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Conflit israélo-palestinien: nos grilles de lectures sont dépassées

Une analyse de Charles Rojzman


Conflit israélo-palestinien: nos grilles de lectures sont dépassées
Le sociologue Charles Rojzman. DR.

Il existe, dans la manière dont l’Europe contemporaine appréhende le conflit israélo-palestinien, un phénomène qui excède de loin la simple divergence d’opinions ou les désaccords d’interprétation. Ce qui se joue relève d’une structure mentale, d’un cadre de perception hérité, qui conditionne en profondeur la lecture des événements.


Autrement dit, l’Europe ne se trompe pas seulement : elle voit à travers un prisme qui organise d’avance ce qu’elle peut comprendre et ce qu’elle refuse de penser.

Tant que perdureront les approximations, les omissions et les reconstructions idéologiques concernant la naissance de l’État d’Israël — et, symétriquement, celle des États issus de la décomposition de l’Empire ottoman — toute analyse restera faussée. Tant que subsistera, dans une partie significative du monde arabe et au-delà, le refus d’admettre la légitimité d’une souveraineté juive sur cette terre, le conflit continuera d’être interprété non comme une confrontation entre deux légitimités concurrentes, mais comme une opposition entre un intrus et une victime.

Cette réduction n’est pas innocente. Elle traduit une incapacité plus large à penser la singularité historique de ce qui s’est joué au XXᵉ siècle et de ce qui en découle aujourd’hui. L’Europe, marquée au fer rouge par l’extermination des Juifs, a intégré cette catastrophe comme un pivot de sa conscience morale. Mais cette intégration ne s’est pas faite sans ambiguïté. Car la culpabilité, lorsqu’elle n’est pas assumée dans sa dimension tragique, tend à se déplacer plutôt qu’à se résoudre.

Israël se trouve ainsi placé dans une position paradoxale. Son existence même vient troubler la représentation d’un peuple assigné à la seule condition de victime. L’apparition d’un État souverain, capable de se défendre, de faire la guerre, d’exercer une puissance — fût-elle contrainte — introduit une dissonance majeure dans l’imaginaire européen. Elle oblige à reconnaître que l’histoire ne distribue pas les rôles de manière fixe, que les victimes d’hier peuvent être confrontées aux dilemmes du pouvoir aujourd’hui.

Or c’est précisément ce que l’Europe peine à admettre.

Faute de pouvoir intégrer cette complexité, elle opère un renversement. Celui qui ne correspond plus à la figure attendue de la victime est requalifié en oppresseur. Celui qui incarne la faiblesse devient, par contraste, le dépositaire d’une légitimité morale quasi absolue. Ce mécanisme n’est pas tant le produit d’une analyse que d’un besoin de cohérence intérieure : il permet de maintenir une lecture du monde conforme aux catégories héritées du passé européen.

C’est dans ce cadre que prennent sens certaines notions, mobilisées avec une insistance qui dépasse leur portée descriptive. L’assimilation d’Israël à une puissance coloniale, l’usage extensif de termes comme « apartheid », la réduction du conflit à une simple entreprise d’occupation, participent d’un effort pour inscrire une réalité complexe dans un schéma familier. Mais ce schéma, forgé dans l’histoire européenne, ne correspond que partiellement aux dynamiques du Moyen-Orient.

Car ce qui se joue là-bas ne saurait être ramené à un conflit territorial classique. Il s’agit d’une confrontation où s’entrelacent des dimensions historiques, religieuses et identitaires que la modernité européenne, largement sécularisée, a appris à marginaliser. Le refus de reconnaître la légitimité d’un État juif ne peut être compris si l’on ignore cette profondeur, si l’on persiste à traduire toutes les tensions en termes exclusivement politiques ou socio-économiques.

Cette incompréhension se double d’un effet générationnel. Les sociétés européennes contemporaines, façonnées par plusieurs décennies de paix relative et de prospérité, abordent la violence avec des catégories qui privilégient la protection des victimes et la dénonciation des dominations. Ce cadre moral, légitime en lui-même, tend cependant à simplifier des réalités où la violence n’est pas seulement un abus de pouvoir, mais aussi l’expression de conflits de légitimité irréductibles.

Dans ce contexte, les actions de groupes comme le Hamas ne suffisent pas à modifier en profondeur la perception dominante. Elles sont souvent réinterprétées à l’intérieur du cadre existant, comme des réponses — certes condamnables — à une situation jugée première. À l’inverse, les actions militaires d’Israël sont perçues comme des confirmations de sa responsabilité structurelle dans le conflit.

Il ne s’agit pas de nier les souffrances, ni d’absoudre les fautes. Il s’agit de comprendre pourquoi certaines lectures s’imposent avec une telle force, indépendamment des faits eux-mêmes. Ce phénomène révèle une fonction plus profonde : celle de permettre à l’Europe de se penser comme moralement réconciliée avec son passé. En désignant un coupable extérieur, elle se donne le sentiment d’avoir surmonté ses propres démons.

Mais ce processus a un coût. Il interdit une compréhension véritable des réalités en jeu.

Car derrière le conflit israélo-palestinien se dessine une transformation plus large: le retour du religieux comme force structurante du politique. Non pas sous la forme institutionnalisée que l’Europe a connue, mais sous des modalités où l’identité, le sacré et la violence se trouvent étroitement imbriqués. Cette dimension échappe en grande partie aux catégories d’analyse héritées de la modernité occidentale.

En refusant de voir cette mutation, en persistant à interpréter le conflit à travers les seules grilles du passé européen, l’Europe se condamne à une forme d’aveuglement. Elle projette sur le Moyen-Orient ses propres fautes historiques, sans percevoir que d’autres logiques sont à l’œuvre — et que celles-ci pourraient, à terme, produire des effets en son sein même.

Ainsi, ce qui apparaît comme une erreur d’analyse locale révèle en réalité une difficulté plus profonde : celle d’une civilisation qui peine à réintégrer le tragique dans sa compréhension du monde. Pour s’en protéger, elle reconstruit la réalité à partir de schémas moraux simplificateurs, au risque de perdre de vue la complexité des situations qu’elle prétend juger.

Tant que cette difficulté persistera, l’Europe oscillera entre condamnation morale et impuissance politique. Et dans cet entre-deux, ce n’est pas seulement la compréhension d’un conflit lointain qui est en jeu, mais la capacité même de penser lucidement le monde contemporain.




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Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

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