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Nouvelle France: j’accuse M. Mélenchon d’appropriation culturelle!

Une tribune libre de Claude J. Roy


Nouvelle France: j’accuse M. Mélenchon d’appropriation culturelle!
Jean-Luc Mélenchon et Bally Bagayoko, Saint-Denis, 4 avril 2026 © Thomas Padilla/AP/SIPA

Il existe des mots qui portent des siècles de mémoire. Des mots qui ne sont pas de simples concepts politiques, mais des héritages humains construits dans le sacrifice, l’exil et la survie. « Nouvelle-France » fait partie de ces mots. Et c’est précisément pour cette raison que les propos récents de Jean-Luc Mélenchon sur la « Nouvelle-France » ont provoqué chez de nombreux Québécois et descendants des Français d’Amérique un profond malaise, voire une véritable indignation. Car lorsqu’il utilise ce terme pour désigner une France contemporaine redéfinie uniquement par le multiculturalisme actuel, les flux migratoires modernes ou l’effacement progressif de la notion même de langue française « créole« commune, Mélenchon ne fait pas qu’employer une formule maladroite. Il détourne un héritage historique fondamental appartenant à un peuple bien réel : celui des Français d’Amérique. La Nouvelle-France n’était pas une expérience théorique de diversité abstraite. C’était notre histoire. Celle de nos ancêtres. Celle des familles venues de Normandie, de Bretagne, du Poitou ou du Pays basque pour bâtir une civilisation française en Amérique du Nord dans des conditions d’une dureté inimaginable aujourd’hui.

Ma propre famille a quitté Dieppe en 1661 pour rejoindre cette aventure. Comme tant d’autres, elle a traversé l’océan, affronté le froid, les guerres, la faim et l’isolement afin de construire un monde français sur le continent américain. Après la conquête britannique de 1763, ces familles ont dû survivre seules, sans protection de la France, dans un environnement politique et linguistique dominé par l’anglais. Pendant plus de deux siècles, les Canadiens français ont défendu la langue française avec une ténacité exceptionnelle. Ils l’ont protégée dans les écoles, dans les églises, dans les villages, dans les familles. Ils ont résisté à des politiques d’assimilation puissantes. Ils ont subi le mépris social et économique tout en refusant de disparaître. Voilà ce qu’était réellement la Nouvelle-France : un peuple fondateur devenu une nation historique francophone en Amérique.

Or Jean-Luc Mélenchon semble aujourd’hui utiliser ce terme comme une métaphore idéologique destinée à illustrer sa vision d’une France postnationale où l’identité historique française deviendrait secondaire face à une redéfinition permanente du pays. Plus troublant encore, lorsqu’il laisse entendre que l’on devrait relativiser l’importance même du français comme langue commune mais parler de la langue créole dans la définition de l’identité nationale, il touche directement à ce pour quoi des générations de Français d’Amérique se sont battues pour survivre. Car pour nous, la langue française n’est pas un simple outil administratif interchangeable. Elle est une mémoire vivante. Elle est le dernier lien direct avec nos ancêtres de Nouvelle-France. Pendant que la France traversait ses révolutions, ses crises politiques et ses bouleversements sociaux, les Canadiens français, eux, luttaient simplement pour continuer à vivre en français sur un continent massivement anglophone. Cette lutte a duré des siècles. Des siècles de sacrifices. Des siècles d’humiliations. Des siècles de résistance silencieuse.

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C’est pourquoi les propos de Jean-Luc Mélenchon provoquent aujourd’hui une réaction aussi forte au Québec et dans plusieurs communautés francophones d’Amérique. Car entendre un responsable politique français réutiliser le terme « Nouvelle-France » tout en semblant vider progressivement de son sens l’héritage linguistique français apparaît comme une profonde incompréhension historique. Ou pire encore : comme une récupération idéologique parfaitement consciente. Il faut mesurer la portée symbolique de cette erreur. Imagine-t-on un dirigeant britannique utiliser le terme « Treize Colonies » pour défendre un projet politique relativisant progressivement l’importance historique de la langue anglaise dans la construction des États-Unis ? Évidemment non. Les Américains considéreraient cela comme une récupération absurde et insultante de leur mémoire nationale.

Pourquoi les descendants de la Nouvelle-France devraient-ils accepter ce type de récupération historique ? Ce qui est en cause ici dépasse largement un simple débat partisan français. Il s’agit d’un rapport fondamental à l’histoire, à la transmission et au respect des peuples francophones ayant survécu hors de France. Les Québécois n’ont jamais demandé à être transformés en symbole rhétorique dans les débats idéologiques français. Ils demandent simplement que leur histoire soit comprise avec sérieux et respect. La Nouvelle-France n’est pas un slogan politique réutilisable selon les besoins du moment. Elle représente quatre siècles de continuité humaine, linguistique et culturelle. Elle représente des peuples qui ont refusé de disparaître malgré des pressions immenses.

Jean-Luc Mélenchon affirme souvent défendre les peuples, les identités blessées et les mémoires marginalisées. Alors qu’il commence par écouter ceux qui portent encore aujourd’hui la mémoire vivante de la Nouvelle-France. Car lorsqu’un responsable politique réutilise un héritage historique aussi profond tout en semblant minimiser ce qui en constituait le cœur — la continuité du peuple français et de sa langue — il ne construit pas un pont avec les Français d’Amérique. Il crée une rupture. Et cette rupture risque d’être durable tant qu’un véritable respect de notre histoire ne remplacera pas la récupération idéologique de notre mémoire collective.

Jean-Luc Mélenchon doit cesser cette appropriation culturelle de la Nouvelle-France et il ne mérite aucunement la présidence de la France. Car la Nouvelle-France n’est pas un slogan politique moderne. La Nouvelle-France n’est pas une métaphore idéologique disponible pour les ambitions manipulatrices de politiciens français. La Nouvelle-France, c’est notre histoire. À nous alors respect.



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Claude J. Roy est ancien conseiller politique au Québec et a participé au retour politique de Jacques Parizeau comme premier ministre du Québec. Descendant d’une famille arrivée de Dieppe en Nouvelle-France en 1661, il s’intéresse aux rapports historiques entre la France et l’Amérique francophone.

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