelouses sages et de plates-bandes immuables, figées dès la funeste naissance de la Troisième République pour l’agrément des sénateurs-maires radicaux et des sous-préfets boulangistes.    

Fantaisie et joie de vivre

On doit à Gilles Clément d’avoir conjuré la terrible malédiction qui frappait depuis des décennies les jardins publics, leur parterre central immanquablement circulaire, leurs régiments de glaïeuls raides comme des Prussiens montant la garde autour d’un buste de notable à la barbe fleurie et obligatoirement entourés de bordures de bégonias roses comme de grasses Bavaroises en mal de mari.

On lui doit d’avoir condamné la bête monotonie des pelouses uniformes, aussi pathétiques que la moquette d’un salon de petits bourgeois étriqués. D’avoir honni les insecticides et autres pesticides dangereux. D’avoir rendu aux fleurs des parterres leur fantaisie et leur joie de vivre en les lançant dans de joyeuses sarabandes. D’avoir remplacé la dignité ennuyeuse d’immuables ornementations végétales par la nonchalance poétique et la créativité inépuisable de la nature. D’avoir exorcisé enfin l’esprit mesquin du fonctionnaire qui, aussi sûrement que le puceron ou la cochenille, ravage les espaces verts ainsi lamentablement nommés dans le jargon des municipaux sous l’effet de ce souffle épique propre aux administrations.

L’éloge des vagabondes

Gilles Clément a ouvert les grilles des jardins à la folie aimable des graminées, à la fantaisie de végétaux improbables, à la cohabitation d’espèces à qui on interdisait de se côtoyer, comme jadis lorsqu’on rappelait sèchement à l’ordre les enfants de milieux sociaux trop disparates dès qu’ils faisaient mine de vouloir jouer ensemble.

Foin des interdits, des prérogatives de la naissance, de la noblesse des origines, de la sagesse bourgeoise : les jardins en mouvement de Gilles Clément sont des mondes ouverts à tous les végétaux, du moment qu’ils cohabitent pacifiquement. Ils chantent « l’éloge des vagabondes », c’est à dire qu’ils accueillent, plutôt que de les arracher, ces plantes qu’emportent les vents lointains et qui s’installent par surprise, mais avec bonheur là où l’on ne les avait jamais vues. Et bien évidemment, cet hymne de liberté et de métissage que susurrent les réalisations de Gilles Clément, au domaine du Rayol, dans le parc André Citroën, dans les jardins du musée du quai Branly, à Saint Nazaire ou ailleurs dans ses livres,  cet hymne prend immanquablement un ton politique. Ses jardins se font les chantres de la mixité heureuse, de l’égalité des origines. Sans pour autant cautionner les invasions périlleuses et massives, sans renoncer à l’harmonie d’une cohabitation apaisée et harmonieuse.

Dans un monde inattendu

Et voilà que lui aussi, à l’image de ces vagabondes qu’il a défendues toute sa vie, voilà que Gilles Clément se retrouve implanté dans un monde où personne à priori ne l’aurait attendu. Et lui moins que tout autre. Au cœur d’un spectacle chorégraphique imaginé par un Autrichien installé en France, Christian Ubl, lequel a lu ses ouvrages et s’est reconnu sans doute comme l’un de ces végétaux aventureux qui comptent parmi les héros du jardinier-paysagiste.

Par ses réalisations autant que par ses nombreux écrits, Gilles Clément s’est fait d’innombrables disciples. On le voit partout aujourd’hui, dans les villes particulièrement, et singulièrement à Paris où les végétaux se multiplient  sous une apparence informelle et bohême qu’on ne leur avait jamais connue dans l’univers urbain.

Ensemble, maître et disciples, ont partiellement vaincu les résistances les plus acharnées à leur discours écologique et libertaire. Ils ont transformé les cités, mais aussi le regard et la sensibilité de ceux qui y vivent.

Le jardin en mouvement

Tout est né sans doute avec la révolution du « jardin planétaire », tel qu’il a été imaginé par Gilles Clément dans le parc André Citroën, en collaboration avec Alain Provost.

« A l’époque de la création de ce premier jardin en mouvement, souligne Gilles Clément, les commanditaires de la Ville de Paris n’y croyaient pas trop. On tentait une expérience avec l’idée qu’on reviendrait vite aux anciennes pratiques en vigueur dans les jardins publics. Or la réaction des riverains comme des promeneurs a joué à plein en faveur du jardin. Nostalgiques d’un monde qu’ils avaient connu naguère, ils ont dit avoir retrouvé là quelque chose d’un univers encore naturel, sinon sauvage, rendant la ville plus aimable. On ne s’attendait pas à une telle adhésion. Et le jardin a ainsi conservé l’essentiel de son nouveau caractère ».

Même chose avec les révolutions écologiques du jardin du Musée des Arts premiers, au quai Branly, ou des Jardins du Rayol sur la côte varoise. Un changement radical dans la conception des jardins était en marche. Et il était irréversible.

Moi, je ne suis pas danseur !

« C’est lui, Christian Ubl, qui un jour m’a demandé de considérer son travail en compagnie d’une danseuse australienne dans une pièce qu’ils avaient baptisée AU-AU  pour Autriche et Australie. Ils désiraient qu’un regard extérieur se porte sur l’évolution du spectacle. Des liens d’amitié se sont ainsi créés et qui ont perduré. Il y a un peu plus d’un an, Christian Ubl a proposé qu’ensemble, lui et moi, nous participions à un nouveau pectacle,  « Vagabondages et Conversations ». Drôle d’idée, non ? Moi, je ne suis pas danseur. Cà m’a fait rire. Mais le projet a fini par me séduire quand j’ai réalisé que tout cela avait un sens et que la production basée sur les conceptions que je défends nous permettait de toucher et de convaincre peut-être un public tout autre que celui que je connaissais. Gestuellement, j’interviens très peu. En revanche, je demeure tout le temps sur le plateau, soit pour lire des textes que j’avais rédigé, soit pour en dire d’autres, de mémoire, soit pour les écouter en voix off, comme celui qui évoque l’importance de l’eau dans le cycle de la vie. La chorégraphie, à laquelle je prends part parfois, suit mes propos. Moi qui n’avais jamais imaginé cette possibilité de toucher un public nouveau ».

La végétation à Pompéi

Gilles Clément prend aussi conscience de l’extrême exigence et de la rudesse de la vie d’artiste. «Cette activité artistique prend beaucoup de temps. Pour honorer chacune des représentations, un soir ici, un soir là, données à des dates éparpillées dans le temps, il faut être mobilisé trois jours pour chacune d’entre elles. Un jour consacré au voyage pour se rendre sur le lieu du spectacle. Un autre pour assurer les répétitions, l’adaptation à un nouveau plateau et pour le spectacle lui-même. Et un troisième pour retourner là où j’ai à travailler. C’est lourd. Et difficilement conciliable avec mes autres activités ».

S’il se multiplie désormais  dans ses fonctions de professeur et de conférencier qui lui font sillonner le monde à l’instar de ces plantes dont il s’est fait l’avocat, Gilles Clément ne crée plus guère de nouveaux jardins, excepté le sien, niché en pleine campagne, dans un département sans ville, la Creuse, qui fut jadis le comté de la Marche. Mais bientôt peut-être, il sera à Pompéi, dans le cadre d’un projet porté par des spécialistes italiens et concernant la végétation qui s’épanouissait dans les cités de l’Antiquité romaine.   


Vagabondages et Conversations
Avec Gilles Clément et Christian Ubl.

Le 7 juin 2025, Festival June Events. Atelier de Paris-Carolyn Carlson, Cartoucherie de Vincennes.
Le 3 juillet, Festival Mimos, Théâtre de l’Odysée, Périgueux.
Le 18 novembre, Théâtre Au Fil de l’eau, Pantin.
Le 23 novembre, Théâtre de Suresnes.
Les 27 et 28 novembre, Théâtre du Briançonnais, Briançon
Les 2 et 3 décembre, Théâtre Durance, Château-Arnoux.
Le 30  janvier 2026, Théâtre de Fontenay-le-Fleury.
Le 7 février, Théâtre de l’Arc, Le Creusot.
Le 7 mai, Théâtre de l’Etoile du Nord, Paris.
Le 21 mai, Zef, Marseille.
En mai 2026 encore au Théâtre Molière, à Sète.

La nouvelle trahison des clercs

En refusant d’assumer leur héritage culturel et spirituel, les Européens sont rendus plus vulnérables face aux idéologies contemporaines.


Certaines des prises de position du pape François ne pouvaient que réactiver après sa mort la question des « racines chrétiennes de l’Europe », aussi indissociable de l’histoire de l’Église de Rome que des changements politiques survenus au cours des siècles dans les différents pays européens. Qu’elle ait ou non des racines chrétiennes conditionne de toute manière l’image que l’Europe se fait d’elle-même, et qui est aujourd’hui brouillée au point de paraître illisible au regard des premiers concernés, les Européens. Identifier des racines n’est jamais chose facile, mais ce travail a été fait par les historiens qui ne peuvent aujourd’hui que constater leur impuissance face aux Européens qui vivent une crise d’identité sans précédent, et ne sont plus capables d’assumer pleinement cet héritage chrétien, sinon au titre de patrimoine offert à l’humanité après avoir été muséifié. Quant à l’Église, elle a de son côté contribué, par ses silences ou ses errances, à ce que l’influence culturelle et spirituelle du christianisme soit aujourd’hui fragilisée.

Déchristianisation : c’est votre dernier mot ?

Mais le mot est-il encore approprié, ou n’a-t-il pas perdu de sa force depuis que l’héritage chrétien périclite ? Parler des racines – et pas seulement des origines – évoque en effet l’ancrage, la solidité, et la promesse d’un développement organique qui a justement permis à la culture issue du christianisme, ou largement inspirée par lui, de perdurer durant deux millénaires et de modeler les esprits, les modes de vie, et jusqu’aux paysages ponctués, rythmés par des édifices religieux chrétiens. Mais on sait aussi que ces racines n’ont pas été seulement, exclusivement chrétiennes, et qu’en dehors des apports celtiques – revendiqués par les mouvements néopaïens et anti-chrétiens – l’Europe s’est construite en assimilant une partie au moins des cultures grecques et romaine, qui bénéficièrent elles-mêmes d’apports moyen-orientaux et parfois mêmes asiatiques. Affirmant en 1919 qu’est européen tout peuple qui a subi la triple influence de Rome, du christianisme et de la Grèce[1], Paul Valéry a aujourd’hui encore le dernier mot. 

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Quant au christianisme, l’histoire de ses origines ne permet pas d’ignorer qu’il plonge ses racines dans le judaïsme que le rabbi Jeshua entendait réformer, et que le Jésus des chrétiens fut l’un des « sauveurs » qui sillonnaient à l’époque la Palestine, l’Égypte et la Syrie. Mais ce ne sont ni Simon le Magicien ni même Jean le Baptiste, précurseur du Christ, qui ont donné son impulsion première au christianisme mais un juif converti, Saül devenu Paul. Reconnaître les racines chrétiennes de l’Europe revient donc aussi à prendre acte de l’ancrage juif du christianisme et l’on ne peut faire comme si ces racines communes étaient déjà mortes. Ou plutôt on ne le peut qu’en se détournant de ce qu’elles ont produit – une vision du monde, une façon de vivre et de mourir – que l’on renie en feignant de regarder ailleurs quand on ne fait pas déjà allégeance aux futurs maîtres d’un monde qui sera tout, sauf chrétien, sans un sursaut des Européens. N’auront-ils bientôt plus d’autre choix qu’entre la soumission à l’islamisme radical et un multiculturalisme à l’américaine doublé de wokisme ? 

Les identitaires, ces retardataires !

