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Que lira-t-on durant les ponts de mai?

Monsieur Nostalgie, toujours aussi attaché au style et à la fantasmagorie, nous propose quelques pistes de lecture pour les week-ends à rallonge de mai, entre l’allumage du barbecue et la tonte des vertes pelouses…


On me reproche de vénérer seulement les écrivains morts. Par facilité, par jalousie, par idéologie, par ruse, par goût. C’est vrai que mon premier élan naturel, de lecteur et de critique, me porte vers les valeurs polies par le temps, presque usées par des milliers d’yeux, la couverture souillée et les pages écornées. Le jaunissement est le tanin du livre, le dépôt des longues maturations. Le livre neuf, frais, jouvenceau à peine sorti de chez l’imprimeur, a quelque chose d’imberbe, de vaguement sucré, de faussement duveteux ; il est frivole donc inconséquent comme l’affirmait Julien Guiomar face à la désinvolture de l’Incorrigible Jean-Paul Belmondo.

Le livre de saison est plein de colorants, plein de vitalité, plein de promesses ; sa naïveté est touchante et aussi agaçante. Il veut réussir. Il a des ambitions littéraires et commerciales. Il fait le beau au micro ou dans les salons. Il se veut catégorique et prophétique, il divague carrément. Il se croit unique. Il est attiré par la lumière, il cherche des retombées à la pelle et des lettres de pâmoison. Ce livre-là n’est pas sérieux. Alors que le livre ancien, planqué dans notre bibliothèque, recroquevillé sur sa tranche, a déjà connu les cycles infernaux de la vie, les cahotements incertains, l’éclat des jours d’après-parution, les débuts en fanfare, les sélections dans les prix, les inflammations de l’égo, puis les doutes, le ressassement et enfin, l’inévitable oubli. C’est à ce moment-là souvent que j’interviens, après ce purgatoire qui peut durer des décennies, après cette vie d’errance de papier, moi le bras rédempteur et le mégalomane des boîtes vertes, j’exhibe, non sans fierté, mon offrande païenne du dimanche. C’est moi qui l’ai trouvé !

A lire aussi, Isabelle Marchandier : Le rock à la barre

Le livre est le royaume des impostures, chacun s’estime légitime à juger un texte, à l’encenser ou à le recaler. Pour les ponts de mai à venir, j’avais d’abord pensé évoquer Paris, ô Paris d’Alberto Arbasino (1930 – 2020) dans la belle collection Le Promeneur des années 1990. On savait encore fabriquer des objets à rabats, de belle tenue, au grain lourd et à la prise soyeuse. Monsieur Nostalgie et sa fichue manie de nous parler d’écrivains italiens confidentiels… Mes « italianités exacerbées » commencent à vous gaver. Arbasino n’était pourtant pas un inconnu de l’autre côté des Alpes. Entre les années 1950 et 1960, le jeune journaliste avait même fréquenté le tout-Paris littéraire. Dans ce recueil, il va à la rencontre de Raymond Aron dans son appartement du quai de Passy « au milieu d’une multitude énorme de revues et de livres qui remplissent les pièces » ou chez le Docteur Destouches, route des Gardes, « entre habitations en ruine et petits jardins potagers bourbeux pleins de chats ». Céline, prévisible prédicateur, lui balance ses formules toutes faites qu’il récite à merveille: « Seul m’importe le style, donc seul m’intéresse la couleur… Du reste, il n’y a plus rien à attendre du roman… ni à apprendre ». Fermez le ban ! À l’évidence, je faisais fausse route. Le soleil revient timidement, l’élection présidentielle ne démarrera qu’en septembre, nous ne sommes pas encore des citoyens cernés et assaillis par la prose politicienne. Alors, je me permets de vous faire partager quelques nouveautés du printemps, des vivants et des morts – soyons magnanimes.

D’abord le sémillant Bernard Chapuis, Bernie des Tuileries, œil vif, mémoire intacte, mètre-étalon de l’esprit parisien dans ce qu’il a de plus sauvage et de pertinent, vient de faire paraître son dernier roman Ça va si vite, Monsieur Charvet aux éditions Herodios avec une magnifique illustration de couverture de Yoko Ueta. Bernie nous emmène dans une société mondaine, phagocytée, des soirées huppées aux mélancolies nourricières, des appartements parisiens au sud carnassier, de l’amour aux fêlures. Bernie pratique une littérature champagne et hautement romanesque. Son écriture nostalgique n’a pas pris une ride, elle miroite au coucher du soleil.

Au mois de mai, on a aussi des envies de tarte à la crème et de fruits acides. Les éditions Noir sur Blanc, publient une version revue et augmentée de Anthologie de la subversion carabinée de Noël Godin. Dans ce ball-trap, on retrouve les figures de Ravachol, d’Octave Mirbeau, d’Alphonse Allais, de Gaston Leroux et évidemment des Pieds Nickelés. Tout ça, c’est de la dynamite !

Faisons un peu de sport avec Le fantôme de Stockholm d’Arnaud Ramsay aux éditions « Les livres de la promenade ». Le journaliste connu pour « ses » autobiographies de stars du ballon rond ou ovale s’intéresse à Shizō Kanakuri, un étudiant japonais de 20 ans qui a participé au marathon des Jeux Olympiques de Stockholm en 1912 et a disparu mystérieusement. Et puis saluons le travail du Dilettante avec la reparution de Délicieuses frayeurs de Maurice Pons, préfacé par Denis Lavant, ces nouvelles à l’émotion comprimée vibrent d’une onde insidieuse, étrange et pénétrante, dont l’écrivain avait le secret. Elles nous poursuivent.  

Ça va si vite, Monsieur Charvet ! – Bernard Chapuis – éditions Herodios

Ca va si vite, Monsieur Charvet !

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Anthologie de la subversion carabinée – Noël Godin – Les éditions Noir sur Blanc

Anthologie de la subversion carabinée

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Le fantôme de Stockholm – Arnaud Ramsay – Les livres de la promenade

Le fantôme de Stockholm

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Délicieuses frayeurs – Maurice Pons – Le Dilettante

Délicieuses frayeurs

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Le régime nazi, au gramme près

Végétarisme d’Hitler, appétit d’ogre de Göring: jusqu’ici, la question culinaire dans les rangs nazis se réduisait à quelques anecdotes. Mais en ouvrant les portes des salles à manger et des celliers du IIIe Reich, Antoine Dreyfus a découvert tout un pan encore méconnu de la Seconde Guerre mondiale et des camps de la mort.


L’appétit vient en mangeant, mais il est des sujets qui vous le coupent. Les Nazis à table, d’Antoine Dreyfus, ne ressert cependant pas les plats d’obscènes ripailles, son étude échappant à toute complaisance morbide. L’essayiste et documentariste s’appuie sur un corpus d’archives tardivement mises au jour ainsi que sur les recherches les plus récentes pour mettre en perspective la question alimentaire, non seulement sur la durée du IIIe Reich, mais aussi dans ses prémices liées au traumatisme de la Première Guerre mondiale, puis dans ses prolongements industriels, et au-delà de la défaite allemande de 1945.

Au banquet des vermines

Aussi le spectacle du banquet des hiérarques et de ses affidés n’occupe-t-il qu’une portion du livre. Hitler, entre 1933 et 1945, passe six mois par an à l’Obersalzberg, retraite paisible agrémentée d’une vue imprenable. Le Berghof « incarne l’idéologie nazie, la mainmise du chef, avec un service orchestré au millimètre » : jus de cerise, soupe d’orge, tartelettes, bouillies – « le végétarisme devient allégorie de pureté morale ». Ni viande ni poisson. Autour du Führer, cigarettes et alcool sont proscrits. Cependant, amateur de pâtisseries, il cède à « des élans de gourmandise incontrôlés ». Dans la Wolfsschanze, sa tanière de Prusse-Orientale, en 1942, le « loup » paranoïaque, qui craint d’être empoisonné, fait goûter quotidiennement son menu par une quinzaine de jeunes filles. Margot Woelk, seule survivante de ce commando, ne dévoilera son expérience qu’en 2012, deux ans avant son décès. Quant à Constanze Manziarly, cuisinière personnelle d’Adolf Hitler jusque dans le bunker berlinois, elle a mystérieusement disparu en avril 1945, sans laisser de traces.

Goebbels ? « Fervent propagandiste de la sobriété et du rejet de “l’individualisme bourgeois” », il n’en arrose pas moins ses banquets privés de champagne et de liqueurs de luxe. Göring ? Lui incarne l’antithèse absolue de cette frugalité « où la retenue gustative se mue en discipline de l’âme ». Collectionneur de grands crus, le Reichsmarschall joue au satrape oriental en son château de Carinhall, « où l’art culinaire est l’écho de son extravagance ». Un avion en provenance d’Istanbul l’approvisionne chaque jeudi en homards, caviar et crustacés. Comble de l’ironie, plus Göring grossit plus il planifie la famine, nanti des pleins pouvoirs pour l’exécution du plan global d’exploitation économique des territoires à l’est de l’Europe. Dreyfus détaille le processus de confiscation des grands celliers français pour l’usage personnel du dignitaire. Sa déchéance physique, au fil des ans, « reflète la gangrène interne du Reich, affaibli par ses contradictions et son appétit insatiable ».

Cuisine politique

Théorisée dès les années 1920 par l’homme qui sera ministre de l’Alimentation et de l’Agriculture jusqu’en 1942, Richard Walther Darré, l’idéologie du Blut and Boden (« le sang et le sol ») trouve ses racines dans le traumatisme de la faim durant la Grande Guerre, puis dans les conséquences du traité de Versailles sur l’alimentation. Elle tranche sur le bouillonnement du Bauhaus dans la République de Weimar. Cette « philosophie du plaisir », dont « la cuisine de Francfort » (Frankfurter Küche) est l’expression fonctionnelle, trouve son antithèse dans la vision réactionnaire portée par les nazis : « La cuisine doit symboliser la place assignée à la femme – mère et gardienne du foyer – et non constituer un espace de travail optimisé. » Le programme sur « l’emploi et le pain » (Arbeit und Brot) du NSDAP en est l’aboutissement.

De là l’entreprise de « prédation nutritionnelle, où la question du pain quotidien sert d’alibi à la conquête et à l’extermination » : le Hungerplan fonde la politique d’exaction et de mort dans l’Europe de l’Est. Réquisitions, blocage des aides humanitaires, planification rationnelle de la famine… Après-guerre, souligne Dreyfus, l’historiographie opposera l’école « intentionnaliste » (cohérence structurelle entre l’idéologie et la méthode) à la thèse « fonctionnaliste » (la famine comme aboutissement des contraintes logistiques, mais sans directive explicite).

Zéro déchet

L’extermination alimentaire des juifs ? La faim légitime « leur annihilation, sous couvert d’économie de guerre et de hiérarchisation raciale ». Elle n’est pas moins planifiée dans les ghettos que dans les camps de concentration. Éprouvants chapitres qui détaillent les allocations caloriques des déportés, mais également de l’encadrement SS. Tout est rationalisé. Jusqu’aux laboratoires agricoles qui fleurissent dans les camps de la mort. Chimistes, agronomes, nutritionnistes pratiquent sur leurs détenus maintes expérimentations pour les aliments de substitution : « Les chercheurs SS notent scrupuleusement les performances avant d’ajuster les formules. » Algues, racines, ersatz produits à partir de déchets, tout y passe ! Les camps fabriquent, par exemple, le Treberbrot (« pain de drêches »), le Borkenkaffee (« café d’écorce »), le Papierfrocken-Müsli (« muesli aux flocons de papier ») ou même le Lederwurst (« saucisse de cuir »), invention tardive de Buchenwald, « aboutissement d’une logique de “zéro déchet”… ». Ce pan encore mal documenté du génocide doit beaucoup aux travaux d’une historienne, Anne Berg : « La violence nazie est envisagée non seulement comme une machine de mort, mais comme un réseau de recyclage systématique : un monde où même la souffrance humaine est un matériau brut à transformer. »

A lire aussi: Juive et collabo

Le cynisme étant soluble dans l’abjection, l’agroalimentaire et chimique SS se reconvertit, après-guerre, dans l’industrie civile : de Knorr à Maggi/Nestlé, d’IG Farben (fabriquant du Zyklon B), et sa filiale Hoechst, à Siemens, le trésor accumulé des brevets sert à reconstruire les économies occidentales. Combien de scientifiques nazis ont rejoint les instituts de recherche ouest-allemands, voire français1 ? « Le commerce avant tout. Le commerce avant la morale », constate l’auteur.

Les Nazis à table, Antoine Dreyfus, Le Cherche-Midi, 2025, 256 pages.

  1. Sur ces questions, Antoine Dreyfus s’appuie sur les travaux pionniers du chercheur et historien des sciences américain Robert N. Proctor, puis de son disciple Stephan H. Lindner. ↩︎

La Cisse: un délice du Loir-et-Cher


J’ai été invité, dimanche dernier, au festival Artecisse, à Molineuf, dans le Loir-et-Cher, pour y signer mes livres et en lire des passages, par la créatrice de l’événement, la sympathique et talentueuse Isabel Da Rocha. J’ai, bien sûr, entraîné dans mes pérégrinations la Sauvageonne. Elle en fut ravie. Mieux: elle est tombée sous le charme de ce secteur, plus précisément de la vallée de la Cisse, adorable rivière, affluent de la Loire, calme et aussi poétique qu’un « Dormeur du val » d’Arthur Rimbaud.

