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2027 : Ne demandez surtout pas le programme

Une irresponsable qui danse sur un volcan. La France de 2026 se rapproche de la Grèce de 2008. Le monstrueux déficit budgétaire de l’État risque de tout engloutir, mais aucun candidat à la présidentielle n’aura les tripes d’en parler. De toute façon, les Français ne veulent pas le savoir.


On évoque souvent la « déconnexion » des élites, mais elle n’est rien en comparaison de celle de l’ensemble des Français en matière d’économie. La campagne présidentielle qui va s’ouvrir après les élections municipales sera sans doute l’occasion pour certains candidats de tenter de les dessiller – à leurs risques et périls. On parle bien sûr uniquement des aspirants du « bloc central » ou de « l’ultra-droite ». En ce qui concerne le RN, le projet est limpide – les immigrés paieront, pas les électeurs. Pour la gauche, le programme est également déjà affiché : dépenser plus et taxer les riches qui, c’est bien connu, ne paient pas d’impôts. 53 % des Français vivant aux crochets des 47 % qui bossent dur, on en vient d’ailleurs à se demander qui finance notre modèle social. Foin de cette minable démagogie, intéressons-nous à l’une des choses les mieux dissimulées sous nos cieux : la réalité.

Le tournant de la rigueur au Sud

Réalité des déficits, de l’endettement, de la croissance et des défis à relever – du réarmement au vieillissement de la population en passant par la relance du nucléaire. Un voyage à l’étranger ne ferait pas de mal à nos candidats putatifs. Ils pourraient ainsi visiter la Grèce, le Portugal ou l’Espagne. Voici des pays qui affichaient il y a une dizaine d’années des déficits publics records, un taux d’endettement en hausse constante et une croissance faible, voire négative. C’est justement l’inquiétante situation de la France en 2026. Alors qu’au sud, tout va mieux. La Grèce emprunte désormais à des taux plus favorables que notre arrogant pays. Qui plus est, à écouter nos plus hauts responsables (ce que peu font et on les comprend), l’ensemble des objectifs qu’ils affichent – relancer la croissance, baisser les déficits ou la charge de la dette – sont exactement les résultats obtenus là-bas. Une âme simple en déduirait que les politiques mises en œuvre par Athènes, Lisbonne ou Madrid ne peuvent être à des années-lumière de ce que le futur président de la République devrait proposer aux Français. Avant d’applaudir, passons en revue quelques ingrédients de la potion que nos voisins hâlés ont dû avaler.

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Tous ont commencé par repousser l’âge de départ à la retraite – passage de 60 à 67 ans en Grèce, et d’un coup en plus. Les Hellènes touchant une pension supérieure à 1 200 euros ont vu celle-ci amputée de 20 à 40 % et les « riches » pensionnés portugais ont subi jusqu’à 10 % d’imposition supplémentaire. Inutile d’espérer non plus, à Lisbonne, une revalorisation annuelle des pensions au-delà de 0,25 % – perte garantie du totémique « pouvoir d’achat » pour les seniors. Le salaire des fonctionnaires a partout été gelé, voire diminué (de 2,5 à 12 % chez les rudes Ibères). Toujours au Portugal, le salaire minimum a été figé et le temps de travail augmenté de 35 à 40 heures. La TVA y est incidemment passée à 23 %. En Espagne, le marché du travail a été réformé pour faciliter les licenciements et favoriser la compétitivité. Cerise sur le gâteau, les dépenses de santé ont été plafonnées en Grèce à 6 % du PIB. Elles représentent à ce jour en France… 12 %. La salle se tétanise ; les applaudissements envisagés se muent en huées. « Mais cela reviendrait à rembourser l’argent magique du quoi qu’il en coûte !? » hurle un indigné. Voilà mon grand, tu as compris. Et pendant une dizaine d’années.

Thérapie fiscale

Revenons à 2027 et aux programmes que nos candidats préparent en faisant de l’huile (d’olive ?). En 2017, un certain François Fillon promettait déjà un « choc de compétitivité ». Suppression de 500 000 postes de fonctionnaires, réduction sur cinq ans des dépenses publiques de 100 milliards d’euros, abrogation des 35 heures, retraite à 65 ans, le tout pimenté d’une hausse de la TVA de deux points (sans parler de ses mesures – ignobles – visant à tenter de contrôler islam et immigration). Outre la justice, les syndicats, les médias, bref, le cœur des vierges, même Nicolas Sarkozy s’était montré dubitatif sur sa capacité à se faire élire avec une telle médication du corps social français. Il était pourtant déjà gravement malade, mais beaucoup moins que sous l’ère Macron. Abominable projet en 2017 – conviction du PNF, à l’évidence, qui l’a disqualifié –, ce programme fait aujourd’hui figure de bonbon sucré.

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En effet, le plan Fillon appliqué en 2027 ne suffirait tout simplement pas à nous sortir du gouffre dans lequel « les partis de gouvernement » nous ont menés. Ce n’est plus 100 milliards d’économies, mais 150 à 180 qu’il faut désormais viser. Car les taux d’intérêt ont augmenté et fait exploser la charge de la dette – 41 milliards en 2017, 85 en 2026. S’il y a dix ans Sarkozy avait déclaré « On ne peut pas gagner une élection en promettant du sang et des larmes », quel suicidaire candidat se fera en 2027 le héraut d’un tel tsunami programmatique ? Un ou deux sans doute. De là à se faire élire…

L’aumône des marchés

Le plus vraisemblable demeure que le futur locataire de l’Élysée fasse comme ses prédécesseurs : rien qui puisse conduire à une révolte sociale. Contrairement aux pays du Sud, la France dispose, il est vrai, d’atouts et notamment d’un pouvoir de nuisance très supérieur à ses voisins jadis impécunieux. Bien à l’abri du risque systémique que représente la France pour l’euro et la finance mondiale, il persistera à faire peser la menace nucléaire d’un défaut de la France pour que les marchés continuent à nous faire l’aumône – mais à des taux usuraires. Il les rassurera avec la formidable richesse accumulée par les ménages français qui savent, en leur for intérieur, que le manège finira bien par s’arrêter de tourner un jour. Leurs 6 000 milliards d’épargne constituent désormais une garantie plus forte que les serments de nos politiciens démonétisés. Notre futur président ne se privera d’ailleurs pas d’en ponctionner une partie pour pouvoir payer les ronds-de-cuir qui roupillent dans les rectorats ou les différentes strates des administrations territoriales. Il parlera croissance, mais n’en verra jamais la couleur puisqu’avec des taux à 3,5 %, très supérieurs à l’anémique croissance de 1 %, celle-ci restera un rêve inaccessible.

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Si les Français se connectaient enfin à la dure réalité, ils réaliseraient la prophétie infatuée de François Mitterrand – « Après moi, il n’y aura que des comptables ». Il n’y a malheureusement eu que des couilles molles qui ne savent pas compter. Tiens, il paraît que l’Allemagne envisage de repousser la retraite à 70 ans. N’importe quoi.

🎙️Podcast: Du régime iranien au roi britannique, en passant par les Emirats et le Mali

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Avec Harold Hyman et Jeremy Stubbs.


L’élimination des dirigeants iraniens au début du conflit actuel devait provoquer un changement de régime significatif. Si un tel changement ne s’est pas matérialisé, c’est parce qu’il n’y a pas d’opposition armée en Iran. Dans un pays proche, sur le plan géographique, comme l’Afghanistan, on a l’habitude de se battre. La culture clanique des tribus y encourage. Mais la prise d’armes ne fait pas partie de la culture de la population iranienne. Quand Donald Trump affirme que, au sein de la direction actuelle du pays, il y a des factions qui luttent entre elles pour le pouvoir suprême, il a peut-être raison. Pourtant, il est peu probable que ces factions soient divisées par des questions profondes de stratégie, car tous les cadres du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) ont imbibé le même endoctrinement au cours de leur formation et de leur carrière. Ils sont beaucoup plus homogènes que ne l’étaient leurs aînés qui sont aujourd’hui morts ou marginalisés.

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Les Emirats viennent d’annoncer qu’ils quittent l’OPEP dont les pays membres sont censés partager la même stratégie de production du pétrole. Les Emirats veulent produire et exporter plus de barils, car ils ont besoin d’argent. Ils peuvent le faire, ayant fait construire, entre 2008 et 2012, un oléoduc qui leur permet de contourner le détroit d’Ormuz et d’accéder directement au Golfe d’Oman. Mais au-delà de cette question économique, qui pourrait donner lieu à une baisse des prix dans l’immédiat mais à une plus grande instabilité du marché à plus long terme, Dubaï et Abu Dhabi signalent un manque de confiance dans la sécurité qu’apporte la solidarité des pays du Golfe. Ayant subi le plus d’attaques de la part des Iraniens après Israël, les Emirats renforcent leurs relations, déjà fortes, avec l’Etat juif qui a partagé avec eux la technologie du Dôme de fer.

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Le Mali, qui a connu des transformations incessantes depuis son indépendance en 1960, n’a jamais fait partie de ce qu’on appelle la Françafrique. Néanmoins, le régime malien a fait appel aux forces françaises pour le soutenir contre les insurrectionistes djihadistes, d’où l’opération Serval conduite entre 2013 et 2014 et, plus généralement, l’opération Barkhane de 2014 à 2022. La France a rempli sa mission, mais n’a pas voulu assujettir les Touaregs qui s’étaient alliés avec les islamistes. Le régime a donc fait appel aux Russes, d’abord sous la guise des mercenaires de Wagner, ensuite – après la dissolution de cette organisation – sous celle de troupes officiellement plus proches du Kremlin. Aujourd’hui, le régime et ses alliés russes subissent des revers. Le résultat sera-t-il une partition du pays?

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Outre-Atlantique, la visite d’Etat du roi Charles semble faire un tabac parmi les Américains. Le président Trump et ses opposants démocrates s’enthousiasment pour le monarque britannique, mais pour des raisons différentes. Trump adore la royauté et il est flatté par la façon dont la pompe et le faste de cet événement rejaillissent sur lui. En revanche, ses adversaires adorent tout ce qui est européen et traditionnel parce que ça les change des façons de faire de leur président actuel.

L' »éléphant dans la pièce » de cette visite, – le grand sujet dont personne n’a parlé – c’est ce qui a provoqué la détérioration des relations anglo-américaines, à savoir l’état piteux des forces armées britanniques. A l’époque de la guerre des Malouines, il y a plus de 45 ans, le Royaume Uni était capable d’envoyer une force de 20 000 hommes jusque dans l’Atlantique Sud. Aujourd’hui, il aurait beaucoup de mal à mobiliser 5 000 troupes. Quant à la marine britannique, ses deux porte-avions sont hors-service pour raison de maintenance. En janvier, le pays a mis fin à sa présence permanente dans le Golfe en rappelant son dernier dragueur de mines. Il manque 32 milliards d’euros au financement des équipements. Un nouveau plan d’investissement défense, annoncé à l’automne, n’a toujours pas été publié. Qu’il le veuille ou non, le Royaume Uni ne peut pas se montrer un très bon allié pour les Etats-Unis – pas plus que pour ses partenaires européens. Charles peut-il faire oublier durablement cette vérité incommode?

Le rock se niche dans les détails

Gilles Riberolles a fréquenté de près les plus grands rockeurs. Ses Mémoires d’outre-rock nous livrent des anecdotes destroys sur des légendes françaises et anglo-saxonnes, tels James Brown et Serge Gainsbourg, Blondie et Iggy Pop. Des pages qui ressuscitent une époque flamboyante.


« Gilles Riberolles ne raconte pas seulement des rencontres : il fait surgir des forces de vie, des figures de révolte et de liberté », écrit en quatrième de couverture Patrick Frémeaux, l’éditeur de Mémoires d’outre-rock. Le récit du journaliste et musicien Gilles Riberolles est une remarquable galerie de portraits où l’on croise Frank Zappa, Iggy Pop, Blondie, David Bowie, les Cramps, Gainsbourg… Autant d’artistes qui tracent la cartographie d’une musique devenue insoumission, poésie et célébration, « toujours une même vision qui affleure : celle d’un rock libertaire, punk au sens large qui brûle d’excès et de liberté ». Tel est l’esprit de ce livre singulier qui, souvent, scrute l’anecdote et le détail pour nous offrir une vision complète des chanteurs et des groupes interviewés par l’auteur. 

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Pourquoi sortir cet opus aujourd’hui ? « En 2024, à la mort de John Sinclair, fondateur des White Panthers à Detroit, éminence grise des MC5, écrivain, poète et ami avec qui j’ai partagé des moments exceptionnels de Paris à La Nouvelle-Orléans, j’ai pris conscience de la nécessité de transmettre quelques histoires, et de révéler les esprits qui les habitent, pas seulement aux fans de rock ou à ceux qui ont connu les 70’s, mais aussi aux plus jeunes », confie Riberolles qui, après avoir étudié à la faculté de Vincennes, devient journaliste à la revue Best de 1977 à 1981. Il trouve le temps de sortir un premier disque single fin 1978 avec son groupe d’alors, Casino Music, suivi d’un album et d’un EP. Au cours des années 1980, il poursuit sa carrière de critique rock tout en composant et produisant des disques sous différents noms, à quoi s’ajoutent les réalisations à La Nouvelle Orléans de deux documentaires et de quelques clips.

