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Allo, allo Monsieur le répondeur ?

La voix royale… La petite tornade cannoise passée, le cinéma reprend le chemin des salles obscures avec un Denis Podalydès en majesté


Sur le papier, on pouvait craindre le pire de la comédie française écrite par-dessus la jambe. Ne serait-ce qu’en lisant le synopsis, cette quatrième de couverture cinématographique : « Baptiste, un imitateur de talent, ne parvient pas à vivre de son art. Un jour, il est approché par Pierre Chozène, romancier célèbre mais discret, constamment dérangé par les appels incessants de son éditeur, sa fille, son ex-femme… Pierre, qui a besoin de calme pour écrire son texte le plus ambitieux, propose alors à Baptiste de devenir son “répondeur”, en se faisant tout simplement passer pour lui au téléphone. Peu à peu, celui-ci ne se contente pas d’imiter l’écrivain : il développe son personnage. » À cette seule lecture, on se dit que le générique devrait d’abord créditer Edmond Rostand et son tandem Cyrano-Christian. Mais, comme d’habitude, tout réside dans la façon dont on s’empare d’une bonne idée, comment on l’adapte, comment on la travaille. Bref, comment on fait oublier le plagiat initial pour parvenir à une vraie situation originale. Et c’est assurément ce qui se passe ici : en adaptant Le Répondeur,livre de Luc Blanvillain, la réalisatrice Fabienne Godet et sa scénariste Claire Barré ont réussi le double examen de passage : faire oublier Rostand, tout en laissant le roman adapté vivre sa vie littéraire. Autrement dit, le film existe par lui-même, avec son univers autonome et sa capacité à nous faire sourire régulièrement.

Les précédents films de Fabienne Godet plaidaient plutôt en sa faveur, même si on peine jusqu’ici à trouver un fil directeur. Ses cinq longs métrages oscillent entre un film sur l’entreprise et ses démons (Sauf le respect que je vous dois), un portrait du braqueur Michel Vaujour (Ne me libérez pas, je m’en charge), une comédie dramatique avec Benoît Poelvoorde (Une place sur la Terre), un film « choral » sur la résilience (Nos vies formidables) et, beaucoup moins réussi, un road-movie existentiel (Si demain). En arpentant avec Le Répondeur le terrain de la comédie, elle prouve une fois de plus son éclectisme. Tant pis pour l’idée de film d’auteur mais, dans le cas présent, tant mieux dans la mesure où les comédies françaises brillent plus par leur médiocrité d’écriture et de réalisation que par leur inspiration. Ce qui fédère peut-être la courte filmographie de cette cinéaste sexagénaire, c’est un amour manifeste des acteurs poids lourds dans leur catégorie : Olivier Gourmet et Benoît Poelvoorde notamment. Ici, c’est le toujours étonnant Denis Podalydès qui s’y colle, avec un allant incontestable. Il est plus que parfait en romancier à succès constamment remis à sa place par le catastrophique jugement paternel. À la fois très lâche et très courageux, il navigue entre la tentation du désert et le confort de la reconnaissance. Il pourrait évidemment jeter aux orties son téléphone portable et rompre toutes relations sociales. Comme le fait, soit dit en passant, Rodolphe Martin, le héros du nouveau et délicieux roman de Patrice Leconte, La Tentation du lac (Arthaud). Mais non, Pierre Chozène choisit, lui, la voie particulièrement tordue de la voix d’autrui… Et, comme il se doit, l’imitateur voudra devenir l’imité, ou du moins prendre les commandes de sa vie puisqu’il y est en quelque sorte autorisé. Salif Cissé incarne avec brio ce Baptiste chargé de répondre au téléphone d’un autre. Et, il faut le dire, ce duo de comédiens fonctionne à merveille – Podalydès retrouvant les vieilles mais efficaces ficelles d’un répertoire classique qu’il connaît par cœur. On se laisse alors entraîner avec plaisir dans cette comédie assurément sans prétention. Il va de soi que c’est la voix de Podalydès que l’on entend durant tout le film, même quand elle est portée par Salif Cissé. Ce « doublage » permanent crée un décalage savoureux qui contribue à la réussite de l’ensemble. Comme une célébration de la voix de l’acteur, au-delà du corps et de l’apparence : c’est la voix qui fait spectacle d’abord et avant tout.

1h42

Gouverner sans gouverner: l’étrange stratégie de Wilders

Pays-Bas. M. Wilders quitte la coalition gouvernementale parce que ses partenaires ont refusé de signer un plan très strict sur l’immigration qu’il voulait imposer rapidement. Il n’est pas certain que cette stratégie renforce ou affaiblisse sa position en vue de nouvelles élections, raconte notre correspondant.


L’équipe de rêve de la droite néerlandaise, avec M. Geert Wilders comme Premier ministre fantôme, s’est écroulée après 11 mois et un jour de bisbilles internes interminables.

Mardi 3 juin, Geert Wilders a brusquement retiré les ministres de son Parti pour la Liberté (PVV) de la coalition gouvernementale quadripartite qui avait promis, menacé ont dit certains, de mener la politique d’immigration et d’asile la plus sévère que le pays ait jamais connue.

Les Pays-Bas de nouveau plongés dans l’incertitude

Wilders avait exigé la signature des trois dirigeants des partis « amis » au bas de son programme en dix points renforçant encore la politique migratoire. Et cela en envoyant l’armée aux frontières à la chasse aux clandestins, en rendant impossible toute réunification familiale et en fermant autant de foyers de demandeurs d’asile possible.

Quand les partenaires ainsi malmenés ont refusé de signer, M. Wilders a annoncé mardi matin le retrait de ses ministres, plongeant le pays dans l’incertitude. Visiblement sous le choc, les partenaires éconduits ont accusé M. Wilders de se comporter en kamikaze. Ou, pire, de préparer le retour de la gauche en cas d’élections anticipées…

Et dire que cela avait si bien commencé pour la droite quand, fin 2023, le PVV de M. Wilders était devenu de loin le plus grand parti aux législatives. Après de laborieuses négociations, le leader populiste avait conclu en juin 2024 un accord gouvernemental avec les libéraux du parti VVD, le Mouvement Citoyens-Paysans (BBB) et le Nouveau Contrat Social (NSC). Assurée d’une majorité confortable au Parlement, la coalition l’était également de dissensions internes. Le NSC, scission du parti chrétien démocrate, avait le plus hésité à rejoindre M. Wilders, accusé de racisme antimusulman après avoir exprimé le souhait de voir moins de Marocains aux Pays-Bas. Puisque grand vainqueur des élections, M. Wilders aurait dû être nommé ministre selon une tradition bien établie. Ce qui aurait posé un problème pour un homme qui, depuis 2004, vit sous des menaces de mort d’organisations islamistes, et sous stricte protection policière. En plus, on peut parier que le monde arabo-musulman ne l’aurait pas porté dans son cœur. Et que dire des réactions des « jeunes des quartiers », vus par M. Wilders comme de la racaille, tout comme d’ailleurs de celles des journalistes ?

Au revoir, M. Dick Schoof

En lieu et en place de M. Wilders, c’est donc M. Dick Schoof, ancien dirigeant de services de sécurité, sans étiquette, qui fut nommé Premier ministre. Le pauvre ! Au Parlement, M. Wilders n’a jamais manqué l’occasion de le rabrouer pour son inexpérience. Drôles de scènes parlementaires, où Wilders se comportait tantôt en Premier ministre fantôme, tantôt en adversaire du véritable et éphémère dirigeant du gouvernement.

En cas de probables élections législatives anticipées, comment jugeront les fans de M. Wilders son sabordage d’un gouvernement qui avait éveillé tant d’espoirs à droite ? Au sein de son parti, c’est le silence total ce mardi matin. Toute critique du chef omniscient y revient à un renvoi immédiat. Et même si M. Wilders devait connaître un second triomphe électoral, de potentiels partenaires gouvernementaux y réfléchiront cette fois à deux fois avant de lier leur sort à celui qui peut ainsi les lâcher sur un coup de tête.

Délit de sale gosse

L’éditorial de juin d’Elisabeth Lévy


J’avoue. Je suis coupable de recel et de diffusion de littérature à caractère pédopornographique. Et pas qu’un peu. Il y en a plein ma bibliothèque. Passons sur la Bible et les deux filles de Loth, ces salopes qui enivrent leur père pour le violer. Mais prenez la petite Volanges dans Les Liaisons dangereuses : d’accord, elle est bien contente de voir le loup – qui n’est pas celui de son fiancé attitré, trop niais pour la déniaiser. Pire, la friponne en redemande. Le problème, c’est qu’à 13 ans, elle n’a pas pu consentir. Valmont est donc coupable de viol, Laclos d’apologie du viol et ma pomme, de recel des mêmes crimes. Et puis, il n’y a pas que les mots, il y a aussi les images. Heureusement, les mangas avec Japonaises en socquettes, c’est pas mon truc. Mais j’aimerais savoir où est passé l’album de Gotlib où cette coquine de Cosette taille une pipe à ce vieux pervers de Jean Valjean, je crois que je l’ai passé à ma nièce de 9 ans. Mon compte est bon. Et à moins que vous ayez arrêté la BD à Tintin et la littérature au Petit Prince (deux héros parfaitement asexués), le vôtre aussi.

J’ai l’air de blaguer mais pas du tout. Le 27 mai, Bastien Vivès, ex-enfant chéri de la BD française a comparu devant le tribunal de Nanterre pour « diffusion d’images à caractère pornographique de mineurs ». On se dit que le gars estl’un de ces gros dégoûtants qui se masturbent devant des photos de gamine et que c’est bien fait pour lui. Sauf qu’on n’a aucun acte ni propos délictueux à lui reprocher. Son seul crime, c’est de dessiner. En particulier trois ouvrages pornos-rigolos (vendus sous plastique): La Décharge mentale, Les Melons de la colère et Petit Paul, récit des aventures érotiques d’un garçon à gros pénis qui lutine des femmes à gros seins – dont sa mère me semble-t-il. Si ça se trouve, ça a donné des idées tordues à certains lecteurs. Fin 2022, ces joyeuses obscénités choquent des étudiants des écoles d’art d’Angoulême qui dénoncent « la banalisation et l’apologie de l’inceste et de la pédocriminalité » et obtiennent par voie de pétition l’annulation d’une exposition consacrée au dessinateur. Ils font froid dans le dos, les artistes de demain. Dans la foulée, trois associations de protection de l’enfance qui doivent manquer de vrais enfants à protéger saisissent la justice. Les réseaux sociaux font le reste : Vivès est un pédo-pornographe et, pourquoi s’arrêter là, un pédophile. Il reçoit des tombereaux d’insultes, des menaces de mort, ses livres sont retirés de la vente. Le cauchemar ordinaire des victimes de chasses aux sorcières.

À lire aussi, Annabelle Piquet : Procès Bastien Vivès: de mauvais desseins?

Le plus inquiétant, c’est que la Justice se soumet à l’air du temps. En 2019, la section « mineurs » du parquet de Nanterre, saisie de plaintes similaires contre les mêmes ouvrages, avait eu la seule réaction raisonnable : les jeter au panier. Trois ans plus tard, la même section du même parquet estime au contraire indispensable d’engager des poursuites. Pendant deux ans et demi, des policiers et des magistrats travaillent pour protéger Petit Paul et sa sœur Magalie des agissements criminels de leur créateur. Celui-ci est soumis à un test ADN, comme s’il y avait de vraies victimes, interrogé sur ses pratiques masturbatoires et inscrit au fichier des délinquants sexuels. Pour des dessins. Les enquêteurs estimant que l’absence de dents de sagesse prouve que Petit Paul est mineur, Malka produit une étude affirmant que de très nombreux adultes en sont dépourvus. Ils veulent aussi savoir si Petit Paul était consentant (sic). « Et les Romains, dans Astérix, ils sont consentants pour prendre des tartes ? » s’amuse Richard Malka, l’avocat du dessinateur. Il croit cependant nécessaire de préciser dans ses conclusions adressées à la cour que Petit Paul et Magalie ne sont pas des êtres humains, mais des « créatures oniriques aux caractéristiques physiques n’existant pas, puisque Petit Paul est doté d’un sexe de 80 centimètres et que toutes les femmes apparaissant dans cette BD ont des poitrines singulièrement disproportionnées ». On en est là : un avocat doit expliquer à des juges qu’il y a une différence entre la réalité et la fiction. Malka ayant soulevé un problème de compétence territoriale, le procès a été renvoyé et peut-être n’aura-t-il jamais lieu. Il est possible que quelqu’un au parquet de Nanterre finisse par comprendre que la Justice se ridiculise quand elle prétend combattre le mal en interdisant sa représentation. Mais ce précédent risque de donner des ailes aux ligues de vertu et autres lobbys hargneux qui n’existent que par leurs criailleries numériques et leurs manigances judiciaires et trouveront dans la fiction des perspectives infinies de plaintes et de proscriptions. Remarquez, quand on sera tous en taule, on pourra au moins se raconter des blagues cochonnes.

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A69: le «nécessaire réalisme» de la Cour Administrative de Toulouse

Après trois mois de pause café XXL, les pelleteuses de l’A69 peuvent reprendre du service… mais avec une épée de Damoclès au-dessus du capot. Chaque jour d’arrêt coûte un bras, rappellent les défenseurs du projet. Le Conseil d’Etat donnera son avis définitif en 2026…


C’est le célèbre conseiller d’Etat David Kessler qui a parlé le premier du « nécessaire réalisme » du juge administratif. Que voulait-il dire par là ? Eh bien que sur les dossiers qui s’y prêtaient le juge devait faire preuve, à côté des règles juridiques parfois complexes, d’un sens des réalités. Un peu comme le réalisme en matière de peinture, le droit administratif doit aussi juger la réalité d’un dossier telle qu’elle est, sans en obérer les aspects les plus « gênants ». Ainsi, au rebours du Tribunal administratif de la « ville rose », la Cour Administrative d’Appel (CAA) a décidé de la reprise du chantier de l’A 69 entre Toulouse et Castres.

