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Kanye West: bouc émissaire facile du véritable antisémitisme?


Kanye West: bouc émissaire facile du véritable antisémitisme?
La star à Hollywood, le 26 mars 2026 © X17/SIPA

Le rappeur, connu pour ses prises de position lunaires, son passé de mari de Kim Kardashian ou son soutien affiché à Donald Trump, reporte le concert qu’il devait donner à Marseille. Cette décision intervient après la menace d’interdiction formulée par le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez. Il n’était pas envisageable pour les autorités qu’il se produise au Stade Vélodrome, qualifié par le maire de «temple du vivre-ensemble et de tous les Marseillais».


En octobre 2022, dans ces mêmes pages, nous nous demandions si le célèbre rappeur américain Kanye West avait eu un «coup de folie» ou un «coup de génie» après une énième provocation, en arborant, pendant un défilé surprise de sa marque de streetwear à Paris, un tee-shirt avec l’inscription: «White Lives Matter». L’artiste afro-américain se moquait alors ouvertement du mouvement Black Lives Matter, alors que peu de personnes osaient critiquer les dérives essentialistes, voire un peu racistes, d’un mouvement à la base antiraciste… Kanye West prenait une fois de plus le contrepied de la pensée unique, en défendant non pas un slogan suprémaciste blanc – comme certains ont feint de le croire – mais un slogan universaliste signifiant que «All Lives Matter» dans une Amérique fractionnée. Nous options donc pour un «coup de génie»… Depuis, Kanye West, qui se fait appeler Ye, a trop multiplié les « coups de folie », avec une tendance au complotisme et aux dérapages provocateurs sur l’imagerie nazie, pour qu’il soit encore possible de défendre une telle dérive. Une dérive qui n’est toutefois pas tant idéologique – comme feignent encore de le croire certains observateurs – mais essentiellement pathologique. Il n’est pas nouveau que Kanye West, au-delà de son génie musical reconnu, ait de sérieux problèmes de santé mentale.

Hitler, un peintre talentueux qui change de branche, Kanye, un « Noir de pacotille »…

Il n’y a rien de nouveau non plus à voir des artistes osciller entre génie et folie. Mais, contrairement à d’autres, on semble ne rien vouloir pardonner à Kanye West, ce qui entretient vraisemblablement ses troubles.

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Déjà, en 2016, alors que le chanteur avait été le seul artiste noir à soutenir Donald Trump et à se rendre à une invitation de la Maison Blanche, il avait été la cible d’une rare violence de la part de la presse prétendument progressiste américaine, comme le rappelle l’auteur Bret Easton Ellis: «C’était à cause de ça que Kanye avait été étrillé dans tout le paysage médiatique et traité de “Noir de pacotille” et de “salaud avide d’attention”, qui devait être “hospitalisé”, et ce qui était arrivé à Kanye était “ce qui arrive quand un Noir ne lit pas de livres” – déclarations de présentateurs de CNN et de MSNBC».

Aujourd’hui, après une période relativement calme dans ses déclarations publiques, et surtout une lettre d’excuses publiée le 26 janvier 2026 sur une pleine page du Wall Street Journal, dans laquelle il demande pardon à ceux qu’il a offensés dans la communauté juive ou noire, rappelant ses problèmes de santé liés à des troubles psychologiques et à une lésion cérébrale suite à un accident, Kanye West lance son grand retour sur scène avec une tournée de concerts faisant suite à la sortie de son nouvel album. Du côté musical, il n’y a aucun doute sur les « coups de génie » de l’artiste, dont le talent est reconnu par tous les acteurs et amateurs du milieu du rap. Pourtant, on ne lui pardonne pas ses écarts et dérapages, malgré les justifications, alors que quiconque a un peu suivi la carrière de Kanye West sait que ses troubles ne sont ni feints ni nouveaux…

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Les accoutrements nazis des Sex Pistols ont toujours été considérés comme une simple provocation punk, et les propos controversés de David Bowie sur Adolf Hitler dans les années 1970, que l’artiste expliquait par une «période de folie, de drogue et de confusion», n’ont pas eu de conséquences sur la suite de sa carrière. Quel gouvernement aurait pu oser interdire à David Bowie de se produire sur scène?

O tempora, o mores

Kanye West, lui, se voit imposer une intransigeance morale toute contemporaine. L’impayable gouvernement britannique a carrément refusé l’entrée sur son territoire à l’artiste, conduisant à l’annulation de ses trois concerts prévus à Londres. Position de fermeté face au rappeur dans un pays pourtant habitué à une complaisance quotidienne pour l’antisémitisme, que ce soit par l’autorisation de manifestations islamistes ouvertement antijuives, ou par l’absence de réaction face aux agressions ou à une ligne éditoriale tendancieuse de son service public. Un deux poids, deux mesures qui masque mal, de plus, la facilité de s’en prendre à un artiste controversé, provocateur et surtout un peu déséquilibré, plutôt qu’à un véritable danger antisémite.

De son côté, la classe politique française, toujours inquiète de rater le train du prétendu progressisme international, a fait pression pour annuler le seul concert dans notre pays, prévu à Marseille en juin prochain. Dès l’annonce de l’événement, le maire de la ville, Benoît Payan, avait indiqué que l’artiste « n’est pas le bienvenu à Marseille au Vélodrome, temple du vivre-ensemble et de tous les Marseillais ». Mardi, le gouvernement a fait savoir qu’il cherchait « des moyens légaux pour empêcher le concert ». Face à cette pression, Kanye West a préféré annoncer, la nuit dernière, sur les réseaux sociaux, le report de son concert marseillais. Cette censure d’un artiste pour cause de « coups de folie » répétés cache mal une recherche, à peu de frais, d’une virginité morale de la part de gouvernants pourtant accusés de complaisance face à l’antisémitisme réel au sein même de leurs sociétés.




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Avocat et Docteur en droit. Auteur de « Touchdown. Journal de guerre » (Éditions Les Presses Littéraires, 2024).

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