Toute une époque

Il est beaucoup question de Best dans ce livre. De quelques-uns de ses journalistes, surtout : Alain Wais, dit Bill Schmock, le regretté Christian Lebrun, rédacteur en chef historique et épatant, humaniste et bienveillant, les tout aussi regrettés Stéphane Heurtaux, maquettiste, et Jean-Yves Legras, photographe. « À 20 ans, je me suis vu lâché dans un monde de journalistes passionnés et érudits, mais pas tous musiciens pour autant. Je suis entré dans cet univers grâce à Bill Schmock que j’avais rencontré par hasard », raconte Riberolles. « Entre 1977 et 1981, une révolution stylistique a eu lieu dans le monde du rock. Best vendait 180 000 exemplaires par mois, ce qui représentait 500 000 lecteurs réguliers. Tout le monde était en ébullition. Cette période a été un âge d’or pour le rock et pour les journalistes qui le chroniquaient. »

Parmi les artistes, chanteurs et groupes évoqués, Gilles Riberolles se souvient particulièrement de Blondie, de David Bowie et de James Brown : « Blondie, parce que Chris Stein, l’âme du groupe et principal compositeur, avait produit mon premier album, et parce qu’ils m’ont proposé de co-écrire une chanson avec eux. Parce qu’ils ont toujours soutenu publiquement mes productions discographiques et qu’on ne s’est jamais perdu de vue toutes ces années. David Bowie, parce qu’il a choisi une de mes photos pour un de ses albums historiques, c’est-à-dire d’avant les 80’s. James Brown parce qu’il m’a offert un de ses costumes de scène. Ce sont des événements concrets qui outrepassent largement la relation entre rock-critic et musiciens… et des événements profondément marquants pour le fan total que j’étais de ces artistes. »

Riberolles s’attarde – et il a raison – sur ce très grand disque qu’est « L.A.M.F. », des Heartbreakers. L’album qui marque la fin d’un monde normal, dit-il. « Il y avait déjà eu les New York Dolls et les Stooges, mais celui-ci a enfoncé le dernier clou du cercueil. « L.A.M.F. » est un album lyrique à sa manière, c’est une des pierres angulaires du punk new yorkais de 1977… percutant, poétique et trash. » Sa mémoire le conduit également à évoquer ce moment pour le moins étrange, quand Iggy Pop s’est mis à pleurer sur les genoux du photographe Jean-Yves Legras. On est en droit de se demander quelle était la raison de ce chagrin subit. « Ce n’était pas du chagrin mais plutôt un théâtre (légèrement surjoué), un drame nourri d’authentiques angoisses mortifères d’avant-scène, d’avant show magistral ! », analyse Riberolles. « En 1977, Iggy avait fait tout un sketch hystérique aux journalistes qui le suivaient, c’est pourquoi l’année suivante personne n’a voulu se risquer à se confronter à son chaos existentiel. Mais je suis allé l’interviewer sans aucune appréhension. J’ai découvert un esprit drôle et brillant que j’ai retrouvé par la suite à plusieurs occasions. »

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Notre auteur-rockeur se souvient aussi de Serge Gainsbourg, qu’il admire, « c’était le seul Français, avec Higelin, à détenir une classe comparable à celle des Anglo-saxons », et de citer « Du chant à la une ! », son premier album (1958), « Histoire de Melody Nelson » et « L’Homme à la tête de chou ». Gainsbarre, en revanche, pouvait parfois se comporter de façon exécrable. Il évoque ainsi l’étrange conférence de presse du lancement des Gitanes blondes à laquelle participait la star : « Une fumisterie mercantile orchestrée par la marque et dont Gainsbarre tenait le rôle, pas très flamboyant, de l’ »avida dollars ». »

On s’étonne plus loin quand il écrit que Mick Jagger, avec ses sourcils roux très épais, ressemblait à un bouc. « Une légende court toujours : Jagger a vendu son âme au diable en 1968, à l’époque de « Sympathy for the Devil »… Un peu à la manière de Robert Johnson et sa mythique chanson « Crossroads blues ». Quand je l’ai rencontré au début des 90’s, il m’est apparu comme un bouc le temps d’un flash. Sûrement une association d’idées avec un bouc, un vrai, qui avait surgi un jour face à moi dans un canyon en Espagne. Quelque chose dans le port de tête m’est revenu à l’esprit. Une aura. Une magnificence. »

Grâce à son sens de l’observation et à son goût pour les détails les plus infimes, Gilles Riberolles rend vivants ces monstres de scène, toutes ces légendes de la fureur du rock.

Mémoires d’outre-rock, Gilles Riberolles, Frémeaux & Associés, 2026, 233 pages

Karim Bouamrane ou la tentation féodale

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 « Nous sommes face à une municipalité qui barricade un point de vente, c’est du jamais vu ! » s’indignent les dirigeants excités de Master Poulet, la chaîne de rôtisserie halal qui défraie la chronique. Le maire socialiste de Saint-Ouen outrepasse-t-il ses pouvoirs ? L’analyse de Céline Pina.


Le bras de fer qui oppose Karim Bouamrane et la chaîne Master Poulet est aussi révélatrice de la dérive féodale qui s’installe dans notre pays et de ces élus qui ont oublié que leur première fonction est d’incarner la loi, et non d’imposer leurs obsessions et leur volonté à un territoire.

Petit rappel des faits : la chaîne Master Poulet décide d’ouvrir un restaurant à la sortie du métro Mairie de Saint-Ouen début avril. Trois jours après l’ouverture, la mairie fait fermer le restaurant, accusant l’enseigne d’avoir ouvert sans autorisation préalable alors que la Ville avait refusé l’installation. Le maire a donc fait installer des blocs de béton devant le fast-food pour bloquer l’entrée. Puis après une bataille judiciaire perdue, il a dû les retirer, pour mieux installer le lendemain des pots de fleurs géants ayant la même fonction.

Le restaurant Master Poulet veut s’installer à Saint Ouen, malgré l’opposition de la mairie, 27 avril 2026 © Martin Rodier/SIPA

Le problème est que l’avis défavorable d’un maire n’a aucune valeur juridique contraignante si le commerce respecte les règles d’urbanisme, de sécurité et d’hygiène. Agir comme un parrain qui déciderait de qui peut ouvrir un commerce et de ce que l’on doit y trouver n’est pas dans les prérogatives d’un maire : il ne peut mobiliser la puissance publique pour harceler l’enseigne parce qu’elle lui déplait politiquement. La loi a tranché cette question depuis fort longtemps or, non seulement le maire n’est pas au-dessus de la loi, mais il est même censé en être le garant et le gardien (et pas le propriétaire).

La loi et les volontés de la municipalité 

Or Karim Bouamrane fait exactement l’inverse, il mobilise tout son pouvoir, afin d’imposer ses desiderata personnels. La réalité est cependant un éclairage très cru pour qui aime se mettre en scène en parangon de vertu. Alors dans l’entourage du maire on essaie de faire passer un comportement féodal pour un engagement dans la lutte contre la malbouffe. Un engagement très ciblé car à Saint-Ouen, nombreuses sont les enseignes de fast-food, et une seule subit l’ire du maire – cela interroge quand même un peu.

Mais ce qui interpelle est la dialectique, très manipulatrice et assez malhonnête intellectuellement, utilisée par le maire pour faire passer un abus de pouvoir pour une preuve de vertu. Dans une vidéo publiée sur son compte Tik-tok, le 24 avril, Karim Bouamrane ne dit pas, bien sûr, qu’il va s’en prendre à ce restaurant parce qu’il ne l’aime pas. Il affirme : « Master Poulet s’est installé à Saint-Ouen contre la volonté de la municipalité. Ils se sont installés sans respecter les règles du droit commun. Je dois faire respecter la puissance publique. Nous sommes rentrés dans une bataille judiciaire ». Cette logorrhée ne vise qu’à un seul objectif : opérer une usurpation symbolique. En effet, dans cette assertion, la puissance publique, autrement dit l’appel à l’autorité légitime et à la loi, est invoquée pour justifier une décision qui vient d’être justement invalidée par le tribunal administratif. L’homme retourne le langage de la légalité contre la légalité elle-même. En rhétorique cela s’appelle une catachrèse politique.

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Mais pour inscrire cette manipulation dans un contexte plus dramatique, l’entourage du maire a expliqué au Parisien : « Ce genre d’enseigne va à l’encontre de notre projet de commerce de qualité. La malbouffe n’a pas sa place à Saint-Ouen ». Un commerce légal est ainsi redéfini comme une atteinte à un projet politique préexistant dont le maire est le gardien. La loi n’est plus rien, le projet du maire est tout. L’objectif militant remplace la règle de droit.

Le terme « n’a pas sa place » est aussi particulièrement intéressant en ce qu’il révèle le fantasme féodal : le maire décide de qui a sa place sur son territoire, comme un propriétaire décide de ce et de ceux qu’il laisse entrer en son domaine. Quant à la référence à la malbouffe, elle atteint des sommets de paternalisme faussement bienveillant. Pendant que tout à sa mise en scène moraliste, Karim Bouamrane explique à ses habitants qu’il sait ce qui est bon pour eux et mobilise la puissance publique pour leur imposer sa conception du bien, ceux-ci font la queue devant Master Poulet. On est ici en plein perfectionnisme autoritaire.

Série à rebondissements

Tocqueville en parlait déjà dans De la démocratie en Amérique. Il évoque l’idée d’un despotisme doux qui ne se contente plus de garantir les libertés, mais veut imposer sa vision du bien vivre. C’est exactement la logique de Karim Bouamrane. Enfin la théâtralisation de ce conflit s’achève en triste feuilleton : à la banderole de Master Poulet « N’en déplaise à Karim, nous sommes ouverts », le maire répond « Bien joué, rendez-vous au prochain épisode ». Le conflit juridique est devenu à présent une saga personnelle, un bras de fer. Ici le maire n’est plus le garant de la loi, mais le protagoniste d’une série à rebondissements au terme de laquelle il compte bien imposer son pouvoir personnel contre la loi commune. S’il se met en scène sur les réseaux sociaux, c’est parce qu’en transformant un abus de pouvoir en spectacle, il espère s’offrir encore plus de légitimité. L’abus de pouvoir comme outil promotionnel, il fallait y penser, le progressisme l’a fait. L’homme a très bien compris que quand la loi ne vous donne pas raison, il reste encore le tribunal de l’opinion, alors il joue sa carte.

On est là à l’acmé de la confusion entre la fonction et la personne. Confusion qui est exactement ce que la loi est censée interdire : un maire n’est pas un héros moral qui impose sa conception du bien et du bon. Il est un gardien temporaire de la loi commune. Dès qu’il se prend pour le premier, il cesse d’être le second. Ainsi la libre administration des collectivités ne comprend pas le droit de décider quelles activités commerciales légales peuvent s’exercer sur un territoire. En agissant ainsi Karim Bouamrane traite Saint-Ouen comme son domaine privé, un lieu où sa volonté est la règle. C’est un glissement vers une baronnie de fait.

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Cet épisode met en lumière tous les traits du petit seigneur local que la décentralisation est en train de réveiller chez les élus les moins conscients de leurs missions et de leurs devoirs et les plus avides de pouvoir coercitif : le nouveau féodal confond la loi et sa volonté personnelle, substitue des objectifs militants à la règle de droit et s’approprie le territoire communal comme si c’était sa propriété privée. Et il en rajoute encore en mettant en scène ses abus comme s’il s’agissait d’une manière d’agir légitime. Non seulement il pose des actes de petit seigneur, mais il les revendique publiquement et sans honte.La question qui se pose derrière ce type d’attitude est le risque de corruption que cela promet et annonce.

Dans un rapport du Service central de Prévention de la Corruption paru en 2013, on trouve un avertissement limpide : « Urbanisme et urbanisme commercial : détournements de procédure, corruption, trafics d’influence, prise illégale d’interêt… Toute la panoplie peut se déployer sur ce terrain, tant la décision des élus est déterminante, le nombre d’acteurs concernés nombreux et l’impact des flux économiques importants ». Le mécanisme qui amène à la corruption est aussi simple qu’implacable : dès qu’un élu s’arroge un pouvoir discrétionnaire sur l’implantation des commerces, pouvoir que la loi ne lui accorde pas, il crée mécaniquement une rente. Celui qui veut s’installer doit obtenir la faveur du Prince. Et la faveur du Prince a un prix, qu’il soit monétaire, politique ou les deux…

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Bruno Retailleau n’est plus un homme de devoir !

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Le jeudi 23 avril, Bruno Retailleau était dans le Tarn, à Albi, pour son premier meeting de campagne. Après avoir été désigné candidat par les adhérents des Républicains avec 73,8 % des suffrages, il leur a présenté sa ligne: une droite «fière et sincère», axée notamment sur l’immigration et la sécurité. Dernièrement, il accuse Emmanuel Macron d’avoir «fait preuve de faiblesse» et d’être «dans une forme de dépendance» vis-à-vis de l’Algérie.


Depuis que la candidature de Bruno Retailleau a été nettement validée par Les Républicains, il est clair qu’il a changé de registre, poussé les feux et passé la cinquième vitesse. Surtout, il a cessé de plomber le moral de ses soutiens et de cette majorité « d’honnêtes gens » qu’il invoque si régulièrement et si justement. En effet, longtemps, il s’est présenté comme un homme de devoir, allant vers la candidature présidentielle comme si elle était un échafaud, n’insufflant pas, de ce fait, la confiance qu’un chef doit inspirer et diffuser. C’était hier, et c’est bien fini.

Un an pour convaincre

L’homme a compris que l’exigence du devoir devait être relayée par l’élan de l’enthousiasme et qu’aucun espoir n’était permis si le principal intéressé, dans cette échéance capitale à venir, manquait lui-même du désir d’opérer la rupture, de « renverser la table », comme il l’a encore déclaré récemment. Pour se convaincre de cette volte bienfaisante, sans laquelle rien n’aurait été possible — ni psychologiquement ni sur le plan politique —, il convient de lire la longue déclaration qu’il a développée dans le Tarn et dont chaque terme est pesé. Elle constitue à la fois une réponse aux polémiques injustes dont il a été victime, une déclaration volontariste, un programme éthique, une promesse sincère aux Français et, par sa vigueur et sa force, un acte. 

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Un propos aussi résolu ne peut qu’engager celui qui l’a tenu : « Les gens ont appris à me connaître au ministère de l’Intérieur. Jamais je n’ai courbé l’échine devant la bien-pensance. J’ai suscité des polémiques à maintes reprises. J’ai dû affronter des désaccords avec le chef de l’État. Jamais je n’ai capitulé. Aujourd’hui, prendre la décision de se présenter à une élection présidentielle, c’est prendre une décision extrêmement grave, qui engage chaque cellule, chaque fibre de son corps et, par conséquent, rien ne me fera reculer. Je dirai la vérité, je convaincrai les Français. Je ne ferai pas de marketing électoral. Je ne chercherai pas à séduire avantageusement avec des slogans. Et de même que je ne ferai pas de segmentation, je ne m’adresserai pas à des clientèles successives, je m’adresserai au peuple français et je le convaincrai. J’en suis certain. »

Bruno Retailleau dispose d’un an pour convaincre ceux qui ne sont pas encore persuadés qu’une droite authentique est enfin de retour, pour battre en brèche le pessimisme de ceux qui, comme Jean-François Copé, choisissent de s’en prendre aux populistes plutôt que de créer et d’aider positivement, et, plus largement, pour instiller, dans notre paysage démocratique dévasté, sous une forme républicaine, l’espérance d’un redressement national et international.

Chance pour la France

Ce n’est pas l’insulte qui le visait indirectement au sujet de l’Algérie — Emmanuel Macron a traité de « mabouls » ceux qui défendaient une position ferme sur les rapports entre ce pays et la France — qui constituera un passif à l’encontre de Bruno Retailleau. Bien au contraire, puisque la stratégie purement diplomatique prônée par le pouvoir s’est révélée inefficace et que la sienne est largement approuvée. Et le président, par cette vulgarité ciblée, s’est déshonoré lui-même. La première pierre, pour remettre notre nation d’aplomb, sera d’abord, enfin, le courage de ses dirigeants.

