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«Jesusgate»: Quand Trump nous prie de rire

L'Occident ne sait plus où donner de la tête


«Jesusgate»: Quand Trump nous prie de rire
Donald Trump © Evan Vucci/AP/SIPA, Giorgia Meloni © Omar Havana/AP/SIPA, Léon XIV © Guglielmo Mangiapane/AP/SIPA, Montage Causeur

Après que Trump a affirmé, début avril, que l’épouse du président Macron le traitait extrêmement mal, puis livré une leçon de diplomatie en répondant à une question sur l’absence de concertation avec les alliés avant les frappes contre l’Iran par un cinglant: « On voulait l’effet de surprise. Qui connaît mieux la surprise que le Japon ? Pourquoi ne m’avez-vous pas prévenu pour Pearl Harbor ? », en présence de Sanae Takaichi, le pape Léon XIV s’en tire finalement plutôt bien…


Le président Donald Trump s’est fendu d’une nouvelle polémique, mais, pour une fois, elle ne paraît pas être intentionnelle. L’image, générée par intelligence artificielle, partagée puis supprimée par l’intéressé sur son réseau Truth Social, le représentant en Jésus guérissant les malades a eu le temps de faire le tour de la planète et de scandaliser les bonnes âmes. Pour qui a baigné dans la culture du « meme », très ancrée dans la droite alternative américaine, cela n’a pourtant rien de surprenant. Après tout, les trumpistes avaient bien diffusé une image de leur champion en pape juste après sa réélection en novembre 2025, sans que cela fasse trop de bruit. Mais de là à se faire figurer en Jésus, on a tout de même franchi une limite métaphysique.


Donald Trump ne peut pas s’empêcher de faire une bonne blague

Ce qui semble être parti d’une mauvaise plaisanterie a été amplifié par la conjoncture politique. Les chrétiens américains auraient très bien pu avaler la couleuvre ; après tout, ils en sont plus facilement capables que d’autres communautés. « C’est censé me représenter en médecin qui soigne les gens, et je soigne effectivement les gens », a déclaré le président américain aux journalistes à la Maison-Blanche, peu après la suppression de la publication. Mais peu importe que cela soit vrai ou non : il ne maîtrise plus le narratif. L’affaire s’est médiatisée autour du pape Léon XIV, qui dernièrement fait figure d’opposition à son compatriote.

Le pape, qui n’est encore que dans la première année de son pontificat, sort régulièrement de sa discrétion naturelle pour critiquer le président américain. Son opposition à la politique migratoire répressive de Donald Trump est bien connue. Le mardi 18 novembre 2025, face aux journalistes devant sa résidence de Castel Gandolfo près de Rome, bien qu’il affirme que « tout pays a le droit de déterminer qui peut entrer, quand et comment », il dénonce le traitement « extrêmement irrespectueux » réservé à certains migrants aux États-Unis. Une source de gêne pour de nombreux Américains catholiques qui souhaitent reprendre le contrôle de leurs frontières.

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Le Très Saint-Père est encore plus vocal dans son opposition à la guerre avec l’Iran. Depuis la fenêtre de son bureau donnant sur la place Saint-Pierre, il a appelé, le 8 mars, à faire taire « le fracas des bombes » au Moyen-Orient. Il s’est aussi dit particulièrement consterné par la situation au Liban, pays qu’il a visité lors de son premier voyage. Rien d’étonnant, alors, à voir Donald Trump lui rendre la pareille, dans son style à lui. Il l’a fustigé en affirmant lundi sur Truth Social ne pas être « un grand fan » du pape. Il le juge « faible face à la criminalité » et « catastrophique en matière de politique étrangère ». Il a aussi reproché à Léon XIV son opposition à la guerre contre l’Iran, disant ne pas vouloir « d’un pape qui trouve normal que l’Iran dispose de l’arme nucléaire ». Nous voilà replongés dans les querelles médiévales entre les empereurs germaniques et les souverains pontifes.