Je tombai, moi aussi, amoureux du lieu et du délicieux cours d’eau. « Nos prochaines vacances, nous les passerons là et pas en Bretagne, vieux Yak ! », fit-elle, décidée et un brin autoritaire comme la petite-fille qu’elle est d’un commandant de la Gendarmerie nationale. Isabel Da Rocha a mené à bien une carrière épatante dans le monde des arts. Née à Paris, elle a passé toute son enfance à Saint-Quentin, dans l’Aisne, où elle est restée jusqu’à l’âge de 18 ans; « je suis Picarde mais je me soigne », a-t-elle précisé en souriant à mon attention pour faire référence à l’un de mes essais. Elle a suivi les cours de l’école des beaux-arts Maurice-Quentin de La Tour dans la capitale du Vermandois, puis ceux de l’école des Beaux-Arts d’Amiens, et ensuite ceux de l’école des arts appliqués Duperré, à Paris. À sa sortie, elle est devenue une artiste designer, décoratrice, œuvrant pour de prestigieuses maisons de couture (Christian Dior, Givenchy, Louis Feraud, etc.). « Trente-cinq ans dans le luxe », explique-t-elle. « J’étais la première à faire des installations artistiques dans les vitrines. Je travaillais aussi dans l’architecture d’intérieur et le design de mobilier. En même temps, j’étais artiste peintre ; je suis arrivée dans la vallée de la Cisse en février 2009 pour m’adonner à 100% à la peinture. J’ai pris mon parachute ; j’ai sauté dans l’inconnu à 55 ans. » Rapidement, elle fonde l’association Artcecisse (mot qui veut dire au plus près de la Cisse ou les arts de la Cisse ; il y a deux significations en latin) pour valoriser le territoire et pour valoriser la culture contemporaine, défendre l’environnement et l’eau. « Le festival Artcessice a été surnommé H2O à une époque par la presse et c’est resté », précise Isabel. « On parle beaucoup de l’eau ; la Cisse est une rivière importante. C’est un affluent de la Loire. Je crée des liens entre l’histoire de l’humanité et l’histoire de la nature ; j’aime bien ce qui est invisible. Souvent dans mon travail, je parle de ce qui est invisible. Et, en fait, les affluents sont aussi des invisibles. On cite toujours des grands fleuves, mais on n’évoque pas ceux qui les façonnent. Sans leurs affluents, la Seine, la Loire, le Rhin, le Rhône, etc., n’existeraient pas. Les affluents sont les invisibles de la nature. L’eau est devenue quelque chose de très sensible à notre époque puisqu’on connaît aujourd’hui des guerres de l’eau. Les technologies utilisent trop d’eau ; d’où la crise de l’eau. Pour cela je veux défendre la préservation de l’eau ; il ne faut pas que l’industrie agricole vole l’eau aux petits agriculteurs, aux paysans. Il faut que tout soit réparti équitablement. C’est l’un des sujets de ce festival au travers de la musique, de la littérature, des arts en général. »

A lire aussi: Quand il arrivait en ville…

Dimanche dernier, à Nervault, une magnifique propriété située sur le domaine de la commune de Molineuf, à la faveur de la 11e édition du festival, de nombreux créateurs et écrivains étaient présents : Zazü, artiste plasticienne qui a mené à bien un travail à quatre mains avec le photographe Jean-Gabriel Pujol ; Sylvie Joubel, chanteuse, pianiste, compositrice, qui accompagna avec un talent fou les lectures des textes des écrivains et poètes ; Coralie Pineau, animatrice et conteuse du Conservatoire d’espaces naturels du Loir-et-Cher ; Samuel Tasinage, écrivain et artiste ; Nicole Lierre, poétesse ; et bien sûr, Isabel Da Rocha, auteur d’un premier roman-, Les tabous voyageurs (éd. Artecisse), et d’un autre livre Les murmures de l’eau, sous-titré « Miscellanées aquatiques de la Vallée de la Cisse » (éd. Artecisse, 2017), un opus de poésies richement illustré. Le dimanche matin, avant le festival, Isabel nous fit visiter les châteaux d’eau décorés par de grands artistes de street art : ceux d’Averdon, dans la petite Beauce (mis en valeur par Pantonio, un artiste portugais), de Valloire-sur-Cisse (embelli par Liska Llorca), de Limeray (avec des œuvres d’Adec, du Sud-Ouest de la France) et de Monteaux (avec des peintures d’Alegria del Prado). Grâce à Isabel et Artecisse, l’eau, dans son cours ou dans son château, est gâtée, chouchoutée, magnifiée. La Cisse le mérite. Je crois que la Sauvageonne et moi, allons passer nos prochaines vacances dans le Loir-et-Cher.

Les Tabous voyageurs

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Je suis picard mais je me soigne

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Malaise espagnol

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Nos voisins progressistes d’outre-Pyrénées n’en finissent pas de nous impressionner! Pour réparer une injustice vieille de cinq siècles, il faut presque prouver que l’on mérite d’exister; mais pour répondre à un besoin économique immédiat, il suffit d’être déjà là.


Quand j’ai appris que le gouvernement espagnol allait régulariser près de 500 000 sans-papiers, j’ai immédiatement pensé à Pierre Assouline. Je me suis demandé ce qu’il avait pu ressentir en entendant cette nouvelle.

Descendant de Juifs expulsés d’Espagne en 1492, il a mis près de cinq ans à obtenir la nationalité espagnole, au terme d’un parcours kafkaïen qu’il relate dans son livre Retour à Séfarad. Cinq années pour un droit présenté comme une réparation historique. Une épopée administrative pour accéder à ce qui devait être une reconnaissance.

Différences de traitement

Pour les bénéficiaires de la régularisation récente, les conditions sont autres : prouver une présence en Espagne et l’absence de casier judiciaire. Pas de test de connaissance culturelle. Pas d’épreuve d’appartenance.

Je ne remets pas en cause cette régularisation. Ces hommes et ces femmes travaillent, vivent, existent en Espagne – souvent dans des conditions précaires. Leur situation mérite d’être régularisée.

Mais je ne peux pas ignorer l’écart. Pour les descendants d’un peuple chassé il y a cinq siècles, l’Espagne exige des années de preuves et des tests d’appartenance culturelle. Pour les sans-papiers présents sur son sol, elle demande simplement d’être là.

It’s the economy, stupid !

La différence n’est pas seulement dans les exigences. La régularisation des 500 000 répond à une nécessité économique assumée, l’Espagne a besoin de ces travailleurs. La réparation historique aux Séfarades, ne semble pas répondre aux mêmes logiques d’intérêt immédiat. C’est un geste purement éthique. Ce qui rend l’écart de traitement d’autant plus révélateur : on facilite ce qui est utile, on complique ce qui est juste.

Ce n’est pas un malaise politique – c’est un malaise de cohérence. Mais ce malaise ne s’arrête pas là.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Sanchez is the new Merkel

En adoptant la loi de 2015 permettant aux descendants des Juifs séfarades d’obtenir la nationalité espagnole, l’Espagne a posé un principe fort : un peuple chassé d’un territoire peut, des siècles plus tard, être légitime à y revenir. Le lien entre un peuple et une terre ne s’efface pas avec le temps. La mémoire longue peut fonder des droits.

Mais ce même principe, le gouvernement de Sanchez semble le contester ailleurs. Car Israël repose précisément sur cette idée : qu’un peuple dispersé, chassé, persécuté pendant des siècles, peut revenir sur une terre à laquelle il est profondément lié. C’est, au fond, le même principe : celui d’un peuple qui, malgré l’exil, demeure lié à une terre, et dont la mémoire longue peut fonder des droits légitimes.

Pourtant, l’Espagne adopte vis-à-vis d’Israël des positions parmi les plus critiques d’Europe.

La question s’impose alors, sans détour : comment peut-on reconnaître un principe pour les Séfarades et le contester pour les Israéliens ? Comment une mémoire devient-elle légitime dans un cas et encombrante dans l’autre ?

Trouble

Une réponse me vient, et elle est troublante : la reconnaissance est plus facile quand elle ne dérange plus. Quand la blessure est ancienne, refroidie, sans enjeux contemporains. Quand réparer ne coûte rien politiquement.

Mais quand la mémoire est vivante – quand elle s’incarne dans un État, dans un conflit, dans une actualité brûlante – elle devient soudainement plus difficile à assumer.

Ce décalage n’est pas anodin. Il révèle quelque chose de plus profond sur la manière dont nos sociétés traitent la mémoire juive : avec bienveillance quand elle est historique, avec embarras quand elle est présente.

Je ne prétends pas trancher un conflit qui dépasse largement ce texte. Mais je pose la question, simplement : sommes-nous capables d’appliquer les mêmes principes à tous – ou seulement quand cela ne contrevient pas à nos convictions du moment ?

Retour à Séfarad

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L’homme à abattre

Deux journalistes de M le Mag se sont saisis de la vie de Renaud Camus pour écrire une «biographie» furieusement à charge. Sans avoir lu son œuvre bien sûr. Le sujet ne manquait pourtant pas d’intérêt. L’assistant de l’auteur du Grand Remplacement, qui a passé deux ans auprès de lui, nous livre sa fiche de lecture.


Il est de tous les plateaux de télévision et de radio du régime ; il est de toutes les librairies, de Delamain à Ombres Blanches, en passant par La Procure ; il est bien sûr de tous les Relay, toutes les Fnac et, j’en ai peur, tous les supermarchés. C’est L’homme par qui la peste arriva, curieux livre qui se voulait, du temps de sa confection, biographie, mais qui ne contient ni le mot, ni vraiment la chose. Il a été écrit à quatre mains : il a fallu deux journalistes de M le Mag pour écrire ce petit ouvrage. L’un d’entre eux fut mon camarade de khâgne, dans le Nord ; je l’avais totalement perdu de vue, et je l’ai retrouvé sur la ligne de front, dans la forteresse gasconne de Plieux où vit Camus. 

A lire aussi, Renaud Camus: «Je suis passionnément attaché à la diversité du monde»

Ce livre n’est pas à proprement parler une biographie, comme je le disais ; il ne se présente pas ainsi. Il s’agit plutôt d’une enquête sur les origines du Grand Remplacement. Nos journalistes se seraient donc mis à lire du Renaud Camus ? Pensez-vous. Il aurait fallu lire les sept cents pages de Du sens, le « laboratoire central » des cent cinquante œuvres de l’auteur, dont le coup de départ est, excusez du peu, comme dirait Élisabeth Lévy, le « Cratyle », ce dialogue platonicien où deux conceptions de l’être, et donc du langage, s’affrontent. Not very M le Mag. Il aurait fallu ouvrir La Dépossession, cette fresque des sources américaines des totalitarismes industriels communiste et nazi, où l’on croise Wittgenstein, Husserl et Heidegger ; toujours pas M le Mag.

Bon, je vous entends, vous me direz que pour expliquer ce qu’a écrit Camus au sujet du Grand Remplacement, inutile de lire sa prose la plus savante, puisqu’il existe précisément un livre appelé Le Grand Remplacement, qui doit bien faire le tour de la question. Quand on veut combattre le Camus politique, et écrire un livre sur les origines de cette expression, c’est là que l’on doit se porter, non ? Eh bien non, nos deux amis ne s’y sont pas portés. Tout ce qu’ils disent sur le sujet, le fond du sujet, leur vient de Wikipédia. Vous l’avez deviné, il n’est pas non plus question de romans, ni de guides littéraires de voyage, ni de Dictionnaire des délicatesses du français contemporain, ni de Nightsound, ce beau texte sur Josef Albers (et donc sur ce que peut être un art post-Shoah). Ils ne liront pas même Vie du chien Horla, premier livre que les curieux se procurent, en général. Comme le dit drôlement Pierre Michon dans ses Vies minuscules, « ils dédaigneront de condescendre aux œuvres ». Trois ans d’enquête, c’est trop peu pour se taper Esthétique de la solitude. Mais si ce n’est ni une biographie, ni un essai, alors qu’est-ce ?

Entreprise de démolition

C’est tout simplement une opération pour convaincre le public, celui des Relay, la France entière, donc, que Renaud Camus est un parfait connard – un profiteur, un insensible, un obsédé, un raté ; un type méchant, vipérin et sanguinaire sur les bords. Pourquoi ? Là, il faut quitter un instant notre livre ; je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais Camus est l’homme à abattre par excellence, à abattre et à ré-abattre sans cesse. Comme l’on ne peut pas envoyer deux Tontons Macoutes au château de Plieux, l’on envoie deux journalistes de M le Mag, pas beaucoup plus subtils. Ce n’est pas la première fois que ça arrive ; le lendemain de l’apparition de Camus à CNews, en 2022, j’ai assisté à un déluge d’attaques et de diffamations lancées par une Caroline Fourest fronçant les sourcils au « 20 heures » de Pujadas ; au moins n’en a-t-elle pas fait de livre… Il y a eu des émissions entières de Public Sénat ou de France Culture pour dénoncer le camusisme, et il y en aura d’autres bientôt. Tout cela n’a pas suffi ? Les idées de l’auteur gagnent l’Amérique, il est cité à la chambre haute du Congrès ? Qu’à cela ne tienne. Il est des mesures plus retorses. On se glissera dans la vie de l’auteur, cette fois ; et cette fois, par le lent poison d’un livre, on l’aura.

