Accueil Culture «Paysages intérieurs»: la virtuosité ne sauve pas tout

«Paysages intérieurs»: la virtuosité ne sauve pas tout

"Paysages intérieurs" à l'Opéra Garnier, jusqu'au 7 novembre


«Paysages intérieurs»: la virtuosité ne sauve pas tout
"VERS UN PAYS SAGE" (Jean-Christophe Maillot), Roxane Stojanov, Thomas Docquir, Florent Melac © Julien Benhamou OnP

Danse. Paysages intérieurs: un beau titre pour regrouper trois ouvrages de nature très différente exécutés par le Ballet de l’Opéra de Paris, mais qui recouvre des propositions artistiques très inégales.


C’est une belle revanche pour le chorégraphe français Jean-Christophe Maillot de voir entrer l’une de ses œuvres au répertoire de l’Opéra de Paris. Lui qui, non sans quelque raison, s’était longtemps senti mal considéré par les instances culturelles de son propre pays.

On lui a sans doute fait payer son établissement luxueux à la tête des Ballets de Monte Carlo qu’il dirige depuis 1993. Et les milieux de la culture, en France, soit par jacobinisme, soit parce qu’ils affichent une sensibilité de gauche, ne sont pas toujours tendres face à un Français qui aurait « réussi » loin de leur coupe et de surcroît dans une principauté réunissant bien des tares à leurs yeux.

Vers un Pays sage

Mais c’est fait. Et bien fait. Vers un Pays sage, une admirable chorégraphie, magnifiquement portée par une composition de John Adams, a fait une brillante entrée au répertoire du Ballet de l’Opéra de Paris, saluée avec chaleur par le public, un dimanche en matinée, la véritable première, la veille au soir, ayant été confisquée par l’Association pour le rayonnement de l’Opéra (Arop).

A lire aussi, Thomas Morales: Faites confiance aux «petits» producteurs de livres!

Ce qui est peut-être la pièce la plus aboutie de Jean-Christophe Maillot, sinon son chef d’œuvre, arrive tard (elle a été écrite en 1995, il y a donc près de 30 ans) sur la scène de l’Académie nationale de Musique et de Danse. Mais à un très bon moment : ni trop moderne pour heurter les spectateurs les plus conservateurs, ni classique pour un public amateur de danse contemporaine qui, par aventure, se serait hasardé à l’Opéra et qui déjà, au Théâtre de la Ville, l’an dernier, a plébiscité cette chorégraphie par un succès mérité.

Un rythme diabolique

Accoutumés à se confronter à divers styles d’écriture au gré des chorégraphes invités par la compagnie, les danseurs des Ballets de Monte Carlo sont évidemment façonnés à merveille pour celui de Maillot et ils exécutent à la perfection cette chorégraphie qui est pour eux comme un étendard.

Habitués eux aussi à servir cent chorégraphes différents, et dans un registre de styles incomparablement varié, les danseurs du Ballet de l’Opéra de Paris abordent en revanche pour la première fois cette pièce menée sur un rythme diabolique. C’est un univers bien fait pour leur virtuosité et ils s’y lancent avec tout leur savoir-faire et l’excellence de leur technique. Mais, et c’est bien naturel, on n’y sent pas encore la distanciation et l’aisance qui portent leurs alter ego de Monte Carlo, ni cette sensualité qui imprègne la chorégraphie et qui ne s’épanouira pleinement qu’au moment où une certaine familiarité avec l’ouvrage confèrera aux danseurs l’abandon, la décontraction nécessaires. Ils y viendront assurément, avec le temps, quand leurs corps et leur esprit se seront familiarisés davantage avec la chorégraphie.

Un chorégraphe au long cours

Cependant le résultat est remarquable, comme est remarquable l’interprétation de l’ouvrage qui suit : une pièce de William Forsythe, Rearray (réagencer, réorganiser, déconstruire ?) créée à Londres en 2011.

A lire aussi, Didier Desrimais: Grand Corps Courage

Comme un chorégraphe au long cours qui n’a plus rien à prouver, Forsythe se laisse aller négligemment, comme un pianiste virtuose taquinant son clavier sans trop y prêter attention, à des variations sur un thème de déconstruction du ballet académique qu’il a cent fois abordé et où les gestes et les équilibres paraissent s’étirer à l’extrême limite des possibilités du corps humain.  C’est un travail sans doute difficile à exécuter, mais d’un grand ennui à contempler, et qui ne s’étoffe enfin qu’au moment d’un surprenant duo entre jeunes hommes, impeccablement exécuté. Eut-elle été signée par un inconnu que cette chorégraphie ne susciterait sans doute pas un bien grand intérêt.

Sinistre comme la misère

Encapuchonné comme un moine, noyé dans des vêtements surdimensionnés, noir et sinistre comme la misère, dans Busk, troisième ouvrage à l’affiche, un danseur est lancé dans un solo qu’il maîtrise remarquablement. Il symbolise, est-il écrit, « ces artistes qui font la manche en offrant aux passants l’intimité de leur art, le dénuement de leurs corps et de leur condition ».

« BUSK » (Aszure Barton), Ballet de l’Opéra de Paris (c) Julien Benhamou OnP

Cette pièce de la Canadienne Aszure Barton, inconnue jusque-là en France et qui aurait pu le rester sans grand dommage pour nos populations, a quelque chose de geignard, de misérabiliste et d’éternellement sautillant qui ne convainc guère.  Et si elle ne doit pas être commode à exécuter, ne serait ce que par l’incommodité des costumes qui enfouissent les danseurs sous des amas de toile travaillés par les ateliers de couture de l’Opéra à qui quelques pages du programme de la soirée rendent d’ailleurs un juste hommage, si elle n’est pas commode à interpréter, elle manque surtout d’intérêt. C’est une gestuelle dégingandée de pantin désarticulé, de clown triste qu’elle déploie et qui sera reprise par dix autres danseurs encapuchonnés comme des moines de film d’horreur. Effets faciles, discours primaire, commisération pleurnicharde, vocabulaire limité : il faut avoir une fertile imagination pour voir dans cette pièce toutes les belles choses qu’on nous assure s’y trouver. Les interprètes y mettent cependant toute leur énergie à la défendre. Et c’est, espérons-le, cette énergie qu’applaudit sans retenue une grande part du public. 


Paysages intérieurs
Ballet de l’Opéra de Paris. Opéra, salle Garnier.
Jusqu’au 7 novembre 2026.  



Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !

Article précédent Israël: une élection existentielle

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération