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Karim Bouamrane ou la tentation féodale

L’élu contre la loi – anatomie d’un abus de pouvoir


Karim Bouamrane ou la tentation féodale
Karim Bouamrane, maire de St Ouen lors du 81ème Congrès du Parti Socialiste au Centre Prouvé à Nancy le 14 juin 2025. © ISA HARSIN/SIPA

 « Nous sommes face à une municipalité qui barricade un point de vente, c’est du jamais vu ! » s’indignent les dirigeants excités de Master Poulet, la chaîne de rôtisserie halal qui défraie la chronique. Le maire socialiste de Saint-Ouen outrepasse-t-il ses pouvoirs ? L’analyse de Céline Pina.


Le bras de fer qui oppose Karim Bouamrane et la chaîne Master Poulet est aussi révélatrice de la dérive féodale qui s’installe dans notre pays et de ces élus qui ont oublié que leur première fonction est d’incarner la loi, et non d’imposer leurs obsessions et leur volonté à un territoire.

Petit rappel des faits : la chaîne Master Poulet décide d’ouvrir un restaurant à la sortie du métro Mairie de Saint-Ouen début avril. Trois jours après l’ouverture, la mairie fait fermer le restaurant, accusant l’enseigne d’avoir ouvert sans autorisation préalable alors que la Ville avait refusé l’installation. Le maire a donc fait installer des blocs de béton devant le fast-food pour bloquer l’entrée. Puis après une bataille judiciaire perdue, il a dû les retirer, pour mieux installer le lendemain des pots de fleurs géants ayant la même fonction.

Le restaurant Master Poulet veut s’installer à Saint Ouen, malgré l’opposition de la mairie, 27 avril 2026 © Martin Rodier/SIPA

Le problème est que l’avis défavorable d’un maire n’a aucune valeur juridique contraignante si le commerce respecte les règles d’urbanisme, de sécurité et d’hygiène. Agir comme un parrain qui déciderait de qui peut ouvrir un commerce et de ce que l’on doit y trouver n’est pas dans les prérogatives d’un maire : il ne peut mobiliser la puissance publique pour harceler l’enseigne parce qu’elle lui déplait politiquement. La loi a tranché cette question depuis fort longtemps or, non seulement le maire n’est pas au-dessus de la loi, mais il est même censé en être le garant et le gardien (et pas le propriétaire).

La loi et les volontés de la municipalité 

Or Karim Bouamrane fait exactement l’inverse, il mobilise tout son pouvoir, afin d’imposer ses desiderata personnels. La réalité est cependant un éclairage très cru pour qui aime se mettre en scène en parangon de vertu. Alors dans l’entourage du maire on essaie de faire passer un comportement féodal pour un engagement dans la lutte contre la malbouffe. Un engagement très ciblé car à Saint-Ouen, nombreuses sont les enseignes de fast-food, et une seule subit l’ire du maire – cela interroge quand même un peu.

Mais ce qui interpelle est la dialectique, très manipulatrice et assez malhonnête intellectuellement, utilisée par le maire pour faire passer un abus de pouvoir pour une preuve de vertu. Dans une vidéo publiée sur son compte Tik-tok, le 24 avril, Karim Bouamrane ne dit pas, bien sûr, qu’il va s’en prendre à ce restaurant parce qu’il ne l’aime pas. Il affirme : « Master Poulet s’est installé à Saint-Ouen contre la volonté de la municipalité. Ils se sont installés sans respecter les règles du droit commun. Je dois faire respecter la puissance publique. Nous sommes rentrés dans une bataille judiciaire ». Cette logorrhée ne vise qu’à un seul objectif : opérer une usurpation symbolique. En effet, dans cette assertion, la puissance publique, autrement dit l’appel à l’autorité légitime et à la loi, est invoquée pour justifier une décision qui vient d’être justement invalidée par le tribunal administratif. L’homme retourne le langage de la légalité contre la légalité elle-même. En rhétorique cela s’appelle une catachrèse politique.

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Mais pour inscrire cette manipulation dans un contexte plus dramatique, l’entourage du maire a expliqué au Parisien : « Ce genre d’enseigne va à l’encontre de notre projet de commerce de qualité. La malbouffe n’a pas sa place à Saint-Ouen ». Un commerce légal est ainsi redéfini comme une atteinte à un projet politique préexistant dont le maire est le gardien. La loi n’est plus rien, le projet du maire est tout. L’objectif militant remplace la règle de droit.