Nos deux journalistes ont donc remonté le long cours de la vie de Camus – c’est-à-dire qu’ils ont parcouru son Journal, l’imprudent ayant choisi, voyez-vous, de tout dire de sa vie, de ses pensées, de ses expériences. Il appelle ça « vivre à découvert ». Ah ah, quelle imbécile candeur, pensent-ils ! Et quelle fête pour nous ! Une vie entière, frêle comme un papillon de mai, sous nos coups… Ce Journal, une infinité de recoins où exercer notre malveillance…

Désir de nuire

L’homme par qui la peste arriva a du génie. Il n’y a pas une page, pas une ligne, pas un mot, pas une syllabe de ce livre qui ne soit guidé par le désir de nuire. La beauté d’une vie, les témoignages les plus touchants de la générosité et de l’amitié, tout ce qui fait la grâce de l’existence y sont présentés comme le fruit d’intérêts vulgaires et de prétentions déçues. Tout sentiment ou toute conduite un peu noble s’y change aussitôt en boue sous l’effet d’une rustique psychologie (Camus raté, Camus jaloux, et Camus, il fallait oser, obsédé à l’idée de plaire au grand public !). Tout mot spirituel y devient « éructation », toute inquiétude « enragement ». Comme biographie, en revanche, le livre m’a paru faible. C’est un problème de méthode. Gonfler un monstrueux Camus de baudruche exige de s’arranger avec les faits : les auteurs télescopent les dates, fusionnent les épisodes, sectionnent dans le Journal le petit groupe de mots longtemps cherché. Un exemple parmi d’autres ? Lors de l’enterrement de son frère, Camus était en pleine crise de colique néphrétique. Les douleurs de ce mal sont, disent les médecins, pires que celles de l’accouchement ; mais la crise devient, dans la version Dhellemmes & Faye, un « prétexte pour sécher les funérailles »…

A lire aussi, Renaud Camus: «Le remplacisme est un ennemi implacable du temps»

Il me faudrait dix-sept numéros de Causeur pour énumérer toutes les bassesses de ce livre. Ce serait fastidieux pour tout le monde mais je pourrai un jour, en revanche, vous en dire plus sur l’homme très grand genre, drôle et lumineux, d’une effrayante droiture, que j’ai connu à Plieux. J’ai tendance à croire que la vérité fera toute seule son chemin, mais chaque fois que je me rends à Lyon ou à Bordeaux, je passe devant un Relay, et un doute me prend. Amis ! Sauvons le soldat Camus, qui s’est sacrifié comme nul autre à la vérité. Lisez-le, d’abord, et vous saurez de quel bois il est fait, car l’homme est à l’exacte image de son œuvre. Le Prince de Léon, ou Décolonisation, viennent de paraître. Quant à la riposte, elle viendra. Mektoub !

Nevermore

Simon Liberati revient avec New York City Inferno, roman qui clôt sa trilogie intitulée sans ambiguïté Démons.


C’est, en effet, très démoniaque comme univers. Âmes sensibles s’abstenir.

L’écriture n’a pas été revisitée par un collège de censeurs rémunérés par les éditions, les fameux sensitivity readers. C’est résolument déjanté. Les scènes sont brutes, les mots percutent, le style claque comme le fouet sur les épaules des sadomasos. L’underground des années 1970 y est décrit dans ce qu’il a de plus décadent. Les bas-fonds new-yorkais sont sous les sunlights les plus puissants. Aucun recoin moisi exhalant les fluides corporels mêlés à la drogue n’échappent au regard laser de Liberati. C’est scatologique, morbide, dépravé. Ça pourrait se résumer ainsi : Hamlet a complètement vrillé, il décide lui-même de l’acte IV, sous les orbites vides du crâne de Yorick. Eros et Thanatos sont aux commandes ; ils se complètent dans une aporie bataillienne grandiose.

Fantasmes dingues et musée des génies cabossés

On retrouve les personnages principaux des deux romans précédents. Truman Capote, dans sa propriété de Palm Springs, peine à écrire son livre inspiré de l’œuvre de Proust, Answered Prayers. Les droits d’auteur de son best-seller De sang-froid lui permettent cependant d’acheter des litres d’alcool et des tonnes de médocs pour calmer ses angoisses nocturnes. Robbie, jeune prostitué drogué lui permet de se croire sur une scène de théâtre. Au passage, on apprend comment le dénommé Robbie lui a soufflé le titre de son autre célèbre roman, Petit déjeuner chez Tiffany. C’est qu’on apprend beaucoup de choses dans les livres de Liberati, prix Renaudot 2022 pour Performance. Capote, donc, et aussi Taïné Tcherepakine, toxicomane, lesbienne de choc, soumise à ses fantasmes les plus dingues. Si elle est encore vaguement photographe, elle vend surtout des disques et des pastilles aphrodisiaques, le plus souvent recluse dans une chambre du mythique Chelsea Hotel. Son frère, Alexis, écrivain empêtré dans ses doutes et les partouzes, est encore de la partie. Il ne faut pas oublier la Cadillac Eldorado d’Andy Warhol, qui promène Jackie Onassis et sa petite sœur Lee dans les rues stressantes de la ville verticale. Apparait Robert Mapplethorpe, décrit ainsi par l’auteur : « (…) jeune type clair d’esprit qui se servait de son style Satan adolescent pour gravir les échelons de la société new-yorkaise, c’est-à-dire, à partir de cette époque, de la société tout court (…) ». Car au-delà de ce musée des génies cabossés, Liberati analyse l’époque. L’Europe, avec le choc pétrolier de 1973, commence sa longue et miteuse décadence. C’est comme un soir qui n’en finit pas, pour reprendre l’image heideggérienne. Quant à l’Amérique, elle offre, elle aussi, un « spectacle éphémère, un décor, une scène construite pour la tempête des années 1970, précise Liberati, mélange dépressionnaire de souvenirs des utopies sixties dont la guerre du Vietnam mythifiée par les jeunes cinéastes était la part d’ombre, et de la crise économique mondiale, qui sentait l’essence, l’écologie, la récession et l’héroïne, un décor où le nom de Nixon, de McGovern et bientôt Jimmy Carter, aux côtés de Kossyguine, Brejnev ou Mao, formaient l’Olympe déchu, la triste mythologie politique à laquelle certains croyaient encore à gauche comme à droite (…) ». Et puis vinrent les punks à clébards, le passage du « Who cares ? » au « I really don’t care at all ».

A lire aussi, Emmanuel Dommont: Simon Liberati, la fureur d’écrire

La contagion des ténèbres s’est aujourd’hui généralisée.

Pour revenir à Mapplethorpe, on le voit tituber dans les couloirs du Chelsea Hotel en compagnie de Patti Smith. Mais comme je préfère la chanteuse punk dans les bras de Sam Shepard, je n’en parlerai pas. Question de palette.

Des formules qui font mouche

Liberati bascule habilement en Europe où il est question d’Aragon qui coupe avec délicatesse la roseraie du pavillon des Rochers en surplomb de la Seine. Il semble tout inoffensif le chantre du communisme, cautionnant le goulag dans les yeux de sa chère Elsa. C’est, ici, une performance de la part du plus extravagant écrivain de sa génération. Il est moins tendre avec Paul Morand. Il reproche à l’auteur des Nuits son absence « d’intériorité », son manque de « folie ». Il lui reproche surtout sa fascination pour l’argent. Liberati analyse : « L’argent avait trompé Paul Morand comme les autres. Comme les femmes qu’il avait baisées. » L’argent avait pour prénom Hélène, son épouse. À Londres en 1940, avant de Gaulle, il était rentré à Paris pour retrouver sa chère Hélène, et se mettre, en passant, au service de Pétain. Le confort matériel vaut bien une petite trahison patriotique. Morand aurait pu être Malraux aux côtés du général de Gaulle. En 40, la place était vacante.

Les formules de Liberati, comme les balles de Clint Eastwood, dans Le Bon, la Brute et le Truand, font mouche. Exemple : « On n’est jamais tout à fait au bout du rouleau, il en reste toujours un peu. » Ou encore : « La carte d’identité n’a aucun rapport avec la vraie vie et les enjeux sacrés du destin. » Et encore : « La photographie qu’elle pratiquait en dilettante (…) avait cette pureté incomparable qui caractérise le travail des alcooliques et des gens sans ambition. »

Ce troisième et dernier volet ne faiblit pas, au contraire ; d’une beauté vorace et démente, il est le bouquet final d’un artifice dont nous sommes les témoins condamnés mais privilégiés.

Simon Liberati, New York City Inferno, Stock, 320 pages.

New York City Inferno

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Le roi Charles: à n’utiliser qu’en cas d’urgence!

Alors que les relations entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni sont en pleine crise, le gouvernement britannique a jeté son joker sur la table. La visite en grande pompe du roi Charles III à Washington et New York n’a rien d’une simple cérémonie commémorative. C’est une véritable opération de sauvetage d’une relation qui a atteint son point le plus bas depuis la crise de Suez de 1956.


La « relation spéciale » invoquée ad nauseam par les Premiers ministres britanniques successifs bat sérieusement de l’aile. 54% des Britanniques jugent les liens entre le Royaume-Uni et les Etats-Unis proches, mais 83% estiment que Londres n’a guère d’influence sur la politique américaine. Dans le même temps, 43% d’entre eux considèrent que le Royaume-Uni est trop proche de son allié américain et devrait prendre ses distances. Estimer que ces deux pays font partie d’un ensemble stratégique et culturel parfaitement uni est absurde. Par ailleurs, les séquences du Groenland et de la guerre en Iran ont révélé des divergences importantes.

Le Premier ministre Keir Starmer a payé son opposition à Donald Trump sur ces questions par une série d’humiliations de première classe. En février 2025, au moment d’une rencontre supposément entre alliés, Trump interrompt Keir Starmer en plein échange, refuse de le laisser parler et reprend la main devant les journalistes. En avril 2026, l’humiliation devient politique. Trump se moque de Keir Starmer pour son refus de suivre Washington dans la guerre avec l’Iran, et va jusqu’à dire qu’il n’a « rien d’un Winston Churchill ». De surcroît, Keir Starmer est miné de l’intérieur par des scandales liés à l’affaire Mandelson qui entament définitivement sa crédibilité. Il n’a donc trouvé qu’une seule porte de sortie à tout ce marasme: une opération charme du roi Charles.

A lire aussi: 🎙️Podcast: Du régime iranien au roi britannique, en passant par les Emirats et le Mali

Le voyage du souverain a été annoncé le 31 mars, à peine un mois avant son déroulement. Bien que ce ne soit pas un délai anormal pour une visite déjà en gestation diplomatique, c’est tout de même court au regard de l’ampleur protocolaire de l’événement. Il y a lieu de croire que la maîtrise du temps était tout aussi importante que le fond pour réparer la relation transatlantique. Comme le roi ne gouverne pas, il est l’incarnation du pays au-delà de son champ politique. Cette tradition du roi comme outil diplomatique est un héritage de la reine Victoria qui a fait ses preuves, mais que la fonction de Premier ministre avait en partie remplacé depuis les années 1980. Derrière la grande pompe de la visite du roi Charles, il y a donc un aveu d’impuissance de la part du gouvernement de Keir Starmer.

Un coup de théâtre

Tout cela n’a pas empêché Sa Majesté de s’acquitter fort honorablement de sa tâche. Son discours devant une assemblée du Congrès américain a été largement salué. Chacun a pu en tirer ce qu’il voulait, c’est donc une réussite. Il a rappelé que les deux pays sont liés par une histoire commune et les valeurs démocratiques. Il a aussi affirmé: « Notre partenariat est né d’un différend, mais n’en est pas moins fort. » Une alliance est d’autant plus forte qu’elle peut survivre à des différends historiques, et par extension, à des divergences actuelles. C’est la première étape du sauvetage.

Le roi Charles a ensuite souligné que les deux pays anglophones font partie d’un « partenariat atlantique fondé sur deux piliers: l’Europe et l’Amérique ». Cela lui a permis de poliment demander aux Américains de ne pas négliger la partie européenne de l’OTAN, ce qui était le principal but de l’opération. L’insistance sur l’Ukraine et les « adversaires communs » donne à son discours un air de rappel à l’ordre discret. 

Bien sûr, il s’agissait aussi de rappeler (non sans flatterie) le poids et la responsabilité des Etats-Unis dans le monde: « Les actions de cette grande nation comptent encore plus aujourd’hui. » Sa Majesté s’est tout de même permis une subtile remarque en écho aux déclarations de Donald Trump sur une hypothétique annexion du Canada, en faisant allusion à la Coupe du monde qui se déroulera aux Etats-Unis et au Canada: « Donc, d’une certaine manière, Monsieur le président, en tant que chefs d’Etat, nous sommes co-organisateurs. »

Un retour sur scène

Pour l’instant, il semble que la visite a fait son effet, et que les relations anglo-américaines se soient améliorées. Mais les Britanniques reviennent de loin. Rappelons que c’est la deuxième fois en moins d’un an que le gouvernement travailliste joue la carte royale. La première date de septembre 2025. Il s’agissait alors de réparer la première humiliation subie par Keir Starmer par une invitation de Donald Trump à Windsor par la famille royale. La prestance monarchique peut corriger une séquence, mais elle ne peut pas tenir à elle seule toute l’alliance Atlantique. Toutefois, Donald Trump a annoncé qu’il lèvera les taxes douanières sur les importations de whisky en l’honneur du roi, c’est déjà ça de gagné.