C’est qu’il ne s’agit plus seulement de corriger une erreur d’appréciation quant à l’influence du christianisme sur la culture européenne. Si on cherche à rectifier à ce point l’Histoire c’est parce qu’on a l’intention de la falsifier afin de rendre le passé compatible avec un présent sur lequel on n’a plus de prise. Aussi le débat devrait-il moins porter sur l’existence de ces racines que sur leur possible coexistence avec le déracinement moderne érigé en idéal de vie, et sur la « terre » permettant encore qu’on s’y enracine alors que ce geste ancestral est devenu suspect. Il faut croire en effet que la référence aux « racines chrétiennes » réveille une phobie de l’enracinement née avec les Temps modernes, et qui connaît aujourd’hui une accélération dans la mesure où la figure du migrant – qui pourtant migre pour trouver une terre d’accueil ! – semble désormais incarner un type humain par rapport auquel l’homme « enraciné » serait par nature retardataire et dangereusement identitaire. On imagine quel tollé provoquerait aujourd’hui la publication d’un livre comme L’enracinement de Simone Weil, écrit en pleine tourmente (1943) et sans qu’on ait alors soupçonné son auteur d’avoir écrit un manifeste à la gloire de l’idéologie nazie !

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Le déni des racines chrétiennes de l’Europe se révèle enfin doublement stérile : en ce qu’il occulte ce qu’il y a d’émancipateur dans le message chrétien au regard duquel il n’y a plus ni esclaves ni maîtres mais des « enfants de Dieu » en quête d’espérance et de salut ; et en ce qu’on feint ainsi d’ignorer que ces racines n’ont pas empêché les Européens d’engager un dialogue serré et parfois conflictuel avec le christianisme chaque fois qu’il tenta, au nom de Dieu, d’entraver la libre pensée. La liberté n’est donc pas aujourd’hui dans le fait de vénérer ou de renier ces racines mais dans la possibilité de déterminer, en son for intérieur comme aux yeux du monde, le degré d’attachement qu’on leur porte et les combats qu’on est prêt à mener pour les sauvegarder si elles sont menacées. Telle est la grande espérance dont les Européens sont en train de se laisser déposséder au profit d’une pseudo-culture de propagande ou de supermarché. Or, la reconnaissance de ses racines détermine qu’on soit ou non capable de gratitude envers ce qu’on a reçu[2], et le déni des racines chrétiennes de l’Europe n’est peut-être après tout qu’une histoire de trahison, rendue possible par un mélange de lâcheté et d’inculture.

Françoise Bonardel est l’auteur de Des Héritiers sans passé. Essai sur la crise de l’identité culturelle européenne, Les Éditions de la Transparence, 2010 (En attente de réédition).

L'ingratitude : conversation sur notre temps

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[1] Paul Valéry, « La crise de l’esprit », Variété I et II, Paris, Gallimard (« folio essais »), 1998, p. 42.

[2] Cf. le beau livre d’Alain Finkielkraut, L’ingratitude, Paris, Gallimard, 1999.

Terres d’enfance

Dans les années 60, près de Limoges, et ailleurs en France, tout était plus lent. Et ce n’était pas plus mal, à en croire Laurent Bourdelas.


Certains écrivains s’attardent sur leur enfance meurtrie. C’est le cas d’Angelo Rinaldi, récemment disparu. On est ému en lisant La Dernière fête de l’Empire. D’autres romanciers, à l’instar de Malraux, tentent de la gommer. François Mauriac, péremptoire, déclare : « l’enfance est le tout d’une vie, puisqu’elle nous en donne la clef. » Je ne sais pas si Laurent Bourdelas partage cet avis, mais il signe un livre mélancolique et touchant qu’il résume par le titre : Mémoires d’un garçon des années 1960. À la fin de son récit, il avoue : « La ville dont il est question ici est Limoges, entre 1962 et 1975. Mais finalement, ce pourrait être n’importe quelle ville de France en ces années-là … » Même si Limoges est une ville qui tient une place importante dans mon existence, je confirme que ce livre qui pénètre l’humus de l’enfance ne laissera indifférent personne. Au « je me souviens », on y associe le « ça me rappelle ».

Le bon temps ?

Quand l’auteur évoque certains objets, immédiatement, notre mémoire, cette gelée mystérieuse, délivre quelques moments qu’on croyait à tout jamais disparus. Extrait : « Pour les garçons que nous étions – l’école n’était pas mixte – les voitures étaient souvent un sujet de conversation, depuis les Dinky Toys jusqu’aux aventures de Michel Vaillant ou de Steve McQueen dans le film Le Mans. » Plus en amont de sa jeune existence, Laurent Bourdelas, écrivain, photographe, poète, se souvient du goûter composé de BN et de chocolat chaud. Il scandait alors en compagnie de quelques camarades « Pompidou des sous ! » sous le regard amusé des adultes. Les parents de Laurent habitaient un appartement situé près de la cathédrale et sa chambre, « un petit paradis », était remplie de jouets et de livres. Internet n’existait pas, il n’y avait que deux chaines de télévision, la lecture était la principale source d’évasion. La radio distillait ses mauvaises nouvelles, mais elles ne parasitaient pas l’univers des rêveries – on pouvait rêver en ce temps-là – et les prés offraient, le soir, la plus belle des récompenses : l’insouciance anxieuse. C’était le bon temps ? Pas certain, mais c’était le temps de la découverte, et ça, c’était magique.

A lire ensuite, Emmanuel Tresmontant: Au roi et aux copains !

Laurent Bourdelas parle longuement de son père, cheminot. Il évoque les machines à vapeur, les luttes sociales, la mort de Charles de Gaulle, et tant d’autres souvenirs, en écoutant Michel Delpech, Joe Dassin ou encore Les élucubrations d’Antoine. Son récit a la saveur du pain d’épice et la douceur des baignades dans la Vézère, l’été. Quelques photographies du père illustrent le récit. La télévision joue un rôle pédagogique avec des émissions de qualité, comme « La vie des animaux », de Frédéric Rossif, ou la série « Les Rois maudits ». Sans oublier « Apostrophe », le fameux salon littéraire du vendredi soir, animé par Bernard Pivot. Il y a aussi les premières vacances au bord de la mer, les voyages en train, dans les compartiments avec photos en noir et blanc, et rideaux qui flottent au vent. « Ne pas se pencher au dehors, e pericoloso sporgersi. » Ne me dites pas que ça ne vous rappelle rien…

On n’envoie plus de cartes postales

Bourdelas évoque également les maquis du Limousin. Le claquement sec des armes y résonne encore, sur la place du village, devant le monument aux morts. Il faut rendre hommage à ces femmes et ces hommes qui surent dire non à l’occupant nazi. Bourdelas : « Et puis il y avait le Reggiane 2002, l’avion allemand qui s’était crashé dans la campagne alentour, fixé sur un socle de pierre, qui m’impressionnait beaucoup. Mon père tentait de m’expliquer la guerre, mais j’étais trop petit. » Transmettre les valeurs qui ont sauvé la France du déshonneur, ce n’est pas rien.

Et puis c’était le temps des cartes postales. Tout était plus lent, et parfois ce n’était pas plus mal. Le temps de guetter le facteur au bout du chemin. Le temps de vivre au rythme des saisons, attentif à la nature, à ses signes, à son silence. Malgré la spectaculaire métamorphose de notre société, il demeure quelques précieux souvenirs auxquels il faut s’accrocher. Ils préservent l’essence de la vie.

Comme l’écrit si délicatement Angelo Rinaldi dans La Dernière fête de l’Empire : « c’est ainsi qu’un jour par hasard, nous nous rappelons tant de visages, tant de choses, mais il n’y a plus personne pour se souvenir de nous, et nous sommes encore vivants. »

Laurent Bourdelas, Mémoires d’un garçon des années 1960, Les Moissons. 192 pages

Mémoires d'un garçon des années 1960

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Un jour à Abbeville

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


J’entretiens une relation particulière avec la ville d’Abbeville. J’y ai passé dix-sept ans de ma vie ; j’étais journaliste à l’agence locale du Courrier picard. J’effectuais reportages, enquêtes et pérégrinations diverses (touristiques, bistrotières, halieutiques, etc.) dans tout l’ouest du département de la Somme qu’on nomme aujourd’hui la Picardie maritime. Alors, lorsque l’auteur abbevillois Alain Héaulme (dernier livre : Ailleurs est un autre jour, éd. des Petits Ruisseaux) m’a fait savoir qu’il organisait un salon du livre à la librairie Studio Livres, place Max-Lejeune (tenue d’une main de maître par Jean-Claude Diot), et qu’il m’y invitait, mon vieux sang de presque septuagénaire n’a fait qu’un tour. J’ai répondu un oui franc et massif, d’autant qu’il me proposait de covoiturer avec l’écrivain Alain Lebrun, par ailleurs fondateur des éditions des Petits Ruisseaux (15, rue de Nesle, Hyencourt-le-Grand, 80320 Hypercourt ; lespetitsruisseaux@lpr-editions.org), et père de la chanteuse et comédienne Lou-Mary, une camarade pleine de talents et de blondeurs vénitiennes. Ce que je fis le samedi 24 mai, en compagnie de mon adorable Sauvageonne qui avait revêtu ses froufrous de lumière (sexy à souhait).

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Le midi, nous fûmes invités à déjeuner par Mireille et Philippe Béra, créateurs des éclairées éditions Cadastre8Zéro où, en des temps immémoriaux, j’avais eu le plaisir de publier le livre La Baie fait un somme, en compagnie de la romancière Sylvie Payet et le photographe Clément Foucard. A table, à nos côtés, le pétillant Ulysse Manhes (chanteur, critique littéraire, spécialiste de la littérature de l’Europe de l’Est, proche d’Alain Finkielkraut) et sa maman, la charmante Marie-Aude que j’avais connue, il y a des lustres, sur les bancs du tribunal de grande instance d’Abbeville – qui existait encore – alors qu’elle était correspondante du Journal d’Abbeville et assurait les comptes-rendus d’audience. Le repas, préparé par Mireille, était de haute qualité. (Elle nous a fait déguster l’huile, succulente, issue des oliviers d’un terrain qu’elle possède près d’Uzès…) Nos discussions portèrent sur la littérature, sur le chevalier de La Barre, et sur l’intolérance ambiante qui conduit certains radicalisés d’extrême-gauche de nous traiter de fascistes alors que nous continuons à faire confiance à une gauche à l’ancienne, républicaine, laïque, éclairée et tolérante (une gauche qui n’a pas besoin de se frapper la poitrine en hurlant « Le République, c’est moi ! » pour se souvenir de ses valeurs essentielles et universelles) ; l’ami Éric Naulleau est dans le même cas.


Repus et fort joyeux, la Sauvageonne et moi fonçâmes, bras dessus bras dessous, vers la librairie Studio Livres. Sur place, une quinzaine d’écrivains dont des amis ou connaissances : Alexandre Hébert, dit Alex, photographe et dessinateur du Courrier picard (un bon copain depuis de longues années ; il a eu la gentillesse d’illustrer mon essai Je suis Picard mais je me soigne, publié chez Héliopoles), Patrick Poitevin, Isabelle Duquesne, Dominique Cornet, Denis Jaillon, et, bien sûr, Alain Héaulme et Alain Lebrun. L’ambiance était joyeuse et festive. À travers la vitrine, je contemplais la place Max-Lejeune. Des souvenirs lointains me remontaient ; je revoyais mes enfants gambadant et/ou slalomant en rollers entre les voitures. Je repensais aux écrivains Robert Mallet et Roger Vrigny, à quelques autres aussi. Une bouffée de nostalgie me monta à la tête comme cinq coupes de champagne Drappier, ingurgitées trop vite. C’était il y a trente ans.

