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Photographie: le New York chatoyant d’Harry Gruyaert

Harry Gruyaert, "New York". Textes de Cédric Klapisch (Éd. Atelier EXB)


Photographie: le New York chatoyant d’Harry Gruyaert
Manhattan, 1985 © Harry Gruyaert / Magnum Photos

C’est un superbe album que les éditions Atelier EXB font paraître, consacré aux photographies de New York du très grand Harry Gruyaert. On connaissait déjà l’œil nomade de ce photographe belge vivant à Paris, et qui a œuvré dans des pays fort divers, aussi bien le Maroc que l’Irlande ou encore l’Inde… Harry Gruyaert est revenu souvent à New York, pour en photographier la couleur urbaine si reconnaissable. Cet album propose des clichés pris sur la période allant principalement de 1982 à 2017. C’est surtout à Manhattan que Gruyaert s’est baladé, et un peu à Brooklyn dans les années 2000. Le résultat est là, éclatant, vibrant, haletant. La ville surgit de la lumière, une ville de New York criblée de lignes architecturales qui s’élancent vers le ciel, ramenant l’homme à sa juste proportion d’insecte. Gruyaert arrive à rendre, avec un parfait sens des équilibres, ou des déséquilibres plutôt, la modernité de New York.

Les commentaires de Cédric Klapisch

La bonne idée est d’avoir demandé au réalisateur Cédric Klapisch d’écrire la préface et les vignettes de cet album. Klapisch aime la photo, lui-même en fait, on peut voir son travail sur son site Internet. Son activité de photographe a fait l’objet de plusieurs expositions, notamment « Paris-New York » en 2014. Car Klapisch est lui aussi un amoureux de Big Apple. Comment ne pas l’être ? C’est une ville qui ne laisse personne indifférent. Depuis le milieu du XXe siècle, New York est devenue la capitale culturelle de la planète, rassemblant des artistes venus de tous horizons. J’aime à penser que c’est grâce au caractère particulier de New York que l’ironie du Pop Art a pu se développer outre-Atlantique. Et combien d’autres avant-gardes… Quantité d’expressions artistiques, et même le rap, qu’il ne faut pas négliger, sont nées dans cette ville. Pour ce qui est du domaine de la photographie, qui nous occupe ici, New York représente une pépinière essentielle. 

Manhattan, 1972 © Harry Gruyaert / Magnum Photos

New York, ville du chaos

Cédric Klapisch l’écrit : « Habiter New York, c’est faire l’expérience du chaos et de la diversité. » Ceci apparaît fort bien dans les photographies de Gruyaert : « En feuilletant les pages de ce livre, ajoute Klapisch, vous aurez la même sensation qu’en marchant dans une rue de New York. » Nous sommes bel et bien dans la « capitale mondiale du contraste… » Les images de Gruyaert illustrent cet état de fait, en montrant uniquement des scènes de rue. On a l’impression qu’il a laissé son appareil photo ouvert et qu’il a appuyé sur l’obturateur au hasard. D’où un désordre apparent qui, néanmoins, se recentre rapidement par la fascination qu’il inspire. On sent une âme, un être humain, derrière ces images « objectives » qui expriment en réalité un point de vue sur le monde. La solitude de la grande ville est montrée de manière implacable, comme si aucune relation entre les corps n’existait plus. Il y a un manque, qui crée un suspense, une angoisse, comme au cinéma, et qui trouble durablement celui qui feuillette cet album.

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New York, vestige d’un monde englouti

Je dois avouer que, moi aussi, je suis fasciné par New York. Parmi les artistes qui peuplent ma mythologie personnelle, beaucoup m’évoquent cette ville, comme Marcel Duchamp, à qui d’ailleurs le MoMA consacre actuellement, jusqu’au mois d’août, une rétrospective importante. Certains musiciens aussi me rappellent New York, comme John Lennon, New-Yorkais d’adoption. Dans les années 70, il a marqué cette ville de son empreinte minimaliste-conceptuelle, grâce à sa femme et égérie Yoko Ono. C’est Yoko Ono qui a incité Lennon à passer du statut d’ex-chanteur des Beatles à celui de compositeur quasi avant-gardiste. Une évolution remarquable, que New York, là aussi, a favorisée grandement, et dont on peut se rendre compte en écoutant les disques de Lennon composés en solo. En 1980, hélas, Lennon se fait assassiner par Mark Chapman, dans sa résidence du Dakota sur Central Park. Cet événement retentissant coïncida avec la fin d’une époque où chacun vivait en accéléré.

Manhattan, 1985 © Harry Gruyaert / Magnum Photos
Madison Avenue, 1985 © Harry Gruyaert / Magnum Photos

Une époque révolue

Harry Gruyaert a donc photographié le New York qui est sorti des années 70, un New York de la survie. Tout peut disparaître, mais au moins New York demeure. La ville qui ne dort jamais n’a pas cessé d’être ce bateau ivre rimbaldien aux couleurs criardes, choyé par les artistes. Par sa propension à générer des métaphores, New York symbolise la poésie moderne qui s’incarne dans la masse. Je citerai par exemple, de Rimbaud toujours, ce passage qui m’évoque une expérience personnelle de communion avec un New York fantasmé en « Poème » : « Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème / De la Mer, infusé d’astres, et lactescent, / Dévorant les azurs verts […] Où, teignant tout à coup les bleuités, délires / Et rythmes lents sous les rutilements du jour, / Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres, / Fermentent les rousseurs amères de l’amour ! » New York comme expérience rimbaldienne ? C’est à quoi nous amènent, si l’on veut, des photographies saturées de couleurs vives comme celles de Gruyaert.

À la fin de l’album de Gruyaert, il y a une série de clichés très beaux. Pris la nuit, entre chien et loup, ils semblent absorber l’ombre qui descend sur la ville, transformant celle-ci en une zone de civilisation désaffectée. Gruyaert associe ici la couleur, dont il est un maître incontesté, à cette ombre contagieuse qui couvre l’image d’un halo noir et mélancolique. Cette vision, parmi d’autres, restera dans l’esprit du lecteur, et fera sens pour lui, je crois. Dès qu’on touche à New York, ainsi que l’avait montré le philosophe Jean Baudrillard, on parle de notre futur, comme si photographier cette ville extraordinaire revenait à faire acte de prophétie, entre autres…

Harry Gruyaert, New York. Textes de Cédric Klapisch. Éd. Atelier EXB. 197 pages.

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Jean Baudrillard, Amérique. Éd. Grasset, 1986. Réédité au Livre de Poche, collection « Biblio essais ». 125 pages.

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Jacques-Emile Miriel, critique littéraire, a collaboré au Magazine littéraire et au Dictionnaire des Auteurs et des Oeuvres des éditions Robert Laffont dans la collection "Bouquins".

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