Grandeur nature

Redécouverte de l'émerveillement


Grandeur nature
Le Ciel entrouvert (détail), Paul Huet, 1869. D.R.

Vivre, c’est sentir ! Aux âmes amples et généreuses, il faut un «sentiment de la nature», fruit d’une curiosité amoureuse pour les plantes, les bêtes et les paysages. Une exposition des ciels de Paul Huet et une autre des herbiers de Rousseau nous rappellent que l’écologie véritable est le contraire de notre insensible décompte du CO2.


Pour fêter sa réouverture, le Musée de la vie romantique nous convie à la contemplation des ciels du peintre Paul Huet (1803-1869), un proche de l’artiste Ary Scheffer qui vécut dans cette maison-atelier du 9e arrondissement de Paris. Avec le romantisme, le ciel cesse d’être un décor d’azur piqué de nuages roses rebondis comme des joues d’angelot. La météorologie – orages, tempêtes, éclaircies – s’invite au royaume de la théologie ; le temps des émotions succède à celui des méditations ; les états atmosphériques reflètent nos états d’âme. Le ciel romantique est un morceau de nature, y compris de nature humaine : on y promène encore aujourd’hui un regard solitaire et inquiet, hérité de celui des Lumières et de la révolution industrielle, affûté par un autre siècle et demi de sensibilité collective. S’inspirant des peintres anglais John Constable et William Turner, Paul Huet substitue la physique du ciel à la métaphysique des cieux, et l’air devient paysage.

Le ciel nous gagne

Dans Le Plateau des Bruyères, à Sèvres (sans date), le ciel occupe plus de la moitié de la toile et ouvre sur un lointain bleu orangé vers lequel s’élance en rêve la silhouette qui nous tourne le dos. Les nuages sont insaisissables et mouvants au-dessus des arbres et de la figure humaine, enracinée comme eux, sur le plateau. Le bleu, le gris et le blanc moutonnent en une lumière vivante qui vient caresser la terre et imprime sur elle des ombres mobiles, bosselées par la bruyère. Dans Soleil couchant (1855), le ciel nous gagne : il s’est littéralement couché par terre et se reflète dans le plan d’eau comme dans un miroir, à côté des paysannes et de leur bétail. L’année de sa mort, Paul Huet peint Le Ciel entrouvert (1869), une œuvre qui annonce l’impressionnisme, ce moment où, dans la peinture, les impressions vont prendre le pas sur les émotions. Dans cette toile testamentaire, le ciel, la mer, les bancs de sable et les filets de pêche se fondent en échos de lumière naissante. Les travailleurs de la mer, pantalon retroussé et chemise rouge, sont de petites taches de chair et de sang qui ploient sous l’effort dans le vertige horizontal des éléments de l’aube.

« J’aperçus le ciel et un peu de verdure. Cette première sensation fut un moment délicieux. » Paul Huet admirait Jean-Jacques Rousseau (1712-1778). L’auteur de La Nouvelle Héloïse (1761) et des Rêveries du promeneur solitaire (1782) faisait partie de ses maîtres : « les émus, les passionnés ». Vers la fin de sa vie, entre 1771 et 1772, une trentaine d’années avant la naissance du peintre, Rousseau réalisait un herbier portatif pour son ami Charles-Joseph Panckoucke. Cet herbier – l’un de ses trois herbiers pédagogiques connus à ce jour – disparut en 1976 avant de resurgir lors d’une vente aux enchères, le 17 juin 2024, à Paris. Grâce à des dons privés, la Fondation auxiliaire du Conservatoire botanique de la Ville de Genève a pu acquérir les quatre-vingt-dix-neuf chemises d’herbier du Citoyen de Genève, avec son coffret en orme moucheté, sa cotonnade à rayures et son catalogue de douze pages manuscrites, présentés au public depuis février dernier à la bibliothèque du Jardin botanique. « Jamais la nature ne nous trompe », titre l’exposition, reprenant une phrase d’Émile ou De l’éducation (1762).

Un herbier de Jean-Jacques Rousseau, constitué entre 1771 et 1773. © ADER – Bibliothèque Inguimbertine de Carpentras

Le goût de la nature s’apprend par la pratique

La botanique fut le refuge de Rousseau, « refuge ignoré de tout l’univers où les persécuteurs ne [le] déterreraient pas ». Menacé d’arrestation et réduit à l’exil après la condamnation de l’Émile, il se persuada d’être devenu « le plus abhorré des mortels » voire « l’ennemi du genre humain », et se consola de n’avoir pas trouvé, dit-il, un seul homme qui n’ait pas rallié « la ligue universelle » menée contre lui, en herborisant et en écrivant sur la botanique : « tant que j’herborise, je ne suis pas malheureux ». Ce n’est pas par goût pour la nomenclature savante, celle de Tournefort ou de Linné, ni pour leurs vertus médicinales, que Rousseau aimait cueillir des plantes. Très critique envers les « nomenclateurs », qui ne font que « cracher un nom ou une phrase à l’aspect d’une plante sans rien connaître à sa structure », il souhaitait également sortir la botanique de son ornière pharmaceutique. « L’on n’ira pas chercher des guirlandes pour les bergères parmi les herbes pour les lavements » – autrement dit, ce qui est bon pour le corps, la « carcasse » comme il l’appelle, n’est pas bon pour l’imaginaire. Non, il aimait la botanique car il aimait à la fois « bien voir ce qu’il regardait » et contempler la nature.

