Gabriel Matzneff a osé sortir de chez lui, rapporte le quotidien de gauche.
Décidément, le journalisme de police ne se repose jamais. À peine terminé le délicieux épisode du grand PatCo balançant à l’antenne une blagounette à deux balles, faite par Fabien Roussel en privé qui vaut au communiste d’être traîné devant le tribunal des militantes-et-élues, je reçois l’appel d’un journaliste de Libération. Il veut m’interroger sur une soirée qui s’est déroulée chez Lipp le 14 avril pour la remise du prix Cazes. Je le vois venir à des kilomètres. La seule chose qui l’intéresse, c’est la présence de Gabriel Matzneff, déjà signalée par quelques tweets indignés, photos à l’appui. Le gars veut savoir si, au moins, quelqu’un dans l’assemblée s’est offusqué de cette infâmie, si quelques bons esprits ont bruyamment quitté la salle en proclamant qu’ils ne sauraient se trouver dans la même pièce qu’un tel monstre. Je lui coupe la parole sans amabilité excessive: « Vos questions de flic, vous pouvez vous les garder. » À l’évidence, il ne comprend pas la raison de mon énervement: « Je veux juste savoir s’il y a eu des réactions. » Ma pomme: « Trouvez-vous un autre mouchard, comme ça vous pourrez dresser la liste des salauds qui n’ont rien dit. » Coupables par omission et par association.
« Tout de même, insiste-t-il, cette présence peut interpeller. » Réponse de votre servante: « Eh bien, faites la liste des non-interpellés. Décidément, nous ne faisons pas le même métier. Sans doute ne fréquentez-vous que des gens parfaitement irréprochables, bravo ! » Il ne doit pas rigoler tous les jours, le confrère.
Pour finir, il brandit un argument qu’il pense indiscutable : « Vous savez je ne suis pas le seul. » Là, je dois l’avouer, j’explose : « C’est ça votre justification ? Que vous faites partie d’une meute ? Que vous êtes moutonnier ? » Venant d’un journaliste officiant dans un quotidien qui se croit subversif mais qui est la pointe avancée du conformisme progressiste, c’est un aveu : « mutin de Panurge », comme disait mon cher Muray, et fier de l’être.
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La conversation se termine plutôt fraîchement – de mon fait. Toutefois, je ne peux m’empêcher de lui adresser le message suivant, en l’invitant à me citer si ça lui chante. « C’est vraiment marrant les gens de gauche maintenant. Ils adorent se joindre à la meute. Si je vous comprends bien, Matzneff devrait passer les dernières années de sa vie enfermé chez lui. Et vous êtes « interpellé » parce que les gens qui étaient présents à cette soirée n’ont pas poussé des hurlements horrifiés, écrit des tribunes et demandé urbi et orbi la mort sociale du pêcheur. Cette peine, aucun tribunal ne l’a prononcée sinon celui de la bienséance que vous incarnez si bien. Je suis sûre que vous êtes fier d’être du bon côté contre un vieillard isolé et ruiné. Moi j’appelle cela du journalisme de police. » J’ajoute que, chose qu’il semble totalement ignorer, Matzneff a récemment bénéficié d’un non-lieu. Aussi pensait-il naïvement que la chasse aux sorcières allait prendre fin et que Gallimard allait l’accueillir à bras ouverts en lui jurant que tout est pardonné. Mais le tribunal populaire se fiche éperdument des décisions de la Justice.
Gabriel Matzneff n’est pas un saint (contrairement, sans doute, aux journalistes de Libé). Quelles qu’aient été ses erreurs ou fautes, il a suffisamment payé. Abandonné par la plupart de ses amis (qui connaissaient pourtant son goût pour les jeunes filles), renié par son éditeur qui a mis ses livres à l’index, malade et ruiné : il est devenu un paria. Pour les matons qui se croient chargés de veiller à la morale publique, il devrait sans doute s’auto-incarcérer. Ces gens sont les « croquantes et des croquants » de Brassens, tous ces « gens bien intentionnés » qui, avec une bonne conscience inébranlable, chassent en bande. Désolée, mais je vais encore sortir mon Guy Debord : « Je ne suis pas un journaliste de gauche. Je ne dénonce jamais personne. » Et ça, voyez-vous, j’en suis plutôt fière.
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