Le petit monde du cinéma français s’émeut que le boss de Canal + ose répondre, après que 600 professionnels du secteur ont signé la fameuse pétition contre leur principal argentier la peur au ventre mais avec le souvenir de Jean Moulin…
Six cents professionnels venaient de signer, en une de Libération, le jour d’ouverture du 79e Festival, un texte du collectif « Zapper Bolloré » dénonçant une supposée prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif menée par le propriétaire de Canal+. Parmi les signataires : Juliette Binoche, Adèle Haenel, Swann Arlaud, Blanche Gardin, Raymond Depardon, Arthur Harari… Du beau monde1. La réponse est tombée quarante-huit heures plus tard : dimanche 17 mai 2026, en marge du Festival de Cannes, Maxime Saada a dégoupillé une grenade dans la salle feutrée du brunch des producteurs. Le président du directoire de Canal+ a lâché la phrase qui va résonner longtemps dans les couloirs du 7e Art : « Je ne travaillerai plus, je ne souhaite plus que Canal travaille avec les gens qui ont signé cette pétition. »
Le chiffre que les signataires avaient préféré oublier
Pour comprendre ce qui vient de se passer, il faut d’abord regarder un seul chiffre en face. Sur la période 2025-2027, Canal+ s’est engagé à investir au minimum 480 millions d’euros dans le cinéma français. Ce n’est pas une aumône. Ce n’est pas un geste de mécénat. C’est l’oxygène d’une industrie entière. En 2023, Canal+ représentait à lui seul plus de 40 % des apports totaux des diffuseurs au cinéma français, avec 154 millions d’euros engagés. Aucun autre acteur — ni les chaînes publiques, ni Netflix, ni Amazon — n’approche ce niveau d’exposition. France 2, deuxième du classement, ne pesait que 48 millions d’euros la même année. Les plateformes étrangères, ensemble, n’atteignaient pas la moitié. Ce monopole de fait, les signataires le savaient. Mieux : ils l’ont écrit. Dans leur propre tribune, en toutes lettres, ils reconnaissent sans ciller : « Nous dépendons aujourd’hui, à des degrés divers, pour nos projets autant que nos salaires, de l’argent de Vincent Bolloré. » Relisez cette phrase. Savourez-la. Ces gens ont publié, en une de Libération, le jour même où ils montaient les marches en smoking, que leur financement vient de l’homme qu’ils traitent de fasciste. Et ils s’étonnent du boomerang.


Mais si moi je traitais Juliette Binoche d’endive ennuyeuse ou Jean-Pascal Zadi de comique pas drôle (ce que je ne pense pas) en une de Libé, je ne m’étonnerais pas qu’ils refusent ensuite de jouer dans l’un de mes films.
Ce que dit la tribune, et ce qu’elle oublie de dire
La pétition dénonce une concentration inquiétante. Elle n’a pas entièrement tort sur le diagnostic économique. En octobre 2025, le groupe Canal+ a acquis 34 % d’UGC, le troisième réseau de salles de cinéma français, avec l’objectif d’en prendre le contrôle total d’ici 2028. Vincent Bolloré contrôle déjà Canal+, StudioCanal et plusieurs médias d’influence comme CNews ou Europe 1. La question de la concentration mérite débat. Elle mérite même un débat vigoureux, devant les autorités de régulation compétentes — l’Autorité de la concurrence, l’Arcom, le Parlement. Des institutions qui existent précisément pour ça. Mais ce n’est pas ce chemin qu’a choisi le collectif « Zapper Bolloré ». Il a préféré qualifier Canal+ de structure « crypto-fasciste ». Et il a choisi Cannes — festival dont Canal+ est l’un des piliers financiers — pour lancer l’offensive. Ce n’est même plus cracher dans la soupe. C’est pisser dans le potage.