Je suis picard mais je me soigne

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Du ballast à l’amour courtois

N’en déplaise à son étiquette de passéiste patenté, Monsieur Nostalgie aime les écrivains vivants. Ceux dont le nom s’échange discrètement dans les cercles les mieux informés de la capitale. Ce dimanche, il démarre une nouvelle série en posant sa plume sur Gérard Pussey, un romantique dessalé à la tendresse ébréchée. Le mariage tonique entre Marivaux et Marcel Aymé…


Les auteurs morts, c’est barbant à la longue. L’accueil est toujours un peu le même, glaçant. Très impersonnel. A la limite de l’impolitesse. Ces gens-là ne sont pas chaleureux et très expansifs. Lorsqu’on critique leurs livres, on ne reçoit ni caisse de Pouilly-sur-Loire à la maison, ni billet doux dans notre messagerie, pourtant nos seules gratifications professionnelles. Silence radio sur toute la ligne. Vous croyez que leurs éditeurs nous enverraient un mail de remerciement en guise d’accusé de réception. Nada. Même pas une lettre-type avec une formule du genre « mes sentiments les plus distingués ». Ils ne nous engueuleront pas pour souligner la médiocrité de notre papier et l’inanité de notre jugement. On n’existe pas tout simplement. On écrit dans le vide. Ce n’est pas la peine d’être sarcastique, en plus.

Entrée en résistance

Le monde du livre, dans son ensemble, tous les rouages de la chaîne, du manutentionnaire au libraire, de la stagiaire au juré, mis bout à bout, exige de la nouveauté et de l’actualité, les deux plus grands fléaux de la littérature française qui ne demande rien d’autre que maturation et sédimentation pour fermenter donc s’élever. Si on ne joue pas le jeu, on passe pour un original. Un déviant à la cause. Une sorte de bredin de Saint-Germain-des-Prés. Un ahuri de la rive gauche. Notre économie déjà fragilisée par la concurrence du jeu vidéo et des plateformes repose sur le renouvellement du stock, mon p’tit pote. Il faut du flux qui génèrera du cash à la caisse, des piles sur les tables et des queues aux séances de signatures, explique-t-on dans les comités de direction. La survie du secteur en dépend.

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Les décédés, ce n’est plus un marché porteur. Trop d’anxiété. Pas assez vendeur. Préférez les catéchumènes, les ravis de la crèche, les premiers romans ficelés comme des mariés de l’An II ; du cuissot rosé et ferme, de la jaquette lustrée et des sourires de communiants à l’écran. N’allez pas courir après vos vieilles lunes Monsieur Nostalgie, le style et le toucher de plume, vous n’êtes pas Jean-Paul Loth analysant le coup droit à deux mains de Monica Seles, on vous demande juste de résumer un bouquin. Ne soyez pas si doctrinaire avec les livres à la mode ! Pourquoi les dédaignez-vous à ce point ? Ne seriez-vous pas jaloux de leur succès ? Ces coups bas-là me font mal. Laissez-vous plutôt guider par cette prose filandreuse et victimaire, tellement « novatrice » et « inspirante » du millésime 2025, ne jugez plus si sévèrement les transfuges de classe et les pleureuses des arrière-boutiques. Écrire sur ses propres malheurs dans une langue pauvre, ça demande du courage et c’est un droit constitutionnel inaliénable. Révisez votre code civil ! Face à cette machine folle qui a perdu la tête, n’étant plus capable de faire la différence entre l’amas de mots et la phrase cajoleuse, j’ai décidé d’entrer en résistance et de partir à la recherche de ces quelques auteurs vivants qui se glissent dans les conversations. Au fil du repas, la parole se libère tandis que la digestion du jambon persillé commence à gargouiller, on touche au but, c’est-à-dire à la vérité de la littérature.

Et là, un nom fuse

Nous sommes au pousse-café entre amis « lettrés », nous avons épuisé toutes les méchancetés sur les nouvelles gloires du livre, on s’est défoulés, la mouise nous rapproche, entre exclus on se serre les coudes, on a évoqué chaleureusement la création du Prix Paul-Jean Toulet dans le pays basque et son jury de belle allure ; et là, un nom fuse, comme un lapin de garenne sort du bois à toute berzingue, ce nom sied à l’assemblée. Les têtes dodelinent avec componction. On félicite le confrère de cette trouvaille. Ce nom, c’est Gérard Pussey de Villeneuve-Saint-Georges, nœud ferroviaire bien connu de la banlieue Sud-est, le neveu de Fallet comme sa fiche Wikipédia s’empresse de signaler, on n’échappe pas à sa destinée familiale. L’homme a eu des prix par le passé, des prestigieux, le Nimier et le Vialatte entre autres, rappelle un confrère. Il a navigué dans le livre jeunesse et dans le polar, ajoute un autre. Ça fera bientôt cinquante ans qu’il écrit. Il était critique à Elle, n’est-ce pas ? Un mieux informé que les autres, friand d’anecdotes, se souvient qu’il avait hérité de la Rolex de son oncle. Et puis, les titres surgissent de la mémoire, en cascade, L’Homme d’intérieur, Ma virée avec mon père, Les Succursales du ciel, Camille et François (dommage qu’il n’existe pas en poche celui-ci).

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On m’apprend qu’il sortira bientôt un nouveau roman. C’est un Simenon nervalien avance un camarade, l’effet de la prune est dévastateur en milieu d’après-midi sous le soleil de cette fin du mois de mai. Pussey est un tailleur d’histoires à hauteur d’hommes. A la différence des burineurs, sa phrase ne sent pas la sueur. Elle file droite et rusée. Pas tortueuse, ni ennuyeuse pour un sou. Maligne. Mélancolique et charnelle. Elle est pure, classique par essence, sans ajouts disgracieux, pas mondaine pour autant, ni académique, car Pussey s’autorise toutes les facéties, tous les tortillards des relations amoureuses. Il sait raconter et consolider ses personnages, il les façonne à l’ancienne, à la glaise, modelant leurs aspérités psychologiques. C’est un travail de patience. Chez d’autres, l’imagerie populaire, le monde d’avant celui de Brassens, des truites arc-en-ciel et du Vel d’Hiv, pourrait tendre vers le folklore musette, chez lui, cette veine est contrebalancée par un romantisme d’atmosphère. Il n’est dupe de rien.  Jamais mielleux. Des traces de fabliaux du Moyen-âge et des élans déchirants, oui c’est ça. Vous m’avez donné faim, il faut absolument que je le (re)lise.

L'Homme d'intérieur

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Ma virée avec mon père (Page blanche)

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Les Succursales du ciel

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Camille et François

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Michel Embareck, en mots et en musiques

Le romancier et critique musical Michel Embareck balance dans une réédition augmentée de Rock en vrac quarante ans d’histoire du rock, du blues, du punk et du roman noir. À mi-chemin entre le récit et l’essai, son opus fourmille d’anecdotes et de rencontres insolites.


Romancier et longtemps critique à la revue Best, Michel Embareck publie une édition augmentée de Rock en vrac, initialement parue en 2011. Quelque quarante ans d’histoire du rock, du blues, du punk et du roman noir émaillés d’anecdotes et de rencontres insolites, le tout enrichi de six nouvelles et de photos inédites, notamment celles de reportages en Jamaïque ou aux États-Unis, et de clichés plus intimes, comme ceux d’Angus Young et de sa femme ou celui d’un des premiers concerts de La Souris Déglinguée[1].

Sans question devant le pionnier Bo Diddley

Depuis la première édition, il a écrit des nouvelles parues dans des publications très diverses, quotidiens, magazines, fanzines ou ouvrages collectifs, et voulait que ses textes, des nouvelles musicales et littéraires, soient rassemblées dans un même ouvrage. Ainsi est né ce nouvel opus.

Rock en vrac est un livre passionnant, vif et percutant qui tient autant du récit que de l’essai. Un récit de la vie que l’on pouvait mener dans les années 1970 et jusqu’à la fin des années 1980, quand on évoluait dans l’univers du journalisme musical ; un essai qui démontre aussi que la critique peut se traiter d’une façon littéraire sans les éternels clichés attachés à l’exercice. Le chapitre intitulé « Gardien du temple » regroupe ainsi de courtes chroniques publiées dans Rolling Stone avec une contrainte technique et stylistique : écrire une fiction de 2 200 signes pour donner au lecteur une idée de la vie d’un artiste et à quoi s’apparente sa musique. Un exercice de genre qu’il a reproduit dans Libération, maisen nettement plus déconnant, pour parler de rugby dans sa chronique intitulée « À retardement ».

Selon Embareck, le rock et la littérature noire sont cousins car, en remontant aux racines du rock, c’est-à-dire au blues et à la country, on peut trouver une parenté sociale où se mêlent misère, révolte, déclassement et même réalisation du pseudo-rêve américain. Si on ajoute à ce cocktail l’alcool, la drogue, les bagnoles, les mauvais garçons et les jolies filles, voilà rassemblés tous les thèmes communs au rock et à la littérature noire.

Michel Embareck nous régale également avec une pluie d’anecdotes. Comme ce jour où, avec son copain Jean-Luc Manet, il se retrouve dans la loge de Bo Diddley sans avoir de questions à lui poser. Qu’importe : le bluesman mènera l’interview à sa place ! Ou encore cette nuit, à Glasgow, avec Bon Scott, le chanteur d’AC/DC, où ils finissent dans un bal costumé d’infirmières avant que l’une d’elles les ramène à l’hôtel dans une 2CV verte. Et aussi cette anecdote qui lui a été racontée par Christian Lebrun. Vers 1971-72, Best se vendait mal. Il n’y avait plus un sou. Patrice Boutin, le propriétaire, a pris le fonds de caisse du dernier numéro et l’a misé dans un cercle de jeux dont il était familier. Il a gagné et renfloué le journal d’un coup !

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Au lycée avec Jean-Luc Mélenchon

L’ouvrage commence par de magnifiques pages sur Best, cette revue qui appartient à l’histoire du rock en France a vu défiler un certain nombre de journalistes qui ont fait par la suite de belles carrières.Peu de monde avant Embareck ne s’était intéressé à la vie de ce mensuel. Il y avait un livre sur Rock & Folk, mais rien sur Best et son fonctionnement, hormis un ouvrage à base de fac-similés. C’est pourquoi il s’est plongé dans le récit de la vie de cette rédaction pas comme les autres. Il comporte aussi un poignant hommage à Christian Lebrun, le rédacteur en chef historique. Selon Embareck, il était humainement et professionnellement « un gars parfait », toujours à l’affût des tendances musicales, qui possédait une oreille et une vraie vision de l’évolution de la musique. Il savait défendre, ce qui n’est pas rien, les pigistes devant le proprio du journal, et répartissait équitablement le travail tout en sachant arbitrer entre les différentes chapelles. Lebrun possédait aussi un irrésistible humour pince-sans-rire et connaissait les lignes de bus par cœur… De lui, notre critique a retenu cette consigne : quand on chronique un disque, le lecteur doit savoir à quelle branche de la musique il se rattache.

Michel Embareck a beaucoup écrit sur le rock, le rugby et le polar. Un beau parcours sur lequel il reste discret. Il raconte cependant, dans son roman Rubens, que son enfance fut très solitaire et finalement pas très drôle. Collé en pension à 11 ans, il a certes découvert les copains et les rigolades, mais la discipline y était très dure. Sa seule distraction a alors été la lecture dans une fabuleuse bibliothèque où trônaient tous les grands auteurs américains et la littérature populaire française. C’est là qu’il a commencé à écrire de courts textes à la manière de,de Pagnol à Caldwell. Du lycée, il se souvient aussi d’un élève très brillant appelé Jean-Luc Mélenchon. En 1968, celui-ci a voulu faire défiler les élèves en rang par deux. Comme à l’internat napoléonien. Embareck l’a envoyé balader avec des mots fleuris et, plus tard, en a tiré une nouvelle !

