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« M’avez-vous mordue, Renaud Camus? »

Amina Damerdji publie "Dans la gueule du loup" (Gallimard, 2026)


« M’avez-vous mordue, Renaud Camus? »
L'écrivaine franco-algérienne Amina Damerdji. Capture YouTube Librairie Mollat.

Qui serait ignorant du pedigree d’Amina Damerdji, poétesse, romancière, essayiste et chercheuse franco-algérienne issue d’une grand-mère bourguignonne et d’un grand-père maghrébin pourrait à bon droit s’interroger, sur la seule foi du titre de son dernier livre, paru chez Gallimard il y a quelques jours : Dans la gueule du loup. Encore un bouquin consacré au Führer dans son bunker berlinois ou sur les cimes du Berghof ? La jaquette de l’éditeur ne vous met pas précisément sur la voie : « DE QUOI AVONS-NOUS PEUR ? », questionne le bandeau, en lettres capitales sur fond rouge. Le terme « roman », pour une fois, ne figure pas sur la couverture. Bon, alors, une enquête sur les frissons qui agitent l’époque ? Sur le spectre d’un retour de l’Ordre noir ? Eh bien non. Le loup, c’est Renaud Camus ! Et la gueule, le château de Plieux – où tout lecteur familier de l’écrivain sait qu’il a de longue date élu domicile.

Tremblez, moutons

Sous la plume d’Amina Damerdji – et pour assumer le mode allusif jusque dans la lourde évidence de ses résonances historiques – la gueule devient « la tanière » du « loup-châtelain », dont « les crocs étincellent » […], si, si, « la tanière, la vraie, l’endroit ou le Loup [notez, cette fois, le L majuscule] compose ses pièces, où il [Camus] pianote sur son clavier comme on plante ses griffes dans sa chair ». Bigre ! La messe est dite : Camus est cet animal sauvage, carnassier, qui s’attaque aux brebis que nous sommes. Dès lors, on comprend la peur d’Amina Damerdji, si prégnante que Madame  aura procrastiné cinq ans avant de se résoudre à raconter comment, au sortir de la salle d’audience du tribunal d’Agen (où se tenait le procès en appel intenté contre l’auteur du Grand Remplacement), elle a pris le risque insigne d’accepter de grimper dans la voiture d’un Loup flanqué ses « louveteaux » Rimokh et Verwaerde, dans la nuit noire qui plus est, pour atteindre, à une bonne heure de route, le château de ce Dracula des belles-lettres : il l’avait gentiment conviée à un entretien (enregistré) autour d’un apéro puis d’une volaille rôtie.  

Au récit de cette visite, dont sa mémoire tente de reconstituer le décor et le climat, Dans la gueule du loup mêle, non sans habileté sur le plan narratif, d’autres ressouvenirs douloureux, en particulier ceux de l’adolescence d’Amina, à ‘’Stan’’ (avec la lecture propitiatoire des Désarrois de l’élève Törless, le chef d’œuvre de Musil), ceux de l’exil familial, en 1994 pour fuir la guerre civile algérienne propagée par le Front islamique du Salut, sans compter quelques autres expériences éprouvantes à l’en croire, telle cette garde à vue, à Paris, pour un cambriolage à Athis-Mons dont elle fut accusée à tort par la police… Ainsi, précédé de celui du tribunal, l’épisode de Plieux (au reste rapporté de façon fort aimable par le Journal de Renaud Camus) est-il l’aimant qui convoque ici, par la force d’une étrange et tardive attraction, les traumas de toute une vie.

