Quelle mouche (rouge) a piqué notre chroniqueur ? Nous savions déjà, grâce à Flaubert et à son Dictionnaire des idées reçues, que les blondes sont « plus chaudes que les brunes » — et réciproquement. Mais les rousses — et les roux ? Valent-ils la peine de leur consacrer un livre savant ? Oui, apparemment.

Monsieur Tout-le-monde ne sait des roux que ce que les idées reçues trimballent de clichés. Leur taux de phéomélanine, supérieur à celui des autres couleurs de poil, leur confère une odeur vaguement soufrée qui peut être tenace. Et puis ? Et puis c’est tout.
Couleur diabolique
Les profs de Français qui ont des Lettres (ils sont de moins en moins nombreux) se rappellent l’avertissement ironique de Montesquieu : « On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains. » Et ils n’ignorent pas, bien sûr, que Renard, le goupil, révèle par la couleur fauve de sa fourrure ses instincts de prédateur et ses mauvais penchants…
Quant aux chats roux, n’ont-ils pas eu commerce avec le Diable pour se roussir ainsi le poil ?
D’ailleurs, sachez-le : Judas était roux, et Mordred, « bâtard conçu pendant les règles » (si, c’est de là, disent les érudits de carton-pâte, que viennent les taches de rousseur des roux), comme disent les Cosaques Zaporogues d’Apollinaire, meurtrier de son père Arthur, l’aurait été également, tout légendaires qu’ils soient l’un et l’autre…
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Mais voilà : Adam et Eve (ou Lilith, en tout cas, voir ci-dessous celle de John Collier en 1889), étaient roux. À l’image de Dieu ? Dieu serait un « rousseau » (ainsi appelait-on les rouquins autrefois). Et Jean-Jacques est son prophète… Et le David de Michel-Ange l’était aussi. Et l’empereur Barberousse…

Le roux est ambigu — ou tout au moins ambivalent. Pas étonnant que l’on ait jadis choisi Kirk Douglas, un blond ardent (du verbe ardre, qui signifie brûler), pour interpréter Ulysse, héros aux mille ruses, trousseur de chlamydes et féroce guerrier. Un roux parfait, dans toute sa complexité.
Et Balzac, qui a accouché dans son œuvre d’une longue théorie des roux, a conféré cette couleur à Vautrin, le truand destiné à devenir chef de la Sûreté.
Pourvu qu’elle soit rousse
Karin Ueltschi, professeur de langue et de littérature médiévales à l’université de Reims, est une érudite qui sait écrire — l’espèce en est fort menacée, depuis que les facs se sont laissé envahir par les théoriciens du genre, les sociologues, les pédadémagogues et les didactichiens (de garde). Prédisons-lui quelques jalousies recuites, quelques rancœurs tenaces. Des universitaires qui font de leurs recherches des ouvrages attrayants ne sont pas légion.
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Sur les roux, j’avais lu il y a trente ans, quand je travaillais pour la collection Découvertes chez Gallimard, le petit livre écrit par Xavier Fauche — oui, celui qui a mis sa plume au service de Morris après la mort de Goscinny pour perpétuer Lucky Luke. C’était joliment illustré, comme toujours dans cette collection. J’y avais découvert le Nu allongé de Jean-Jacques Henner, le peintre des rousses. Karin Ueltschi lui a préféré, en couverture, la Jeune fille à la colombe de Greuze. La rousseur alliée à la pureté prétendue — tout un programme.
À partir du XIXe siècle, qui marque le début de la réhabilitation des rouquins, les peintres déclinent la rousseur sur toute la gamme, du blond vénitien des pré-raphaélites jusqu’à la blondeur suspecte de Marie-Madeleine : cette teinte (naturelle ou provoquée) fut de tout temps un gage de sensualité suave et d’érotisme débridé. À bon entendeur… Alors, aimons les roux et les rousses. Et pour les séduire, offrons-leur ce joli livre érudit et plaisant.
Karin Ueltschi, Histoire des roux et de la rousseur, Imago, mars 2026, 238 p.
Histoire des roux et de la rousseur: Préface de Michel Pastoureau
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Et toujours : Xavier Fauche, Roux et rousses : un éclat très particulier, Gallimard, 1997, 96 p., chez les soldeurs.
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