Un bref historique

Depuis plusieurs décennies, la route nationale 126 (RN 126) constitue l’axe principal entre Verfeil et Castres. De plus en plus accidentogène, elle supporte un trafic en constante augmentation, entraînant des temps de parcours allongés et des embouteillages fréquents. La majorité des élus locaux (notamment des secteurs de Castres et de Mazamet) réclament soit un élargissement, soit une autoroute. En 1996, est ouverte l’autoroute A680, une bretelle de 8 km à 2 × 1 voies sans séparateur central, reliant l’autoroute A68 à la RN126 et devant intégrer à terme l’autoroute A69. Le projet d’autoroute entre Toulouse et Castres est relancé dans les années 2000.

Le groupe pharmaceutique Laboratoires Pierre Fabre, premier employeur privé du Tarn (environ 5000 employés) est à l’origine principal du projet. Ses dirigeants mènent ainsi des actions de lobbying en ce sens auprès des décideurs politiques. Ils jugent l’absence de desserte autoroutière négative pour la compétitivité économique et l’attractivité du territoire sur lequel il est implanté. « Nous remettrons en cause notre développement local si l’autoroute n’est pas finalisée », prévient même le groupe[1].

En 2000 et en 2008, ouvrent respectivement les déviations de Soual et de Puylaurens, deux voies rapides. Elles préfigurent la future autoroute. Au début des années 2010, une première enquête publique est ouverte. Opposé au projet, Jean-Louis Borloo accepte de signer la décision de mise en concession autoroutière de Castres-Toulouse sur pression de François Fillon alors Premier ministre. En mai 2013, François Hollande, en visite à Castres chez Pierre Fabre,  s’engage alors publiquement en faveur du projet de l’autoroute A69 et affirme dans son discours que « cette infrastructure aurait dû être faite depuis des années ». Cet engagement va accélérer grandement le projet. D’autant qu’un an plus tard, le même président Hollande renforce son soutien au projet en demandant au préfet de la région Occitanie de lancer les études préalables nécessaires pour obtenir la déclaration d’utilité publique (Pauline Graulle, Jade Lindgaard et Emmanuel Riondé, « A69 : l’histoire d’un acharnement d’État », sur Mediapart, 20 octobre 2023). L’autoroute A69 est donc une opération classée priorité nationale qui figure parmi les priorités identifiées dans la Loi d’orientation des mobilités promulguée par le ministère de la Transition écologique. Elle est déclarée d’Utilité Publique le 19 juillet 2018 par le gouvernement d’Edouard Philippe. En février 2021, la ministre de la transition écologique Élisabeth Borne lance la procédure d’appel d’offres. Le 16 avril 2022, le Premier ministre Jean Castex signe le décret du contrat de concession avec Atosca, futur concessionnaire chargé de l’exploitation du péage de l’autoroute A69 et qui assure jusque-là sa construction. Les travaux débutent en mars 2023.

En faveur de sa construction, l’A69 doit assurer la liaison entre la rocade de Castres et l’autoroute A680, desservant un vaste territoire au sein de l’aire urbaine toulousaine. Elle constitue un maillon essentiel pour les déplacements en Occitanie, répondant notamment aux besoins de désenclavement et de développement des bassins de vie et d’emploi de Castres et Mazamet, fortement dépendants de la métropole régionale toulousaine.

Cette nouvelle infrastructure vise également à offrir un haut niveau de service aux usagers, en leur garantissant un gain de temps significatif. Enfin, selon ses défenseurs, le projet permettrait de réduire le nombre d’accidents par rapport à l’itinéraire actuel.

La déclaration d’utilité publique du projet prévoit un comité de suivi des mesures compensatoires composé de façon la plus représentative possible. L’État annonce que 87 millions d’euros sont prévus dans la séquence Éviter-réduire-compenser, et qu’il est notamment prévu « cinq fois plus d’arbres replantés que d’arbres coupés ». Fin 2023, l’État rappelle que « les services instructeurs, chargés de la police de l’environnement, sont pleinement mobilisés sur ce chantier majeur pour vérifier que les mesures réglementaires sont bien appliquées sur le terrain » et que des « non-conformités ont pu être constatées et certaines d’entre elles ont donné lieu à des mises en demeure ».

Les écologistes figurent au premier rang des opposants à ce projet de construction. Mais aussi l’autorité environnementale (une entité indépendante, chargée de l’évaluation environnementale dans la plupart des pays de l’UE) qui souligne des lacunes dans l’analyse socio-économique du projet, considérant qu’« elle repose sur des données de trafic (…) désormais obsolètes ». Cette même autorité craint aussi, et même surtout, un impact négatif du projet sur l’environnement : fragmentation du territoire, consommation de sols naturels et agricoles, impact sur la biodiversité et la rupture des continuités écologiques, altérations du paysage et des aménités des territoires, pollution de l’air et les risques sanitaires induits, préservation des zones humides, consommations énergétiques et des émissions de gaz à effet de serre. Le rapport de l’enquête publique indique qu’« aucune démonstration concrète (ndlr: d’un impact économique favorable) n’est présentée ni aucun chiffrage évalué[2] ». 

Au printemps 2023, une mobilisation à l’appel des Soulèvements de la Terre, de la confédération paysanne et d’Extinction Rebellion regroupe entre 4 500 et 8 200 militants écologistes contre le projet. Il y a une occupation des lieux de travaux avec notamment dès l’été 2023 des manifestants, dits « écureuils », qui aménagent des cabanes dans les arbres. A l’automne ils sont évacués par les forces de l’ordre. La contestation aura son sommet le 10 février 2024, avec Greta Thunberg ainsi que d’autres jeunes militants environnementaux européens présents à la manifestation, près de Soual. L’Etat consacre quelques 2 millions d’euros pour ramener l’ordre dans ce secteur[3]. Enfin, des chercheurs de l’Institut national universitaire Champollion (université fédérale de Toulouse Midi-Pyrénées) indiquent qu’aucune étude n’a permis de lier la création d’une infrastructure de transport au développement social et économique d’un territoire.  

Parcours juridique

Le 19 juin 2023, plusieurs associations déposent donc un recours devant le Tribunal administratif de Toulouse  contre les autorisations environnementales permettant la réalisation du chantier, dans le but d’obtenir la suspension des travaux et l’abandon définitif.

Saisi en première instance, le 27 février 2025, à la surprise générale, le tribunal administratif de Toulouse a arrêté le chantier de cette autoroute (avec effet immédiat) entamé en 2023. La rapporteure publique a demandé l’annulation de l’autorisation environnementale de ce chantier, car il n’a pas de « raison impérative d’intérêt public majeur ». L’exécutif et des parlementaires pro-A69 ont lancé des offensives. Le 24 mars, l’Etat fait appel. « Je soutiens évidemment cet appel », déclare dès le lendemain Agnès Pannier-Runacher, ministre de la Transition écologique. « Nous chercherons à défendre l’idée que ce projet est un projet d’importance majeure », a-t-elle poursuivi. « Nous estimons que c’est un projet de désenclavement et un projet qui est très important pour les habitantes et les habitants de ce territoire », a-t-elle défendu.

Conscients du caractère essentiel de ce projet en matière de développement et des conséquences désastreuses en matière d’emplois (près de 1000 menacés par cette fermeture), des sénateurs lancent une offensive au Parlement afin de faire voter une loi de validation de reprise. Ainsi, le 7 mai ils déposent une proposition de loi en ce sens. Le 15 mai 2025, le Sénat adopte largement un texte pour tenter d’obtenir la reprise du chantier. Quelques jours après, il en est de même à l’Assemblée nationale. A noter que cette voie parlementaire prévoit d’autoriser la poursuite de la construction de l’A69, sans attendre que la cour d’appel administrative se prononce sur le fond du dossier. 

Les pro A 69 crient victoire. Les militants écologistes, qui luttent de longue date contre le chantier, ont vivement critiqué cette proposition de loi, dénonçant une « attaque contre la séparation des pouvoirs ». Le problème, c’est que le juge administratif ne relève pas de l’autorité judiciaire telle que définie au Titre VIII de la Constitution. Et combien de commissions d’enquête se multiplient, depuis quelques décennies, pendant que des procédures judiciaires se déroulent ! Alors que c’est prohibé. Là, c’est de l’interférence flagrante dans la séparation des pouvoirs.

Le 19 mai le rapporteur public, Frédéric Diard, dont les avis sont généralement suivis par les juridictions administratives, fait savoir qu’il recommande à la CAA de Toulouse d’ordonner la reprise du chantier. Il l’a répété le 21 mai, lors de l’audience d’examen de la requête de l’Etat de sursis à exécution. Selon lui, l’importance des villes de Castres, Mazamet et Toulouse justifie « par nature qu’elles soient reliées par des infrastructures routières rapides », comme le sont d’autres villes occitanes d’importance, telles Albi, Foix, Carcassonne ou Cahors, toutes reliées à Toulouse par l’autoroute, a-t-il notamment souligné. Alice Terrasse, l’avocate du collectif La voie est libre, s’est élevée contre la position du rapporteur public, en martelant qu’ « il n’y a pas de projet qui ‘par nature’ disposerait d’une raison impérative d’intérêt public majeur », nécessaire pour autoriser ce type de chantier. Il est cependant des projets dont le réalisme le plus élémentaire contraint à admettre qu’ils sont d’« intérêt public majeur ». Celui de l’A69 en relève. Le mercredi 28 mai 2025, la CAA de Toulouse a autorisé la reprise des travaux sur l’A69. La cour a tranché : « La cour administrative d’appel de Toulouse prononce le sursis à l’exécution des jugements rendus le 27 février annulant les autorisations environnementales délivrées par l’État ». « Bonne nouvelle ! », a réagi sur X, le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau. Précisons cependant que la Cour s’est prononcée sur un recours à court terme déposé par l’Etat pour redémarrer ce chantier de 53 km. Ensuite, dans plusieurs mois, elle devra rendre une décision définitive sur l’avenir de cette infrastructure.

« On est consternés » : le collectif La Voie est libre va « saisir le conseil d’Etat » après cette décision. Malgré cette nouvelle procédure devant le Conseil d’Etat (qui n’est pas suspensive),  « le chantier va reprendre dans les trois prochains mois », engendrant « des dégâts pour rien », se désole Alain Hébrard, membre du collectif. Il est mis en avant « une suspicion de décision hautement politique ». Les opposants ne renoncent pas et estiment que « le projet A69 est toujours illégal et la procédure au fond en appel nous donnera raison », écrit La Voie est libre. L’association estime que « par le refus de motiver leur décision, les juges du sursis admettent implicitement que les arguments de l’État sont vides et très insuffisants pour pouvoir motiver leur décision. Nous sommes donc confiants pour la suite », ajoute le collectif.

A la vérité ce qu’a décidé la CAA ce n’est ni plus ni moins qu’un sursis à exécution permettant de redémarrer. Mais il ne règle rien sur le fond. La décision définitive n’est pas attendue avant 2026. En attendant, c’est une course contre la montre qui s’enclenche.

Des réalités économiques conséquentes

L’interruption du chantier n’a rien d’anodin. Notamment en matière économique. Depuis fin février, les travaux sont figés. Ouvrages inachevés, matériel immobilisé, équipes redéployées.

Pour les entreprises mobilisées sur le tracé, il va falloir tout remettre en ordre de marche. La reprise immédiate n’a rien d’un simple redémarrage : il faut reprendre les chaînes logistiques, réorganiser les plannings, rebriefer les personnels… Il y a aussi derrière tout cela, une réalité économique dont les écolos ont l’art de se ficher. Selon le gouvernement, l’arrêt du chantier a coûté plus de 25 millions d’euros. Voici le détail. L’association Via81, favorable au projet, avait notamment relayé un coût immédiat de 5 millions d’euros lié à la mise à l’arrêt du chantier, puis un coût compris entre 180.000 et 200.000 euros par jour sans travaux. Des chiffres contestés par les opposants, qui les estiment « gonflés » (mais n’en fournissent pas de leur côté, ou alors très évasifs).

Toujours selon le gouvernement, la « sécurisation des ouvrages en cours de construction représente 1.860.00 euros » et « la démobilisation des ressources », à savoir le millier d’ouvriers et les engins, a coûté, elle, « 4.825.000 euros ». Puis, toujours selon les chiffres avancés par le gouvernement, « les coûts de sécurisation du chantier s’élèvent à 165.000 euros par jour » et « les mesures environnementales représentent une charge de 46.000 euros par jour ».

Alors, qui va payer ? « À ce stade, on n’en sait rien », commente une source proche du dossier. Après tout, comme l’estime Mme Garrido[4], on peut aussi dire « ce sont des fonds privés des entreprises. C’est leur problème ! ». Avec un tel anticapitalisme primaire, tout est permis ! Bien sûr, les entreprises qui s’affairent sur ce chantier sont privées. Avec des ouvriers qui souquent ferme pour le mener à bien. Quel mépris pour eux que cette réflexion stupide de l’ancienne affidée de Mélenchon ! Sauf que les partenaires publics payent aussi pour cette A 69. L’Etat en tout premier lieu. Donc le contribuable. Les collectivités territoriales, ensuite. Donc le contribuable encore. Et puis lorsqu’une société licencie ou fait faillite, à cause d’un projet torpillé par les écolos les plus obtus d’Europe, il s’ensuit des mesures d’accompagnement social (chômage) nourries pour une large part par le contribuable. D’ailleurs combien de talibans de l’écologie française paient d’impôts dans notre pays ? C’est un autre débat… De toute façon, nous sommes persuadés que le Conseil d’Etat, sur cette « affaire de l’ A 69 »,  saura rester sur le même cap que la CAA de Toulouse. Celui du réalisme. « L’écologie, telle que promulguée dans ses vérités définitives par une autorité suprême, s’affaire à ostraciser socialement ceux qui s’avisent d’en discuter les dogmes. » (Chanta Delsol).