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Je te tiens, tu me tiens…

Amina Damerdji, comme elle le précisera de son propre chef à ses interlocuteurs camusiens pendant une suspension de séance, « travaille sur les écrivains de la haine » [sic], comme chercheuse. « Et l’homme [Camus] qui vient de roucouler [sic], poursuit-elle, de me faire des yeux si doux que je la sens encore sa caresse, de s’exclamer : mais je ne vois pas du tout ce que cela a à voir avec la haine ! ». Sauf que la bête est bien là, devant elle, en chair et en os, dissimulée sous ses airs doucereux et sous l’onction de son langage châtié. Sur la route de Plieux, un félin percuté par une voiture agonise-t-il ? « Camus plaide pour l’achever, un abrègement rapide et net des souffrances ».  Plus loin, un chien aboie-t-il au pied du donjon du château ? Camus invite à l’abattre, croit-elle se rappeler. « Je vous interroge sur votre manière d’écrire, vos écrivains favoris, et vous me bercez de vos sourires, de vos mots affectueux, je suis la chère consœur, celle qui comprend tout de suite, mais dès que mes questions portent sur votre engagement, vos liens avec des militants, vous vous glacez, vos pupilles rétrécissent, votre mâchoire se durcit sous l’épaisseur de votre barbe. […] Et vous m’enfumez, oui, je le vois, vous m’enfumez de littérature ». Ce qui tourmente durablement Amina Damerdji, c’est le soupçon que les formes extérieures du savoir-vivre et de la courtoisie, tout autant que le style coruscant, ne sont que le masque du mensonge, la grimace boursouflée de la haine, mitonnée dans un « lexique bilieux ». Et de se demander : « Par quels stratagèmes obtenez-vous l’adhésion à votre conte, Camus ? Quels sont les trucs et astuces de vos spectacles ? Les tenez-vous, tous, par les sentiments ? […] Est-ce ainsi que, moi aussi, vous espérez me tenir ? ». Camus ne serait donc qu’un manipulateur, dont la prose collet monté vaporise du narcotique. Difficile pourtant de résister au charme de Rimokh et Verwaerde, les deux cicérones d’Amina, qui lui font les honneurs du donjon: « J’aime être avec eux dans cet escalier. J’aime leur prévenance. J’aime leur vivacité, leur humour » […] « Et ce trouble m’aurait-il empêché d’écrire ? », cogite cette mère sensible qui dorlote sa petite fille adorée, et s’en veut de ne pas céder tout à fait à sa détestation à l’endroit du diariste qui, rapportant cet entretien, notera quant à lui avec l’humour qu’on lui connaît : « ces messieurs [les fameux ‘’louveteaux’’] étaient tout à fait sous le charme, et je les comprends – elle [Amina Damerdji] écrira sans doute sur moi des horreurs [voilà qui est fait !] mais s’il fallait détester tous les gens qui écrivent sur moi des horreurs, ces temps-ci, je ne pourrais plus aimer personne ». Saurait-on se montrer plus galant homme ? Et l’hôtesse d’un soir d’invoquer « ce paragraphe » et « les sentiments que vous y insinuez » [?] pour justifier ses atermoiements, à savoir sa propre résistance « à poser des mots sur notre rencontre pendant plus de quatre ans », écrit-elle.

Universitaire hispaniste, auteur de Laissez-moi vous rejoindre puis Bientôt les vivants, deux romans parus déjà chez Gallimard, Amina Damerdji a naguère étudié les poètes de la merveilleuse révolution cubaine, dont on voit aujourd’hui à quel triomphe celle-ci a mené l’île caribéenne. À chacun ses amours. Un passage éloquent de Dans la gueule du loup évoque une première tentative, avortée à contre gré, de rendre compte de « cette expérience à Plieux » à travers un « article scientifique » destiné à une revue confidentielle. Le courrier de refus que lui adresse un jour son directeur (pour des motifs au demeurant discutables) semble la heurter beaucoup, au point que dans le présent livre elle en extrait de longs passages. Or, quel titre avait-elle donné à l’article en question ? Le voici : « Enquêter humainement en terrain haineux : une soirée au château de Renaud Camus et autres expériences dans l’extrême droite française ».

De quel côté, la haine ? De quel côté, l’humanité ? Paradoxalement, dans l’épilogue de son récit Amina Damerdji rejoint, non sans une certaine candeur, les positions ‘’réactionnaires’’ de Renaud Camus, lorsqu’elle exprime son désir légitime de « transmettre à[sa] fille, lui montrer des photographies de son arrière-grand-père, lui raconter l’histoire de ses ancêtres »…

En librairie : Dans la gueule du loup, par Amina Damerdji. 108p. Gallimard, 2026

Dans la gueule du loup

Prix: 15,00 €

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