Dans une lettre aux lecteurs de Causeur, une électrice parisienne, prof d’histoire-géo dans un lycée en zone prioritaire, explique pourquoi elle a voté Chikirou aux municipales et continue de soutenir Jean-Luc Mélenchon malgré ses outrances et saillies antisémites.
Chers lecteurs de Causeur,
Vous ne me connaissez pas. Ou à peine. Je fais partie des 64 464 électeurs et électrices parisiens qui ont voté pour Sophia Chikirou au second tour des dernières élections municipales.
Je ne vous fais pas cet aveu pour vous que vous enragiez. Ni pour me donner le frisson de crâner devant vous, qui devez au mieux me trouver folle, au pire me haïr. Vous remarquerez d’ailleurs que je signe cette lettre ouverte sous alias. Pas très courageux, me direz-vous.
Si je tiens à rester anonyme, c’est à cause du métier que j’exerce. Professeure d’histoire-géographie dans un lycée public de la capitale, je pense que ma relation avec mes élèves serait altérée s’ils devaient connaître précisément mes opinions politiques – même s’ils doivent avoir quelque idée sur le sujet et d’ailleurs me trouver idéologiquement plutôt sympathique puisque j’enseigne en zone prioritaire, parmi une population qui a globalement mes valeurs.
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Je crois du reste que le règlement l’Éducation nationale m’interdit de faire publiquement état de mes convictions personnelles, qu’elles soient religieuses ou partisanes. Je ne voudrais pas me mettre en faute.
Mais alors, pourquoi ai-je choisi de vous parler de mon engagement insoumis ? Pour une raison simple. Je voudrais vous sortir une idée de la tête. Vous dire que, malgré ce que la plupart des médias prétendent, voter LFI ne signifie pas être antisémite.
Je comprendrais que vous ayez du mal à me croire. Récemment, Jean-Luc Mélenchon a plaisanté sur la prononciation du patronyme de Raphaël Glucksmann lors d’un discours à Perpignan. Je ne vais pas finasser : même s’il s’en est excusé, ces propos étaient indignes. Quand j’ai vu les vidéos, j’ai été outrée. Surtout par les rires dans la salle. Et pourtant, je n’ai pas renoncé à voter LFI.
Vous me trouvez inconséquente ? Stupide ? Ignoble ? Excusez-moi, mais cela ne marche pas sur moi. Par pitié, gardez vos leçons ! Quand Médiapart a révélé que Quentin Deranque était néonazi, avez-vous vu les médias de droite, qui avaient béatifié le jeune homme quelques jours auparavant, changer d’avis sur lui ? Non, ils ont préféré taire l’information. Regarder ailleurs. Eh bien moi, c’est pareil. Je regarde ailleurs lorsque quelqu’un de mon camp fait une connerie. Sauf que, contrairement à certains, j’ai l’honnêteté de le reconnaître.
Quand Jean-Marie Le Pen est mort, j’ai entendu les journalistes des médias Bolloré revenir sur ses calembours antisémites et ses propos négationnistes, pour évidemment les fustiger. Cela ne les a pas empêché de saluer le «lanceur d’alerte », qui, selon eux, avait vu avant tout le monde le danger migratoire.
Figurez-vous que je pense la même chose de Jean-Luc Mélenchon : malgré ses provocations, je suis persuadée que l’on dira plus tard que c’était un visionnaire, qu’il a courageusement lutté contre la trumpisation du monde, la vassalisation par l’argent et par les guerres hors-la-loi.
Le Sud global ne nous déteste pas sans raison. Si nous, Occidentaux, étions moins égoïstes, moins armés, plus accueillants, plus disposés à reconnaître notre racisme, alors le monde serait moins à feu et à sang, et les conditions davantage réunies pour qu’un maximum de personnes sur cette terre ait accès du progrès social. Je le crois profondément. C’est ainsi.
Je suis davantage effrayée par Donald Trump, qui excuse les meurtres de sa police ICE, et par Benjamin Netanyahou, qui tue des innocents à Gaza, que par les outrances simplement verbales de Jean-Luc Mélenchon. Cela ne veut pas dire que tous les Américains et tous les Israéliens sont à mes yeux des salauds. Ni que je prenne Mélenchon pour un ange. Seulement, il faut bien choisir le moindre mal.
Vous trouvez peut-être que je parle trop d’Israël ? Que tant de considération pour un si petit État est suspect ? Croyez-moi pourtant : ce pays ne m’obsède pas. Ce sont les États-Unis qui me posent problème. Leurs bases militaires partout sur la planète. Leur droit extraterritorial. Leur niveau record de pollution. Leur sous-culture abêtissante qu’ils exportent partout.
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Cela dit, je vous mentirais en vous disant que je regarde les morts causées par le régime iranien ou par l’armée russe avec la même indignation que les bombardements de Tsahal. Quand Israël bombarde des civils, des dizaines de milliers de civils, cela me révolte davantage. Car il s’agit d’une démocratie. Il est assez logique d’attendre de la part de démocrates qu’ils soient de meilleures personnes, vous ne pensez pas ?
Bref c’est justement parce que je suis l’exact inverse d’une antisémite que Benyamin Netanyahou, qui est en train de détruire la réputation de son peuple, me dégoûte.
Mais revenons à la France. Je vais aggraver mon cas en vous en précisant que je n’ai pas toujours été Insoumise. Je suis une récente convertie. Quadragénaire, j’ai vécu assez longtemps pour avoir voté Lionel Jospin, François Hollande, et même écolo. On ne m’y reprendra plus. Trop de cadeaux au patronat. Un paternalisme faussement généreux envers les minorités. À se demander parfois s’il n’y a pas davantage de racisme sur France Inter (qui, contrairement à ce que vous croyez, est un bastion de centre gauche, et pas Insoumis) que sur CNews. Je ne supporte plus ces arrière-pensées bourgeoises cachées derrière leurs protestations de vertu. Je sais de quoi je parle. J’ai grandi dans les beaux quartiers. Mes parents avaient de l’argent.
Mélenchon, lui, ne joue pas aux « belles personnes », comme il dit. Il a un langage de vérité, quitte à parfois avoir des paroles qui dépassent les bornes. Causeur n’arrête pas de taxer cette liberté de ton de calcul cynique, de clientélisme à l’endroit de l’électorat de banlieue. Désolée, mais moi je ressens strictement l’inverse. Il me semble clair que Mélenchon aime les gens dont il recherche le suffrage, et qu’il a tissé avec eux un rapport de confiance unique en son genre… et qui vous agace prodigieusement !
Une dernière chose. J’ai commencé en vous parlant des dernières élections municipales. Je n’ai pas voté utile à Paris. À quoi bon ? Je ne vois pas tellement la différence entre Rachida Dati et Emmanuel Grégoire. Anne Hidalgo a pris quelques bonnes mesures, notamment contre la voiture, je n’en disconviens pas. Seulement, si c’est pour aider Bernard Arnault et François Pinault à transformer Paris en supermarché du luxe à ciel ouvert, je ne vois pas l’intérêt.
J’ai honte de voir cette ville, si merveilleuse, si importante dans l’histoire des droits de l’Homme et des avant-gardes anticoloniales, devenir une destination pour les riches de la planète. Et je ne veux pas en être tenue responsable. J’ai donc voté Chikirou. Au premier comme au second tour. Pardon si cela vous choque, mais je ne le regrette pas un instant.