Bruno Retailleau ne se contentera pas de faire son devoir : il mettra tout en œuvre pour être à l’heure de son rendez-vous avec le peuple français, porté par la conscience de la chance qui lui est donnée et qu’il aura su créer.

L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

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La paix à l’iranienne: petit mode d’emploi pour se faire rouler

Ormuz : fermé pour travaux… de paix (jusqu’à quand?)


Les bombardements de l’Iran ont cessé depuis le 7 avril 2026, il y a quatre semaines.  Depuis lors, le blocage du détroit d’Ormuz est devenu l’épouvantail de nos sociétés. Alors que le président américain répète qu’il a gagné la guerre et que l’ennemi n’a plus de marine, la télévision iranienne montre de petites vedettes prenant le contrôle d’un navire récalcitrant. Peu à peu s’infiltre en nous l’image d’un Iran agile et résilient face à des Etats-Unis surarmés et patauds. Désormais, pour bien des commentateurs, Trump a perdu cette guerre et il doit négocier sous peine de plonger l’économie mondiale dans la tourmente. Notons néanmoins, en ce qui concerne l’économie américaine qui est la seule qui préoccupe le président américain, que en deux mois, depuis le 28 février, le SP500, l’indice de la Bourse a monté de 2,5% et que l’inflation ne s’élève qu’à 3,3% en glissement annuel alors que, avant même la hausse des prix du pétrole, on redoutait les effets sur la hausse des prix de l’augmentation des tarifs douaniers. Grâce à la Cour Suprême qui les a largement invalidés et aux assouplissements auxquels il a lui-même procédé, le président américain a évité au consommateur un choc inflationniste. Si la majorité des électeurs lui sont actuellement hostiles, les élections de midterms ne sont que dans six mois et Trump espère que le nouveau Gouverneur de la FED sera moins inflexible sur les taux que son prédécesseur, et mettra ainsi les Républicains en meilleure posture électorale. 

Midterms : tout n’est pas perdu pour Trump

De plus, bonne nouvelle pour le président, plusieurs Etats démocrates connaissent de gros troubles économiques. Il en est ainsi de l’Etat de New York et plus encore de la Californie, qui ayant imposé des taxations élevées pour des raisons écologiques, a fermé ses raffineries, importe une partie de son pétrole du Moyen Orient et se retrouve avec des prix à la pompe supérieurs de moitié à ceux de la moyenne américaine… Au contraire des Etats républicains comme la Louisiane qui produit du gaz, l’Alaska, le Dakota et surtout le Texas qui à cause de leur pétrole sont de grands bénéficiaires de la crise du détroit d’Ormuz. 

Ces considérations permettent de croire Donald Trump quand il dit qu’il a le temps, alors que beaucoup estiment qu’il cherche avant tout à se débarrasser du fardeau iranien. C’est certainement cela que pensent les dirigeants iraniens, qui n’ont pas, eux, à se soucier d’élections. Un président américain pressé d’en finir, quelle aubaine ! D’autant plus qu’on sait que Trump a peur de s’engager dans un conflit au sol où, en face d’ennemis heureux de donner leur vie pour le paradis et ses délices, il aurait à rendre compte à son peuple de chaque soldat tué si loin du continent américain et pour une cause qui reste obscure à beaucoup. On ne doit pas cependant sous-estimer la détermination du président américain dont l’opinion à l’égard de l’Iran n’a pas varié depuis ses premiers pas en politique. Il vient de refuser d’hallucinantes exigences lors de la rencontre avortée d’Islamabad.  Les Iraniens, se présentant comme les vainqueurs du conflit, revendiquaient une garantie américaine d’arrêter définitivement la guerre et de lever leur part du blocus et une reconnaissance du droit de l’Iran au contrôle du détroit d’Ormuz. Puis une fois les sanctions économiques annulées, l’Iran accepterait de «discuter» du nucléaire. Cela lancerait les Etats Unis dans d’interminables négociations pendant que l’Iran aurait tout le loisir de reconstituer ses armements. 

Même un Trump expert dans l’art de faire passer des vessies pour des lanternes aurait du mal à parler de victoire. Le président américain sait, quoi qu’il en dise, qu’il a piteusement échoué avec le dictateur nord-coréen. Mais pour ce dernier, la bombe atomique n’est qu’une garantie de survie du régime, alors que pour la théocratie iranienne, elle est un danger existentiel pour beaucoup de pays et pas seulement pour Israël envers qui le régime, depuis sa création, réitère des promesses de destruction de façon obsessionnelle

Menace sur les puits de pétrole

«La paix n’est pas l’absence de guerre, c’est une vertu, un état d’esprit, une volonté de bienveillance, de confiance, de justice.» La phrase est de Baruch Spinoza.  Avec l’Iran actuel, nous sommes aux antipodes.

Pourtant certains Etats, la France en particulier, insistent sur le fait que les Américains et les Israéliens mènent une guerre illégitime, que cette guerre n’est pas la leur, et qu’un conflit ne peut se résoudre que par la diplomatie qui amènera enfin la paix pour la région… C’est la même conception de la paix que celle de Chamberlain et Daladier à Munich. Parler de paix avec un régime pareil, que ce soit avec ses fanatiques dits extrémistes ou ses fanatiques dits modérés, c’est humilier le sens de ce mot. Lorsque Mme Vautrin, ministre des Armées, assimile par ailleurs Tsahal au Hezbollah, elle fait pire encore.

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Que fera le président américain, avec ses moyens et ses porte-avions ? Les experts pensent aujourd’hui pour la plupart qu’il va resserrer lui-même le blocus dont les Iraniens ont voulu faire leur joker, car ce blocus dont ils ont tiré beaucoup de prestige leur coûte très cher. Ce serait un habile retour du berger à la bergère.  Chaque jour l’Iran perd près de 500 millions de dollars de revenus pétroliers et il aura de plus en plus de mal à payer ses services. Par ailleurs, le pétrole qui ne sort pas du puits se fige comme l’huile refroidie sur la poêle et peut rendre ce puits inutilisable, car le récurage y est bien plus complexe que dans une cuisine… C’est l’avenir du pays qui serait en jeu.

Mais il s’agit là d’anticipations et de mécanismes à long terme. Or, la résilience du régime iranien est extrême. Il se prépare depuis près d’un demi-siècle à la confrontation finale et ceux qui le dirigent (Vahidi notamment) sont ceux-là mêmes qui ont préparé cette résilience en multipliant, dispersant, enterrant les usines de fabrication des armes et en leur consacrant l’essentiel des revenus pétroliers du pays. 

Il semble clair que la campagne de bombardements récente a détruit une grande partie du potentiel militaire, et notamment des moyens complexes de fabrication de missiles, une activité que l’Iran a développée alors qu’il était soumis aux sanctions de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien et à laquelle des pays amis comme la Chine et la Russie (un autre bénéficiaire du blocus pétrolier) ont apporté leur concours logistique ou commercial. Les experts s’accordent pour évaluer que ce potentiel de fabrication a été détruit pour 60% à la suite des bombardements.  Les pessimistes en concluent qu’il leur en reste près de la moitié…

Les bruit de délitement et de panique à l’intérieur du régime iranien appartiennent pour l’instant à la catégorie du wishful thinking, des désirs qu’on prend pour des réalités. Chacun des responsables iraniens sait qu’il s’agit pour lui et pour ses idées d’une question de survie. La décision appartient aux plus durs et les soi-disant modérés s’y conforment publiquement quand on le leur demande.

Quant au peuple iranien, il a été saigné par les massacres de janvier qui ont décapité en masse ceux qui ont levé la tête. Aussi affaibli puisse-t-il apparaitre, un régime organisé autour de la répression des opposants et de l’élimination des branches inutiles peut supporter longtemps un étranglement économique. De plus, ce régime a aujourd’hui des alliés : les pays qui aux Nations Unies l’ont choisi pour une fonction de prestige au Conseil économique et social de l’ONU en représentent un éventail.

Aussi longtemps que les militants de base des basidj et des pasdaran lui obéiront, autrement dit aussi longtemps qu’il pourra les payer, un tel régime pourra tenir. Le peuple iranien est une variable d’ajustement et c’est lui qui souffrira. Les pressions économiques ne suffisent pas à elles seules et il est probable qu’une reprise des bombardements soit nécessaire pour démanteler en profondeur les structures de fabrication et de transport et les lieux de mobilisation. Nul ne sait aujourd’hui si Trump la décidera.

S’il le fait, on trouvera des commentateurs pour dire que c’est une nouvelle gesticulation criminelle. Il est à noter que suivant les sources iraniennes elles-mêmes, corroborées par des évaluations extérieures indépendantes, le nombre de morts provoquées par six semaines de frappes aériennes américaines et israéliennes est d’environ 3500, soit, malgré des erreurs sur des équipements civils (par exemple une école bombardée par les Américains), moins de 10% des morts provoqués en deux jours par les basidj dans la population iranienne au mois de janvier. Cette comparaison pour distinguer la guerre par rapport à la sauvagerie

Le fait que le peuple iranien, dont la grande majorité déteste le régime, trouve en lui les moyens de se révolter ne relève pas de l’évidence. Mais la paix, la vraie, ne se fera que sur les décombres de la théocratie. Et non grâce à d’hypocrites appels à un dialogue diplomatique.

Edwy Plenel ou l’antiracisme qui compte les couleurs

Lors d’une homélie diffusée dans l’émission « Backseat », le journaliste a estimé que les nouveaux maires lfistes de banlieue qui ont fait couler tant d’encre ont vraiment un p’tit truc en plus. Au banquet de l’antiracisme, il renverse la table.


Dans l’émission Backseat de Jean Massiet sur Twitch, Edwy Plenel dit qu’il veut organiser un banquet des maires noirs de France.

Ecoutez-le: « Je voudrais les saluer en me disant qu’ils pourraient faire un grand bras d’honneur et fêter toutes leurs élections en organisant un congrès ou un banquet des maires noirs de France. Et pourquoi pas ? (…) Alors merci infiniment mesdames et messieurs les élus noirs de la France telle qu’elle vit, celle du peuple vivant. »

Le fondateur de Mediapart, l’une des grandes consciences de la gauche décoloniale, dresse une liste nominative d’élus noirs.

Salomon, vous êtes noir ?

Certes, Plenel ne veut pas les stigmatiser, mais les honorer, en les assignant à leur couleur de peau. Il précise aussi qu’ils ont en commun d’être de gauche dans sa diversité (qui ne comprend pas le PS). Pourtant, il ne suggère pas un banquet pour tous les élus de gauche.

C’est le parfait exemple de l’inversion d’un antiracisme qui passe son temps à compter : la couleur de peau n’est plus indifférente — ce qui était quand même l’objectif  —, elle devient une qualité supplémentaire. Un petit truc en plus !

L’élection de maires noirs montre au moins que le racisme est en déclin. Peut-être, même si beaucoup de leurs électeurs sont eux-mêmes issus de l’immigration. Mais ils n’ont pas été élus en disant qu’ils sont noirs, tout de même !

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Le racisme est aujourd’hui criminalisé et honteux dans notre société. Personne ne s’offusque de l’élection d’un Français noir ou arabe, tant mieux. Mais l’exaltation des origines est contraire à la tradition française d’assimilation. Dans les années 1930, alors que la ségrégation était féroce aux États-Unis, des écrivains et artistes noirs découvraient émerveillés qu’en France, on ne les voyait pas comme des Noirs.

L’antiracisme d’aujourd’hui rompt avec cette tradition. D’abord il y a eu le droit à la différence, ensuite la « diversité », et enfin avec les « tout-blancs, tout-moches » de Mélenchon, on recrée même si c’est pour rigoler une sorte de hiérarchie. Être blanc, c’est porter un passé coupable. En plus, ce ne serait pas beau.

Antiracisme 2.0

Cette gauche Plenel-Mélenchon fustige bruyamment les banquets du « Canon français ». Racisme, fascisme, xénophobie : tout y passe. C’est certainement très franchouillard, peut-être que le public n’est pas assez divers pour les gens qui comptent les couleurs. Mais ces rassemblements n’ont justement rien à voir avec la couleur de peau : ce sont des gens qui veulent défendre des mœurs, une convivialité « saucisson-pinard », une identité qui n’est pas blanche mais française. C’est une réponse semble-t-il assez joyeuse à la peur de la disparition.

Ces soi-disant antiracistes, qui divisent le monde entre racistes et racisés, entre blancs coupables et diversité victime, sont des incendiaires. Ils font tout pour transformer le côte à côte en face-à-face.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

https://www.youtube.com/watch?v=6c5-SWGPxCk

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Diplomatie franco-belge: fraises contre citrons

Prix citron pour Namur «l’antifa»: la capitale wallonne rompt avec Menton pour raisons politiques !


Avant toute chose, permettez-moi de rappeler cette étrangeté : il existe en Wallonie des villes officiellement « antifascistes ». Namur fait partie de celles-ci, comme Charleroi, Liège et Mons, manière pour elles d’interdire plus aisément les réunions de tout parti ou autour de toute personne qui rappellent que l’immigration n’est pas une chance, qu’un homme est un homme et une femme une femme ou encore que l’insécurité galopante devrait justifier une politique de tolérance zéro. Le concept est né au moment où le parti Chez Nous tentait de bousculer la mainmise de la particratie sur l’échiquier politique.

Engagé-e-s

Capitale de la région la moins démocratique d’Europe, Namur est jumelée à Menton (06). Problème : la ville du sud de la France a élu au poste de maire une représentante du Rassemblement national lors des dernières élections municipales. Il n’en fallait pas plus pour mettre entre parenthèses une amitié datant des années cinquante. Quant à Alexandra Masson, elle n’est pas la bienvenue au pied de la citadelle mosane. Mais peut-on la plaindre lorsque l’on voit ce qu’est devenue la ville wallonne ces dernières années ?

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À Namur, c’est le parti nommé Les Engagé-e-s, autrefois social-chrétien, qui règne en maître. Comme nombre de villes situées au confluent de deux cours d’eau – Lyon a pendant longtemps vécu la même situation –, elle a du mal à choisir et ne vote donc ni vraiment à gauche, ni vraiment à droite, mais pour les centristes qui, pour reprendre l’expression que j’entendais dans ma jeunesse, « se nourrissent à tous les rateliers ». L’homme fort est Maxime Prévot, bourgmestre entretemps devenu ministre des Affaires étrangères et qui a nommé une marionnette « faisant fonction » pour veiller aux destinées de la ville.

Dans sa nouvelle fonction, l’homme qui n’aime donc pas le RN ne cesse de se faire le porte-parole du Hamas et de relayer le palestinisme ambiant. Sous sa houlette, la Belgique appelle à davantage de sanctions contre Israël et à revoir l’accord d’association de l’UE avec l’Etat hébreu – Jérusalem, Menton, même croisade. Rappelons aussi que son parti est celui qui fut le premier à faire élire une députée voilée en Europe – ladite élue est aujourd’hui ministre dans le gouvernement d’Erdogan.