[1] ladepeche.fr, 29 novembre 2024

[2] https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2023/09/25/l-a69-toulouse-castres-est-elle-justifiee-comprendre-le-debat-sur-ce-projet-d-autoroute

[3] « 2,76 millions d’euros : le coût de la répression des opposants à l’A69 », Reporterre, 30 mars 2024

[4] LCI, 31 Mai

T’as pas une clope ?

Elisabeth Lévy, fumeuse, nous a parlé du PSG et du capitaine Dreyfus dans son billet matinal. Mais pas uniquement. Nous vous proposons d’écouter sa chronique.


Je m’interroge sur les priorités de nos gouvernants. Ce week-end a prouvé une nouvelle fois que l’Etat ne parvient plus à garantir la sécurité des rassemblements populaires. Et pour cause : les sanctions, difficiles à mettre en œuvre, sont dérisoires ou absentes. Sur 202 gardes à vues à Paris, il y a eu 13 déferrements au tribunal. Pour le reste : classements sans suite, convocations devant un délégué du procureur (contribution citoyenne), 16 ordonnances pénales (procédure simplifiée). Bref, on nous endort avec les arrestations mais la réalité c’est que la plupart des fauteurs de troubles ne seront pas sanctionnés et que beaucoup des mineurs s’en sortiront avec une petite tape sur les doigts. Et que le même spectacle désolant se reproduira lors de la prochaine victoire ou défaite du PSG ou de l’équipe de France.

Y’a qu’à, faut qu’on

Certes, il n’y a pas de solution simple face à des mineurs hors de contrôle. Mais cela devrait être la priorité de nos gouvernants. Et qu’a fait le parlement, hier ? Voté une loi pour élever le capitaine Dreyfus au grade de général ! Une loi qui ne mange pas de pain et ne sert à rien sinon à faire la promotion de son promoteur, Gabriel Attal. Une loi à peu près aussi utile que celle qui vise à supprimer le Code noir que propose François Bayrou. Abroger une loi qui n’est pas appliquée depuis 1848, c’est en effet une urgence.

A ne pas manquer, le nouveau magazine Causeur: A-t-on le droit de défendre Israël?

Toute la France sait que le capitaine Dreyfus était innocent. Je ne pense pas qu’on va lutter contre l’antisémitisme d’aujourd’hui en s’agitant contre celui d’hier. Et s’agissant du Code noir de 1685, rappelons plutôt que la France a été l’un des premiers pays à abolir l’esclavage.

Est-ce à dire que les pouvoirs publics ne devraient s’occuper que de sécurité et de délinquance ?

En tout cas, ce que les Français reprochent à leurs gouvernants n’est pas que le Code noir n’ait pas été officiellement abrogé, c’est leur impuissance notamment en matière de sécurité.

La faiblesse de l’État face aux délinquants contraste avec sa sévérité avec les gens honnêtes. A ce titre, l’interdiction de la cigarette à l’extérieur semble être une mesure punitive pour les fumeurs plus qu’une protection pour les autres. Quoi que racontent les croisés de l’anti-tabac, vous n’allez pas attraper le cancer parce que des gens fument dans la rue où vous vous baladez. Ce n’est plus une mesure sanitaire mais une sorte de morale sociale (exactement comme les masques à l’extérieur pendant le Covid). Céline disait qu’un jour tous les plaisirs de pauvres seront interdits.  Nous y sommes. Quant à moi, j’arrêterai de fumer dans la rue quand on pourra s’y promener sans risque.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale

Christian Krohg, l’émotion du nord

Le musée d’Orsay propose la première rétrospective en dehors de Scandinavie d’un peintre norvégien majeur: Christian Krohg. L’occasion de découvrir une œuvre d’une profondeur exceptionnelle. 


Métropoles et colonies d’artistes

Christian Krohg (1852-1925) naît à Oslo, alors appelée Kristiania, dans un milieu aisé. Après des études de droit, il se réoriente vers la peinture. Pour se former, il se rend d’abord à Berlin où il partage un appartement avec Max Klinger, artiste allemand particulièrement doué et imaginatif. En côtoyant diverses personnalités, sa vocation de représenter la vie des hommes et des femmes de son temps s’affirme.

Krohg réside ensuite à Paris et à Grez-sur-Loing, colonie artistique en bordure de forêt de Fontainebleau. C’est dans ces lieux et en observant des maîtres comme Jules Bastien-Lepage que son naturalisme accède à une réelle finesse.

Rentré en Norvège, il multiplie les activités, devenant non seulement peintre, mais aussi journaliste, militant et auteur de romans. Il évolue dans la bohème d’Oslo où il côtoie Ibsen. C’est là qu’il rencontre Oda, femme très belle et très libre. Pendant près de dix ans, il revient à Paris comme enseignant à la fameuse Académie Colarossi. Il réside souvent à Skagen[1], colonie d’artistes à la pointe nord du Danemark. Finalement, il rentre à Oslo où il devient professeur et enseigne à des élèves comme Edward Munch.

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Peintre et observateur de son temps

Krohg s’illustre souvent par une picturalité très mature, donnant beaucoup de saveur à ses œuvres. Avec lui, on jouit d’une vraie musique des formes. Ajoutons qu’il a un sens aigu des cadrages surprenants. Il aime peindre la vie des gens du peuple et des souffrants. Par exemple, sa Jeune fille malade (1881), tout en nuances de blanc, est à la fois d’une retenue déchirante et d’une rare virtuosité. « Vous devez, dit-il, peindre de manière à toucher, émouvoir, scandaliser ou réjouir le public par ce qui vous a vous-même réjoui, ému, scandalisé ou touché. »

Christian Krohg, Jeune fille malade, 1881, Huile sur toile, Nasjonalmuseet, Oslo, © NasjonalmuseetBørre Høstland

Les femmes, la fatigue et la prostitution

C’est probablement par son attention à la condition des femmes qu’il se révèle particulièrement intéressant. À part Antonio Fillol, en Espagne, peu d’artistes de cette époque explorent autant ce sujet. Krohg montre d’abord la fatigue des femmes entre le travail et la maternité. Il est également très préoccupé par la prostitution. Cela lui inspire son roman, Albertine. C’est aussi un thème de peintures, notamment pour une grande composition (1885) qui remue le public norvégien.

Une exposition « découverte »

Cette exposition Krohg s’avère donc d’un intérêt exceptionnel. Elle a été programmée par Christophe Leribault lors de son bref passage à la présidence du musée, avant d’être magnifiquement orchestrée par Servane Dargnies. C’est le type d’exposition que l’on aimerait voir très souvent au musée d’Orsay.


À voir absolument

« Christian Krohg (1852-1925) : le peuple du Nord », musée d’Orsay, jusqu’au 27 juillet. 16 € l’entrée


[1] Le musée d’Orsay a récemment exposé l’excellente Harriet Backer, également active à Skagen.

Islam: obsession ou présence obsédante?

Pour masquer la réalité inquiétante d’une présence envahissante de courants islamistes incompatibles avec les valeurs démocratiques, de beaux esprits parlent souvent d’une « obsession » supposée de l’Occident pour l’islam. Charles Rojzman observe que depuis 20 ans, en France, on ne parvient pas à une réforme profonde de l’islam ni à mettre en place une résistance ferme contre un totalitarisme politico-religieux menaçant.


Il est devenu coutumier — comme le sont les lamentations modernes, usées jusqu’à l’ennui — d’entendre que l’Occident souffrirait d’une obsession maladive vis-à-vis de l’islam : accusation si facile, jetée à la face des sociétés européennes déjà accablées par leur propre déclin, comme s’il leur fallait encore porter le fardeau de leur prétendue compulsion à scruter, caricaturer, vouer aux gémonies une religion qui, à les entendre, ne leur aurait rien demandé.

Mais c’est là une fiction — une fiction qui se veut consolatrice, et qui masque mal une réalité autrement plus inquiétante : ce n’est pas l’Occident qui est obsédé par l’islam ; ce sont certaines manifestations contemporaines de l’islam qui, pour nombre de nos concitoyens, s’imposent comme une présence obsédante, diffuse, rampante, suintant dans les failles d’un monde à bout de souffle.

Certains musulmans, feignant l’innocence, protestent, s’étonnent : pourquoi tant de bruit ? pourquoi tant d’hostilité ? Ils se disent stigmatisés, injustement assimilés à des extrémistes qu’ils prétendent ne pas reconnaître. Mais cette indignation, cette posture de victime outragée, sonne creux. Ils savent. Oui, ils savent ce qui travaille en sourdine la trame de nos sociétés fatiguées : ils voient les revendications communautaires s’infiltrer dans les institutions, ils entendent les prêches dans les mosquées, connaissent les réseaux, soupçonnent les intimidations faites aux femmes, ferment les yeux sur les menaces contre les libres penseurs. Tout cela, ils le savent — et pourtant, ils se taisent, ou détournent le regard.

Il est temps de cesser de les prendre pour ces enfants blessés qu’il faudrait, au nom d’une humanité mal placée, ménager à tout prix. Leur responsabilité est là, nue, massive, irréfutable. S’ils souhaitent vivre dans des sociétés libres — ce mot si précieux et pourtant si galvaudé —, ils doivent prendre part à la réforme intérieure de leur religion. Non pour complaire à une quelconque injonction extérieure, mais parce qu’aucune société moderne ne peut survivre à l’intérieur de laquelle subsiste un corpus doctrinal figé, archaïque, autoritaire, frontalement opposé aux principes mêmes de la démocratie.

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L’islam doit se réformer, non pas comme on repeint une façade, mais comme on entame une mue spirituelle, intellectuelle, théologique. Abandonner toute prétention hégémonique, toute confusion entre foi et loi, toute tentation totalitaire. S’il ne le fait pas, il s’exclura de lui-même du monde moderne, et précipitera dans l’impasse ceux-là mêmes qui, sincèrement, s’en réclament.

Depuis deux décennies, nous assistons, impuissants ou complaisants, à l’essor d’un islam revendicatif, parfois conquérant, qui s’emploie à redéfinir les normes culturelles, sociales, parfois même juridiques, de certains espaces publics. À chaque polémique sur le voile, à chaque demande d’aménagement religieux, à chaque manifestation de séparatisme culturel, s’ajoutent les ombres portées des agressions verbales, physiques, des attentats, des meurtres. Tout cela tisse une atmosphère d’effroi larvé, de méfiance endémique, de peur rentrée.

Ce n’est pas un fantasme, ce n’est pas une lubie d’intellectuels aigris : c’est un constat empirique. Les sociétés européennes se trouvent confrontées à un phénomène de réislamisation, souvent militante, le plus souvent incompatible avec ce que l’on nommait jadis, avec une gravité un peu naïve, les principes fondamentaux de la République, de la laïcité, de l’humanisme des Lumières. Cette incompatibilité n’est pas une vue de l’esprit : elle est vécue, chaque jour, dans la chair, par les enseignants, les médecins, les élus locaux, les policiers, les citoyens anonymes, tous ceux qui, en silence, encaissent.

Et pourtant, ceux qui osent parler, qui alertent, sont réduits au silence, disqualifiés, acculés par des élites politiques et médiatiques toujours promptes à voir en eux des « fascistes », des « semeurs de haine ». On oublie — ou feint d’oublier — que parmi ces voix, certaines viennent précisément du monde arabo-musulman, qu’elles connaissent de l’intérieur les dérives de l’islam politique, qu’elles parlent avec le courage de ceux qui vivent sous protection policière, menacés de mort. Mais ces voix-là, trop souvent, sont rejetées, marginalisées, traitées en traîtres.

Alors, de quoi parlons-nous ? D’un malaise diffus ? D’une crispation passagère ? Non : nous parlons d’un totalitarisme rampant, d’autant plus dangereux qu’il se drape dans les habits de la foi, de la justice, de l’identité blessée. Comme tous les totalitarismes, il prospère sur les failles de nos démocraties : sur les inégalités sociales, sur le vide spirituel, sur le communautarisme, sur la lâcheté morale des élites.

Face à cette menace, il ne suffit plus d’invoquer la tolérance ou le « vivre-ensemble », ces mots usés comme des prières profanes. Il faut résister. Nommer l’adversaire pour ce qu’il est : un totalitarisme politico-religieux qui cherche à soumettre la société à ses dogmes. Et ce combat, nous ne pourrons le mener qu’avec des lignes claires, une volonté ferme d’exclure de l’espace commun tout ce qui nie la liberté, l’égalité, la dignité humaine.

Oui, il faut exclure : non par haine, mais par fidélité à l’idée même de démocratie, qui ne survit qu’à condition de poser des frontières et de faire preuve de fermeté morale.

Et surtout — surtout — il nous faut l’humilité de reconnaître que ce totalitarisme s’engraisse de nos faiblesses : de notre passivité, de notre silence, de notre complaisance. Chaque fois que nous acceptons qu’une femme renonce à sa liberté, chaque fois que nous tolérons le recul de la mixité, de la libre pensée, du débat, nous trahissons les valeurs que nous prétendons défendre. Ce n’est pas seulement l’islamisme qu’il faut combattre, c’est notre propre faiblesse face à lui.

L’obsession ? Non. La lucidité, oui : celle qu’il faut cultiver sans relâche, à l’heure où l’histoire bascule dans l’ombre. Car ce que nous devons rejeter, ce n’est pas l’islam en tant que foi privée, c’est cette entreprise politico-religieuse qui entend soumettre nos sociétés. Et nous ne pourrons l’emporter que si nous nous montrons, enfin, à la hauteur des idéaux que nous prétendons incarner — ou si nous acceptons, avec une forme de stoïcisme tragique, de contempler notre propre chute.

