Accueil Édition Abonné Avril 2026 Déracinés des villes, abandonnés des champs

Déracinés des villes, abandonnés des champs

Lors des dernières élections municipales, « Nouvelle France » et France des oubliés se sont fait face


Déracinés des villes, abandonnés des champs
Arnaud Deslandes, candidat socialiste à la Mairie de Lille, lors d'une réunion publique avec des habitants du quartier Saint-Maurice Pellevoisin, Lille, 9 mars 2026. © Nicolas FIEVEZ/SIPA

Abstention massive, surtout des jeunes, réduction spectaculaire de l’offre électorale dans les villages… Les dernières municipales dessinent une France politique désarticulée: LFI fait de bons scores dans de grandes agglomérations, le RN s’impose dans les villes moyennes, mais le pays profond reste attaché à ses élus appartenant aux vieux partis que l’on disait autrefois de gouvernement.


Les élections municipales de 2026 livrent un bilan contrasté et incomplet de l’archipel français. Sur 49,5 millions d’inscrits, 26 ont exprimé un suffrage au premier tour. Si l’on réintègre les non-inscrits sur les listes électorales, les suffrages exprimés représentent la moitié du pays, enfants et étrangers exclus. Cette abstention massive est à élucider.

Elle est d’abord due à une forme de fanatisme tardif en faveur de la discrimination positive. La fausse bonne idée de la parité femmes-hommes imposée aux petites communes, alliée à la suppression du panachage, a tué l’exercice électoral démocratique dans 24 000 communes, alors que seules 3 000 d’entre elles avaient une liste unique en 2020. En 2026, dans la plupart des 29 500 villages de France (communes de moins de 2 000 habitants) – dont 27 400 sont situés hors agglomérations –, la démocratie a été piétinée faute de choix offert à l’électeur.

La deuxième grande abstention est celle de la jeunesse française. 60 % des 18-34 ans n’ont pas pris part au scrutin. Alors que boomers et retraités représentent la majorité du corps électoral actif – les 18 millions de retraités participant fortement au scrutin –, la jeunesse fragilisée, mal formée, immigrée, révoltée ou hédoniste, a tourné le dos à la démocratie locale. Notables et électeurs ont fait affaire ensemble. La chose n’est pas nouvelle, mais elle s’accentue, du fait d’une mobilité accrue des jeunes générations. Les nombreux déracinés sans attache locale ont rompu le lien à la démocratie et aux élus municipaux. Pour les 125 000 étudiants lillois, souvent de passage – même s’ils n’habitent pas tous pas dans la ville-centre –, dans une ville de 234 500 habitants, que signifie la démocratie locale ? La majorité de ces étudiants ou jeunes actifs vient de l’extérieur de l’agglomération, voire de la région ou du pays. Martine Aubry n’a-t-elle pas été réélue maire en 2020 par 6,5 % des habitants de sa ville (15 300 voix au second tour) ?

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La troisième source d’abstention tient aux populations immigrées, résidant ou non dans les fameux « quartiers » ou « villes populaires » selon LFI. La participation électorale y est très faible. Saint-Denis a 150 000 habitants. À supposer que seule une partie des clandestins y résidant soit prise en compte (ils sont très nombreux en Seine-Saint-Denis), les citoyens électeurs français ne sont que 63 900, contre 1,4 million à Paris. Ils participent peu de surcroît : 42,84 % dans la ville ce 15 mars 2026. Le nouveau maire LFI élu au premier tour l’a été par 13 500 voix, soit 9 % des habitants de la ville. Il fait mieux que Martine Aubry en 2020, mais de telles élections pointent un gros malaise démocratique.

Immigration et participation

La sous-inscription sur les listes électorales des populations issues de l’immigration et leur faible participation électorale facilite l’élection de listes ayant la capacité à mobiliser de petits groupes. Cela explique l’application de tant d’élus de banlieue ou de grandes villes à courtiser l’électorat obéissant aux Frères musulmans, champions du vote communautaire. Jean-Luc Mélenchon l’a bien compris, qui finit par ne s’intéresser qu’à l’étroit segment électoral de ces immigrés, là où il est le plus concentré, de Roubaix à Saint-Denis, en passant par les quartiers d’immigration récente des métropoles (quartiers nord à Marseille). Hormis ces communes ou quartiers particuliers, les scores de LFI ne sont importants que dans de rares grandes villes où les « musulmans » (paradigme le plus commode quoique imparfait pour désigner l’immigration récente) sont nombreux. Cela concerne quatre villes-centres (Lille, Toulouse, Limoges et Belfort) où LFI réalise un quart des voix, en contexte de faible participation pour les raisons dites plus haut. Martine Aubry revendiquait il y a peu la présence de 35 % de musulmans dans sa ville, une traduction concrète vient d’en être donnée ; la chose est identique à Toulouse, qui est avec Marseille l’autre grande métropole où les « cités populaires » se trouvent dans la ville-centre.