Nous n’avons pas les mêmes valeurs

Mais quittons les rives du Bosphore et revenons à celles de l’Entre-Sambre-et-Meuse: de ville bourgeoise, Namur est devenue une cité en voie de quart-mondisation où pauvreté, trafic de drogue et délinquance conjuguent leurs effets, notamment dans le quartier de la gare, porte d’entrée peu accueillante. En quelques années à peine, le visage de la « ville escargot » – comme elle est surnommée – s’est profondément transformé, au plus grand dépit des habitants qui sont 76 % à estimer que l’insécurité a augmenté. La ville ne survit financièrement que grâce au plan Oxygène, aide de la Région wallonne, elle-même endettée. Il n’y a pas de petites économies dans ce contexte : les associations folkloriques doivent désormais mettre la main à la poche pour occuper l’espace public. 

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Mais apparemment, l’urgence pour la ville était de rompre avec son homologue française. Pour l’échevine de centre-droit Charlotte Deom (MR), « les relations internationales de la ville doivent s’inscrire dans le cadre des valeurs que nous défendons : la démocratie, l’état de droit, l’égalité et le respect des droits fondamentaux. C’est une question de cohérence. » Ça sonne creux comme un discours tenu lors d’un concours de miss, ça donne une fausse impression de la résistance – sans le maquis –, ça donne des gages à la gauche qui exerce un chantage moral permanent en Wallonie et surtout ça n’explique pas en quoi la nouvelle maire de Menton s’écarterait de ces principes. 

Les fraises de Wépion, cultivées à quelques encablures de Namur, ne se mélangeront plus aux citrons de Menton. Pour avoir travaillé quelques années dans la capitale wallonne et y avoir conservé des amis, je sais ce que ceux-ci pensent de l’évolution de leur ville. Et assurément, ils souhaiteraient une personnalité de la trempe d’Alexandra Masson à la tête de leur cité. Mais les édiles de la ville, préoccupés à être plus antifascistes que les antifas eux-mêmes, songent sans doute déjà, en concertation avec l’exécutif wallon, à rebaptiser l’Elysette, nom du lieu où siège le gouvernement, au cas où Marine Le Pen ou Jordan Bardella accéderaient à l’Elysée en France.

Magna carta: un discours «so british»

Nos journalistes se sont amusés à décoder les messages subliminaux prétendumment hostiles tenus par le Roi Charles à Trump…


Deuxième souverain britannique après Elizabeth, en 1991, à s’exprimerdevant le Congrès américain, le roi Charles III n’est pas venu, ce 28 avril 2026, réparer l’affrontlointain fait à son aïeul Georges III – « c’était l’autre jour, comme on dit chez moi », a dit le souverain, avec humour – mais pour fêter le deux-cent-cinquantième anniversaire de l’indépendance des Etats-Unis d’Amérique. Non pour rappeler l’histoire conflictuelle de deux puissances coloniales rivales mais pour restaurer les relations diplomatiques entre deux pays divisés à propos de l’Ukraine et l’Iran. Bref, pour raviver la flamme clignotante d’une belle entente.

Humour et élégance, tels furent les maîtres mots de ce discours so british où les Futés de l’information qui frétillaient sur les ondes ne virent qu’un sermon et des « tacles » adressés au locataire de la Maison Blanche – pour ne pas dire au loup solitaire dans son bunker. A les en croire, le président Trump en aurait pris pour son grade. Sous un discours royal, élégant, entre histoire, humour et rappel des grands principes communs, le souverain britannique aurait donné à son hôte une leçon « subliminale », cinglante, morale et politique, en rappelant, devant le Congrès en joie, les points cardinaux d’une bonne gouvernance : fidélité aux alliés de l’Otan, défense de l’Ukraine, de l’état de droit, condamnation de la violence politique. Etonnant, en revanche, de ne pas avoir apprécié, comme il convenait, le rappel de son ascendance dans la bouche du souverain.

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Ne sachant quoi dire à chaud, les journalistes s’emparèrent de la Magna Carta. Morceau de choix ! C’est quelque chose, dans notre imaginaire, que cette petite page qui soumet le pouvoir exécutif à des contre-pouvoirs nécessaires au bon fonctionnement de la démocratie ! Née Outre-Manche, qu’est-ce qu’elle disait de brûlant, en cette occasion, cette Magna Carta ? De se méfier du despotisme ! La leçon était claire : suivez mon regard ! Ensuite, il y eut le rappel, dans la bouche de Charles III, d’une religion commune entre les deux nations. Qu’est-ce qu’elle disait, cette religion ? D’être « charitable » avec autrui sans exclusion. Derrière la porte, Donald était rincé ! Enfin, le must : le « tacle frontal » (sic) au dîner de gala qui suivit le Congrès quand le roi Charles III rappela au président la phrase qu’il avait prononcée au sommetde Davos : « Vous avez récemment déclaré, Monsieur le Président, que, sans les Etats-Unis, les pays européens parleraient l’allemand. Oserai-je dire que, sans nous, vous parleriez français ? » Vlan ! Révérence gardée, bien entendu.

Cette réponse du berger à la bergère fut l’occasion pour les journalistes de rappeler ce qu’est la diplomatie. Des attitudes et des paroles. Des petites phrases, des sous-entendus, des propos à double entente qui en disent plus que des traités et des détroits débloqués. Et du « subliminal ». Les couleurs des robes des premières dames, par exemple. Vous souvenez-vous, il y a peu, de la réception de Donald Trump à la Cour d’Angleterre ? La reine d’Angleterre était en bleu roi et Melania en jaune safran. Ça ne vous dit rien, ces couleurs ? Non, pas la Vierge Marie ni le Vatican, mais les couleurs de l’Ukraine ! Vraie complicité des deux dames ! Au dîner de gala du 28 avril, la Reine d’Angleterre était en rose fuschia, Mélanie en blanc crème : deux vraies roses. Autre exemple de « message » à décoder : la vocation messianique des Etats-Unis. Elle est connue. De Trump surtout. Le roi Charles ne fit-il pas une allusion « subliminale » au messianisme de son hôte en disant qu’en ces temps pascals que nous vivions encore, il priait contre « le repli ? » « Discours fantastique ! », dit l’intéressé, félicitant le roi Charles III d’avoir « fait se lever les démocrates, ce que lui-même n’avait jamais été capable de faire. »

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La réception à la Maison Blanche, pour le thé et le dîner, fut chaleureuse. Là, encore, il y avait du subliminal. Car il fallait, bien sûr, interpréter le langage corporel. Tactile, pour l’accueillir, Donald Trump a « tapoté » l’épaule du roi et posé sa main sur son avant-bras pour l’orienter. Impair ? Non, dit l’interprète du langage des signes, mais « langage corporel léger et presque hésitant, témoignage de proximité plus qu’impair ». Signe « d’amitié active », pour tout dire.

De cette visite historique, voilà la version française d’un média : « En voyage aux Etats-Unis, Charles III tacle frontalement Donald Trump face à une Assemblée hilare ». L’anti-trumpisme se porte bien, en France. François de Sales ferait bien d’inspirer aux journalistes dont il est le saint patron un désir plus ardent de vérité. « Tacler » n’est pas jouer ! Encore moins « tacler de façon cinglante ! » 

Voter pour durer

Les classes populaires ne se reconnaissent plus dans ceux qui les gouvernent. Leur parole a été confisquée par une classe politico-médiatique qui refuse de dénoncer les maux qui rongent le pays à petit feu. Le vote est leur ultime moyen d’expression, et elles votent RN. Davantage par lassitude que par colère.


ll y a, dans la France contemporaine, quelque chose qui se défait en silence. Non pas une rupture éclatante, mais une lente désagrégation – une fatigue du monde, presque imperceptible pour ceux qui habitent encore les centres protégés du pouvoir, mais immédiatement lisible pour ceux qui vivent dans les marges, les périphéries, ces territoires où la vie se durcit sans bruit, sans mots, sans reconnaissance. 

Les classes populaires françaises – ce que l’on appelait autrefois le peuple – ne se reconnaissent plus dans le langage de ceux qui les gouvernent. Elles ne s’y opposent même plus : elles s’en retirent. Elles regardent, à distance, un monde politique devenu étranger, saturé de mots morts, de promesses sans chair, de discours qu’elles ne comprennent plus, ou qu’elles comprennent trop bien pour continuer à y croire. 

Entre ceux d’en bas et ceux d’en haut, il n’y a pas seulement une fracture sociale. Il y a une séparation des expériences, presque une séparation des réalités. Les uns vivent dans l’abstraction rassurante des normes, des flux, des équilibres macroéconomiques ; les autres dans la dureté concrète des fins de mois, des transports subis, des quartiers qui se transforment, des repères qui s’effacent. 

C’est dans cet écart que s’enracine le vote pour le Rassemblement national. Non comme une adhésion idéologique claire, mais comme un geste de retrait, presque un geste de survie. Ce vote dit moins une colère qu’une lassitude – lassitude d’être ignoré, lassitude de ne plus compter, lassitude d’entendre parler d’un pays dont on ne reconnaît plus ni les visages ni la langue. 

Le peuple réduit au silence 

Les milieux populaires vivent la mutation démographique non dans les statistiques, mais dans la chair du quotidien. 

Ils éprouvent la déliaison, les changements de mœurs, la montée d’un communautarisme islamique qui s’impose sans qu’on ose le nommer. Mais leur expérience est désormais interdite de parole : elle est disqualifiée avant même d’avoir été dite. 

C’est ici que se vérifie, tragiquement, la prophétie de Christopher Lasch. Les talking classes – les «  classes parlantes  » – ont confisqué la parole publique. Les autres, celles qui vivent sans être entendues, n’ont plus d’autre langage que le vote, ou le silence. La France des plateaux de télévision n’a plus rien à voir avec celle des supermarchés, des cités, des bourgs abandonnés. 

De cette fracture naît une colère sans voix. Le peuple comprend qu’on ne l’écoute plus, et qu’à chaque élection on lui intime de se taire sous la formule rituelle du «  barrage  ». Mais ce mouvement ne concerne plus seulement la France périphérique. On se tromperait gravement à n’y voir que la révolte d’une France pauvre. Dans les villes moyennes, dans certains centres urbains eux-mêmes, des commerçants, des artisans, des professions libérales basculent à leur tour – non par nécessité économique immédiate, mais par épuisement moral. Fatigue d’un monde qu’ils ont servi, qu’ils ont fait vivre, et qui désormais les ignore ou les entrave. Ils subissent l’empilement des normes, la pression fiscale, l’insécurité diffuse, et surtout ce sentiment d’un désordre sans nom que le langage officiel ne parvient plus à masquer. 

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Ce basculement dit quelque chose de plus grave encore : ce n’est pas une classe qui se détourne, c’est une confiance qui se retire. Et cette défiance épouse la géographie même du pays. Car la France ne vote pas selon des opinions abstraites, mais selon des expériences enracinées, presque charnelles. Dans plusieurs grandes villes du Sud – Nice, Perpignan, certaines parties de Marseille –, le vote pour le Rassemblement national s’installe, se fixe, se banalise. Non par hasard, mais parce que s’y concentrent des formes de vie où l’ordre, la sécurité, l’identité, la transformation du cadre quotidien ne sont pas des concepts mais des épreuves vécues. S’y ajoute une mémoire politique particulière, marquée par l’histoire des rapatriés, par une fidélité ancienne à des droites enracinées, qui rend ce vote moins scandaleux, moins interdit qu’ailleurs. 

À l’inverse, dans les grandes métropoles – Paris, Lyon, Bordeaux –, la structure sociale, plus instruite, plus mobile, plus dissoute dans les flux de la mondialisation, produit un autre rapport au réel. Le changement y est perçu comme promesse, comme ouverture, là où il est vécu ailleurs comme perte ou dépossession. Les tensions existent, bien sûr, mais elles sont tenues à distance, reléguées, invisibilisées. 

Face à la certitude du déclin

Deux mondes coexistent ainsi, séparés par une frontière invisible, mais presque infranchissable. C’est dans cet entre-deux que se noue une tension décisive. Beaucoup de ceux qui se tournent vers le Rassemblement national le font en sachant parfaitement ce que l’on dit de ce vote – chaos, rupture, menace. Ces accusations, répétées avec insistance par ses adversaires, notamment dans certains territoires où domine la crainte d’un affrontement, n’empêchent pourtant pas le mouvement. Comme si, pour une part croissante du pays, la peur du risque pesait désormais moins lourd que la certitude du déclin déjà vécu. 

Dans le même temps, cette mise en scène permanente du danger retient encore certains. Sans adhérer, sans franchir le pas, une partie de l’électorat – souvent plus âgée – demeure liée à une ancienne idée du vote, où choisir engage une responsabilité morale, presque une fidélité à un ordre ancien. Il faut se souvenir aussi de ce que fut le Front national de Jean-Marie Le Pen : un vote de rejet plus que d’adhésion, nourri par la peur, et parfois par une hostilité directe aux immigrés, en particulier aux populations arabes. 

Quelque chose s’est déplacé. Les constats qui appartenaient hier aux marges se sont lentement installés au centre – relation entre l’insécurité et l’immigration de masse, islamisation, tribalisation de la vie collective. Non parce que les idées du RN auraient triomphé, mais parce que le monde qui les rend audibles s’est étendu.

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 Le vote pour le Rassemblement national n’est pas seulement un fait politique. Il est le symptôme d’une rupture plus profonde : la séparation entre un peuple et ceux qui prétendent encore parler en son nom. Tant que ce lien ne sera pas renoué, non par des injonctions, ni par des condamnations morales, mais par une reconnaissance réelle, concrète, des vies vécues, ce vote continuera de croître, non comme une adhésion paisible, mais comme la voix persistante, presque muette, d’un pays qui sent qu’on ne le voit même plus.

La société malade

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2027 : Ne demandez surtout pas le programme

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D.R.

Une irresponsable qui danse sur un volcan. La France de 2026 se rapproche de la Grèce de 2008. Le monstrueux déficit budgétaire de l’État risque de tout engloutir, mais aucun candidat à la présidentielle n’aura les tripes d’en parler. De toute façon, les Français ne veulent pas le savoir.