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Gaëtan Bruel, président du CNC, a réagi en défenseur sourcilleux de la liberté d’expression. « Sur le plan de la liberté d’expression, ça pose question. Parce que le droit à la critique, ça fait partie de ce principe fondamental », a-t-il déclaré sur France Inter. Très bien. Personne ne conteste ce principe. Juliette Binoche a parfaitement le droit de signer ce qu’elle veut, de dénoncer qui elle veut, de descendre dans la rue si bon lui semble. Mais la liberté d’expression n’a jamais inclus le droit d’être financé par ceux que l’on injurie. Ce droit-là n’existe nulle part — ni dans la Constitution, ni dans la Convention européenne des droits de l’homme, ni dans aucun texte produit par l’humanité depuis qu’elle sait écrire. Maxime Saada a été parfaitement clair sur ce point : « Eh bien moi je n’ai pas envie de travailler avec des gens qui me traitent de crypto-fasciste. Je suis désolé, la limite, pour moi elle est là. » C’est une décision privée, prise par un acteur privé, dans le cadre d’un marché privé. On peut la trouver dure. On peut la trouver disproportionnée. Ce qu’on ne peut pas faire, c’est la qualifier d’atteinte à la liberté d’expression — à moins de considérer que tout refus de financement constitue une censure, ce qui serait une définition assez révolutionnaire du concept.
L’équation insoluble du cinéma militant subventionné
Il y a une schizophrénie historique dans le milieu du cinéma français qu’il faudra bien finir par nommer. Pendant des décennies, une fraction de ce secteur a cultivé une posture de résistance au capital — dans les films, dans les tribunes, dans les discours de cérémonie — tout en reposant intégralement sur des dispositifs de financement qu’aucun autre pays au monde ne s’est offert à cette échelle. Depuis le décret du 9 mai 1995, Canal+ est légalement tenu de consacrer au moins 20 % de ses ressources totales à l’acquisition de droits cinématographiques. Ce n’est pas la générosité de M. Bolloré. C’est une obligation réglementaire. Une rente structurelle.
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Des générations de cinéastes ont fait des films sur la lutte des classes avec l’argent des abonnés de Canal+. Des réalisateurs ont dénoncé le capitalisme financier dans des œuvres préachetées par StudioCanal. Des acteurs ont fait la morale au JT de 20h en touchant des cachets négociés par des agents qui connaissent par cœur les grilles tarifaires de Ciné+. Le tout avec l’onction culturelle du CNC et la bénédiction des pouvoirs publics successifs, de gauche comme de droite. Ce modèle a une vertu: il a permis à la France de produire une quantité et une diversité cinématographiques sans équivalent en Europe. Il a aussi un vice : il a créé une classe de créateurs convaincus que leur indépendance intellectuelle était compatible avec leur dépendance financière. C’est une erreur de raisonnement. Une erreur confortable, mais une erreur.
Le vrai sujet que personne ne veut nommer
Le vrai sujet n’est pas Vincent Bolloré. Le vrai sujet est la fragilité d’un système de financement du cinéma français qui repose sur un pilier unique, obligatoire par décret, et détenu depuis peu par un actionnaire dont les convictions politiques heurtent une partie du milieu. L’accord signé en janvier 2025 engage Canal+ à allouer jusqu’à 170 millions d’euros par an au cinéma français, contre 220 millions auparavant — une baisse déjà significative que de nombreux professionnels déplorent. Si Canal+ réduit encore ses engagements — que ce soit pour des raisons idéologiques, économiques ou les deux — c’est toute la chaîne de production qui vacille. Ce risque de concentration mérite une réponse institutionnelle. Une réforme du système de financement. Un débat sérieux sur la diversification des sources. Le cinéma français n’a pas besoin de s’émanciper de M. Bolloré. Il a besoin de ne plus dépendre structurellement d’un seul acteur, quel qu’il soit. Mais pour mener ce combat-là, il faut des arguments. Pas des anathèmes. Il faut des propositions. Pas des pétitions.
La morale de l’histoire
Tu veux être militant ? Sois-le. Vraiment. Fonde ta maison de production coopérative. Monte ton festival alternatif. Cherche des financements publics, européens, participatifs. Fais des films avec ton argent, tes convictions, tes réseaux. L’histoire du cinéma est pleine de gens qui ont su créer hors des structures dominantes. Ce n’est pas plus simple. C’est simplement cohérent. Mais tu ne peux pas passer ta carrière à mordre la main qui te nourrit et t’indigner qu’elle retire ton assiette. Et puis si tu veux zapper Bolloré, ne te plains pas que Bolloré veuille te zapper. T’es pas content qu’il te simplifie la tâche ?
- https://www.liberation.fr/culture/depardon-binoche-haenel-600-professionnels-du-cinema-denoncent-lemprise-de-bollore-sur-le-septieme-art-20260511_FZW7WRBEXNDPVK5MAUTSFF6EHE ↩︎
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