Ces événements soulignent une évolution intéressante dans les rapports internes au système britannique. Margaret Thatcher et Tony Blair avaient, par leur charisme, poussé la figure du monarque au second rang, y compris dans le domaine de la diplomatie. Le bilan catastrophique de Keir Starmer porte un coup à la fonction de Premier ministre. Dans ces conditions, le roi retrouve une place de premier plan. La monarchie apparaît plus stable et plus utile que le gouvernement, ce qui, au vu des scandales qui ont aussi frappé la maison des Windsor, en dit plus sur le piteux état de la politique britannique qu’autre chose.

Les mabouls s’adressent aux serviles de l’Algérie

En déplacement dans l’Ariège (09) à l’hôpital Lavelanet, lundi, le président Emmanuel Macron s’est fendu d’un commentaire sur «les mabouls» qui veulent «se fâcher avec l’Algérie». Il était alors agacé par les difficultés administratives que rencontrent les médecins possédant un diplôme étranger, notamment des Algériens, pour exercer en France.


Il y a des mots qui en disent long sur celui qui les prononce. « Mabouls », ainsi le président de la République a-t-il qualifié ceux qui, en France, osent s’indigner de la posture de capitulation permanente que leur pays adopte face à Alger. Un mot sorti de sa bouche avec désinvolture, dans un couloir d’hôpital, comme on chasse une mouche importune. Un mot dont l’étymologie ne laisse aucune place au hasard: « Maboul » vient de l’arabe mahbûl, fou.

Laissons donc parler ces « mabouls »

Tout commence en février 2017, en pleine campagne présidentielle. Le candidat Emmanuel Macron accorde une interview à une chaîne de télévision algérienne et qualifie la colonisation de « crime contre l’humanité ». C’est ainsi que débute, dans une génuflexion spectaculaire, ce qui deviendra une constante de son action : la servilité érigée en diplomatie.

On vit ensuite les émeutes du printemps 2020, les attentats islamistes, analysés et réinterprétés sous le prisme de la guerre d’Algérie et de ses « mémoires manipulées ». Une politique mémorielle à sens unique, cultivée avec obstination, dont le bilan, sept ans plus tard, éclate à la face de chacun.

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Car voilà où nous en sommes. François-Xavier Bellamy l’a dit avec une précision chirurgicale : « Le régime algérien insulte la France en permanence, refuse de reprendre ses ressortissants illégaux, agresse ses opposants réfugiés sur notre sol, détient toujours en otage un journaliste français. »

Faute de courage pour être ferme avec Alger, le président préfère insulter les Français qui refusent de se renier. La faiblesse revendiquée au sommet de l’État, et pour parfaire le tableau, exprimée en arabe dans le texte. Comme pour s’assurer que le message soit bien reçu à la bonne adresse.

On nous dit que la raison commande la retenue, que les relations bilatérales sont complexes, que la géopolitique réclame de la nuance. Soit. Mais la nuance est une chose, l’abaissement en est une autre. Il ne s’agit pas ici de se fâcher avec l’Algérie pour le plaisir, ni de rouvrir des plaies que le temps commence à cicatriser. Il s’agit de dignité nationale. Il s’agit de savoir, lorsqu’un partenaire vous méprise publiquement, que vous n’avez pas à sourire et à quémander davantage.

Alors oui, nous sommes les mabouls. Les mabouls qui pensons que la France n’a pas à s’excuser d’exister. Que la mémoire mérite d’être traitée avec équité de part et d’autre de la Méditerranée. Que la dignité d’un État se mesure aussi à sa capacité à dire non quand son honneur l’exige. Nous sommes les mabouls. Nous en sommes fiers. Et nous avons encore toute notre tête.

La rage en héritage: Fante contre les eunuques du verbe

Certains livres ne vieillissent pas : ils s’incrustent. Ceux de John Fante continuent de circuler sous le manteau des librairies, repris chez 10/18 comme des objets trop vivants pour être rangés.


À l’heure où une partie de l’édition française s’acharne à lisser, cadrer, filtrer jusqu’au dernier débordement, Fante écrit à cru. Une prose sans apprêt, sans alibi, qui remet les nerfs à nu et rappelle qu’un roman n’est pas là pour se tenir correctement à table, mais pour foutre le désordre.

Ah, le Bandini ! Son Bandini – son double mal embouché, son anti-héros à vif, un peu lui, forcément, mais sans les politesses – on y revient, on s’y déchire la couenne encore une nuit… C’est que ça vous empoigne le tréfonds, Fante ! C’est pas de la gnôle de comptoir, non, c’est de l’essence pure. Sa phrase, elle vous galope dans les veines, rapide, nerveuse, une vraie décharge… Mais gaffe ! On ne l’avale pas de travers, on la mâche, on la palpe, on s’en délecte le gosier comme d’un nectar de révolte.

« J’étais seul dans une chambre à louer, avec une machine à écrire et une ambition démesurée. » (Demande à la poussière)

Rien à voir avec la petite clique des industrieux du verbe, ces laborieux de la syntaxe, ces petits soldats de la page blanche qui vont décrétant, le doigt sur la couture, qu’il y a des « trucs », des « recettes », que le style, au fond, c’est qu’un accessoire pour dames… Tu parles ! L’imagination, la forme, le squelette, voilà leurs grands mots ! Les gardes-chouïrne du manuscrit, oui ! Toujours à l’affût d’une bourse, d’une prébende, d’un petit extra du ministère… Les professionnels de la profession ! Une engeance, je vous dis ! Chez ces messieurs, pas un mot qui dépasse, pas une pensée qui défrise le tapis. Ça se veut « sulfureux », ça joue au petit frisson pour épouvanter la bourgeoise… Quelle farce ! Comme si on pouvait encore la secouer, la vieille dame, elle qui a tout vu, tout digéré, tout vendu ! Même Lynch, avec ses cauchemars de banlieue, il n’avait pas sondé le quart de la pourriture qui fermente derrière les façades en stuc et les sourires de commande.

« Où étaient passées l’âpreté paysanne de mon père et l’innocence de ma mère, les yeux bruns et chauds de l’Italie ? Pourquoi ne parlaient-ils pas avec leurs mains au lieu de les laisser pendre comme des choses mortes pendant la conversation ? Où étaient passés la dévotion et l’obéissance typiquement italiennes envers le père, l’amour clanique du foyer et de la famille ? Tout cela était parti en fumée. Ce n’étaient pas mes enfants. Ils étaient simplement quatre graines égarées dans quelque obscure trompe de Fallope. » (Mon chien stupide)

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Fante, lui, il laboure profond, il déterre le vif. C’est le style comme une empreinte digitale, voyez-vous, l’unique, la seule, celle qui vous marque un homme à vie. C’est ça la force, la vraie, celle qui vous laisse pantelant sur le carreau, loin des babioles de l’édition !

« Les murs étaient sales, le lit était dur, et j’avais faim. » (Demande à la poussière)

Et après ça, ils viennent nous parler de tenue, de “maîtrise”, de distance ! Mais distance de quoi ? De la vie ? De la crasse ? De la honte qui vous colle aux godasses ? Fante, lui, il s’en approche jusqu’à s’y brûler les cils. Il gratte, il insiste, il appuie là où ça suppure. Pas de gants, pas de protocole – ça fouille à mains nues dans le sac de nœuds.

Bandini, c’est pas un personnage fréquentable, c’est un paquet de nerfs mal ficelé. Ça fanfaronne, ça se rêve en statue alors que ça tremble comme une feuille. Un coup prophète, un coup minable, toujours au bord de la gamelle. Et c’est ça qu’ils ne pardonnent pas, les esthètes du dimanche : cette absence totale de tenue, ce refus de rentrer dans le rang, cette manière de dire “je” comme on balance une chaise.

Aujourd’hui, on vous fabrique des romans comme des dossiers bien classés : introduction, problématique, petite transgression contrôlée et retour au bercail. Ça coche, ça valide, ça rassure le comité. Mais où est le risque ? Où est le faux pas, la phrase qui déraille, le moment où tout menace de s’écrouler ? Chez Fante, ça tangue à chaque ligne. Ça tient par miracle, et parfois ça ne tient pas – et c’est encore mieux.

Parce que la vérité, elle est là : dans ce qui déborde, dans ce qui dérape, dans ce qui refuse de se tenir tranquille. Pas dans les ouvrages sous cellophane moral, prêts à être consommés sans heurt. Fante, lui, ne protège personne. Il vous embarque, il vous secoue, et s’il faut vous laisser sur le bas-côté, vidé, tant pis.

Et c’est pour ça que ça reste. Pas parce que c’est “important”, pas parce que c’est “bien écrit” au sens des comptables du style car “lisible”. Ça reste parce que ça cogne encore. Parce que ça a gardé, intact, ce quelque chose de dangereux que la littérature passe désormais son temps à désamorcer.

Demande à la poussière

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Mon chien Stupide

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Le rock à la barre

Parfois, il vaut mieux commencer un essai par la fin. C’est indéniablement ce qu’il fallait faire pour Le rock est-il réac ? Dans l’épilogue, l’auteur, Patrick Boudet, appelle à contextualiser plutôt qu’à juger les œuvres, affirmant que « relire le rock ne doit pas instruire une révision mais plutôt à des prises de conscience accompagnées d’une contextualisation ». Pourtant, son analyse donne souvent l’impression inverse.


Le rock serait beaucoup trop subversif pour qu’il ne le soit vraiment, tel est l’a priori implicite de Patrick Boudet. Journaliste pour Rock & Folk et auteur de documentaires consacrés à la pop culture, l’auteur vise en effet à déconstruire l’image d’un rock prétendument subversif par nature pour en révéler une dimension plus profondément réactionnaire. Son opinion est déjà tout entière dans ce titre faussement interrogatif. Les dés semblent pipés d’avance : le livre consiste moins à s’interroger qu’à confirmer cette thèse préexistante.

A cause des garçons

En s’appuyant presque exclusivement sur les paroles, Boudet réduit les chansons à des textes à juger en distinguant ce qui serait acceptable de ce qui ne le serait pas, ce qui serait « woke-compatible » et ce qui ne le serait pas. Ce faisant, il adopte une posture de tri qui revient à plaquer un regard moral et anachronique sur les œuvres. 

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Les exemples sont révélateurs. « Satisfaction » ou « Under My Thumb » des Rolling Stones sont lus sous l’angle de la domination masculine, sans prise en compte de leur dimension provocatrice ou ironique. Iggy Pop est réduit à un prédateur sexuel qui « traque des femelles urbaines ». Les textes de Led Zeppelin sont décrits comme « phallocratiques », sans être pleinement replacés dans leur héritage du blues électrique, où l’exagération et les sous-entendus sexuels sont des codes récurrents. Et Janis Joplin, alors ? Cela n’est pas suffisant pour contrebalancer cette accusation d’un rock structurellement réactionnaire et misogyne.

Musiques de blancs, pas assez LGBTQ+ friendly

La country est de son côté évidemment associée à une Amérique conservatrice, trop blanche, trop genrée, trop redneck. Pourtant, les exemples cités par l’auteur lui-même viennent mettre à mal cette « reductio ad reacum ». Ainsi, le chanteur à la voix de velours, Johnny Cash, invité par Richard Nixon en 1972, préfère interpréter « The Ballad of Ira Hayes » plutôt qu’un répertoire plus classique. Et aujourd’hui encore, la star mondiale Taylor Swift, égérie de la country, a pris des positions anti-Trump qui ne correspondent pas toujours aux sensibilités politiques d’une partie de son public en grande partie Républicain.

Pourtant, ces nuances sont rapidement évacuées au profit d’une lecture inquisitoriale et purificatrice qui flique chaque mot et chaque phrase et qui diffuse l’ère de soupçon insidieusement. 

Vous croyez le glam plus LGBTQ+ friendly ? Raté. Malgré la féminisation des apparences avec David Bowie et son personnage Ziggy Stardust, icône du glam rock, le genre reste structuré par une norme hétérosexuelle. Vous associez le punk au doigt d’honneur adressé à la société ? Encore raté ! Les Sex Pistols font table rase de tout sauf selon l’auteur, d’un « pouvoir masculin oppressant et violent ». Bien que complètement hors sujet, le rap est lui aussi convoqué à la barre pour renforcer cette démonstration.

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Revenons à l’épilogue : « Doit-on brûler les Rolling Stones, Iggy Pop (…) Expurger certaines chansons du répertoire des Beatles, de Madonna, des Sex Pistols » ? s’interroge faussement l’auteur qui semble condamner les censeurs woke, alors qu’il adopte lui-même cette grille idéologique qu’il prétend dénoncer.

Finalement, Le rock est-il réac ? valide cette lecture moralisatrice et oublie la dimension vivante, corporelle et subversive du rock. Car le rock ne se réduit pas aux paroles : c’est une énergie vitale, un corps en mouvement et une pratique sociale qui codifie par la danse à deux le jeu de la drague. Le déhanchement d’Elvis Presley a sans doute eu plus d’impact que bien de ses textes. À trop vouloir juger le rock, on risque d’oublier ce qui fait sa force : sa liberté.

Patrick Boudet, Le rock est-il réac ? (Le Cerf, 2026), 272 pages

Le rock est-il réac ?

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Que lira-t-on durant les ponts de mai?

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Monsieur Nostalgie, toujours aussi attaché au style et à la fantasmagorie, nous propose quelques pistes de lecture pour les week-ends à rallonge de mai, entre l’allumage du barbecue et la tonte des vertes pelouses…


On me reproche de vénérer seulement les écrivains morts. Par facilité, par jalousie, par idéologie, par ruse, par goût. C’est vrai que mon premier élan naturel, de lecteur et de critique, me porte vers les valeurs polies par le temps, presque usées par des milliers d’yeux, la couverture souillée et les pages écornées. Le jaunissement est le tanin du livre, le dépôt des longues maturations. Le livre neuf, frais, jouvenceau à peine sorti de chez l’imprimeur, a quelque chose d’imberbe, de vaguement sucré, de faussement duveteux ; il est frivole donc inconséquent comme l’affirmait Julien Guiomar face à la désinvolture de l’Incorrigible Jean-Paul Belmondo.