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« Bien voir », pour Rousseau, signifie décrire. « Je suis observateur. Je suis le botaniste qui décrit la plante. » L’herbier de Genève, avec sa Digitaria sanguinalis, sa Veronica scutellata, et son Heliotropium arborescens, minutieusement fixés par des barrettes de cuivre à l’intérieur du cadre rouge tracé sur les chemises de papier chiffon, nous conduit aux Lettres sur la botanique que leur auteur écrivit entre 1771 et 1773 à Madame Delessert : racines, tiges, branches, feuilles, fleurs et fruits, Rousseau détaille avec clarté et plaisir cette nature minuscule qui le console de la nature humaine. Quant à la contemplation, elle est le maître-mot de la démarche rousseauiste. Au fond, nous dit-il, personne n’a besoin qu’on lui apprenne ce qu’est la fleur ou la beauté ; on le sait comme saint Augustin sait ce qu’est le temps jusqu’à ce qu’on le lui demande. « La rose est sans pourquoi » (Angelus Silesius). Contemplatif solitaire, Rousseau sut jouir de la beauté des paysages lors de rêveries qui furent autant de promenades à l’écart de la pensée. Plus que nul autre, il se sentit exister à travers elle, au terme d’une fréquentation assidue : contrairement aux idées reçues sur l’auteur de l’Émile – suffisamment contradictoire pour qu’on ne le caricature pas plus qu’il ne se charge de le faire lui-même –, le goût de la nature n’est pas inné et s’apprend par la pratique. On doit s’exercer à voir, à sentir et à juger du beau grâce à ce que l’auteur nomme, dans La Nouvelle Héloïse, « ces je ne sais quoi qui reviennent si fréquemment ». Vivre, c’est apprendre à sentir.

Spécimens botaniques attribués à l’herbier de Jean-Jacques Rousseau. © ADER – Bibliothèque Inguimbertine de Carpentras

Une invitation à l’émerveillement

Sait-on encore voir, sentir et juger de la beauté d’un ciel ou d’une plante ? Sait-on encore décrire et contempler la nature ? On apprend davantage à suspendre son jugement esthétique par crainte d’« essentialiser » et à préserver la nature plutôt qu’à la contempler. Nos enfants savent qu’il faut végétaliser les centres-villes, mais sont-ils seulement capables de distinguer un tilleul d’un platane ? On leur a dit en classe que les poissons absorbent les métaux lourds et les microplastiques, mais ont-ils vu un poisson de leur vie ? Biberonnés au changement climatique, certains d’entre eux n’ont sans doute jamais assisté au lever du jour ou rêvé devant un coucher de soleil. Cette évolution est récente. Les grands-parents de nos collégiens lisaient encore dans leur livre d’histoire de 6e que la mer, en Grèce, était « par beau temps d’un bleu sombre presque violet » ou, qu’en Égypte, la crue du Nil avait quelque chose « de réjouissant, de délicieux, de merveilleux » (Cours d’histoire Jules Isaac, 1957). Jean-Jacques Rousseau n’était pas si loin d’eux, lui qui voyait dans un lever de soleil « un spectacle si grand, si beau, si délicieux. » Aujourd’hui, la sensibilisation à l’avenir de la planète se fait, en général, au détriment de la culture de la sensibilité et l’éco-anxiété s’accompagne d’une certaine indifférence à la beauté. En général seulement, car d’autres voix commencent à se faire entendre. Parmi elles, notons celle de Vincent Munier (né en 1976), figure emblématique de la photographie animalière, dont le film Le Chant des forêts, sorti en salle en 2025 – quatre ans après La Panthère des neiges – est une invitation à l’émerveillement devant les vies minuscules qui peuplent toujours la nature, du Troglodyte mignon à la Bergeronnette des ruisseaux. Dans ce film documentaire, que toutes les écoles auraient dû aller voir, Michel, le père de Vincent Munier, raconte qu’un jour où il regrettait que le Grand Tétras n’habite plus nos montagnes, un oiseau de neuf grammes chantait devant lui et semblait lui dire : je suis là, moi, et tu ne me vois pas.

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Des ciels de Paul Huet à l’herbier de Jean-Jacques Rousseau, le visiteur se retrouve face à l’homme qui était alors face à la nature. Des paysages de lumière, d’air et de peinture romantique nous parviennent encore ; des plantes cueillies, séchées et répertoriées avec passion par Rousseau il y a deux siècles et demi nous arrivent intactes. La main de l’artiste et la main du philosophe botaniste, émouvantes toutes deux dans leur pratique assidue de l’éphémère, nourrissent notre regard sur le monde à l’heure où toute une rhétorique de la pureté pseudo-rousseauiste réinvestie dans le discours sur l’environnement parachève le mythe de la grandeur de la nature sans l’homme et de la misère ontologique de l’anthropocène. « Homme, ne déshonore point l’homme » (J.-J. Rousseau).

À voir

« Face au ciel, Paul Huet en son temps », Musée de la vie romantique, 16, rue Chaptal, 75009 Paris. Jusqu’au 30 août 2026. 
« Jamais la nature en nous trompe ». L’herbier de J.-J. Rousseau. Bibliothèque des Conservatoire et Jardin botanique de Genève (Suisse).
Le Chant des forêts, film documentaire réalisé par Vincent Munier, 2025.
Avril 2026 – #144

Article extrait du Magazine Causeur




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Georgia Ray est normalienne et professeur

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