Oui, des barbares…

Alors que la fête a tourné au cauchemar à Paris après la victoire du PSG, Eric Coquerel (LFI) estime que parler de barbares comme le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau aurait des « soubassements racistes »…


Il y a quelque chose d’indécent et, pire, d’odieux à s’interroger depuis la soirée du 31 mai jusqu’à la nuit du 1er au 2 juin sur la qualification qu’il convient de donner à ces voyous auteurs d’affrontements avec la police, de violences et de dégradations qui ont donné lieu à de nombreuses interpellations.

Paris ne sait plus être une fête

Il ne faut pas se tromper de coupables et se plaindre que les forces de l’ordre n’aient pas pu totalement maîtriser un processus qui inéluctablement survient après les manifestations, quelle que soit leur nature. L’immense joie sportive suscitée par la superbe victoire du PSG a, comme d’habitude, été assombrie par des tragédies et des débordements honteux de jeunes gens qui n’avaient pour envie que d’engendrer le chaos.
Oui, ce sont des barbares comme l’a très justement dénoncé Bruno Retailleau, le ministre de l’Intérieur. On peut gloser à perte de vue sur ces malfaisants qui viennent, tels des parasites, se greffer sur les joies et les célébrations pour les dénaturer et les dévoyer. Barbares n’est pas une définition absurde, bien au contraire. Comme, pour les Athéniens, les barbares étaient ceux qui ne parlaient pas le grec, les barbares d’aujourd’hui sont ceux qui ne parlent pas la langue d’une société civilisée et pour qui le respect et la tranquillité sont des notions étrangères.

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Qu’un élu de la République, en l’occurrence Antoine Léaument, député LFI, ose insulter Bruno Retailleau en le traitant, lui, de barbare et en l’accusant d’être responsable de ce que Paris a subi depuis le 31 mai est véritablement une indignité, une vilenie. Comment s’étonner qu’après de tels propos, la politique ne soit plus considérée comme une activité honorable, la démocratie telle une richesse ?

https://twitter.com/ALeaument/status/1928947055692587344

L’irresponsabilité, la bêtise et le Mal atteignent de tels sommets que garder l’espoir en demain relève du miracle.
Les barbares sont entrés dans Paris et il aurait fallu les accueillir à bras ouverts ?

MeTooMuch ?

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Saint-Malo: une nouvelle statue pour Chateaubriand?

Henri Mezzadri est peintre et sculpteur. On peut le croiser par hasard dans les vieux murs de Saint-Malo. Il s’est mis une drôle d’idée en tête : offrir à sa ville une statue (en bronze, et de trois mètres s’il vous plait) de l’un de ses plus illustres enfants : François-René de Chateaubriand. Rencontre.


Henri Mezzadri

Causeur. Je vous ai rencontré dans le restaurant Le coup de canon* à Saint-Malo. Vous parliez d’un projet de statue rendant hommage à François-René de Châteaubriand. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Chateaubriand a été une véritable révélation pour moi. Le premier ouvrage que j’ai lu de lui, Le Génie du Christianisme est un hommage éclatant à la foi chrétienne, mais qui dépasse de loin le simple cadre théologique. Convaincre par la beauté et l’amour, sublimer la religion par la sensibilité romantique : ce fut pour moi une expérience bouleversante. Lorsque j’étais au plus bas, j’aimais me rendre sur son tombeau, face à la mer, pour y puiser l’inspiration et garder espoir. Cette croix de granit, dressée sur l’île du Grand Bé, représente énormément à mes yeux ; et l’homme qui repose en dessous encore davantage.

Il y a déjà une statue de l’écrivain à proximité du casino. N’avez-vous pas peur du doublon ?

À Saint-Malo, on compte quatre statues de bronze [Jacques Cartier, Surcouf, Duguay-Trouin, Mahé de la Bourdonnais, ndlr], appelées à durer des siècles. Pourtant, le plus grand des Malouins, Chateaubriand, n’a pas droit à cet honneur. Sa mémoire est figée dans une statue de pierre, érodée par le temps, reléguée au bord d’un rond-point, devant le casino. Un emplacement bien peu glorieux, quand on sait que les autres statues trônent sur les magnifiques remparts. Il y eut pourtant une époque où une sublime statue de bronze lui rendait justice… jusqu’à ce qu’elle soit fondue durant la Seconde Guerre mondiale.

Je crois que c’est à la jeune génération qu’il revient aujourd’hui de réparer cette injustice, d’offrir à Chateaubriand (et à la France) une statue digne de ce nom. Quant à la statue actuelle, près du casino, elle est non seulement médiocre sur le plan académique, mais aussi en bien triste état. Et cela me semble indigne. Chateaubriand n’est pas un écrivain parmi d’autres : il est une figure majeure de notre patrimoine.

Quelles sont à ce jour vos réalisations ?

À ce jour, j’ai réalisé plusieurs sculptures, notamment Chateaubriand sous différents formats, mais aussi Richelieu, Cyrano, et récemment Bossuet. Je peins également à l’huile : le 21 janvier 1793, une Descente de croix, ou encore la Rencontre de Chateaubriand et de Louis XVI. Je vais jusqu’à confectionner moi-même les cadres de mes toiles, que je dore à la feuille d’or, pour offrir à chaque œuvre un écrin à sa mesure.

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Mais l’époque étant plutôt à la destruction de statues plutôt qu’à leur construction, n’est-ce pas une idée incongrue ?

Peu m’importe que ma démarche soit jugée anachronique. Certains hommes sont enracinés dans leur époque ; moi, je me sens homme de tous les siècles — serviteur du passé, du présent et de l’avenir.
Cette statue, je l’ai façonnée pour Chateaubriand, pour les Français d’aujourd’hui, et pour les enfants de demain, afin qu’ils puissent s’inspirer de ce grand homme. Comme il l’écrivait lui-même :
“Quand je ne serai plus, s’il se trouve de jeunes gens pour lire mes Mémoires, ma voix sortira alors de la tombe pour leur dire que les rêves ne meurent jamais.”

Et sur le plan du financement ? Est-ce possible ?

Absolument. Il existe plusieurs manières de financer un tel projet. Prenez l’exemple de la statue de Mahé de La Bourdonnais : elle fut financée par les Mauriciens. Chateaubriand compte de nombreux admirateurs en France, et je suis convaincu que beaucoup seraient prêts à contribuer, chacun à leur échelle. Nous envisageons également la voie du mécénat. Ce n’est pas parce qu’une entreprise coûte cher qu’elle ne mérite pas d’exister. Toute œuvre de grandeur implique de l’effort, de l’investissement, et de la volonté.

Nous avons cessé d’ériger de belles choses en France ; nous avons arrêté de rêver le monde. Nous demeurons spectateurs, pendant que la France s’étiole. Les tailleurs de pierre ne bâtissent plus, ils réparent. Les académies des beaux-arts ont tourné le dos à l’enseignement classique. Créer une statue digne de Chateaubriand, c’est offrir un symbole à la jeunesse, aux artistes, aux passionnés d’histoire. C’est raviver une flamme dans une époque où la volonté semble vaciller. Saint-Malo ne s’est pas bâtie en un jour : elle est le fruit d’un immense travail. Cela ne signifie pas que son embellissement doive s’arrêter. D’autant que la majeure partie des revenus de la ville provient du tourisme. Et que font les touristes en été, sinon visiter les musées, les églises, les statues ?

Mémoires d'outre-tombe : extraits

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* Au coup de canon, tenu par Gilles et Jules, père et fils, est le meilleur restaurant de viande de Saint-Malo, avec notamment un formidable confit de canard.

Londres: tout, sauf froisser l’exquise sensibilité du Hezbollah

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En septembre 2024, à Londres, un manifestant juif a été arrêté lors d’une manifestation. Motif : il avait brandi, pendant trois minutes, une caricature qui ridiculisait Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah.


– Ne croyez-vous pas que vous risquiez d’induire de la détresse chez les partisans du Hezbollah qui auraient vu cette pancarte ? lui demande une enquêtrice, sur la vidéo diffusée par The Telegraph[1].

– Ne pensez-vous pas qu’en montrant cette image à des manifestants qui sont clairement pro-Hezbollah et anti-Israël, vous attisez encore davantage la haine raciale ? insiste-t-elle.

– Et vous, vous pensez que les manifestants étaient des partisans du Hezbollah, un mouvement qui est classé terroriste ici, au Royaume-Uni ? a répondu à l’interrogatrice l’avocat du mis en cause pour « harcèlement, inquiétude ou détresse causés avec la circonstance aggravante de motivation par la race ou la religion. »

On ne sait pas si le Hezbollah est une race ou une religion, mais le manifestant juif, dans la capitale de Sa Majesté, qui est encore plus antisémite que Paris, a été harcelé par la police pendant six mois à la suite de son interpellation.

Mesures contre un dangereux manifestant armé d’ironie

Avant d’enfermer le manifestant moqueur dans une cellule où il a passé la nuit, la police avait perquisitionné son domicile : deux fourgons de police et six agents avaient été déplacés pour mettre la main sur du « matériel offensant ». Ils étaient repartis bredouilles.

Au bout de huit mois, le 10 mai 2025, la police a abandonné les poursuites, la Couronne ayant estimé qu’il n’y avait pas suffisamment de preuves dans le dossier pour avoir la moindre chance d’obtenir une condamnation.

Pourtant, le porte-parole de la police londonienne avait affirmé, à l’époque de l’arrestation, que l’homme avait « été mis en examen après une étude minutieuse des éléments de preuves qui étaient en notre possession ».

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En fait de mea culpa, la police s’est contentée de regretter que la policière chargée de l’interrogatoire ait parlé de « manifestants pro-Hezbollah », alors qu’elle aurait dû employer le terme « propalestiniens ».

Chris Philp, le ministre de l’Intérieur du cabinet fantôme britannique[2], a été sévère. Ce n’est pas inattendu, puisqu’il est dans l’opposition : « ces derniers temps, la police n’a pas réagi lorsqu’elle a été confrontée à des manifestants qui appelaient au djihad et à l’intifada à Londres. Pourtant, cet homme a apparemment été arrêté parce qu’il était susceptible d’offenser les partisans d’une organisation terroriste interdite.[3] »

Lord Walney, ancien conseiller du gouvernement en matière de terrorisme, a qualifié cette affaire de « grotesque » et a déclaré qu’il était « invraisemblable » que la policière se soit simplement mal exprimée.

Cette bavure aurait-elle un rapport avec le recrutement dans la police ?

Le 10 avril 2025, l’une des plus importantes forces de police britanniques s’est vu accuser de racisme antiblancs. Ce n’était pas un fantasme : une plainte a été déposée contre la police du West Yorkshire (WYP) par un candidat policier blanc, pour avoir bloqué temporairement les candidatures des Britanniques visiblement issus de la majorité. Pas d’amalgame : ce n’est pas du racisme, c’est de la discrimination positive.

La WYP empêcherait les candidats britanniques blancs de postuler à ses programmes d’entrée dans la police, car elle cherche à attirer des groupes « sous-représentés », ce que l’on nomme, de notre côté de la Manche, des « minorités visibles »[4].

Un ancien officier lanceur d’alerte a expliqué que cette politique visait à cibler certains groupes. Les policiers postulant étaient classés sur un podium virtuel qui délivrait les médailles de l’or au bronze, en fonction de leur origine ethnique : plus la peau du candidat était foncée et plus son classement se rapprochait de l’or. Idem pour la religion, l’or étant réservé à l’islam.

Sur son site web, la police du Yorkshire explique qu’en raison du manque criant d’officiers issus de minorités ethniques, elle doit accepter des candidatures « tout au long de l’année de la part de ces groupes sous-représentés », tandis que les autres candidats doivent attendre que le « processus de recrutement soit ouvert » : « Nous acceptons actuellement les candidatures de personnes issues de nos groupes sous-représentés pour les deux programmes d’entrée dans la police (uniforme et détective) … Si vous n’appartenez pas à l’un de ces groupes, veuillez continuer à consulter cette page pour connaître les futures opportunités de recrutement. »

Alors avis aux amateurs : « Si vous êtes issu(e) d’une minorité ethnique et que vous souhaitez en savoir plus sur ce que c’est que de travailler pour la police du West Yorkshire, envoyez-nous un courriel en utilisant ces coordonnées pour une discussion informelle :

positive.action@westyorkshire.police.uk »[5]


[1] www.telegraph.co.uk/news/2025/05/23/jewish-protester-arrested-mocking-terrorist-leader/

[2] En Angleterre, il existe un gouvernement bis, ou fantôme, dans lequel siègent les députés les plus influents du principal parti d’opposition. Il se réunit comme le gouvernement en place et il est tenu au courant de toutes les affaires courantes, afin qu’il existe une structure capable de gouverner en cas de changement brusque de majorité parlementaire.

[3] https://www.facebook.com/groups/1965857726900049/posts/3139814419504368/

[4] www.lbc.co.uk/politics/uk-politics/police-force-white-british-diversity-applications-discrimination-west-yorkshire/

[5] www.westyorkshire.police.uk/about-us/diversity-equality-and-inclusion/valuing-difference

Allo, allo Monsieur le répondeur ?