Son envie de devenir écrivain remonte à cette année scolaire 1967-68, quand il reçoit un prix lors d’un concours national de rédaction. Dès lors, il s’est passionné pour la mécanique de l’écriture, le son des mots, le rythme des phrases. Toute une construction qu’il apparente à un jeu de Lego ou à une composition musicale qui doit bien sonner à l’oreille. Un travail d’orfèvre qu’il entrevoit comme un amusement. Et cet amusement nous comble. C’est pourquoi on attend avec impatience son prochain roman qui aura pour héroïne Alberta Hunter, une chanteuse mythique de jazz et de blues qu’il a eu la chance de rencontrer longuement.

Michel Embareck, Rock en Vrac, Relatives, 2025. 280 pages


[1] Groupe de rock alternatif constitué autour du chanteur Tai-Luc en 1976.

Rock en vrac

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Londres: tout, sauf froisser l’exquise sensibilité du Hezbollah

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En septembre 2024, à Londres, un manifestant juif a été arrêté lors d’une manifestation. Motif : il avait brandi, pendant trois minutes, une caricature qui ridiculisait Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah.


– Ne croyez-vous pas que vous risquiez d’induire de la détresse chez les partisans du Hezbollah qui auraient vu cette pancarte ? lui demande une enquêtrice, sur la vidéo diffusée par The Telegraph[1].

– Ne pensez-vous pas qu’en montrant cette image à des manifestants qui sont clairement pro-Hezbollah et anti-Israël, vous attisez encore davantage la haine raciale ? insiste-t-elle.

– Et vous, vous pensez que les manifestants étaient des partisans du Hezbollah, un mouvement qui est classé terroriste ici, au Royaume-Uni ? a répondu à l’interrogatrice l’avocat du mis en cause pour « harcèlement, inquiétude ou détresse causés avec la circonstance aggravante de motivation par la race ou la religion. »

On ne sait pas si le Hezbollah est une race ou une religion, mais le manifestant juif, dans la capitale de Sa Majesté, qui est encore plus antisémite que Paris, a été harcelé par la police pendant six mois à la suite de son interpellation.

Mesures contre un dangereux manifestant armé d’ironie

Avant d’enfermer le manifestant moqueur dans une cellule où il a passé la nuit, la police avait perquisitionné son domicile : deux fourgons de police et six agents avaient été déplacés pour mettre la main sur du « matériel offensant ». Ils étaient repartis bredouilles.

Au bout de huit mois, le 10 mai 2025, la police a abandonné les poursuites, la Couronne ayant estimé qu’il n’y avait pas suffisamment de preuves dans le dossier pour avoir la moindre chance d’obtenir une condamnation.

Pourtant, le porte-parole de la police londonienne avait affirmé, à l’époque de l’arrestation, que l’homme avait « été mis en examen après une étude minutieuse des éléments de preuves qui étaient en notre possession ».

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En fait de mea culpa, la police s’est contentée de regretter que la policière chargée de l’interrogatoire ait parlé de « manifestants pro-Hezbollah », alors qu’elle aurait dû employer le terme « propalestiniens ».

Chris Philp, le ministre de l’Intérieur du cabinet fantôme britannique[2], a été sévère. Ce n’est pas inattendu, puisqu’il est dans l’opposition : « ces derniers temps, la police n’a pas réagi lorsqu’elle a été confrontée à des manifestants qui appelaient au djihad et à l’intifada à Londres. Pourtant, cet homme a apparemment été arrêté parce qu’il était susceptible d’offenser les partisans d’une organisation terroriste interdite.[3] »

Lord Walney, ancien conseiller du gouvernement en matière de terrorisme, a qualifié cette affaire de « grotesque » et a déclaré qu’il était « invraisemblable » que la policière se soit simplement mal exprimée.

Cette bavure aurait-elle un rapport avec le recrutement dans la police ?

Le 10 avril 2025, l’une des plus importantes forces de police britanniques s’est vu accuser de racisme antiblancs. Ce n’était pas un fantasme : une plainte a été déposée contre la police du West Yorkshire (WYP) par un candidat policier blanc, pour avoir bloqué temporairement les candidatures des Britanniques visiblement issus de la majorité. Pas d’amalgame : ce n’est pas du racisme, c’est de la discrimination positive.

La WYP empêcherait les candidats britanniques blancs de postuler à ses programmes d’entrée dans la police, car elle cherche à attirer des groupes « sous-représentés », ce que l’on nomme, de notre côté de la Manche, des « minorités visibles »[4].

Un ancien officier lanceur d’alerte a expliqué que cette politique visait à cibler certains groupes. Les policiers postulant étaient classés sur un podium virtuel qui délivrait les médailles de l’or au bronze, en fonction de leur origine ethnique : plus la peau du candidat était foncée et plus son classement se rapprochait de l’or. Idem pour la religion, l’or étant réservé à l’islam.

Sur son site web, la police du Yorkshire explique qu’en raison du manque criant d’officiers issus de minorités ethniques, elle doit accepter des candidatures « tout au long de l’année de la part de ces groupes sous-représentés », tandis que les autres candidats doivent attendre que le « processus de recrutement soit ouvert » : « Nous acceptons actuellement les candidatures de personnes issues de nos groupes sous-représentés pour les deux programmes d’entrée dans la police (uniforme et détective) … Si vous n’appartenez pas à l’un de ces groupes, veuillez continuer à consulter cette page pour connaître les futures opportunités de recrutement. »

Alors avis aux amateurs : « Si vous êtes issu(e) d’une minorité ethnique et que vous souhaitez en savoir plus sur ce que c’est que de travailler pour la police du West Yorkshire, envoyez-nous un courriel en utilisant ces coordonnées pour une discussion informelle :

positive.action@westyorkshire.police.uk »[5]


[1] www.telegraph.co.uk/news/2025/05/23/jewish-protester-arrested-mocking-terrorist-leader/

[2] En Angleterre, il existe un gouvernement bis, ou fantôme, dans lequel siègent les députés les plus influents du principal parti d’opposition. Il se réunit comme le gouvernement en place et il est tenu au courant de toutes les affaires courantes, afin qu’il existe une structure capable de gouverner en cas de changement brusque de majorité parlementaire.

[3] https://www.facebook.com/groups/1965857726900049/posts/3139814419504368/

[4] www.lbc.co.uk/politics/uk-politics/police-force-white-british-diversity-applications-discrimination-west-yorkshire/

[5] www.westyorkshire.police.uk/about-us/diversity-equality-and-inclusion/valuing-difference

Cher Monsieur Kassovitz…

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Cannes, 19 mai 2025 © JP PARIENTE/SIPA

Avant de présenter ses excuses, l’acteur avait suscité une vive polémique et été accusé de racisme anti-blanc après avoir déclaré sur LCI: « Si il y a des Français de souche, ce sont des fins de race. Ils finiront par se mélanger aux autres, et ce sera mieux pour tout le monde ».


Je m’étonne. Je m’étonne que vous ne fassiez pas la différence entre le racisme qui est une intolérance à ce qui n’est pas soi, couleur de peau comprise et le refus d’un melting-pot qui est en train de tuer toutes les civilisations. Pas que la nôtre !

Oui, on voyage, vous avez raison, on se mélange, comme vous dites. Ce qui n’a rien de négatif a priori. Au contraire : connaître l’autre (autrement dit co-naître avec lui) est une des conditions de ce que vous appelez le vivre ensemble et que j’appelle l’amour, la tolérance. Sauf que ce mélange est en train de produire un gloubi-boulga général qui prive peu à peu de leur richesse les multiples cultures qui se sont enracinées partout sur notre belle planète. Exactement comme en cuisine, quand trop de saveurs dans un plat finissent par en faire une infâme ragougnasse. Vous dites préférer que l’on se concentre sur nos ressemblances plutôt que sur nos différences, mais justement ce sont nos différences qui font cette richesse. Imaginez un monde où l’on se ressemblerait tous. Quel ennui !

Je me demande si vous avez lu. Je suis d’une génération qui a relativement peu voyagé, mais mes nombreuses lectures m’ont entraînée sur des rivages parfois très lointains qui m’ont fait rêver et, surtout comprendre qu’en effet, l’être humain est partout foncièrement le même. Sauf qu’il ne vit pas et ne pense pas toujours de la même façon. Et c’est cela que lire m’a révélé. Grâce à mon métier de traductrice littéraire, j’ai rencontré, sur le papier, des civilisations captivantes. J’ai même compris pourquoi à trop vouloir civiliser le monde entier l’Occident lui-même avait détruit des équilibres parfois fragiles, mais nécessaires à la survie de certains peuples. Des films comme Mission de Roland Joffé, que vous avez certainement vu, Monsieur Kassovitz, ont parfois grandiosement illustré ce manquement au respect de l’Autre.

En traduisant un Pakistanais de langue anglaise, j’ai aussi appris que dans les montages de l’Indu Kush, les peuples nomades qui vivaient tant bien que mal sur des territoires immenses qu’ils arpentaient d’une année sur l’autre se sont retrouvés prisonniers de frontières absurdes par l’Europe imposées qui les ont tout simplement privés de leur gagne-pain, puisqu’ils ne pouvaient plus migrer vers des terres où leurs bêtes allaient paître chaque année.  

Après avoir lu Joseph Kessel, j’ai voulu parcourir l’Afghanistan et la route de la soie. En lisant le Roumain Panaït Istrati, j’ai commencé à entrevoir ce que le mot liberté signifiait. Jack Kerouac m’a fait rêver d’aller me perdre dans les forêts canadiennes. Faulkner m’a donné à respirer les parfums du sud de la grande Amérique. Parce que j’avais lu le conte de Baba Yaga la sorcière, j’ai choisi le russe en seconde langue puis lu tous les auteurs russes qui me tombaient sous la main… J’ai lu Jünger, aussi, parce que j’ai voulu comprendre l’Allemagne que les Français de ma génération haïssaient. À la lecture des livres de Kazantsakis, j’ai voulu aller danser en Grèce, respirer son soleil. Avec Levi-Strauss, j’ai marché, transpiré en Amazonie. Et avec Primo Levi, j’ai connu la souffrance du prisonnier humilié, affamé, dont on avait voulu exterminer la « race ».

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Plus près de nous, en lisant Sylvain Tesson, ou Christiane Rancé, j’ai presque pleuré d’être devenue trop vieille pour leur emboîter le pas dans la solitude de régions encore peu fréquentées. Et, comme il y a trente-cinq ans, prendre un billet de train de nuit pour Venise à peine je venais de refermer Venise en miroir, de Robert Marteau.

La liste pourrait inclure presque tous les régions du monde. J’ai beaucoup voyagé, en fin de compte. Les Français ne sont pas racistes, Monsieur Kassovitz, les Français aimeraient bien, comme tous les peuples de la terre, préserver ce qui reste de leur civilisation, de leur culture, de leur langue, si belles, si enrichissantes. Les Français de souche, Monsieur Kassovitz, ce sont tous les hommes, toutes les
femmes qui sont venus prendre racine en France au cours des siècles. Jusqu’à ceux qui, aujourd’hui, décident de devenir français. Boualem
Sansal fut récemment de ceux-là.

Comme beaucoup de mes amis, je suis horrifiée par la présence trop envahissante des musulmans en Europe, de même que par l’américanisation de l’Europe, de notre langue en particulier. J’aime l’Amérique, pourtant, où j’ai vécu, ainsi que les Américains et leur langue d’origine, que je traduis, mais elle est devenue envahissante, elle aussi, partout, y compris dans les médias. Trop c’est trop. Déjà, en France, la jeunesse parle une langue poubelle qui n’a plus aucun sens. Une espèce de sabir parfois presque incompréhensible. Au point qu’ils n’ont plus les mots pour le dire, au point qu’une violence insidieuse s’installe, comme toujours quand on n’arrive plus à se comprendre. 