Le terme « n’a pas sa place » est aussi particulièrement intéressant en ce qu’il révèle le fantasme féodal : le maire décide de qui a sa place sur son territoire, comme un propriétaire décide de ce et de ceux qu’il laisse entrer en son domaine. Quant à la référence à la malbouffe, elle atteint des sommets de paternalisme faussement bienveillant. Pendant que tout à sa mise en scène moraliste, Karim Bouamrane explique à ses habitants qu’il sait ce qui est bon pour eux et mobilise la puissance publique pour leur imposer sa conception du bien, ceux-ci font la queue devant Master Poulet. On est ici en plein perfectionnisme autoritaire.

Série à rebondissements

Tocqueville en parlait déjà dans De la démocratie en Amérique. Il évoque l’idée d’un despotisme doux qui ne se contente plus de garantir les libertés, mais veut imposer sa vision du bien vivre. C’est exactement la logique de Karim Bouamrane. Enfin la théâtralisation de ce conflit s’achève en triste feuilleton : à la banderole de Master Poulet « N’en déplaise à Karim, nous sommes ouverts », le maire répond « Bien joué, rendez-vous au prochain épisode ». Le conflit juridique est devenu à présent une saga personnelle, un bras de fer. Ici le maire n’est plus le garant de la loi, mais le protagoniste d’une série à rebondissements au terme de laquelle il compte bien imposer son pouvoir personnel contre la loi commune. S’il se met en scène sur les réseaux sociaux, c’est parce qu’en transformant un abus de pouvoir en spectacle, il espère s’offrir encore plus de légitimité. L’abus de pouvoir comme outil promotionnel, il fallait y penser, le progressisme l’a fait. L’homme a très bien compris que quand la loi ne vous donne pas raison, il reste encore le tribunal de l’opinion, alors il joue sa carte.

On est là à l’acmé de la confusion entre la fonction et la personne. Confusion qui est exactement ce que la loi est censée interdire : un maire n’est pas un héros moral qui impose sa conception du bien et du bon. Il est un gardien temporaire de la loi commune. Dès qu’il se prend pour le premier, il cesse d’être le second. Ainsi la libre administration des collectivités ne comprend pas le droit de décider quelles activités commerciales légales peuvent s’exercer sur un territoire. En agissant ainsi Karim Bouamrane traite Saint-Ouen comme son domaine privé, un lieu où sa volonté est la règle. C’est un glissement vers une baronnie de fait.

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Cet épisode met en lumière tous les traits du petit seigneur local que la décentralisation est en train de réveiller chez les élus les moins conscients de leurs missions et de leurs devoirs et les plus avides de pouvoir coercitif : le nouveau féodal confond la loi et sa volonté personnelle, substitue des objectifs militants à la règle de droit et s’approprie le territoire communal comme si c’était sa propriété privée. Et il en rajoute encore en mettant en scène ses abus comme s’il s’agissait d’une manière d’agir légitime. Non seulement il pose des actes de petit seigneur, mais il les revendique publiquement et sans honte.La question qui se pose derrière ce type d’attitude est le risque de corruption que cela promet et annonce.

Dans un rapport du Service central de Prévention de la Corruption paru en 2013, on trouve un avertissement limpide : « Urbanisme et urbanisme commercial : détournements de procédure, corruption, trafics d’influence, prise illégale d’interêt… Toute la panoplie peut se déployer sur ce terrain, tant la décision des élus est déterminante, le nombre d’acteurs concernés nombreux et l’impact des flux économiques importants ». Le mécanisme qui amène à la corruption est aussi simple qu’implacable : dès qu’un élu s’arroge un pouvoir discrétionnaire sur l’implantation des commerces, pouvoir que la loi ne lui accorde pas, il crée mécaniquement une rente. Celui qui veut s’installer doit obtenir la faveur du Prince. Et la faveur du Prince a un prix, qu’il soit monétaire, politique ou les deux…

Ces biens essentiels

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Ancienne conseillère régionale PS d'Île de France et cofondatrice, avec Fatiha Boudjahlat, du mouvement citoyen Viv(r)e la République, Céline Pina est essayiste et chroniqueuse. Dernier essai: "Ces biens essentiels" (Bouquins, 2021)

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