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© Tandem

La voix royale… La petite tornade cannoise passée, le cinéma reprend le chemin des salles obscures avec un Denis Podalydès en majesté


Sur le papier, on pouvait craindre le pire de la comédie française écrite par-dessus la jambe. Ne serait-ce qu’en lisant le synopsis, cette quatrième de couverture cinématographique : « Baptiste, un imitateur de talent, ne parvient pas à vivre de son art. Un jour, il est approché par Pierre Chozène, romancier célèbre mais discret, constamment dérangé par les appels incessants de son éditeur, sa fille, son ex-femme… Pierre, qui a besoin de calme pour écrire son texte le plus ambitieux, propose alors à Baptiste de devenir son “répondeur”, en se faisant tout simplement passer pour lui au téléphone. Peu à peu, celui-ci ne se contente pas d’imiter l’écrivain : il développe son personnage. » À cette seule lecture, on se dit que le générique devrait d’abord créditer Edmond Rostand et son tandem Cyrano-Christian. Mais, comme d’habitude, tout réside dans la façon dont on s’empare d’une bonne idée, comment on l’adapte, comment on la travaille. Bref, comment on fait oublier le plagiat initial pour parvenir à une vraie situation originale. Et c’est assurément ce qui se passe ici : en adaptant Le Répondeur,livre de Luc Blanvillain, la réalisatrice Fabienne Godet et sa scénariste Claire Barré ont réussi le double examen de passage : faire oublier Rostand, tout en laissant le roman adapté vivre sa vie littéraire. Autrement dit, le film existe par lui-même, avec son univers autonome et sa capacité à nous faire sourire régulièrement.

Les précédents films de Fabienne Godet plaidaient plutôt en sa faveur, même si on peine jusqu’ici à trouver un fil directeur. Ses cinq longs métrages oscillent entre un film sur l’entreprise et ses démons (Sauf le respect que je vous dois), un portrait du braqueur Michel Vaujour (Ne me libérez pas, je m’en charge), une comédie dramatique avec Benoît Poelvoorde (Une place sur la Terre), un film « choral » sur la résilience (Nos vies formidables) et, beaucoup moins réussi, un road-movie existentiel (Si demain). En arpentant avec Le Répondeur le terrain de la comédie, elle prouve une fois de plus son éclectisme. Tant pis pour l’idée de film d’auteur mais, dans le cas présent, tant mieux dans la mesure où les comédies françaises brillent plus par leur médiocrité d’écriture et de réalisation que par leur inspiration. Ce qui fédère peut-être la courte filmographie de cette cinéaste sexagénaire, c’est un amour manifeste des acteurs poids lourds dans leur catégorie : Olivier Gourmet et Benoît Poelvoorde notamment. Ici, c’est le toujours étonnant Denis Podalydès qui s’y colle, avec un allant incontestable. Il est plus que parfait en romancier à succès constamment remis à sa place par le catastrophique jugement paternel. À la fois très lâche et très courageux, il navigue entre la tentation du désert et le confort de la reconnaissance. Il pourrait évidemment jeter aux orties son téléphone portable et rompre toutes relations sociales. Comme le fait, soit dit en passant, Rodolphe Martin, le héros du nouveau et délicieux roman de Patrice Leconte, La Tentation du lac (Arthaud). Mais non, Pierre Chozène choisit, lui, la voie particulièrement tordue de la voix d’autrui… Et, comme il se doit, l’imitateur voudra devenir l’imité, ou du moins prendre les commandes de sa vie puisqu’il y est en quelque sorte autorisé. Salif Cissé incarne avec brio ce Baptiste chargé de répondre au téléphone d’un autre. Et, il faut le dire, ce duo de comédiens fonctionne à merveille – Podalydès retrouvant les vieilles mais efficaces ficelles d’un répertoire classique qu’il connaît par cœur. On se laisse alors entraîner avec plaisir dans cette comédie assurément sans prétention. Il va de soi que c’est la voix de Podalydès que l’on entend durant tout le film, même quand elle est portée par Salif Cissé. Ce « doublage » permanent crée un décalage savoureux qui contribue à la réussite de l’ensemble. Comme une célébration de la voix de l’acteur, au-delà du corps et de l’apparence : c’est la voix qui fait spectacle d’abord et avant tout.

1h42

Gouverner sans gouverner: l’étrange stratégie de Wilders

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M. Wilders s'adresse à la presse après avoir retiré son parti de la coalition gouvernementale, La Haye, 3 juin 2025 © Peter Dejong/AP/SIPA

Pays-Bas. M. Wilders quitte la coalition gouvernementale parce que ses partenaires ont refusé de signer un plan très strict sur l’immigration qu’il voulait imposer rapidement. Il n’est pas certain que cette stratégie renforce ou affaiblisse sa position en vue de nouvelles élections, raconte notre correspondant.


L’équipe de rêve de la droite néerlandaise, avec M. Geert Wilders comme Premier ministre fantôme, s’est écroulée après 11 mois et un jour de bisbilles internes interminables.

Mardi 3 juin, Geert Wilders a brusquement retiré les ministres de son Parti pour la Liberté (PVV) de la coalition gouvernementale quadripartite qui avait promis, menacé ont dit certains, de mener la politique d’immigration et d’asile la plus sévère que le pays ait jamais connue.

Les Pays-Bas de nouveau plongés dans l’incertitude

Wilders avait exigé la signature des trois dirigeants des partis « amis » au bas de son programme en dix points renforçant encore la politique migratoire. Et cela en envoyant l’armée aux frontières à la chasse aux clandestins, en rendant impossible toute réunification familiale et en fermant autant de foyers de demandeurs d’asile possible.

Quand les partenaires ainsi malmenés ont refusé de signer, M. Wilders a annoncé mardi matin le retrait de ses ministres, plongeant le pays dans l’incertitude. Visiblement sous le choc, les partenaires éconduits ont accusé M. Wilders de se comporter en kamikaze. Ou, pire, de préparer le retour de la gauche en cas d’élections anticipées…

Et dire que cela avait si bien commencé pour la droite quand, fin 2023, le PVV de M. Wilders était devenu de loin le plus grand parti aux législatives. Après de laborieuses négociations, le leader populiste avait conclu en juin 2024 un accord gouvernemental avec les libéraux du parti VVD, le Mouvement Citoyens-Paysans (BBB) et le Nouveau Contrat Social (NSC). Assurée d’une majorité confortable au Parlement, la coalition l’était également de dissensions internes. Le NSC, scission du parti chrétien démocrate, avait le plus hésité à rejoindre M. Wilders, accusé de racisme antimusulman après avoir exprimé le souhait de voir moins de Marocains aux Pays-Bas. Puisque grand vainqueur des élections, M. Wilders aurait dû être nommé ministre selon une tradition bien établie. Ce qui aurait posé un problème pour un homme qui, depuis 2004, vit sous des menaces de mort d’organisations islamistes, et sous stricte protection policière. En plus, on peut parier que le monde arabo-musulman ne l’aurait pas porté dans son cœur. Et que dire des réactions des « jeunes des quartiers », vus par M. Wilders comme de la racaille, tout comme d’ailleurs de celles des journalistes ?

Au revoir, M. Dick Schoof

En lieu et en place de M. Wilders, c’est donc M. Dick Schoof, ancien dirigeant de services de sécurité, sans étiquette, qui fut nommé Premier ministre. Le pauvre ! Au Parlement, M. Wilders n’a jamais manqué l’occasion de le rabrouer pour son inexpérience. Drôles de scènes parlementaires, où Wilders se comportait tantôt en Premier ministre fantôme, tantôt en adversaire du véritable et éphémère dirigeant du gouvernement.

En cas de probables élections législatives anticipées, comment jugeront les fans de M. Wilders son sabordage d’un gouvernement qui avait éveillé tant d’espoirs à droite ? Au sein de son parti, c’est le silence total ce mardi matin. Toute critique du chef omniscient y revient à un renvoi immédiat. Et même si M. Wilders devait connaître un second triomphe électoral, de potentiels partenaires gouvernementaux y réfléchiront cette fois à deux fois avant de lier leur sort à celui qui peut ainsi les lâcher sur un coup de tête.

Délit de sale gosse

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Elisabeth Levy © Hannah Assouline

L’éditorial de juin d’Elisabeth Lévy


J’avoue. Je suis coupable de recel et de diffusion de littérature à caractère pédopornographique. Et pas qu’un peu. Il y en a plein ma bibliothèque. Passons sur la Bible et les deux filles de Loth, ces salopes qui enivrent leur père pour le violer. Mais prenez la petite Volanges dans Les Liaisons dangereuses : d’accord, elle est bien contente de voir le loup – qui n’est pas celui de son fiancé attitré, trop niais pour la déniaiser. Pire, la friponne en redemande. Le problème, c’est qu’à 13 ans, elle n’a pas pu consentir. Valmont est donc coupable de viol, Laclos d’apologie du viol et ma pomme, de recel des mêmes crimes. Et puis, il n’y a pas que les mots, il y a aussi les images. Heureusement, les mangas avec Japonaises en socquettes, c’est pas mon truc. Mais j’aimerais savoir où est passé l’album de Gotlib où cette coquine de Cosette taille une pipe à ce vieux pervers de Jean Valjean, je crois que je l’ai passé à ma nièce de 9 ans. Mon compte est bon. Et à moins que vous ayez arrêté la BD à Tintin et la littérature au Petit Prince (deux héros parfaitement asexués), le vôtre aussi.

J’ai l’air de blaguer mais pas du tout. Le 27 mai, Bastien Vivès, ex-enfant chéri de la BD française a comparu devant le tribunal de Nanterre pour « diffusion d’images à caractère pornographique de mineurs ». On se dit que le gars estl’un de ces gros dégoûtants qui se masturbent devant des photos de gamine et que c’est bien fait pour lui. Sauf qu’on n’a aucun acte ni propos délictueux à lui reprocher. Son seul crime, c’est de dessiner. En particulier trois ouvrages pornos-rigolos (vendus sous plastique): La Décharge mentale, Les Melons de la colère et Petit Paul, récit des aventures érotiques d’un garçon à gros pénis qui lutine des femmes à gros seins – dont sa mère me semble-t-il. Si ça se trouve, ça a donné des idées tordues à certains lecteurs. Fin 2022, ces joyeuses obscénités choquent des étudiants des écoles d’art d’Angoulême qui dénoncent « la banalisation et l’apologie de l’inceste et de la pédocriminalité » et obtiennent par voie de pétition l’annulation d’une exposition consacrée au dessinateur. Ils font froid dans le dos, les artistes de demain. Dans la foulée, trois associations de protection de l’enfance qui doivent manquer de vrais enfants à protéger saisissent la justice. Les réseaux sociaux font le reste : Vivès est un pédo-pornographe et, pourquoi s’arrêter là, un pédophile. Il reçoit des tombereaux d’insultes, des menaces de mort, ses livres sont retirés de la vente. Le cauchemar ordinaire des victimes de chasses aux sorcières.

À lire aussi, Annabelle Piquet : Procès Bastien Vivès: de mauvais desseins?

Le plus inquiétant, c’est que la Justice se soumet à l’air du temps. En 2019, la section « mineurs » du parquet de Nanterre, saisie de plaintes similaires contre les mêmes ouvrages, avait eu la seule réaction raisonnable : les jeter au panier. Trois ans plus tard, la même section du même parquet estime au contraire indispensable d’engager des poursuites. Pendant deux ans et demi, des policiers et des magistrats travaillent pour protéger Petit Paul et sa sœur Magalie des agissements criminels de leur créateur. Celui-ci est soumis à un test ADN, comme s’il y avait de vraies victimes, interrogé sur ses pratiques masturbatoires et inscrit au fichier des délinquants sexuels. Pour des dessins. Les enquêteurs estimant que l’absence de dents de sagesse prouve que Petit Paul est mineur, Malka produit une étude affirmant que de très nombreux adultes en sont dépourvus. Ils veulent aussi savoir si Petit Paul était consentant (sic). « Et les Romains, dans Astérix, ils sont consentants pour prendre des tartes ? » s’amuse Richard Malka, l’avocat du dessinateur. Il croit cependant nécessaire de préciser dans ses conclusions adressées à la cour que Petit Paul et Magalie ne sont pas des êtres humains, mais des « créatures oniriques aux caractéristiques physiques n’existant pas, puisque Petit Paul est doté d’un sexe de 80 centimètres et que toutes les femmes apparaissant dans cette BD ont des poitrines singulièrement disproportionnées ». On en est là : un avocat doit expliquer à des juges qu’il y a une différence entre la réalité et la fiction. Malka ayant soulevé un problème de compétence territoriale, le procès a été renvoyé et peut-être n’aura-t-il jamais lieu. Il est possible que quelqu’un au parquet de Nanterre finisse par comprendre que la Justice se ridiculise quand elle prétend combattre le mal en interdisant sa représentation. Mais ce précédent risque de donner des ailes aux ligues de vertu et autres lobbys hargneux qui n’existent que par leurs criailleries numériques et leurs manigances judiciaires et trouveront dans la fiction des perspectives infinies de plaintes et de proscriptions. Remarquez, quand on sera tous en taule, on pourra au moins se raconter des blagues cochonnes.

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A69: le «nécessaire réalisme» de la Cour Administrative de Toulouse

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À Castres, les partisans de l'A69 dénoncent le gachis du chantier mis à l'arrêt, le 8 mars 2025 © Christian Bellavia/SIPA

Après trois mois de pause café XXL, les pelleteuses de l’A69 peuvent reprendre du service… mais avec une épée de Damoclès au-dessus du capot. Chaque jour d’arrêt coûte un bras, rappellent les défenseurs du projet. Le Conseil d’Etat donnera son avis définitif en 2026…


C’est le célèbre conseiller d’Etat David Kessler qui a parlé le premier du « nécessaire réalisme » du juge administratif. Que voulait-il dire par là ? Eh bien que sur les dossiers qui s’y prêtaient le juge devait faire preuve, à côté des règles juridiques parfois complexes, d’un sens des réalités. Un peu comme le réalisme en matière de peinture, le droit administratif doit aussi juger la réalité d’un dossier telle qu’elle est, sans en obérer les aspects les plus « gênants ». Ainsi, au rebours du Tribunal administratif de la « ville rose », la Cour Administrative d’Appel (CAA) a décidé de la reprise du chantier de l’A 69 entre Toulouse et Castres.