On évoque souvent la « déconnexion » des élites, mais elle n’est rien en comparaison de celle de l’ensemble des Français en matière d’économie. La campagne présidentielle qui va s’ouvrir après les élections municipales sera sans doute l’occasion pour certains candidats de tenter de les dessiller – à leurs risques et périls. On parle bien sûr uniquement des aspirants du « bloc central » ou de « l’ultra-droite ». En ce qui concerne le RN, le projet est limpide – les immigrés paieront, pas les électeurs. Pour la gauche, le programme est également déjà affiché : dépenser plus et taxer les riches qui, c’est bien connu, ne paient pas d’impôts. 53 % des Français vivant aux crochets des 47 % qui bossent dur, on en vient d’ailleurs à se demander qui finance notre modèle social. Foin de cette minable démagogie, intéressons-nous à l’une des choses les mieux dissimulées sous nos cieux : la réalité.

Le tournant de la rigueur au Sud

Réalité des déficits, de l’endettement, de la croissance et des défis à relever – du réarmement au vieillissement de la population en passant par la relance du nucléaire. Un voyage à l’étranger ne ferait pas de mal à nos candidats putatifs. Ils pourraient ainsi visiter la Grèce, le Portugal ou l’Espagne. Voici des pays qui affichaient il y a une dizaine d’années des déficits publics records, un taux d’endettement en hausse constante et une croissance faible, voire négative. C’est justement l’inquiétante situation de la France en 2026. Alors qu’au sud, tout va mieux. La Grèce emprunte désormais à des taux plus favorables que notre arrogant pays. Qui plus est, à écouter nos plus hauts responsables (ce que peu font et on les comprend), l’ensemble des objectifs qu’ils affichent – relancer la croissance, baisser les déficits ou la charge de la dette – sont exactement les résultats obtenus là-bas. Une âme simple en déduirait que les politiques mises en œuvre par Athènes, Lisbonne ou Madrid ne peuvent être à des années-lumière de ce que le futur président de la République devrait proposer aux Français. Avant d’applaudir, passons en revue quelques ingrédients de la potion que nos voisins hâlés ont dû avaler.

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Tous ont commencé par repousser l’âge de départ à la retraite – passage de 60 à 67 ans en Grèce, et d’un coup en plus. Les Hellènes touchant une pension supérieure à 1 200 euros ont vu celle-ci amputée de 20 à 40 % et les « riches » pensionnés portugais ont subi jusqu’à 10 % d’imposition supplémentaire. Inutile d’espérer non plus, à Lisbonne, une revalorisation annuelle des pensions au-delà de 0,25 % – perte garantie du totémique « pouvoir d’achat » pour les seniors. Le salaire des fonctionnaires a partout été gelé, voire diminué (de 2,5 à 12 % chez les rudes Ibères). Toujours au Portugal, le salaire minimum a été figé et le temps de travail augmenté de 35 à 40 heures. La TVA y est incidemment passée à 23 %. En Espagne, le marché du travail a été réformé pour faciliter les licenciements et favoriser la compétitivité. Cerise sur le gâteau, les dépenses de santé ont été plafonnées en Grèce à 6 % du PIB. Elles représentent à ce jour en France… 12 %. La salle se tétanise ; les applaudissements envisagés se muent en huées. « Mais cela reviendrait à rembourser l’argent magique du quoi qu’il en coûte !? » hurle un indigné. Voilà mon grand, tu as compris. Et pendant une dizaine d’années.

Thérapie fiscale

Revenons à 2027 et aux programmes que nos candidats préparent en faisant de l’huile (d’olive ?). En 2017, un certain François Fillon promettait déjà un « choc de compétitivité ». Suppression de 500 000 postes de fonctionnaires, réduction sur cinq ans des dépenses publiques de 100 milliards d’euros, abrogation des 35 heures, retraite à 65 ans, le tout pimenté d’une hausse de la TVA de deux points (sans parler de ses mesures – ignobles – visant à tenter de contrôler islam et immigration). Outre la justice, les syndicats, les médias, bref, le cœur des vierges, même Nicolas Sarkozy s’était montré dubitatif sur sa capacité à se faire élire avec une telle médication du corps social français. Il était pourtant déjà gravement malade, mais beaucoup moins que sous l’ère Macron. Abominable projet en 2017 – conviction du PNF, à l’évidence, qui l’a disqualifié –, ce programme fait aujourd’hui figure de bonbon sucré.

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En effet, le plan Fillon appliqué en 2027 ne suffirait tout simplement pas à nous sortir du gouffre dans lequel « les partis de gouvernement » nous ont menés. Ce n’est plus 100 milliards d’économies, mais 150 à 180 qu’il faut désormais viser. Car les taux d’intérêt ont augmenté et fait exploser la charge de la dette – 41 milliards en 2017, 85 en 2026. S’il y a dix ans Sarkozy avait déclaré « On ne peut pas gagner une élection en promettant du sang et des larmes », quel suicidaire candidat se fera en 2027 le héraut d’un tel tsunami programmatique ? Un ou deux sans doute. De là à se faire élire…

L’aumône des marchés

Le plus vraisemblable demeure que le futur locataire de l’Élysée fasse comme ses prédécesseurs : rien qui puisse conduire à une révolte sociale. Contrairement aux pays du Sud, la France dispose, il est vrai, d’atouts et notamment d’un pouvoir de nuisance très supérieur à ses voisins jadis impécunieux. Bien à l’abri du risque systémique que représente la France pour l’euro et la finance mondiale, il persistera à faire peser la menace nucléaire d’un défaut de la France pour que les marchés continuent à nous faire l’aumône – mais à des taux usuraires. Il les rassurera avec la formidable richesse accumulée par les ménages français qui savent, en leur for intérieur, que le manège finira bien par s’arrêter de tourner un jour. Leurs 6 000 milliards d’épargne constituent désormais une garantie plus forte que les serments de nos politiciens démonétisés. Notre futur président ne se privera d’ailleurs pas d’en ponctionner une partie pour pouvoir payer les ronds-de-cuir qui roupillent dans les rectorats ou les différentes strates des administrations territoriales. Il parlera croissance, mais n’en verra jamais la couleur puisqu’avec des taux à 3,5 %, très supérieurs à l’anémique croissance de 1 %, celle-ci restera un rêve inaccessible.

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Si les Français se connectaient enfin à la dure réalité, ils réaliseraient la prophétie infatuée de François Mitterrand – « Après moi, il n’y aura que des comptables ». Il n’y a malheureusement eu que des couilles molles qui ne savent pas compter. Tiens, il paraît que l’Allemagne envisage de repousser la retraite à 70 ans. N’importe quoi.

🎙️Podcast: Du régime iranien au roi britannique, en passant par les Emirats et le Mali

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Des personnes participent à un rassemblement à Téhéran, en Iran, le 29 avril 2026. Des dizaines de milliers d'Iraniens sont descendus dans la rue mercredi lors de rassemblements de masse à travers le pays pour prêter allégeance au Guide suprême Mojtaba Khamenei et manifester leur unité nationale © CHINE NOUVELLE/SIPA

Avec Harold Hyman et Jeremy Stubbs.


L’élimination des dirigeants iraniens au début du conflit actuel devait provoquer un changement de régime significatif. Si un tel changement ne s’est pas matérialisé, c’est parce qu’il n’y a pas d’opposition armée en Iran. Dans un pays proche, sur le plan géographique, comme l’Afghanistan, on a l’habitude de se battre. La culture clanique des tribus y encourage. Mais la prise d’armes ne fait pas partie de la culture de la population iranienne. Quand Donald Trump affirme que, au sein de la direction actuelle du pays, il y a des factions qui luttent entre elles pour le pouvoir suprême, il a peut-être raison. Pourtant, il est peu probable que ces factions soient divisées par des questions profondes de stratégie, car tous les cadres du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) ont imbibé le même endoctrinement au cours de leur formation et de leur carrière. Ils sont beaucoup plus homogènes que ne l’étaient leurs aînés qui sont aujourd’hui morts ou marginalisés.

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Les Emirats viennent d’annoncer qu’ils quittent l’OPEP dont les pays membres sont censés partager la même stratégie de production du pétrole. Les Emirats veulent produire et exporter plus de barils, car ils ont besoin d’argent. Ils peuvent le faire, ayant fait construire, entre 2008 et 2012, un oléoduc qui leur permet de contourner le détroit d’Ormuz et d’accéder directement au Golfe d’Oman. Mais au-delà de cette question économique, qui pourrait donner lieu à une baisse des prix dans l’immédiat mais à une plus grande instabilité du marché à plus long terme, Dubaï et Abu Dhabi signalent un manque de confiance dans la sécurité qu’apporte la solidarité des pays du Golfe. Ayant subi le plus d’attaques de la part des Iraniens après Israël, les Emirats renforcent leurs relations, déjà fortes, avec l’Etat juif qui a partagé avec eux la technologie du Dôme de fer.

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Le Mali, qui a connu des transformations incessantes depuis son indépendance en 1960, n’a jamais fait partie de ce qu’on appelle la Françafrique. Néanmoins, le régime malien a fait appel aux forces françaises pour le soutenir contre les insurrectionistes djihadistes, d’où l’opération Serval conduite entre 2013 et 2014 et, plus généralement, l’opération Barkhane de 2014 à 2022. La France a rempli sa mission, mais n’a pas voulu assujettir les Touaregs qui s’étaient alliés avec les islamistes. Le régime a donc fait appel aux Russes, d’abord sous la guise des mercenaires de Wagner, ensuite – après la dissolution de cette organisation – sous celle de troupes officiellement plus proches du Kremlin. Aujourd’hui, le régime et ses alliés russes subissent des revers. Le résultat sera-t-il une partition du pays?

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Outre-Atlantique, la visite d’Etat du roi Charles semble faire un tabac parmi les Américains. Le président Trump et ses opposants démocrates s’enthousiasment pour le monarque britannique, mais pour des raisons différentes. Trump adore la royauté et il est flatté par la façon dont la pompe et le faste de cet événement rejaillissent sur lui. En revanche, ses adversaires adorent tout ce qui est européen et traditionnel parce que ça les change des façons de faire de leur président actuel.

L' »éléphant dans la pièce » de cette visite, – le grand sujet dont personne n’a parlé – c’est ce qui a provoqué la détérioration des relations anglo-américaines, à savoir l’état piteux des forces armées britanniques. A l’époque de la guerre des Malouines, il y a plus de 45 ans, le Royaume Uni était capable d’envoyer une force de 20 000 hommes jusque dans l’Atlantique Sud. Aujourd’hui, il aurait beaucoup de mal à mobiliser 5 000 troupes. Quant à la marine britannique, ses deux porte-avions sont hors-service pour raison de maintenance. En janvier, le pays a mis fin à sa présence permanente dans le Golfe en rappelant son dernier dragueur de mines. Il manque 32 milliards d’euros au financement des équipements. Un nouveau plan d’investissement défense, annoncé à l’automne, n’a toujours pas été publié. Qu’il le veuille ou non, le Royaume Uni ne peut pas se montrer un très bon allié pour les Etats-Unis – pas plus que pour ses partenaires européens. Charles peut-il faire oublier durablement cette vérité incommode?

Le rock se niche dans les détails

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Gilles Riberolles © Hannah Assouline

Gilles Riberolles a fréquenté de près les plus grands rockeurs. Ses Mémoires d’outre-rock nous livrent des anecdotes destroys sur des légendes françaises et anglo-saxonnes, tels James Brown et Serge Gainsbourg, Blondie et Iggy Pop. Des pages qui ressuscitent une époque flamboyante.


« Gilles Riberolles ne raconte pas seulement des rencontres : il fait surgir des forces de vie, des figures de révolte et de liberté », écrit en quatrième de couverture Patrick Frémeaux, l’éditeur de Mémoires d’outre-rock. Le récit du journaliste et musicien Gilles Riberolles est une remarquable galerie de portraits où l’on croise Frank Zappa, Iggy Pop, Blondie, David Bowie, les Cramps, Gainsbourg… Autant d’artistes qui tracent la cartographie d’une musique devenue insoumission, poésie et célébration, « toujours une même vision qui affleure : celle d’un rock libertaire, punk au sens large qui brûle d’excès et de liberté ». Tel est l’esprit de ce livre singulier qui, souvent, scrute l’anecdote et le détail pour nous offrir une vision complète des chanteurs et des groupes interviewés par l’auteur. 

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Pourquoi sortir cet opus aujourd’hui ? « En 2024, à la mort de John Sinclair, fondateur des White Panthers à Detroit, éminence grise des MC5, écrivain, poète et ami avec qui j’ai partagé des moments exceptionnels de Paris à La Nouvelle-Orléans, j’ai pris conscience de la nécessité de transmettre quelques histoires, et de révéler les esprits qui les habitent, pas seulement aux fans de rock ou à ceux qui ont connu les 70’s, mais aussi aux plus jeunes », confie Riberolles qui, après avoir étudié à la faculté de Vincennes, devient journaliste à la revue Best de 1977 à 1981. Il trouve le temps de sortir un premier disque single fin 1978 avec son groupe d’alors, Casino Music, suivi d’un album et d’un EP. Au cours des années 1980, il poursuit sa carrière de critique rock tout en composant et produisant des disques sous différents noms, à quoi s’ajoutent les réalisations à La Nouvelle Orléans de deux documentaires et de quelques clips.

