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Bienvenue au Royaume-(dés)Uni

Comment une citoyenneté de complaisance érode la société britannique


Bienvenue au Royaume-(dés)Uni
Vidéo de campagne d'Hannah Spencer, Membre du Parlement écologiste pour Gorton and Denton, du 6 février 2026 sous-titrée en Ourdou / Capture d'écran YouTube

L’Angleterre connaît une véritable crise existentielle qui se manifeste par la disparition du sentiment d’appartenance. Les Britanniques, bien qu’encore citoyens, ne s’estiment plus faire partie d’un corps historique. Les évolutions politiques en faveur des Verts et de Nigel Farage témoignent de ce basculement. Les partis traditionnels ne parviennent plus à unir largement autour de leurs idées. De quoi avertir un lecteur français sur les dangers de la pensée multiculturaliste.


La victoire du Parti Vert lors de l’élection partielle de Gorton and Denton (à l’est de Manchester NDLR) au Royaume-Uni, le 28 février 2026, constitue l’un des bouleversements politiques les plus marquants de l’histoire électorale britannique récente. Cette circonscription, créée en 2024 à la suite d’un redécoupage électoral, regroupe les anciennes circonscriptions de Denton and Reddish, Manchester Withington et Manchester Gorton. Cette dernière est un bastion travailliste historique, ayant élu un député du Parti travailliste à chaque scrutin depuis 1935.

Or, non seulement le résultat a été une victoire spectaculaire pour les Verts, mais aussi pour le parti populiste Reform UK — en tête dans les sondages nationaux — qui arrive en deuxième position. C’est seulement la deuxième fois depuis 1945 qu’aucun des deux grands partis, travailliste et conservateur, ne figure parmi les deux premières places.

Si une seule élection partielle, avec une participation de seulement 48 %, ne suffit pas à démontrer un basculement électoral national loin des deux grands partis, les sondages d’opinion pointent néanmoins une fragmentation des coalitions électorales, tant à gauche qu’à droite. Des données issues de l’institut Electoral Calculus indiquent que si le transfert de voix du Parti travailliste vers les Verts observé lors de cette élection se reproduit à l’échelle nationale, cela pourrait empêcher une réélection de l’actuel Premier ministre Keir Starmer.

Vers une dissociation sociale

L’intégration des données démographiques dans les analyses électorales, et leur corrélation avec les intentions de vote et les résultats, permettent de mettre en évidence certains comportements qui soulèvent une question plus profonde sur la citoyenneté et la cohésion sociale. La citoyenneté demeure un statut juridique, mais elle s’accompagne traditionnellement d’un sentiment d’histoire commune, de références culturelles partagées et de respect des normes sociales qui structurent la société. Or, on observe de plus en plus un glissement vers une dissociation de ces éléments, au profit d’un concept que l’on pourrait qualifier de « citoyenneté de complaisance », dans lequel l’appartenance à la nation est envisagée uniquement sous l’angle juridique, sans véritable intégration sociale.

Depuis la fin des années 1990, les gouvernements ont fortement mis l’accent sur la tolérance et les causes liées aux minorités, avec l’idée que « la diversité est une force ». Le problème est qu’un accent trop fort a été mis sur la diversité, et non sur ce qui unit, ce qui a conduit le pays à se sentir plus fragmenté. Par ailleurs, le Royaume-Uni a connu depuis les années 1990 un niveau d’immigration plus élevé qu’à toute autre période de son histoire, malgré le référendum sur le Brexit et les promesses politiques ultérieures de la réduire. Depuis au moins 2010, une partie de l’électorat a le sentiment qu’il existe un problème de cohésion sociale, mais les gouvernements n’y ont jusqu’à présent pas apporté de réponse. 

Mouvement « Raise the colours », Londres, 8 septembre 2025 © Marcin Nowak/LNP/Shutterstock/SIPA

En outre, l’unité civique a été affaiblie dans le système éducatif, où l’enseignement de l’histoire met désormais davantage l’accent sur les « fautes » passées du pays. Cela mène à une diminution du sentiment de fierté nationale, ce qui explique en partie pourquoi, dans une enquête Ipsos menée en 2025, 48 % des personnes interrogées ont déclaré qu’elles ne combattraient pour leur pays « en aucune circonstance ». L’ensemble de ces éléments, conjugué à l’essor d’Internet, qui a permis à la population d’être plus connectée que jamais à des influences culturelles extérieures au Royaume-Uni, a contribué à affaiblir le sentiment partagé de cohésion culturelle et civique.

L’exemple de Gorton et Denton

Dans ce contexte, le résultat de Gorton and Denton ne doit pas seulement être considéré comme un bouleversement politique majeur, mais plutôt comme le signe d’une société qui peine à rester cohésive.

Les données du recensement de 2021 de Gorton et Denton indiquent que la circonscription compte une population majoritairement blanche à 57 %, avec des appartenances religieuses réparties entre chrétiens (41 %), musulmans (29 %) et personnes sans religion (28 %), et que 59 % de la population appartient aux catégories socio-professionnelles C2DE (classes populaires et inactifs économiquement).

Par ailleurs, le professeur Rob Ford, Senior Fellow au think-tank UK in a Changing Europe et professeur de science politique à l’université de Manchester, souligne : « Bien que les deux parties de la circonscription aient longtemps voté travailliste, elles sont démographiquement très différentes. Les quatre quartiers de Manchester comptent en moyenne près de 60 % de population non blanche et 40 % de musulmans, et 42 % des habitants sont étudiants ou diplômés. » Une partie de la victoire des Verts peut être attribuée à leur capacité à exploiter à leur avantage cette configuration démographique.