Mais revenons aux autres peuples dont vous vous réjouissez qu’ils viennent « se mélanger » à nous les Européens, les « fins de race ». Quand je vais voir l’une de nos filles qui vit au Maroc, je déplore tout autant l’européanisation galopante du pays. Y voir un homme en Nike et en jogging me désole. Le voile, là-bas (bien que le Coran ne l’ait jamais déclaré obligatoire – seule la pudeur des femmes y est évoquée), fait partie du paysage et ne me dérange nullement. Pas plus que la djellaba pour les hommes. En France, en Angleterre ou en Suède, ces tenues me dérangent, oui, parce que leur nombre changent le paysage qui est le nôtre. Mais aussi parce qu’elles sont l’étendard d’une théocratie globalisante, quand bien même vous semblez ne pas en avoir conscience. Il fut un temps pourtant, déjà lointain, où travaillant dans un magasin de couturier de la rue du Faubourg Saint-Honoré, je regardais fascinée des touristes débarquer dans une tenue qui m’évoquait le désert, Eugène Delacroix ou les contes des mille et une nuits. C’est fini ; la fascination s’est muée en rejet. Le nombre, Monsieur Kassovitz. Le nombre. Trop, c’est trop.

Je suis sûre que n’étant pas un mauvais bougre, vous accueilleriez un pauvre diable sans ressources qui débarquerait chez vous quelle que soit la couleur de sa peau ; mais s’il revenait la semaine suivante avec toute sa famille, la famille de sa belle-sœur et celle de son meilleur ami, je suis prête à parier que vous le repousseriez, et même que vous changeriez toutes vos serrures.

Ceux qui, comme vous, prompts à nous culpabiliser, parlent de racisme aujourd’hui, sont d’une mauvaise foi affligeante. Ce que nous refusons, ce n’est pas de perdre notre couleur de peau. Quoique, jaune, blanc, noir, café au lait, ou métissées, moi je les trouve toutes belles, la blanche y comprise. Non, ce que je refuse c’est un métissage de cultures qui efface peu à peu nos différences. Oui, on voyage beaucoup en 2025, on s’ouvre à des mondes divers, et c’est une bonne chose parce que comme pour la lecture, ça ouvre les esprits et les cœurs. Mais à quoi servira de voyager quand tous les êtres humains se ressembleront ? Quand toutes les cultures se seront mélangées au point de n’avoir plus d’identité ?

Frère toi même!

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Le président Macron, à gauche, prend la parole tandis que le capitaine du PSG, Marquinhos, à droite, pleure, et que le président du PSG, Nasser Al-Khelaïfi, écoute, après la victoire de l’équipe en finale de la Ligue des champions face à l’Inter Milan, le dimanche 1er juin 2025, au palais de l’Élysée à Paris © AP/SIPA

Après avoir fêté leur victoire avec leurs supporters sur les Champs-Élysées, les joueurs du PSG, vainqueurs de la Ligue des champions, ont été reçus ce dimanche soir à l’Élysée par le président de la République. Tout le monde était très joyeux. Désolé, Elisabeth Lévy casse un peu l’ambiance dans sa chronique matinale.


Malgré les violences et les pillages, peut-on vraiment se réjouir que le sport crée des moments d’union nationale ? Réjouissez-vous si vous y arrivez. Moi je ne marche plus. Et même, l’idolâtrie qu’on voue à ces sportifs, ou à quiconque d’ailleurs me met un peu mal à l’aise.

Malaise identitaire

Certes, des millions de Français ont regardé la même chose et hurlé ensemble. Mais ce patriotisme des stades est un patriotisme de pacotille, un cache misère. On agite le drapeau, on chante « on a gagné ». Des gens de gauche qui d’ordinaire taxent la France de colonialisme et de racisme applaudissent des milliardaires. And so what ? C’est la fin de comète de l’identité. On la proclame d’autant plus bruyamment qu’elle est menacée.

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D’ailleurs, personne ne s’émeut qu’on se barbouille de tricolore en arborant les couleurs du Qatar. Ni que le président de la République rende hommage à ce pays qui a été, dit-il, un actionnaire exigeant. Du Hamas ? Rappelons que le Hamas, ami du Qatar, c’est les Frères musulmans sur lesquels on s’excite depuis dix jours. Mais passons… je sens que je gâche la fête ! Quant au tweet présidentiel à la fin du match « Champion frère ! », il est au minimum ridicule.

La fraternité, c’est dans la devise nationale. Sauf que la fraternité dont il est question ici n’est pas universelle ni nationale. Emmanuel Macron singe la langue des quartiers où « frère » (ou cousins) ne s’adresse pas à tous les Français mais aux gens de votre communauté, origine ou appartenance. Dans cette logique communautaire, les Palestiniens sont mes frères, pas les juifs ou les Berrichons. On a d’ailleurs vu pendant le weekend une vidéo assez déplaisante de manifestations de supporters français du PSG à Munich défilant aux cris de « Nous sommes tous les enfants de Gaza ». Et hier, la foule qui a envahi tout le centre de Paris n’était pas à l’image de la France. Déjà, il n’y avait presque pas de femmes – et certaines de celles qui étaient quand même présentes se plaignent sur les réseaux sociaux d’attouchements et autres frottages. Nous avons observé de très jeunes garçons (majoritairement ?) issus de l’immigration. Et des racailles – certes je ne les mélange pas avec les autres jeunes – qui sont semble-t-il intervenues un peu plus tard. Mais même quand ils ne cassaient pas, tous ces gens s’amusaient de façon un peu agressive, ils faisaient du bazar avec leurs scooters, les voitures. On sentait qu’une étincelle pouvait tout faire partir.

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Gueule de bois

En 1998, on m’a fait le coup de la France Black Blanc Beur unie derrière son drapeau. Sept ans plus tard, les émeutes de 2005 révélaient l’étendue des fractures françaises. Et depuis, ça n’a fait qu’empirer. Le sport ne peut pas créer une unité nationale qui n’existe pas. Alors frère, ton match de foot, je m’en bats les oreilles.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale.

PSG vs Inter de Milan: 5-0 Ordre public vs racaille de Paris: match très très nul…

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Paris, alentours du Parc des Princes, 31 mai 2025 © Stefano Lorusso/ZUMA/SIPA

Ensauvagement. On dénombre deux morts, d’innombrables pillages et plus de 550 interpellations en marge des célébrations de la victoire du PSG en Ligue des champions samedi soir. L’extrême gauche charge le ministre de l’Intérieur, Bruno Retailleau, et passe tout à la jeunesse séparatiste banlieusarde. Quand elle ne l’encourage pas.


On n’en demandait pas tant. Une victoire aurait suffi, genre 2-1. Mais 5-0 ! Qui aurait parié sur un tel score au coup d’envoi ? Un régal. Du beau jeu. L’adversaire dans les cordes dès le premier round. Et pour autant, pas de mauvais gestes tout au long de la partie, pas de contestations hystériques de l’arbitrage. Du sport, quoi. Comme on l’aime.

La fête et les quartiers « populaires »

Alors la liesse, les rires et les cris libérateurs. Le bonheur de la fête de masse, la fête populaire dans le meilleur sens du terme. On saluait, on s’extasiait, on célébrait. Et que célébrait-on au-delà de la performance de l’équipe ? Un homme, l’entraîneur, Luis Enrique. Et à travers lui, mine de rien, le miracle que seuls peuvent permettre l’autorité bien comprise, la discipline assumée et consentie, le respect hiérarchique. Bref, tout ce qui fait défaut dans le fonctionnement actuel de notre société. Des images le montrent dirigeant ses joueurs à l’entraînement juché sur une nacelle de chantier, surplombant le jeu, dominant ses hommes. Le chef tel qu’en lui-même qui n’hésite pas à priver de match – match important, de qualification – un de ses meilleurs éléments pour s’être pointé en retard à un entraînement. Fermeté payante, au bout du compte. Au bout de ce 5-0.

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Et puis, les héros du soir à peine rentrés au vestiaire, la horde sauvageonne parisienne, les racailles perpétuellement en embuscade  investissent les rues, saccagent, pillent, incendient, agressent, bastonnent. Deux morts en France, des blessés. Des bagnoles brûlées, des vitrines brisées, des magasins pillés, bref de l’outil de travail – un mot sans doute inconnu de beaucoup de ces égarés de la République – bousillé, ravagé. Ceux-là sont incapables de partager quoi que ce soit avec la nation, le pays, son peuple. Incapables de partager ne serait-ce que – le temps d’une soirée- la joie commune, la joie primaire, roborative des jeux du cirque.

Les télévisions minimisent la gravité des violences

Les tv, les médias parlent d’incidents. Ce ne sont plus des incidents, ce sont autant de coups de boutoir contre ce qu’est la République, ce que devraient être la France et le consensus censé fédérer ses populations. Ce sont autant d’épisodes subversifs préparant peut-être bien la convulsion majeure, décisive, celle du grand soir.

Aussi faut-il absolument saluer encore et encore, remercier, féliciter toujours et toujours davantage les forces de l’ordre. Manifestement, tout est fait pour les pousser à bout. Et c’est une sorte de miracle que – parce qu’ils savent faire preuve d’un sang-froid et d’une capacité de résilience proprement exceptionnels, quasi surhumains – c’est une sorte de miracle, disais-je, qu’aucun de ces hommes et femmes n’ait craqué, commis l’irréparable, ne se soit laissé entraîner dans un dérapage mortel. Celui que d’aucuns probablement attendent, pour ne pas dire espèrent. Ce premier sang qui en ferait couler beaucoup d’autre et qui serait la gloire suprême des forces révolutionnaires ténébreuses dont les sinistres meneurs n’ont pas à être cités ici. On les connaît. Ils braillent assez fort pour ça.

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Or, si les choses devaient rester en l’état, un jour où l’autre, ce pire se produira. Avec les conséquences dont on préfère ne pas imaginer, en ce lendemain de liesse partagée, les effets.

En attendant, ayant reçu à l’Élysée les vainqueurs de la prestigieuse coupe aux grandes oreilles, ce qui est bien naturel, il serait souhaitable qu’on y reçoive aussi ces hommes et ces femmes pour qui, j’en suis bien certain, la coupe – la leur, celle de chacune de leur journée de service – est pleine. Comme elle l’est d’ailleurs pour nous.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Le jardin en mouvement

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© j2mc

Dans Vagabondages et Conversations, le célèbre paysagiste et jardinier français Gilles Clément est mis en scène par et avec l’artiste autrichien Christian Ubl.


Longtemps les chaisières des jardins publics et les gardiens de square à l’œil torve ont vu en Gilles Clément bien pire que l’Antéchrist. Car il a a bouleversé sans pitié leur univers propret et désespérant de pelouses sages et de plates-bandes immuables, figées dès la funeste naissance de la Troisième République pour l’agrément des sénateurs-maires radicaux et des sous-préfets boulangistes.    

Fantaisie et joie de vivre

On doit à Gilles Clément d’avoir conjuré la terrible malédiction qui frappait depuis des décennies les jardins publics, leur parterre central immanquablement circulaire, leurs régiments de glaïeuls raides comme des Prussiens montant la garde autour d’un buste de notable à la barbe fleurie et obligatoirement entourés de bordures de bégonias roses comme de grasses Bavaroises en mal de mari.

On lui doit d’avoir condamné la bête monotonie des pelouses uniformes, aussi pathétiques que la moquette d’un salon de petits bourgeois étriqués. D’avoir honni les insecticides et autres pesticides dangereux. D’avoir rendu aux fleurs des parterres leur fantaisie et leur joie de vivre en les lançant dans de joyeuses sarabandes. D’avoir remplacé la dignité ennuyeuse d’immuables ornementations végétales par la nonchalance poétique et la créativité inépuisable de la nature. D’avoir exorcisé enfin l’esprit mesquin du fonctionnaire qui, aussi sûrement que le puceron ou la cochenille, ravage les espaces verts ainsi lamentablement nommés dans le jargon des municipaux sous l’effet de ce souffle épique propre aux administrations.