Toute une époque

Il est beaucoup question de Best dans ce livre. De quelques-uns de ses journalistes, surtout : Alain Wais, dit Bill Schmock, le regretté Christian Lebrun, rédacteur en chef historique et épatant, humaniste et bienveillant, les tout aussi regrettés Stéphane Heurtaux, maquettiste, et Jean-Yves Legras, photographe. « À 20 ans, je me suis vu lâché dans un monde de journalistes passionnés et érudits, mais pas tous musiciens pour autant. Je suis entré dans cet univers grâce à Bill Schmock que j’avais rencontré par hasard », raconte Riberolles. « Entre 1977 et 1981, une révolution stylistique a eu lieu dans le monde du rock. Best vendait 180 000 exemplaires par mois, ce qui représentait 500 000 lecteurs réguliers. Tout le monde était en ébullition. Cette période a été un âge d’or pour le rock et pour les journalistes qui le chroniquaient. »

Parmi les artistes, chanteurs et groupes évoqués, Gilles Riberolles se souvient particulièrement de Blondie, de David Bowie et de James Brown : « Blondie, parce que Chris Stein, l’âme du groupe et principal compositeur, avait produit mon premier album, et parce qu’ils m’ont proposé de co-écrire une chanson avec eux. Parce qu’ils ont toujours soutenu publiquement mes productions discographiques et qu’on ne s’est jamais perdu de vue toutes ces années. David Bowie, parce qu’il a choisi une de mes photos pour un de ses albums historiques, c’est-à-dire d’avant les 80’s. James Brown parce qu’il m’a offert un de ses costumes de scène. Ce sont des événements concrets qui outrepassent largement la relation entre rock-critic et musiciens… et des événements profondément marquants pour le fan total que j’étais de ces artistes. »

Riberolles s’attarde – et il a raison – sur ce très grand disque qu’est « L.A.M.F. », des Heartbreakers. L’album qui marque la fin d’un monde normal, dit-il. « Il y avait déjà eu les New York Dolls et les Stooges, mais celui-ci a enfoncé le dernier clou du cercueil. « L.A.M.F. » est un album lyrique à sa manière, c’est une des pierres angulaires du punk new yorkais de 1977… percutant, poétique et trash. » Sa mémoire le conduit également à évoquer ce moment pour le moins étrange, quand Iggy Pop s’est mis à pleurer sur les genoux du photographe Jean-Yves Legras. On est en droit de se demander quelle était la raison de ce chagrin subit. « Ce n’était pas du chagrin mais plutôt un théâtre (légèrement surjoué), un drame nourri d’authentiques angoisses mortifères d’avant-scène, d’avant show magistral ! », analyse Riberolles. « En 1977, Iggy avait fait tout un sketch hystérique aux journalistes qui le suivaient, c’est pourquoi l’année suivante personne n’a voulu se risquer à se confronter à son chaos existentiel. Mais je suis allé l’interviewer sans aucune appréhension. J’ai découvert un esprit drôle et brillant que j’ai retrouvé par la suite à plusieurs occasions. »

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Notre auteur-rockeur se souvient aussi de Serge Gainsbourg, qu’il admire, « c’était le seul Français, avec Higelin, à détenir une classe comparable à celle des Anglo-saxons », et de citer « Du chant à la une ! », son premier album (1958), « Histoire de Melody Nelson » et « L’Homme à la tête de chou ». Gainsbarre, en revanche, pouvait parfois se comporter de façon exécrable. Il évoque ainsi l’étrange conférence de presse du lancement des Gitanes blondes à laquelle participait la star : « Une fumisterie mercantile orchestrée par la marque et dont Gainsbarre tenait le rôle, pas très flamboyant, de l’ »avida dollars ». »

On s’étonne plus loin quand il écrit que Mick Jagger, avec ses sourcils roux très épais, ressemblait à un bouc. « Une légende court toujours : Jagger a vendu son âme au diable en 1968, à l’époque de « Sympathy for the Devil »… Un peu à la manière de Robert Johnson et sa mythique chanson « Crossroads blues ». Quand je l’ai rencontré au début des 90’s, il m’est apparu comme un bouc le temps d’un flash. Sûrement une association d’idées avec un bouc, un vrai, qui avait surgi un jour face à moi dans un canyon en Espagne. Quelque chose dans le port de tête m’est revenu à l’esprit. Une aura. Une magnificence. »

Grâce à son sens de l’observation et à son goût pour les détails les plus infimes, Gilles Riberolles rend vivants ces monstres de scène, toutes ces légendes de la fureur du rock.

Mémoires d’outre-rock, Gilles Riberolles, Frémeaux & Associés, 2026, 233 pages

Karim Bouamrane ou la tentation féodale

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Karim Bouamrane, maire de St Ouen lors du 81ème Congrès du Parti Socialiste au Centre Prouvé à Nancy le 14 juin 2025. © ISA HARSIN/SIPA

 « Nous sommes face à une municipalité qui barricade un point de vente, c’est du jamais vu ! » s’indignent les dirigeants excités de Master Poulet, la chaîne de rôtisserie halal qui défraie la chronique. Le maire socialiste de Saint-Ouen outrepasse-t-il ses pouvoirs ? L’analyse de Céline Pina.


Le bras de fer qui oppose Karim Bouamrane et la chaîne Master Poulet est aussi révélatrice de la dérive féodale qui s’installe dans notre pays et de ces élus qui ont oublié que leur première fonction est d’incarner la loi, et non d’imposer leurs obsessions et leur volonté à un territoire.

Petit rappel des faits : la chaîne Master Poulet décide d’ouvrir un restaurant à la sortie du métro Mairie de Saint-Ouen début avril. Trois jours après l’ouverture, la mairie fait fermer le restaurant, accusant l’enseigne d’avoir ouvert sans autorisation préalable alors que la Ville avait refusé l’installation. Le maire a donc fait installer des blocs de béton devant le fast-food pour bloquer l’entrée. Puis après une bataille judiciaire perdue, il a dû les retirer, pour mieux installer le lendemain des pots de fleurs géants ayant la même fonction.

Le restaurant Master Poulet veut s’installer à Saint Ouen, malgré l’opposition de la mairie, 27 avril 2026 © Martin Rodier/SIPA

Le problème est que l’avis défavorable d’un maire n’a aucune valeur juridique contraignante si le commerce respecte les règles d’urbanisme, de sécurité et d’hygiène. Agir comme un parrain qui déciderait de qui peut ouvrir un commerce et de ce que l’on doit y trouver n’est pas dans les prérogatives d’un maire : il ne peut mobiliser la puissance publique pour harceler l’enseigne parce qu’elle lui déplait politiquement. La loi a tranché cette question depuis fort longtemps or, non seulement le maire n’est pas au-dessus de la loi, mais il est même censé en être le garant et le gardien (et pas le propriétaire).

La loi et les volontés de la municipalité 

Or Karim Bouamrane fait exactement l’inverse, il mobilise tout son pouvoir, afin d’imposer ses desiderata personnels. La réalité est cependant un éclairage très cru pour qui aime se mettre en scène en parangon de vertu. Alors dans l’entourage du maire on essaie de faire passer un comportement féodal pour un engagement dans la lutte contre la malbouffe. Un engagement très ciblé car à Saint-Ouen, nombreuses sont les enseignes de fast-food, et une seule subit l’ire du maire – cela interroge quand même un peu.

Mais ce qui interpelle est la dialectique, très manipulatrice et assez malhonnête intellectuellement, utilisée par le maire pour faire passer un abus de pouvoir pour une preuve de vertu. Dans une vidéo publiée sur son compte Tik-tok, le 24 avril, Karim Bouamrane ne dit pas, bien sûr, qu’il va s’en prendre à ce restaurant parce qu’il ne l’aime pas. Il affirme : « Master Poulet s’est installé à Saint-Ouen contre la volonté de la municipalité. Ils se sont installés sans respecter les règles du droit commun. Je dois faire respecter la puissance publique. Nous sommes rentrés dans une bataille judiciaire ». Cette logorrhée ne vise qu’à un seul objectif : opérer une usurpation symbolique. En effet, dans cette assertion, la puissance publique, autrement dit l’appel à l’autorité légitime et à la loi, est invoquée pour justifier une décision qui vient d’être justement invalidée par le tribunal administratif. L’homme retourne le langage de la légalité contre la légalité elle-même. En rhétorique cela s’appelle une catachrèse politique.

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Mais pour inscrire cette manipulation dans un contexte plus dramatique, l’entourage du maire a expliqué au Parisien : « Ce genre d’enseigne va à l’encontre de notre projet de commerce de qualité. La malbouffe n’a pas sa place à Saint-Ouen ». Un commerce légal est ainsi redéfini comme une atteinte à un projet politique préexistant dont le maire est le gardien. La loi n’est plus rien, le projet du maire est tout. L’objectif militant remplace la règle de droit.

Le terme « n’a pas sa place » est aussi particulièrement intéressant en ce qu’il révèle le fantasme féodal : le maire décide de qui a sa place sur son territoire, comme un propriétaire décide de ce et de ceux qu’il laisse entrer en son domaine. Quant à la référence à la malbouffe, elle atteint des sommets de paternalisme faussement bienveillant. Pendant que tout à sa mise en scène moraliste, Karim Bouamrane explique à ses habitants qu’il sait ce qui est bon pour eux et mobilise la puissance publique pour leur imposer sa conception du bien, ceux-ci font la queue devant Master Poulet. On est ici en plein perfectionnisme autoritaire.

Série à rebondissements

Tocqueville en parlait déjà dans De la démocratie en Amérique. Il évoque l’idée d’un despotisme doux qui ne se contente plus de garantir les libertés, mais veut imposer sa vision du bien vivre. C’est exactement la logique de Karim Bouamrane. Enfin la théâtralisation de ce conflit s’achève en triste feuilleton : à la banderole de Master Poulet « N’en déplaise à Karim, nous sommes ouverts », le maire répond « Bien joué, rendez-vous au prochain épisode ». Le conflit juridique est devenu à présent une saga personnelle, un bras de fer. Ici le maire n’est plus le garant de la loi, mais le protagoniste d’une série à rebondissements au terme de laquelle il compte bien imposer son pouvoir personnel contre la loi commune. S’il se met en scène sur les réseaux sociaux, c’est parce qu’en transformant un abus de pouvoir en spectacle, il espère s’offrir encore plus de légitimité. L’abus de pouvoir comme outil promotionnel, il fallait y penser, le progressisme l’a fait. L’homme a très bien compris que quand la loi ne vous donne pas raison, il reste encore le tribunal de l’opinion, alors il joue sa carte.

On est là à l’acmé de la confusion entre la fonction et la personne. Confusion qui est exactement ce que la loi est censée interdire : un maire n’est pas un héros moral qui impose sa conception du bien et du bon. Il est un gardien temporaire de la loi commune. Dès qu’il se prend pour le premier, il cesse d’être le second. Ainsi la libre administration des collectivités ne comprend pas le droit de décider quelles activités commerciales légales peuvent s’exercer sur un territoire. En agissant ainsi Karim Bouamrane traite Saint-Ouen comme son domaine privé, un lieu où sa volonté est la règle. C’est un glissement vers une baronnie de fait.

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Cet épisode met en lumière tous les traits du petit seigneur local que la décentralisation est en train de réveiller chez les élus les moins conscients de leurs missions et de leurs devoirs et les plus avides de pouvoir coercitif : le nouveau féodal confond la loi et sa volonté personnelle, substitue des objectifs militants à la règle de droit et s’approprie le territoire communal comme si c’était sa propriété privée. Et il en rajoute encore en mettant en scène ses abus comme s’il s’agissait d’une manière d’agir légitime. Non seulement il pose des actes de petit seigneur, mais il les revendique publiquement et sans honte.La question qui se pose derrière ce type d’attitude est le risque de corruption que cela promet et annonce.

Dans un rapport du Service central de Prévention de la Corruption paru en 2013, on trouve un avertissement limpide : « Urbanisme et urbanisme commercial : détournements de procédure, corruption, trafics d’influence, prise illégale d’interêt… Toute la panoplie peut se déployer sur ce terrain, tant la décision des élus est déterminante, le nombre d’acteurs concernés nombreux et l’impact des flux économiques importants ». Le mécanisme qui amène à la corruption est aussi simple qu’implacable : dès qu’un élu s’arroge un pouvoir discrétionnaire sur l’implantation des commerces, pouvoir que la loi ne lui accorde pas, il crée mécaniquement une rente. Celui qui veut s’installer doit obtenir la faveur du Prince. Et la faveur du Prince a un prix, qu’il soit monétaire, politique ou les deux…

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Bruno Retailleau n’est plus un homme de devoir !

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Visite à Nanterre de Bruno Retailleau, candidat à l'élection présidentielle de 2027, sur le thème de l'état d'urgence contre la traite des êtres humains, en compagnie de Roger Karoutchi, Philippe Juvin et Hélène Matouk. Table ronde avec des officiers de police issus de différents syndicats au Campanile Prime de Nanterre, suivie d'une promenade dans le quartier Pablo Picasso et d'un entretien avec la presse, le 23 avril 2026 © ISA HARSIN/SIPA

Le jeudi 23 avril, Bruno Retailleau était dans le Tarn, à Albi, pour son premier meeting de campagne. Après avoir été désigné candidat par les adhérents des Républicains avec 73,8 % des suffrages, il leur a présenté sa ligne: une droite «fière et sincère», axée notamment sur l’immigration et la sécurité. Dernièrement, il accuse Emmanuel Macron d’avoir «fait preuve de faiblesse» et d’être «dans une forme de dépendance» vis-à-vis de l’Algérie.


Depuis que la candidature de Bruno Retailleau a été nettement validée par Les Républicains, il est clair qu’il a changé de registre, poussé les feux et passé la cinquième vitesse. Surtout, il a cessé de plomber le moral de ses soutiens et de cette majorité « d’honnêtes gens » qu’il invoque si régulièrement et si justement. En effet, longtemps, il s’est présenté comme un homme de devoir, allant vers la candidature présidentielle comme si elle était un échafaud, n’insufflant pas, de ce fait, la confiance qu’un chef doit inspirer et diffuser. C’était hier, et c’est bien fini.

Un an pour convaincre

L’homme a compris que l’exigence du devoir devait être relayée par l’élan de l’enthousiasme et qu’aucun espoir n’était permis si le principal intéressé, dans cette échéance capitale à venir, manquait lui-même du désir d’opérer la rupture, de « renverser la table », comme il l’a encore déclaré récemment. Pour se convaincre de cette volte bienfaisante, sans laquelle rien n’aurait été possible — ni psychologiquement ni sur le plan politique —, il convient de lire la longue déclaration qu’il a développée dans le Tarn et dont chaque terme est pesé. Elle constitue à la fois une réponse aux polémiques injustes dont il a été victime, une déclaration volontariste, un programme éthique, une promesse sincère aux Français et, par sa vigueur et sa force, un acte. 

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Un propos aussi résolu ne peut qu’engager celui qui l’a tenu : « Les gens ont appris à me connaître au ministère de l’Intérieur. Jamais je n’ai courbé l’échine devant la bien-pensance. J’ai suscité des polémiques à maintes reprises. J’ai dû affronter des désaccords avec le chef de l’État. Jamais je n’ai capitulé. Aujourd’hui, prendre la décision de se présenter à une élection présidentielle, c’est prendre une décision extrêmement grave, qui engage chaque cellule, chaque fibre de son corps et, par conséquent, rien ne me fera reculer. Je dirai la vérité, je convaincrai les Français. Je ne ferai pas de marketing électoral. Je ne chercherai pas à séduire avantageusement avec des slogans. Et de même que je ne ferai pas de segmentation, je ne m’adresserai pas à des clientèles successives, je m’adresserai au peuple français et je le convaincrai. J’en suis certain. »

Bruno Retailleau dispose d’un an pour convaincre ceux qui ne sont pas encore persuadés qu’une droite authentique est enfin de retour, pour battre en brèche le pessimisme de ceux qui, comme Jean-François Copé, choisissent de s’en prendre aux populistes plutôt que de créer et d’aider positivement, et, plus largement, pour instiller, dans notre paysage démocratique dévasté, sous une forme républicaine, l’espérance d’un redressement national et international.

Chance pour la France

Ce n’est pas l’insulte qui le visait indirectement au sujet de l’Algérie — Emmanuel Macron a traité de « mabouls » ceux qui défendaient une position ferme sur les rapports entre ce pays et la France — qui constituera un passif à l’encontre de Bruno Retailleau. Bien au contraire, puisque la stratégie purement diplomatique prônée par le pouvoir s’est révélée inefficace et que la sienne est largement approuvée. Et le président, par cette vulgarité ciblée, s’est déshonoré lui-même. La première pierre, pour remettre notre nation d’aplomb, sera d’abord, enfin, le courage de ses dirigeants.