Le livre de saison est plein de colorants, plein de vitalité, plein de promesses ; sa naïveté est touchante et aussi agaçante. Il veut réussir. Il a des ambitions littéraires et commerciales. Il fait le beau au micro ou dans les salons. Il se veut catégorique et prophétique, il divague carrément. Il se croit unique. Il est attiré par la lumière, il cherche des retombées à la pelle et des lettres de pâmoison. Ce livre-là n’est pas sérieux. Alors que le livre ancien, planqué dans notre bibliothèque, recroquevillé sur sa tranche, a déjà connu les cycles infernaux de la vie, les cahotements incertains, l’éclat des jours d’après-parution, les débuts en fanfare, les sélections dans les prix, les inflammations de l’égo, puis les doutes, le ressassement et enfin, l’inévitable oubli. C’est à ce moment-là souvent que j’interviens, après ce purgatoire qui peut durer des décennies, après cette vie d’errance de papier, moi le bras rédempteur et le mégalomane des boîtes vertes, j’exhibe, non sans fierté, mon offrande païenne du dimanche. C’est moi qui l’ai trouvé !

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Le livre est le royaume des impostures, chacun s’estime légitime à juger un texte, à l’encenser ou à le recaler. Pour les ponts de mai à venir, j’avais d’abord pensé évoquer Paris, ô Paris d’Alberto Arbasino (1930 – 2020) dans la belle collection Le Promeneur des années 1990. On savait encore fabriquer des objets à rabats, de belle tenue, au grain lourd et à la prise soyeuse. Monsieur Nostalgie et sa fichue manie de nous parler d’écrivains italiens confidentiels… Mes « italianités exacerbées » commencent à vous gaver. Arbasino n’était pourtant pas un inconnu de l’autre côté des Alpes. Entre les années 1950 et 1960, le jeune journaliste avait même fréquenté le tout-Paris littéraire. Dans ce recueil, il va à la rencontre de Raymond Aron dans son appartement du quai de Passy « au milieu d’une multitude énorme de revues et de livres qui remplissent les pièces » ou chez le Docteur Destouches, route des Gardes, « entre habitations en ruine et petits jardins potagers bourbeux pleins de chats ». Céline, prévisible prédicateur, lui balance ses formules toutes faites qu’il récite à merveille: « Seul m’importe le style, donc seul m’intéresse la couleur… Du reste, il n’y a plus rien à attendre du roman… ni à apprendre ». Fermez le ban ! À l’évidence, je faisais fausse route. Le soleil revient timidement, l’élection présidentielle ne démarrera qu’en septembre, nous ne sommes pas encore des citoyens cernés et assaillis par la prose politicienne. Alors, je me permets de vous faire partager quelques nouveautés du printemps, des vivants et des morts – soyons magnanimes.

D’abord le sémillant Bernard Chapuis, Bernie des Tuileries, œil vif, mémoire intacte, mètre-étalon de l’esprit parisien dans ce qu’il a de plus sauvage et de pertinent, vient de faire paraître son dernier roman Ça va si vite, Monsieur Charvet aux éditions Herodios avec une magnifique illustration de couverture de Yoko Ueta. Bernie nous emmène dans une société mondaine, phagocytée, des soirées huppées aux mélancolies nourricières, des appartements parisiens au sud carnassier, de l’amour aux fêlures. Bernie pratique une littérature champagne et hautement romanesque. Son écriture nostalgique n’a pas pris une ride, elle miroite au coucher du soleil.

Au mois de mai, on a aussi des envies de tarte à la crème et de fruits acides. Les éditions Noir sur Blanc, publient une version revue et augmentée de Anthologie de la subversion carabinée de Noël Godin. Dans ce ball-trap, on retrouve les figures de Ravachol, d’Octave Mirbeau, d’Alphonse Allais, de Gaston Leroux et évidemment des Pieds Nickelés. Tout ça, c’est de la dynamite !

Faisons un peu de sport avec Le fantôme de Stockholm d’Arnaud Ramsay aux éditions « Les livres de la promenade ». Le journaliste connu pour « ses » autobiographies de stars du ballon rond ou ovale s’intéresse à Shizō Kanakuri, un étudiant japonais de 20 ans qui a participé au marathon des Jeux Olympiques de Stockholm en 1912 et a disparu mystérieusement. Et puis saluons le travail du Dilettante avec la reparution de Délicieuses frayeurs de Maurice Pons, préfacé par Denis Lavant, ces nouvelles à l’émotion comprimée vibrent d’une onde insidieuse, étrange et pénétrante, dont l’écrivain avait le secret. Elles nous poursuivent.  

Ça va si vite, Monsieur Charvet ! – Bernard Chapuis – éditions Herodios

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Anthologie de la subversion carabinée – Noël Godin – Les éditions Noir sur Blanc

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Le fantôme de Stockholm – Arnaud Ramsay – Les livres de la promenade

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Délicieuses frayeurs – Maurice Pons – Le Dilettante

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Le régime nazi, au gramme près

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Adolf Hitler à table au Berghof avec son médecin Theodor Morell et Gertrud Forster, Bavière, fin des années 1930.

Végétarisme d’Hitler, appétit d’ogre de Göring: jusqu’ici, la question culinaire dans les rangs nazis se réduisait à quelques anecdotes. Mais en ouvrant les portes des salles à manger et des celliers du IIIe Reich, Antoine Dreyfus a découvert tout un pan encore méconnu de la Seconde Guerre mondiale et des camps de la mort.


L’appétit vient en mangeant, mais il est des sujets qui vous le coupent. Les Nazis à table, d’Antoine Dreyfus, ne ressert cependant pas les plats d’obscènes ripailles, son étude échappant à toute complaisance morbide. L’essayiste et documentariste s’appuie sur un corpus d’archives tardivement mises au jour ainsi que sur les recherches les plus récentes pour mettre en perspective la question alimentaire, non seulement sur la durée du IIIe Reich, mais aussi dans ses prémices liées au traumatisme de la Première Guerre mondiale, puis dans ses prolongements industriels, et au-delà de la défaite allemande de 1945.

Au banquet des vermines

Aussi le spectacle du banquet des hiérarques et de ses affidés n’occupe-t-il qu’une portion du livre. Hitler, entre 1933 et 1945, passe six mois par an à l’Obersalzberg, retraite paisible agrémentée d’une vue imprenable. Le Berghof « incarne l’idéologie nazie, la mainmise du chef, avec un service orchestré au millimètre » : jus de cerise, soupe d’orge, tartelettes, bouillies – « le végétarisme devient allégorie de pureté morale ». Ni viande ni poisson. Autour du Führer, cigarettes et alcool sont proscrits. Cependant, amateur de pâtisseries, il cède à « des élans de gourmandise incontrôlés ». Dans la Wolfsschanze, sa tanière de Prusse-Orientale, en 1942, le « loup » paranoïaque, qui craint d’être empoisonné, fait goûter quotidiennement son menu par une quinzaine de jeunes filles. Margot Woelk, seule survivante de ce commando, ne dévoilera son expérience qu’en 2012, deux ans avant son décès. Quant à Constanze Manziarly, cuisinière personnelle d’Adolf Hitler jusque dans le bunker berlinois, elle a mystérieusement disparu en avril 1945, sans laisser de traces.

Goebbels ? « Fervent propagandiste de la sobriété et du rejet de “l’individualisme bourgeois” », il n’en arrose pas moins ses banquets privés de champagne et de liqueurs de luxe. Göring ? Lui incarne l’antithèse absolue de cette frugalité « où la retenue gustative se mue en discipline de l’âme ». Collectionneur de grands crus, le Reichsmarschall joue au satrape oriental en son château de Carinhall, « où l’art culinaire est l’écho de son extravagance ». Un avion en provenance d’Istanbul l’approvisionne chaque jeudi en homards, caviar et crustacés. Comble de l’ironie, plus Göring grossit plus il planifie la famine, nanti des pleins pouvoirs pour l’exécution du plan global d’exploitation économique des territoires à l’est de l’Europe. Dreyfus détaille le processus de confiscation des grands celliers français pour l’usage personnel du dignitaire. Sa déchéance physique, au fil des ans, « reflète la gangrène interne du Reich, affaibli par ses contradictions et son appétit insatiable ».

Cuisine politique

Théorisée dès les années 1920 par l’homme qui sera ministre de l’Alimentation et de l’Agriculture jusqu’en 1942, Richard Walther Darré, l’idéologie du Blut and Boden (« le sang et le sol ») trouve ses racines dans le traumatisme de la faim durant la Grande Guerre, puis dans les conséquences du traité de Versailles sur l’alimentation. Elle tranche sur le bouillonnement du Bauhaus dans la République de Weimar. Cette « philosophie du plaisir », dont « la cuisine de Francfort » (Frankfurter Küche) est l’expression fonctionnelle, trouve son antithèse dans la vision réactionnaire portée par les nazis : « La cuisine doit symboliser la place assignée à la femme – mère et gardienne du foyer – et non constituer un espace de travail optimisé. » Le programme sur « l’emploi et le pain » (Arbeit und Brot) du NSDAP en est l’aboutissement.

De là l’entreprise de « prédation nutritionnelle, où la question du pain quotidien sert d’alibi à la conquête et à l’extermination » : le Hungerplan fonde la politique d’exaction et de mort dans l’Europe de l’Est. Réquisitions, blocage des aides humanitaires, planification rationnelle de la famine… Après-guerre, souligne Dreyfus, l’historiographie opposera l’école « intentionnaliste » (cohérence structurelle entre l’idéologie et la méthode) à la thèse « fonctionnaliste » (la famine comme aboutissement des contraintes logistiques, mais sans directive explicite).

Zéro déchet

L’extermination alimentaire des juifs ? La faim légitime « leur annihilation, sous couvert d’économie de guerre et de hiérarchisation raciale ». Elle n’est pas moins planifiée dans les ghettos que dans les camps de concentration. Éprouvants chapitres qui détaillent les allocations caloriques des déportés, mais également de l’encadrement SS. Tout est rationalisé. Jusqu’aux laboratoires agricoles qui fleurissent dans les camps de la mort. Chimistes, agronomes, nutritionnistes pratiquent sur leurs détenus maintes expérimentations pour les aliments de substitution : « Les chercheurs SS notent scrupuleusement les performances avant d’ajuster les formules. » Algues, racines, ersatz produits à partir de déchets, tout y passe ! Les camps fabriquent, par exemple, le Treberbrot (« pain de drêches »), le Borkenkaffee (« café d’écorce »), le Papierfrocken-Müsli (« muesli aux flocons de papier ») ou même le Lederwurst (« saucisse de cuir »), invention tardive de Buchenwald, « aboutissement d’une logique de “zéro déchet”… ». Ce pan encore mal documenté du génocide doit beaucoup aux travaux d’une historienne, Anne Berg : « La violence nazie est envisagée non seulement comme une machine de mort, mais comme un réseau de recyclage systématique : un monde où même la souffrance humaine est un matériau brut à transformer. »

A lire aussi: Juive et collabo

Le cynisme étant soluble dans l’abjection, l’agroalimentaire et chimique SS se reconvertit, après-guerre, dans l’industrie civile : de Knorr à Maggi/Nestlé, d’IG Farben (fabriquant du Zyklon B), et sa filiale Hoechst, à Siemens, le trésor accumulé des brevets sert à reconstruire les économies occidentales. Combien de scientifiques nazis ont rejoint les instituts de recherche ouest-allemands, voire français1 ? « Le commerce avant tout. Le commerce avant la morale », constate l’auteur.

Les Nazis à table, Antoine Dreyfus, Le Cherche-Midi, 2025, 256 pages.

  1. Sur ces questions, Antoine Dreyfus s’appuie sur les travaux pionniers du chercheur et historien des sciences américain Robert N. Proctor, puis de son disciple Stephan H. Lindner. ↩︎

La Cisse: un délice du Loir-et-Cher

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P. Lacoche.

J’ai été invité, dimanche dernier, au festival Artecisse, à Molineuf, dans le Loir-et-Cher, pour y signer mes livres et en lire des passages, par la créatrice de l’événement, la sympathique et talentueuse Isabel Da Rocha. J’ai, bien sûr, entraîné dans mes pérégrinations la Sauvageonne. Elle en fut ravie. Mieux: elle est tombée sous le charme de ce secteur, plus précisément de la vallée de la Cisse, adorable rivière, affluent de la Loire, calme et aussi poétique qu’un « Dormeur du val » d’Arthur Rimbaud.

