Selon l’hebdomadaire de Caroline Fourest, Franc-Tireur, le fortuné Matthieu Pigasse aurait mis son royaume médiatique au service de Mélenchon (à moins que ce ne soit de lui-même…) et serait ainsi le « Bolloré de l’extrême gauche ». Persuadés d’être dans le camp du bien, Meurice, Barré, Juliette Arnaud ou Akim Omiri se moquent en meute de tous ceux qui ne dénoncent pas assez fermement le prétendu « génocide » qu’ils voient dans la guerre au Proche-Orient. Mais, une énième chronique humoristique de Radio Nova fait grincer des dents.

Faire passer la haine sous les habits de l’esprit est une vieille spécialité française. Autrefois, cela donnait des salons où l’on assassinait les juifs avec des bons mots entre deux citations de Voltaire et quelques soupirs sur « l’esprit français ». Aujourd’hui, cela donne des radios « cool », des humoristes dopés à la moraline, des chroniqueurs persuadés d’incarner la résistance intellectuelle depuis un studio parisien du XIe arrondissement, et cette certitude exquise que le second degré tient lieu de brevet d’innocence.
Vulgarité contemporaine
L’affaire des comiques de Radio Nova – la radio de Matthieu Pigasse, toujours partagé entre le capitalisme mondialisé et le fantasme d’une immaculée présidence de la République – mérite mieux qu’une polémique de quarante-huit heures sur les réseaux sociaux. Elle dit quelque chose de beaucoup plus profond sur une époque où l’antisémitisme ne se présente plus forcément avec des bottes, une matraque et un brassard, mais avec un tote bag à l’épaule, une moustache ironique, un abonnement à Télérama et une carte de presse soigneusement rangée dans la poche arrière du jean.
Depuis des mois, un humour très particulier prospère dans une partie du paysage médiatique français : obsessionnellement tourné vers « la Palestine », compulsivement sarcastique dès qu’il est question des juifs, du 7-Octobre, des otages ou même du simple droit de l’État hébreu à exister sans comparaître chaque matin devant un tribunal improvisé composé de juges incultes et autosatisfaits. Tout y passe : le juif dominant, le lobby qui fait taire tout le monde, la double allégeance, la suspicion permanente, l’argent, l’influence, la manipulation médiatique. Rien n’est jamais dit frontalement, bien entendu. La vulgarité contemporaine est trop sophistiquée pour cela, elle avance masquée sous les oripeaux de l’antisionisme vertueux. On ne dit donc plus « les juifs », mais « les sionistes » ; on ne dit plus « ils contrôlent », on soupire « on ne peut plus rien dire » ; on ne dit plus « ils sont insupportables », on fait une blague, puis une autre, puis encore une autre, jusqu’à ce que l’accumulation finisse par produire ce qu’aucune phrase isolée n’assumerait seule.
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Le système est remarquablement huilé. Des « humoristes » comme Guillaume Meurice, Aymeric Lompret ou Pierre-Emmanuel Barré accumulent les saillies douteuses avec la sérénité de ceux qui savent qu’ils bénéficient d’une immunité de principe : ils appartiennent au camp du Bien. Et dans la France médiatique contemporaine, appartenir au camp du Bien fonctionne comme une indulgence plénière. Dès lors, tout est permis. Les Israéliens assassinés deviennent des accessoires gênants du récit, les otages disparaissent derrière les punchlines, le méga-pogrom du 7-Octobre se dissout dans le brouillard commode du « contexte ». La névrose antisioniste finit ainsi par se transformer en certificat de vertu.
Acharnement contre Sophia Aram
Le plus frappant n’est même plus la vulgarité de certaines plaisanteries. Exemple à propos de Gabriel Attal, Barré ironise finement : « Je ne dis pas qu’il a un cancer, je n’en sais rien. Je dis juste que si on m’apprenait qu’il avait un cancer, je dirais : “Ah, pancréas ? Non ? Dommage.” » Sur Sophia Aram, Barré délire sur le même registre : « Putain mais Sophia, je te souhaite tellement de devenir daltonienne et de traverser au feu rouge là, et bam ! Oh non merde, comment va la bagnole ? Ça va elle roule encore ? Super, alors repasse une fois en marche arrière. ». Et d’ajouter : « C’est violent, c’est violent mais elle met des guillemets à un vrai génocide (à Gaza), je peux lui mettre une Kangoo imaginaire dans la gueule. » Prière de rigoler, bonnes gens.

Dans certains milieux médiatiques, universitaires ou artistiques, détester Israël est devenu un signe extérieur de sensibilité et d’intelligence du monde. Une élégance de salon pour époque post-coloniale saturée de demi-savoir universitaire, perfusée aux thèses d’Edward Saïd ou de Rashid Khalidi dans leur version digest pour classes urbaines diplômées. La cause palestinienne y tient lieu à la fois de religion civile, de signe de distinction culturelle et de substitut émotionnel à l’ancienne lutte des classes.
Vieilles haines
Le plus extraordinaire est peut-être cette capacité qu’a notre époque à se croire héroïque alors qu’elle épouse sottement tous les conformismes du moment. Car enfin, quel risque prennent-ils réellement ? Aucun. Ils savent parfaitement que les mêmes qui traqueraient la moindre phrase maladroite sur n’importe quelle minorité applaudiront avec gravité dès lors que la cible s’appelle Israël ou « les sionistes ». Le courage de ces gens consiste essentiellement à réciter ce que leur milieu sociologique et leur environnement social considèrent déjà comme moralement supérieur. On se moque donc beaucoup, d’Israël, des « sionistes », des victimes parfois aussi. Toujours avec cette conviction profondément narcissique d’appartenir au camp de la lucidité contre celui de la barbarie. Le problème commence précisément là.
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L’histoire européenne enseigne pourtant une chose très simple : lorsqu’un peuple devient l’objet d’un traitement d’exception permanent – moral, médiatique, symbolique – arrive toujours un moment où les plaisanteries cessent d’être innocentes. Les vieilles haines ne reviennent presque jamais sous leur forme originale. Elles reviennent maquillées par les codes culturels de leur temps. Jadis, elles parlaient le langage du nationalisme, aujourd’hui, elles parlent celui de l’indignation humanitaire, du décolonialisme de plateau et de la compassion obligatoire.
L’humour est évidemment une liberté précieuse. Encore faut-il savoir distinguer le rire de l’esprit et le rire de meute. Il existe des moments où la plaisanterie cesse d’être une preuve de finesse pour devenir le cache-misère cynique d’une haine socialement fréquentable. C’est précisément ce que révèle cette affaire : non pas le retour spectaculaire d’un antisémitisme ancien, mais pire encore peut-être, sa réintégration paisible dans le paysage culturel ordinaire, sous les applaudissements satisfaits des bouffons du progrès.
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