Bruno Retailleau ne se contentera pas de faire son devoir : il mettra tout en œuvre pour être à l’heure de son rendez-vous avec le peuple français, porté par la conscience de la chance qui lui est donnée et qu’il aura su créer.

L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

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La paix à l’iranienne: petit mode d’emploi pour se faire rouler

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Téhéran, 6 avril © Vahid Salemi/AP/SIPA

Ormuz : fermé pour travaux… de paix (jusqu’à quand?)


Les bombardements de l’Iran ont cessé depuis le 7 avril 2026, il y a quatre semaines.  Depuis lors, le blocage du détroit d’Ormuz est devenu l’épouvantail de nos sociétés. Alors que le président américain répète qu’il a gagné la guerre et que l’ennemi n’a plus de marine, la télévision iranienne montre de petites vedettes prenant le contrôle d’un navire récalcitrant. Peu à peu s’infiltre en nous l’image d’un Iran agile et résilient face à des Etats-Unis surarmés et patauds. Désormais, pour bien des commentateurs, Trump a perdu cette guerre et il doit négocier sous peine de plonger l’économie mondiale dans la tourmente. Notons néanmoins, en ce qui concerne l’économie américaine qui est la seule qui préoccupe le président américain, que en deux mois, depuis le 28 février, le SP500, l’indice de la Bourse a monté de 2,5% et que l’inflation ne s’élève qu’à 3,3% en glissement annuel alors que, avant même la hausse des prix du pétrole, on redoutait les effets sur la hausse des prix de l’augmentation des tarifs douaniers. Grâce à la Cour Suprême qui les a largement invalidés et aux assouplissements auxquels il a lui-même procédé, le président américain a évité au consommateur un choc inflationniste. Si la majorité des électeurs lui sont actuellement hostiles, les élections de midterms ne sont que dans six mois et Trump espère que le nouveau Gouverneur de la FED sera moins inflexible sur les taux que son prédécesseur, et mettra ainsi les Républicains en meilleure posture électorale. 

Midterms : tout n’est pas perdu pour Trump

De plus, bonne nouvelle pour le président, plusieurs Etats démocrates connaissent de gros troubles économiques. Il en est ainsi de l’Etat de New York et plus encore de la Californie, qui ayant imposé des taxations élevées pour des raisons écologiques, a fermé ses raffineries, importe une partie de son pétrole du Moyen Orient et se retrouve avec des prix à la pompe supérieurs de moitié à ceux de la moyenne américaine… Au contraire des Etats républicains comme la Louisiane qui produit du gaz, l’Alaska, le Dakota et surtout le Texas qui à cause de leur pétrole sont de grands bénéficiaires de la crise du détroit d’Ormuz. 

Ces considérations permettent de croire Donald Trump quand il dit qu’il a le temps, alors que beaucoup estiment qu’il cherche avant tout à se débarrasser du fardeau iranien. C’est certainement cela que pensent les dirigeants iraniens, qui n’ont pas, eux, à se soucier d’élections. Un président américain pressé d’en finir, quelle aubaine ! D’autant plus qu’on sait que Trump a peur de s’engager dans un conflit au sol où, en face d’ennemis heureux de donner leur vie pour le paradis et ses délices, il aurait à rendre compte à son peuple de chaque soldat tué si loin du continent américain et pour une cause qui reste obscure à beaucoup. On ne doit pas cependant sous-estimer la détermination du président américain dont l’opinion à l’égard de l’Iran n’a pas varié depuis ses premiers pas en politique. Il vient de refuser d’hallucinantes exigences lors de la rencontre avortée d’Islamabad.  Les Iraniens, se présentant comme les vainqueurs du conflit, revendiquaient une garantie américaine d’arrêter définitivement la guerre et de lever leur part du blocus et une reconnaissance du droit de l’Iran au contrôle du détroit d’Ormuz. Puis une fois les sanctions économiques annulées, l’Iran accepterait de «discuter» du nucléaire. Cela lancerait les Etats Unis dans d’interminables négociations pendant que l’Iran aurait tout le loisir de reconstituer ses armements. 

Même un Trump expert dans l’art de faire passer des vessies pour des lanternes aurait du mal à parler de victoire. Le président américain sait, quoi qu’il en dise, qu’il a piteusement échoué avec le dictateur nord-coréen. Mais pour ce dernier, la bombe atomique n’est qu’une garantie de survie du régime, alors que pour la théocratie iranienne, elle est un danger existentiel pour beaucoup de pays et pas seulement pour Israël envers qui le régime, depuis sa création, réitère des promesses de destruction de façon obsessionnelle

Menace sur les puits de pétrole

«La paix n’est pas l’absence de guerre, c’est une vertu, un état d’esprit, une volonté de bienveillance, de confiance, de justice.» La phrase est de Baruch Spinoza.  Avec l’Iran actuel, nous sommes aux antipodes.

Pourtant certains Etats, la France en particulier, insistent sur le fait que les Américains et les Israéliens mènent une guerre illégitime, que cette guerre n’est pas la leur, et qu’un conflit ne peut se résoudre que par la diplomatie qui amènera enfin la paix pour la région… C’est la même conception de la paix que celle de Chamberlain et Daladier à Munich. Parler de paix avec un régime pareil, que ce soit avec ses fanatiques dits extrémistes ou ses fanatiques dits modérés, c’est humilier le sens de ce mot. Lorsque Mme Vautrin, ministre des Armées, assimile par ailleurs Tsahal au Hezbollah, elle fait pire encore.

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Que fera le président américain, avec ses moyens et ses porte-avions ? Les experts pensent aujourd’hui pour la plupart qu’il va resserrer lui-même le blocus dont les Iraniens ont voulu faire leur joker, car ce blocus dont ils ont tiré beaucoup de prestige leur coûte très cher. Ce serait un habile retour du berger à la bergère.  Chaque jour l’Iran perd près de 500 millions de dollars de revenus pétroliers et il aura de plus en plus de mal à payer ses services. Par ailleurs, le pétrole qui ne sort pas du puits se fige comme l’huile refroidie sur la poêle et peut rendre ce puits inutilisable, car le récurage y est bien plus complexe que dans une cuisine… C’est l’avenir du pays qui serait en jeu.

Mais il s’agit là d’anticipations et de mécanismes à long terme. Or, la résilience du régime iranien est extrême. Il se prépare depuis près d’un demi-siècle à la confrontation finale et ceux qui le dirigent (Vahidi notamment) sont ceux-là mêmes qui ont préparé cette résilience en multipliant, dispersant, enterrant les usines de fabrication des armes et en leur consacrant l’essentiel des revenus pétroliers du pays. 

Il semble clair que la campagne de bombardements récente a détruit une grande partie du potentiel militaire, et notamment des moyens complexes de fabrication de missiles, une activité que l’Iran a développée alors qu’il était soumis aux sanctions de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien et à laquelle des pays amis comme la Chine et la Russie (un autre bénéficiaire du blocus pétrolier) ont apporté leur concours logistique ou commercial. Les experts s’accordent pour évaluer que ce potentiel de fabrication a été détruit pour 60% à la suite des bombardements.  Les pessimistes en concluent qu’il leur en reste près de la moitié…

Les bruit de délitement et de panique à l’intérieur du régime iranien appartiennent pour l’instant à la catégorie du wishful thinking, des désirs qu’on prend pour des réalités. Chacun des responsables iraniens sait qu’il s’agit pour lui et pour ses idées d’une question de survie. La décision appartient aux plus durs et les soi-disant modérés s’y conforment publiquement quand on le leur demande.

Quant au peuple iranien, il a été saigné par les massacres de janvier qui ont décapité en masse ceux qui ont levé la tête. Aussi affaibli puisse-t-il apparaitre, un régime organisé autour de la répression des opposants et de l’élimination des branches inutiles peut supporter longtemps un étranglement économique. De plus, ce régime a aujourd’hui des alliés : les pays qui aux Nations Unies l’ont choisi pour une fonction de prestige au Conseil économique et social de l’ONU en représentent un éventail.

Aussi longtemps que les militants de base des basidj et des pasdaran lui obéiront, autrement dit aussi longtemps qu’il pourra les payer, un tel régime pourra tenir. Le peuple iranien est une variable d’ajustement et c’est lui qui souffrira. Les pressions économiques ne suffisent pas à elles seules et il est probable qu’une reprise des bombardements soit nécessaire pour démanteler en profondeur les structures de fabrication et de transport et les lieux de mobilisation. Nul ne sait aujourd’hui si Trump la décidera.

S’il le fait, on trouvera des commentateurs pour dire que c’est une nouvelle gesticulation criminelle. Il est à noter que suivant les sources iraniennes elles-mêmes, corroborées par des évaluations extérieures indépendantes, le nombre de morts provoquées par six semaines de frappes aériennes américaines et israéliennes est d’environ 3500, soit, malgré des erreurs sur des équipements civils (par exemple une école bombardée par les Américains), moins de 10% des morts provoqués en deux jours par les basidj dans la population iranienne au mois de janvier. Cette comparaison pour distinguer la guerre par rapport à la sauvagerie

Le fait que le peuple iranien, dont la grande majorité déteste le régime, trouve en lui les moyens de se révolter ne relève pas de l’évidence. Mais la paix, la vraie, ne se fera que sur les décombres de la théocratie. Et non grâce à d’hypocrites appels à un dialogue diplomatique.

Edwy Plenel ou l’antiracisme qui compte les couleurs

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Capture d'écran Backseat / YouTube.

Lors d’une homélie diffusée dans l’émission « Backseat », le journaliste a estimé que les nouveaux maires lfistes de banlieue qui ont fait couler tant d’encre ont vraiment un p’tit truc en plus. Au banquet de l’antiracisme, il renverse la table.


Dans l’émission Backseat de Jean Massiet sur Twitch, Edwy Plenel dit qu’il veut organiser un banquet des maires noirs de France.

Ecoutez-le: « Je voudrais les saluer en me disant qu’ils pourraient faire un grand bras d’honneur et fêter toutes leurs élections en organisant un congrès ou un banquet des maires noirs de France. Et pourquoi pas ? (…) Alors merci infiniment mesdames et messieurs les élus noirs de la France telle qu’elle vit, celle du peuple vivant. »

Le fondateur de Mediapart, l’une des grandes consciences de la gauche décoloniale, dresse une liste nominative d’élus noirs.

Salomon, vous êtes noir ?

Certes, Plenel ne veut pas les stigmatiser, mais les honorer, en les assignant à leur couleur de peau. Il précise aussi qu’ils ont en commun d’être de gauche dans sa diversité (qui ne comprend pas le PS). Pourtant, il ne suggère pas un banquet pour tous les élus de gauche.

C’est le parfait exemple de l’inversion d’un antiracisme qui passe son temps à compter : la couleur de peau n’est plus indifférente — ce qui était quand même l’objectif  —, elle devient une qualité supplémentaire. Un petit truc en plus !

L’élection de maires noirs montre au moins que le racisme est en déclin. Peut-être, même si beaucoup de leurs électeurs sont eux-mêmes issus de l’immigration. Mais ils n’ont pas été élus en disant qu’ils sont noirs, tout de même !

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Le racisme est aujourd’hui criminalisé et honteux dans notre société. Personne ne s’offusque de l’élection d’un Français noir ou arabe, tant mieux. Mais l’exaltation des origines est contraire à la tradition française d’assimilation. Dans les années 1930, alors que la ségrégation était féroce aux États-Unis, des écrivains et artistes noirs découvraient émerveillés qu’en France, on ne les voyait pas comme des Noirs.

L’antiracisme d’aujourd’hui rompt avec cette tradition. D’abord il y a eu le droit à la différence, ensuite la « diversité », et enfin avec les « tout-blancs, tout-moches » de Mélenchon, on recrée même si c’est pour rigoler une sorte de hiérarchie. Être blanc, c’est porter un passé coupable. En plus, ce ne serait pas beau.

Antiracisme 2.0

Cette gauche Plenel-Mélenchon fustige bruyamment les banquets du « Canon français ». Racisme, fascisme, xénophobie : tout y passe. C’est certainement très franchouillard, peut-être que le public n’est pas assez divers pour les gens qui comptent les couleurs. Mais ces rassemblements n’ont justement rien à voir avec la couleur de peau : ce sont des gens qui veulent défendre des mœurs, une convivialité « saucisson-pinard », une identité qui n’est pas blanche mais française. C’est une réponse semble-t-il assez joyeuse à la peur de la disparition.

Ces soi-disant antiracistes, qui divisent le monde entre racistes et racisés, entre blancs coupables et diversité victime, sont des incendiaires. Ils font tout pour transformer le côte à côte en face-à-face.


Cette chronique a été diffusée sur Sud Radio

https://www.youtube.com/watch?v=6c5-SWGPxCk

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale

Diplomatie franco-belge: fraises contre citrons

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La Namuroise Charlotte Deom et la Mentonnaise Alexandra Masson. DR.

Prix citron pour Namur «l’antifa»: la capitale wallonne rompt avec Menton pour raisons politiques !


Avant toute chose, permettez-moi de rappeler cette étrangeté : il existe en Wallonie des villes officiellement « antifascistes ». Namur fait partie de celles-ci, comme Charleroi, Liège et Mons, manière pour elles d’interdire plus aisément les réunions de tout parti ou autour de toute personne qui rappellent que l’immigration n’est pas une chance, qu’un homme est un homme et une femme une femme ou encore que l’insécurité galopante devrait justifier une politique de tolérance zéro. Le concept est né au moment où le parti Chez Nous tentait de bousculer la mainmise de la particratie sur l’échiquier politique.

Engagé-e-s

Capitale de la région la moins démocratique d’Europe, Namur est jumelée à Menton (06). Problème : la ville du sud de la France a élu au poste de maire une représentante du Rassemblement national lors des dernières élections municipales. Il n’en fallait pas plus pour mettre entre parenthèses une amitié datant des années cinquante. Quant à Alexandra Masson, elle n’est pas la bienvenue au pied de la citadelle mosane. Mais peut-on la plaindre lorsque l’on voit ce qu’est devenue la ville wallonne ces dernières années ?

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À Namur, c’est le parti nommé Les Engagé-e-s, autrefois social-chrétien, qui règne en maître. Comme nombre de villes situées au confluent de deux cours d’eau – Lyon a pendant longtemps vécu la même situation –, elle a du mal à choisir et ne vote donc ni vraiment à gauche, ni vraiment à droite, mais pour les centristes qui, pour reprendre l’expression que j’entendais dans ma jeunesse, « se nourrissent à tous les rateliers ». L’homme fort est Maxime Prévot, bourgmestre entretemps devenu ministre des Affaires étrangères et qui a nommé une marionnette « faisant fonction » pour veiller aux destinées de la ville.