L’éloge des vagabondes

Gilles Clément a ouvert les grilles des jardins à la folie aimable des graminées, à la fantaisie de végétaux improbables, à la cohabitation d’espèces à qui on interdisait de se côtoyer, comme jadis lorsqu’on rappelait sèchement à l’ordre les enfants de milieux sociaux trop disparates dès qu’ils faisaient mine de vouloir jouer ensemble.

Foin des interdits, des prérogatives de la naissance, de la noblesse des origines, de la sagesse bourgeoise : les jardins en mouvement de Gilles Clément sont des mondes ouverts à tous les végétaux, du moment qu’ils cohabitent pacifiquement. Ils chantent « l’éloge des vagabondes », c’est à dire qu’ils accueillent, plutôt que de les arracher, ces plantes qu’emportent les vents lointains et qui s’installent par surprise, mais avec bonheur là où l’on ne les avait jamais vues. Et bien évidemment, cet hymne de liberté et de métissage que susurrent les réalisations de Gilles Clément, au domaine du Rayol, dans le parc André Citroën, dans les jardins du musée du quai Branly, à Saint Nazaire ou ailleurs dans ses livres,  cet hymne prend immanquablement un ton politique. Ses jardins se font les chantres de la mixité heureuse, de l’égalité des origines. Sans pour autant cautionner les invasions périlleuses et massives, sans renoncer à l’harmonie d’une cohabitation apaisée et harmonieuse.

Dans un monde inattendu

Et voilà que lui aussi, à l’image de ces vagabondes qu’il a défendues toute sa vie, voilà que Gilles Clément se retrouve implanté dans un monde où personne à priori ne l’aurait attendu. Et lui moins que tout autre. Au cœur d’un spectacle chorégraphique imaginé par un Autrichien installé en France, Christian Ubl, lequel a lu ses ouvrages et s’est reconnu sans doute comme l’un de ces végétaux aventureux qui comptent parmi les héros du jardinier-paysagiste.

Par ses réalisations autant que par ses nombreux écrits, Gilles Clément s’est fait d’innombrables disciples. On le voit partout aujourd’hui, dans les villes particulièrement, et singulièrement à Paris où les végétaux se multiplient  sous une apparence informelle et bohême qu’on ne leur avait jamais connue dans l’univers urbain.

Ensemble, maître et disciples, ont partiellement vaincu les résistances les plus acharnées à leur discours écologique et libertaire. Ils ont transformé les cités, mais aussi le regard et la sensibilité de ceux qui y vivent.

Le jardin en mouvement

Tout est né sans doute avec la révolution du « jardin planétaire », tel qu’il a été imaginé par Gilles Clément dans le parc André Citroën, en collaboration avec Alain Provost.

« A l’époque de la création de ce premier jardin en mouvement, souligne Gilles Clément, les commanditaires de la Ville de Paris n’y croyaient pas trop. On tentait une expérience avec l’idée qu’on reviendrait vite aux anciennes pratiques en vigueur dans les jardins publics. Or la réaction des riverains comme des promeneurs a joué à plein en faveur du jardin. Nostalgiques d’un monde qu’ils avaient connu naguère, ils ont dit avoir retrouvé là quelque chose d’un univers encore naturel, sinon sauvage, rendant la ville plus aimable. On ne s’attendait pas à une telle adhésion. Et le jardin a ainsi conservé l’essentiel de son nouveau caractère ».

Même chose avec les révolutions écologiques du jardin du Musée des Arts premiers, au quai Branly, ou des Jardins du Rayol sur la côte varoise. Un changement radical dans la conception des jardins était en marche. Et il était irréversible.

Moi, je ne suis pas danseur !

« C’est lui, Christian Ubl, qui un jour m’a demandé de considérer son travail en compagnie d’une danseuse australienne dans une pièce qu’ils avaient baptisée AU-AU  pour Autriche et Australie. Ils désiraient qu’un regard extérieur se porte sur l’évolution du spectacle. Des liens d’amitié se sont ainsi créés et qui ont perduré. Il y a un peu plus d’un an, Christian Ubl a proposé qu’ensemble, lui et moi, nous participions à un nouveau pectacle,  « Vagabondages et Conversations ». Drôle d’idée, non ? Moi, je ne suis pas danseur. Cà m’a fait rire. Mais le projet a fini par me séduire quand j’ai réalisé que tout cela avait un sens et que la production basée sur les conceptions que je défends nous permettait de toucher et de convaincre peut-être un public tout autre que celui que je connaissais. Gestuellement, j’interviens très peu. En revanche, je demeure tout le temps sur le plateau, soit pour lire des textes que j’avais rédigé, soit pour en dire d’autres, de mémoire, soit pour les écouter en voix off, comme celui qui évoque l’importance de l’eau dans le cycle de la vie. La chorégraphie, à laquelle je prends part parfois, suit mes propos. Moi qui n’avais jamais imaginé cette possibilité de toucher un public nouveau ».

La végétation à Pompéi

Gilles Clément prend aussi conscience de l’extrême exigence et de la rudesse de la vie d’artiste. «Cette activité artistique prend beaucoup de temps. Pour honorer chacune des représentations, un soir ici, un soir là, données à des dates éparpillées dans le temps, il faut être mobilisé trois jours pour chacune d’entre elles. Un jour consacré au voyage pour se rendre sur le lieu du spectacle. Un autre pour assurer les répétitions, l’adaptation à un nouveau plateau et pour le spectacle lui-même. Et un troisième pour retourner là où j’ai à travailler. C’est lourd. Et difficilement conciliable avec mes autres activités ».

S’il se multiplie désormais  dans ses fonctions de professeur et de conférencier qui lui font sillonner le monde à l’instar de ces plantes dont il s’est fait l’avocat, Gilles Clément ne crée plus guère de nouveaux jardins, excepté le sien, niché en pleine campagne, dans un département sans ville, la Creuse, qui fut jadis le comté de la Marche. Mais bientôt peut-être, il sera à Pompéi, dans le cadre d’un projet porté par des spécialistes italiens et concernant la végétation qui s’épanouissait dans les cités de l’Antiquité romaine.   


Vagabondages et Conversations
Avec Gilles Clément et Christian Ubl.

Le 7 juin 2025, Festival June Events. Atelier de Paris-Carolyn Carlson, Cartoucherie de Vincennes.
Le 3 juillet, Festival Mimos, Théâtre de l’Odysée, Périgueux.
Le 18 novembre, Théâtre Au Fil de l’eau, Pantin.
Le 23 novembre, Théâtre de Suresnes.
Les 27 et 28 novembre, Théâtre du Briançonnais, Briançon
Les 2 et 3 décembre, Théâtre Durance, Château-Arnoux.
Le 30  janvier 2026, Théâtre de Fontenay-le-Fleury.
Le 7 février, Théâtre de l’Arc, Le Creusot.
Le 7 mai, Théâtre de l’Etoile du Nord, Paris.
Le 21 mai, Zef, Marseille.
En mai 2026 encore au Théâtre Molière, à Sète.

La nouvelle trahison des clercs

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Notre Dame de Paris, 21 avril 2025 © Thibault Camus/AP/SIPA

En refusant d’assumer leur héritage culturel et spirituel, les Européens sont rendus plus vulnérables face aux idéologies contemporaines.


Certaines des prises de position du pape François ne pouvaient que réactiver après sa mort la question des « racines chrétiennes de l’Europe », aussi indissociable de l’histoire de l’Église de Rome que des changements politiques survenus au cours des siècles dans les différents pays européens. Qu’elle ait ou non des racines chrétiennes conditionne de toute manière l’image que l’Europe se fait d’elle-même, et qui est aujourd’hui brouillée au point de paraître illisible au regard des premiers concernés, les Européens. Identifier des racines n’est jamais chose facile, mais ce travail a été fait par les historiens qui ne peuvent aujourd’hui que constater leur impuissance face aux Européens qui vivent une crise d’identité sans précédent, et ne sont plus capables d’assumer pleinement cet héritage chrétien, sinon au titre de patrimoine offert à l’humanité après avoir été muséifié. Quant à l’Église, elle a de son côté contribué, par ses silences ou ses errances, à ce que l’influence culturelle et spirituelle du christianisme soit aujourd’hui fragilisée.

Déchristianisation : c’est votre dernier mot ?

Mais le mot est-il encore approprié, ou n’a-t-il pas perdu de sa force depuis que l’héritage chrétien périclite ? Parler des racines – et pas seulement des origines – évoque en effet l’ancrage, la solidité, et la promesse d’un développement organique qui a justement permis à la culture issue du christianisme, ou largement inspirée par lui, de perdurer durant deux millénaires et de modeler les esprits, les modes de vie, et jusqu’aux paysages ponctués, rythmés par des édifices religieux chrétiens. Mais on sait aussi que ces racines n’ont pas été seulement, exclusivement chrétiennes, et qu’en dehors des apports celtiques – revendiqués par les mouvements néopaïens et anti-chrétiens – l’Europe s’est construite en assimilant une partie au moins des cultures grecques et romaine, qui bénéficièrent elles-mêmes d’apports moyen-orientaux et parfois mêmes asiatiques. Affirmant en 1919 qu’est européen tout peuple qui a subi la triple influence de Rome, du christianisme et de la Grèce[1], Paul Valéry a aujourd’hui encore le dernier mot. 

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Quant au christianisme, l’histoire de ses origines ne permet pas d’ignorer qu’il plonge ses racines dans le judaïsme que le rabbi Jeshua entendait réformer, et que le Jésus des chrétiens fut l’un des « sauveurs » qui sillonnaient à l’époque la Palestine, l’Égypte et la Syrie. Mais ce ne sont ni Simon le Magicien ni même Jean le Baptiste, précurseur du Christ, qui ont donné son impulsion première au christianisme mais un juif converti, Saül devenu Paul. Reconnaître les racines chrétiennes de l’Europe revient donc aussi à prendre acte de l’ancrage juif du christianisme et l’on ne peut faire comme si ces racines communes étaient déjà mortes. Ou plutôt on ne le peut qu’en se détournant de ce qu’elles ont produit – une vision du monde, une façon de vivre et de mourir – que l’on renie en feignant de regarder ailleurs quand on ne fait pas déjà allégeance aux futurs maîtres d’un monde qui sera tout, sauf chrétien, sans un sursaut des Européens. N’auront-ils bientôt plus d’autre choix qu’entre la soumission à l’islamisme radical et un multiculturalisme à l’américaine doublé de wokisme ? 

Les identitaires, ces retardataires !

C’est qu’il ne s’agit plus seulement de corriger une erreur d’appréciation quant à l’influence du christianisme sur la culture européenne. Si on cherche à rectifier à ce point l’Histoire c’est parce qu’on a l’intention de la falsifier afin de rendre le passé compatible avec un présent sur lequel on n’a plus de prise. Aussi le débat devrait-il moins porter sur l’existence de ces racines que sur leur possible coexistence avec le déracinement moderne érigé en idéal de vie, et sur la « terre » permettant encore qu’on s’y enracine alors que ce geste ancestral est devenu suspect. Il faut croire en effet que la référence aux « racines chrétiennes » réveille une phobie de l’enracinement née avec les Temps modernes, et qui connaît aujourd’hui une accélération dans la mesure où la figure du migrant – qui pourtant migre pour trouver une terre d’accueil ! – semble désormais incarner un type humain par rapport auquel l’homme « enraciné » serait par nature retardataire et dangereusement identitaire. On imagine quel tollé provoquerait aujourd’hui la publication d’un livre comme L’enracinement de Simone Weil, écrit en pleine tourmente (1943) et sans qu’on ait alors soupçonné son auteur d’avoir écrit un manifeste à la gloire de l’idéologie nazie !