Leur programme propose notamment : la suppression des frais de scolarité universitaires et le rétablissement des bourses, l’annulation de la dette étudiante, l’alignement du salaire minimum pour tous les âges, le passage à une semaine de travail de quatre jours, l’arrêt de toute nouvelle extraction d’énergies fossiles et l’annulation des licences récemment délivrées, la légalisation de l’ensemble des drogues (y compris l’héroïne et le crack), la promotion des valeurs progressistes et des droits LGBTIQA+, la qualification des actions d’Israël à Gaza de génocide, la demande d’inscription de l’armée israélienne sur la liste des organisations terroristes, ainsi que la fin de l’utilisation des bases britanniques, notamment à Chypre et à Diego Garcia, pour soutenir les objectifs « expansionnistes » des États-Unis et d’Israël.

A lire du même auteur: Le Brexit n’a pas permis aux Britanniques de reprendre le contrôle sur l’immigration

Cet ensemble de propositions a permis au Parti Vert de constituer une coalition électorale profondément hétérogène. D’un côté, le parti a attiré le soutien des étudiants et des diplômés grâce à ses politiques économiques et sociétales ; de l’autre, il a séduit des minorités ethniques et religieuses par ses positions en matière de politique internationale. Afin de toucher ce second groupe, le Parti vert a été vivement critiqué pour avoir diffusé des documents de campagne en ourdou (notre photo). Le problème réside dans le caractère très ciblé — voire communautaire — de cette stratégie électorale, qui apparaît peu inclusive. 

Lorsque les messages politiques ne sont pas diffusés dans une langue commune, chaque groupe peut soupçonner l’autre de recevoir un discours différent, ce qui empêche l’émergence d’une orientation politique partagée. En outre, cette approche risque de renforcer des problèmes déjà existants de cohésion sociale, en soulevant des interrogations sur la manière dont les différentes composantes de l’électorat s’inscrivent dans la société et partagent — ou non — une vision des priorités nationales.

Si les partis politiques se sentent contraints de communiquer avec l’électorat dans plusieurs langues, cela peut indiquer l’existence d’une population fragmentée, vivant selon des systèmes de valeurs et des pratiques parallèles, et ne participant au débat public que par des canaux culturels et linguistiques distincts. Cette stratégie peut également accentuer les difficultés de cohésion sociale au Royaume-Uni et poser un problème démocratique fondamental : comment construire une nation cohérente autour d’un socle commun de culture, de pratiques et d’identité ?

Cette absence de normes partagées s’est également manifestée, selon certaines allégations, le jour même du scrutin. Avant 2023, le fait de voter en silence, dans l’intimité de l’isoloir, relevait d’une norme culturelle implicite ne nécessitant pas d’encadrement légal. Désormais, la pratique du « vote familial » — consistant à influencer des membres de sa famille au bureau de vote — est explicitement interdite au Royaume-Uni. Cette évolution traduit un changement dans la perception des comportements jugés appropriés lors d’une élection.

Le communautarisme par le vote familial

Ces développements témoignent à nouveau d’un processus de dissociation entre citoyenneté et cohésion sociale, et d’une dérive vers une situation où la citoyenneté est perçue uniquement comme un instrument.

Dans le cadre de cette élection partielle, l’organisation Democracy Volunteers, composée d’observateurs électoraux bénévoles appliquant des standards internationaux d’observation (principe des « quatre yeux »), affirme avoir constaté des cas de vote familial (le vote en famille et sous l’influence familiale) dans 15 des 22 bureaux de vote observés, soit 32 cas au total, dont neuf dans un seul bureau. Sur un échantillon de 545 votants observés, 12 % auraient ainsi été impliqués ou affectés par cette pratique.

Compte tenu de la gravité de ces allégations, la police du Grand Manchester a interrogé les volontaires et déclaré : « Nous avons demandé à Democracy Volunteers des descriptions des personnes impliquées ainsi que les horaires des faits allégués. Ces informations n’ont pas été consignées par les observateurs ou le plaignant, et aucune identité ni description ne nous a été fournie permettant de poursuivre l’enquête. » En l’absence de preuves, la police a conclu qu’aucune piste raisonnable ne pouvait être exploitée et qu’« aucun élément ne permettait de démontrer une intention d’influencer ou d’empêcher une personne de voter, au sens de la loi sur le secret du vote de 2023 ».

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Même si les preuves font défaut pour établir l’existence de vote familial, le nombre d’observations signalées pourrait néanmoins révéler une évolution préoccupante des comportements civiques, dans laquelle les électeurs ne se sentent plus tenus de respecter des normes sociales autrefois largement admises, ni certaines règles démocratiques plus récentes.

Il est essentiel que ces tendances ne se poursuivent pas, afin d’éviter que le pays ne glisse vers une société profondément fragmentée et désunie. Les responsables politiques britanniques doivent s’attacher à comprendre en profondeur les causes de ces divergences culturelles et y apporter des réponses adaptées, afin d’éviter une fragmentation accrue. Une nation doit reposer sur un socle civique commun. Les décideurs pourraient commencer par se poser des questions fondamentales : « Ces différences sont-elles motivées par des facteurs religieux ? » ou « Dans quelle mesure les conditions économiques ont-elles entravé l’intégration de certaines catégories sociales ? » 

Ce n’est qu’en apportant des réponses solides à ces interrogations qu’il sera possible de concevoir et de mettre en œuvre des politiques renforçant la cohésion sociale, et d’éviter que le pays ne devienne un espace où l’appartenance relève d’une logique purement transactionnelle — une citoyenneté de complaisance.



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Membre du Parti conservateur britannique résidant en France.

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