Dans sa nouvelle fonction, l’homme qui n’aime donc pas le RN ne cesse de se faire le porte-parole du Hamas et de relayer le palestinisme ambiant. Sous sa houlette, la Belgique appelle à davantage de sanctions contre Israël et à revoir l’accord d’association de l’UE avec l’Etat hébreu – Jérusalem, Menton, même croisade. Rappelons aussi que son parti est celui qui fut le premier à faire élire une députée voilée en Europe – ladite élue est aujourd’hui ministre dans le gouvernement d’Erdogan.

Nous n’avons pas les mêmes valeurs

Mais quittons les rives du Bosphore et revenons à celles de l’Entre-Sambre-et-Meuse: de ville bourgeoise, Namur est devenue une cité en voie de quart-mondisation où pauvreté, trafic de drogue et délinquance conjuguent leurs effets, notamment dans le quartier de la gare, porte d’entrée peu accueillante. En quelques années à peine, le visage de la « ville escargot » – comme elle est surnommée – s’est profondément transformé, au plus grand dépit des habitants qui sont 76 % à estimer que l’insécurité a augmenté. La ville ne survit financièrement que grâce au plan Oxygène, aide de la Région wallonne, elle-même endettée. Il n’y a pas de petites économies dans ce contexte : les associations folkloriques doivent désormais mettre la main à la poche pour occuper l’espace public. 

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Mais apparemment, l’urgence pour la ville était de rompre avec son homologue française. Pour l’échevine de centre-droit Charlotte Deom (MR), « les relations internationales de la ville doivent s’inscrire dans le cadre des valeurs que nous défendons : la démocratie, l’état de droit, l’égalité et le respect des droits fondamentaux. C’est une question de cohérence. » Ça sonne creux comme un discours tenu lors d’un concours de miss, ça donne une fausse impression de la résistance – sans le maquis –, ça donne des gages à la gauche qui exerce un chantage moral permanent en Wallonie et surtout ça n’explique pas en quoi la nouvelle maire de Menton s’écarterait de ces principes. 

Les fraises de Wépion, cultivées à quelques encablures de Namur, ne se mélangeront plus aux citrons de Menton. Pour avoir travaillé quelques années dans la capitale wallonne et y avoir conservé des amis, je sais ce que ceux-ci pensent de l’évolution de leur ville. Et assurément, ils souhaiteraient une personnalité de la trempe d’Alexandra Masson à la tête de leur cité. Mais les édiles de la ville, préoccupés à être plus antifascistes que les antifas eux-mêmes, songent sans doute déjà, en concertation avec l’exécutif wallon, à rebaptiser l’Elysette, nom du lieu où siège le gouvernement, au cas où Marine Le Pen ou Jordan Bardella accéderaient à l’Elysée en France.

Magna carta: un discours «so british»

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Le Roi d'Angleterre, Donald Trump et son épouse, lors d'un diner à la Maison Blanche, Washington, 29 avril 2026 © Alex Brandon/AP/SIPA

Nos journalistes se sont amusés à décoder les messages subliminaux prétendumment hostiles tenus par le Roi Charles à Trump…


Deuxième souverain britannique après Elizabeth, en 1991, à s’exprimerdevant le Congrès américain, le roi Charles III n’est pas venu, ce 28 avril 2026, réparer l’affrontlointain fait à son aïeul Georges III – « c’était l’autre jour, comme on dit chez moi », a dit le souverain, avec humour – mais pour fêter le deux-cent-cinquantième anniversaire de l’indépendance des Etats-Unis d’Amérique. Non pour rappeler l’histoire conflictuelle de deux puissances coloniales rivales mais pour restaurer les relations diplomatiques entre deux pays divisés à propos de l’Ukraine et l’Iran. Bref, pour raviver la flamme clignotante d’une belle entente.

Humour et élégance, tels furent les maîtres mots de ce discours so british où les Futés de l’information qui frétillaient sur les ondes ne virent qu’un sermon et des « tacles » adressés au locataire de la Maison Blanche – pour ne pas dire au loup solitaire dans son bunker. A les en croire, le président Trump en aurait pris pour son grade. Sous un discours royal, élégant, entre histoire, humour et rappel des grands principes communs, le souverain britannique aurait donné à son hôte une leçon « subliminale », cinglante, morale et politique, en rappelant, devant le Congrès en joie, les points cardinaux d’une bonne gouvernance : fidélité aux alliés de l’Otan, défense de l’Ukraine, de l’état de droit, condamnation de la violence politique. Etonnant, en revanche, de ne pas avoir apprécié, comme il convenait, le rappel de son ascendance dans la bouche du souverain.

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Ne sachant quoi dire à chaud, les journalistes s’emparèrent de la Magna Carta. Morceau de choix ! C’est quelque chose, dans notre imaginaire, que cette petite page qui soumet le pouvoir exécutif à des contre-pouvoirs nécessaires au bon fonctionnement de la démocratie ! Née Outre-Manche, qu’est-ce qu’elle disait de brûlant, en cette occasion, cette Magna Carta ? De se méfier du despotisme ! La leçon était claire : suivez mon regard ! Ensuite, il y eut le rappel, dans la bouche de Charles III, d’une religion commune entre les deux nations. Qu’est-ce qu’elle disait, cette religion ? D’être « charitable » avec autrui sans exclusion. Derrière la porte, Donald était rincé ! Enfin, le must : le « tacle frontal » (sic) au dîner de gala qui suivit le Congrès quand le roi Charles III rappela au président la phrase qu’il avait prononcée au sommetde Davos : « Vous avez récemment déclaré, Monsieur le Président, que, sans les Etats-Unis, les pays européens parleraient l’allemand. Oserai-je dire que, sans nous, vous parleriez français ? » Vlan ! Révérence gardée, bien entendu.

Cette réponse du berger à la bergère fut l’occasion pour les journalistes de rappeler ce qu’est la diplomatie. Des attitudes et des paroles. Des petites phrases, des sous-entendus, des propos à double entente qui en disent plus que des traités et des détroits débloqués. Et du « subliminal ». Les couleurs des robes des premières dames, par exemple. Vous souvenez-vous, il y a peu, de la réception de Donald Trump à la Cour d’Angleterre ? La reine d’Angleterre était en bleu roi et Melania en jaune safran. Ça ne vous dit rien, ces couleurs ? Non, pas la Vierge Marie ni le Vatican, mais les couleurs de l’Ukraine ! Vraie complicité des deux dames ! Au dîner de gala du 28 avril, la Reine d’Angleterre était en rose fuschia, Mélanie en blanc crème : deux vraies roses. Autre exemple de « message » à décoder : la vocation messianique des Etats-Unis. Elle est connue. De Trump surtout. Le roi Charles ne fit-il pas une allusion « subliminale » au messianisme de son hôte en disant qu’en ces temps pascals que nous vivions encore, il priait contre « le repli ? » « Discours fantastique ! », dit l’intéressé, félicitant le roi Charles III d’avoir « fait se lever les démocrates, ce que lui-même n’avait jamais été capable de faire. »

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La réception à la Maison Blanche, pour le thé et le dîner, fut chaleureuse. Là, encore, il y avait du subliminal. Car il fallait, bien sûr, interpréter le langage corporel. Tactile, pour l’accueillir, Donald Trump a « tapoté » l’épaule du roi et posé sa main sur son avant-bras pour l’orienter. Impair ? Non, dit l’interprète du langage des signes, mais « langage corporel léger et presque hésitant, témoignage de proximité plus qu’impair ». Signe « d’amitié active », pour tout dire.

De cette visite historique, voilà la version française d’un média : « En voyage aux Etats-Unis, Charles III tacle frontalement Donald Trump face à une Assemblée hilare ». L’anti-trumpisme se porte bien, en France. François de Sales ferait bien d’inspirer aux journalistes dont il est le saint patron un désir plus ardent de vérité. « Tacler » n’est pas jouer ! Encore moins « tacler de façon cinglante ! » 

Voter pour durer

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Stand de charcuterie local, Isère. D.R.

Les classes populaires ne se reconnaissent plus dans ceux qui les gouvernent. Leur parole a été confisquée par une classe politico-médiatique qui refuse de dénoncer les maux qui rongent le pays à petit feu. Le vote est leur ultime moyen d’expression, et elles votent RN. Davantage par lassitude que par colère.


ll y a, dans la France contemporaine, quelque chose qui se défait en silence. Non pas une rupture éclatante, mais une lente désagrégation – une fatigue du monde, presque imperceptible pour ceux qui habitent encore les centres protégés du pouvoir, mais immédiatement lisible pour ceux qui vivent dans les marges, les périphéries, ces territoires où la vie se durcit sans bruit, sans mots, sans reconnaissance. 

Les classes populaires françaises – ce que l’on appelait autrefois le peuple – ne se reconnaissent plus dans le langage de ceux qui les gouvernent. Elles ne s’y opposent même plus : elles s’en retirent. Elles regardent, à distance, un monde politique devenu étranger, saturé de mots morts, de promesses sans chair, de discours qu’elles ne comprennent plus, ou qu’elles comprennent trop bien pour continuer à y croire. 

Entre ceux d’en bas et ceux d’en haut, il n’y a pas seulement une fracture sociale. Il y a une séparation des expériences, presque une séparation des réalités. Les uns vivent dans l’abstraction rassurante des normes, des flux, des équilibres macroéconomiques ; les autres dans la dureté concrète des fins de mois, des transports subis, des quartiers qui se transforment, des repères qui s’effacent. 

C’est dans cet écart que s’enracine le vote pour le Rassemblement national. Non comme une adhésion idéologique claire, mais comme un geste de retrait, presque un geste de survie. Ce vote dit moins une colère qu’une lassitude – lassitude d’être ignoré, lassitude de ne plus compter, lassitude d’entendre parler d’un pays dont on ne reconnaît plus ni les visages ni la langue. 

Le peuple réduit au silence 

Les milieux populaires vivent la mutation démographique non dans les statistiques, mais dans la chair du quotidien. 

Ils éprouvent la déliaison, les changements de mœurs, la montée d’un communautarisme islamique qui s’impose sans qu’on ose le nommer. Mais leur expérience est désormais interdite de parole : elle est disqualifiée avant même d’avoir été dite. 

C’est ici que se vérifie, tragiquement, la prophétie de Christopher Lasch. Les talking classes – les «  classes parlantes  » – ont confisqué la parole publique. Les autres, celles qui vivent sans être entendues, n’ont plus d’autre langage que le vote, ou le silence. La France des plateaux de télévision n’a plus rien à voir avec celle des supermarchés, des cités, des bourgs abandonnés. 

De cette fracture naît une colère sans voix. Le peuple comprend qu’on ne l’écoute plus, et qu’à chaque élection on lui intime de se taire sous la formule rituelle du «  barrage  ». Mais ce mouvement ne concerne plus seulement la France périphérique. On se tromperait gravement à n’y voir que la révolte d’une France pauvre. Dans les villes moyennes, dans certains centres urbains eux-mêmes, des commerçants, des artisans, des professions libérales basculent à leur tour – non par nécessité économique immédiate, mais par épuisement moral. Fatigue d’un monde qu’ils ont servi, qu’ils ont fait vivre, et qui désormais les ignore ou les entrave. Ils subissent l’empilement des normes, la pression fiscale, l’insécurité diffuse, et surtout ce sentiment d’un désordre sans nom que le langage officiel ne parvient plus à masquer. 

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Ce basculement dit quelque chose de plus grave encore : ce n’est pas une classe qui se détourne, c’est une confiance qui se retire. Et cette défiance épouse la géographie même du pays. Car la France ne vote pas selon des opinions abstraites, mais selon des expériences enracinées, presque charnelles. Dans plusieurs grandes villes du Sud – Nice, Perpignan, certaines parties de Marseille –, le vote pour le Rassemblement national s’installe, se fixe, se banalise. Non par hasard, mais parce que s’y concentrent des formes de vie où l’ordre, la sécurité, l’identité, la transformation du cadre quotidien ne sont pas des concepts mais des épreuves vécues. S’y ajoute une mémoire politique particulière, marquée par l’histoire des rapatriés, par une fidélité ancienne à des droites enracinées, qui rend ce vote moins scandaleux, moins interdit qu’ailleurs. 

À l’inverse, dans les grandes métropoles – Paris, Lyon, Bordeaux –, la structure sociale, plus instruite, plus mobile, plus dissoute dans les flux de la mondialisation, produit un autre rapport au réel. Le changement y est perçu comme promesse, comme ouverture, là où il est vécu ailleurs comme perte ou dépossession. Les tensions existent, bien sûr, mais elles sont tenues à distance, reléguées, invisibilisées. 

Face à la certitude du déclin

Deux mondes coexistent ainsi, séparés par une frontière invisible, mais presque infranchissable. C’est dans cet entre-deux que se noue une tension décisive. Beaucoup de ceux qui se tournent vers le Rassemblement national le font en sachant parfaitement ce que l’on dit de ce vote – chaos, rupture, menace. Ces accusations, répétées avec insistance par ses adversaires, notamment dans certains territoires où domine la crainte d’un affrontement, n’empêchent pourtant pas le mouvement. Comme si, pour une part croissante du pays, la peur du risque pesait désormais moins lourd que la certitude du déclin déjà vécu. 

Dans le même temps, cette mise en scène permanente du danger retient encore certains. Sans adhérer, sans franchir le pas, une partie de l’électorat – souvent plus âgée – demeure liée à une ancienne idée du vote, où choisir engage une responsabilité morale, presque une fidélité à un ordre ancien. Il faut se souvenir aussi de ce que fut le Front national de Jean-Marie Le Pen : un vote de rejet plus que d’adhésion, nourri par la peur, et parfois par une hostilité directe aux immigrés, en particulier aux populations arabes. 

Quelque chose s’est déplacé. Les constats qui appartenaient hier aux marges se sont lentement installés au centre – relation entre l’insécurité et l’immigration de masse, islamisation, tribalisation de la vie collective. Non parce que les idées du RN auraient triomphé, mais parce que le monde qui les rend audibles s’est étendu.

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 Le vote pour le Rassemblement national n’est pas seulement un fait politique. Il est le symptôme d’une rupture plus profonde : la séparation entre un peuple et ceux qui prétendent encore parler en son nom. Tant que ce lien ne sera pas renoué, non par des injonctions, ni par des condamnations morales, mais par une reconnaissance réelle, concrète, des vies vécues, ce vote continuera de croître, non comme une adhésion paisible, mais comme la voix persistante, presque muette, d’un pays qui sent qu’on ne le voit même plus.

La société malade

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