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Le déni des racines chrétiennes de l’Europe se révèle enfin doublement stérile : en ce qu’il occulte ce qu’il y a d’émancipateur dans le message chrétien au regard duquel il n’y a plus ni esclaves ni maîtres mais des « enfants de Dieu » en quête d’espérance et de salut ; et en ce qu’on feint ainsi d’ignorer que ces racines n’ont pas empêché les Européens d’engager un dialogue serré et parfois conflictuel avec le christianisme chaque fois qu’il tenta, au nom de Dieu, d’entraver la libre pensée. La liberté n’est donc pas aujourd’hui dans le fait de vénérer ou de renier ces racines mais dans la possibilité de déterminer, en son for intérieur comme aux yeux du monde, le degré d’attachement qu’on leur porte et les combats qu’on est prêt à mener pour les sauvegarder si elles sont menacées. Telle est la grande espérance dont les Européens sont en train de se laisser déposséder au profit d’une pseudo-culture de propagande ou de supermarché. Or, la reconnaissance de ses racines détermine qu’on soit ou non capable de gratitude envers ce qu’on a reçu[2], et le déni des racines chrétiennes de l’Europe n’est peut-être après tout qu’une histoire de trahison, rendue possible par un mélange de lâcheté et d’inculture.

Françoise Bonardel est l’auteur de Des Héritiers sans passé. Essai sur la crise de l’identité culturelle européenne, Les Éditions de la Transparence, 2010 (En attente de réédition).

L'ingratitude : conversation sur notre temps

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[1] Paul Valéry, « La crise de l’esprit », Variété I et II, Paris, Gallimard (« folio essais »), 1998, p. 42.

[2] Cf. le beau livre d’Alain Finkielkraut, L’ingratitude, Paris, Gallimard, 1999.

Terres d’enfance

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L'écrivain Laurent Bourdelas. DR.

Dans les années 60, près de Limoges, et ailleurs en France, tout était plus lent. Et ce n’était pas plus mal, à en croire Laurent Bourdelas.


Certains écrivains s’attardent sur leur enfance meurtrie. C’est le cas d’Angelo Rinaldi, récemment disparu. On est ému en lisant La Dernière fête de l’Empire. D’autres romanciers, à l’instar de Malraux, tentent de la gommer. François Mauriac, péremptoire, déclare : « l’enfance est le tout d’une vie, puisqu’elle nous en donne la clef. » Je ne sais pas si Laurent Bourdelas partage cet avis, mais il signe un livre mélancolique et touchant qu’il résume par le titre : Mémoires d’un garçon des années 1960. À la fin de son récit, il avoue : « La ville dont il est question ici est Limoges, entre 1962 et 1975. Mais finalement, ce pourrait être n’importe quelle ville de France en ces années-là … » Même si Limoges est une ville qui tient une place importante dans mon existence, je confirme que ce livre qui pénètre l’humus de l’enfance ne laissera indifférent personne. Au « je me souviens », on y associe le « ça me rappelle ».

Le bon temps ?

Quand l’auteur évoque certains objets, immédiatement, notre mémoire, cette gelée mystérieuse, délivre quelques moments qu’on croyait à tout jamais disparus. Extrait : « Pour les garçons que nous étions – l’école n’était pas mixte – les voitures étaient souvent un sujet de conversation, depuis les Dinky Toys jusqu’aux aventures de Michel Vaillant ou de Steve McQueen dans le film Le Mans. » Plus en amont de sa jeune existence, Laurent Bourdelas, écrivain, photographe, poète, se souvient du goûter composé de BN et de chocolat chaud. Il scandait alors en compagnie de quelques camarades « Pompidou des sous ! » sous le regard amusé des adultes. Les parents de Laurent habitaient un appartement situé près de la cathédrale et sa chambre, « un petit paradis », était remplie de jouets et de livres. Internet n’existait pas, il n’y avait que deux chaines de télévision, la lecture était la principale source d’évasion. La radio distillait ses mauvaises nouvelles, mais elles ne parasitaient pas l’univers des rêveries – on pouvait rêver en ce temps-là – et les prés offraient, le soir, la plus belle des récompenses : l’insouciance anxieuse. C’était le bon temps ? Pas certain, mais c’était le temps de la découverte, et ça, c’était magique.

A lire ensuite, Emmanuel Tresmontant: Au roi et aux copains !

Laurent Bourdelas parle longuement de son père, cheminot. Il évoque les machines à vapeur, les luttes sociales, la mort de Charles de Gaulle, et tant d’autres souvenirs, en écoutant Michel Delpech, Joe Dassin ou encore Les élucubrations d’Antoine. Son récit a la saveur du pain d’épice et la douceur des baignades dans la Vézère, l’été. Quelques photographies du père illustrent le récit. La télévision joue un rôle pédagogique avec des émissions de qualité, comme « La vie des animaux », de Frédéric Rossif, ou la série « Les Rois maudits ». Sans oublier « Apostrophe », le fameux salon littéraire du vendredi soir, animé par Bernard Pivot. Il y a aussi les premières vacances au bord de la mer, les voyages en train, dans les compartiments avec photos en noir et blanc, et rideaux qui flottent au vent. « Ne pas se pencher au dehors, e pericoloso sporgersi. » Ne me dites pas que ça ne vous rappelle rien…

On n’envoie plus de cartes postales

Bourdelas évoque également les maquis du Limousin. Le claquement sec des armes y résonne encore, sur la place du village, devant le monument aux morts. Il faut rendre hommage à ces femmes et ces hommes qui surent dire non à l’occupant nazi. Bourdelas : « Et puis il y avait le Reggiane 2002, l’avion allemand qui s’était crashé dans la campagne alentour, fixé sur un socle de pierre, qui m’impressionnait beaucoup. Mon père tentait de m’expliquer la guerre, mais j’étais trop petit. » Transmettre les valeurs qui ont sauvé la France du déshonneur, ce n’est pas rien.

Et puis c’était le temps des cartes postales. Tout était plus lent, et parfois ce n’était pas plus mal. Le temps de guetter le facteur au bout du chemin. Le temps de vivre au rythme des saisons, attentif à la nature, à ses signes, à son silence. Malgré la spectaculaire métamorphose de notre société, il demeure quelques précieux souvenirs auxquels il faut s’accrocher. Ils préservent l’essence de la vie.

Comme l’écrit si délicatement Angelo Rinaldi dans La Dernière fête de l’Empire : « c’est ainsi qu’un jour par hasard, nous nous rappelons tant de visages, tant de choses, mais il n’y a plus personne pour se souvenir de nous, et nous sommes encore vivants. »

Laurent Bourdelas, Mémoires d’un garçon des années 1960, Les Moissons. 192 pages

Mémoires d'un garçon des années 1960

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Un jour à Abbeville

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La librairie Studio Livres, à Abbeville (80) © Philippe Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


J’entretiens une relation particulière avec la ville d’Abbeville. J’y ai passé dix-sept ans de ma vie ; j’étais journaliste à l’agence locale du Courrier picard. J’effectuais reportages, enquêtes et pérégrinations diverses (touristiques, bistrotières, halieutiques, etc.) dans tout l’ouest du département de la Somme qu’on nomme aujourd’hui la Picardie maritime. Alors, lorsque l’auteur abbevillois Alain Héaulme (dernier livre : Ailleurs est un autre jour, éd. des Petits Ruisseaux) m’a fait savoir qu’il organisait un salon du livre à la librairie Studio Livres, place Max-Lejeune (tenue d’une main de maître par Jean-Claude Diot), et qu’il m’y invitait, mon vieux sang de presque septuagénaire n’a fait qu’un tour. J’ai répondu un oui franc et massif, d’autant qu’il me proposait de covoiturer avec l’écrivain Alain Lebrun, par ailleurs fondateur des éditions des Petits Ruisseaux (15, rue de Nesle, Hyencourt-le-Grand, 80320 Hypercourt ; lespetitsruisseaux@lpr-editions.org), et père de la chanteuse et comédienne Lou-Mary, une camarade pleine de talents et de blondeurs vénitiennes. Ce que je fis le samedi 24 mai, en compagnie de mon adorable Sauvageonne qui avait revêtu ses froufrous de lumière (sexy à souhait).

A lire aussi, Annabelle Piquet: Procès Bastien Vivès: de mauvais desseins?

Le midi, nous fûmes invités à déjeuner par Mireille et Philippe Béra, créateurs des éclairées éditions Cadastre8Zéro où, en des temps immémoriaux, j’avais eu le plaisir de publier le livre La Baie fait un somme, en compagnie de la romancière Sylvie Payet et le photographe Clément Foucard. A table, à nos côtés, le pétillant Ulysse Manhes (chanteur, critique littéraire, spécialiste de la littérature de l’Europe de l’Est, proche d’Alain Finkielkraut) et sa maman, la charmante Marie-Aude que j’avais connue, il y a des lustres, sur les bancs du tribunal de grande instance d’Abbeville – qui existait encore – alors qu’elle était correspondante du Journal d’Abbeville et assurait les comptes-rendus d’audience. Le repas, préparé par Mireille, était de haute qualité. (Elle nous a fait déguster l’huile, succulente, issue des oliviers d’un terrain qu’elle possède près d’Uzès…) Nos discussions portèrent sur la littérature, sur le chevalier de La Barre, et sur l’intolérance ambiante qui conduit certains radicalisés d’extrême-gauche de nous traiter de fascistes alors que nous continuons à faire confiance à une gauche à l’ancienne, républicaine, laïque, éclairée et tolérante (une gauche qui n’a pas besoin de se frapper la poitrine en hurlant « Le République, c’est moi ! » pour se souvenir de ses valeurs essentielles et universelles) ; l’ami Éric Naulleau est dans le même cas.


Repus et fort joyeux, la Sauvageonne et moi fonçâmes, bras dessus bras dessous, vers la librairie Studio Livres. Sur place, une quinzaine d’écrivains dont des amis ou connaissances : Alexandre Hébert, dit Alex, photographe et dessinateur du Courrier picard (un bon copain depuis de longues années ; il a eu la gentillesse d’illustrer mon essai Je suis Picard mais je me soigne, publié chez Héliopoles), Patrick Poitevin, Isabelle Duquesne, Dominique Cornet, Denis Jaillon, et, bien sûr, Alain Héaulme et Alain Lebrun. L’ambiance était joyeuse et festive. À travers la vitrine, je contemplais la place Max-Lejeune. Des souvenirs lointains me remontaient ; je revoyais mes enfants gambadant et/ou slalomant en rollers entre les voitures. Je repensais aux écrivains Robert Mallet et Roger Vrigny, à quelques autres aussi. Une bouffée de nostalgie me monta à la tête comme cinq coupes de champagne Drappier, ingurgitées trop vite. C’était il y a trente ans.

Je suis picard mais je me soigne

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Du ballast à l’amour courtois

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Le romancier français Gérard Pussey. DR.

N’en déplaise à son étiquette de passéiste patenté, Monsieur Nostalgie aime les écrivains vivants. Ceux dont le nom s’échange discrètement dans les cercles les mieux informés de la capitale. Ce dimanche, il démarre une nouvelle série en posant sa plume sur Gérard Pussey, un romantique dessalé à la tendresse ébréchée. Le mariage tonique entre Marivaux et Marcel Aymé…


Les auteurs morts, c’est barbant à la longue. L’accueil est toujours un peu le même, glaçant. Très impersonnel. A la limite de l’impolitesse. Ces gens-là ne sont pas chaleureux et très expansifs. Lorsqu’on critique leurs livres, on ne reçoit ni caisse de Pouilly-sur-Loire à la maison, ni billet doux dans notre messagerie, pourtant nos seules gratifications professionnelles. Silence radio sur toute la ligne. Vous croyez que leurs éditeurs nous enverraient un mail de remerciement en guise d’accusé de réception. Nada. Même pas une lettre-type avec une formule du genre « mes sentiments les plus distingués ». Ils ne nous engueuleront pas pour souligner la médiocrité de notre papier et l’inanité de notre jugement. On n’existe pas tout simplement. On écrit dans le vide. Ce n’est pas la peine d’être sarcastique, en plus.