Je tombai, moi aussi, amoureux du lieu et du délicieux cours d’eau. « Nos prochaines vacances, nous les passerons là et pas en Bretagne, vieux Yak ! », fit-elle, décidée et un brin autoritaire comme la petite-fille qu’elle est d’un commandant de la Gendarmerie nationale. Isabel Da Rocha a mené à bien une carrière épatante dans le monde des arts. Née à Paris, elle a passé toute son enfance à Saint-Quentin, dans l’Aisne, où elle est restée jusqu’à l’âge de 18 ans; « je suis Picarde mais je me soigne », a-t-elle précisé en souriant à mon attention pour faire référence à l’un de mes essais. Elle a suivi les cours de l’école des beaux-arts Maurice-Quentin de La Tour dans la capitale du Vermandois, puis ceux de l’école des Beaux-Arts d’Amiens, et ensuite ceux de l’école des arts appliqués Duperré, à Paris. À sa sortie, elle est devenue une artiste designer, décoratrice, œuvrant pour de prestigieuses maisons de couture (Christian Dior, Givenchy, Louis Feraud, etc.). « Trente-cinq ans dans le luxe », explique-t-elle. « J’étais la première à faire des installations artistiques dans les vitrines. Je travaillais aussi dans l’architecture d’intérieur et le design de mobilier. En même temps, j’étais artiste peintre ; je suis arrivée dans la vallée de la Cisse en février 2009 pour m’adonner à 100% à la peinture. J’ai pris mon parachute ; j’ai sauté dans l’inconnu à 55 ans. » Rapidement, elle fonde l’association Artcecisse (mot qui veut dire au plus près de la Cisse ou les arts de la Cisse ; il y a deux significations en latin) pour valoriser le territoire et pour valoriser la culture contemporaine, défendre l’environnement et l’eau. « Le festival Artcessice a été surnommé H2O à une époque par la presse et c’est resté », précise Isabel. « On parle beaucoup de l’eau ; la Cisse est une rivière importante. C’est un affluent de la Loire. Je crée des liens entre l’histoire de l’humanité et l’histoire de la nature ; j’aime bien ce qui est invisible. Souvent dans mon travail, je parle de ce qui est invisible. Et, en fait, les affluents sont aussi des invisibles. On cite toujours des grands fleuves, mais on n’évoque pas ceux qui les façonnent. Sans leurs affluents, la Seine, la Loire, le Rhin, le Rhône, etc., n’existeraient pas. Les affluents sont les invisibles de la nature. L’eau est devenue quelque chose de très sensible à notre époque puisqu’on connaît aujourd’hui des guerres de l’eau. Les technologies utilisent trop d’eau ; d’où la crise de l’eau. Pour cela je veux défendre la préservation de l’eau ; il ne faut pas que l’industrie agricole vole l’eau aux petits agriculteurs, aux paysans. Il faut que tout soit réparti équitablement. C’est l’un des sujets de ce festival au travers de la musique, de la littérature, des arts en général. »

A lire aussi: Quand il arrivait en ville…

Dimanche dernier, à Nervault, une magnifique propriété située sur le domaine de la commune de Molineuf, à la faveur de la 11e édition du festival, de nombreux créateurs et écrivains étaient présents : Zazü, artiste plasticienne qui a mené à bien un travail à quatre mains avec le photographe Jean-Gabriel Pujol ; Sylvie Joubel, chanteuse, pianiste, compositrice, qui accompagna avec un talent fou les lectures des textes des écrivains et poètes ; Coralie Pineau, animatrice et conteuse du Conservatoire d’espaces naturels du Loir-et-Cher ; Samuel Tasinage, écrivain et artiste ; Nicole Lierre, poétesse ; et bien sûr, Isabel Da Rocha, auteur d’un premier roman-, Les tabous voyageurs (éd. Artecisse), et d’un autre livre Les murmures de l’eau, sous-titré « Miscellanées aquatiques de la Vallée de la Cisse » (éd. Artecisse, 2017), un opus de poésies richement illustré. Le dimanche matin, avant le festival, Isabel nous fit visiter les châteaux d’eau décorés par de grands artistes de street art : ceux d’Averdon, dans la petite Beauce (mis en valeur par Pantonio, un artiste portugais), de Valloire-sur-Cisse (embelli par Liska Llorca), de Limeray (avec des œuvres d’Adec, du Sud-Ouest de la France) et de Monteaux (avec des peintures d’Alegria del Prado). Grâce à Isabel et Artecisse, l’eau, dans son cours ou dans son château, est gâtée, chouchoutée, magnifiée. La Cisse le mérite. Je crois que la Sauvageonne et moi, allons passer nos prochaines vacances dans le Loir-et-Cher.

Les Tabous voyageurs

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Je suis picard mais je me soigne

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Malaise espagnol

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Lors d'une manifestation contre les Etats Unis et Israël à Madrid, on peut voir des portraits du Premier ministre Sanchez et de l'ayatollah Khamenei éliminé en février, 4 mars 2026 © Jordi Boixareu/ZUMA/SIPA

Nos voisins progressistes d’outre-Pyrénées n’en finissent pas de nous impressionner! Pour réparer une injustice vieille de cinq siècles, il faut presque prouver que l’on mérite d’exister; mais pour répondre à un besoin économique immédiat, il suffit d’être déjà là.


Quand j’ai appris que le gouvernement espagnol allait régulariser près de 500 000 sans-papiers, j’ai immédiatement pensé à Pierre Assouline. Je me suis demandé ce qu’il avait pu ressentir en entendant cette nouvelle.

Descendant de Juifs expulsés d’Espagne en 1492, il a mis près de cinq ans à obtenir la nationalité espagnole, au terme d’un parcours kafkaïen qu’il relate dans son livre Retour à Séfarad. Cinq années pour un droit présenté comme une réparation historique. Une épopée administrative pour accéder à ce qui devait être une reconnaissance.

Différences de traitement

Pour les bénéficiaires de la régularisation récente, les conditions sont autres : prouver une présence en Espagne et l’absence de casier judiciaire. Pas de test de connaissance culturelle. Pas d’épreuve d’appartenance.

Je ne remets pas en cause cette régularisation. Ces hommes et ces femmes travaillent, vivent, existent en Espagne – souvent dans des conditions précaires. Leur situation mérite d’être régularisée.

Mais je ne peux pas ignorer l’écart. Pour les descendants d’un peuple chassé il y a cinq siècles, l’Espagne exige des années de preuves et des tests d’appartenance culturelle. Pour les sans-papiers présents sur son sol, elle demande simplement d’être là.

It’s the economy, stupid !

La différence n’est pas seulement dans les exigences. La régularisation des 500 000 répond à une nécessité économique assumée, l’Espagne a besoin de ces travailleurs. La réparation historique aux Séfarades, ne semble pas répondre aux mêmes logiques d’intérêt immédiat. C’est un geste purement éthique. Ce qui rend l’écart de traitement d’autant plus révélateur : on facilite ce qui est utile, on complique ce qui est juste.

Ce n’est pas un malaise politique – c’est un malaise de cohérence. Mais ce malaise ne s’arrête pas là.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Sanchez is the new Merkel

En adoptant la loi de 2015 permettant aux descendants des Juifs séfarades d’obtenir la nationalité espagnole, l’Espagne a posé un principe fort : un peuple chassé d’un territoire peut, des siècles plus tard, être légitime à y revenir. Le lien entre un peuple et une terre ne s’efface pas avec le temps. La mémoire longue peut fonder des droits.

Mais ce même principe, le gouvernement de Sanchez semble le contester ailleurs. Car Israël repose précisément sur cette idée : qu’un peuple dispersé, chassé, persécuté pendant des siècles, peut revenir sur une terre à laquelle il est profondément lié. C’est, au fond, le même principe : celui d’un peuple qui, malgré l’exil, demeure lié à une terre, et dont la mémoire longue peut fonder des droits légitimes.

Pourtant, l’Espagne adopte vis-à-vis d’Israël des positions parmi les plus critiques d’Europe.

La question s’impose alors, sans détour : comment peut-on reconnaître un principe pour les Séfarades et le contester pour les Israéliens ? Comment une mémoire devient-elle légitime dans un cas et encombrante dans l’autre ?

Trouble

Une réponse me vient, et elle est troublante : la reconnaissance est plus facile quand elle ne dérange plus. Quand la blessure est ancienne, refroidie, sans enjeux contemporains. Quand réparer ne coûte rien politiquement.

Mais quand la mémoire est vivante – quand elle s’incarne dans un État, dans un conflit, dans une actualité brûlante – elle devient soudainement plus difficile à assumer.

Ce décalage n’est pas anodin. Il révèle quelque chose de plus profond sur la manière dont nos sociétés traitent la mémoire juive : avec bienveillance quand elle est historique, avec embarras quand elle est présente.

Je ne prétends pas trancher un conflit qui dépasse largement ce texte. Mais je pose la question, simplement : sommes-nous capables d’appliquer les mêmes principes à tous – ou seulement quand cela ne contrevient pas à nos convictions du moment ?

Retour à Séfarad

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L’homme à abattre

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Les journalistes Olivier Faye et Gaspard Dhellemes sur le plateau de l'émission de France 5 « C à vous », 28 janvier 2026. D.R.

Deux journalistes de M le Mag se sont saisis de la vie de Renaud Camus pour écrire une «biographie» furieusement à charge. Sans avoir lu son œuvre bien sûr. Le sujet ne manquait pourtant pas d’intérêt. L’assistant de l’auteur du Grand Remplacement, qui a passé deux ans auprès de lui, nous livre sa fiche de lecture.


Il est de tous les plateaux de télévision et de radio du régime ; il est de toutes les librairies, de Delamain à Ombres Blanches, en passant par La Procure ; il est bien sûr de tous les Relay, toutes les Fnac et, j’en ai peur, tous les supermarchés. C’est L’homme par qui la peste arriva, curieux livre qui se voulait, du temps de sa confection, biographie, mais qui ne contient ni le mot, ni vraiment la chose. Il a été écrit à quatre mains : il a fallu deux journalistes de M le Mag pour écrire ce petit ouvrage. L’un d’entre eux fut mon camarade de khâgne, dans le Nord ; je l’avais totalement perdu de vue, et je l’ai retrouvé sur la ligne de front, dans la forteresse gasconne de Plieux où vit Camus. 

A lire aussi, Renaud Camus: «Je suis passionnément attaché à la diversité du monde»

Ce livre n’est pas à proprement parler une biographie, comme je le disais ; il ne se présente pas ainsi. Il s’agit plutôt d’une enquête sur les origines du Grand Remplacement. Nos journalistes se seraient donc mis à lire du Renaud Camus ? Pensez-vous. Il aurait fallu lire les sept cents pages de Du sens, le « laboratoire central » des cent cinquante œuvres de l’auteur, dont le coup de départ est, excusez du peu, comme dirait Élisabeth Lévy, le « Cratyle », ce dialogue platonicien où deux conceptions de l’être, et donc du langage, s’affrontent. Not very M le Mag. Il aurait fallu ouvrir La Dépossession, cette fresque des sources américaines des totalitarismes industriels communiste et nazi, où l’on croise Wittgenstein, Husserl et Heidegger ; toujours pas M le Mag.

Bon, je vous entends, vous me direz que pour expliquer ce qu’a écrit Camus au sujet du Grand Remplacement, inutile de lire sa prose la plus savante, puisqu’il existe précisément un livre appelé Le Grand Remplacement, qui doit bien faire le tour de la question. Quand on veut combattre le Camus politique, et écrire un livre sur les origines de cette expression, c’est là que l’on doit se porter, non ? Eh bien non, nos deux amis ne s’y sont pas portés. Tout ce qu’ils disent sur le sujet, le fond du sujet, leur vient de Wikipédia. Vous l’avez deviné, il n’est pas non plus question de romans, ni de guides littéraires de voyage, ni de Dictionnaire des délicatesses du français contemporain, ni de Nightsound, ce beau texte sur Josef Albers (et donc sur ce que peut être un art post-Shoah). Ils ne liront pas même Vie du chien Horla, premier livre que les curieux se procurent, en général. Comme le dit drôlement Pierre Michon dans ses Vies minuscules, « ils dédaigneront de condescendre aux œuvres ». Trois ans d’enquête, c’est trop peu pour se taper Esthétique de la solitude. Mais si ce n’est ni une biographie, ni un essai, alors qu’est-ce ?

Entreprise de démolition

C’est tout simplement une opération pour convaincre le public, celui des Relay, la France entière, donc, que Renaud Camus est un parfait connard – un profiteur, un insensible, un obsédé, un raté ; un type méchant, vipérin et sanguinaire sur les bords. Pourquoi ? Là, il faut quitter un instant notre livre ; je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais Camus est l’homme à abattre par excellence, à abattre et à ré-abattre sans cesse. Comme l’on ne peut pas envoyer deux Tontons Macoutes au château de Plieux, l’on envoie deux journalistes de M le Mag, pas beaucoup plus subtils. Ce n’est pas la première fois que ça arrive ; le lendemain de l’apparition de Camus à CNews, en 2022, j’ai assisté à un déluge d’attaques et de diffamations lancées par une Caroline Fourest fronçant les sourcils au « 20 heures » de Pujadas ; au moins n’en a-t-elle pas fait de livre… Il y a eu des émissions entières de Public Sénat ou de France Culture pour dénoncer le camusisme, et il y en aura d’autres bientôt. Tout cela n’a pas suffi ? Les idées de l’auteur gagnent l’Amérique, il est cité à la chambre haute du Congrès ? Qu’à cela ne tienne. Il est des mesures plus retorses. On se glissera dans la vie de l’auteur, cette fois ; et cette fois, par le lent poison d’un livre, on l’aura.