Un bref historique

Depuis plusieurs décennies, la route nationale 126 (RN 126) constitue l’axe principal entre Verfeil et Castres. De plus en plus accidentogène, elle supporte un trafic en constante augmentation, entraînant des temps de parcours allongés et des embouteillages fréquents. La majorité des élus locaux (notamment des secteurs de Castres et de Mazamet) réclament soit un élargissement, soit une autoroute. En 1996, est ouverte l’autoroute A680, une bretelle de 8 km à 2 × 1 voies sans séparateur central, reliant l’autoroute A68 à la RN126 et devant intégrer à terme l’autoroute A69. Le projet d’autoroute entre Toulouse et Castres est relancé dans les années 2000.

Le groupe pharmaceutique Laboratoires Pierre Fabre, premier employeur privé du Tarn (environ 5000 employés) est à l’origine principal du projet. Ses dirigeants mènent ainsi des actions de lobbying en ce sens auprès des décideurs politiques. Ils jugent l’absence de desserte autoroutière négative pour la compétitivité économique et l’attractivité du territoire sur lequel il est implanté. « Nous remettrons en cause notre développement local si l’autoroute n’est pas finalisée », prévient même le groupe[1].

En 2000 et en 2008, ouvrent respectivement les déviations de Soual et de Puylaurens, deux voies rapides. Elles préfigurent la future autoroute. Au début des années 2010, une première enquête publique est ouverte. Opposé au projet, Jean-Louis Borloo accepte de signer la décision de mise en concession autoroutière de Castres-Toulouse sur pression de François Fillon alors Premier ministre. En mai 2013, François Hollande, en visite à Castres chez Pierre Fabre,  s’engage alors publiquement en faveur du projet de l’autoroute A69 et affirme dans son discours que « cette infrastructure aurait dû être faite depuis des années ». Cet engagement va accélérer grandement le projet. D’autant qu’un an plus tard, le même président Hollande renforce son soutien au projet en demandant au préfet de la région Occitanie de lancer les études préalables nécessaires pour obtenir la déclaration d’utilité publique (Pauline Graulle, Jade Lindgaard et Emmanuel Riondé, « A69 : l’histoire d’un acharnement d’État », sur Mediapart, 20 octobre 2023). L’autoroute A69 est donc une opération classée priorité nationale qui figure parmi les priorités identifiées dans la Loi d’orientation des mobilités promulguée par le ministère de la Transition écologique. Elle est déclarée d’Utilité Publique le 19 juillet 2018 par le gouvernement d’Edouard Philippe. En février 2021, la ministre de la transition écologique Élisabeth Borne lance la procédure d’appel d’offres. Le 16 avril 2022, le Premier ministre Jean Castex signe le décret du contrat de concession avec Atosca, futur concessionnaire chargé de l’exploitation du péage de l’autoroute A69 et qui assure jusque-là sa construction. Les travaux débutent en mars 2023.

En faveur de sa construction, l’A69 doit assurer la liaison entre la rocade de Castres et l’autoroute A680, desservant un vaste territoire au sein de l’aire urbaine toulousaine. Elle constitue un maillon essentiel pour les déplacements en Occitanie, répondant notamment aux besoins de désenclavement et de développement des bassins de vie et d’emploi de Castres et Mazamet, fortement dépendants de la métropole régionale toulousaine.

Cette nouvelle infrastructure vise également à offrir un haut niveau de service aux usagers, en leur garantissant un gain de temps significatif. Enfin, selon ses défenseurs, le projet permettrait de réduire le nombre d’accidents par rapport à l’itinéraire actuel.

La déclaration d’utilité publique du projet prévoit un comité de suivi des mesures compensatoires composé de façon la plus représentative possible. L’État annonce que 87 millions d’euros sont prévus dans la séquence Éviter-réduire-compenser, et qu’il est notamment prévu « cinq fois plus d’arbres replantés que d’arbres coupés ». Fin 2023, l’État rappelle que « les services instructeurs, chargés de la police de l’environnement, sont pleinement mobilisés sur ce chantier majeur pour vérifier que les mesures réglementaires sont bien appliquées sur le terrain » et que des « non-conformités ont pu être constatées et certaines d’entre elles ont donné lieu à des mises en demeure ».

Les écologistes figurent au premier rang des opposants à ce projet de construction. Mais aussi l’autorité environnementale (une entité indépendante, chargée de l’évaluation environnementale dans la plupart des pays de l’UE) qui souligne des lacunes dans l’analyse socio-économique du projet, considérant qu’« elle repose sur des données de trafic (…) désormais obsolètes ». Cette même autorité craint aussi, et même surtout, un impact négatif du projet sur l’environnement : fragmentation du territoire, consommation de sols naturels et agricoles, impact sur la biodiversité et la rupture des continuités écologiques, altérations du paysage et des aménités des territoires, pollution de l’air et les risques sanitaires induits, préservation des zones humides, consommations énergétiques et des émissions de gaz à effet de serre. Le rapport de l’enquête publique indique qu’« aucune démonstration concrète (ndlr: d’un impact économique favorable) n’est présentée ni aucun chiffrage évalué[2] ». 

Au printemps 2023, une mobilisation à l’appel des Soulèvements de la Terre, de la confédération paysanne et d’Extinction Rebellion regroupe entre 4 500 et 8 200 militants écologistes contre le projet. Il y a une occupation des lieux de travaux avec notamment dès l’été 2023 des manifestants, dits « écureuils », qui aménagent des cabanes dans les arbres. A l’automne ils sont évacués par les forces de l’ordre. La contestation aura son sommet le 10 février 2024, avec Greta Thunberg ainsi que d’autres jeunes militants environnementaux européens présents à la manifestation, près de Soual. L’Etat consacre quelques 2 millions d’euros pour ramener l’ordre dans ce secteur[3]. Enfin, des chercheurs de l’Institut national universitaire Champollion (université fédérale de Toulouse Midi-Pyrénées) indiquent qu’aucune étude n’a permis de lier la création d’une infrastructure de transport au développement social et économique d’un territoire.  

Parcours juridique

Le 19 juin 2023, plusieurs associations déposent donc un recours devant le Tribunal administratif de Toulouse  contre les autorisations environnementales permettant la réalisation du chantier, dans le but d’obtenir la suspension des travaux et l’abandon définitif.

Saisi en première instance, le 27 février 2025, à la surprise générale, le tribunal administratif de Toulouse a arrêté le chantier de cette autoroute (avec effet immédiat) entamé en 2023. La rapporteure publique a demandé l’annulation de l’autorisation environnementale de ce chantier, car il n’a pas de « raison impérative d’intérêt public majeur ». L’exécutif et des parlementaires pro-A69 ont lancé des offensives. Le 24 mars, l’Etat fait appel. « Je soutiens évidemment cet appel », déclare dès le lendemain Agnès Pannier-Runacher, ministre de la Transition écologique. « Nous chercherons à défendre l’idée que ce projet est un projet d’importance majeure », a-t-elle poursuivi. « Nous estimons que c’est un projet de désenclavement et un projet qui est très important pour les habitantes et les habitants de ce territoire », a-t-elle défendu.

Conscients du caractère essentiel de ce projet en matière de développement et des conséquences désastreuses en matière d’emplois (près de 1000 menacés par cette fermeture), des sénateurs lancent une offensive au Parlement afin de faire voter une loi de validation de reprise. Ainsi, le 7 mai ils déposent une proposition de loi en ce sens. Le 15 mai 2025, le Sénat adopte largement un texte pour tenter d’obtenir la reprise du chantier. Quelques jours après, il en est de même à l’Assemblée nationale. A noter que cette voie parlementaire prévoit d’autoriser la poursuite de la construction de l’A69, sans attendre que la cour d’appel administrative se prononce sur le fond du dossier. 

Les pro A 69 crient victoire. Les militants écologistes, qui luttent de longue date contre le chantier, ont vivement critiqué cette proposition de loi, dénonçant une « attaque contre la séparation des pouvoirs ». Le problème, c’est que le juge administratif ne relève pas de l’autorité judiciaire telle que définie au Titre VIII de la Constitution. Et combien de commissions d’enquête se multiplient, depuis quelques décennies, pendant que des procédures judiciaires se déroulent ! Alors que c’est prohibé. Là, c’est de l’interférence flagrante dans la séparation des pouvoirs.

Le 19 mai le rapporteur public, Frédéric Diard, dont les avis sont généralement suivis par les juridictions administratives, fait savoir qu’il recommande à la CAA de Toulouse d’ordonner la reprise du chantier. Il l’a répété le 21 mai, lors de l’audience d’examen de la requête de l’Etat de sursis à exécution. Selon lui, l’importance des villes de Castres, Mazamet et Toulouse justifie « par nature qu’elles soient reliées par des infrastructures routières rapides », comme le sont d’autres villes occitanes d’importance, telles Albi, Foix, Carcassonne ou Cahors, toutes reliées à Toulouse par l’autoroute, a-t-il notamment souligné. Alice Terrasse, l’avocate du collectif La voie est libre, s’est élevée contre la position du rapporteur public, en martelant qu’ « il n’y a pas de projet qui ‘par nature’ disposerait d’une raison impérative d’intérêt public majeur », nécessaire pour autoriser ce type de chantier. Il est cependant des projets dont le réalisme le plus élémentaire contraint à admettre qu’ils sont d’« intérêt public majeur ». Celui de l’A69 en relève. Le mercredi 28 mai 2025, la CAA de Toulouse a autorisé la reprise des travaux sur l’A69. La cour a tranché : « La cour administrative d’appel de Toulouse prononce le sursis à l’exécution des jugements rendus le 27 février annulant les autorisations environnementales délivrées par l’État ». « Bonne nouvelle ! », a réagi sur X, le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau. Précisons cependant que la Cour s’est prononcée sur un recours à court terme déposé par l’Etat pour redémarrer ce chantier de 53 km. Ensuite, dans plusieurs mois, elle devra rendre une décision définitive sur l’avenir de cette infrastructure.

« On est consternés » : le collectif La Voie est libre va « saisir le conseil d’Etat » après cette décision. Malgré cette nouvelle procédure devant le Conseil d’Etat (qui n’est pas suspensive),  « le chantier va reprendre dans les trois prochains mois », engendrant « des dégâts pour rien », se désole Alain Hébrard, membre du collectif. Il est mis en avant « une suspicion de décision hautement politique ». Les opposants ne renoncent pas et estiment que « le projet A69 est toujours illégal et la procédure au fond en appel nous donnera raison », écrit La Voie est libre. L’association estime que « par le refus de motiver leur décision, les juges du sursis admettent implicitement que les arguments de l’État sont vides et très insuffisants pour pouvoir motiver leur décision. Nous sommes donc confiants pour la suite », ajoute le collectif.

A la vérité ce qu’a décidé la CAA ce n’est ni plus ni moins qu’un sursis à exécution permettant de redémarrer. Mais il ne règle rien sur le fond. La décision définitive n’est pas attendue avant 2026. En attendant, c’est une course contre la montre qui s’enclenche.

Des réalités économiques conséquentes

L’interruption du chantier n’a rien d’anodin. Notamment en matière économique. Depuis fin février, les travaux sont figés. Ouvrages inachevés, matériel immobilisé, équipes redéployées.

Pour les entreprises mobilisées sur le tracé, il va falloir tout remettre en ordre de marche. La reprise immédiate n’a rien d’un simple redémarrage : il faut reprendre les chaînes logistiques, réorganiser les plannings, rebriefer les personnels… Il y a aussi derrière tout cela, une réalité économique dont les écolos ont l’art de se ficher. Selon le gouvernement, l’arrêt du chantier a coûté plus de 25 millions d’euros. Voici le détail. L’association Via81, favorable au projet, avait notamment relayé un coût immédiat de 5 millions d’euros lié à la mise à l’arrêt du chantier, puis un coût compris entre 180.000 et 200.000 euros par jour sans travaux. Des chiffres contestés par les opposants, qui les estiment « gonflés » (mais n’en fournissent pas de leur côté, ou alors très évasifs).

Toujours selon le gouvernement, la « sécurisation des ouvrages en cours de construction représente 1.860.00 euros » et « la démobilisation des ressources », à savoir le millier d’ouvriers et les engins, a coûté, elle, « 4.825.000 euros ». Puis, toujours selon les chiffres avancés par le gouvernement, « les coûts de sécurisation du chantier s’élèvent à 165.000 euros par jour » et « les mesures environnementales représentent une charge de 46.000 euros par jour ».

Alors, qui va payer ? « À ce stade, on n’en sait rien », commente une source proche du dossier. Après tout, comme l’estime Mme Garrido[4], on peut aussi dire « ce sont des fonds privés des entreprises. C’est leur problème ! ». Avec un tel anticapitalisme primaire, tout est permis ! Bien sûr, les entreprises qui s’affairent sur ce chantier sont privées. Avec des ouvriers qui souquent ferme pour le mener à bien. Quel mépris pour eux que cette réflexion stupide de l’ancienne affidée de Mélenchon ! Sauf que les partenaires publics payent aussi pour cette A 69. L’Etat en tout premier lieu. Donc le contribuable. Les collectivités territoriales, ensuite. Donc le contribuable encore. Et puis lorsqu’une société licencie ou fait faillite, à cause d’un projet torpillé par les écolos les plus obtus d’Europe, il s’ensuit des mesures d’accompagnement social (chômage) nourries pour une large part par le contribuable. D’ailleurs combien de talibans de l’écologie française paient d’impôts dans notre pays ? C’est un autre débat… De toute façon, nous sommes persuadés que le Conseil d’Etat, sur cette « affaire de l’ A 69 »,  saura rester sur le même cap que la CAA de Toulouse. Celui du réalisme. « L’écologie, telle que promulguée dans ses vérités définitives par une autorité suprême, s’affaire à ostraciser socialement ceux qui s’avisent d’en discuter les dogmes. » (Chanta Delsol).