Entrée en résistance

Le monde du livre, dans son ensemble, tous les rouages de la chaîne, du manutentionnaire au libraire, de la stagiaire au juré, mis bout à bout, exige de la nouveauté et de l’actualité, les deux plus grands fléaux de la littérature française qui ne demande rien d’autre que maturation et sédimentation pour fermenter donc s’élever. Si on ne joue pas le jeu, on passe pour un original. Un déviant à la cause. Une sorte de bredin de Saint-Germain-des-Prés. Un ahuri de la rive gauche. Notre économie déjà fragilisée par la concurrence du jeu vidéo et des plateformes repose sur le renouvellement du stock, mon p’tit pote. Il faut du flux qui génèrera du cash à la caisse, des piles sur les tables et des queues aux séances de signatures, explique-t-on dans les comités de direction. La survie du secteur en dépend.

A lire aussi: Lou Reed, Saul Bellow et… Delmore Schwartz

Les décédés, ce n’est plus un marché porteur. Trop d’anxiété. Pas assez vendeur. Préférez les catéchumènes, les ravis de la crèche, les premiers romans ficelés comme des mariés de l’An II ; du cuissot rosé et ferme, de la jaquette lustrée et des sourires de communiants à l’écran. N’allez pas courir après vos vieilles lunes Monsieur Nostalgie, le style et le toucher de plume, vous n’êtes pas Jean-Paul Loth analysant le coup droit à deux mains de Monica Seles, on vous demande juste de résumer un bouquin. Ne soyez pas si doctrinaire avec les livres à la mode ! Pourquoi les dédaignez-vous à ce point ? Ne seriez-vous pas jaloux de leur succès ? Ces coups bas-là me font mal. Laissez-vous plutôt guider par cette prose filandreuse et victimaire, tellement « novatrice » et « inspirante » du millésime 2025, ne jugez plus si sévèrement les transfuges de classe et les pleureuses des arrière-boutiques. Écrire sur ses propres malheurs dans une langue pauvre, ça demande du courage et c’est un droit constitutionnel inaliénable. Révisez votre code civil ! Face à cette machine folle qui a perdu la tête, n’étant plus capable de faire la différence entre l’amas de mots et la phrase cajoleuse, j’ai décidé d’entrer en résistance et de partir à la recherche de ces quelques auteurs vivants qui se glissent dans les conversations. Au fil du repas, la parole se libère tandis que la digestion du jambon persillé commence à gargouiller, on touche au but, c’est-à-dire à la vérité de la littérature.

Et là, un nom fuse

Nous sommes au pousse-café entre amis « lettrés », nous avons épuisé toutes les méchancetés sur les nouvelles gloires du livre, on s’est défoulés, la mouise nous rapproche, entre exclus on se serre les coudes, on a évoqué chaleureusement la création du Prix Paul-Jean Toulet dans le pays basque et son jury de belle allure ; et là, un nom fuse, comme un lapin de garenne sort du bois à toute berzingue, ce nom sied à l’assemblée. Les têtes dodelinent avec componction. On félicite le confrère de cette trouvaille. Ce nom, c’est Gérard Pussey de Villeneuve-Saint-Georges, nœud ferroviaire bien connu de la banlieue Sud-est, le neveu de Fallet comme sa fiche Wikipédia s’empresse de signaler, on n’échappe pas à sa destinée familiale. L’homme a eu des prix par le passé, des prestigieux, le Nimier et le Vialatte entre autres, rappelle un confrère. Il a navigué dans le livre jeunesse et dans le polar, ajoute un autre. Ça fera bientôt cinquante ans qu’il écrit. Il était critique à Elle, n’est-ce pas ? Un mieux informé que les autres, friand d’anecdotes, se souvient qu’il avait hérité de la Rolex de son oncle. Et puis, les titres surgissent de la mémoire, en cascade, L’Homme d’intérieur, Ma virée avec mon père, Les Succursales du ciel, Camille et François (dommage qu’il n’existe pas en poche celui-ci).

A lire aussi: La mort aux trousses

On m’apprend qu’il sortira bientôt un nouveau roman. C’est un Simenon nervalien avance un camarade, l’effet de la prune est dévastateur en milieu d’après-midi sous le soleil de cette fin du mois de mai. Pussey est un tailleur d’histoires à hauteur d’hommes. A la différence des burineurs, sa phrase ne sent pas la sueur. Elle file droite et rusée. Pas tortueuse, ni ennuyeuse pour un sou. Maligne. Mélancolique et charnelle. Elle est pure, classique par essence, sans ajouts disgracieux, pas mondaine pour autant, ni académique, car Pussey s’autorise toutes les facéties, tous les tortillards des relations amoureuses. Il sait raconter et consolider ses personnages, il les façonne à l’ancienne, à la glaise, modelant leurs aspérités psychologiques. C’est un travail de patience. Chez d’autres, l’imagerie populaire, le monde d’avant celui de Brassens, des truites arc-en-ciel et du Vel d’Hiv, pourrait tendre vers le folklore musette, chez lui, cette veine est contrebalancée par un romantisme d’atmosphère. Il n’est dupe de rien.  Jamais mielleux. Des traces de fabliaux du Moyen-âge et des élans déchirants, oui c’est ça. Vous m’avez donné faim, il faut absolument que je le (re)lise.

L'Homme d'intérieur

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Ma virée avec mon père (Page blanche)

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Les Succursales du ciel

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Camille et François

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Michel Embareck, en mots et en musiques

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Michel Embareck © MANTOVANI/Gallimard/Opale.photo

Le romancier et critique musical Michel Embareck balance dans une réédition augmentée de Rock en vrac quarante ans d’histoire du rock, du blues, du punk et du roman noir. À mi-chemin entre le récit et l’essai, son opus fourmille d’anecdotes et de rencontres insolites.


Romancier et longtemps critique à la revue Best, Michel Embareck publie une édition augmentée de Rock en vrac, initialement parue en 2011. Quelque quarante ans d’histoire du rock, du blues, du punk et du roman noir émaillés d’anecdotes et de rencontres insolites, le tout enrichi de six nouvelles et de photos inédites, notamment celles de reportages en Jamaïque ou aux États-Unis, et de clichés plus intimes, comme ceux d’Angus Young et de sa femme ou celui d’un des premiers concerts de La Souris Déglinguée[1].

Sans question devant le pionnier Bo Diddley

Depuis la première édition, il a écrit des nouvelles parues dans des publications très diverses, quotidiens, magazines, fanzines ou ouvrages collectifs, et voulait que ses textes, des nouvelles musicales et littéraires, soient rassemblées dans un même ouvrage. Ainsi est né ce nouvel opus.

Rock en vrac est un livre passionnant, vif et percutant qui tient autant du récit que de l’essai. Un récit de la vie que l’on pouvait mener dans les années 1970 et jusqu’à la fin des années 1980, quand on évoluait dans l’univers du journalisme musical ; un essai qui démontre aussi que la critique peut se traiter d’une façon littéraire sans les éternels clichés attachés à l’exercice. Le chapitre intitulé « Gardien du temple » regroupe ainsi de courtes chroniques publiées dans Rolling Stone avec une contrainte technique et stylistique : écrire une fiction de 2 200 signes pour donner au lecteur une idée de la vie d’un artiste et à quoi s’apparente sa musique. Un exercice de genre qu’il a reproduit dans Libération, maisen nettement plus déconnant, pour parler de rugby dans sa chronique intitulée « À retardement ».

Selon Embareck, le rock et la littérature noire sont cousins car, en remontant aux racines du rock, c’est-à-dire au blues et à la country, on peut trouver une parenté sociale où se mêlent misère, révolte, déclassement et même réalisation du pseudo-rêve américain. Si on ajoute à ce cocktail l’alcool, la drogue, les bagnoles, les mauvais garçons et les jolies filles, voilà rassemblés tous les thèmes communs au rock et à la littérature noire.

Michel Embareck nous régale également avec une pluie d’anecdotes. Comme ce jour où, avec son copain Jean-Luc Manet, il se retrouve dans la loge de Bo Diddley sans avoir de questions à lui poser. Qu’importe : le bluesman mènera l’interview à sa place ! Ou encore cette nuit, à Glasgow, avec Bon Scott, le chanteur d’AC/DC, où ils finissent dans un bal costumé d’infirmières avant que l’une d’elles les ramène à l’hôtel dans une 2CV verte. Et aussi cette anecdote qui lui a été racontée par Christian Lebrun. Vers 1971-72, Best se vendait mal. Il n’y avait plus un sou. Patrice Boutin, le propriétaire, a pris le fonds de caisse du dernier numéro et l’a misé dans un cercle de jeux dont il était familier. Il a gagné et renfloué le journal d’un coup !

À lire aussi, Philippe Lacoche : L’album rigolard de Bouzard

Au lycée avec Jean-Luc Mélenchon

L’ouvrage commence par de magnifiques pages sur Best, cette revue qui appartient à l’histoire du rock en France a vu défiler un certain nombre de journalistes qui ont fait par la suite de belles carrières.Peu de monde avant Embareck ne s’était intéressé à la vie de ce mensuel. Il y avait un livre sur Rock & Folk, mais rien sur Best et son fonctionnement, hormis un ouvrage à base de fac-similés. C’est pourquoi il s’est plongé dans le récit de la vie de cette rédaction pas comme les autres. Il comporte aussi un poignant hommage à Christian Lebrun, le rédacteur en chef historique. Selon Embareck, il était humainement et professionnellement « un gars parfait », toujours à l’affût des tendances musicales, qui possédait une oreille et une vraie vision de l’évolution de la musique. Il savait défendre, ce qui n’est pas rien, les pigistes devant le proprio du journal, et répartissait équitablement le travail tout en sachant arbitrer entre les différentes chapelles. Lebrun possédait aussi un irrésistible humour pince-sans-rire et connaissait les lignes de bus par cœur… De lui, notre critique a retenu cette consigne : quand on chronique un disque, le lecteur doit savoir à quelle branche de la musique il se rattache.

Michel Embareck a beaucoup écrit sur le rock, le rugby et le polar. Un beau parcours sur lequel il reste discret. Il raconte cependant, dans son roman Rubens, que son enfance fut très solitaire et finalement pas très drôle. Collé en pension à 11 ans, il a certes découvert les copains et les rigolades, mais la discipline y était très dure. Sa seule distraction a alors été la lecture dans une fabuleuse bibliothèque où trônaient tous les grands auteurs américains et la littérature populaire française. C’est là qu’il a commencé à écrire de courts textes à la manière de,de Pagnol à Caldwell. Du lycée, il se souvient aussi d’un élève très brillant appelé Jean-Luc Mélenchon. En 1968, celui-ci a voulu faire défiler les élèves en rang par deux. Comme à l’internat napoléonien. Embareck l’a envoyé balader avec des mots fleuris et, plus tard, en a tiré une nouvelle !

Son envie de devenir écrivain remonte à cette année scolaire 1967-68, quand il reçoit un prix lors d’un concours national de rédaction. Dès lors, il s’est passionné pour la mécanique de l’écriture, le son des mots, le rythme des phrases. Toute une construction qu’il apparente à un jeu de Lego ou à une composition musicale qui doit bien sonner à l’oreille. Un travail d’orfèvre qu’il entrevoit comme un amusement. Et cet amusement nous comble. C’est pourquoi on attend avec impatience son prochain roman qui aura pour héroïne Alberta Hunter, une chanteuse mythique de jazz et de blues qu’il a eu la chance de rencontrer longuement.

Michel Embareck, Rock en Vrac, Relatives, 2025. 280 pages


[1] Groupe de rock alternatif constitué autour du chanteur Tai-Luc en 1976.

Rock en vrac

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