LFI n’a récolté que 650 000 voix, ce qui n’en fait pas un puissant parti pour les élections à venir. D’autant qu’en dehors des métropoles et des grandes agglomérations, l’influence du mélenchonisme est marginale

En dehors de quelques dizaines de villes populaires de banlieue d’immigration récente majoritaire, et de villes-centres à forte population immigrée interne, l’électorat LFI avoisine les 10 % dans les métropoles (Paris, Bordeaux, Lyon, Nantes, Strasbourg…). Il culmine à 18 % dans l’explosive Rennes. Autrement dit, quand le vote LFI ne repose que sur son deuxième segment, celui des étudiants et jeunes intellectuels ou artistes, révoltés ou déclassés, qui peuplent ses meetings et ses associations, il est minoritaire, et ne pourrait servir que de supplétif à la gauche sociale-démocrate. Seule sa position stratégique peut faire parler de lui. En cas d’alliance avec le PS, il espérait faire gagner la gauche : les résultats du second tour prouvent que les propos antisémites de LFI ont été répulsifs pour nombre d’électeurs de gauche, au point d’empêcher la victoire (Brest, Tulle, Bègles ou Toulouse) ; en maintenant sa candidature, il espérait punir les socialistes, mais ce pari a été perdu à Paris !

LFI n’a récolté que 650 000 voix, ce qui n’en fait pas un puissant parti pour les élections à venir. D’autant qu’en dehors des métropoles et des grandes agglomérations, soit 40 % de la population française (mais le tiers des électeurs du fait que les 6 millions d’étrangers qui y résident en majorité ne votent pas), l’influence du mélenchonisme est marginale. Le parti n’a pas essayé, sauf exception, d’y présenter des candidats. LFI a présenté 300 listes uniques, contre 750 listes pour le Rassemblement national. Le RN a un intérêt électoral à se présenter dans le chapelet des villes moyennes qu’il peut plus aisément remporter (un peu plus de 55 villes hors Nice en mars 2026). Le parti est bloqué plus avant par la difficulté persistante à composer des listes complètes de ses candidats, car la révélation d’une affiliation politique RN peut briser une carrière (dans la fonction publique) ou une réussite économique (commerce, professions libérales) dans certaines parties du territoire comme l’Ouest.

La volatilité électorale augmente

À l’issue de ce second tour, la France apparaît plus clivée que jamais, sans que les enseignements à tirer pour la présidentielle soient limpides. La recomposition nationale du paysage politique se poursuit sans que les strates les plus anciennes de la culture politique aient disparu. L’étroit segment attribué à LFI dans les métropoles est affaibli par le refus d’une partie des électeurs de gauche de pactiser avec ce parti minoritaire, mais localement puissant. Sur fond d’effondrement du centrisme macronien et du vote démocrate-chrétien, les gros bataillons d’élus locaux demeurent affiliés aux républicains ou assimilés et au socialisme municipal. Mais avec quelles perspectives nationales à ce stade ? Quant au RN, outre son rejet dans les grandes métropoles du fait de leur composition sociologique (bourgeois bohèmes versus banlieues « populaires »), il capitalise dans de nombreuses villes moyennes ; mais sa présence dans un nombre réduit de communes interdit des projections qui seraient aléatoires.

Même si les clivages politiques régionaux anciens n’ont pas disparu, entre France du Nord-Est et France de l’Ouest, par exemple, la recomposition de la carte électorale engagée depuis des décennies se poursuit sur la base du regroupement des populations imposé par la nouvelle économie, suivant la hiérarchie socio-urbaine.

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Les grandes et riches métropoles regroupent un tiers de la population française. On y trouve les bourgeoisies qui penchent largement à gauche, comme l’a confirmé le second tour des municipales. Dans les villes-centres où le mètre carré est exorbitant se côtoient bobos vieillissants, cadres du tertiaire, professions libérales et intellectuelles, milieux culturels et étudiants. Le gauchisme culturel prédomine, permettant le passage de l’ancien électorat d’Emmanuel Macron et des Verts au socialisme progressiste. Ces métropoles recèlent aussi la fraction d’extrême gauche de la jeunesse progressiste, souvent déclassée, que domine LFI. Les gros bataillons LFI des quartiers ou banlieues communautarisées ne sont pas loin : Roubaix est à deux pas de Lille, et c’est identique à Marseille ou Lyon, mais aussi à Paris qui jouxte le 9-3. Non loin de ces deux ensembles, quartiers bourgeois ou villes cossues de banlieue (la banlieue ouest) votent Les Républicains, après avoir été ou non séduits par le macronisme présidentiel. La volatilité électorale est grande comme l’a prouvé l’électorat Bournazel à Paris, voire Dessertine à Bordeaux, car on hésite entre la défense de ses intérêts économiques et la volonté de préserver une posture morale anti-RN.