[1] ladepeche.fr, 29 novembre 2024

[2] https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2023/09/25/l-a69-toulouse-castres-est-elle-justifiee-comprendre-le-debat-sur-ce-projet-d-autoroute

[3] « 2,76 millions d’euros : le coût de la répression des opposants à l’A69 », Reporterre, 30 mars 2024

[4] LCI, 31 Mai

T’as pas une clope ?

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DR.

Elisabeth Lévy, fumeuse, nous a parlé du PSG et du capitaine Dreyfus dans son billet matinal. Mais pas uniquement. Nous vous proposons d’écouter sa chronique.


Je m’interroge sur les priorités de nos gouvernants. Ce week-end a prouvé une nouvelle fois que l’Etat ne parvient plus à garantir la sécurité des rassemblements populaires. Et pour cause : les sanctions, difficiles à mettre en œuvre, sont dérisoires ou absentes. Sur 202 gardes à vues à Paris, il y a eu 13 déferrements au tribunal. Pour le reste : classements sans suite, convocations devant un délégué du procureur (contribution citoyenne), 16 ordonnances pénales (procédure simplifiée). Bref, on nous endort avec les arrestations mais la réalité c’est que la plupart des fauteurs de troubles ne seront pas sanctionnés et que beaucoup des mineurs s’en sortiront avec une petite tape sur les doigts. Et que le même spectacle désolant se reproduira lors de la prochaine victoire ou défaite du PSG ou de l’équipe de France.

Y’a qu’à, faut qu’on

Certes, il n’y a pas de solution simple face à des mineurs hors de contrôle. Mais cela devrait être la priorité de nos gouvernants. Et qu’a fait le parlement, hier ? Voté une loi pour élever le capitaine Dreyfus au grade de général ! Une loi qui ne mange pas de pain et ne sert à rien sinon à faire la promotion de son promoteur, Gabriel Attal. Une loi à peu près aussi utile que celle qui vise à supprimer le Code noir que propose François Bayrou. Abroger une loi qui n’est pas appliquée depuis 1848, c’est en effet une urgence.

A ne pas manquer, le nouveau magazine Causeur: A-t-on le droit de défendre Israël?

Toute la France sait que le capitaine Dreyfus était innocent. Je ne pense pas qu’on va lutter contre l’antisémitisme d’aujourd’hui en s’agitant contre celui d’hier. Et s’agissant du Code noir de 1685, rappelons plutôt que la France a été l’un des premiers pays à abolir l’esclavage.

Est-ce à dire que les pouvoirs publics ne devraient s’occuper que de sécurité et de délinquance ?

En tout cas, ce que les Français reprochent à leurs gouvernants n’est pas que le Code noir n’ait pas été officiellement abrogé, c’est leur impuissance notamment en matière de sécurité.

La faiblesse de l’État face aux délinquants contraste avec sa sévérité avec les gens honnêtes. A ce titre, l’interdiction de la cigarette à l’extérieur semble être une mesure punitive pour les fumeurs plus qu’une protection pour les autres. Quoi que racontent les croisés de l’anti-tabac, vous n’allez pas attraper le cancer parce que des gens fument dans la rue où vous vous baladez. Ce n’est plus une mesure sanitaire mais une sorte de morale sociale (exactement comme les masques à l’extérieur pendant le Covid). Céline disait qu’un jour tous les plaisirs de pauvres seront interdits.  Nous y sommes. Quant à moi, j’arrêterai de fumer dans la rue quand on pourra s’y promener sans risque.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale

Christian Krohg, l’émotion du nord

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Christian Krohg, La Barre sous le vent ! (détail) 1882 © Photo : Nasjonalmuseet / Jaques Lathion

Le musée d’Orsay propose la première rétrospective en dehors de Scandinavie d’un peintre norvégien majeur: Christian Krohg. L’occasion de découvrir une œuvre d’une profondeur exceptionnelle. 


Métropoles et colonies d’artistes

Christian Krohg (1852-1925) naît à Oslo, alors appelée Kristiania, dans un milieu aisé. Après des études de droit, il se réoriente vers la peinture. Pour se former, il se rend d’abord à Berlin où il partage un appartement avec Max Klinger, artiste allemand particulièrement doué et imaginatif. En côtoyant diverses personnalités, sa vocation de représenter la vie des hommes et des femmes de son temps s’affirme.

Krohg réside ensuite à Paris et à Grez-sur-Loing, colonie artistique en bordure de forêt de Fontainebleau. C’est dans ces lieux et en observant des maîtres comme Jules Bastien-Lepage que son naturalisme accède à une réelle finesse.

Rentré en Norvège, il multiplie les activités, devenant non seulement peintre, mais aussi journaliste, militant et auteur de romans. Il évolue dans la bohème d’Oslo où il côtoie Ibsen. C’est là qu’il rencontre Oda, femme très belle et très libre. Pendant près de dix ans, il revient à Paris comme enseignant à la fameuse Académie Colarossi. Il réside souvent à Skagen[1], colonie d’artistes à la pointe nord du Danemark. Finalement, il rentre à Oslo où il devient professeur et enseigne à des élèves comme Edward Munch.

A lire aussi, Georgia Ray: Coups de pinceaux et blessures

Peintre et observateur de son temps

Krohg s’illustre souvent par une picturalité très mature, donnant beaucoup de saveur à ses œuvres. Avec lui, on jouit d’une vraie musique des formes. Ajoutons qu’il a un sens aigu des cadrages surprenants. Il aime peindre la vie des gens du peuple et des souffrants. Par exemple, sa Jeune fille malade (1881), tout en nuances de blanc, est à la fois d’une retenue déchirante et d’une rare virtuosité. « Vous devez, dit-il, peindre de manière à toucher, émouvoir, scandaliser ou réjouir le public par ce qui vous a vous-même réjoui, ému, scandalisé ou touché. »

Christian Krohg, Jeune fille malade, 1881, Huile sur toile, Nasjonalmuseet, Oslo, © NasjonalmuseetBørre Høstland

Les femmes, la fatigue et la prostitution

C’est probablement par son attention à la condition des femmes qu’il se révèle particulièrement intéressant. À part Antonio Fillol, en Espagne, peu d’artistes de cette époque explorent autant ce sujet. Krohg montre d’abord la fatigue des femmes entre le travail et la maternité. Il est également très préoccupé par la prostitution. Cela lui inspire son roman, Albertine. C’est aussi un thème de peintures, notamment pour une grande composition (1885) qui remue le public norvégien.

Une exposition « découverte »

Cette exposition Krohg s’avère donc d’un intérêt exceptionnel. Elle a été programmée par Christophe Leribault lors de son bref passage à la présidence du musée, avant d’être magnifiquement orchestrée par Servane Dargnies. C’est le type d’exposition que l’on aimerait voir très souvent au musée d’Orsay.


À voir absolument

« Christian Krohg (1852-1925) : le peuple du Nord », musée d’Orsay, jusqu’au 27 juillet. 16 € l’entrée


[1] Le musée d’Orsay a récemment exposé l’excellente Harriet Backer, également active à Skagen.

Islam: obsession ou présence obsédante?

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Métro toulousain, 23 mai 2025 © FRED SCHEIBER/SIPA

Pour masquer la réalité inquiétante d’une présence envahissante de courants islamistes incompatibles avec les valeurs démocratiques, de beaux esprits parlent souvent d’une « obsession » supposée de l’Occident pour l’islam. Charles Rojzman observe que depuis 20 ans, en France, on ne parvient pas à une réforme profonde de l’islam ni à mettre en place une résistance ferme contre un totalitarisme politico-religieux menaçant.


Il est devenu coutumier — comme le sont les lamentations modernes, usées jusqu’à l’ennui — d’entendre que l’Occident souffrirait d’une obsession maladive vis-à-vis de l’islam : accusation si facile, jetée à la face des sociétés européennes déjà accablées par leur propre déclin, comme s’il leur fallait encore porter le fardeau de leur prétendue compulsion à scruter, caricaturer, vouer aux gémonies une religion qui, à les entendre, ne leur aurait rien demandé.

Mais c’est là une fiction — une fiction qui se veut consolatrice, et qui masque mal une réalité autrement plus inquiétante : ce n’est pas l’Occident qui est obsédé par l’islam ; ce sont certaines manifestations contemporaines de l’islam qui, pour nombre de nos concitoyens, s’imposent comme une présence obsédante, diffuse, rampante, suintant dans les failles d’un monde à bout de souffle.

Certains musulmans, feignant l’innocence, protestent, s’étonnent : pourquoi tant de bruit ? pourquoi tant d’hostilité ? Ils se disent stigmatisés, injustement assimilés à des extrémistes qu’ils prétendent ne pas reconnaître. Mais cette indignation, cette posture de victime outragée, sonne creux. Ils savent. Oui, ils savent ce qui travaille en sourdine la trame de nos sociétés fatiguées : ils voient les revendications communautaires s’infiltrer dans les institutions, ils entendent les prêches dans les mosquées, connaissent les réseaux, soupçonnent les intimidations faites aux femmes, ferment les yeux sur les menaces contre les libres penseurs. Tout cela, ils le savent — et pourtant, ils se taisent, ou détournent le regard.

Il est temps de cesser de les prendre pour ces enfants blessés qu’il faudrait, au nom d’une humanité mal placée, ménager à tout prix. Leur responsabilité est là, nue, massive, irréfutable. S’ils souhaitent vivre dans des sociétés libres — ce mot si précieux et pourtant si galvaudé —, ils doivent prendre part à la réforme intérieure de leur religion. Non pour complaire à une quelconque injonction extérieure, mais parce qu’aucune société moderne ne peut survivre à l’intérieur de laquelle subsiste un corpus doctrinal figé, archaïque, autoritaire, frontalement opposé aux principes mêmes de la démocratie.

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L’islam doit se réformer, non pas comme on repeint une façade, mais comme on entame une mue spirituelle, intellectuelle, théologique. Abandonner toute prétention hégémonique, toute confusion entre foi et loi, toute tentation totalitaire. S’il ne le fait pas, il s’exclura de lui-même du monde moderne, et précipitera dans l’impasse ceux-là mêmes qui, sincèrement, s’en réclament.

Depuis deux décennies, nous assistons, impuissants ou complaisants, à l’essor d’un islam revendicatif, parfois conquérant, qui s’emploie à redéfinir les normes culturelles, sociales, parfois même juridiques, de certains espaces publics. À chaque polémique sur le voile, à chaque demande d’aménagement religieux, à chaque manifestation de séparatisme culturel, s’ajoutent les ombres portées des agressions verbales, physiques, des attentats, des meurtres. Tout cela tisse une atmosphère d’effroi larvé, de méfiance endémique, de peur rentrée.

Ce n’est pas un fantasme, ce n’est pas une lubie d’intellectuels aigris : c’est un constat empirique. Les sociétés européennes se trouvent confrontées à un phénomène de réislamisation, souvent militante, le plus souvent incompatible avec ce que l’on nommait jadis, avec une gravité un peu naïve, les principes fondamentaux de la République, de la laïcité, de l’humanisme des Lumières. Cette incompatibilité n’est pas une vue de l’esprit : elle est vécue, chaque jour, dans la chair, par les enseignants, les médecins, les élus locaux, les policiers, les citoyens anonymes, tous ceux qui, en silence, encaissent.

Et pourtant, ceux qui osent parler, qui alertent, sont réduits au silence, disqualifiés, acculés par des élites politiques et médiatiques toujours promptes à voir en eux des « fascistes », des « semeurs de haine ». On oublie — ou feint d’oublier — que parmi ces voix, certaines viennent précisément du monde arabo-musulman, qu’elles connaissent de l’intérieur les dérives de l’islam politique, qu’elles parlent avec le courage de ceux qui vivent sous protection policière, menacés de mort. Mais ces voix-là, trop souvent, sont rejetées, marginalisées, traitées en traîtres.

Alors, de quoi parlons-nous ? D’un malaise diffus ? D’une crispation passagère ? Non : nous parlons d’un totalitarisme rampant, d’autant plus dangereux qu’il se drape dans les habits de la foi, de la justice, de l’identité blessée. Comme tous les totalitarismes, il prospère sur les failles de nos démocraties : sur les inégalités sociales, sur le vide spirituel, sur le communautarisme, sur la lâcheté morale des élites.

Face à cette menace, il ne suffit plus d’invoquer la tolérance ou le « vivre-ensemble », ces mots usés comme des prières profanes. Il faut résister. Nommer l’adversaire pour ce qu’il est : un totalitarisme politico-religieux qui cherche à soumettre la société à ses dogmes. Et ce combat, nous ne pourrons le mener qu’avec des lignes claires, une volonté ferme d’exclure de l’espace commun tout ce qui nie la liberté, l’égalité, la dignité humaine.

Oui, il faut exclure : non par haine, mais par fidélité à l’idée même de démocratie, qui ne survit qu’à condition de poser des frontières et de faire preuve de fermeté morale.

Et surtout — surtout — il nous faut l’humilité de reconnaître que ce totalitarisme s’engraisse de nos faiblesses : de notre passivité, de notre silence, de notre complaisance. Chaque fois que nous acceptons qu’une femme renonce à sa liberté, chaque fois que nous tolérons le recul de la mixité, de la libre pensée, du débat, nous trahissons les valeurs que nous prétendons défendre. Ce n’est pas seulement l’islamisme qu’il faut combattre, c’est notre propre faiblesse face à lui.

L’obsession ? Non. La lucidité, oui : celle qu’il faut cultiver sans relâche, à l’heure où l’histoire bascule dans l’ombre. Car ce que nous devons rejeter, ce n’est pas l’islam en tant que foi privée, c’est cette entreprise politico-religieuse qui entend soumettre nos sociétés. Et nous ne pourrons l’emporter que si nous nous montrons, enfin, à la hauteur des idéaux que nous prétendons incarner — ou si nous acceptons, avec une forme de stoïcisme tragique, de contempler notre propre chute.