Nos deux journalistes ont donc remonté le long cours de la vie de Camus – c’est-à-dire qu’ils ont parcouru son Journal, l’imprudent ayant choisi, voyez-vous, de tout dire de sa vie, de ses pensées, de ses expériences. Il appelle ça « vivre à découvert ». Ah ah, quelle imbécile candeur, pensent-ils ! Et quelle fête pour nous ! Une vie entière, frêle comme un papillon de mai, sous nos coups… Ce Journal, une infinité de recoins où exercer notre malveillance…

Désir de nuire

L’homme par qui la peste arriva a du génie. Il n’y a pas une page, pas une ligne, pas un mot, pas une syllabe de ce livre qui ne soit guidé par le désir de nuire. La beauté d’une vie, les témoignages les plus touchants de la générosité et de l’amitié, tout ce qui fait la grâce de l’existence y sont présentés comme le fruit d’intérêts vulgaires et de prétentions déçues. Tout sentiment ou toute conduite un peu noble s’y change aussitôt en boue sous l’effet d’une rustique psychologie (Camus raté, Camus jaloux, et Camus, il fallait oser, obsédé à l’idée de plaire au grand public !). Tout mot spirituel y devient « éructation », toute inquiétude « enragement ». Comme biographie, en revanche, le livre m’a paru faible. C’est un problème de méthode. Gonfler un monstrueux Camus de baudruche exige de s’arranger avec les faits : les auteurs télescopent les dates, fusionnent les épisodes, sectionnent dans le Journal le petit groupe de mots longtemps cherché. Un exemple parmi d’autres ? Lors de l’enterrement de son frère, Camus était en pleine crise de colique néphrétique. Les douleurs de ce mal sont, disent les médecins, pires que celles de l’accouchement ; mais la crise devient, dans la version Dhellemmes & Faye, un « prétexte pour sécher les funérailles »…

A lire aussi, Renaud Camus: «Le remplacisme est un ennemi implacable du temps»

Il me faudrait dix-sept numéros de Causeur pour énumérer toutes les bassesses de ce livre. Ce serait fastidieux pour tout le monde mais je pourrai un jour, en revanche, vous en dire plus sur l’homme très grand genre, drôle et lumineux, d’une effrayante droiture, que j’ai connu à Plieux. J’ai tendance à croire que la vérité fera toute seule son chemin, mais chaque fois que je me rends à Lyon ou à Bordeaux, je passe devant un Relay, et un doute me prend. Amis ! Sauvons le soldat Camus, qui s’est sacrifié comme nul autre à la vérité. Lisez-le, d’abord, et vous saurez de quel bois il est fait, car l’homme est à l’exacte image de son œuvre. Le Prince de Léon, ou Décolonisation, viennent de paraître. Quant à la riposte, elle viendra. Mektoub !

Nevermore

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Simon Liberati © Hannah Assouline

Simon Liberati revient avec New York City Inferno, roman qui clôt sa trilogie intitulée sans ambiguïté Démons.


C’est, en effet, très démoniaque comme univers. Âmes sensibles s’abstenir.

L’écriture n’a pas été revisitée par un collège de censeurs rémunérés par les éditions, les fameux sensitivity readers. C’est résolument déjanté. Les scènes sont brutes, les mots percutent, le style claque comme le fouet sur les épaules des sadomasos. L’underground des années 1970 y est décrit dans ce qu’il a de plus décadent. Les bas-fonds new-yorkais sont sous les sunlights les plus puissants. Aucun recoin moisi exhalant les fluides corporels mêlés à la drogue n’échappent au regard laser de Liberati. C’est scatologique, morbide, dépravé. Ça pourrait se résumer ainsi : Hamlet a complètement vrillé, il décide lui-même de l’acte IV, sous les orbites vides du crâne de Yorick. Eros et Thanatos sont aux commandes ; ils se complètent dans une aporie bataillienne grandiose.

Fantasmes dingues et musée des génies cabossés

On retrouve les personnages principaux des deux romans précédents. Truman Capote, dans sa propriété de Palm Springs, peine à écrire son livre inspiré de l’œuvre de Proust, Answered Prayers. Les droits d’auteur de son best-seller De sang-froid lui permettent cependant d’acheter des litres d’alcool et des tonnes de médocs pour calmer ses angoisses nocturnes. Robbie, jeune prostitué drogué lui permet de se croire sur une scène de théâtre. Au passage, on apprend comment le dénommé Robbie lui a soufflé le titre de son autre célèbre roman, Petit déjeuner chez Tiffany. C’est qu’on apprend beaucoup de choses dans les livres de Liberati, prix Renaudot 2022 pour Performance. Capote, donc, et aussi Taïné Tcherepakine, toxicomane, lesbienne de choc, soumise à ses fantasmes les plus dingues. Si elle est encore vaguement photographe, elle vend surtout des disques et des pastilles aphrodisiaques, le plus souvent recluse dans une chambre du mythique Chelsea Hotel. Son frère, Alexis, écrivain empêtré dans ses doutes et les partouzes, est encore de la partie. Il ne faut pas oublier la Cadillac Eldorado d’Andy Warhol, qui promène Jackie Onassis et sa petite sœur Lee dans les rues stressantes de la ville verticale. Apparait Robert Mapplethorpe, décrit ainsi par l’auteur : « (…) jeune type clair d’esprit qui se servait de son style Satan adolescent pour gravir les échelons de la société new-yorkaise, c’est-à-dire, à partir de cette époque, de la société tout court (…) ». Car au-delà de ce musée des génies cabossés, Liberati analyse l’époque. L’Europe, avec le choc pétrolier de 1973, commence sa longue et miteuse décadence. C’est comme un soir qui n’en finit pas, pour reprendre l’image heideggérienne. Quant à l’Amérique, elle offre, elle aussi, un « spectacle éphémère, un décor, une scène construite pour la tempête des années 1970, précise Liberati, mélange dépressionnaire de souvenirs des utopies sixties dont la guerre du Vietnam mythifiée par les jeunes cinéastes était la part d’ombre, et de la crise économique mondiale, qui sentait l’essence, l’écologie, la récession et l’héroïne, un décor où le nom de Nixon, de McGovern et bientôt Jimmy Carter, aux côtés de Kossyguine, Brejnev ou Mao, formaient l’Olympe déchu, la triste mythologie politique à laquelle certains croyaient encore à gauche comme à droite (…) ». Et puis vinrent les punks à clébards, le passage du « Who cares ? » au « I really don’t care at all ».

A lire aussi, Emmanuel Dommont: Simon Liberati, la fureur d’écrire

La contagion des ténèbres s’est aujourd’hui généralisée.

Pour revenir à Mapplethorpe, on le voit tituber dans les couloirs du Chelsea Hotel en compagnie de Patti Smith. Mais comme je préfère la chanteuse punk dans les bras de Sam Shepard, je n’en parlerai pas. Question de palette.

Des formules qui font mouche

Liberati bascule habilement en Europe où il est question d’Aragon qui coupe avec délicatesse la roseraie du pavillon des Rochers en surplomb de la Seine. Il semble tout inoffensif le chantre du communisme, cautionnant le goulag dans les yeux de sa chère Elsa. C’est, ici, une performance de la part du plus extravagant écrivain de sa génération. Il est moins tendre avec Paul Morand. Il reproche à l’auteur des Nuits son absence « d’intériorité », son manque de « folie ». Il lui reproche surtout sa fascination pour l’argent. Liberati analyse : « L’argent avait trompé Paul Morand comme les autres. Comme les femmes qu’il avait baisées. » L’argent avait pour prénom Hélène, son épouse. À Londres en 1940, avant de Gaulle, il était rentré à Paris pour retrouver sa chère Hélène, et se mettre, en passant, au service de Pétain. Le confort matériel vaut bien une petite trahison patriotique. Morand aurait pu être Malraux aux côtés du général de Gaulle. En 40, la place était vacante.

Les formules de Liberati, comme les balles de Clint Eastwood, dans Le Bon, la Brute et le Truand, font mouche. Exemple : « On n’est jamais tout à fait au bout du rouleau, il en reste toujours un peu. » Ou encore : « La carte d’identité n’a aucun rapport avec la vraie vie et les enjeux sacrés du destin. » Et encore : « La photographie qu’elle pratiquait en dilettante (…) avait cette pureté incomparable qui caractérise le travail des alcooliques et des gens sans ambition. »

Ce troisième et dernier volet ne faiblit pas, au contraire ; d’une beauté vorace et démente, il est le bouquet final d’un artifice dont nous sommes les témoins condamnés mais privilégiés.

Simon Liberati, New York City Inferno, Stock, 320 pages.

New York City Inferno

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Le roi Charles: à n’utiliser qu’en cas d’urgence!

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Le roi Charles III et la reine Camilla de Grande-Bretagne observent des plats exposés avec la gouverneure de Virginie, Abigail Spanberger, à droite, lors d'un défilé et d'une fête de quartier le dernier jour de leur visite d'Etat, le jeudi 30 avril 2026 à Front Royal, en Virginie © Win McNamee/AP/SIPA

Alors que les relations entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni sont en pleine crise, le gouvernement britannique a jeté son joker sur la table. La visite en grande pompe du roi Charles III à Washington et New York n’a rien d’une simple cérémonie commémorative. C’est une véritable opération de sauvetage d’une relation qui a atteint son point le plus bas depuis la crise de Suez de 1956.


La « relation spéciale » invoquée ad nauseam par les Premiers ministres britanniques successifs bat sérieusement de l’aile. 54% des Britanniques jugent les liens entre le Royaume-Uni et les Etats-Unis proches, mais 83% estiment que Londres n’a guère d’influence sur la politique américaine. Dans le même temps, 43% d’entre eux considèrent que le Royaume-Uni est trop proche de son allié américain et devrait prendre ses distances. Estimer que ces deux pays font partie d’un ensemble stratégique et culturel parfaitement uni est absurde. Par ailleurs, les séquences du Groenland et de la guerre en Iran ont révélé des divergences importantes.

Le Premier ministre Keir Starmer a payé son opposition à Donald Trump sur ces questions par une série d’humiliations de première classe. En février 2025, au moment d’une rencontre supposément entre alliés, Trump interrompt Keir Starmer en plein échange, refuse de le laisser parler et reprend la main devant les journalistes. En avril 2026, l’humiliation devient politique. Trump se moque de Keir Starmer pour son refus de suivre Washington dans la guerre avec l’Iran, et va jusqu’à dire qu’il n’a « rien d’un Winston Churchill ». De surcroît, Keir Starmer est miné de l’intérieur par des scandales liés à l’affaire Mandelson qui entament définitivement sa crédibilité. Il n’a donc trouvé qu’une seule porte de sortie à tout ce marasme: une opération charme du roi Charles.

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Le voyage du souverain a été annoncé le 31 mars, à peine un mois avant son déroulement. Bien que ce ne soit pas un délai anormal pour une visite déjà en gestation diplomatique, c’est tout de même court au regard de l’ampleur protocolaire de l’événement. Il y a lieu de croire que la maîtrise du temps était tout aussi importante que le fond pour réparer la relation transatlantique. Comme le roi ne gouverne pas, il est l’incarnation du pays au-delà de son champ politique. Cette tradition du roi comme outil diplomatique est un héritage de la reine Victoria qui a fait ses preuves, mais que la fonction de Premier ministre avait en partie remplacé depuis les années 1980. Derrière la grande pompe de la visite du roi Charles, il y a donc un aveu d’impuissance de la part du gouvernement de Keir Starmer.

Un coup de théâtre

Tout cela n’a pas empêché Sa Majesté de s’acquitter fort honorablement de sa tâche. Son discours devant une assemblée du Congrès américain a été largement salué. Chacun a pu en tirer ce qu’il voulait, c’est donc une réussite. Il a rappelé que les deux pays sont liés par une histoire commune et les valeurs démocratiques. Il a aussi affirmé: « Notre partenariat est né d’un différend, mais n’en est pas moins fort. » Une alliance est d’autant plus forte qu’elle peut survivre à des différends historiques, et par extension, à des divergences actuelles. C’est la première étape du sauvetage.

Le roi Charles a ensuite souligné que les deux pays anglophones font partie d’un « partenariat atlantique fondé sur deux piliers: l’Europe et l’Amérique ». Cela lui a permis de poliment demander aux Américains de ne pas négliger la partie européenne de l’OTAN, ce qui était le principal but de l’opération. L’insistance sur l’Ukraine et les « adversaires communs » donne à son discours un air de rappel à l’ordre discret. 

Bien sûr, il s’agissait aussi de rappeler (non sans flatterie) le poids et la responsabilité des Etats-Unis dans le monde: « Les actions de cette grande nation comptent encore plus aujourd’hui. » Sa Majesté s’est tout de même permis une subtile remarque en écho aux déclarations de Donald Trump sur une hypothétique annexion du Canada, en faisant allusion à la Coupe du monde qui se déroulera aux Etats-Unis et au Canada: « Donc, d’une certaine manière, Monsieur le président, en tant que chefs d’Etat, nous sommes co-organisateurs. »

Un retour sur scène

Pour l’instant, il semble que la visite a fait son effet, et que les relations anglo-américaines se soient améliorées. Mais les Britanniques reviennent de loin. Rappelons que c’est la deuxième fois en moins d’un an que le gouvernement travailliste joue la carte royale. La première date de septembre 2025. Il s’agissait alors de réparer la première humiliation subie par Keir Starmer par une invitation de Donald Trump à Windsor par la famille royale. La prestance monarchique peut corriger une séquence, mais elle ne peut pas tenir à elle seule toute l’alliance Atlantique. Toutefois, Donald Trump a annoncé qu’il lèvera les taxes douanières sur les importations de whisky en l’honneur du roi, c’est déjà ça de gagné.

