Accueil Culture En cette matinée grisante…

En cette matinée grisante…

Le billet de Thomas Morales


En cette matinée grisante…
Victor Lanoux, Guy Bedos, Jean Rochefort, Claude Brasseur © SIPA

Monsieur Nostalgie célèbre les 50 ans d’Un éléphant, ça trompe énormément, film de Yves Robert sorti en 1976. Borne temporelle au charme irrésistible et signe d’une qualité France indépassable.


Le charme opérera-t-il, une fois encore ? Les multi-visionnages n’ont-ils pas altéré cette douce déambulation dans une France bourgeoise et adultérine, cette société totalement engloutie, presque inaudible, pour les générations des crises successives ? A force de le voir et de le revoir, n’y décèle-t-on pas des facilités, des afféteries, une sorte de classicisme un peu fatigué par le poids des années, cinquante ans déjà, une forme de voyeurisme cajoleur dont l’innocuité sociale nous tombe des mains ? Nous avons grandi. Le monde a changé. Il s’est durci. Les échappatoires sont aujourd’hui interdites. Rira-t-on encore du machisme dépoitraillé de Bouly ou de l’hypocondrie de Simon ? Cette comédie sur l’amitié masculine n’a-t-elle pas simplement fait son temps ? A ranger au rayon des souvenirs et des plaques émaillées, du serpent monétaire européen et de Panatta en polo Fila victorieux à Roland-Garros. Nous connaissons trop cette ritournelle pour y croire, pour se faire piéger encore, pour donner du crédit à quatre hommes dans la tourmente des relations extraconjugales.

Mais la chair est faible et la mémoire hypersensible, vive, elle se met en branle instantanément ; ce film n’a rien perdu de son charme suranné et de ses cabrioles sémantiques, il est confit, mariné dans ce qui fait le suc de notre nation, une distance joyeuse, des fêlures à bas bruit, des accommodements déraisonnables, la farce des éconduits, le compagnonnage brinquebalant à l’heure des premières palpitations du cœur, dans cette zone grise où la jeunesse s’éloigne et la vieillesse s’approche, dans cet entre-deux sentimental et courtois où la vision d’une jeune femme en robe rouge embrase votre conscience. Dès le générique sobre de la Gaumont à l’écran, la mécanique fluide déroule son ruban du bonheur. Tout coule, tout passe. Une autre société est possible. Et pourtant, depuis l’été 1976, rien ne va plus en France, Françoise Giroud a hérité du secrétariat d’État à la culture et Jacques Médecin celui du tourisme. La Simca 1307/1308 a été élue voiture de l’année et Bernard Pivot a invité la mère Denis à Apostrophes pour son émission consacrée au charme et à la colère de la province. Heureusement que Guichard, Ponia et Lecanuet sont ministres d’État et tiennent la baraque. Il y a quelques lueurs d’espoir, Mort Shuman chante Papa-Tango-Charlie et Celentano vient de sortir son album Svalutation. Adèle Blanc-Sec s’installe dans la BD avec un deuxième opus et Grainville préempte le Goncourt deux ans avant Modiano alors qu’il est deux ans plus jeune. Tout sera balayé par l’irruption d’Étienne Dorsay (Jean Rochefort) en peignoir rayé, bleu et rouge, sur une corniche haussmannienne. Indiscutablement, ce chef du bureau d’information, mari patriote et fidèle, phraseur et maladroit, cavalier fantasque et fonctionnaire pensif, va bouleverser notre rapport aux femmes et à la drague. Tous les adolescents de France rêveront de dire un jour à une demoiselle: « Ce soir au Récamier, rue Récamier » ou à un partenaire de tennis : « Tu lobbes trop court ». Un éléphant fera désormais partie de notre éducation. Son onde dure encore.

La sérénade de Cosma en toile de fond et un Paris à mi-chemin entre les murs gris et une R12 orange discomobile. Comme Étienne, nous nous sommes interrogés s’il fallait une martingale sur une veste Renoma et si Anny Duperey était sujette britannique. Elle est normande. Pourquoi ce film d’atmosphère et de bons mots nous trouble autant ? Parce qu’il est une compilation de l’esprit français dans un pays qui compte alors moins de 1 million de chômeurs. Parce que les hommes ont peu de certitudes et ont conservé un fond de camaraderie scout dans leur dérive nocturne. Parce que les femmes sont mordantes et équivoques. Parce que Lucien (Christophe Bourseiller) en duffle-coat camel prononce avec sérieux cette sentence imparable : « J’aime vos seins enfin surtout le gauche » et que Daniel (Claude Brasseur) conduit, entre autres, une AMC Pacer bicolore provenant du garage Jean-Charles.

Les tendresses de Zanzibar

Price: ---

0 used & new available from




Article précédent Photographie: le New York chatoyant d’Harry Gruyaert
Journaliste et écrivain. Dernières publications : "Tendre est la province", (Équateurs), "Les Bouquinistes" (Héliopoles), et "Monsieur Nostalgie" (Héliopoles).

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération