Un livre passionnant revient sur l’histoire du parti chiraquien, riche de victoires, de fractures internes et de magouilles en tous genres…

Qui mieux que Pierre Manenti, normalien, agrégé, biographe de Charles Pasqua et historien des barons du gaullisme, pour nous plonger dans la marre aux alligators que fut le RPR ? Dans son nouveau livre, Le RPR. Une certaine idée de la droite (Passés composés), l’historien raconte cette aventure politique si loin de nous et en même temps si proche, qui a commencé en 1976 avec le divorce entre un Premier ministre nommé Jacques Chirac et son président Valéry Giscard d’Estaing, et qui s’est achevée 25 ans plus tard lorsque ces deux-là se sont réconciliés en créant ensemble un nouveau parti, l’UMP, taillée sur mesure pour la campagne de réélection de Chirac à l’Elysée.
50000 personnes à Versailles
Retour en 1976. Le 5 décembre, porte de Versailles, cinquante mille personnes sont rassemblées à l’occasion de la fondation du RPR. Le gaullisme avait regardé jusque-là avec mépris le fonctionnement des partis. L’homme du 18-juin n’avait-il pas rechigné à fonder le sien au lendemain de la guerre ? Face à Jacques Foccart, il s’était même un jour emporté : « Vous m’emmerdez avec votre RPF… » Mais en 1976, les émules du général savent bien qu’ils doivent s’adapter aux méthodes modernes d’exercice du pouvoir. Plus personne ne peut se dispenser de faire du marketing politique. L’un des cadres du parti, Charles Pasqua, ancien numéro deux de chez Ricard, importe ainsi du privé les premiers gadgets, porte-clés et autres t-shirts floqués d’une croix de Lorraine et d’un bonnet phrygien. On chante beaucoup aussi à cette époque au RPR : « Pour que la Seine ne charrie plus/ De poissons morts/ Qu’on s’y promène/ Et puisse y rêver encore » est l’une des ritournelles, déjà kitsch, qui fait la joie des militants.
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Le Chirac des années 70 fait l’effet d’un jeune loup prêt à mordre dans tous les jarrets. Un jour, il se réclame du travaillisme (qui, pourtant, est à la veille de se faire balayer par la vague Thatcher en Grande-Bretagne). Le lendemain, il se rapproche de la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist. Le surlendemain, il tend la main aux communistes et envisage de former avec les socialistes une majorité alternative. Après les législatives de 1978, il se retrouve à la tête de la principale force de la majorité à l’Assemblée, ce qui perturbe considérablement la fin du giscardisme présidentiel.
En 1978, 86 % des cadres du RPR considèrent l’UDF comme un parti plus à droite que le RPR. Dix ans après, quand Jacques Chirac se présente aux présidentielles une seconde fois, on ne peut plus en dire autant. Car entre-temps, vers 1983-1984, sous l’influence d’Edouard Balladur et d’Alain Juppé, le mouvement a entamé sa mue néo-libérale. Le refus « de voir la France devenir la Québec de l’Europe » (Michel Debré en 1976)et la dénonciation du « parti de l’étranger » (Jacques Chirac en 1978) ont cédé la place au « oui » à Maastricht en 1992. Au grand désarroi de bon nombre de militants.
Querelles de lignes
Au même moment, un autre clivage se fait jour dans le parti : faut-il tendre la main à Jean-Marie Le Pen ? Le refus affiché par les huiles du parti est souvent grandiloquent. Souvenons-nous de Michel Noir et d’Alain Carignon préférant « perdre une élection plutôt que perdre leur âme » peu avant d’être rattrapés par les affaires. A côté de ces protestations de vertu, Manenti dresse l’inventaire des alliances locales de circonstance qui ont été passées ici et là entre RPR et FN, à Dreux, en PACA et ailleurs, et dont le nombre n’est pas si négligeable. Sans oublier les appels francs et directs à une alliance émanent de caciques comme Claude Labbé, président du groupe à l’Assemblée. Après avoir hésité, Chirac a, nul ne l’ignore, opté pour l’intransigeance, y perdant sans doute une part de sa substance idéologique et de son efficacité électorale, sauf bien sûr en 2002 quand il s’est retrouvé au second tour face à Jean-Marie Le Pen et qu’il a remporté le duel avec 82% des voix.
A ces querelles de lignes s’ajoutent des divergences de cultures politiques. Deux aspirations contradictoires se dessinent dans le parti gaulliste : d’un côté, la passion pour le chef, l’envie de cheffer ou d’être cheffé ; et de l’autre, la tentation de la sédition, la révolte des barons et des barbons contre les jeunes loups et les jeunes lions. En 1981, Chirac ne s’évite pas la candidature rebelle de Michel Debré ni de Marie-France Garaud. Imagine-t-on Brzezinski candidat contre Jimmy Carter, Kissinger contre Nixon ?
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On peut dire que tout ce que Chirac a construit durant sa première partie de carrière (RPR, mairie de Paris) aura participé à pourrir la deuxième : les affaires remontées à la surface durant les années à l’Élysée. C’est ainsi que le parti a dû changer de nom, en profitant pour engloutir, en 2002, une bonne partie de l’UDF. Fusion étrange entre bonapartisme et orléanisme qui embrouille les esprits : dans les premières années de l’UMP, les anciens militants de base RPR, mélangés aux cadres et notables UDF cul-pincés s’étonnent de la disparition des barbecues rituels.
Grandes messes militantes, « 800 000 adhérents » au comptage corse de Charles Pasqua que reprend complaisamment l’auteur, culture de kermesse et chaleur populaire : le RPR fut peut-être le dernier parti de masse à droite capable d’offrir un peu de lien social à un électorat qu’on caricature souvent en individualistes farouches. Alors il existe une nostalgie RPR comme il existe une nostalgie Chirac dont on imprime la grimace sur des t-shirts, cigarette aux lèvres et sourire goguenard.
Récemment, Franck Allisio, candidat RN malheureux à Marseille, a ressuscité la marque RPR. Cocasse, quand on se souvient de la haine que vouait Jean-Marie Le Pen à Jacques Chirac (« Chirac, c’est Jospin en pire », expliquait le leader du FN en 1995). Imagine-t-on des gens de gauche enthousiasmés par la refondation d’une nouvelle SFIO ou d’un nouveau PSU ? Au-delà d’un simple parti ou d’une « certaine idée », le RPR fut une mythologie. Il transforma – sinon transfigura – le militant de base en fidèle, le meeting en messe, le chef en totem, les produits dérivés en reliques gaulliennes à l’instar du bifteck-frites ou de la DS étudiés par Roland Barthes. D’une chronique de carrières sur fond d’affaires et d’errances idéologiques, il fit un récit national ; de la prose des jours chiraquienne une poétique gaulliste.
416 pages
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