Ces événements soulignent une évolution intéressante dans les rapports internes au système britannique. Margaret Thatcher et Tony Blair avaient, par leur charisme, poussé la figure du monarque au second rang, y compris dans le domaine de la diplomatie. Le bilan catastrophique de Keir Starmer porte un coup à la fonction de Premier ministre. Dans ces conditions, le roi retrouve une place de premier plan. La monarchie apparaît plus stable et plus utile que le gouvernement, ce qui, au vu des scandales qui ont aussi frappé la maison des Windsor, en dit plus sur le piteux état de la politique britannique qu’autre chose.

Les mabouls s’adressent aux serviles de l’Algérie

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Le président français Emmanuel Macron discute avec le président algérien Abdelmadjid Tebboune, tandis qu'ils posent avec d'autres chefs d'État du G7 pour une photo de famille le deuxième jour du 50e sommet du G7 à Borgo Egnazia, dans le sud de l'Italie, le vendredi 14 juin 2024. © Christopher Furlong/AP/SIPA

En déplacement dans l’Ariège (09) à l’hôpital Lavelanet, lundi, le président Emmanuel Macron s’est fendu d’un commentaire sur «les mabouls» qui veulent «se fâcher avec l’Algérie». Il était alors agacé par les difficultés administratives que rencontrent les médecins possédant un diplôme étranger, notamment des Algériens, pour exercer en France.


Il y a des mots qui en disent long sur celui qui les prononce. « Mabouls », ainsi le président de la République a-t-il qualifié ceux qui, en France, osent s’indigner de la posture de capitulation permanente que leur pays adopte face à Alger. Un mot sorti de sa bouche avec désinvolture, dans un couloir d’hôpital, comme on chasse une mouche importune. Un mot dont l’étymologie ne laisse aucune place au hasard: « Maboul » vient de l’arabe mahbûl, fou.

Laissons donc parler ces « mabouls »

Tout commence en février 2017, en pleine campagne présidentielle. Le candidat Emmanuel Macron accorde une interview à une chaîne de télévision algérienne et qualifie la colonisation de « crime contre l’humanité ». C’est ainsi que débute, dans une génuflexion spectaculaire, ce qui deviendra une constante de son action : la servilité érigée en diplomatie.

On vit ensuite les émeutes du printemps 2020, les attentats islamistes, analysés et réinterprétés sous le prisme de la guerre d’Algérie et de ses « mémoires manipulées ». Une politique mémorielle à sens unique, cultivée avec obstination, dont le bilan, sept ans plus tard, éclate à la face de chacun.

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Car voilà où nous en sommes. François-Xavier Bellamy l’a dit avec une précision chirurgicale : « Le régime algérien insulte la France en permanence, refuse de reprendre ses ressortissants illégaux, agresse ses opposants réfugiés sur notre sol, détient toujours en otage un journaliste français. »

Faute de courage pour être ferme avec Alger, le président préfère insulter les Français qui refusent de se renier. La faiblesse revendiquée au sommet de l’État, et pour parfaire le tableau, exprimée en arabe dans le texte. Comme pour s’assurer que le message soit bien reçu à la bonne adresse.

On nous dit que la raison commande la retenue, que les relations bilatérales sont complexes, que la géopolitique réclame de la nuance. Soit. Mais la nuance est une chose, l’abaissement en est une autre. Il ne s’agit pas ici de se fâcher avec l’Algérie pour le plaisir, ni de rouvrir des plaies que le temps commence à cicatriser. Il s’agit de dignité nationale. Il s’agit de savoir, lorsqu’un partenaire vous méprise publiquement, que vous n’avez pas à sourire et à quémander davantage.

Alors oui, nous sommes les mabouls. Les mabouls qui pensons que la France n’a pas à s’excuser d’exister. Que la mémoire mérite d’être traitée avec équité de part et d’autre de la Méditerranée. Que la dignité d’un État se mesure aussi à sa capacité à dire non quand son honneur l’exige. Nous sommes les mabouls. Nous en sommes fiers. Et nous avons encore toute notre tête.

La rage en héritage: Fante contre les eunuques du verbe

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DR.

Certains livres ne vieillissent pas : ils s’incrustent. Ceux de John Fante continuent de circuler sous le manteau des librairies, repris chez 10/18 comme des objets trop vivants pour être rangés.


À l’heure où une partie de l’édition française s’acharne à lisser, cadrer, filtrer jusqu’au dernier débordement, Fante écrit à cru. Une prose sans apprêt, sans alibi, qui remet les nerfs à nu et rappelle qu’un roman n’est pas là pour se tenir correctement à table, mais pour foutre le désordre.

Ah, le Bandini ! Son Bandini – son double mal embouché, son anti-héros à vif, un peu lui, forcément, mais sans les politesses – on y revient, on s’y déchire la couenne encore une nuit… C’est que ça vous empoigne le tréfonds, Fante ! C’est pas de la gnôle de comptoir, non, c’est de l’essence pure. Sa phrase, elle vous galope dans les veines, rapide, nerveuse, une vraie décharge… Mais gaffe ! On ne l’avale pas de travers, on la mâche, on la palpe, on s’en délecte le gosier comme d’un nectar de révolte.

« J’étais seul dans une chambre à louer, avec une machine à écrire et une ambition démesurée. » (Demande à la poussière)

Rien à voir avec la petite clique des industrieux du verbe, ces laborieux de la syntaxe, ces petits soldats de la page blanche qui vont décrétant, le doigt sur la couture, qu’il y a des « trucs », des « recettes », que le style, au fond, c’est qu’un accessoire pour dames… Tu parles ! L’imagination, la forme, le squelette, voilà leurs grands mots ! Les gardes-chouïrne du manuscrit, oui ! Toujours à l’affût d’une bourse, d’une prébende, d’un petit extra du ministère… Les professionnels de la profession ! Une engeance, je vous dis ! Chez ces messieurs, pas un mot qui dépasse, pas une pensée qui défrise le tapis. Ça se veut « sulfureux », ça joue au petit frisson pour épouvanter la bourgeoise… Quelle farce ! Comme si on pouvait encore la secouer, la vieille dame, elle qui a tout vu, tout digéré, tout vendu ! Même Lynch, avec ses cauchemars de banlieue, il n’avait pas sondé le quart de la pourriture qui fermente derrière les façades en stuc et les sourires de commande.

« Où étaient passées l’âpreté paysanne de mon père et l’innocence de ma mère, les yeux bruns et chauds de l’Italie ? Pourquoi ne parlaient-ils pas avec leurs mains au lieu de les laisser pendre comme des choses mortes pendant la conversation ? Où étaient passés la dévotion et l’obéissance typiquement italiennes envers le père, l’amour clanique du foyer et de la famille ? Tout cela était parti en fumée. Ce n’étaient pas mes enfants. Ils étaient simplement quatre graines égarées dans quelque obscure trompe de Fallope. » (Mon chien stupide)

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Fante, lui, il laboure profond, il déterre le vif. C’est le style comme une empreinte digitale, voyez-vous, l’unique, la seule, celle qui vous marque un homme à vie. C’est ça la force, la vraie, celle qui vous laisse pantelant sur le carreau, loin des babioles de l’édition !

« Les murs étaient sales, le lit était dur, et j’avais faim. » (Demande à la poussière)

Et après ça, ils viennent nous parler de tenue, de “maîtrise”, de distance ! Mais distance de quoi ? De la vie ? De la crasse ? De la honte qui vous colle aux godasses ? Fante, lui, il s’en approche jusqu’à s’y brûler les cils. Il gratte, il insiste, il appuie là où ça suppure. Pas de gants, pas de protocole – ça fouille à mains nues dans le sac de nœuds.

Bandini, c’est pas un personnage fréquentable, c’est un paquet de nerfs mal ficelé. Ça fanfaronne, ça se rêve en statue alors que ça tremble comme une feuille. Un coup prophète, un coup minable, toujours au bord de la gamelle. Et c’est ça qu’ils ne pardonnent pas, les esthètes du dimanche : cette absence totale de tenue, ce refus de rentrer dans le rang, cette manière de dire “je” comme on balance une chaise.

Aujourd’hui, on vous fabrique des romans comme des dossiers bien classés : introduction, problématique, petite transgression contrôlée et retour au bercail. Ça coche, ça valide, ça rassure le comité. Mais où est le risque ? Où est le faux pas, la phrase qui déraille, le moment où tout menace de s’écrouler ? Chez Fante, ça tangue à chaque ligne. Ça tient par miracle, et parfois ça ne tient pas – et c’est encore mieux.

Parce que la vérité, elle est là : dans ce qui déborde, dans ce qui dérape, dans ce qui refuse de se tenir tranquille. Pas dans les ouvrages sous cellophane moral, prêts à être consommés sans heurt. Fante, lui, ne protège personne. Il vous embarque, il vous secoue, et s’il faut vous laisser sur le bas-côté, vidé, tant pis.

Et c’est pour ça que ça reste. Pas parce que c’est “important”, pas parce que c’est “bien écrit” au sens des comptables du style car “lisible”. Ça reste parce que ça cogne encore. Parce que ça a gardé, intact, ce quelque chose de dangereux que la littérature passe désormais son temps à désamorcer.

Demande à la poussière

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Mon chien Stupide

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Le rock à la barre

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Patrick Boudet / D.R.

Parfois, il vaut mieux commencer un essai par la fin. C’est indéniablement ce qu’il fallait faire pour Le rock est-il réac ? Dans l’épilogue, l’auteur, Patrick Boudet, appelle à contextualiser plutôt qu’à juger les œuvres, affirmant que « relire le rock ne doit pas instruire une révision mais plutôt à des prises de conscience accompagnées d’une contextualisation ». Pourtant, son analyse donne souvent l’impression inverse.


Le rock serait beaucoup trop subversif pour qu’il ne le soit vraiment, tel est l’a priori implicite de Patrick Boudet. Journaliste pour Rock & Folk et auteur de documentaires consacrés à la pop culture, l’auteur vise en effet à déconstruire l’image d’un rock prétendument subversif par nature pour en révéler une dimension plus profondément réactionnaire. Son opinion est déjà tout entière dans ce titre faussement interrogatif. Les dés semblent pipés d’avance : le livre consiste moins à s’interroger qu’à confirmer cette thèse préexistante.

A cause des garçons

En s’appuyant presque exclusivement sur les paroles, Boudet réduit les chansons à des textes à juger en distinguant ce qui serait acceptable de ce qui ne le serait pas, ce qui serait « woke-compatible » et ce qui ne le serait pas. Ce faisant, il adopte une posture de tri qui revient à plaquer un regard moral et anachronique sur les œuvres. 

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Les exemples sont révélateurs. « Satisfaction » ou « Under My Thumb » des Rolling Stones sont lus sous l’angle de la domination masculine, sans prise en compte de leur dimension provocatrice ou ironique. Iggy Pop est réduit à un prédateur sexuel qui « traque des femelles urbaines ». Les textes de Led Zeppelin sont décrits comme « phallocratiques », sans être pleinement replacés dans leur héritage du blues électrique, où l’exagération et les sous-entendus sexuels sont des codes récurrents. Et Janis Joplin, alors ? Cela n’est pas suffisant pour contrebalancer cette accusation d’un rock structurellement réactionnaire et misogyne.

Musiques de blancs, pas assez LGBTQ+ friendly

La country est de son côté évidemment associée à une Amérique conservatrice, trop blanche, trop genrée, trop redneck. Pourtant, les exemples cités par l’auteur lui-même viennent mettre à mal cette « reductio ad reacum ». Ainsi, le chanteur à la voix de velours, Johnny Cash, invité par Richard Nixon en 1972, préfère interpréter « The Ballad of Ira Hayes » plutôt qu’un répertoire plus classique. Et aujourd’hui encore, la star mondiale Taylor Swift, égérie de la country, a pris des positions anti-Trump qui ne correspondent pas toujours aux sensibilités politiques d’une partie de son public en grande partie Républicain.

Pourtant, ces nuances sont rapidement évacuées au profit d’une lecture inquisitoriale et purificatrice qui flique chaque mot et chaque phrase et qui diffuse l’ère de soupçon insidieusement. 

Vous croyez le glam plus LGBTQ+ friendly ? Raté. Malgré la féminisation des apparences avec David Bowie et son personnage Ziggy Stardust, icône du glam rock, le genre reste structuré par une norme hétérosexuelle. Vous associez le punk au doigt d’honneur adressé à la société ? Encore raté ! Les Sex Pistols font table rase de tout sauf selon l’auteur, d’un « pouvoir masculin oppressant et violent ». Bien que complètement hors sujet, le rap est lui aussi convoqué à la barre pour renforcer cette démonstration.

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Revenons à l’épilogue : « Doit-on brûler les Rolling Stones, Iggy Pop (…) Expurger certaines chansons du répertoire des Beatles, de Madonna, des Sex Pistols » ? s’interroge faussement l’auteur qui semble condamner les censeurs woke, alors qu’il adopte lui-même cette grille idéologique qu’il prétend dénoncer.

Finalement, Le rock est-il réac ? valide cette lecture moralisatrice et oublie la dimension vivante, corporelle et subversive du rock. Car le rock ne se réduit pas aux paroles : c’est une énergie vitale, un corps en mouvement et une pratique sociale qui codifie par la danse à deux le jeu de la drague. Le déhanchement d’Elvis Presley a sans doute eu plus d’impact que bien de ses textes. À trop vouloir juger le rock, on risque d’oublier ce qui fait sa force : sa liberté.

Patrick Boudet, Le rock est-il réac ? (Le Cerf, 2026), 272 pages

Le rock est-il réac ?

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