Bien que l’on puisse louer Donald Trump pour son courage et sa volonté de redresser l’Occident, son attitude cavalière n’aide pas. Il s’était déjà attiré les foudres de sa base religieuse (selon les sondages de sortie des urnes du Washington Post et de CNN, 56% des catholiques ont voté Trump en 2024) avec son message guerrier promettant d’annihiler « toute une civilisation en une nuit », en pleine trêve pascale. Le pape ne s’est pas privé non plus quand il a déclaré, une semaine plus tard : « Assez de l’idolâtrie du moi et de l’argent ! Assez des démonstrations de force ! Assez de guerre ! La véritable force se manifeste en servant la vie. » Que Donald Trump veuille renchérir en s’en prenant directement à la plus éminente figure de l’Église catholique est le signe de son incapacité à se maîtriser, allant même jusqu’à suggérer sur Truth Social lundi que : « Si je n’étais pas à la Maison-Blanche, il ne serait pas au Vatican. »

Jesusgate

Cette polémique du « Jesusgate », comme certains l’appellent désormais aux États-Unis, est donc la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Un tracas de plus pour Donald Trump, déjà en difficulté sur bien des fronts. Les réactions les plus virulentes à son égard viennent de sa propre base électorale, auprès de laquelle il a voulu cultiver une aura de défenseur de la chrétienté. Certains ont dénoncé un « blasphème », d’autres le « narcissisme » du locataire de la Maison-Blanche, tandis que le commentateur Tucker Carlson a carrément parlé d’un «esprit de l’Antéchrist».

Que faut-il retenir de toute cette tornade médiatique et politique, un peu ridicule pour Trump ? On peut évidemment lui reprocher sa légèreté et son manque de maturité. Mais le pape Léon XIV se permet lui aussi des commentaires sur la politique américaine, on l’a vu. Surtout, il faut voir cet épisode malheureux pour ce qu’il est : un coup de plus dans cette pelote de l’Occident qui se défait un peu plus chaque jour. Donald Trump veut être le champion de l’Occident, son sauveur. Mais la chrétienté, qui est une partie essentielle de la civilisation occidentale, ne reconnaît qu’un seul sauveur : Jésus-Christ. Ironie de l’Histoire, on a de plus en plus l’impression que celui qui veut redresser l’Occident préside à son déclin.

En difficulté chez lui avec les élections de mi-mandat qui approchent, en lutte constante avec le pouvoir des juges, embourbé au Moyen-Orient et confronté à la puissance chinoise, Donald Trump est désormais en froid avec la tête spirituelle de l’Occident. Les relations avec les pays alliés, déjà peu reluisantes, en pâtissent. Hier, Giorgia Meloni, jusqu’ici en bonne entente avec Donald Trump, a elle aussi reproché l’attitude du président américain envers le pape. Donald Trump a rétorqué par une pique sur son refus de rejoindre les États-Unis dans l’attaque contre l’Iran : « Je suis choqué par elle. Je la croyais courageuse, mais je me trompais », vient-il de déclarer au quotidien italien Corriere della Sera.

Le Pape Léon XIV, Vatican, 8 mai 2025 © Oliver Weiken/DPA/SIPA

Le 8 mai 2025, le monde assistait avec surprise à l’élection de Robert Francis Prevost, futur Léon XIV, au pontificat (notre photo ci-dessus). Personne ne s’y attendait vraiment. L’influent évêque américain Robert Barron avait déclaré la veille de l’élection : « Tant que nous sommes une grande puissance, je ne pense pas que nous verrons un Américain devenir pape. Quand nous serons en déclin, peut-être. » Il ne croyait pas si bien dire. 

Lundi, Léon XIV déclarait : « Je ne suis pas un politicien, je n’ai pas l’intention d’entrer dans un débat avec lui ; le message est toujours le même : promouvoir la paix. » L’Occident a deux têtes, qui parlent dans deux registres différents et avec des priorités différentes.



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Etudiant à l'ESJ.

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