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Bardella au Medef: déjeuner en terre inconnue

Le RN et le patronat: vers la fin d’un tabou?


Bardella au Medef: déjeuner en terre inconnue
Arrivée de Jordan Bardella à un dejeuner avec Patrick Martin du Medef au siege du mouvement patronal, Paris, 20 avril 2026. Derrière lui, le conseiller spécial François Durvye et le député Alexandre Loubet © Romuald Meigneux/SIPA

Les liens se renforcent entre le Rassemblement national et les milieux économiques. Ancien conseiller discret, le gestionnaire et polytechnicien François Durvye a quitté le fonds Otium de Pierre-Édouard Stérin pour rejoindre directement Jordan Bardella. Reste à savoir quelle part de souverainisme les chefs d’entreprise sont prêts à accepter, et, en retour, quelle dose de libéralisme économique le RN intégrera dans son programme en vue de 2027.


Dans leur frénésie de respectabilité, Marine Le Pen et Jordan Bardella ne lésinent pas sur les dîners en ville. Cette semaine encore, lundi 20 avril, Jordan Bardella déjeunait avec le bureau exécutif du Medef dans le 17e arrondissement parisien.

Quelques semaines plus tôt, Marine Le Pen avait réuni une quinzaine de grands patrons du CAC 40 dont Bernard Arnault et Patrick Pouyanné autour d’une table « discrète ». Si discrète que toute la presse nationale en avait parlé !

Le parti envoie même une lettre commune aux chefs d’entreprise pour préparer 2027 en promettant de « lever les verrous normatifs » qui étouffent l’économie. On se pince.

La fin d’un tabou

Dans les matinales, les porte-parole déroulent le nouveau mantra : le RN est « pro-business », adepte de la simplification administrative, de l’allègement des charges et de la défense de la compétitivité française. Jordan Bardella, flanqué de ses conseillers économiques François Durvye et Alexandre Loubet, a exposé les grandes lignes de son projet devant le Medef. Le 1er mai, à Mâcon, la « Fête de la nation » viendra donner à tout cela un petit air populaire et conquérant. Le cordon sanitaire craque, paraît-il. Le tabou tombe. Hourra.

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Sauf que… les patrons sont-ils vraiment en train de virer RN ? Le CAC 40 sonde, c’est vrai. Il teste le terrain « pour voir », comme on dit au poker. Les grands groupes veulent savoir jusqu’où Bardella est prêt à aller sur la baisse des charges, la réduction des normes européennes et la fiscalité. Ils donnent des gages à un parti qui caracole dans les sondages. Mais restons sérieux : les PDG restent les marionnettistes, pas les marionnettes du parti à la flamme.

Libres échanges

Historiquement, la grande bourgeoisie française a parfois flirté avec la droite nationale quand celle-ci défendait protectionnisme et rentes de situation. Mais la mondialisation a tout changé. Aujourd’hui, LVMH, L’Oréal, Schneider ou Danone réalisent l’essentiel de leur chiffre d’affaires hors de France. Leur ADN est pro libre-échange, pro Commission européenne et pro laissez-faire globalisé. Le Medef parle d’échanges « légitimes » avec tous les partis ? Traduction : on écoute tout le monde, on ne s’engage avec personne.

Le RN donne des gages : vote contre l’augmentation du Smic, contre la taxe Zucman, contre l’indexation des salaires sur l’inflation, mais les patrons restent pragmatiques. Ils misent sur plusieurs chevaux à la fois. Ils testent Bardella « au cas où ». Le parti, lui, cherche à prouver qu’il peut gouverner sans faire fuir les investisseurs.

Le tabou s’effrite, incontestablement. Le RN se patronise à vue d’œil. Mais comme l’écrit Marianne, il n’est pas certain que les patrons se RN-isent. Reste à savoir si cette cour effrénée débouchera sur un mariage ou sur un simple flirt de convenance. Entre les attentes du patronat (retraites, coût du travail, désindustrialisation) et les fondamentaux souverainistes du mouvement, les contradictions sont bien réelles. Les grands patrons resteront-ils les cyniques calculateurs qu’ils ont toujours été, ou finiront-ils par se laisser séduire pour de bon?

Une chose est sûre: la vraie normalisation ne se mesurera pas au nombre de déjeuners, mais à celui des actes. Pour l’instant, tout le monde joue le jeu. Et personne ne sait encore vraiment qui, pour finir, mangera l’autre.




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Étudiant à l'ESJ Paris

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