Meeting de Louis Aliot en présence de Jordan Bardella, pour les élections municipales de Perpignan, 28 février 2026. © Alain ROBERT/SIPA

Le deuxième tiers de la population française, de poids comparable au précédent, soit 23 ou 24 millions d’habitants – outre-mer compris –, recouvre les populations des zones rurales, essentiellement villageoises (communes de moins de 2 000 habitants), les habitants des bourgs ruraux et des petites villes de moins de 10 000 habitants hors agglomération. Dans la plupart de ces communes, les municipales n’ont donné lieu à aucune compétition électorale, faute de listes concurrentes, ni à aucun affichage partisan. La personnalité des maires et des aspirants écrase le reste, et la forte abstention rend l’ensemble plus opaque qu’à l’habitude. Cette France périphérique et rurale possède des niveaux de vie très inférieurs aux grandes agglomérations, et la sociologie y est surtout composée de retraités, d’ouvriers et de paysans résiduels, d’employés et d’artisans. La jeunesse, moins nombreuse, n’est pas absente mais d’autant moins de niveau universitaire que les plus rares étudiants sont aspirés par les grandes villes. Quant aux étrangers et immigrés récents, s’ils ne sont pas absents, voire nombreux dans certaines régions frontalières, viticoles ou péri-urbaines, leur présence est bien moindre que dans les agglomérations. Cette sociologie de la France périphérique est présentée par les sondages comme le principal vivier du RN, mais ces municipales ne peuvent l’attester.

Le troisième tiers de la population française, qui compte 20 millions d’habitants, appartient au chapelet des villes moyennes, parfois qualifiées de préfectures et de sous-préfectures. Elles agrègent les communes que les deux derniers siècles leur ont accolées pour former des agglomérations de 10 000 à 200 000 habitants. Les situations socioéconomiques et les traditions politiques sont très variables, mais des caractéristiques communes se sont imposées depuis la grande désindustrialisation. Hormis celles qui possèdent des activités économiques dynamiques (mutuelles du Mans, villes frontalières aux riches travailleurs, villes touristiques comme Cannes ou Saint-Malo, etc.), un nombre croissant d’entre elles souffre de l’affaiblissement des services publics, d’une dépendance financière croissante envers l’État, de la captation des richesses et des cadres par les métropoles, et de la fragilité sociale de nombreuses populations (retraités pauvres, migrants récents, chômeurs, familles dépendantes, etc.). Longtemps préservées de la délinquance, elles sont désormais frappées de plein fouet. Villes de droite (Est et Midi), de gauche (Sud-Ouest) ou chrétiennes-démocrates (Ouest), elles constituent le cœur de la droite républicaine. Les votes en faveur du RN y progressent presque partout : il a gagné 55 villes suivant des critères régionaux (Nord-Pas de Calais et PACA) en cours d’extension. Le vote progressiste ou d’extrême gauche y est en revanche souvent marginal, mais le socialisme résiste ou offre une alternative (Bergerac ou Bar-le-Duc).

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Ce segment central de la population française, au cœur des classes moyennes malmenées par l’économie métropolisée, servi par des maires débordés par les dépenses contraintes en situation de tensions budgétaires, et affaibli par une conjoncture dégradée, sera au cœur des arbitrages de la présidentielle à venir. En position intermédiaire entre deux France que tout oppose – celle des métropoles et celle des campagnes –, il lui reviendra de faire basculer le paysage politique et le vote national en faveur de tel ou tel camp. À un an de la présidentielle, il sera difficile d’endiguer les peurs et les frustrations qui travaillent cette tranche supérieure de la France des oubliés.

Avril 2026 – #144

Article extrait du Magazine Causeur




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Pierre Vermeren est historien et professeur des universités ; il est l’auteur de La France qui déclasse : de la désindustrialisation à la crise sanitaire (« Texto », Tallandier, 2020) et L’Impasse de la métropolisation (« Le Débat », Gallimard, 2021).

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