Oui, des barbares…

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Sacre du PSG: la conférence de presse de Bruno Retailleau, ministre de l'Intérieur, le 1er juin 2025 © D.R.

Alors que la fête a tourné au cauchemar à Paris après la victoire du PSG, Eric Coquerel (LFI) estime que parler de barbares comme le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau aurait des « soubassements racistes »…


Il y a quelque chose d’indécent et, pire, d’odieux à s’interroger depuis la soirée du 31 mai jusqu’à la nuit du 1er au 2 juin sur la qualification qu’il convient de donner à ces voyous auteurs d’affrontements avec la police, de violences et de dégradations qui ont donné lieu à de nombreuses interpellations.

Paris ne sait plus être une fête

Il ne faut pas se tromper de coupables et se plaindre que les forces de l’ordre n’aient pas pu totalement maîtriser un processus qui inéluctablement survient après les manifestations, quelle que soit leur nature. L’immense joie sportive suscitée par la superbe victoire du PSG a, comme d’habitude, été assombrie par des tragédies et des débordements honteux de jeunes gens qui n’avaient pour envie que d’engendrer le chaos.
Oui, ce sont des barbares comme l’a très justement dénoncé Bruno Retailleau, le ministre de l’Intérieur. On peut gloser à perte de vue sur ces malfaisants qui viennent, tels des parasites, se greffer sur les joies et les célébrations pour les dénaturer et les dévoyer. Barbares n’est pas une définition absurde, bien au contraire. Comme, pour les Athéniens, les barbares étaient ceux qui ne parlaient pas le grec, les barbares d’aujourd’hui sont ceux qui ne parlent pas la langue d’une société civilisée et pour qui le respect et la tranquillité sont des notions étrangères.

À lire aussi, Dominique Labarrière : PSG vs Inter de Milan: 5-0 Ordre public vs racaille de Paris: match très très nul…

Qu’un élu de la République, en l’occurrence Antoine Léaument, député LFI, ose insulter Bruno Retailleau en le traitant, lui, de barbare et en l’accusant d’être responsable de ce que Paris a subi depuis le 31 mai est véritablement une indignité, une vilenie. Comment s’étonner qu’après de tels propos, la politique ne soit plus considérée comme une activité honorable, la démocratie telle une richesse ?

https://twitter.com/ALeaument/status/1928947055692587344

L’irresponsabilité, la bêtise et le Mal atteignent de tels sommets que garder l’espoir en demain relève du miracle.
Les barbares sont entrés dans Paris et il aurait fallu les accueillir à bras ouverts ?

MeTooMuch ?

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Saint-Malo: une nouvelle statue pour Chateaubriand?

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Chateaubriand par Girodet-Trioson. Musee de Versailles. 24/05/2001 NAMUR-LALANCE/SIPA

Henri Mezzadri est peintre et sculpteur. On peut le croiser par hasard dans les vieux murs de Saint-Malo. Il s’est mis une drôle d’idée en tête : offrir à sa ville une statue (en bronze, et de trois mètres s’il vous plait) de l’un de ses plus illustres enfants : François-René de Chateaubriand. Rencontre.


Henri Mezzadri

Causeur. Je vous ai rencontré dans le restaurant Le coup de canon* à Saint-Malo. Vous parliez d’un projet de statue rendant hommage à François-René de Châteaubriand. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Chateaubriand a été une véritable révélation pour moi. Le premier ouvrage que j’ai lu de lui, Le Génie du Christianisme est un hommage éclatant à la foi chrétienne, mais qui dépasse de loin le simple cadre théologique. Convaincre par la beauté et l’amour, sublimer la religion par la sensibilité romantique : ce fut pour moi une expérience bouleversante. Lorsque j’étais au plus bas, j’aimais me rendre sur son tombeau, face à la mer, pour y puiser l’inspiration et garder espoir. Cette croix de granit, dressée sur l’île du Grand Bé, représente énormément à mes yeux ; et l’homme qui repose en dessous encore davantage.

Il y a déjà une statue de l’écrivain à proximité du casino. N’avez-vous pas peur du doublon ?

À Saint-Malo, on compte quatre statues de bronze [Jacques Cartier, Surcouf, Duguay-Trouin, Mahé de la Bourdonnais, ndlr], appelées à durer des siècles. Pourtant, le plus grand des Malouins, Chateaubriand, n’a pas droit à cet honneur. Sa mémoire est figée dans une statue de pierre, érodée par le temps, reléguée au bord d’un rond-point, devant le casino. Un emplacement bien peu glorieux, quand on sait que les autres statues trônent sur les magnifiques remparts. Il y eut pourtant une époque où une sublime statue de bronze lui rendait justice… jusqu’à ce qu’elle soit fondue durant la Seconde Guerre mondiale.

Je crois que c’est à la jeune génération qu’il revient aujourd’hui de réparer cette injustice, d’offrir à Chateaubriand (et à la France) une statue digne de ce nom. Quant à la statue actuelle, près du casino, elle est non seulement médiocre sur le plan académique, mais aussi en bien triste état. Et cela me semble indigne. Chateaubriand n’est pas un écrivain parmi d’autres : il est une figure majeure de notre patrimoine.

Quelles sont à ce jour vos réalisations ?

À ce jour, j’ai réalisé plusieurs sculptures, notamment Chateaubriand sous différents formats, mais aussi Richelieu, Cyrano, et récemment Bossuet. Je peins également à l’huile : le 21 janvier 1793, une Descente de croix, ou encore la Rencontre de Chateaubriand et de Louis XVI. Je vais jusqu’à confectionner moi-même les cadres de mes toiles, que je dore à la feuille d’or, pour offrir à chaque œuvre un écrin à sa mesure.

A lire aussi: Du ballast à l’amour courtois

Mais l’époque étant plutôt à la destruction de statues plutôt qu’à leur construction, n’est-ce pas une idée incongrue ?

Peu m’importe que ma démarche soit jugée anachronique. Certains hommes sont enracinés dans leur époque ; moi, je me sens homme de tous les siècles — serviteur du passé, du présent et de l’avenir.
Cette statue, je l’ai façonnée pour Chateaubriand, pour les Français d’aujourd’hui, et pour les enfants de demain, afin qu’ils puissent s’inspirer de ce grand homme. Comme il l’écrivait lui-même :
“Quand je ne serai plus, s’il se trouve de jeunes gens pour lire mes Mémoires, ma voix sortira alors de la tombe pour leur dire que les rêves ne meurent jamais.”

Et sur le plan du financement ? Est-ce possible ?

Absolument. Il existe plusieurs manières de financer un tel projet. Prenez l’exemple de la statue de Mahé de La Bourdonnais : elle fut financée par les Mauriciens. Chateaubriand compte de nombreux admirateurs en France, et je suis convaincu que beaucoup seraient prêts à contribuer, chacun à leur échelle. Nous envisageons également la voie du mécénat. Ce n’est pas parce qu’une entreprise coûte cher qu’elle ne mérite pas d’exister. Toute œuvre de grandeur implique de l’effort, de l’investissement, et de la volonté.

Nous avons cessé d’ériger de belles choses en France ; nous avons arrêté de rêver le monde. Nous demeurons spectateurs, pendant que la France s’étiole. Les tailleurs de pierre ne bâtissent plus, ils réparent. Les académies des beaux-arts ont tourné le dos à l’enseignement classique. Créer une statue digne de Chateaubriand, c’est offrir un symbole à la jeunesse, aux artistes, aux passionnés d’histoire. C’est raviver une flamme dans une époque où la volonté semble vaciller. Saint-Malo ne s’est pas bâtie en un jour : elle est le fruit d’un immense travail. Cela ne signifie pas que son embellissement doive s’arrêter. D’autant que la majeure partie des revenus de la ville provient du tourisme. Et que font les touristes en été, sinon visiter les musées, les églises, les statues ?

Mémoires d'outre-tombe : extraits

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* Au coup de canon, tenu par Gilles et Jules, père et fils, est le meilleur restaurant de viande de Saint-Malo, avec notamment un formidable confit de canard.

Londres: tout, sauf froisser l’exquise sensibilité du Hezbollah

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DR

En septembre 2024, à Londres, un manifestant juif a été arrêté lors d’une manifestation. Motif : il avait brandi, pendant trois minutes, une caricature qui ridiculisait Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah.


– Ne croyez-vous pas que vous risquiez d’induire de la détresse chez les partisans du Hezbollah qui auraient vu cette pancarte ? lui demande une enquêtrice, sur la vidéo diffusée par The Telegraph[1].

– Ne pensez-vous pas qu’en montrant cette image à des manifestants qui sont clairement pro-Hezbollah et anti-Israël, vous attisez encore davantage la haine raciale ? insiste-t-elle.

– Et vous, vous pensez que les manifestants étaient des partisans du Hezbollah, un mouvement qui est classé terroriste ici, au Royaume-Uni ? a répondu à l’interrogatrice l’avocat du mis en cause pour « harcèlement, inquiétude ou détresse causés avec la circonstance aggravante de motivation par la race ou la religion. »

On ne sait pas si le Hezbollah est une race ou une religion, mais le manifestant juif, dans la capitale de Sa Majesté, qui est encore plus antisémite que Paris, a été harcelé par la police pendant six mois à la suite de son interpellation.

Mesures contre un dangereux manifestant armé d’ironie

Avant d’enfermer le manifestant moqueur dans une cellule où il a passé la nuit, la police avait perquisitionné son domicile : deux fourgons de police et six agents avaient été déplacés pour mettre la main sur du « matériel offensant ». Ils étaient repartis bredouilles.

Au bout de huit mois, le 10 mai 2025, la police a abandonné les poursuites, la Couronne ayant estimé qu’il n’y avait pas suffisamment de preuves dans le dossier pour avoir la moindre chance d’obtenir une condamnation.

Pourtant, le porte-parole de la police londonienne avait affirmé, à l’époque de l’arrestation, que l’homme avait « été mis en examen après une étude minutieuse des éléments de preuves qui étaient en notre possession ».

A lire aussi, Charles Rojzman: Les Frères musulmans et l’art du mensonge victimaire: l’exemple du Hamas

En fait de mea culpa, la police s’est contentée de regretter que la policière chargée de l’interrogatoire ait parlé de « manifestants pro-Hezbollah », alors qu’elle aurait dû employer le terme « propalestiniens ».

Chris Philp, le ministre de l’Intérieur du cabinet fantôme britannique[2], a été sévère. Ce n’est pas inattendu, puisqu’il est dans l’opposition : « ces derniers temps, la police n’a pas réagi lorsqu’elle a été confrontée à des manifestants qui appelaient au djihad et à l’intifada à Londres. Pourtant, cet homme a apparemment été arrêté parce qu’il était susceptible d’offenser les partisans d’une organisation terroriste interdite.[3] »

Lord Walney, ancien conseiller du gouvernement en matière de terrorisme, a qualifié cette affaire de « grotesque » et a déclaré qu’il était « invraisemblable » que la policière se soit simplement mal exprimée.

Cette bavure aurait-elle un rapport avec le recrutement dans la police ?

Le 10 avril 2025, l’une des plus importantes forces de police britanniques s’est vu accuser de racisme antiblancs. Ce n’était pas un fantasme : une plainte a été déposée contre la police du West Yorkshire (WYP) par un candidat policier blanc, pour avoir bloqué temporairement les candidatures des Britanniques visiblement issus de la majorité. Pas d’amalgame : ce n’est pas du racisme, c’est de la discrimination positive.

La WYP empêcherait les candidats britanniques blancs de postuler à ses programmes d’entrée dans la police, car elle cherche à attirer des groupes « sous-représentés », ce que l’on nomme, de notre côté de la Manche, des « minorités visibles »[4].

Un ancien officier lanceur d’alerte a expliqué que cette politique visait à cibler certains groupes. Les policiers postulant étaient classés sur un podium virtuel qui délivrait les médailles de l’or au bronze, en fonction de leur origine ethnique : plus la peau du candidat était foncée et plus son classement se rapprochait de l’or. Idem pour la religion, l’or étant réservé à l’islam.

Sur son site web, la police du Yorkshire explique qu’en raison du manque criant d’officiers issus de minorités ethniques, elle doit accepter des candidatures « tout au long de l’année de la part de ces groupes sous-représentés », tandis que les autres candidats doivent attendre que le « processus de recrutement soit ouvert » : « Nous acceptons actuellement les candidatures de personnes issues de nos groupes sous-représentés pour les deux programmes d’entrée dans la police (uniforme et détective) … Si vous n’appartenez pas à l’un de ces groupes, veuillez continuer à consulter cette page pour connaître les futures opportunités de recrutement. »

Alors avis aux amateurs : « Si vous êtes issu(e) d’une minorité ethnique et que vous souhaitez en savoir plus sur ce que c’est que de travailler pour la police du West Yorkshire, envoyez-nous un courriel en utilisant ces coordonnées pour une discussion informelle :

positive.action@westyorkshire.police.uk »[5]


[1] www.telegraph.co.uk/news/2025/05/23/jewish-protester-arrested-mocking-terrorist-leader/

[2] En Angleterre, il existe un gouvernement bis, ou fantôme, dans lequel siègent les députés les plus influents du principal parti d’opposition. Il se réunit comme le gouvernement en place et il est tenu au courant de toutes les affaires courantes, afin qu’il existe une structure capable de gouverner en cas de changement brusque de majorité parlementaire.

[3] https://www.facebook.com/groups/1965857726900049/posts/3139814419504368/

[4] www.lbc.co.uk/politics/uk-politics/police-force-white-british-diversity-applications-discrimination-west-yorkshire/

[5] www.westyorkshire.police.uk/about-us/diversity-equality-and-inclusion/valuing-difference